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LA CÉLESTINE
4
Tous droits réservés.
E. PicarD.
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Paris. — Imp. Gauthier-Villarm quai des Grands-Augustins, 55.
LA CÉLESTINE
TRraGi-Comépie De Carixre er MéLiBée
Par FERNANDO DE ROJAS. (1492)
Traduite de l'es et annotée
ECS
A. GERMOND DE LAVIGNE de l'acudémie mpagole
Nouvelle édition revue et complétée
PARIS
Chez Alphonse LEMERRE, libraire 27-29, passage Choiseul
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PRÉFACE
ESSAI HISTORIQUE SUR LA CÉLESTINE
L ’EsPAGNE, dès le quatorzième siècle, marchait à la tête de la civilisation. Les Arabeslui avaient apporté les sciences abstraites aussi bien que les arts utiles, et seule elle produisait des œuvres re- marquables, pendant que l’Europe sommeillait dans une apathique ignorance.
Le poëme du Cid, le premier ouvrage de l’Es- pagne, écritaucommencement du douzième siècle ; les Sicte partidas, et les Tables alfonsines, chefs- d'œuvre de jurisprudence et de sciençe astrono- mique qui avaient valu à leur auteur, Alfonse X, le surnom de Sato, signifiant à la fois sage et savant : tels avaient été les premiers monuments de cette langue élégante et formée dès ses débuts.
L’essor était donné, et avant que l'Italie pro-
1. La première édition de cette traduction de /a Célestine a été publiée, en 1841, par l'éditeur Charles Gosselin. Voici ce qu’a bien voulu en dire, deux ans après, M. Charles Ma- gnin, de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres (ournal des Savants, avril 1843) :
« Nous venons bien tard pour apprécier cette traduction, « dont le succès n’a pas attendu nos éloges; mais il est tou- « jours temps de parler de /a Célestine, livre classique, et qui, « peut-être, a contribué plus qu'aucun autre à fixer la prose « espagnole.
« Nous connaissons peu d'ouvrages qui aient joui, auprès « des contemporains, d’une vogue plus générale et plus popu- « laire, peu qui aient ensuite excité, entre les érudits et les « critiques, autant de controverses et de débats.:. »
VI PRÉFACE
duisît le Dante, Pétrarque et Boccace, l’infant don Manuel, neveu d’Alfonse le Sage, écrivait le Conde Lucanor., le premier roman de l’Europe, comme les hauts faits du Cid en étaient le pre- mier poëme ; et l'archiprêtre de Hita, Juan Ruiz, humble desservant d’une église de village, lançait dans l’arène un poëme burlesque, aîné de Gar- gantua de deux siècles!,et empreint de cette verve satirique, de cette franchise sceptique qui distin- guèrent notre Rabelais.
Mais l’art dramatique dormait encore ; tous ses efforts en Espagne, de même qu’en France et en Italie, se bornaient à quelques comédies divines, à quelques autos sacramentales, sans art et sans règles, dans lesquelles Ja déclamation, le chant, la musique et la danse étaient confondus. Juan Ruiz, tout curé qu’il était, avait tenté le premier de sortir de l'ornière, de laisser là les mystères sacrés et de mettre en scène quelqu'un de ses sujets fa- voris ?, Peu après lui, don Pedro Gonzalès de Men- doza, grand majordome de He ri de Transtamarre, cherchait à imiter les pièces de T'érence et de Plaute ; le célèbre marquis de Santillane, son pe- tit-fils, écrivait la comedieta de Ponza ; mais ce n'étaient là que des essais informes, nul ne renfer- mait une scène régulière ou un dialogue suscep- tible d’être représenté.
La science dramatique se débattait dans ses langes ; elle cherchait à devenir un art alors qu’elle n'était qu’un composé d’essais sans ordre
1. Guerra de don Carnal y de doña Quaresma.
2. Las Bodas de don Melon de la Huerta con la hija de don Endrino y de doña Rama, « les Noces de don Melon du Ver- ger avec la fille de don Prunier de Damas et de dame Bran- che, » petit ouvrageburlesquement dramatique, en cinq æv- tos, écrit en vers hexamètres et pentamètres (1345).
PRÉFACE vil
et sans intérêt, et les poëtes qui l'avaient recueil- lie vers la moitié du quinzième siècle : Rodrigo Cota”, Mendès de Sylva*, Juan de la Encina”, ne lui donnaïent qu’une faible direction.
C'est alors, et longtemps avant tous les essais dramatiques des langues modernes, que parut /e C'élestine, \la mère du drame castillan, et elle fut comme cette lueur qui précède la lumière, ccmme ce mot longtemps cherché qui aide au développe- ment d’une grande idée. Ce n'était qu’un demi- siècle plus tard que Machiavel devait faire repré- senter /4 Mandragore et fixer les bases de 1a comédie régulière ; et /4 Célestine, réunissant déjà le colo- ris, l'originalité, la verve, l'intérêt d’action, la vérité des caractères, devenait la première pierre de ce grand monument quia illustré l’Espagne et auquel ont concouru Torrès Naharro, Lope de Rueda, Cervantès, Oliva; puis Lope de Vega, Calderon, Moreto et tant d’autres.
La Célestine, que Îles savants espagnols regar- dent comme la source de leur théâtre national, n'est pas positivement un drame, et un drame comme nous le voulons aujourd’hui, un drame comme ceux qu'ont écrits Calderon et Lope de Vega. A ceux-là, tels que les ont dictés les mœurs du seizième siècle, il faut du mouvement, de la brusquerie, une intrigue vive et animée, tous les accidents du hasard, toutes les folies de l’amour, toutes les féeries de ‘Pimagination, toutes les pra- tiques de la dévotion et les rages de la vengeance,
. Dialogo entre el Amor y un Page Dialogo pastoril entre Mi ingo Revulgo y Gil Arribato. 2. Chronicas. 3. Eglogas.
VIII PRÉFACE
car tel est le drame de Lope et de Calderon. Dans le siècle où naquit /a Célestine, c'est-à-dire au temps de la grande Isabelle et de Ferdinand d'Aragon, à la place de cette vivacité, de ce tu- multe de sentiments, il y avait, dans les mœurs de l'Espagne, le calme sentencieux dés mœurs arabes, la noble passion, l'esprit chevaleresque des maîtres de Grenade et de Cordoue, le génie moraliste et doctoral qui domine dans le Corde Lucanor, et qui se retrouve encore dans le Don Quichotte , plus jeune de quatre-vingts ans que / Célestine.
La Célestine n'est pas un roman; et dans la forme dialoguée admise par l’auteur, dans cette division par faits accomplis, par awfos (actes) ou jornadas (journées), il est facile de remarquer l'intention d’en faire plus qu’un récit, plus qu’un roman comme ceux du temps. C’est positivement une œuvre théâtrale, au point de vue de l’époque, une pièce plutôt faite pour la scène, et son titre l'indique suffisamment (#ragi-comedia), que les premiers essais de Juan Ruiz, de Gonzalès de Mendoza, que la comedieta de Ponza du marquis de Santillane, et au moins aussi représentable que les petits drames, les églogues de Juan de la En- cina et les premières comédies de T'orrès Na- harro,
Telle est, en effet, l’opinion du savant Mora- tin!:
« La tragédie grecque se forma de ce qu'avait laissé Homère ; de même, la comédie espagnole dut ses premiers éléments à /4 Céfestine. Cette nouvelle dramatique, écrite en excellente prose castillane, avec une fable régulière, variée à l’aide
1, Discours historique sur les origines du théâtre espagnol.
PRÉFACE IX
de situations vraïisemblables et intéressantes, ani- mée par l'expression des caractères et des senti- ments, par une fidèle peinture des mœurs natio- nales, par un dialogue abondant en expressions comiques, fut l’objét des études de tous ceux qui, dans le seizième siècle, écrivirent pour le théà- tre... C’est l’œuvre la plus classique peut-être qu’ait produite la littérature espagnole. »
C'était le premier tableau des mœurs de l’épo- que, le premier écrit où, quittant les hautes ré- gions de la poésie et de l'imagination, l'écrivain espagnol se prenait à faire une peinture d’actua- lités, et c’est encore, sous ce rapport, un monu- ment curieux.
Demi-drame et demi-roman, nouvelle drama- tique, comme l’appelle Moratin, véritable modèle de diction dans ce genre, conte plein de verve et d'observation, /4 Célestine est une suite de leçons morales à l’usage de la jeunesse, un recueil d’ad- mirables sentences entremélées de détails assez peu moraux, un cadre dans lequel sont exposés avec un merveilleux esprit les périls de l'amour, les funestes conséquences de la passion, Jes intri- gues des entremetteuses, les perfidies des valets ; enfin un cours expérimental dans lequel se dérou- lent les traverses, les plaisirs, les joies, les dou- leurs d’un jeune seigneur espagnol, qui se ruine par amour et se fait aider dans cette œuvre facile par tout ce qui l’environne.
La Célestine fut achevée vers l’année 1492 et pendant le célèbre siége de Grenadet, C'était longtemps avant cette époque, selon un grand
1. Cette date non contestable résulte d’une allusion à ce grand fait de guerre dans le troisième acte : « Qu'on te dise :
x PRÉFACE
nombre de biographes, que le premier acte, sans nom d'auteur, manuscrit, suivant la grande ma- jorité des écrivains qui en ont parlé, imprimé, s’il faut en croire une opinion qui paraît hasardée et qui me semble n'être fondée que surla tradition”, courait la société castillane et émerveillait chacun, autant par l’abondanceet la profondeur deses maxi- mes philosophiques, que par une pureté, une élé- gance de style qu'aucun ouvrage espagnol n'avait encore su réunir. .
Quelques savants attribuèrent cette première partie à Juan de Mena, poëte cordouan qui vivait sous le ‘règne du roi don Juan II, et que ses con- temporains ont surnommé l’Ennius castillan ; mais cette opinion, au moins hasardée, ne ren- contra qu’un petit nombre de partisans : elle ne s’appuyait sur aucune preuve ; on ne connaissait de Juan de Mena que des œuvres en vers”, et ni leur style, ni leur genre ne s'accordent avec le style etle genre du premier acte de /4 Célestine.
Ces premières suppositions ne furent, du reste, que vaguement établies ; elles n’avaient point de fondements assez solides pour se maintenir ; les
La rivière est gelée, la foudre est tombée, Grenade est prise, le roi vient aujourd'hui.,... Ÿ aura-t-il là de quoi te sur- prendre? »
1. 11 est peu probable qu’une œuvre inachevée ait été livrée à l'impression, et ce n’a pu être, en admettant cette opi- nion, que très-peu d’années avant 1492, puisque le premier ouvrage sorti des presses, en Espagne, est l'édition catalane du Tiran le blanc, de Juan Martorell (Valence, 1480, in- folio). Moratin, dans son Discours historique, dit positivement : « Quelque temps auparavant courait manuscrite, parmi les cu- « rieux, toute la partie qui compose le premier acte. »
2. fuan de Mena mourut en 1456. On a conservé de lui un poëme intitulé «/ Laberinto, 6 las Trescientas Coplas, et deux : élégies : Muerte del Conde de Niebla et Muerte de Lorenzo Da- valos.
PRÉFACE X1
recherches des biographes ‘se portèrent vers une époque moins reculée et s’arrêtèrent sur Rodrigo Cota, surnommé e7 Zio (l'oncle), poëte tolédain, auteur d'un charmant dialogue entre l’Amour et un vicillard, et d’un dialogue pastoral entre Mingo Revulgo et Gil Arribato, Cette dernière œuvre, en effet, satire piquante des mœurs de l’époque, se rapprochait beaucoup, par le genre, de la pre- mière partie de {a Célestine. Le savant Nicolas Antonio, don Antonio de Guevara, évêque de Mondofiedo, don Thomas Tamayo de Vargas, se rangèrent à cette opinion ; mais aucun d’entre eux ne sut expliquer comment une œuvre si heu- reusement commencée avait pu rester interrom- pue.
Cependant un continuateur survint. Séduit par les brillantes qualités de cet écrit, par le mérite nouveau du style, par cet heureux ensemble de « délectables sources de philosophie », il résolut d’a- chever ce qu’un autre avait commencé. « C’était, dit-il dans sa Leftre à un ami, une entreprise fort différente de ses études habituelles, fort étrangère à sa profession ; il était juriste, ses fonctions étaient incompatibles avec un travail de cette nature; néanmoins il y consacra quinze jours de vacances judiciaires et plus de temps encore. »
La première édition, ceci me paraît désormais avéré, fut publiée en 1499, à Burgos, par Fadri- que Aleman, l’un des premiers, peut-être même le premier par qui l'imprimerie fut introduite en Espagne. Imprimée en caractères très-nets, sur un papier dont la teinte est peu altérée, elle est ter- minée par un fleuron gravé, formant écusson et por- tant les initiales gothiques #. 4., la devise N:bi sine causa et le mot Basilea (Bâle), lieu d’origine
XII PRÉFACE
de l'imprimeur. Fadrique Aleman était un savant ; son nom se trouve cité dans une lettre adressée à la reine Isabelle la Catholique par Diego de Va- lera, qui, l’un des admirateurs de l’art nouveau, y donne de grands éloges au talent et au caractère de l’habile escribano de molde.
C'est dans la curieuse collection de M. de So- leinne que j'ai eu le bonheur de découvrir ce pré- cieux exemplaire, que je ne connaissais pas lors- que j'ai publié cette traduction pour la première fois, en 1841, Et voici comment je croïs pouvoir établir que l'édition à laquelle il appartient a été la première dans la nombreuse série des impres- sions de notre drame célèbre : elle n’est encore qu’une partie incomplète de l’œuvre; on n’y compte .que seize actes et.il s’en trouve vingt et un dans les éditions ultérieures. Le prologue ex- plique cette différence.
Dès que l’ouvrage imprimé eût paru, les cu- rieux se le disputèrent, il courut de main en main, comme, un siècle plus tard, il arriva aux deux parties du Don Quichotte, celle de Cervantès et celle d'Avellaneda : « Il fut, dit l’auteur dans le prologue de la troisième édition, un instrument de discorde entre ses lecteurs. Je cherchai à sa- voir ce qu'attaquaient le plus les critiques et les juges, et je trouvai qu’on voulait que les scènes entre les amants fussent un peu plus prolongées. Cette exigence me tourmenta beaucoup, je m’y rendis, quoique contre ma volonté ; je condamnai de nouveau ma plume à un travail si étrange et si contraire à mes devoirs ; je dérobai quelques- uns des instants consacrés à mes études principa- les et même à mes plaisirs. »
C'est alors que fut imprimée tout aussitôt à
PRÉFACE XIII
Salamanque, en 1500, par les soins de Martino Polono, une édition que je considère comme la deuxième et qui contient cinq actes nouveaux parmi lesquels ce portrait improvisé avec verve, tracé avec esprit, cette création d’un type remar- quable, resté comme un modèle pour l’art drama- tique espagnol, celui de Centurion, le spadassin.
Ces scènes ajoutées commencent au milieu du quatorzième acte, à la suite de la deuxième entre- vue des amants, après la défaite de Mélibée, aux mots :« Nous as-tu entendus » ; elles forment le quinzième, le seizième, le dix-septième, le dix- huitième ; et se terminent aux mots : « Tenez- vous bien, seigneur, » vers la fin du dix-neuvième.
Quant au personnage nouveau de Centurion, les amis de l’auteur en constatèrent certainement tout aussitôt l’originalité et le mérite, car dans le titre de cette édition de 1500, où l'indication #ragi- comedia remplace celle de comedia, nous lisons ces mots qui signalent à l’attention du lecteur cet heureux « ajouté »: #vevamente añadido el tractado de Centurio (édition augmentée du rôle de Centu- rion).
Ce fut donc en 1499 que / Célestine fut impri- mée pour la première fois, en seize actes seule- ment ‘. La deuxième édition, complétée en vingt
1. Îlest utile de rappeler ici que l’art de l'imprimerie ne s’introduisit en Espagne que vers 1480, quarante ans après l'invention. En 1485, des « officines » étaient établies à Bur- gos et à Séville; en 1486, à Tolède; en 1492, à Sala- manque, La scène de notre tragi-comédie est à Tolède, et il est à remarquer qu'aucune édition ne fut faite en cette ville. Des commentateurs disent que l’auteur habita d'abord Bur- gos, puis Salamanque, ce qui explique l’origine des deux pre- mières éditions.
M, de Soleinne n'osait pas croire que l'édition qu'il pos- sédait fût la première, et î pensait que ce pouvait être une
XIV PRÉFACE
etun actes, parut en 1500, à Salamanque, et l'édition de 1501, imprimée à Séville, par Stanis- las Polono, contient le prologue qui nous aide à expliquer ce progrès du livre. À la fin de cette édition se trouvent également des strophes du correcteur de l’impression, Alonso de Proaza, qui signale au lecteur le moyen de connaître le nom de l’auteur en réunissant les premières lettres des quatre-vingt-huit vers de l’avant-propos qui accompagne le prologue‘.
Pendant les premières années, le continuateur de la Célestine conserva l'anonyme et resta aussi inconnu que l’auteur du premier acte. Dans la lettre à un de ses amis, l’auteur disait, en effet, que ce genre, ce style, ce sujet, étaient en- tièrement différents de ses occupations habituelles,
réimpression clandestine. Je crois en avoir bien nettement précisé le véritable mérite. Quant à la clandestinité, je ne m'explique pas le doute de M. de Soleinne, et le nom aussi bien que la griffe du célèbre imprimeur Fadrique Aleman me semblent repousser péremptoirement ce soupçon.
e ne sais en quelles mains, depuis la dispersion de la belle collection dramatique de M. de Soleinne, se trouve aujour- d'hui ce livre précieux.
1. Cet acrostiche forme les mots suivants :
EL BACHJLER FERNANDO DE ROILAS ACABO LA COMEDIA DE CALYSTO Y MELYVEA E FVE NASCYDO EN LA PVEVLA DE MONTALVAN,
L'un des traducteurs italiens, Alfonso Hordoñez (1505), a scrupuleusement conservé ce jeu d'esprit, en reproduisant en vers italiens les onze strophes de l'original. Je n'ai pu me dispenser de faire de même. On trouvera, à la suite de la lettre de l’auteur à un de ses amis, l'acrostiche reproduit en un même nombre de lignes, sinon de vers, dans les termes suivants :
LE BACHELIER FERNAND DE ROJAS ACHEVA LA COMÉDIE DE CALISTE ET MÉLIBÉE, ET NAQUIT DANS LE BOURG DE MONTALVAN.
PRÉFACE XV
Il laissait voir que ses fonctions le forçaient à te- nir son nom caché, par cela même qu’elles étaient incompatibles avec un travail de cette nature, et ce ne fut que lorsque l'immense succès de son œu- vre eut calmé ses scrupules, qu’il permit de livrer à ses lecteurs le secret qu’il avait gardé.
Et alors on trouva qu'il avait trop bien imité le style de la première partie, qu’il s'était trop bien identifié avec le genre de son devancier, pour ne pas être l’auteur de tout l’ouvrage*. Il y a en effet dans les vingt actes, aussi bien que dans le premier, une similitude absolue de style et de ma- nière, une harmonie de pensées qui ne laissent pas entrevoir la plus faible différence, et ensuite une multitude de ces expressions familières, de ces tournures qui constituent la personnalité de l'écrivain. Un tel accord, déjà si difficile entre deux hommes qui se connaissent, est réellement impossible entre deux écrivains étrangers l’un à l’autre.
Au milieu de ces opinons si différentes et si opposées, de ces échafaudages de suppositions conçues sur des doutes plutôt que sur des faits, examen assidu de l’œuvre avec laquelle j'ai si longtemps vécu, une longue étude de son esprit, m autorisent à croire que le premier acte n'est
« 1. Ne me blâmez pas sien mettant fin à cette œuvre je n’y ai pas apposé mon nom; maïs je suis juriste, et quoique ce soit œuvre discrète, elle est étrangère à ma faculte; qui- conque me connaît pourra dire que je ne l’ai pas faite pour me distraire de mes études principales (qui m'’intéressent beaucoup, comme c’est la vérité), mais, plutôt, que pour m'occuper de ce nouveau travail, il m'a fallu négliger l'étude des droits. »
. 2. De cette opinion est Lorenzo Palmireno, auteur d'un ivre intitulé Hypothiposes clarorum virerum, et cité par Nicolas
ntonio.
XVI PRÉFACE
pas de beaucoup antérieur à la continuation et qu'il ne peut avoir été écrit par Juan de Mena ou par quelque autre de ses contemporains de la pre- mière moitié du quinzième siècle‘. Sans aucun doute, si le continuateur de 3 Célestine est par- venu à imiter le style du premier acte de manière à rendre toute différence insensible, la haute ré- putation de l’œuvre comme monument littéraire, comme modèle de la langue-romance espagnole, ne permet pas de croire que Rojas ait cherché à se former un style rétrograde et à écrire, en 1491, comme on écrivait cinquante ans auparavant. Il est bien évident que, quoique riche et formée dès le commencement du siècle, la langue, au temps de Mena, ne l'était pas au point où /4 Célestine l’a placée.
Le style de cette œuvre ne peut donc appar- tenir à l'époque de don Juan IL, et il faut en cher- cher l'auteur dans des temps plus modernes. 1l nous resterait Rodrigo Cota, le seul écrivain de la seconde moitié du quinzième siècle sur lequel se soient arrêtés les doutes des savants qui ont parlé de /a Célestine. Mais quelles sont les autres œuvrès de Cota qui puissent aider à fonder cette asser- tion? A-t-on conservé de lui, a-t-il écrit autre chose que le Dialogue entre P Amour et un vieillard et les Coplas de Mingo Revulgo ? Le style de ces deux œuvres poétiques a-t-il quelque analogie, quelque air de famille avec le style du premier acte de /a Célestine ? Assurément non ; aucune compa- raison n’est possible entre un écrit en proseet une œuvreen vers. Cot n’a rien laissé en prose; les
1. Nicolas Antonio fait remaquer en effet que lestyle de
Mena aussi bien que le style de son siècle sont fort différents de celui de /a Céfestine,
PRÉFACE XVII
biographes gardent le silence sur sa vie et ses écrits; on le croit auteur de ce premier acte, maïs on ne peut l'affirmer. C'est ce que dit Moratin dans son Catalogue bistorique : « Cela n’est pas suffisamment prouvé. »
Je pense au contraire que Fernando de Rojas, auteur des vingt derniers actes de /4 Célestine, le fut aussi du premier. Mais où serait le motif du secret qu’il a gardé ? Pourquoi, dès qu’il se reconnaît continuateur d'une œuvre, ne dirait-il pas aussi bien qu’il l’a entièrement conçue ? Pourquoi, dès qu'il avoue vingt actes, n’avoucrait-il pas aussi bien l'œuvre elle-même ? La réponse à ces ques- tions me semble facile,
Rojas a déclaré que ses devoirs, ses occupations étaient entièrement ô6pposés à un travail comme la Célestine; il avait trouvé dans ces motifs une raison suffisante du silence qu’il avait gardé pen- dant dix ans‘. Il pouvait être excusable comme continuateur ; il n’avait pas à avouer l'idée pre: mière ; il recueillait une œuvre abandonnée, un écrit dont tous admiraient la profondeur, le talent, l'utilité même”. Ainsi il abritait derrière un titre de collaborateur, de continuateur, certains re- mords que l'Eglise eût pu faire naître chez l’écri-
1. Ce motif, il l’attribue lui-même à son devancier sup- posé : « Et cependant, dans la crainte des détracteurs et des « mauvaises langues, qui savent mieux blâmer qu’imiter, il « voulut cacher son nom. » Cette phrase, qui se trouve dans la préface de Rojas, ne peut-elle être prise comme une allu- sion directe à la position qu'il s’est faite ?
2. Moratin, et après ui don Léon Amarita, auteur de l'édition moderne de 1822, ont écrit que Rojas ne consacra à ce travail que quinme jours de vacances, qui, ajoute Moratin, re pouvaient être mieux employés. Lu
Il importe de relever l'erreur à laquelle ces deux écrivains se sont laissé entraîner ; quelques jours de plus n'ôteront rien
2
XVIII PRÉFACE
vain qui ménageait peu les prêtres et qui parfois peignait les mœurs populaires avec un peu trop de crudité. Maïs il n’appartenait pas aussi bien à un bachelier ès lois, à un juriste, à un homme de robe, presque ecclésiastique, de concevoir la pre- mière idée d’une œuvre aussi libre, aussi indécente dans ses détails, malgré la moralité du but, mal- gré la philosophie du fond.
Donc Rojas, ayant formé le plan de /4 Célestine, lança le premier acte seul de son œuvre et ne l’'avoua pas. Il voulut sonder le terrain, captiver l'attention, solliciter l'intérêt, faire regretter qu'œuvre si bien entreprise restât inachevée, et ce but une fois atteint, il reprit la plume, ajouta d'abord quinze actes, puis cinq autres, au pre- mier, et les abandonna au sort de leur aîné. Puis lorsque le succès de l’œuvre vint excuser et justi- fier la hardiesse de la conception ; lorsque l’admi- ration de tous proclama indulgence pour les dé- tails en faveur du fond, en faveur du but, en faveur de l’intérêt et de l'esprit de l’ouvrage ; lors- que unanimement on rendit grâces au continua- teur, Rojas se nomma, mais seulement continua- teur. .
C'était agir en homme adroit, et je ne pense pas que l'écrivain qui a tracé le quatrième acte de Ja Célestine eût pu agir différemment.
Cette opinion pourra paraître hardie à tous ceux qui veulent qu’en affaires bibliographiques on se borne à parler d’après des faits, sans s’éga- rer dans les domaines de limagination; mais je
au mérite de Rojas; j'ai cité plus haut sa lettre à un ami : « Qu'on sache que non-seulement j'ai passé à cela quinze jours de vacances, mais plus de temps encore, et d’un temps moins agréable. »
PRÉFACE XIX
me sens fort de l'opinion d'hommes instruits, de savants écrivains espagnols qui ont longtemps étudié /4 Céléstine, qui ont analysé cette œuvre remarquable et comparé le style des deux parties. Appuyé sur ces probabilités en faveur de l'opinion que j'émets, je n'hésite pas à inscrire en tête de ce livre le nom de Rojas, comme celui de l’unique auteur.
Il est fort pénible, du reste, qu'aucun biographe ne se soit occupé de Fernando de Rojas avec dé- tail, et que pas un savant, pas même Nicolas Antonio, qui a parlé dans sa Bibliothèque espagnole de bon nombre d'écrivains obscurs, ne nous ait transmis quelques renseignements sur la vie et les travaux du continuateur de / Célestine. Il est difficile de croire qu’un génie aussi remarquable se soit arrêté là.
En admettant la donnée que je viens de poser, on ne peut s'empêcher de reconnaître qu’il y avait en effet chez Rojas une immense adresse, et que la curiosité publique ne pouvait être plus vive- ment stimulée qu'elle ne le fut lorsque parut le premier acte de /7 Célestine. Dès les premières pa- ges l'intérêt se trouve heureusement partagé en- tre les divers personnages de la scène, et c’est déjà un chef-d'œuvre que d’avoir pu, avec un su- jet aussi peu moral, avec une honteuse intrigue, exciter l'intérêt, remuer un siècle, se faire lire par tous les peuples et, mieux encore, par toutes les femmes. Aujourd'hui même, /4 Célestine, retou- chée selon les vrincipes de l’art dramatique, dé- gagée de ces longueurs, de ces interminables des- criptions qui portent le cachet du genre espagnol, serait une œuvre digne de la scène et exciterait certainement l'intérêt.
XX PRÉFACE
Le personnage principal est un caractère tracé de main de maître et auquel il n’y auraït rien à ajouter, malgré ses quatre siècles. Célestine est une de ces vieilles femmes qui de filles de joie sont devenues entremetteuses ; qui, ne pouvant plus faire l'amour pour leur compte, le font et le professent pour le compte des autres. Elle tient maison ouverte, académie d’amour, où viennent s’ébattre les jeunes filles ses élèves et les valets de bonne maison ; où moines et évêques, cavaliers et vilains, clercs et laïques entretiennent des pen- sionnaires et payent tribut à la complaisance et aux bons soins de la vilotière. — Quelque peu sorcière, cousine et intime amie du diable, Cé- lestine commet en secret nombre de méfaits que ne pardonne pas la justice, et de temps à autre elle renouvelle connaissance avec la berne et le pilori pour quelques petits péchés de magie. Fine et rusée commère, adroite et hypocrite autant qu’entremetteuse le fut jamais, il n’est pas une honnête maison où elle n’ait accès, il n’est pas un jeune seigneur dont elle ne soit la confidente et la messagère, pas une jeune fille dont elle ne soit le démon tentateur. Elle fréquente aussi hardi- ment les parvis des églises, les cloîtres des couvents que les ruelles obscures de la ville, les alcôves des riches seigneurs et les cimetières voisins, dans lesquels, à l’heure de minuit, elle essaye des maléfices et tient conseil avec les esprits malfai- sants.
Le taudis où elle demeure est un laboratoire qui ne le cède en rien à tous ceux qui ont été créés depuis elle et dont pas un de nos romans modernes nese refuse la description. Là elle compose des phil- tres pour faire aimer, des baumes, des onguents
PRÉFACE XXI
pour la toilette, des eaux pour donner aux che- veux cette teinte dorée si estimée en Espagne, et ces magiques figures de cire si souvent employées dans les sortiléges de la Voisin et de la Brinvi- liers, et que la bonne vieille réclamerait sans doute l’honneur d’avoir inventées, si elle revenait en ce monde,
Sous un climat ardent comme celui de l’Espa- gne, pendant une époque de transition où les mœurs renonçaient au genre chevaleresque pour devenir dissolues, la maison de l’entremetteuse ne pouvait désemplir. Sa clientèle était immense, etun matin un riche et beau seigneur, Calixte, devenu subitement amoureux d’une jeune fille de noble famille, sa voisine, fit appeler la sorcière et lui vromit des monceaux d’or si elle venait à bout de satisfaire ses impatients désirs et d’amener dans ses bras la belle Mélibée. De telles entre- prises sont des jeux pour une femme comme Cé- lestine. Stimulée par les offres brillantes de Ca- lixte, poussée par les continuelles sollicitations de Sempronio, le valet favori du jeune seigneur, elle s’élance tête baissée au-devant des dangers et des obstacles, et s’introduit dans la maison qu’habite la jeune fille, à l’aide d’un de ces moyens spécieux dont cle ne se fait faute. Ses maléfices et le diable aidant, elle se trouve seule avec elle, et là se dé- déroule une scène admirable où elle met en jeu toutes ses ressources, toutes ses ruses, toute son
1. La Célestine est aujourd’hui du nombre de ces mythes populaires qu’éternise la tradition, et en Espagne, dans le lan- gage familier, les folvos de la madre Celestina sont aussi célè- bres que la merveilleuse poudre de perimpinpin de nos esca- moteurs. [l y a une pièce à spectacle de don Eugenio Hart- zembusch, imitation des Pilules du Diable, qui porte ce titre : /os Polos de la madre Celestina.
XXII | PRÉFACE
adresse pour préparer la jeune fille à l'infâme sé- duction qu’elle a mission d’entreprendre, pour se faire patiemment écouter d’elle, pour supporter, combattre et apaiser les fureurs de sa vertueuse colère, pour porter dans ses sens et dans son cœur le feu qui brûle le cœur de Calixte, pour l’amener enfin à consentir à une entrevue.
La séduction une fois entreprise marche grand train ; les entrevues se succèdent, l’honneur de Mélibée s’est flétri sous les amoureuses étreintes de son amant ; et pendant ce temps, au logis de la vieille, valets et ribaudes fêtent la victoire du maître, font l’amour à leur manière et passent la nuit au milieu des orgies et des hideuses leçons de la courtisane émérite. — Puis arrive le moment de recevoir la récompense promise, Calixte, heu- reux et amoureux, solde généreusement le minis- tère de Célestine ; les deux valets du jeune cava- lier réclament de la vieille leur part dans les bénéfices de l'affaire ; elle refuse, on se querelle, on s'échauffe, les deux valets la tuent, tout le quartier s’émeut, les alguazils accourent, arrêtent les meurtriers tout souillés du sang de leur vic- time, et en grande hâte la justice informe et les pend.
Dans cette œuvre de "séduction à laquelle un fol amour l’a entraîné, Calixte voit sa fortune perdue, sa maison deshonorée, une femme tuée et des ribaudes criant vengeance. Celles-ci, qui comp- tent au nombre de leurs amants les deux valets pendus par autorité de justice, jurent de mettre le trouble à leur tour dans les heureux amours de Calixte et de Mélibée ; un spadassin à leurs ga- ges, un bravache dont le caractère original est resté le modèle de tous les héros de cape et d’épée dont
PRÉFACE XXII
fourmillent les comédies espagnoles, un tueur de profession soudoyé [par l’une d'elles comme les courtisanes soudoient leurs soutiens, promet de s’associer à leur vengeance. Il fait attaquer les va- lets de Calixte, qui font le guet pendant que leur maître tient amoureuse conversation avec sa belle, Calixte accourt pour prêter main-forte à ses gens, il escalade un mur, tombe et se brise la tête.
Mélibée veut rejoindre son amant, mourir comme lui précipitée; elle monte au sommet d’une tour, fait venir son père, lui raconte avec une su- blime éloquence l’histoire de sa séduction, celle de son déshonneur, la mort de son amant, puis elle s’élance et tombe morte à ses pieds,
Telle est /4 Célestine ; mais après cette courte analyse, il nous faut signaler cette richesse dans les détails, ces scènes pleines d’esprit, de finesse, d'observation, qui sont encore aujourd’hui des modèles pour les littérateurs ; ce piquant portrait de Célestine fait par Parmeno, le page de Calixte; cette description plaisante de l’officine de la sor- cière ; ce dialogue sublime de lâcheté entre deux des valets de Calixte, pendant un rendez-vous de leur maître ; cette scène où la vieille met en œu- vre tout ce qu’elle a d'adresse et de diplomatie pour séduire Mélibée ; tous ces caractères si bien variés, si vrais, d’effrontées courtisanes, de valets insolents et menteurs ; ce spadassin fanfaron ; cette jeune fille si pure, si naïve, si innocente, même après sa faute ; ce jeune seigneur noble, généreux, enthousiaste comme un vrai Castil- lan; enfin cette abondance de fines reparties, de sentences profondes, de proverbes, qui me porte à avancer que Cervantès s’est inspiré de /4 Céles-
XXIV PRÉFACE
tine en maint passage de son œuvre célèbre, et que Sancho Panza est quelque arrière-petit -fils de l’adroite courtisane. « Il est difficile, a dit un « de nos écrivains ‘, de mettre plus de vérité dans «& les portraits, plus d’esprit dans la satire, d’être « plus fin et plus coloré, de mieux dissimuler par « l’habileté du travail la laideur et le vice de la « vicille etles redites éternelles d’un amour poussé « jusqu’à la folie. Il fallait une rare fécondité « d'esprit pour obtenir des résultats semblables. « Malgré la monstruosité apparente de la forme « et du fond, c’est un chef-d'œuvre. »
Faut-il maintenant accepter d’une manière ab- solue ce jugement de l’éminent critique : « La « monstruosité de la forme et du fond ? » Rojas voulut faire de /a Célestine une œuvre morale, il le déclare dans son prologue, dans sa lettre à un ami, dans quelques vers qui tiennent lieu d’épilogue au drame; il l'écrivit pour « faire connaître aux jeunes « gens tout ce qu’il y a de ruse et de fausseté chez les valets et les entremetteuses ; » il la conçut pour la multitude degalantset jeunes amou- reux que renferme l'Espagne et dont la jeunesse est en butte aux tourments de l'amour, faute d'armes défensives pour les combattre. » Mais pensa que « de même qu’il est nécessaire de tromper le goût du malade auquel on présente quelque amère pilule, de même il lui fallait aussi déguiser sa plume, l’entourer de récits tantôt joyeux, tantôt lascifs, détourner l'attention de ses malades et les soigner, les instruire en les amusant. » Aussi des admirateurs enthousiastes
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1. M. Philarète Chasles, (Yournal des Débats, 3 octobre et 12 novembre 1839.)
PRÉFACE XXV
de la C'élestine la prônèrent-ils comme le meilleur ouvrage de morale, la plus saine leçon qui eûtencore été donnée à l’Europe pour détourner les jeunes gens du déréglement et du vice. D’autres déclarè- rent qu’il était plus contraire aux bonnes mœurs de présenter au grand jour les détails de la dépra- vation, même en les punissant, que de les laisser ignorer‘. L'Eglise fut consultée, et sa décision ne fut point uniforme. La Célestine fut défendue en Espagne et approuvée en Italie”, et ce que je vais dire des nombreuses éditions de ce livre démon- trera facilement combien la proscription de l’Eglise fut peu efficace.
L’extrême galanterie qui régnait dans la société espagnole au quinzième siècle, cet élan immense vers l'amour, devenu, comme le dit Rojas, la ma- ladie commune, n'étaient point de la dépravation, du dévergondage, comme les passions blasées et décrépites des nations modernes. Ces expressions techniques et positives qu’on rencontre dans / Célestine, dans le Don Quichotte, dans Rabelais, dans Shakspeare, et que Molière ne s’est pas fait faute d'employer, appartenaient au langage fami- lier, et les jeunes filles les mieux élevées du siècle.
1. Cervantès, dans l’un des sonnets burlesques qui pré- cèdent le Don Quichotte, dit que /a Célestine serait un livre divin s’il voilait un peu plus l'humanité.
Les... . Celesti—
Libro en mi opinion divi—
Si encubriera mas lo huma— c'est-à-dire s’il mettait moins à découvert des scènes dont la peinture trop vive et trop nue peut offenser les mœurs.
Alejo Vanega, se plaignant des maux que causait une sem- blable lecture, voulait qu'on écrivit Scelestina plutôt que Cekes- tina. (Tractado de ortographia, part. 11, cap. 3.) . 2. Sismondi, Littérature du Midi.
XXVI FRÉFACE
de Rojas et de celui de Cervantès prononçaient sans honte et sans mauvaises pensées tous ces mots dont rougit la pruderie de notre époque. On ne peut donc affirmer, malgré l’extrême liberté de tableaux et d'expressions qu’on remarque dans /+ Célestine, que ce soit une œuvre infâme, comme l’a prétendu un écrivain moderne !, Je n'irai pas jusqu’à avancer, comme preuve de la moralité du livre de Rojas, que la majeure partie des exem- plaires que possèdent nos bibliothèques publiques a appartenu à des prêtres, à des évêques, voire même à la Société de Jésus : cela ne prouverait rien”; mais je ferai remarquer que don Pedro-Manuel de Urrea, auteur d’une imitation de /4 Célestine en vers castillans, la dédia à sa mère, la comtesse de Aranda ; que l’une des traductions italiennes, celle de 1535%, a été faite par un familier du pape Jules II, nommé Alfonso Hordoñez, d’origine espa- gnole, à la prière de l'illustrissime dame Feltria de Campo-Fregoso, à laquelle elle est dédiée * ;
1. M. Lottin de Laval dit, dans un roman intitulé Les Ga- lanteries du maréchal de Bassompierre : « Tragi-comédie imprimée en France sous François Ie", une chose infime, digne de l'Aretin, qui pourtant faisait les délices de la cour, tant les mœurs étaient dissolues. » Cette note de M. Lottin de La- val me porte à croire qu’il n'a pas lu 4 Céfestine.
2. Exemplaire de la bibliothèque Mazarine (Anvers, 1 530). — À dom Emforis Onesito.
Même bibliothèque (Anvers, 1599). — Dominicus Barnabas Turgot, episcopus Sagiensis, 1717.
ibliothèque Richelieu, exemplaire de l'édition de Séville, 1401. — Société de Fésus.
3. Stampata per Pietro Nicolini da Sabio, M D xxxv.
4. Alla illustrissima madonna : madonna Gentile Feltria de Campo-Fregoso, madonna sua observantissima...
Per Alfonso Hordognez, familiare della santita di nostro signore Julio papa secundo. Ad instantia della illustrissima madonna Gentile Feltria di Campo-Fregoso.
PRÉFACE XXVII
enfin que le bon et naïf sire Jacques de Lavardin, seigneur du Plessis-Bourrot, en Touraine, adressa la traduction qw’il fit, en 1578, de /a Célestine, clair miroüer et vertueuse doctrine pour se bien gouverner, à très-nobles et vertueux gentilshommes Jean de Lavardin, révérend abbé de l'Etoile, et Antoine de Lavardin, seigneur de Rêénay et Boessoy, ses frère et neveu.
FRRARRERRRRARRRRRRR RELEASES
« Le fruit que produit ce livre, leur dit-il, pour vieillir ne perd jamais saison, ni ne pouvoit en temps plus convenable être servi; comme ainsi soit qu’en ce royaume aujourd’hui plus que ja- mais quasi toute la jeunesse, si gaïllarde et fol- lâtre, fait merveille de se jeter sus l’amour, et le professe à l’ouvert en telle dévotion, comme s’il n’estoit religion approuvée que celle-là, ni autre déité au ciel que Cupidon et son impudique mère. Quelqu’un desquels possible, lisant cette tragi-comédie et retenant les chastes et hon- nêtes admonestations, sans s'arrêter aux lascifs et dissolus propos, et de tout faisant son profit à l’imitation de la laborieuse abeille, qui d’un million de fleurettes différentes va recueillant son doux miel et sa cire, se repentira de la fu- rieuse poursuite de ses passions insensées ; ou du moins le fera-t-il par le piteux exemple de la douloureuse et triste fin de deux infortunés amans. Pour le profit doncques de tous, dé- charge de ma conscience et satisfaction de mon devoir, et avec plus large usure vous faire sa- vourer la bonté et douceur de ce fruit étranger et né en pays lointain, je me suis mis à le ren- dre notre domestique et familier françois, le repurgeant en plusieurs endroits scandaleux qui pouvoient offenser les religieuses oreilles,
XXVIII PRÉFACE
et y ajoutant du mien en plusieurs endroits qui me sembloïent manqués : sans lui altérer son goût naïf, en tant que j'ai pu m’y conformer, et le vous adresse, vous priant humblement ‘lui donner une heure le jour, de celles que vous employez à la récréation de votre ‘esprit, au sortir de vos occupations plus hautes et sérieu- ses, à celle fin que sous l’examen de votre droite censure et meilleur jugement, il obtienne l'oc- troi et entérinement de ses lettres de natura- lité dedans ce royaume, parmi tant de cerveaux bigarrés. Et alors selon le mérite de ce labeur dont je vous étrenne, vous en fassiez part où en verrez le besoin. » |
SARA
En
RRARARRRERSRF KR
Du petit nombre des ouvrages destinés à re- muer tout unsiècle, /4 Célestine eut non-seulement en Espagne, mais dans toute l’Europe, cette im- mense célébrité qu’obtint cent ans après le Dor Quichotte, qui, on peut le dire, hérita de sa popu- larité. Ses nombreuses éditions se succédèrent ra- pidement, malgré les rigoureuses poursuites de l’Inquisition, et au commencement du seizième siècle, elles se répandirent sur tous les points de l'Espagne, en Îtalie, en France et dans les Pays- Bas”.
1. Moratin a donné une liste de vingt-huit éditions pu- bliées en espagnol pendant le xvi* siècle et la première moitié du xviu. Les recherches de M. Charles Magnin et les miennes portent cette liste à quarante-six éditions :
Burgos, in-4. — 1500, Salamanque. — 1501, Sé- ville Das Stanislas Polono, in-4. — 1502, Séville În-4. — 1502, Salamanque, in-4. —— 1514, Valence, in-4 {gothique oblong). — 1514, Milan, par Tanotti da Cartrone. — 1515, Venise, — 1523, Séville. — 1525, Séville. — 1525, Ve- nise, — 1526, Tolède, in-4. — 1529, Valence, par Juan Vifao. — 153 1, Venise, in-8 gothique. — 1534, Venise,
PRÉFACE XXIX
Quatre traductions françaises parurent en 1524, 1572, 1529 et 1542 à Lyon et à Paris'. Plus tard, en 1578, vinrent en même temps deux éditions in-16 etin-12 de la traduction de Jacques de La- vardin. Deux traductions italiennes et une tra- duction allemande parurent dans le même siècle* ; James Mabbe la traduisit en anglais en 1631”, et, au dix-septième, Labayen et Charles Osmond publièrent, l’un à Pampelune (1633), l’autre à Rouen (1634), deux nouvelles traductions fran- çaises avec texte espagnol en regard. Enfin, tel est le sort des sujets heureux, les continuateurs et
in-8 gothique , par Estefano Sabio. — 1534, Séville, — 1535, Venise. — 1536, Séville, in-8 gothique. — 1538, Tolède, in-4 gothique, par Juan de Ayala. — 1538, Gênes. — 1539, Séville. — 1539, Anvers, petit in-8 gothique (voir un exemplaire hérissé de notes à la bibliothèque Mazarine). — 1540, Medina del Campo, petit in-8 gothique; le titre porte Carolus W imperator. — 1545, Saragosse, in-8. — 1545, Anvers, in-12. — 1553, Venise, Gabriel Giolito, corrigée par Alonso de Ulloa (impresa en guisa hasta aqui nunca vista). — 1556, Venise. — 1558, Salamanque, par Juan Sunta. — 1563, Alcala, in-12, par Francisco de Cormellas. — 1566, Barcelone. — 1560, Alcala, in-12, par Francisco de Ro- bles. — 1569, Salamanque, par Martin Mares. — 1570, Sa- lamanque, par Mathias Gast. — 1571, Cuenca, par Juan de Canova. — 1573 Tolède, in-r2 oblong. — 1975, alence. — 1591, Alcala, par Fernando Ramirez. — 1595, 1590, 1601, Anvers, officina Plantiniana. — 1601, Madrid, AÂn- drès Sanchez. — 1607, Saragosse, in-12. — 1619, Madrid, in-12.— 1632, Madrid, in-12. —1633, Pampelune, texte et traduction française en regard, par Charles Labayen. — 1633, Rouen, et 1654, Rouen, sur deux colonnes, texte et tra- duction française en regard, par Charles Osmond.— Enfin une édition moderne donnée à Madrid, en 1822, par Leon Ama- rita, avec une bonne préface, des notes et des variantes.
1. Paris, 1527, traduction de l'italien en français, par Galliot du Pré, in-8. Lyon, 1529, par Claude Nourry,
2. Augsbourg, 1520, in-4°.
3. Londres, in-folio, sous le titre : The spanish bawd repre- sented in Celestina.
XXX PRÉFACE
les imitateurs ne manquèrent pas à /4 Céfestine.
Le noble chevalier Féliciano de Silva, auteur de la chronique de don Florisel de Miquea, dont Cervantès plaisante si joyeusement le style entor- tillé, dans le premier chapitre de Don Quichotte *, publia un drame intitulé Seconde Comédie de la Cé- lestine ou Célestine ressuscitée?, qui fait suite à quel- ques éditions de l'œuvre première *; Gaspar Go- mez, de Tolède, écrivit une froisième partie"; une quatrième partie, sous le titre de Tragi-comedia de Lysandro y Roselia, parut à Madrid en 16542. D. Pedro-Manuel de Urrea, qui traduisit l’Or/ardo furioso de l’Arioste, transforma le premier acte en une églogue à deux voix, intitulée Eg/oga de la tragi-comedia de Calixto y Melibea. Juan Sedeño, traducteur de la érusalem délivrée, la mit en vers castillans ; un Portugais, Francisco-Rodriguez Lobo, cachant son nom sous le pseudonyme de Juan Espera en Dies, chercha à la copier dans une comédie intitulée Ezfrosine, Puis, dans le nombre des imitateurs qui se sont approchés du modèle sans pouvoir l’égaler, et dont les noms ne sont pas indifférents pour quiconque étudie l’origine et les progrès du théâtre espagnol, parurent Selvago, auteur d’une comédie en prose intitulée Se/vagia; Juan-Rodriguez Florian, auteur de la Forinea ; Luis Hurtado, de T'olède, qui publia en 1547 une Tragedia Policiana, copie à peu près servile et sans verve; Pedro Hurtadode la Vera, auteur de /z Do- Jeria, 6 el Sueño del Mundo (1572) ; d'autres plus
1. &« La raison de la déraison qu’à ma raïson vous faites affaiblit tellement ma raison qu'avec raison je me plains de votre beauté. »
2. Venise, 1536.
3. Anvers, 1534, in-8, et 1509, in-12.
4. Tolède, 1539.
PRÉFACE XXXI
modernes, tels que Juan de Herrera, auteur de l'Ingénieuse Hélène, fille de Célestine, et Andrès Parra, qui écrivit / Ecole de Célestine. La plupart de ces continuations ne se distinguent guère que par une honteuse immoralité.
La plus remarquable assurément, ce fut, non plus une copie, mais une émule de /4 Célestine, la Lena, que Velazquez de Velazco publia à la fin du xvi‘ siècle, alors que Lope de Vega s’emparait, comme dit Cervantès, de la monarchie comique. On pourrait établir que l’évolution de /4 Célestine . dura un siècle et qu’elle fut close d’une manière remarquable par cette comédie de Velazco, fort digne des nombreux chefs-d'œuvre de son temps. On peut ainsi juger des progrès que, dans un même ordre d'idées, l’art dramatique espagnol fit danscette durée d’unsiècle, etaussi de ce que devin- rent, pendant ce temps, les mœurs que Rojas avait prétendu corriger etle type original qu’il avait tracé d’après nature. À cette distance, ces deux comé- dies enferment tout un cours d’histoire morale.
J'ai encore à citer le savant docteur Gaspard Barthius, admirateur passionné de la langue espa- gnole qui, l’un des derniers, publia à Francfort, en 1624, une traduction latine annotée de 2 Cé- destine, à laquelle il donna le titre grec de Pormo- boscodidascalos‘, par allusion à sa traduction des Ragionamenti de l’Aretin, qu’il avait intitulée Por- nodidascalos. « C’est un livre divin, écrit-il à la « suite du titre que je viens de transcrire, une « œuvre sous forme de drame, remplie d’une telle
1. Pornoboscodidascalus latinus : de lenonum, lenarum, conciliatricum, servitiorum dolis, veneficiis, machinis plus quam diabolicis, de miseriis juvenum incautorum, qui florem ætatis amoribus inconcessis addicunt, de miserabili singulo- rum periculo et omnium interitu.
XXXII l PRÉFACE
quantité de sentences importantes, d'exemples, de conseils applicables à toutes les circonstan- ces de la vie, qu'aucune autre langue ne possède rien de semblable, La langue espagnole est, il est vrai, si grave et si sonore, le style de l’au- teur si élégant et si correct, sa diction si pure et si harmonieuse, que, de l’avis des Espagnols eux-mêmes, un bien petit nombre d’écrits pour- raient égaler /a Célestine en grâce, en élégance et en pureté”. »
RRRRRRERRRARA
J'ai maintenant quelques mots à dire à propos dela traduction. Attaquer de front une œuvre aussi célèbre que Ze Célestin:, un monument littéraire aussi respecté, secouer d’une main profane la pous- sière qui depuis quatre siècles s’est accumulée sur ce vieux monument, c'était une entreprise hardie, et j’ai plus d’une fois reculé devant l'exécution. Mais, comme le sire de Lavardin, j'y rencontrais « de si délectables fontaines de philosophie », que j'ai chaque fois repris courage, que j'ai lutté avec ténacité contre des difficultés sans nombre, ne 5a- chant encore si je suis parvenu à conduire à bonne fin cette œuvre presque impossible.
J'avais deux grandes choses à respecter dans / Célestine, d’abord le monument littéraire, puis la naïveté du style, cessentences, ces nombreux pro- verbes dont il fallait imiter le rhythme, le laco- nisme, qu'il fallait rendre.littéralement sans cher- cher le moins possible les équivalents dans notre langue. A cela j’ai mis tous mes efforts. Je n’ai pas
1. L'auteur du Diglogo de las lenguas, savant critique qui vivait sous le règne de Charles-Quirit, a dit aussi de la Cées- tine que la langue espagnole ne possédait aucun livre d’un style plus naturel, plus pur et plus élégant,
PRÉFACE XXXIII
cru devoir aux conventions de notre siècle de voi- ler une seule des expressions franches et nettes dont j'ai parlé plus haut. S'il est certains mots ex- clus de notre langage depuis Molière, on ne les a pas effacés de ses écrits, on les prononce avec lui, et ce serait œuvre sacrilége que se torturer l'esprit pour les éviter.
« Je suis, m’écrivit Charles Nodier, lorsque pa- rut la première édition de ce livre, je suis de ceux qui n'ont pas répugné aux hardiesses un peu cyniques d’une version consciencieusement littérale; un traductgur manquerait essentielle- ment aux devoirs d’exactitude et de fidélité qu’un ministère exigeant lui impose, en atténuant, sous les nuances fardées d’une phraséologie prude ou coquette, les couleurs crues, hardies et sou- vent grossières de son texte, Les scrupules d’un langage timidement épuré sont, aux licences ingénues du moyen âge, ce qu'est le badigeon- nage aux vieux édifices. »
RRRARARRRRR SK
Je n’ai donc pas tenté, comme l’a fait le sire de Lavardin, ç de repurger les endroits scandaleux qui pouvaient offenser les religieuses oreilles ». Je n’ai nullement songé non plus à « mettre du mien dans les endroits qui me semblaient manqués ». Le traducteur n’est ni correcteur ni interprète, il est copiste et reproducteur ; il doit, lorsqu'il s’agit d’un livre de la valeur de la Cé/estine, en respecter même les fautes et s’estimer heureux quand il parvient à en conserver les beautés.
A. GERMOND DE LaAViGne,
De l’Académie espagnole.
LA CÉLESTINE, 3
LA CÉLESTINE
TRAGI-COMÉDIE DE CALIXTE ET MÉLIBÉE,
CONTENANT, OUTRE UN STYLE AGRÉABLE ET PACILE, UNE GRANDE QUANTITÉ DE SENTENCES PHILOSOPHIQUES ET DE CONSEILS FORT NÉCESSAIRES AUX JEUNÈS GENS. AYANT POUR BUT DE LEUR FAIRE CONNAÎTRE TOUT CE QU’'IL Y A DE RUSE ET DE FAUSSETÉ CHEZ LES SERVITEURS ET LES ENTREMETTEUSES |.
— 2/7 —
Ld
L'AUTEUR A UN DE SES AMIS.
"HOMME qui fait un long voyage a coutume de re-
chercher quelle chose peut être le plus nécessaire au pays qu'il a quitté, afin d’être utile par ce moyen à ceux de ses compatriotes dont il a reçu quelque ser- vice. Les nombreuses bontés que vous avez eues pour moi me faisaient une obligation de semblable étude, et maintes fois retiré dans ma chambre, la tête appuyée sur ma main, laissant aller mes pensées à l’aventure et mes réflexions au hasard, il me venait à l'esprit que lœuvre présente serait utile non-seulement à notre commune patrie et à la multitude de galants et de jeunes amoureux qu’elle renferme, mais encore à vous-même, dont je me souviens d’avoir vu la jeunesse crüellement tourmentée par l'amour et privée d’armes défensives pour le combattre. Ces armes, je les découvris au mi- lieu de ées pâges?, non fabriquées dans les immenses ateliers de Milan, mais créées par les nobles esprits de quelques Castillans d’un haut mérite. Je remarquai leur beauté, leur souplesse, leur trempe forte et bril- lante, leur travail, leur style élégant, qu'on n'avait jamais vu ni entendu dans notre langue castillane.
Je lus trois ou quatre fois cet écrit, et plus je le
1 Woir Les Notes à la fin du volume.
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lisais, plus j'avais besoin de le lire, chaque fois il me plaisait davantage et j'y remarquais de nouvelles sen- tences. Je vis que non-seulement cet ouvrage était agréable dans son sujet principal ou fiction tout à la fois, mais encore que de quelques-unes de ses parties ressortaient de délectables sources de philosophie et de mots agréables, des avis et des conseils contre les serviteurs faux et méchants, contre les prétendues sorcières. Je remarquai qu'il ne portait pas de signa- ture d'auteur. Et, en effet, les uns l’attribuent à Juan de Mena, les autres à Rodrigo Cota; mais quel que soit celui qui l’a écrit, sa subtile imagination, la grande quantité de sentences heureuses et profondes qu’il a semées dans son travail, le rendent digne d’un éternel souvenir. C'était un grand philosophe ! Et cependant, dans la crainte des détracteurs et des méchants, plutôt capables de critiquer que d’imiter, il voulut cacher son nom. Ne me blâmez pas si je n’ai pas signé le mien après avoir achevé ce qu’il avait commencé, mais je suis juriste, et quoique ce soit œuvre sérieuse, elle est étrangère à ma faculté. Ceux à qui je me suis confié pourront dire que je ne l’ai pas faite pour me distraire de mes occupations principales (qui m’inté- ressent beaucoup, comme c’est la vérité), mais plutôt que ce travail nouveau m'a forcé malgré moi à négliger l'étude des Droits. Si je n’atteins pas le but que je me suis proposé, ce sera la punition de mon audace. Qu'on veuille bien se souvenir que j'ai employé à cet ouvrage, non-seulement quinze jours de vacances que mes collègues étaient allés passer chez eux, maïs plus de temps encore et d’un temps moins agréable. C’est pour me justifier des reproches que vous -pourriez m'adresser, ainsi que tous ceux qui me liront, que j'ai écrit les vers qui suivent. Et afin que vous sachiez où commencent mes mauvais bavardages, souvenez- vous que tout ce qui est de l’ancien auteur a été réuni sans division dans un seul acte, ou scène, jusqu'au second acte qui commence par ces mots : « J'ai donné, etc.» Vale.
me _—
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L'AUTEUR
Demande indulgence pour les fautes de l'œuvre presente, argumente contre lui-même et expose ses motifs. (Acrostiche.)
Le silence cache et protége Et absence d'esprit et inhabileté du langage ; Bavardage, défaut contraire, porte grand préjudice A qui parle beaucoup sans beaucoup réfléchir. Comme fait la fourmi qui dédaigne la terre Honteuse de son existence prévoyante et paisible, Et fière de ses aïles nouvelles qui causeront sa mort, Légère, elle s’élance sans savoir où aller.
Ivre de liberté, elle parcourt les airs, Et bientôt devient la proie des oiseaux, Repentante, mais trop tard. Ainsi ses ailes Furent le fatal instrument de sa perte. Et de même à ma plume adviendra pareil sort. Rebelles aux bons conseils, fières de battre l’air Nées de ce matin seulement, mes ailes trop délicates A ma ruine me vont conduire.
Notre fourmi ne songeaït qu’au plaisir : D'’acquérir honneur et gloire je me suis fait une fête, D'une même illusion il nous advient même malheur. Elle a trouvé le trépas, et moi, je recevrai sans doute Reproches, sermons et blâme: Si j'eusse gardé le silence, On me les eût épargnés. Je persiste, je pressens déjà Jalousie, attaques sans nombre, et je me ferme la retraite A chaque pas que je fais en avant.
Si vous voulez savoir les motifs qui m'animent, À quelles passions je déclare la guerre, Connaître enfin mon but, et le dieu qui m'inspire, Haut et puissant Phébus, ou Diane, ou Cupidon, Etudiez longuement le sujet de ce livre; Veuillez, si l’aimez mieux, n’en lire que l’argument. Amans, vous trouverez au milieu d'un joyeux récit Les conseils les plus étendus pour vous garder des dangers.
Ainsi l’on doit, avec un malade diffcile, Cacher le remède sous un aliment agréable, Opposer l'adresse et la ruse à l’aversion, Menager, flatter le goût et guérir en trompant.
4 L'AUTEUR A UN DE SES AMIS.
Excitant de même manière la curiosité du lecteur, De ma plume s'échappe des récits joyeux et lascifs. [ls entourent et déguisent le but de mon travail ;
En amusant l'esprit, ils guérissent le cœur.
De craintes entouré, poussé par un ardent désir, Et voulant terminer une œuvre savamment commencée, Criminellement j'ai tenté d’appliquer une fausse dorure Æ ce travail d’or fin, et d’enfouir sous des chardons Les roses qui le décorent. Il me faut maintenant demander grâce aux sages Si j'ai mal réussi, et réclamer des simples respect, Tolérance surtout, pour une œuvre qu'ils ne peuvent juger,
Étant à Salamanque, j'ai trouvé cet écrit Et fus tenté d'y mettre fin; Trois raisons m'y poussèrent, j'étais en vacænres, Ma vanité m'engageait à imiter un homme d'esprit, Enfin depuis longtemps j'étais peiné de voir Les hommes de tous les âges victimes des peines de l'amour. Ilme sembla qu'ils trouveraient dans cette œuvre achevée Bons conseils contre les entremetteuses et les valets.
Étudiant avec soin l'écrit que j'avais découvert: Et qui est profond et spirituel autant que bref, Emerveillé, j'y découvris au moins deux mille sentences Toutes doublées de grâce, d'esprit et de gaîté. | Non, Dédale, adroit par excellence, n’eût pu faire jamais Aucun travail plus remarquable et mieux fini Qu’eût été l'œuvre de Cota ou de Mena, si l’un d’eux, Unique et inimitable écrivain, eût pu l'achever.
Il n’exista jamaïs dans la langue romaine Tant d'esprit ni un style aussi riche et aussi beau ; Dans tous mes souvenirs et dans ceux de personne Aucune œuvre n'est digne de celle-là, Ni grecque, ni toscane, ni même castillane. Ses sentences vaudront à l’auteur une éternelle renommée ; Louanges lui soient données par Jésus Christ, Et qu’il l’accueille dans sa gloire au nom de sa passion.
Bons et crédules amants, prenez ce livre pour exemple ; Opposez aux dangers les armes qu’il vous indique ; Unissez vos efforts pour ne pas succomber ;
Rendez hommage à Dieu en visitant son temple; Gardez-vous de céder aux exemples pernicieux
De ceux que les séductions de l'amour ont entraînés, Elles sont votre perte, et vous poussent vers la tombe. Mon cœur se déchire quand il songe à tout cela!
PROLOGUE $
© dames et matrones, jeunes gens et maris, Ne perdez jamais de vue cette triste aventure! Tenez sous vos yeux le souvenir de cette fin désastreuse ; A d’autres pensées qu’à l'amour consacrez vos loisirs ; Livrez à ceux qu'il aveugle le secret de sa tyrannie; Vivez avec prudence, avec sagesse et chasteté Afin d’être toujours heureux. Et que le dieu Cupidon Ne vous prenne jamais pour but de ses flèches dorées.
PROLOGUE
DE LA TROISIÈME ÉDITION (SÉVILLE, 1501).
H°:" le Sage, dans le chapitre äntitulé Omnia secundum litem fiunt, dit que toutes les choses de ce monde ont été créées pour être sans cesse en oppo- sition. C’est, selon moi, une sentence digne d'être éternellement proclamée. La parole du sage est un arbre immense, et le moindre de ses rameaux produit plus de fruits qu’il n'en faut pour nourrir l'esprit des personnes les plus intelligentes. Mon faible savoir me donne à peine le droit de ronger l'écorce des paroles de ces hommes célèbres entre tous, et le peu que j'en retirerai me conduira du moins au but que je me pre- pose dans ce prologue.
La sentence que je viens de citer a été reproduite par Francisco Pétrarque, le grand orateur, le poëte lauréat, lorsqu'il dit: « Sine lite atque offensione nihil genuit natura parens: La nature, notre mère, n’a rien en- gendré sans querelle et sans opposition. » Il écrit plus loin : Sic est enim et sic propemodum universa tes- tantur : rapido stellæ obviant firmamente ; contraria invicem elementa confligunt ; terræ tremunt; maria Jluctuant; aer quatitur; crepant flammæ; bellum im- mortale venti gerunt ; tempora temporibus concertant ;
G | PROLOGUE
secum singula, nobiscum omnia. Ce qui signifie : « Ce fait est vrai et tout en porte témoignage : les étoiles se rencontrent dans leur course rapide au milieu du fir- mament; les éléments opposés se combattent; les terres tremblent; les mers se soulèvent; l'air frémit ; les flamment pétillent; les vents se font une guerre éternelle; les temps s'opposent aux temps; chaque chose lutte contre une autre, et toutes contre nous. s L'été nous accable par son excessive chaleur, l'hiver par le froid et les frimas; ces événements, que nous regardons comme une révolution naturelle de la tem- pérature, ces variations au milieu desquelles nous nous soutenons, avec lesquelles nous nous élevons, avec lesquelles nous vivons, s’ils deviennent plus fré- quents ou plus animés que de coutume, qu'est-ce, sinon la guerre? Et combien ne devons-nous pas craindre, quand la nature emploie pour nous com- battre les tremblements de terre et les tourbillons, les naufrages, les incendies causés par le feu du cie] ou la main des hommes, les orages, les grondements du tonnerre, les coups terribles de la foudre, les courses des nuages, phénomènes si difficiles à expliquer que, pour en connaître la cause, il ne se fait pas moins de tumulte dans les écoles des philosophes qu'au milieu des flots de la mer!
Parmi les animaux, il ne manque aucun genre de querelles : les poissons, les oiseaux, les bêtes sauvages, les reptiles, tous se font la guerre; chaque espèce en poursuit une autre. Le lion attaque le loup, le loup la chèvre, le chien le lièvre; et si cela n’avait pas l'air d'une légende du coin du feu, je pousserais plus loin cette énumération. L'éléphant, cet animal si puissant et si fort, s’'épouvante et fuit à la vue d’une misérable souris, il tremble rien qu’à l'entendre. Parmi les ser- pents, la nature a fait le basilic si venimeux et si re- doutable, que son sifflement effraye tous les animaux; son approche les met en fuite; son regard les tue. Lorsque arrive pour la vipère la saison de l’amour, la femelle prend dans sa bouche la tête du mâle et la presse de telle force pendant les jouissances de la con-
PROLOGUE 7
ception, qu’elle l’étouffe; puis, au moment où les petits sont près de naître, l’un d’eux déchire le ventre de sa mère et tous les autres sortent par cette ouverture; la mère meurt, et ses petits, pour ainsi dire vengeurs de leur père, la dévorent. Où peut-on rencontrer un plus terrible exemple d’opposition, de querelle ou de guerre, engendrer un être qui dévore les entrailles qui l'ont porté ?
Nous croyons qu’il ne doit pas y avoir moins de dissensions naturelles entre les poissons, car, chose certaine, la mer en contient autant de variétés que la terre et l'air nourrissent d'oiseaux et d'animaux, et plus encore peut-être. Aristote et Pline content des mer- veilles d’un petit poisson nommé echeneis, qu’ils disent être sans cesse en guerre avec tous les autres. lis disent de lui entre autres choses que, s’il rencontre un navire ou une chaloupe, il l’arrête et la retient immobile, quelle que soit la rapidité de sa course; Lucain mentionne ce fait lorsqu'il dit :
Non puppim retinens, Euro tendente rudentes In mediis echeneis aquis.
« Là se rencontre le poisson echeneis, qui arrête les navires lorsque le vent Eurus gonfle les voiles au mi- lieu de la mer. » Opposition naturelle digne d’admi- ration : un petit poisson est plus fort qu'un grand navire poussé par les vents !
Si nous considérons les oiseaux et leurs nombreuses querelles, nous pourrons encore affirmer que toutes choses ont été créées pour être opposées. Les uns vivent de rapine, comme les aigles et les éperviers ; les milans attaquent dans nos demeures les oiseaux domestiques et viennent effrontément les poursuivre jusque sous les ailes de leurs mères. On dit qu'il naît dans la mer des Indes un oiseau nommé rock, d'une grandeur dont rien n’approche, et qui enlève jusqu'aux nuages , avec son bec, non-seulement un homme et dix hommes, mais encore un navire chargé de tous ses agrès et de son équipage. Les malheureux navi- gateurs ainsi suspendus dans les airs sont précipités
8 PROLOGUE
par les battements de ses ailes et meurent cruelle- ment.
Enfin, que dirons-nous des hommes, sujets à tant de maux, soumis à tant de persécutions? Qui saurait citer leurs guerres, leurs inimitiés, leurs jalousies, leurs emportements, leur colère, leurs variétés de cos- tumes, leur manie de renverser et d'élever des édifices, tant de tristes choses enfin auxquelles est soumise la malheureuse humanité? Et puisque la querelle et l'opposition sont une vieille et éternelle habitude, pourquoi m'étonnerais-je si le présent ouvrage a été un instrument de discorde entre ses lecteurs, et si chacun a voulu donner sur lui son opinion selon sa fantaisie? Les uns le trouvaient prolixe, les autres trop court, ceux-ci agréable, ceux-là diffus; de telle sorte qu’il appartiendrait à Dieu seul de le corriger de ma- nière à satisfaire tant d’opinions différentes. Il a été conçu, comme toutes les choses de ce monde, sous Pempire de cette noble maxime : « La vie des hommes elle-même, si nous l’examinons bien, est une bataille depuis le premier âge jusqu'à celui où les cheveux de- viennent blancs. » Les enfants combattent avec leurs jouets, les jeunes gens avec-leurs livres, les jeunes hommes avec leurs plaisirs, les vieillards avec mille espèces d’infirmités. Ce livre déclare la guerre à tous les âges. Le premier le déchirera et le brisera ; le se- cond ne le comprendra pas; le troisième, celui de la force et des premières passions, y trouvera vingt sujets de discorde. Les uns ne s'occupent pas du fond et ne s’attachent qu'à la forme, c'est-à-dire au sujet, sans faire plus de cas des particularités qu’il renferme que d’un conte pour amuser en chemin; les autres ne remar- quent que les plaisanteries et les dictons, les louent par-dessus tout le reste et ne s’occupent d'aucune ma- nière de ce qui peut leur être le plus profitable. D’au- tres enfin, qui recherchent les plaisirs sensés, s'occu- pent peu de la fable, la parcourent sommairement, rient de ce qui est agréable, mais retiennent les sen— tences et les paroles philosophiques, afin de les appli- . quer aux temps et aux circonstances,
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Aussi quand se réuniront, pour entendre cette comédie, dix personnes différentes de caractère,comme il arrive toujours, pourra-t-on nier qu’il n'y ait ample motif de division dans une chose qui s'explique de tant de manières? Les imprimeurs eux-mêmes ont voulu y mettre leur cachet et placer des sommaires en tête de chaque acte, pour raconter en peu de mots ce qu’il contient, chose fort inutile, bien que les an- ciens auteurs l’aient faite. Quelques personnes se sont disputées sur le titre, disant qu'on ne devait pas ap- peler cet ouvrage comédie, puisqu'il finit si tristement, mais bien tragédie. Le premier auteur, qui l'avait commencé gaiement, voulut y mettre un titre conforme en l'appelant comédie, et moi, voyant tant de discus- sions et d'opinions diverses, je tranchai la querelle en appelant le tout tragi-comédie. Je cherchai ensuite à savoir ce qu'attaquaient le plus les critiques et les juges, et je trouvai qu’on voulait que les scènes entre les amans fussent un peu plus prolongées. Cette exi- gence me tourmenta beaucoup, je m’y rendis, quoique contre ma volonté; je condamnai de nouveau ma plume à un travail si étrange et si contraire à mes devoirs; je dérobai quelques-uns des instants consa- crés à mes études principales et même à mes plaisirs ; et cependant les détracteurs ne manqueront pas à cette nouvelle édition.
EEE Le | PS pm
DANS CETTE TRAGI-COMÉDIE FIGURENT
LES PERSONNAGES SUIVANTS :
CALIXTE, jeuneamoureux. | PARMENO, ‘ MÉLIBÉE, fille de Plebère. | SEMPRONIO, rss PLEBERE, père de Mélibée. | TRISTAN, Caliste ALISA, mère de Mélibée. | SOSIE, ° CÉLESTINE, entremet-
teuse. | ÉLICIE, filles CRITON, homme de mau- | AREUSA, de joie.
vaises mœurs. LUCRÈCE, servante de Plebère.
CENTURION, rufian, spa- dassin.
ARGUMENT DE LA TRAGI-COMÉDIE.
Calixte, jeune homme de noble naissance, d'un esprit distingue, d'agréable tournure, d'une éducation peu commune, d'une fortune moyenne, est pris d'amour pour Méibee, jeune fille d'une grande beauté, d'une naissance haute et pure, possédant une grande for- tune, unique héritière de son père Plebère et tendrement aimée par sa mère Alisa. Calixte poursuit Mélibée des plus vives instances, et, aidé par Célestine (femme méchante et rusée à laquelle se joignent deux serviteurs de Calixte qu'elle a séduits et rendus infi- dèles par l'appät du plaisir et du profit), il parvient à vaincre la chaste résistance de la jeune fille. Les amants et ceux qui les aident ont une fin malheureuse et amère. Le commencement de cette triste histoire est l'œuvre du hasard, qui méchamment met Calixte en trésence de celle qu'il aime.
LA CÉLESTINE
PREMIER ACTE
ARGUMENT : Calixte, entrant dans un verger à la recherche d’un faucon, y rencontre Mélibée, de laquelle il est amou- reux, et lui fait l’aveu de sa passion. Cruellement repoussé par elle, il rentre chez lui désespéré et se confie à l'un de ses serviteurs nommé Sempronio. Celui-ci lui donne quel- ques conseils et l’engage à s’adresser à une vieille femme qu’on appelle Célestine, et chez laquelle habite une maîtresse de Sempronio nommée Élicie, Sempronio se rend à la mai- son de Célestine pour traiter les intérêts de son maître ; licie en ce moment est en tête à tête avec un de ses amants nommé Criton, qu'elle fait cacher. Sempronio tient conseil avec Célestine, et pendant ce temps Calixte devise avec un autre serviteur appelé Parmeno. Ces causeries durent jus- qu’à l’arrivée de Sempronio et de Célestine chez Calixte, Célestine reconnait Parmeno, lui rappelle son enfance, lui parle de sa mère et l’engage à se lier avec Sempronio.
#
CALIXTE, MÉLIBÉE, SEMPRONIO, CÉLESTINE, ÉLICIE, CRITON, PARMENO.
Cazixre. Ici, Mélibée, je reconnais la grandeur de Dieu.
MéLisée. Pourquoi cela ?
CaLixTe. Parce qu’il a permis à la nature de vous douer d’une beauté aussi parfaite, parce qu'il m’a fait la grâce de vous voir dans un lieu aussi favorable, et parce que je puis enfin vous dépeindre la douleur se- crète que j’endure. Le bienfait que je reçois est bien plus grand, sans contredit, que ne le méritaient les prières, les sollicitations que je ne cessais d'adresser à la divinité pour l'obtenir. Qui a jamais vu un homme heureux comme je le suis en ce moment? Sans aucun doute les glorieux saints, qui jouissent de la vue de Dieu, n’éprouvent pas plus de bonheur que je n’en res-
12 LA CÉLESTINE.
sens maintenant en votre présence. Mais, hélas ! quelle différence! Ils jouissent sans crainte de déchoir d’une telle félicité, et moi, malheureux, je n’ose penser au cruel tourment auquel va me livrer votre absence.
MéuiBée. Est-ce donc pour vous, Calixte, chose si précieuse ?
CauixTe. À un tel point que si Dieu m'offrait le plus grand bien de la terre, jel’estimerais moins qu’un si grand bonheur #.
MéLiBée. Je vous réserve une récompense plus con- forme à votre mérite si vous persistez.
Cazixre. Oh! bienheureuses soient mes oreilles, in- dignes d'écouter si douce parole. :
MÉLiBÉE. Puissent-elles être. maudites pour ce qu’elles ont encore à entendre! Votre récompense sera telle que le mérite votre folle audace. Le but des pa- roles, des pensées des hommes tels que vous est de lutter contre la vertu des femmes comme moi. Eloi- gnez-vous, sortez d'ici, infâme; ma patience ne peut supporter l’idée qu’il soit né dans le cœur d’un homme la pensée de partager avec moi son amour illicite.
CaLrxTE, Je m’éloigne, semblable à celui contre le- quel la fortune adverse s'exerce avec un continuel acharnement 6,
CaLxTE. Sempronio, Sempronio! où es-tu, maudit?
SEMPRONIO. Je suis ici, seigneur, je panse vos che- vaux. |
CazrxTE. Que veux-tu dire? Pourquoi sors-tu de cette salle ?
SEempronto. Votre faucon était descendu, je suis venu le remettre sur le perchoir.
CazixTe. Le diable t'emporte! puisses-tu périr de misère ou soufftir un tourment éternel égal à celui que j'endure et dont la mort me délivrera, j'espère. Avance, maudit, ouvre ma chambre et dispose mon lit.
SEMPRONIO. Tout cela est fait, seigneur.
ACTE PREMIER. 13
CazixTe. Ferme la fenêtre et cette porte, laisse les ténèbres près de l’affligé et l'isolement près du mal- heureux. Mes tristes pensées ne sont pas dignes de la lumière. Bienvenue est la mort quand elle visite les affligés qui l’implorent! Si vous veniez maintenant, Hippocrate 6 et Gallien, célèbres médecins, vous cher- cheriez la cause du mal qui me tourmente. O pitié céleste 7! inspire la fille de Plebère, qu’elle ne m’aban- donne pas sans espoir de salut au sort désastreux de Pyrame et de la malheureuse Tisbé.
SEMPRONIO. Que veut dire tout cela ?
CaLnxTE. Va-t'en, ne me parle pas, sinon mes mains furieuses hâteraient l'instant de ta mort.
SEMPRONIO, Je m'en vais, puisque vous voulez souf- frir seul.
CaixTE. Va-t'en au diable!
SEMPRONIO. Je ne pense pas qu’il veuille venir avec moi s’il reste près de vous... Le malheureux! quel mal subit! quel fâcheux événement a détruit si rapi- dement la joie de cet homme et a pu, chose plus grave encore, lui enlever la raison ? Vais-je le laisser seul ou resterai-je avec lui? Si je le quitte, il va se 1 tuer; si je reste, il me tuera. Qu'il reste. seul, peu m'importe, après tout; mieux vaut qu’il meure, lui, } puisque la vie lui est à charge, que moi, qui suis bien aise de vivre. Lors même que je n’aurais pas d’autre motif de tenir à la vie que de voir mon Elicie, cela doit suffire pour me mettre en garde contre tous dan- gers. Mais s'il se tue sans témoins, je serai obligé de rendre compte de lui. Je demeure; mais à quoi bon, s'il ne veut ni consolations ni conseils? C’est un symptôme mortel que ne vouloir pas guérir. Au reste, je vais le laisser un peu s’apaiser, se calmer. J'ai ouï dire qu’il est dangereux d'ouvrir ou de comprimer les apostèmes à peine mûrs, car ils s’en irritent davantage. Attendons un peu, laissons pleurer celui que la dou- leur oppresse; les larmes et les soupirs soulagent le cœur endolori. D'ailleurs, s’il me voit, si je me place devant lui, il se mettra en colère; le soleil est bien
14 LA CÉLESTINE.
plus ardent quand sa chaleur est répercutée. La vue se fatigue quand elle ne rencontre rien, elle reprend sa force quand elle trouve un aliment, Je vais me tenir tranquille un instant, et s’il veut se tuer, qu’il meure. Peut-être, qui sait, en résultera-t-il pour moi quelque bien qui me permettra de changer ma triste condition. Il est bien mal cependant d'attendre son salut de la mort d'autrui.— Je crains que le diable ne veuille me tenter. Si Calixte meurt, on me voudra tuer, et il faudra que la corde suive le seau 8. D'un autre côté, les sages disent que c'est un grand soulagement pour les affligés que d’avoir à qui conter leurs peines; les mala- dies concentrées sont les plus dangereuses. Ainsi donc, au lieu d’hésiter et de douter, je ferai bien mieux d'entrer, de supporter sa mauvaise humeur et ce chercher à le consoler; car, bien qu’il soit possible de guérir sans médecin et sans appareil, encore vaut-il mieux se tirer d'affaire avec l’art et de bons soins.
CaLixTE. Sempronio! SEMPRONIO. Seigneur ? CaLixTE. Donne-moi mon luth. SEMPRONIO. Le voici.
CaLixTE. Hélas! quelle douleur affreuse peut, ici- bas, se comparer à la mienne?
SEMPRONIO. Ce luth n'est pas d'accord.
CaLIxTE. Et comment l’accorderai-je, désaccordé que je suis? Peut-il comprendre l'harmonie, celui qui est si peu d'accord avec lui-même, celui dont la volonté n'obéit plus à la raison, celui qui ressent dans son cœur des aiguillons, la paix, la guerre, la trêve, l’a- mour, la haine, l’injure, la crainte, l'inquiétude, tout à la fois ? Prends ce luth et chante-moi la chanson la plus triste que tu saches.
SEMPRONIO. Du sommet du rocher Tarpéien, Néron voit à ses pieds Rome en flammes, Enfants, vieillards poussent des cris affreux, Mais Néron ne s’émeut de rien ?,
ACTE PREMIER. 15
CazixTe. Le feu qui me dévore est encore plus grand, il y a moins de pitié dans le cœut qui me per--| sécute.
SEMPRONIO, à part. Je ne me trompe pas, mon maître est. fou. .
CaLixTe. Que murmures-tu là, Sempronio ?
SEMPRONIO. Je ne dis rien.
CazixTe. Répète ce que tu disais, ne crains rien.
SEmPRONIO. Je me demande comment le feu qui tour- mente un vivant peut être plus grand que celui qui brûla une telle ville et une telle multitude.
CaLixTE. Comment ? Je vais te le dire : la flamme qui dure quatre-vingts ans est plus grande que celle qui passe en un jour ; celle qui consume une âme est plus ardente que celle qui brûla cent mille corps. Il y a autant de différence du feu dont tu parles à celui que je ressens, qu'il y en a de l’apparence à la réalité, de la nature à l’art qui la représente, de l'om- bre à l’objet qui la produit. En vérité, si la flamme du purgatoire est semblable, j'aime mieux que mon âme s’en aille avec celle des brutes, que de gagner la gloire des saints en passant par de pareilles souffrances,
SEMPRONIO, à part. Je disais vrai, de telles paroles le prouvent encore plus : ce n’était pas assez d'être fou, le voilà hérétique.
CazixTe. Ne t’ai-je pas dit de parler haut! que dis-tu ? |
SEmPRONIO. Je dis que Dieu veuille ne pas vous en- tendre, ce que vous venez de dire sent l’hérésie.
CauixTEe. Pourquoi? |
SEempronio. Parce que c’est contraire à la religion chrétienne.
Cauirxe. Eh! que m’importe ?
SEMPRONIO. N'êtes-vous pas chrétien ?
CaurxTE. Moi! je suis mélibéen, j'adore Mélibée, je crois en Mélibée, j'aime Mélibée. . et
SEMPRONIO. Pouvez-vous parler ainsi! Mélibé: est
LA CÉLEsTINE. 4
29 LA CÉLESTINE.
si grande qu'elle ne peut tenir dans le cœur de mon maître, elle lui sort par la bouche à gros bouillons. Je n’ai pas besoin d’en savoir davantage, je vois de quel pied vous clochez, je vous guérirai.
CauixTE. Tu me promets une chose incroyable.
Semproxio. Elle est facile : connaître le mal est le commencement de la guérison.
Cazuxre. Quel conseil peut régir celui qui n’a en lui ni ordre ni conseil ?
SEempRoON10, 4 part, Ha, ha, ha! Est-ce là la flamme qui brûle Calixte? Sont-ce là ses angoisses? Comme si c'était contre lui seul que l'amour dirige ses traits! O Dieu puissant, que tes mystères sont impénétra- bles! Quelle malédiction as-tu donc imposée à l'amour, pour que l'inquiétude et Fangoisse soient ainsi néces- saires aux amants! Tu ne lui a pas fixé de limites. Les amants se figurent que rien ne va jamais assez promptement au gré de leurs désirs; aussi, tous cou- rent, s'ouvrent un chemin; semblables à de jeunes taureaux que blesse et qu'excite l’aiguillon 16, ils s’élancent à travers les barrières sans que rien les re- tienne. Tu as commandé à l'homme d’abandonner son père et sa mère pour suivre la femme, et maintenant ils font plus, toi aussi ils t'abandonnent, ils renient ta fei comme fait Calixte. Je n’en suis pas surpris, mon Dieu, car pour la femme, les sages, les saints, les pro- ghètes t'ont oublié.
GazuixTe. Sempronio !
Seuraowio. Seigneur ? .
Cauixrs. Ne me quitte pas.
SEmProNi0. Voici une autre chanson ‘*.
Cauixre. Que penses-tu de mon mal?
SEuPRoONIO. Que vous aimez Mélibée.
CazrxTe. Et pas autre chose ?
SEempronto. C'est assez mal déjà de captiver ainsi sa volonté.
CazixTE. Tu ne te connais pas en fermeté.
Sexraoxo. La persévérance dans le mai n’est pas
ACTE PREMIER. 17
de la constance, nous l'appelons dans mon pays ré- sistance ou entétement. Vous autres philosophes de Cupidon, nommez-la comme vous voudrez,
Cazixre. Le mensonge est chose honteuse dans la bouche de celui qui professe; ne vantes-tu pas sans cesse ton amie Élicie ?
SzmPRoNIO. Faites le bien que je vous dis et non de mal que je fais.
CazixTe. Que me reproches-tu ?
SEMPROXIO. De soumettre la dignité de l’homme à l'imperfection de la faible femme.
‘CaLixTEe. Femme ! homme grossier! C’est un dieu plutôt !
SEmPRONIO. Le croyez-vous ainsi, ou bien vous riez- vous de moi?
Cazixre. Si je ris? Je la crois dieu, je la reconnais pour dieu, et je ne crois pas qu’il y ait une autre puissance dans le ciel, bien qu'elle demeure parmi nous,
SEmPRONIO. Ha, ha, ha! (4 part.) Entendez-vous comme il blasphème! Voyez-vous quel aveuglement!
CazixTE. De quoi ris-tu?
* SexproNio. Je ris parce que je n’eusse pas cru qu'on pût inventer un péché pire que celui de Sodome.,
Cauxrz. Comment}
SewPronio. Parce que les habitants de Sodome ont commis une abominable faute avec des anges incon- auss mais vous, vous aspirez à un être que vous croyez
ieu.
Cauixre. Maudit sois-tu pour m'avoir fait rire, ce que je ne pensais faire de l'année!
, SEMPRONTO. Mais voulez-vous pleurer toute votre vie
CazixTe. Oui,
SxmprowIo. Pourquoi ?
Cazrxre. Parce que j'aime une femme près ce la-
15 LA CÉLESTINE.
quelle j je me trouve si indigne que je n’espère pouvoir jamais l'obtenir.
SEMPRONIO, à part. Oh! le poltron ! l'animal! (Haut.) Quoi donc! Nembrod, Alexandre le Grand, n’aspirèrent pas seulement à l'empire du monde, ils se crurent dignes aussi de celui du ciel.
CaLixTE. Je n’ai pas bien entendu ce que tu viens de dire; recommence, ne te hâte point.
SEMPRONIO. Je m'étonne que vous, qui avez plus de cœur que Nembrod et Alexandre, désespériez de par- venir jusqu'à une femme, tandis que beaucoup d'entre ses semblables, qui étaient de grandes dames, se sou- mirent aux ermbrassements de vils muletiers, d’autres même à d’ignobles animaux. N’avez-vous pas lu l’his- toire du Z'aureau de Pasiphaé et celle du Chien de Minerve **!
CazixTe. Je n’en crois rien, ce sont des fables.
SEempronI0O. Ce qu'on a dit de votre aïeule et de son singe, était-ce un conte? Le couteau de votre grand- père peut porter témoignage.
Cazixrs. Maudits soient l’imbécile et ses imper- tinences |
SemProNIo. Vous ai-je fâché? Lisez les historiens, étudiez les philosophes, les poëtes : leurs ouvrages sont remplis de ces bonteux exemples et des malheu- reuses fins de ceux qui, comme vous, firent trop de cas des femmes. Lisez Salomon, il dit que les femmes et le vin font apostasier les hommes ‘*. Prenez conseil de Sénèque, et vous verrez à quel point il les estime ‘s. Écoutez Aristote, consultez saint Bernard : gentils, juifs, chrétiens et maures, tous s'accordent à ce sujet. Mais malgré ce que j'ai dit et ce que je pourrai dire d'elles, ne croyez pas qu’il faille en faire une géné- ralité; ilyen a et il y en a eu beaucoup de saintes, de vertueuses et de nobles, dont l’éclatante couronne ra- chète le blâme acquis par les autres, Mais quant à ces dernières, qui suffirait à citer leurs mensonges, leurs intrigues, leur versatilité, leur impudeur, leurs pleur- nicheries, leur fausseté, leur audace ? Qui saurait dire
ACTE PREMIER, 19
tout ce qu'elles pensent, tout ce qu'elles font sans hé- siter ? Qui définirait leur dissimulation, leur bavar- dage, leur fourberie, leur infidélité, leur ingratitude, leur inconstance, leur effronterie, leur présomption, leur vanité, leur folie, leur bassesse, leur gourmandise, leur saleté, leur pusillanimité, leur subtilité, leurs moqueries, leur honteuse complaisance? Voyez quelle petite cervelle se cache sous ces toques riches et éle- vées ! quelles pensées s’agitent sous ces fraises em- pesées, sous ces vêtements fastueux, sous ces robes amples et imposantes ! Qu’on rencontre de honte et d'imperfection sous ces temples brillants de couleurs ! C'est d’elles qu’on a dit: « Armes du diable, tête de péché, destruction du paradis. » N’avez-vous pas lu au livre de la Fête de saint Jean : « Voici la femme, l'antique malice, qui a chassé Adam des délices du paradis; c'est elle qui a voué la race humaine aux flammes de l'enfer; c’est elle que le prophète Élie a maudite, etc... »
CazmxTe. Dis-moi pourquoi Adam, Salomon, David, Aristote, Virgile, ceux dont tu parles enfin, se sont- ils soumis aux femmes ? Suis-je plus qu'eux ?
SEMPRONIO. Îmitez ceux qui les ont vaincues et non ceux qu’elles ont dominés. Fuyez leurs ruses ; sachez qu'elles font des choses qu'on ne peut comprendre ; elles n'ont ni mode, ni raison, ni intention; elles re- fusent avec rigueur ce qu’elles meurent d'envie d'of- frir; elles insultent dans la rue ceux qu’elles attirent ensuite dans leurs taudis; elles invitent et écondui- sent ; elles appellent et repoussent; elles parlent d'a- mour et expriment de la haine; elles s’irritent pour un rien et s’apaisent en un instant; elles veulent qu'on devine tous leurs désirs 15, Oh! quelle plaie, quel ennui, quel dégoût d’avoir affaire à elles plus longtemps que les courts instants pendant lesquels elles sont bonnes au plaisir!
Cazixre. Ecoute, plus tu m'en dis, plus tu me dé- montres d'inconvéniens, et plus je sens que je l'aime ; je ne sais ce que c'est.
20 LA CÉLESTINE.
SEmPRonIo. Ce que je dis est trop sage pour des enfants qui ne savent pas se soumettre à la raison et qui ne veulent pas se laisser diriger. C’est chose mi- sérable que de voir un homme qui n’a jamais été dis- ciple se donner des airs de maître.
Cazrxre. Mais toi qui sais tout cela, qui te l'a appris ? *
Sempronio. Qui? Elles. Dès qu'elles se découvrent, elles perdent toute honte : elles apprennent tout cela aux hommes et plus encore. Gardez avec elles la me- sure de votre honneur; pensez que vous êtes plus. encore que ce que vous estimez ; c’est sans contredit une pire extrémité de tomber de la place qu’on occupe que de se placer plus haut qu’on ne doit.
CazrxTe. Mais moi, que suis-je pour cela ?
SEmProni0o. Ce que vous êtes? Homme d’abord et.
homme d'esprit; bien plus, la nature vous a doué de ses meilleurs biens : la beauté, la grâce, une noble taille, la force, la légèreté. Outre tout cela, la for- tune a partagé avec vous de telle manière, que vos. ‘biens intérieurs vont au mieux avec ceux du dehors; car sans les biens temporels, dont la fortune est maî- tresse, il n’est permis à personne d’être heureux en cette vie. J’ajouterai, ce que personne n’ignore, que vous êtes aimé de tous.
CazixTe. Mais non de Mélibée , et elle l'emporte, sans qu'aucune comparaison soit possible, sur tout ce que tu vantes en moi. Vois la noblesse et l'ancienneté de sa famille, son immense patrimoine, son excellent. esprit, ses vertus éclatantes, sa grâce ineffable, sa beauté souveraine, de laquelle je te prie de me laisser parler un instant pour que j'aie du moins quelque consolation. Je ne te décrirai que ce que nous pouvons voir, Car si je pouvais citer ce qui est caché à nos yeux, il ne nous serait plus nécessaire de discuter d’une manière aussi misérable 16, .
SEMPRONIO, à part. Que de mensonges, que de folies. va dire mon pauvre maître !
Cazixre. Que dis-tu ?
ACTE PREMIER. FA |
Sexpnonio. Je dis que j'aurai grand plaisir à vous entendre.(A part.) Dieu te tienne compte de l'agrément que va me donner ce sermon!
CauixTe. Quoi?
.SEMPRON1O. Dieu m'est témoin de toat le bonheur que j'éprouve à vous écouter.
Cazrxre, Eh bien! pour qu'il dure plus longtemps, je te vais faire ce portrait fort en détail.
SeuPRon10, à part. Me voilà bien, c’est tout le con- traire que je cherchais. Cette ennuyeuse corvée va- . t-elle durer longtemps ?
CaLixTE. Je commence par les cheveux. As-tu vu
ces tresses d'or fin qu’on file en Arabie? Ils sont plus beaux et ne brillent pas moins. lis tombent jusque :
sous ses talons. Quand elle les déroule, quand elle les réunit avec un léger cordon, quand elle les arrange sur sa tête, il n’en faut pas davantage pour changer les hommes en pierres.
SEMPRONIO, à part. Plutôt en ânes.
CazrxTe. Que dis-tu ?
SEMPRONIO. Je dis que de tels crins ne sont pas faits pour des ânes.
CazixTE. La brute! quelle comparaison!
SEMPRON1O, à part. Etes-vous sage vous-même ?
Cazrixrs. Ses yeux verts bien fendus, ses longs cils, ses sourcils fins et arqués, son nez moyen, sa bouche petite, ses dents serrées et blanches, ses lèvres colorées et rondelettes, l’ovale parfait de son visage, sa gorge relevée, la rondeur et la forme de ses jolis petits seins it... .qui pourrait te peindre tout cela ? L'homme se perd en regardant ces charmes! Vois sa peau lisse et lustrée, dont la blancheur ternit la blancheur de la neige, ce teint si gracieusement nuancé qu’elle semble l'avoir choisi elle-même.
SEMPRONIO, à part. Le niaïs n’en démordra pas.
Cazixre. Ses mains moyennement petites, douces et potelées, ses doigts effilés, ses ongles allongés et co- lorés qui ressemblent à des rubis entourés de perles
22 LA CÉLESTINE.
Et cette taille que je ne puis voir; si j'en juge par l'apparence, elle est mieux encore que celle qui reçut la pomme de Pâris, l’arbitre des trois déesses.
SEMPRONIO. Avez-vous tout dit ? CazixTe. Aussi brièvement que j'ai pu.
SEuPRONIO. En supposant que tout cela soit la vé- rité, vous êtes homme et vous êtes plus digne encore.
CazixTe. En quoi ?
SEMPRONIO. En ce que la femme est imparfaite, et c'est pour ce défaut qu’elle vous désire, vous et tout autre moindre que vous. N’avez-vous pas lu le philo- sophe qui dit : « De même que la matière convoite la forme, de même la femme convoite l’homme. s
Cazrxre. Hélas! quand verrai-je cela entre moi et Mélibée ? |
SemProNIO. Bientôt peut-être, et lors même que vous la haïriez autant que vous l’aimez, vous pourrez l'obtenir. Considérez-la avec d'autres yeux, libres du prestige qui vous fascine maintenant.
CazixTs. Avec quels yeux 18?
SeMPRONIO. Avec des yeux clairvoyants. ,
CazixTe. Et maintenant comment donc la consi- déré-je ?
SEMPRONIO. Avec des yeux grossissants !?, à l’aide desquels le peu semble beaucoup et le petit paraît grand. De peur que vous ne vous désespériez, je veux entreprendre d'accomplir votre désir.
Cazixre. Oh! Dieu te donne ce que tu souhaites! Que je suis heureux de t’entendre, bien que je n’espère rien de ce que tu veux faire!
SEMPRONIO. Je réussirai avant peu.
CazixTe. Dieu texauce! Le pourpoint de brocart que je portais hier, Sempronio, je te le donne.
SEMPRONIO. Dieu vous récompense pour ce don et pour tous ceux que vous me ferez. (A part.) J'ai les meilleurs bénéfices de la plaisanterie; s’il me stimule avec de tels aiguillons, je la Jui amènerai jusque dans
* +
ACTE PREMIER. 23
son lit. Bon courage! ce sera là le résultat des cadeaux de mon maître; sans récompense, rien n'arrive à bonne fin.
CazixTe. Ne néglige rien.
SEMPRONIO. Et faites de même, jamais maître né- gligent ne rendit valet diligent.
CazixTEe. Comment penses-tu parvenir à me rendre service ?
SEMPRONIO. Je vais vous le dire. Il y a longtemps que je connais dans le voisinage une vieille barbue qui se fait appeler Célestine : c’est une rusée sorcière, ? habile à toute espèce de méchanceté. Je crois qu’on! peut élever à cinq mille le nombre de virginités qui ont été faites et défaites par son autorité dans cette ville. Si elle le voulait, elle exciterait à la luxure et pousserait l’une vers l’autre les pierres les plus dures.
CazixTE. Pourrai-je lui parler ? °
SemproNIO. Je vous l’amènerai ici. Préparez-vous à sa visite; soyez avec elle gracieux et généreux surtout, et, pendaÿ® que je vais la chercher, disposez-vous à lui dire votre peiné aussi clairement qu’elle vous en in- diquera le remède.
CazixTe. Ne tarde pas.
SEmProONIO. Je pars, Dieu vous garde !
CazixTe. Qu'il ‘accompagne!
CaLixTe, seul. O Dieu tout-puissant et éternel! toi qui guides les hommes égarés, toi qui envoyas une étoile pour amener à Béthléem les rois de l'Orient et les reconduire dans leur patrie! je te conjure hum- blement de guider mon Sempronio de telle manière qu’il puisse changer en joie ma peine et ma tris- tesse, et me conduire, moi indigne, au but que je dé- sire tant!
Cécesrine. Bonne nouvelle *, Élicie, bonne nou- velle! voici Sempronio.
Écicre. Chut, chut, silence! CÉLESTINE. Pourquoi?
24 LA CÉLESTINE.
ÉLics. Criton est ici.
CéLesrTine. Cache-le dans la chambre aux balais, vite. Dis-lui que c’est ton cousin, un de mes habitués qui vient.
Éuicre. Criton, cache-toi ici. Voici mon cousin, je suis perdue.
Criron. Volontiers, ne t'inquiète pas.
SxmMPRONIO. Bonne mère ! que je désirais te voir! Grâces à Dieu, qui me conduit vers toi.
CéLesTine. Mon fils, mon roi, tu m’as effrayée, je ne puis parler. Viens, embrasse-moi de nouveau. Comment as-tu pu passer trois jours sans nous voir ? Elicie, Élicie, le voilà.
Éuicie. Qui, mère?
CéLesrTINg. Sempronio.
ÉLrcre. Ah ! mon Dieu! le cœur me bat ! Où est-il?
CéLesTine. Îl est ici, je l'embrasse sans toi.
ÊLicre. Ah! maudit traître! la fièvre te tue, puisses- tu mourir entre les mains de tes ennemisffipuisses-tu te trouver au pouvoir de la justice pour des crimes di- gnes de mort! Ah!
Sempronio. Ha, ha, ha! Qu'est-ce, mon Élicie ? De quoi te tourmentes-tu ?
ÉLicte. Il y a trois jours que tu n’es venu me voir. Que jamais Dieu ne te regarde, que jamais Dieu ne te console et ne te visite! Malheur à la femme qui met en toi son espérance et tout son bien!
SEMPRONIO. Tais-toi, ma reine, crois-tu que la dis- tance qui nous sépare soit assez grande pour éteindre mon violent amour et le feu qui brûle dans mon cœur ? Où je vais, tu viens avec moi, tu es avec moi; ne t'afflige pas, ne cherche pas à souffrir plus que je ne souffre, Maïs, dis-moi, quels sont ces pas que j’en- tends là-haut? :
ÉLicie. Qui marche là-haut? Un mien amoureux.
SEMPRONIO. Oui, je le crois. Éuicre. En vérité, monte, tu verras.
ACTE PREMIER. 25
SEMPRONIO. J'y vais.
CÉLEsSTINE. Veux-tu bien rester ! laisse 1à cette folle, que ton absence a étourdie et qui perd la tête. Elle va te dire mille sottises. Viens près de moi, nous causerons. Ne laissons pas ainsi passer le temps inu- tilement.
SemPRONIO. Mais qui est en haut ?
CéLesrine. Tu veux le savoir ?
SRMPRONIO, Oui.
CÉLESTINE. Une jeune fille qu’un moine m’a donnée à garder !
SEMPRONIO. Quel moine ?
CÉLESTINE. Peu t’importe.
SEMPRONIO. Sur ma vie, mère, quel moine ?
Céresrnx. Entêté ! le prêtre, le gros 1,
Sempronio. La malheureuse, quelle charge l’attend!
Cézesrine. Nous portons chacune la nôtre. As-tu remarqué, malgré cela, beaucoup d'écorchures sur le ventre des femmes ?
SEMPRonI0. - Des écorchures, non, maïs des meur- trissures, oui.
CéLESTINE. Ah ! farceur !
Sempronio. Écoute, si je suis farceur, laisse-la moi voir.
ÉLicre. Ah! don maudit! tu veux la voir ? Les yeux te démangent, une seule ne te suffit pas. Marche et laisse-moi pour toujours.
SEMPRoNIO. Tais-toi, ma vie, ne te fâche pas; je ne veux voir ni elle ni aucune autre femme au monde. Je veux parler à la mère. Adieu!
ÉLicre. Adieu; va, indigne, reste encore trois autres années sans revenir.
SEMPRONIO. Mère, aie confiance en moi et sois per- suadée que je ne veux pas mg jouer de toi. Prends ta mante et partons ; en chemin }; je te dirai une chose qui est telle que si je m'arrêtais ici pour te apprendre, c'en serait fait de ton profit et du mien.
26 LA CÉLESTINE,
CéLesTine. Partons. Élicie, Dieu te garde, ferme la porte. Adieu, maison *?.
SEMPRONIO. O ma mère! laissons là toute autre question; écoute-moi attentivement et réfléchis à ce que je vais te dire; ne laisse pas aller ton imagina- tion à droite et à gauche, car celui qui pense à plu- sieurs choses à la fois ne pense bien à aucune. Je veux que tu saches de moi chose que tu n’as jamais en- tendue, et chose telle que, depuis que j’ai foi en toi, je n’ai rien pu désirer de mieux pour t'en faire part:
CÉLESTINE. Que Dieu partage ses biens avec toi, mon fils, il ne le fera pas sans raison, puisque tu as pitié de cette pauvre vieille pécheresse, Mais parle, ne t'arrête pas, l’amitié qui existe entre nous deux n’a besoin ni de préambules ni de précautions pour cap- tiver la bonne volonté. Abrége et va au fait, il est inutile d'employer beaucoup de paroles quand il ne faut qu’un mot.
SEMPRONIO. Tu as raison. Calixte est éperdument amoureux de Mélibée, il a besoin de toi et de moi. Puisque nous lui sommes tous deux nécessaires, pro- fitons-en tous deux; connaitre le temps et saisir l’oc- casion, c’est ce qui fait prospérer les hommes.
CéLEsTINE. Tu as bien dit, je suis au fait, un clin d'œil me suffit. Je me réjouis de ëette nouvelle tout autant que les chirurgiens des blessures. Et de même que ceux-ci irritent toujours le mal dans le principe et ne donnent pas grand espoir de guérison, de mème jagirai avec Calixte. J’éloignerai de lui toute espé- rance de salut, parce que longue attente afflige le cœur; et plus je lui ferai de peine en lui ôtant l'espoir, plus je lui ferai de plaisir en le lui rendant. Tu m’entend:t?
SEMPRONIO. Taisons-nous, nous voici à la porte, et, comme on dit, les murs ont des oreilles,
CÉLESTINE. Frappe.
SEempronio. Tac, tac, tac.
CaLixTe, dans l'intérieur. Parmeno |
PARMENO. Seigneur ?
ACTE PREMIER. 27
Cazixre. N’entends-tu pas, maudit sourd ? Parmeno. Qu'est-ce, seigneur ? CazixTe. On frappe à la porte, cours.
PARMENO. Qui est là ? SEMPRONIO, Ouvre à moi et à cette vieille dame.
PARMENO. Seigneur, ce sont Sempronio et une vieille putain toute fardée.
CazixTe, Silence, tais-toi, maudit, c'est ma tante, cours et va ouvrir. (À part.) J'ai toujours vu que lorsque l’homme veut fuir un danger, il tombe dans un danger plus grand. En cachant cette affaire à Par- meno, que je pouvais maintenir par attachement, par fidélité ou par crainte, j'ai encouru la colère de cette femme qui a un si grand pouvoir sur ma vie.
PARMENO. Pourquoi, seigneur, vous adressez-vous des reproches ? pourquoi vous tourmentez-vous ? Pen- sez-vous que le nom que j'ai donné à cette vieille ait quelque chose de choquant pour ses oreilles ? Ne le croyez pas; elle se fait autant de gloire de l’entendre que vous lorsqu’on dit : « Calixte est un habile cava- lier. » C’est ainsi qu’on la nomme, c’est sous ce titre qu’elle est connue. Si elle se trouve au milieu de cent femmes et que quelqu’un, en passant, dise: « Vieille putain, » sans aucun doute elle tourne à l’instant latête et répond en souriant. Dans les réunions, dans les fêtes, dans les noces, dans les festins, dans les enter- rements, dans toutes les assemblées on la rencontre. Si elle passe près des chiens, ils aboient son nom; si elle se trouve près des oiseaux, ils ne chantent pas autre chose; si les moutons laperçoivent, ïls la nomment en bélant; si les bestiaux la rencontrent, ils disent en beuglant : « Vieille putain ! » les grenouilles des marais ne prononcent pas d’autre mot; si elle va près des forgerons, leurs marteaux l’appellent ; ainsi font les charpentiers, les armuriers, les serruriers, les chaudronniers, toute espèce de métier lance son nom dans les airs. Les charpentiers la chantent, les mate- lassiers la cardent, les tisserands l’ourdissent. Les laboureurs dans les vergers, dans les vignes, dans les
ques tree © ee vu
28 LA CÉLESTINE.
blés, passent avec elle leur travail de chaque jour; les joueurs, quand ils perdent, chantent ses louanges. Tout ce qui a un son, partout où elle se trouve, re- produit son nom. Que voulez-vous de plus? Si une pierre heurte contre une autre pierre, elle dit à l'ins- tant : « Vieille putain!»
CauixTe. Comment sais-tu cela ? comment la con- nais-tu ?
PARMENO. Je vais vous le dire. Il y a longtemps que ma mère, pauvre femme, demeurait dans son voisi- nage; à la prière de Célestine, elle me donna à elle
* pour la servir. La sorcière ne me connaît guère ce-
pendant, car je l'ai servie peu de temps, et l’âge m'a changé depuis. Cauixre. Et à quoi lui servais-tu ?
Parueno. Seigneur, j'allais au marché, je lui appor- tais ses provisions et je l’accompagnais. J'accomplis- sais près d'elle les devoirs auxquels suffisaient mes petites forces. Dans ce peu de temps que je l’ai servie, j'ai garni ma mémoire de bien des choses que quelques années n'en ont pu arracher. Cette bonne vieille pos- sède au bout de la ville, près des tanneries, sur le bord de la rivière, une maison isolée, à moitié détruite, peu meublée et encore moins abondamment pourvue. Elle y faisait une demi-douzaine de métiers : elle était lingère, parfumeuse, maîtresse passée dans l'art de fabriquer du fard et de restaurer les virginités, ma- querelle et quelque peu sorcière. Le premier métier
servait de couverture pour les autres; à l’ombre de
cette profession, bien des servantes entraient dans sa maison pour faire métier d’elles-mêmes **, puis pour
. faire des chemises, des gorgerettes et bien d’autres
ouvrages. Pas une ne venait sans provisions : du jambon, un peu de blé, de la farine, du vin et choses semblables qu’elle dérobait à ses maîtres; là se recé- laient bien des vols de toute qualité. La vieille con- naissait bon nombre d'étudiants, d’économes et de novices de couvents; elle leur vendait le sang inno- cent de ces pauvres filles, qui l’aventuraient hardi-
ACTE PREMIER. 29
ment, confiantes en la restitution qu’elle leur promet- tait. Elle alla plus loin : à l’aide de ses élèves, elle communiquait avec les filles les mieux surveillées, et venait toujours à bout de ses projets. J'ai vu entrer bon nombre de ces dernières en temps de prières, à Paide des stations, des processions de nuit, des messes de Noël, des messes de l’aube et de mille prétextes de dévotion; derrière. elles venaient des hommes dé- chaussés, à l’air contrit, à demi vêtus, semblables à des pénitents, et qui se rendaient chez la vieille pour pleurer leurs péchés. Pensez quel trafc c'était! Elle faisait profession de soigner les petits enfants, elle prenait du lin dans une maison et le donnait à filer dans l’autre, tout cela pour avoir moyen d'entrer par- tout. Partout on la connaissait : « Mère par ci, mère par là, voilà la vieille, voici la matrone. » Malgré tant d’affaires, elle ne négligeait ni messe ni vêpres; elle ne manquait aucun couvent de moines ou de reli- gieuses : c’est là qu’elle faisait ses dévotions et ses intrigues. Dans sa maison, elle faisait des parfums, falsifiait des essences, du benjoin, de l’ambre, du musc, des poudres, des odeurs. Elle avait une cham- bre pleine d’alambics, de fioles, de petits barils de terre, de verre, de cuivre et d’étain, faits de mille fa- çons ; elle fabriquait du sublimé, des fards, des fausses broderies, des petites bougies, de la laine, des pom- mades, de l’eau lustrale, des eaux pour le teint, du blanc et autres drogues pour le visage, avec de la lie de vin, avec de l’asphodèle, avec de l’écorce de bague- naudier, de la serpentaire, du fel, du verjus. Elle dis- tillait des siropset des choses sucrées, Elle adoucissait la peau avec du jus de limon, du turbith, de là moelle de chevreuil et de héron et autres matières. Elle fabri- quait des eaux de senteurs, de roses, d’oranges, de citrons, de jasmins, de chèvrefeuille, d'œillets sau- vages musqués, pulvérisés avec du vin. Elle faisait une lessive pour teindre les cheveux en blond avec des sarments, du chêne vert, du seigle, des marrubes, du salpêtre, de l’alun et diverses autres choses. Il se- rait fastidieux de dire les graisses, les beurres, les
4
30 LA CÉLESTINE.
suifs qu'elle possédait. Elle en avait de vache, d’ourse, de jument, de chamelle, de couleuvre, de lapin, de baleine, de héron, de butor, de daim, de chat sauvage, de blaireau, de hérisson, de loutre ; des essences pour bains, en quantité. Rien n’est merveilleux comme le nombre d’herbes et de racines qui étaient suspendues au toit de sa maison. De la camomille, du romarin, de la guimauve, de la capillaire, du mélilot, de la fleur de sureau et de moutarde, du nard, du laurier blanc, de la fleur sauvage, du figuier, du bec d’or, de la feuille noire. Elle composait pour le visage un nombre incroyable d’huiles, d’alibousier, de jasmin, de limon, de pepins, de violettes, de benjoin, de pistachier, de pignons, de jujubier, de lupin, de pois chiches, d’herbe aux oiseaux. Elle conservait précieusement dans une armoire un petit pot de baume pour cette balafre qu’elle a au travers du nez. Quant aux virgini- tés endommagées, elle refaisait les unes avec de petites vessies, elle réparait les autres avec un point de cou- ture. Elle a sur une tablette, dans une petite armoire peinte, quelques aiguilles très-fines de pelletier et des fils de soie cirée, des racines de fustet, d’ognon sau- vage et de poireau; avec cela elle faisait des merveilles. Quand l'ambassadeur français vint ici, elle lui vendit trois fois pour vierge une servante qu’elle avait. Cazrxre. Elle eût pu le faire pour cent autres. PARMENO. Ah! Dieu puissant! elle restaurait par charité un grand nombre d’orphelines et de pauvres égarées qui s’adressaient à elle. Dans une pièce éloi- gnée, elle avait mille remèdes pour les amours malheu- reux et des philtres pour se faire aimer. Elle avait des morceaux de cœur de cerf, de langue de vipère, des têtes de caïlles, des cervelles d’ânes, des excré- ments de cheval et de petit enfant, des fèves maures- ques, des aiguilles aimantées, des cordes de pendus, de la fleur de lierre, des pointes de hérisson, des pieds de blaireau, des graines de fougère, la pierre du nid de l'aigle‘et mille autres choses. Bien des hommes et des femmies venaient la consulter : aux uns elle de- mandaït le: pain dans lequel ils mordaient, aux autres
ACTE PREMIER, 31
un morceau de leur robe, à d’autres des mèches de leurs cheveux; à ceux-ci elle peignait des caractères avec du safran dans la paume de la main, à ceux-là des signes avec du vermillon; à quelques-uns elle donnait des cœurs de cire pleins d’aiguilles brisées et d’autres choses faites de glaise et de plomb et fort hideuses à voir. Elle traçait des figures, marmottait des paroles près de terre... Qui pourrait vous dire ce que faisait cette vieille sorcière ? tout était mensonge et moquerie.
CazixTe. Tout cela est bien, Parmeno; nous y re- viendrons en temps opportun. Je te sais bon gré de ces avis et t'en remercie. Ne perdons plus de temps, car la nécessité n’aime pas les retards. Cette vieille vient ici à ma demande; elle attend plus qu’elle ne devrait le faire; il ne faut pas qu’elle s’impatiente. Je crains, et la crainte éveille la mémoire et force à cher- cher des ressources. Allons, hâtons-nous, avisons. Mais, je t’en conjure, Parmeno, que la jalousie qui règne entre toi et Sempronio, qui me sert à cette occasion, ne mette pas obstacle au remède de ma vie; si pour lui j'ai trouvé un pourpoint, la casaque ne te manquera point. Ne pense pas que je fasse moins de cas de tes conseils et de tes avis, que de ses démarches et de ses peines. Je sais que les droits de l'esprit passent avant les droits du corps. Les animaux travaillent plus de corps que les hommes; c’est pour cela qu’on les soigne, qu’on les panse; mais on ne les prend pas en amitié. C’est là la différence que je veux établir entre Sempronio et toi, je te le dis sous le sceau du secret. A part mes droits de maître, c’est toi que je choisirai pour ami.
PARMENO. J'ai le droit de me plaindre, seigneur, si j'en juge par vos promesses et vos protestations, de ce que vous semblez mettre en doute mon zèle et ma fidé- lité. Quand m'avez-vous vu, seigneur, agir avec envie ou négliger vos intérêts pour quelque profit per- sonnel ?
Cazixre. Ne te fâche pas, car de tous mes serviteurs
LA CéÉLesriNe, 5
32 LA CÉLESTINE.
tu es celui dont la conduite et 1n tenue me sont les plus agréables. Mais dans cette btcasion importante de laquelle dépendent mon bonheur et ma vie, il faut agir de prévoyance, et j'avise aux événements. Je sais qu'une bonne conduitecomnre la tienne vaut mieux qu’un bon naturel, mais je saïs aussi que le bon na- turel est le principe de la ruse. N’en parlons pas da- vantage et courons à mon salut.
CèLESTINs, à la porte. J'entends marcher, on descend. Sempronio, fais semblant de ne pas les entendre, écoute et laisse-moi dire ce qui tonvient à nos intérêts à tous deux.
Sempronio. Parle.
Cézesnne. Ne me tourmente pas et ne m'importune pas : surcharger le malheureux, c’est aiguillonner l'animal fatigué. Tu comprends tellement la peine de ton maître Calixte, qu’il semble que toi et lui ne fassiez qu'un et que vous supportiez tous deux les mêmes tourments. Sois persuadé que je ne suis pas ‘venue ici pour laisser cette affaire sans solution ; Calixte parviendra à son but, ou bien je périrai à la tâche.
Cauixrs, dans l'intérieur. Parmeno, arrête-toi, écoute, ils parlent tous deux, voyons de quoi il est question, O Pexcellente femme ! à biens de ce monde indignes d’être possédés par un si noble cœur! 6 fidèle et sinoère Sempronio! Vois-tu, mon cher Parmeno? Éntends-tu ? Ai-je raison? Que penses-tu, dépositaire de mes secrets *%#, mon conseil et mon âme?
Parueno. Je dois protester de mon innocence au moindre soupçon et vous conserver jusqu’au bout ma fidélité; je parlerai, puisque vous m'y autorisez. Écoutez-moi, que la prévention ne vous rende pes sourd, que l’espérance d’un bonheur à venir ne vous aveugle pas. Soyez calme et ne vous hasardez pas, car bien des gens s'efforcent de toucher au but, qui se perdent dans le blanc. Quoique jeune; j'ai vu bon nombre de choses ; la mémoire et 1a réflexion forment l'expérience, En vous voyant où en vous entendant
ACTE PREMIER, 33
descendre, Sempronio et la vieille ont dit à dessein ce que vous venez d'entendre; et c'est sur ces fausses pa- roles que vous fondez tout votre succès.
SEMPRONIO, à la porte. Célestine, ce que dit Parmeno ne sonne pas bien.
CéLesTiNs. Tais-toi, par ma patronne, où est venu lâne viendra aussi le bât. Laisse-moi là Parmeno, je le gagneraïi à notre cause; de ce que nous aurons nous lui donnerons sa part; les biens ne sont des biens que s'ils sont partagés. Gagnons tous, parta- geons tous, jouissons tous; je te l’amènerai doux et humble à manger dans la maïn ; nous serons deux. à deux ou, comme on dit, trois contre un,
CaixTre, dans l'intérieur. Sempronio! SEmProwIO. Seigneur ?
Cazixre. Que faistu, clef de ma vie? Ouvre. — O Parmeno, je la vois, je suis sauvé, je renais. Vois, quelle révérende personne, quelle tenue! Qu'il est facile, en maïnte occasion, de juger par la physio- nomie des qualités intérieures! O vertueuse vieillesse ! ô vertu sur le retour! 6 glorieuse espérance d’un heu- reux succès! ô succès de ma douce espérance ! 6 salut de ma passion, terme de mon tourment, régénération inespérée, vivification de ma vie, résurrection de ma mort! Je brûle d’être près de toi, je suis impatient de baïser ces mains pleines de salut. L’indignité de ma personne m'en empêche. D'ici j'adore la terre que tu foules et je la baïse en ton honneur.
CéLæasrTine, à part. Sempronio, ce n’est pas de cela ue je vis. Ton imbécile de maître pense-t-il me nourrir es os que j'ai rongés ? J'attends autre chose de lui,
nous le verrons à l'œuvre. Dis-lui de fermer la bouche et de commencer à ouvrir la bourse; je doute des œuvres et encore plus des paroles. Attends que je te gratte, ânesse paresseuse 25? Tu aurais mieux fait de te lever matin.
Parueno, à part. Malheur aux oreilles qui entendent de pareïlles choses! Il est perdu celui qui hante es
34 LA CÉLESTINE.
gens perdus. O malheureux Calixte, homme aveugle et démoralisé ! Le voilà, la face contre terre, adorant la plus vieille carogne que la terre ait portée et qui ait jamais frotté ses épaules dans les bordels. Il est perdu, il est vaincu, il est terrassé, incapable de la moindre ré- flexion, du moindre effort.
Cauixre. Que disait la vieille? Il me semble qu'elle pensait que je voulais la payer en paroles.
SEMPRONIO. C’est ce que j'ai compris.
CazixTs. Viens avec moi, apporte les clefs, je suis certain de ma guérison.
SEmProNIO, Vous faites bien, hâtons-nous, il ne faut pas laisser croître la mauvaise herbe parmi le bon grain ni le soupçon dans le cœur de nos amis; il faut les en chasser avec le sarcloir des bonnes œuvres.
Cazixrz. Tu raisonnes sagement, marchons et ne tardons pas. (ls sortent.)
CéLesrTine. Je suis ravie, Parmeno, que nous puis- sions trouver un moment pour que tu connaisses l’a- mour que je te porte et la part qui te revient dans mon indigne affection. Je dis indigne, en raison de ce que je t'ai entendu dire tout àl’heure et dont je fais peu de cas. La vertu nous apprend à supporter les tentations et à ne pas rendre mal pour mal, surtout quand nous sommes molestés par des enfants, peu savants en matières de ce monde, qui, avec une fidé- lité irréfléchie, perdent leurs maîtres et eux-mêmes, comme tu le fais pour Calixte et pour toi. Je t'ai fort bien entendu; ne crois pas que ma vieillesse ait perdu l’ouie ainsi que les autres sens; non-seulement je comprends ce que je vois, ce que j'entends, ce que je connais, mais encore je devine et j’analyse avec les yeux de l'esprit. Tu dois savoir, Parmeno, que Caliste est victime d'un amour malheureux; ne crois pas pour cela qu’il soit sans force ; l'amour sait venir à bout de tout %, Apprends, si tu l’ignores, qu'il y a deux maximes d'une vérité incontestable : la première, que l'homme est obligé d’aimer la femme, que la femme
ACTE PREMIER, 35
doit aimer l’homme; la seconde, que celui qui aime véritablement doit être poussé par le désir des souve- raines jouissances créées par le père de toutes choses; il faut que l'espèce se perpétue, sans cette loi elle s’a- néantirait. Il n’en est pasainsi seulement des hommes, mais des poissons, des bêtes, des oiseaux, des reptiles. Dans le règne végétal, quelques plantes obéissent à la règle commune, si elles ont crû à peu de distance l’une de l’autre et sans interposition de choses étrangères; de là les horticulteurs et les agriculteurs ont dit qu’il y avait des plantes mâles et des plantes femelles. Que peux-tu répondre à cela, Parmeno ? Enfant, petit fou, petit ange, petite perle, louveteau! Approche, inno- cent, tu ne sais rien de ce monde ni de ses jouissances. Mais la male rage me tue, si je te tiens près de moi, toute vieille que je suis... Tu as la voix rauque, ta barbe perce à peine; tu dois avoir la pointe de la be- daine un peu inquiète 17.
ParmENo. Comme la queue du scorpion.
CÉLesTINE. Plus encore, je pense, car l’une pique sans enfler, la tienne fait enfler pour neuf mois.
ParmEeno. Hi, hi, hi! CéLEsTINE. Ris, petit truand.
ParmEno. Tais-toi, mère, ne me fais pas de repro- ches, ne me prends pas pour un ignorant, bien que je sois jeune. J'aime Calixte, parce que je lui dois fidélité, parce que je lui appartiens, parce que je suis à ses gages, parce qu'il me traite bien et me considère; c'est là la meilleure chaîne qui puisse attacher le ser- viteur à son maître; le contraire les éloigne l’un de l'autre. Je vois qu’il est perdu, car je ne connais pas de position plus triste que de désirer une chose dont on n’espère pas le succès, et surtout de vouloir remédier à un mal aussi instant et aussi intraitable avec les vains conseils et les sottes raisons d’une brute comme Sempronio, C’est faire la chasse aux fourmis à coups de pelle et de pioche. Je ne puis supporter cela, je le dis et je m’en afflige.
36 LA CÉLESTINE.
CéLEsTiNE. Tu ne vois pas, Parmeno, que c'est le comble de la simplicité et de l'enfantillage que de s’affiger pour une chose à laquelle les larmes ne peu- vent apporter aucun remède.
Panuweno. Et c'est cœta qui me désole, car si en pleu- rant je pouvais soulager mon maître, cette espérance me donnerait un plaisir tel que la joie m "empécherait de pleurer ; or, je perds l'espérance, je perds la joie, et je pleure.
CéLesrine. Les larmes sont sans pouvoir pour ce qu'elles veulent empêcher : tu ne parviendras pas à te guérir. Cela n'est-il pas arrivé à d’autres, Par- meno ?
Parmeno. Si fait, maïs je ne voudrais pas voir mon maître souffrant.
CÉLESTINE. Il ne l’est pas; mais lors même qu'il Le serait, il pourrait guérir. ParmEeno. Je fais peu de cas de ce que tu dis, car dans le bien, mieux vaut le fait que l'intention; dans le \mal, mieux vaut l'intention que fe fait. Ainsi il vaut mieux se bien porter que le pouvoir, il vaut mieux ‘pouvoir être malade qu'être malade en effet. Or donc, il vaut mieux avoir la possibilité dans le mal que le mal lui-même.
CÉLESTINE. Oh, maudit! qu’on ne te comprend guère ! Tu ne connais pas son mal? Qu’as-tu dit jus- qu'à présent ? De quoi te plains-tu? Te moques-tu de moi ou mens-tu à plaisir? Crois-en ce que tu voudras, ton maître est malade en effet, la possibilité de le guérir est entre les maïns de cette pauvre vieille.
Pamuexo. Ou plutôt de cette pauvre vieille gueuse.
CéLesrine. Puïisses-tu vivre avec autant de gueu- serie qu'elle, rusé coquin! D’où te vient pareille audace?
ParmEno. De ce que je te connais,
CéLEsTINE Qui es-tu donc ?
ParMEeNO. Qui je suis? Parmeno, le fils d'Albert, ton
ACTE PREMIER, 37
compère; j'ai vécu quelque temps chez toi; ma mère me mit sous ta garde lorsque tu demeurais au bord de la rivière, près des tenperies.
Céresrinr. Jésus, Jésus, Jésus! tu es Parmeno, le fils de la Claudine ?
ParMeNo. En vérité,
CéLixsrine. Le feu du &el te brûle! ta mère était une aussi vieille gueuge que moi. Pourquoi m'atta- ques-tu ainsi, Parmene, mon fils? Est-ce bieuw lui? C’est. lui, par tous les saints! Approche-toi, viens ici, Je t'ai donné dans ce monde bien des soufflets, bien des coups de poing et tout autant de baiser Te souviens-tu quad tu dormais à mes pieds, petit ou
Panueno. Ah! je m'en souviens bien, et quelque- fois, bien que je fuese taut petit, tu m’attirais à ton chevet, tu me pressais contre toi, et je me sauvais parce que tu sentais la vialle.
Céresrine. La fièvre te brûle! n'as-tu pas honte de parler ainsi! Eaisse là ces folies et ces passe-temps; écoute, mon fils, et sois attentif, car bien que j'aie été appelée dans un but, je suis venue pour un autre;
j'ai conçu de nouvelles idées en te voyant, et je ne suis
ici maintenant que pour toi. Tu sais, mon cher fils, comment ta mère (que Dieu garde !) te confia à moi du vivant de ton père. Au moment de sa mort, déjà tu m'avais quittée,/ellé n’avaît d’autre inquiétude que toi et ton avenir; ton absence fui rendit cruelles les dernières années de sa vieillesse; au moment de sa mort, dis-je, elte m'envoya chercher, et, en secret, me chargea de toi; puis, sans autre témoin que celui qui peut témoigner de toutes actions at de toutes pensées, qui connaît les secrets de nos cœurs et de nos en- trailtes, et qui se. plaça entre #llest moi, elle, me dit de te chercher, de t'amener chèz moi et de te donner asile. Lorsque tu aurais atteint un âge raîsonnable, je devais, pour qu'en vivant tu pusses tenir une position, te découvrir un lieu où elle avaît caché une quantité
38 LA CÉLESTINE.
d'or et d'argent qui vaut bien mieux que tous les re- venus de ton maître Calixte. Je le lui promis, et ma promesse la laissa plus tranquille; il est mieux de tenir parole aux morts qu'aux vivants, car les premiers ne peuvent plus agir par eux-mêmes. J'ai perdu beau- coup de temps et beaucoup dépensé à ta recherche jusqu'à ce jour, où il a plu à celui qui a soin de tout, qui accueille toutes les prières et exauce les pieuses demandes, de me faire te rencontrer ici, où je sais de- puis trois jours seulement que tu demeures. J'ai été bien vivement affligée, car tu as voyagé et couru de tant de côtés, que tu n'as pu faire aucun profit ni aucun ami. Sénèque l’a dit : « Les voyageurs ont beaucoup d’auberges et peu d'amis, » parce que ce n'est pas en quelques jours que se forment les intimités. Celui qui traite plusieurs affaires à la fois ne s’occupe bien d’au- cune; la nourriture ne peut profiter à celui qui mange en courant ; rien n'est plus nuisible à la santé que la diversité des mets; jamais une blessure ne se cicatrise si on y applique sans cesse des traitements différents; l'arbre qu’on transplante trop souvent ne peut prendre racine; il n’y a pas une chose, quelque profitable qu'elle puisse être, qui soit avantageuse au premier moment %. Enfin, mon fils, renonce aux folies de la jeunesse, suis les principes de tes pères, reviens à la raison, fixe-toi quelque part. Ou seras-tu mieux qu'avec ma volonté, ma pensée, mes conseils, à moi qui t'ai reçu de tes parents? Et je te parle comme si j'étais ta véritable mère, sous peine de la malédiction qu'elle a prononcée contre toi si tu me désobéis. Reste maintenant près de ce maître que tu as choisi, jusqu'à ce que je te conseille autre chose; mais ne va pas le servir avec cette inconséquente fidélité, ne va pas com- battre en lui la mobilité, qui est le caractère essentiel des seigneurs de ce temps. Fais-toi des amis, c’est chose durable; sois-leur constant, ne vis pas en fleur 2; laisse là les vaines promesses des seigneurs, qui sucent la substance de leurs serviteurs comme la sangsue suce le sang, qui ensuite les maltraitent, les injurient, ou- blient leurs services et leur refusent toute récompense.
ACTE PREMIER, 39
Malheur à qui vieillit dans un palais! c'est ce qu’on écrit de la piscine Probatique : pour cent malades qui y entraient, il en guérissait un #1. Les seigneurs de ce temps s'aiment plus eux-mêmes que leurs serviteurs, et ils n’ont pas tort; ceux qui leur appartiennent doi- vent agir de même avec eux. La bonne conduite, les actions nobles et généreuses sont choses perdues, chacun d’eux en profite et préfère mesquinement son intérêt à celui des autres. Or les autres, qui ne sont pas en majorité, ne doivent pas faire autre chose que suivre la même loi. Je te dis tout cela, mon fils Par- meno, parce que ton maître (comme on l’appelle) me semble un attrape-nigauds, il veut se servir de tous sans salaire. Penses-y bien, crois-moi, fais-toi des amis dans sa maison, c'est le bien le plus précieux de ce monde; mais ne compte pas sur son amitié, la différence des états et des conditions le permet rarement. L’oc- casion se présente, comme tu sais, pour que nous pro- fitions tous; pense à toi pour le moment; ce dont je t'ai parlé, je te le garde pour un autre temps, il est d’un grand avantage pour toi d’être l’ami de Sempronio.
ParMENo. Célestine, je suis tout tremblant de t'en- tendre, je ne sais que faire, je suis indécis. D’un côté je te vois, toi, qui es ma mère; de l’autre Calixte, qui est mon maître. Je désire la richesse, mais celui qui s'élève honteusement retombe plus vite qu'il n’é- tait monté. Je ne voudrais pas de biens mal acquis.
CÉLESTINE. Et je veux, moi, soit à tort, soit à bon droit, maison pleine jusqu’au toit.
ParMENo. Je ne vivrais pas content avec de tels biens; une honnête pauvreté est une noble chose; je te dirai même que n’est pas pauvre qui a peu, mais qui désire beaucoup; sur ce point, quoi que tu dises, je ne te crois pas. Je voudrais passer la vie sans envie, le désert et la solitude sans crainte, le sommeil sans sursaut, supporter les injures sans colère, la force sans rébel- lion, et résister à l'oppression.
CÉLESTINE. O fils, on a bien raison de dire que la
mer
40 LA CÉLESTINE.
prudence ne peut exister que chez les vieillards. Tu es bien enfant.
Parweno. Une douce pauvreté est le bien le plus précieux.
CéLesrine. Mais dis plutôt comme Mara, le fortune favorise l’audace, Enfin, quel est Phomme riche dans la république qui veuille vivre sans amis? Dieu soit loué, tu possèdes quelque bien ; ne sais-tu pas que tu as besoin d’amis pour le conserver? Ne pense pas que ton intimité avec ce seigneur te fasse grand profit ; plus la fortune est grande, moins elle est solide; dans toutes les infortunes, le remède le plus sûr, ce sont les amis. Où trouveras-tu plus facilement cet avantage, que là où se réunissent les trois genres d’a- mitié ? Je veux dire ceux qui procurent le bien, le profit et le plaisir. Pour le bien, considère la volonté de Sempronio unie à la tienne, et la grande similitude de caractère qui existe entre vous deux. Pour le profit, il est entre vos mains si vous êtes d'accord. Il en est de même pour le plaisir : vous êtes d‘êge à goûter toute espèce de jouissances, c’est pour cela que les jeunes gens se réunissent plus volontiers que les vieillards; pour jouer, pour s'habiller, pour rire, pour manger et baire, pour traiter les affaires d’amour, ils font tout de compagnie. Oh! si tu voulais, Parmeno, quelle heureuse vie nous mènerions ! Sempronio aime Elicie, la cousine d'Areusa, |
Parssxo. D'Areusa!
CéLESTINE. D’Areuss.
Panwrxo. D'Areuss, le fille d'Élisée ? Céresrine. D'Areusa, la fille d'Élisée. Panueno. Est-il possible?
Cézesrine. En vérité.
PaRMENo. C’est une chose merveilleuse. CÉLESTINE, Cela te semble bien ? PaRwexo. Je ne connais rien de mieux.
ACTE PREMIER. 41
Céixsrine. Puisque ta bonne étoile le veut, il y a ici quelqu'un qui te la donnera.
Parmeno. Ma foi, mère, je ne crois plus personne.
CéLesrTine. C’est un excès de croire tout le monde: ne croire personne est un tort.
Panueno. Eh bien, je te crois ; mais je ne veux pas; laisse-moi.
Céresrine. Oh! le niais! ne pouvoir supporter le bien, c’est l'acte d’un cœur malade. Dieu donne des fèves à qui n'a pas de mâchoires. O innocent! On peut bien dire que là où se trouve le moins de bon sens se rencontre le plus de fortune; plus il y a d'esprit, moins il y a de fortune ; c'est fort heureux.
ParuExo. O Célestine, j'ai entendu dire à mes pa- rents qu'un exemple de luxure et d'avarice fait beau- coup de mal, et que l’homme doit rechercher ceux qui peuvent le rendre meilleur et fuir ceux qui sont moins : bons que ht. Sempronio ne me rendra pas meilleur par ses exemples, et moi, je ne guérirai pas ses vices. Pour que je me rende à ce que tu me dis, il faudrait que je fusse seul à le savoir, afin au moins que ie péché fût caché pour l'exemple. Si l’homme vaincu par le plaisir agit contre la vertu, que du moins il n'attente pas à l’honnéteté.
Céixsrine. Tu parles sans réflexion; la possession d'aucune chose n'est agréable sans compagnie. Ne re- cherche pas l'isolement et l'amertume, car la nature fuit ce qui est triste et désire ce qui est joyeux. Le bonheur est d'être avec ses amis pour les plaisirs sen- suels, et surtout pour se souvenir de ses amours et les raconter. J'ai fait ceci, elle m’a répondu cela, nous avons dit telle et telle plaisanterie, je l'ai prise de telle manière, je l’ai embrassée ainsi, elle m’a mordu, je l'ai embrassée, elle s’est placée de la sorte. O quelles douces paroles ! quelle grâce ! quels jeux! quels baisers! allons là, retournons là-bas, vive la musique, écrivons- lui des vers, chantons ses louanges, inventons mille choses galantes, joutons. Quelle devise prendrons-
42 LA CÉLESTINE.
nous ? Elle va à la messe; elle sortira demain ; rôdons dans sa rue; vois cette lettre qu'elle m'a écrite; allons- y cette nuit; tiens-moi l'échelle, garde la porte. Com- ment t'en es-tu tiré? Voilà le cornard, il l’a laissée seule, amuse-le, j'y retourne. Et pour tout cela, Parmeno, y a-t-il plaisir sans compagnie? En vérité, en vérité, que chacun parle de ce qu’il connaît; c'est là le vrai bon- heur; les ânes en font au moins autant dans la prairie.
PARMENO. Je ne voudrais pas, mère, que tu me don- nasses des conseils sous promesse de plaisir, comme font ceux qui manquent de raisons valables, qui envi- ronnent leurs paroles d’un doux venin, pour chasser ou captiver la volonté de leurs dupes, et qui aveuglent les yeux de la raison avec des semblants de douce af- fection.
CéLesTine. Quelle raison, fou? Quelle affection, âne? C'est le bon sens qui te manque, la prudence vaut mieux que le bon sens, et la prudence ne peut exister sans expérience, l'expérience ne se trouve que chez les vieillards ; nous autres anciens, on nous appelle pères, et les bons pères conseillent bien leurs enfants; moi, surtout, je te donne des conseils à toi dont je désire le bonheur et l’honneur plus que les miens. Quand me payeras-tu de tout cela? On ne peut rendre aux parents et aux maîtres le bien qu’on en a reçu.
PARMENO. J'hésite, mère, à suivre un conseil qui me semble douteux.
CÉLESTINE. Tu ne veux pas? Je te dirai ce que dit le Sage : le découragement le plus prompt, la misère et tous les maux attendent l’homme qui se révolte contre la main qui le châtie. Parmeno, je te laisse, c'en est assez sur ce point.
PARMENO. Ma mère est fort irritée, je doute de ses conseils; ne pas croire est une faute, c'en est une autre que de tout croire. C’est chose humaine que d’avoir confiance, surtout lorsqu'on promet avantages et lors- qu'il y a au delà bénéfices d'amour. J'ai oui dire que Phomme doit croire ses aînés. Or, que me conseille la vieille? La paix avec Sempronio; la paix ne doit ja-
ACTE PREMIER. 43
mais se refuser: bienheureux sont les gens pacifiques, on les appellera fils de Dieu 3%, On ne doit refuser à son prochain ni amour ni charité, chacun y trouve son intérêt; je veux lui plaire et l'écouter. — Mère, le maître ne doit pas s’irriter de l'ignorance du disciple, sinon la science (qui de sa nature est communicable) ne pourrait pénétrer qu'en peu d’endroits. Pardonne- moi et parle-moi, je veux non-seulement t'écouter et te croire, mais encore recevoir tes conseils avec grande reconnaissance. Ne m’en remercie pas, car la gloire et l’honneur de l’action reviennent plutôt à celui qui donne qu’à celui qui reçoit. Ordonne donc, ma volonté se soumet à tes ordres.
CÉLESTINE. L'erreur est le fait des hommes, l'opiniâ- treté le fait des bêtes. Je me réjouis, Parmeno, que tu aies déchiré le voile qui te couvrait les yeux et que tu fasses honneur aux connaissances, au savoir et à l’es- prit de ton père. Son souvenir, présent à ma mémoire, m'attendrit et fait verser à mes yeux les larmes que tu leur vois répandre. Souvent comme toi il s’obstinait à d'étranges choses, mais bientôt il revenait à la raison. Sur Dieu et sur mon âme, à penser comment tout à l'heure tu t'opiniâtrais et comme tu es revenu à la vérité, je crois le voir encore devant moi. Quel homme c'était, quelle bonté, quelle figure vénérable ! Taisons- nous, car Calixte approche ainsi que ton nouvel ami Sempronio. La grande conformité qui existe entre vous deux vous sera bientôt profitable; vivre deux dans un seul cœur, c’est être bien puissants pour agir et pour penser.
CaixTe. Je doutais, mère, tant je suis malheureux, de te trouver encore vivante; mais ce qui est plus mer- veilleux encore, c'est que je sois de ce monde. Resçois ce faible don et ma vie avec lui.
CÉLESTINE. De même que dans l'or fin travaillé par la main de l’habile ouvrier, l’œuvre l'emporte sur la matière, de même ce don magnifique surpasse tous les autres par la grâce et le ton de votre libéralité, C'est donner deux fois que de donner promptement;
44 LA CÉLESTINE.
quiconque fait attendre le résultat de ses promesses semble regretter ce qu’il a offert #2,
Parmeno. Que lui a-t-il donné, Sempronio ?
Sempronio. Cent pièces d'or
Panxeno. Hi, hi, hi!
Sæurronio. La mère t'a parlé?
Parusro. Oui, silence.
Sempronio. Eh bien, en quels termes sommes-nous ?
Parmeno. Comme tu voudras; j'en suis encore tout étourdi,
SEmPproNIO. Ce n'est rien, je t'étourdirai bien au- trement.
Parueno, à part. O mon Dieu ! il n’y a pas de pire ennemi que l'ennemi de la maison.
Cazixre. Va donc, mère, revoir ta demeure, puis reviens m'apporter tes consoletions.
CéLesrine. Dieu soit avec vous, seigneur !
Cauixrz. Dieu t'acompagne!
ACTE DEUXIÈME
ARGUMENT : prono. mg après le départ de Célestine, s'entretient avec Sem patient comme le malheureux auquel on a rendé l'es l'espérance, chaque instant lui paraît ua siècle. Ï1 envoie Sempronio presser Célestine de s'occuper du pro- jet qu'elle a conçu. Parmeno reste auprès de Calixte et tient conversation avec lui,
CALIXTE, SEMPRONIO, PARMENO.
CatixTe. J'ai donné cent pièces d’or à la vieille; ai- je bien fait, amis ?
Sempron. Parbleu! si vous aveæ bien fait! Outre que vous avez porté remède à vos mäâux, vous avez fait une chose méritoine, À quei est utile la fortune si ce
ACTE DEUXIÈME. 45
n'est à l'honneur, le premier des biens de ce monde ? L'honneur est la récompense de la vertu; nous l’adres- sons à Dieu parce que nous n'avons rien de plus pré- cieux à lui offrir ; la générosité et da libéralité sont ses plus nobles attributs. L’honneur est terni par l’ava- rice, la magnificence le rehausse et l’accroît. A quoi bon avoir des choses dont on ne veut tirer aucun profit? Je vous le dis sans hésiter, l'emploi des ri- chesses vaut mieux que leur possession. Qu'il est glo- rieux de donner ! qu'il est misérable de recevoir! Au- tant le don est préférable à la possession, autant celui qui donne est plus noble que celui qui reçoit 3%. Le feu, le plus actif des éléments, est aussi le plus noble; il occupe dans l’immensité la place la plus digne. I est des gens qui prétendent que la noblesse est une gloire . qui provient du mérite et de l'ancienneté des ancêtres ; je dis, moi, que la lumière d'autrui ne vous éclaire pas, si vous ne vous éclairez vous-même. Ainsi donc ne soyez pas vain autant de la glôire de votre père, quel- que haute qu'elle ait été, que de celle que vous aurez acquise, C'est ainsi que se gagne l’honneur, le plus grand des biens qui soient en dehors de l'homme ; c'est par lui que, aon pas le méchant, mais d'homme ds bien, comme vous, peut jouir d’une vertu parfaite, et encore la vertu parfaite n’admet pas seulement qu'on agisse avec honneur, il faut y joindre la satisfaction d'être magnifique et libéral. Si vous voulez croire mes conseils, rentrez dans votre chambre et reposez-vous. Votre affaire est en bonnes mains; le commencement est à souhait; la fin sera meilleure encore. Hâtons- nous, je veux causer plus longuement avec vous sur toute cette affaire. ”
CazixTe. Sempronio, il ne me paraît pas bien que tu sois avec moi et que nous laissions aller seule celle qui cherche remède à mes maux. Il sera mieux que tu ailles avec elle et que tu la tourmentes un peu; tu sais que de son activité dépend mon salut ; que sa lenteur peut augmenter ma peine, son oubli causer mon déses- poir. Tu es intelligent, je te sais fidèle, je te tiens pour bon serviteur : fais en sorte que rien qu’en te
46 LA CÉLESTINE.
voyant elle comprenne la peine que me cause ce feu qui me brûle, et dont l’ardeur m'a empêché de lui dé- peindre le tiers de ce que je souffre, tant il retient et paralyse ma langue et ma pensée! Toi qui es libre de semblable passion, tu pourras lui parler tout à ton aise.
SemPronIo. Seigneur, je voudrais partir pour obéir à vos ordres, je voudrais rester pour adoucir vos peines : votre crainte me chagrine, votre solitude me retient. Je veux prendre conseil de l’obéissance, je pars et je vais presser la vieille, Mais comment m'en irai-je ? car lorsque vous êtes seul, vous parlez à tort et à tra- vers, comme un homme qui a perdu lesprit : vous soupirez, vous gémissez, vous faites de mauvais vers, vous désirez la solitude et l’obscurité, vous cherchez mille manières de penser à vos tourments. Si vous continuez, vous ne pourrez éviter la mort ou la folie, à moins que vous n'ayez près de vous quelqu'un qui vous égaye, qui vous dise des choses agréables,qui vous chante de joyeuses chansons, des romances, qui vous raconte des histoires, qui écrive des vers, qui imagine des contes, qui joue aux cartes, enfin qui sache cher- cher quelque genre de doux passe-temps, pour ne pas laisser vos pensées s’arrêter sur le cruel traitement que vous a fait supporter cette dame au premier aveu de vos amours.
CazixTE. Homme simple, ne sais-tu pas que les larmes adoucissent la peine? combien il est doux aux affligés de se plaindre de leur tourment? quel soula- gement procurent les soupirs les plus déchirants ? combien les larmes et les gémissements diminuent la douleur? Tous ceux qui ont écrit sur les consolations ne disent pas autre chose.
SEMPRONIO. Lisez plus avant, tournez la feuille, vous y verrez qu'ils disent que se fier au temps et chercher matière à la tristesse, c'est un même genre de folie 35, Macias, l’idole des amants, se plaignait de l'oubli parce qu'il n'oubliait pas%6, La peine d'amour est dans la méditation,’ le repos se trouve dans l'oubli.
ACTE DEUXIÈME, 47
Évitez de regimber contre l’éperon, feignez la joie et le calme, vous serez calme et joyeux. Toujours l'ima- gination rend les choses ce qu'on veut qu’elles soient ; ce n’est pas qu’elle change la vérité, mais elle calme nos pensées et redresse notre jugement.
CaLixTE. Sempronio, mon ami, puisque tu ne veux pas que je sois seul, appelle Parmeno, il restera avec moi. Sois à l'avenir fidèle comme tu l’es maintenant : c'est dans les bons soins du serviteur que le maître trouve sa récompense... Parmeno?
PArMENO. Je suis ici, seigneur.
Cazrxre. Ah! bien! je ne te voyais pas. Ne la quitte pas, Sempronio, et ne m'oublie pas; va, Dieu te con- duise ! — Toi, Parmeno, que te semble de ce qui s’est passé aujourd’hui ? Ma peine est grande. Mélibée est fière, Célestine est habile et s’entend à de pareilles affaires. Le succès ne peut nous manquer, tu me l’as prouvé avec toute ton inimitié, Je te crois; la vérité est si puissante qu’elle oblige ses ennemis eux-mêmes à la proclamer. Puisque Célestine est telle que tu l'as dit, j'aime mieux lui avoir donné cent écus que cinq à un autre.
PaArMENo. Les regrettez-vous déjà ? (A part.) Ça va mal : de semblables générosités nous feront jeûner au logis.
CazixTEe, Puisque je te demande ton avis, sois-moi agréable, Parmeno. Ne baisse pas la tête en me ré- pondant : l'envie est triste, la tristesse est muette ; le découragement me feviendrait bien vite avec toi, malgré mes craintes et ma volonté. Que disais-tu, fâcheux ? -
PARMENO. Je dis, seigneur, que votre générosité se- rait mieux employée à faire des présents à Mélibée, qu’à donner de l'argent à cette vieille, que je connais, et, ce qui est pis, à vous faire son esclave.
CazrxTe. Comment, fou, son esclave ?
Parmeno. Celui à qui vous confiez votre secret est maître de votre liberté 27.
LA CÉLEISTINE. 6
48 LA CÉLESTINE.
Cazuxrz. Ce que dit l'imbécile vaut bien quelque chose. — Je veux que tu saches que quand il y a une immense distance de celui qui demande à celui qu’il implore, soit par vénération, soit par supériorité de position, soit par la différence des naissances, comme il existe entre cette dame et moi, il faut un médiateur. Il me faut quelqu'un qui se charge de transmettre mon message aux mains de celle à laquelle je crois impossible de parler une seconde fois. Puisqu'il en est ainsi, dis-moi si ta m’'approuves.
Parmeno. Le diable le fasse!
CauixTe. Que dis-tu?
ParMEnNo. Je dis, seigneur, que jamais une faute ne va seule, qu’une imprudence en amène toujours d'autres. |
Carzuxre. Cette remarque est vraie, mais je n'en con prends pas le motif,
Paxueno. Seigneur, la perte de votre faucon l'autre jour vous a conduit dans le verger de Méibée; cette recherche vous a donné:occasion de la voir et de lui parier; la conversation a amené l'amour, l'amour a en- gendré votre peine, la peine causera la perte de votre corps, de votre meet de votre fortune, et ce qui m'afflige le plus dans tout cela, c'est que vous soyez la victime de cette trotteuse de couvents #8, qui a déjà été emplumée trois fois 22,
Cazxcru, Parle hardiment, j'en suis bien aise; mais plus ta m'en dis du mal, plus elle me plaît. Qu'elle ea tlaisse avec moi, «et qu'on l'empilume une quatrième fois. Tu parles à ton aise, ta juges sans passion, mais tu ne souffres pas comme moi, Parmeno.
PARMENO. Seigneur, j'aime mieux que vous me re- preniez avec volère pour vous avoir fâthé, que vous entendre rme condamner plus tard pour ne vous avoir pas donné decomsvil. Vous ueeziperdu Le nom d'homme libre en engageant ainsi votre volonté,
Camzre. Ce traître veut des-coups de bâton. Dis- mol, mauvais serviteur, pourquoi dis-tu du mal de ce
ACTE DEUXIÈME. 49
que j'adore? Te conrais tu en honneur? Sais-tu ce que c'est que l’amour ? Sais-tu en quoi consistent les bons services, toi qui te donnes pour sensé? Ignores-tu que le premier degré de folie est de se croire savant ? Si tu comprenais ma douleur, tu emploierais un autre moyen pour calmer cette ardente blessure que m’a faite ia flèche de Cupidon. Autant Sempronio m'est secoura- ble avec ses pieds, autant tu mes fastidieux avec ta langue et tes vaines paroles. Tu feins d'être fidèle, et tu es un amas de tromperies, une confusion de ma- los, Le demeure même de l’eavies peur diffamer la visille à tort et à raison, tu cherches à décourager mon amour; tu sais cependant que ma peine et mg douleur ne peuvent être traitées par la raison, ne veu- lent pas d'avis, ne peuvent être conseillées, On aura beau faire, on ne pourra les chasser ni les enlever sans ru’erracher les entrailles. Sempronio ne savait s’il par- tirait ou s’il resterait : je voulais ce qu’il voulait, et maintenant je souffre de son absence et de ta présence Mieux vaut être seul que mal accompagné,
Panuzno. Seigneur, la fdéfité est faible, le crainte d'affliger la change en flatterie, surtout avec un maître que la douleur et la passion privent de son jugement, Le voile qui vous aveugle disparaîtra, ce feu momentané passera ; vous reconnaîtrez que mes rudes paroles valent mieux pour détruire ce cruel cancer que les cmoleries de Sempronio, qui le nourrissent, qui attisent votre feu, animent votre amour, excitant votre flamme, l'irritent, l’afimentent et finiront par vous conduire au tombeau.
CauixTe. Taistoi, homme perdu ; je souffre, et tu philosophes. Je ne t'écoute plus. Qu'on dispose un cheval, qu’on l’étrille bien, qu'il soit bien sellé, je veux passer devant la demeure de celle qui est ma maî- tresse et mon dieu.
PARMENO, dans la cour. Garçons! Il n’y en a pas un à la maison, il faut que j'y aille moi-même ; je ne m'at- tendais guère à faire l'office de palefrenier. Allons, bon, mes commères ne m'aiment pas parce que je dis la
STD
50 LA CÉLESTINE,
vérité 40... Tu hennis, don cheval? N'est-ce pas assez d’un amoureux dans la maison? Penses-tu aussi à
Mélibée ? CazixTe. Ce cheval arrive-t-il? Que fais-tu, Par-
meno ? PArMENO. Seigneur, le voici; Sosie n’était pas là. CaLrxTE. Alors tiens-moi létrier, ouvre davantage cette porte, et si Sempronio vient avec cette vieille, dis-leur d’attendre, je serai bientôt de retour.
PARMENO, seul. Plutôt jamais. Va-ten au diable! Dites à ces fous ce qui est dans leur intérêt, Îls ne voudront pas vous voir. Sur mon âme ! si on lui don- nait maintenant un coup de lance dans le talon, il en sortirait plus de cervelle que de la tête. Va! Célestine et Sempronio sauront t’éplucher, je t'en réponds. O malheureux que je suis! je suis fidèle et maltraité. D’autres gagnent à être méchants; moi, je perds à être bon; ainsi va le monde. Je veux suivre les traces des autres, puisqu'on appelle sensés les traîtres, et im- béciles ceux qui sont fidèles. Si javais cru Célestine avec ses six douzaines d'années sur les épaules, Calixte ne me maltraiterait pas. Ceci me servira de leçon pour ma manière d'agir avec lui à l’avenir. S’il dit : « Man- geons », je dirai comme lui, s’il veut abattre la mai- son, je l’approuverai; s’il veut brûler ses domaines, j'irai lui chercher du feu. Qu'il détruise, qu’il rompe, qu’il brise, qu'il gaspille, qu’il donne son bien aux en- tremetteuses, j’en aurai ma part, Car on dit : « Il n’est rien comme de pêcher en eau trouble ; » et encore : « Jamais le chien n’est mieux qu’au moulin. »
ACTE TROISIÈME. S1
ACTE TROISIÈME
ARGuUMENT : Sempronio va chez Célestine et lui reproche sa lenteur; tous deux se concertent sur le moyen de bien conduire l’affaire de Calixte et de Mélibée. Survient Élicie. Célestine s'en va chez Plebère. Élicie et Sempronio restent ensemble au logis.
SEMPRONIO, CÉLESTINE, ÉLICIE.
SEmpronIo, Elle y met le temps, la vieille barbue! Ses pieds allaient moins tranquillement lorsqu'elle venait. Deniers comptés, bras rompus. Eh! mère Cé- lestine, tu ne te hâtes guère.
CÉLESTINE. Pourquoi viens-tu, mon garçon ?
SEempronio. Notre malade ne sait que demander; il ne sait que faire de ses mains; on ne peut lui cuire de pain à son appétit, il craint ta négligence, il maudit son avarice et sa petitesse ; il pense t'avoir donné trop - peu d'argent.
CÉLESTINE. Rien n’est plus naturel à ceux qui aiment que l’impatience, tout retard est un tourment pour eux, aucun délai ne leur plaît; ils voudraient réaliser leurs projets en un instant; ils voudraient en voir la fin avant d’en avoir commencé l’exécution, surtout ces amants novices qui s’élancent sans réflexion sur le moindre appât, sans penser au tort que leur passion inquiète et toujours agitée apporte aux négociations de leurs serviteurs.
SEMPRONIO. Que dis-tu des serviteurs? Il semble- rait, à entendre, que cette affaire peut nous porter préjudice et que nous pouvons nous brûler aux étin- celles qui jaillissent du feu de Calixte. Je donnerais plutôt ses amours à tous les diables, Au premier désordre que j’apercevrai dans tout cela, je cesserai de manger de son pain. Mieux vaut perdre sa place que la vie en la voulant conserver, Le temps me portera
52 LA CÉLRSTINE
conseil avant que tout aille en déroute; il m'’aver- tira, j'espère, comme fait une maison qui va s’écrou- ler #. Si tel est ton avis, mère, gandons-nous de tout danger; qu’il en soit comme il plaira à Dieu; si Calixte ne réussit pas cette année, ce sera l’année prochaine, sinon plus tard; il n'ÿ a au monde chose si difficile dans le principe, que le &æmps ne fa rende possible et praticable. Quelque cuisante que soit une plaie, avec le temps elle devient moins douloureuse ; quelque grand que soit un plaisir, l'ancienneté le rend beau- coup moins vif. Le malet le bien, la prospérité et l’adversité, la gloire et la peine, tout perd à la longue sa force primitive. Les choses qu'on admire, cefles qu’on désire ardemment, sont oubliées dès qu’eikes ont passé. Chaque jour nous voyons, nows entendons choses nouvelles, nous avançons et les taissons den. rière nous, le temps en dinsinwe ia valeur et les rend fort ordinaires,
Si on te disait : La terre a tremblé, ou quelque autre événement semblable, tu.en serais fort étonnée, puis tu l’oublierais aussitôt. Qu'on te dise : — La rivière est gelée, cet aveugle a recouvré la vue, ton père est mort, la foudre est tombée, Grenade est prise #1, le roi vient aujourd’hui, le Turc est vaincu, il y a une éclipse ce matin, le pont s’est écroulé, un tel est évé- que, on a volé Pierre, Inès s’est pendue, — eh bien! trois jours après, ou encore si tu l’apprends une së- conde fois, y aura-t-xl là de quoi te surprendre?
Tout est de même, tout passe de semblable manière, tout s’oublie, tout s’en va. Îl en sera ainsi de amour de mon maître; plus il ira, plus il diminuera; la longue habitude apaise la douleur, détruit le plaisir, famiffarise avec les merveñlles. Hâtons-nous donc, profitons pendant qu'il en est question, et si mo0s pouvons agir pour Calixte à pied sec, ii n’en serx que mieux; sinon, nous laïsserons s'apaiser peu à peu a haine et la colère de Mélibée contre lui. En tout cas, mieux vaut ha peine pour Te maître, que le danger pour le serviteur.
CéLesrTine. Tu as bien dit, je suis de ton avis, tes
ACTE TROIÎSIÈME. 53
pensées me plaisent, nous ne pouvons nous tronrper. Mais il faut, mon fils, que tout bon procureur se crée des affaires, des raisons imaginaires, des actes sophis- tiques ; il faut qu'il aille maintes fois au tribunal, dût-il y être mal reçu du juge, afin que çeux qui le verront ne puissent pas dire qu’il gagne ses hono- raires en s'amusant ; de la sorte chacun lui confera son procès ; de même que chacun confiera ses amours à Célestine.
SsuPnonIo. Fais conrme tu voudras! ce ne sera pes la première affaire dont tu te seras chargée.
CéLesrinws. La première, ami ? Grâce à Dieu, parmi les vierges de notre ville qui ont ouvert boutique, il en est bien peu dont je n’aie fait le courtage des pre- mières œuvres. La jeune fille qui naît est à l'instant même inscrite sur mon registre, car je tiens à savoir combien il m’en échappe. Que pensais-tu donc, Sem- pronio ? Puis-je mre nourrir de l'air du temps? Aï-je fait quelque héritage Ÿ Aï-je une autre maison ou une autre vigne? Me connais-tu d'autre revenu que le métier que je faïs? Qui me donne à boire et à manger? Qui m'habille et me chausse? Je suis née dans cette ville, j'y ai été élevée, jy aï vécu honorablement, tout le monde le saîit. Je n'y suïs certes pas inconnue; quiconque ignore mon nom ou ma demeure, tu peux le tenir pour étranger.
SEMPRONIO. Dis-moi, mère, que s'est-il passé entre toi et mon camarade Parmeno, quand je suis monté avec Calixte pour chercher de l'argent ?
CéLxsrins. Je lui ai dit le commencement et la fin 43, je lui ai fait comprendre qu'il gagnerait plus avec nous, qu'avec les flatteries qu'il dit à son maître; qu’il vivrait toujours pauvre et honteux s'il ne changeait pas de manière d'agir; qu'il avait tort de faire le saint avec une vieille chienne comme moi; je lui rappelai ce qu'était sa mère, afin qu'il ne méprisêt pas mon métier et qu'il sût, lorsqu'il voudrait dire du mal de moi, que ce serait aussi bien à elle qu’il s'attaquerait. .
54 LA CÉLESTINE,
SEmPRONIO, Îl y a donc bien longtemps que tu le connais, mère ?
CÉLEsTinE, Voici Célestine qui l’a vu naître, qui l’a aidé à venir au monde; sa mère et moi, nous étions comme chair et ongles. J’appris d'elle le meilleur de mon métier, nous vivions ensemble, nous dormions ensemble, ensemble nous prenions nos ébats, nos plai- sirs, nos décisions et nos résolutions. Dans la maison et hors de la maison nous étions comme deux sœurs, je n’ai pas gagné un blanc # qu'elle n’en ait eu la moitié; je serais moins malheureuse si la fortune eût voulu me la conserver. O mort! 6 mort! quelles douces compagnies tu nous enlèves ! Combien de gens tes disgracieuses visites rendent inconsolables! Pour une victime que tu entraînes quand son temps est venu, il en est mille que tu renverses avant l’heure ! Si elle vivait, je ne serais pas ainsi seule et sans compa- gne. Que la terre lui soit légère! c'était une amie fidèle et dévouée. Jamais, elle présente, je ne fis la plus petite chose qu'elle n’y mît la main, Si j’apportais le pain, elle apportait la viande; si je dressais la table, elle mettait la nappe; elle n’était ni folle, ni fantasque, ni présomptueuse comme les femmes d’aujourd'hui.Sur mon âme, elle pouvait aller visage découvert jusqu’au bout de la ville, sa cruche à la main, sans que sur son chemin on lui dît autre chose que : « Dame Claudine.s Quand je la croyais bien loin, elle était de retour. Aucune femme mieux qu’elle ne se connaissait en vin ou en toute autre marchandise. Partout on la conviaïit, tant elle était aimée, et jamais elle ne revenait sans avoir goûté huit ou dix bonnes choses et sans rap- porter une mesure de vin dans sa cruche et une autre dans le corps. On lui confiait ainsi deux ou trois arrobes 45 à la fois aussi facilement que si elle eût laissé en gage une tasse d’argent. Sa parole valait de l'or dans toutes les tavernes; si nous allions dans la rue, quand nous avions soif, nous entrions dans le premier cabaret, et à l’instant elle faisait tirer une demi-mesure pour nous mouiller la bouche; jamais, sur ma parole, on ne lui retint son bonnet en gage
ACTE TROISIÈME. 55
pour cela : on faisait un cran sur sa taille et nous par-: tions. Si son fils lui ressemblait, je te réponds que ton maître n'aurait pas une plume et nous pas un désir. Mais je me charge de le dresser, si je vis, et j’en ferai un des miens.
SEMPRONIO. Comment penses-tu y parvenir? C'est un traître |
CéLESsTINE. Nous serons deux contre lui, je lui ferai avoir Areusa, et il sera à nous. Il nous aidera à ten- dre sans embarras de bons piéges aux doublons de Calixte.
SEMPRONIO. Crois-tu que tu pourras obtenir quelque chose de Mélibée? As-tu quelque bon moyen de ce côté ?
CÉLESTINE. Il n’y a pas dechirurgien qui ne juge une plaie dès le premier appareil; je puis te dire ce que je vois dès à présent. Mélibée est belle, Calixte est fou et généreux. La dépense ne lui coûtera rien, ni à moi la peine. Vienne l'argent, et le procès durera ce qu'il pourra. L'argent peut tout, il brise les roches, des- sèche les rivières ; il n’y a lieu si haut qu’un âne chargé d’or n’y parvienne. L'extravagance et l’ardeur de Calixte suffisent pour le perdre et nous enrichir. Voilà ce que j'ai vu, voilà ce que j'ai deviné, voilà ce que je sais d’elle et de lui, voilà ce qui nous sera pro- fitable. Je vais aller chez Plebère, et, sois tranquille, bien que Mélibée soit fière, elle n’est pas la première, grâce à Dieu, dont j’aie arrêté le caquet. Toutes sont chatouilleuses, mais quand une fois elles ont enduré la selle sur l’échine, elles ne veulent plus qu’on l’en- lève. Le champ de bataille leur reste toujours, elles meurent, mais ne se fatiguent jamais; si elles voya- gent de nuit, elles ne voudraient jamais voir venir le jour ; elles maudissent les coqs parce qu'ils annoncent l’aurore, et l’horloge parce qu’elle va trop vite; elles aiment les Pléiades et le Nord, elles se piquent d’as- trologie. Quand elles voient poindre l’aube, elles ai- meraient mieux qu’on leur arrachât l’âme : sa clarté leur obscurcit le cœur. C’est là, mon fils, un chemin
56 LA CÉLESTINE.
que j'ai toujours eu plaisir à suivre ; jamais je ne m'y suis trouvée fatiguée, et vieille comme je le suis, Dieu sait ma bonne volonté ; à plus forte raison, doivent- elles désirer bien autre chose, celles-là qui bouillent sans feu. Le premier embrassement les captive, elles implorent celui qui les implorait, elles se passionnent pour celui qui était passionné pour elles, elles se font esclaves de ceux dont elles étaient les maîtresses, elles renoncent à donner des ordres et en reçoivent, elles démolissent les murailles, forcent les fenêtres, feignent des maladies, mettent de l’huile sur les gonds des portes pour les faire tourner sans bruit. Je ne saurais te dire le puissant effet que produit sur elles le doux souvenir qui leur reste des premiers.baisers de celui qu’elles aiment. Elles sont ennemies d’un juste milieu et sont toujours lancéés dans les extrômes.
SEuPronNIo. Je ne comprends pas cette expression.
Cézesrins. Ou bien la femme aime passionnément
celui qui la recherche, ou bien elle lui porte une grande haine. Ainsi, si elles eessent d'aimer, elles ne peuvent contenir leur désaffection. Avec ce que je sais, je vais avec plus de confiance chez Mélibée que si je l’avais sous la main, parce que je n’ignore pas que, bien que j'aille maintenant pour la solliciter, elle sol- licitera à son tour plus tard; bien qu'elle me menace d’abord, elle me recherchera à la fin. J’emporte dans ma poche un peu de filet quelques bagatelles qui ne me quittent jamais ; cela me donne accès, la première fois, dans les maisons où je ne suis pas très-connue; ce sont des gorgerettes, des voiles, des franges, des tours, des pinces à épiler, de l’alcoo!, de la céruse, du fard, des aiguilles et des épingles. On choisit ce qu’on veut; pendant ce temps je prends langue, je me dis- pose à jeter mes appêis ou bien à lancer ma requête à première vue.
Sxmpronto. Mère, pense bien à ce que tu fais : quand on se trompe dès le principe, on n'arrive pas à bonne fin. Songe à son père, qui est noble et brave, à sa mère, qui est vertueuse et vigilante; tu es le soupçon
ACTE TROISIÈME, S7
même. Mélibée est leur fille unique: s'ils la perdent, ils perdent tout leur bien; je tremble en y pensant. Tu vas pour tondre, prends garde de revenir plumée #.
CéLesTine. Plumée, mon fils ? SExPRONIO, Ou emplumée #7, mère, ce qui est pis.
Céesring. Au diable! je n’ai pas besoin de toi pour compagnon; as-tu envie d'apprendre son métier à Célestine ? Quand tues né, je mangeais déjà le pain avec sa croûte. Tu serais un bien mauvais capitaine d'armes, avec tes craintes et tes inquiétudes M,
Srmpronio, Ne t’étonne pas de mes craintes, mère, il est dans la nature de l’homme de redouter une mau- vaise issue pour ce qu’il désire beaucoup, et c'est sur- tout dans un cas comme celui-ci que je crains ta peine et la mienne. Je souhaite que nous profitions, je voudrais voir cette affaire arriver à bonne fin, non pour que mon maître füt hors d’inquiétude, mais pour que je fusse, moi, hors de misère. Aussi, avec mon peu d'expérience, je vois plus d’inconvénients que toi, qui es maîtresse passée en semblable matière.
ÉLicie. Sempronio! Je vais me signer, je vais faire une raie dans l’eau. Qu'y a-t-il donc de nouveau? venir ici deux fois aujourd’hui,
CÉLESTINE. Tais-toi, sotte; laisse-le, nous avons choses plus importantes à penser. Dis-moi, la chambre est-elle vide? Est-elle partie cette jeune fille qui atten- dait le prêtre ?
ÉLic. Îl en est venu après elle une autre, qui est aussi partie.
CéLesrire. Non pas sans rien faire ?
ÉLicie. Non, certes, Dieu ne l'aurait pas voulu ; elle est venue tard; mais celui que Dieu aide est plus avancé que celui qui se lève matin.
Céresrine. Monte vite au grénier au-dessus de ka galerie et descends cette fiole d'huile de serpent, que tu trouveras attachée avec ce morceau de corde que
58 LA CÉLESTINE.
j'apportai de la campagne l’autre nuit, quand il pleuvait et faisait si obscur. Ouvre le coffre au linge, et à ta main droite tu trouveras un papier écrit avec du sang de chauve-souris, sous cette aile de dragon dont nous avons arraché les griffes hier. Prends garde de renver- ser l'eau de mai qu’on m'a donnée à faire.
Éuice. Mère, ce papier n’est pas où tu dis; tu n: sais jamais où tu serres tout cela.
CÉLEsTINE. Au nom de Dieu et de ma vieillesse, Elicie, ne me gronde pas et ne me maltraite pas ainsi; ne t'impatiente pas et ne fais pas la fière; Sempronio est là, et il aime mieux m'avoir pour conseillère que toi pour amoureuse, bien que tu l’aimes beaucoup. Entre dans la chambre aux ongents, tu le trouveras dans cette peau de chat noir où je t'ai fait mettre les yeux de la louve. Descends aussi le sang du bouc et un peu de la barbe que tu lui as coupée.
ÉLicre. Tiens, mère, voilà tout. Je remonte ; Sem- pronio, viens avec moi.
CéLEsTINE. Je te conjure, triste Pluton, seigneur des infernales profondeurs, empereur de la cour damnée, orgueilleux capitaine des anges déchus, maître des flammes sulfuriques qui s'échappent des gouffres de l'Etna, gouverneur et inspecteur des tourments, bour- reau des âmes pécheresses, directeur des trois Furies, Tisiphone, Mégère et Alecto, administrateur de toutes les noirceurs du royaume du Styx, des lagunes infer- nales et de l’inextricable Chaos, chef des Harpies ailées et de toute la compagnie des Hydres hideuses et ef- froyables; moi, Célestine, ta cliente la plus connue, je te conjure par la vertu et la force de ces lettres ver- meilles, par le sang de cet oiseau nocturne avec lequel elles sont tracées, par la gravité des mots et des signes écrits sur ce papier, par le venin de vipère qui com- pose cette huile et dont ce fil est enduit, viens sans retard, obéis à ma volonté, enveloppe-toi de ce fil, ne t'en sépare pas un moment, jusqu'à ce que Mélibée l’achète lorsque l’occasion sera favorable. Qu'elle soit
ACTE QUATRIÈME. 59
tellement fascinée par sa puissance, que plus ses yeux le verront, plus son cœur soit disposé à se rendre à ma demande. Pénètre-la du violent amour que ressent Calixte, de telle sorte que, dépouillant toute pudeur, elle s'abandonne à moi et me récompense de mes peines et de mes démarches. Cela fait, parle, ordonne, et je t'obéirai. Si tu ne te rends promptement à ma demande, je me déclarerai ton ennemie mortelle, je frapperai de lumière tes prisons tristes et obscures, je proclamerai hautement tes continuels mensonges, je poursuivrai partout ton horrible nom ; une fois encore je t'adjure et te conjure. J’ai confiance en mon im- mense pouvoir; je pars avec ce fil, persuadée que je te porte avec lui. |
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ACTE QUATRIÈME
ArGumenT : Célestine cause toute seule le long du chemin, jusqu’à son arrivée à la porte de Plebère, où elle trouve Lucrèce, la servante. Elle se met à discourir avec elle; Alisa, mère de Mélibée, les entend. En apprenant que Célestine est là, elle la fait entrer dans la maïson. Un messager vient demander Alisa; elle sort; Célestine reste avec Mélibée et lui découvre le motif de sa venue.
CÉLESTINE, LUCRÈÉCE, ALISA, MÉLIBÉE.
CéÉLesrTINE. Maintenant que je suis seule, je veux penser longuement à ce que Sempronio craignait de ma démarche : les choses qu'on n’examine pas suffi- samment, bien qu’elles arrivent quelquefois à bonne fin, ont plus souvent de mauvais résultats; c'est ainsi que le succès manque rarement à une spéculation bien dirigée. Je n’en ai pas parlé à Sempronio, mais il se pourrait bien que si on connaissait le but de ma visite à Mélibée, on me la fît payer d'une peine qui ne me coûterait pas moins que la vie, et si on voulait bien ne pas me tuer, on ne me ferait toujours pas grâce de
60. LA CÉLESTINE
quelque traitement igaominieux, tel que le fouet ou un voyage sur la couverture 4. Oh! qu'alors ces cent
à d'or me seraient amères! Malheureuse que je suis! dans quel piége me suis-je mise] j'ai voulu mon- trer du zèle et du dévouement, et je vais 12e donner en spectacle ! Que ferai-je, pauvre femme que je suis ? I ne m'est pas avantageux de retourner en arrière, tt la persévérance ne manque pas de dangers. Lrai-je ou m'en retournerai-je ? O dure et terrible perplexité ! je ne sais que choisir pour mieux faire. À oser ilya danger manifeste ; à reculer il y a perte évidente, Où ira le bœuf s’il ne travaille plus ? Sur chacun des deux chemins je découvre des fondrières profondes et daa- gereuses. Si je suis prise sur le fait, je ne manquerai pas sans aucun doute d’être tuée ou mitrée 50, Si je n'y vais pas, que dira Sempronio ? Que là sans doute se bor- naient toutes mes forces, mon savoir et mon courage, ma ruse et mes promesses, mon astuce etma sollicitude. Et son maître Calixte, que dira-t-il? que fera-t-il? que pensera-t-il ? Qu'il n’y a que fausseté dans mes engs- gements, que j'ai découvert le complot pour avoir plus de profit de l'autre côté, que je ne suis que ruse et malice. Ou bien, s’il ne lui vient pas une pensée aussi odieuse, il criera comme un fou, il me jettera au visage de violentes injures, il me reprochera tous les embar- ras dans lesquels l’aura mis mon indécision; il me dira : « Pourquoi, vieille putain, as-tu excité ma pas- sion avec tes promesses ? Fausse maquerelle, tu as des pieds pour tout le monde, tu n'as pour moi qu’une langue; pour tous tu as des œuvres, pour moi tu n'as que des paroles ; pour tous le remède, pour moi seul la peine; pour tous du zèle, pour moi seul de la non- chalance; tu trouves pour tous la tumière, ïl n'y « pour moi que ténèbres. Pourquoi, vieille traîtresse, es-tu venue t'offrir à moi? Tes offres m'ont donné de l'espoir, l'espoir a retardé ma mort, soutenu mon exis- tence ; je suis devenu heureux et gai; tes offres eont restées sans effet; la peine ne te manquera pas, ni à moi le sombre désespoir. » Hélas ! hélas ! le mal d'une pert, le mal d'autre part, des deux côtés la désolation.
ACTE QUATRIÈME. 61
Lorsqu'entre deux extrêmes il n’y a pas de milieu, il est du devoir de l’homme de choisir le plus sage. J'aime mieux offenser Plebère que fâcher Calixte. J'irai donc. Il y aurait pour moi plus de honte à passer pour lâche qu’il n’y aura de peine à accomplir avec audace ce que j'ai promis : jamais la fortune n’abandenne le courage. Je vois déjà sa porte; je me suis vueen de plus grands dangers. Du cœur, du cœur, Célestine, ne fai- blis pas; il y a toujours des gens disposés à intercéder en faveur des patients. Tous les augures se montrent favorables, ou je ne m'y connais pas, Sur quatre hommes quej'airencontrés, trois se nomment Jean, et
CS
deux sont cornards. La première parole que j'ai en-.
tendue dans la rue était une parole d'amour. Je n'ai pas fait un faux pas comme les autres fois. Î1 semble que les pierres s'écartent et me livrent passages; mes jupes ne m'arrêtent pas, je ne me sens pas de fatigue
en marchant. Tout le monde me salue; pas un chien. n’a aboyé après moi; je n’ai vu ni un oiseau noir, ni,
une grive, ni un corbeau, ni d’autresoiseaux sinistres;
et le mieux de tout cela, c'est que j’aperçois Lucrèce, :
la cousine d’Élicie, sur la porte de Mélibée. Elle ne me sera pas contraire,
LucrÈèce. Quelle est cette vieille qui vient en tor- tillant ?
Céiæzsrine. La paix soit dans cette maison 1
Lucaèce.Célestine, la mère, sois la bienvenue! Quel dieu t’amène dans ce quartier, que tu parcours si rarement Ÿ
Céesrine. Ma fille, mon amour, c'est le désir de vous voir toutes; je t'apporte des complimens d’Élicie, et je viens voir tes deux maîtresses, jeune et vieille, que je n'ai pas visitées depuis que j'ai changé de quartier.
Lucrèce. C'est pour cela seulement que tu es sortie de chez toi ? J'en suis surprise, ce n’est pas {à ton ha- bitude; tu n'as pas coutume de faire un pas sans qu’il doive te profiter.
62 LA CÉLESTINE.
CéLesTine. Quel profit vaut mieux, folle, qu’ac- complir ses désirs? Après cela, comme nous autres vieilles nous ne manquons jamais de besoins, moi surtout qui dois soutenir les filles d'autrui, je viens vendre un peu de fil.
Lucrèce. Ce que je dis vaut bien quelque chose; je suis dans mon bon sens, tu n’es pas femme à donner un œuf sans retirer un bœuf5!. Ma maîtresse, la vieille, fait de la toile, elle a besoin de fil, et toi, tu as besoin d’en vendre. Entre et attends ici, vous vous accorderez bientôt.
AuisA, survenant. Avec qui parles-tu, Lucrèce ?
Lucrèce. Madame, avec cette vieille à la balafre, qui demeurait ici à la Tannerie, sur la côte, près du fleuve.
AzisaA. Je ne la connais pas; si tu veux m'apprendre ce que j'ignore à l’aide de ce que je sais encore moins, c'est comme si tu prenais de l’eau avec un panier.
Lucrèce. Jésus! madame, cette vieille est plus connue que la rue. Je ne sais comment vous ne vous souvenez pas de cette femme qu’on mit au pilori comme sorcière, qui vendait les jeunes filles aux ab- bés 53 et démariait les gens mariés.
ALisA. Quel métier fait-elle? Peut-être ainsi m’en souvicndrai-je mieux.
Lucrèce. Madame, elle parfume des coiffes, fait du sublimé et compte une trentaine de métiers; elle se connaît beaucoup en herbes ; elle soigne les petits en- fants, et enfin on la nomme la vieille lapidaire.
ArisA. Tout cela ne me la fait pas connaître. Dis- moi son nom si tu le sais.
Lucrècs. Si je le sais, madame! Il n’y a enfant ni vieillard dans la ville entière qui ne le sache; pour- rais-je l’ignorer ?
ALisA. Alors pourquoi ne le dis-tu pas®
Lucrèce. J’ai honte.
AzisA. Allons donc, sotte, dis-le, ne m'impatiente pas par ces retards.
ACTE QUATRIÈME. 63
Lucrèce. Sauf votre respect, madame, son nom est Célestine.
ALtsa. Hi, hi, hi! la fièvre te tue si je puis m'em- pêcher de rire, en pensant à la haine que tu dois porter à cette vieille, puisque tu as honte de pro- noncer son nom! Maintenant je me souviens d'elle! Une bonne pièce! Ne m'en dis pas davantage. Elle vient sans doute me demander quelque chose; dis-lui de monter.
LucrÈèce. Monte, tante.
Cézesrins. Bonne dame, la paix de Dieu soit avec vous et avec votre noble fille ! Mes occupations et mes infirmités m'ont empêchée de visiter votre maison comme je l’aurais dû; mais Dieu connaît la pureté de mes entrailles, mon véritable amour; il sait que la distance des demeures ne chasse pas l'amour des cœurs. Ce que je désirais beaucoup, la nécessité me l’a fait faire. Avec mes chagrins et mes malheurs, il m'est survenu pénurie d'argent; je n’ai pas trouvé de meilleur remède que de vendre un peu de fil que j'avais préparé pour faire quelque tissu; j'ai su de votre servante que vous en aviez besoin. Bien que je sois pauvre (et non grâces à Dieu), le voici, disposez de lui et de moi.
AL1sA. Honorable voisine, tes raisonnements et ton offre me donnent compassion; j’aimerais mieux pou- voir satisfaire à tes besoins que te priver de ta toile. J'accepte ceque tu me proposes; si ce fil estbon, il te sera bien payé.
CéLesTiwe. Bon, madame! Telles soient ma vie et ma vieillesse, telles soient la vie et la vieillesse de quiconque voudra bien me croire! 1lest fin comme le poil de la tête, fort comme une corde de guitare, blanc comme un flocon de neige. Ces doigts l'ont dé- vidé et arrangé tout entier. Le voici en petits éche- veaux, et aussi bien cette âme pécheresse puisse-t-elle être reçue en grâce, comme on m'en donnait hier trois écus de l’once!
LA CÉLssTINE. 7
64 LA CÉLESTINE.
Aurisa. Mélibée, ma fille, retiens cette brave femme avectoi; il est grand temps que j'aille visiter ma sœur, la femme de Cremès, que je n’ai pas vue de- puis hjer soir; son page est venu me chercher ; son mal s'est accru depuis un instant.
CéLesrixs, à part. Voilà le diable qui prend le bon moment et qui augmente le mal de Pautre. Allons, brave ami, tiens bon, il est temps; courage, ne la quitte pas, emporte-la-moi où je voudrais bien.
ALisa. Que dis-tu, amie
CécesTine, Madame, maudit soit le diable et mon péché de ce que le mal de votre sœur augmente dans un tel moment! Le temps va nous manquer pour traiter notre affaire. Quel est donc ce mal ?
Auisa. Une douleur au côté, telle que, selon ce que dit le garçon qui était là, je crains qu’elle ne soit mor- telle. Prie Dieu, ma voisine, par amour pour moi, pense à elle dans tes prières.
CÉLESTINE. Je vous le promets, madame. En sortant d’ici, je vais aller dans les monastères où j'ai des moi- nes à ma dévotion et je les chargerai de la mission que vous me donnez. De plus, avant mon déjeuner, je ferai quatre fois le tour de mon chapelet.
ALi84. Vois, Mélibée ; Çontente la voisine pour ce qu’il sera raisonnable de lui donner de son fil. Et toi, mère, pardonne-moi; Un autre jour nous nous verrons plus longtemps. (Elle sort.)
CéLesrinx. Madame, où il n'y a pas d'offense, il n’est pas besoin de pardon. Dieu vous soit favorable, car vous me laissez en bonne compagnie. Que le Sei- gneur. lui conserve longtemps sa noble jeunesse etsa gracieuse beauté, c'est le temps des plaisirs et des jouissances, et en vérité la vieillesse n’est que l'hôtel- lerie des infirmités, l'auberge des soucis, l’amie des querelles, uns continuelle angoisse, une plaie incura- ble, une tache pour le passé, une peine pour le pré- sent, une triste inquiétude pour l'avenir, elle est
ACTE QUATRIÈME, 65
voisine de la mort, c'est une baraque mal couverte dans laquelle il pleut de toutes parts, une baguette d’osier qui se courbe sous le moindre poids.
MérrBée. Pourquoi dis-tu, mère, tant de mal de ce que tout le monde désire ou recherche avec tant d’'impatience ?
CÉLESTINE. Ceux-là désirent le mal, ceux-là recher- chent la peine; ils veulent arriver à la vierllesse parce qu’on vit en y arrivant; vivre est une douce chose et on vieilliten vivant. C’est ainsi que l'enfant désire être jeune homme, que le jeune homme veut être vieux, et que le vieillard veut vieHhir encore plus, bien qu'avec douleur. Tout pour vivre, car on dit: « La poule ne demande qu'à vivre avec sa pépie. » Mais qui pourra vous conter, madame, les inconvénients de la vieillesse, ses malheurs, ses fatigues, ses inquiétudes, ses infirmités, son froid, sa chaleur, son mécontente- ment, ses soucis ? Puis les rides du visage, la chute des cheveux et leur changement de couleur, la faiblesse de l’ouie et de la vue, les yeux qui se renfoncent, la bouche qui se resserre, les dents qui tombent, les forces qui s'en vont, cette démarche hésitante, cette lenteur pour manger? Hélas! hélas! madame, si avec cela vient la pauvreté, vous verrez se taire toutes les autres peines. Quand ily & beaucoup d’appétit, il n’y a pas de provisions; je n’ai jamais ressenti pire indi- gestion que celle que causela faim 54.
Mécimée. Je vois bien que tu parles de la foire se- lon que tu t'y trouves, mais probablement les riches diront une autre chanson.
Cécesriw. Madame ma fille, à chaque bout de champ, il y « trois lieues de cruelle lassitude. Les ri- ches voient s'en aller la joie et le repos par d'autres conduits souterrains que personne ne devine, car la maçonnerie qui les recouvre est une masse de flatte- ries et de faussetés.Celui-là est riche qui est bien avec Dieu ; c'est une chose plus sûre d’être déprécié que craint; le pauvre dort d’un meilleur sommeil que
66 LA CÉLESTINE,
celui qui doit garder avec une continuelle inquiétude ce qu'il a gagné par son travail, ce qu’il perdrait avec douleur. Mon ami ne sera pas dissimulé, celui du ri- che le sera. Je suis aimée pour moi, le riche pour ses biens ; jamais il n'entend la vérité, tous lui disent des flatteries selon sa fantaisie, tous lui portent envie. Vous trouverez à peine un riche qui n’avoue qu'il se trouverait mieux dans la médiocrité ou dans une hon- nête pauvreté 55. Les richesses ne rendent pas riche, mais occupé; elles ne rendent pas maître, mais major- dome; il y a plus de gens possédés par les richesses qu'il n'y en «a qui les possèdent 56. Elles ont donné la mort à un grand nombre; à tous elles ôtent le plaisir; aucune chose n'est plus contraire aux bonnes mœurs. N’avez-vous pas entendu dire : « Ces hommes riches et puissants ont longtemps dormi, et quand ils se sont réveillé, ils n’ont plus rien trouvé dans leurs mains? » Chaque riche a une douzaine de fils et de petits-fils qui ne font pas d'autre prière que de conjurer Dieu de l'enlever d'au milieu d’eux, qui ne voient jamais venir assez tôt l'heure de le déposer dans la terre, de s’em- parer de ses biens et de lui donner à peu de frais son éternelle demeure.
Méuisée. Mère, tu sembles bien regretter l'âge que tu as perdu ; voudrais-tu donc recommencer ?
CéLesrine. Il serait bien fou le voyageur qui, fatigué de son chemin, voudrait recommencer la journée pour revenir au lieu où il se trouve. Toutes les choses dont la possession n'est pas agréable, il vaut mieux les tenir que les attendre, car plus la fin s'approche, plus on s'éloigne du commencement. Il n’est rien de plus agréable que l’hôtellerie à l'homme bien fatigué; aussi, quoique la jeunesse soit un joyeux temps, le véritable vieillard ne la désire pas; celui qui manque de raison et de tête n’aime jamais autre chose que ce qu'il a perdu.
MéLiBée. Quand ce ne serait que pour vivre plus longtemps, il est bon de désirer ce que je dis. :
ACTE QUATRIÈME. 67
CéLesrine. L'agneau s’en va aussi vite que le mou- ton. Nul n’est si vieux qu'il ne puisse vivre encore une année, nul n’est si jeune qu'il ne puisse mourir aujourd’hui. En cela, vous avez peu d'avantages sur nous.
Mérimée. Tu me surprends avec-tout ce que tu m'as dit; tes raisonnements me font penser que j'ai dû te voir en d’autres temps. Dis-moi, mère, es-tu cette Célestine qui demeurait aux Tanueries, près de la ri- vière?
CécesrTine. Tant qu'il plaira à Dieu.
Mécmée. Tu es devenue vieille; on a bien raison de dire que les jours ne s’en vont pas en vain. En vé- rité, je ne t'aurais pas reconnue sans ce petit signe que tu as sur la figure. Je m'’imaginais que tu étais belle ; tu es tout autre, tu es bien changée,
Lucrèce. Hi, hi, hi! Il est bien changé, le diable; elle était belle, oui, avec ce Dieu vous garde 57 qui lui traverse le visage.
MéuiBér. Que dis-tu, folle? De qui parles-tu? De quoi ris-tu?
Lucrèce. De ce que vous ne reconnaissiez pas la mère Célestine.
CéLesTine. Madame, empêchez le temps de marcher et je saurai bien m'empêcher de changer. N'avez-vous pas lu cette sentence : « Le jour viendra où tu ne te reconnaîtras plus dans ton miroir? »s Mais aussi j'ai grisonné avant l'heure et je parais le double de mon âge ; aussi vrai que je suis pécheresse et que votre corps est gracieux, je suis la plus jeune de quatre filles que ma mère mit au monde. Voyez que je ne suis pas aussi vieille qu’on le croit.
Méuinée. Amie Célestine, je me réjouis beaucoup de t'avoir vue et d’avoir fait connaissance avec toi ; tes raisonnements m'ont fait grand plaisir. Prends ton argent et va avec Dieu ; il me semble que tu ne dois pas encore avoir mangé,
68 LA CÉLESTINE.
CéLæsrine. O image angélique, 6 perle précieuse, comme vous parlez! Je me sens toute joyeuse de vous entendre. Ne savez-vous pas que la bouche de Dieu a dit au tentateur infernal : « Nous ne vivrons pas que de pain? En vérité, ce n’est pas seulement la nourriture qui soutient, moi, surtout, qui passe quelquefois un et deux jours à jeun, à négocier les affaires des autres; je ne sais pas autre chose que faire mon salut à l’aide des gens de bien et mourir pour eux. J’ai toujours mieux aimé travailler en servant les autres que jouir en ne contentantque moi. Or, si vous me le permettez, je vous dirai la cause et le but de ma venue, qui sont autres que ce que vous avez entendu jusqu'à ce moment, et ‘tels que nous y perdrions tous si je m'en allais sans vous les faire connaître.
Mézinée. Parle, mère, dis-moi tous tes besoins ; si je puis y remédier, je le ferai de bon gré en souvenir de notre vieille connaissance et de notre voisinage. Le voisinage oblige aux bons services.
Céresrins. Mes besoins, madame? Ce sont plutôt ceux des autres, comme je vous l'ai dit. Les miens restent en dedans de ma porte sans que la terre les sente. Je mange quand je puis, je bois quand j'ai de quoi; avec ma pauvreté, jamais, grâce à Dieu, il ne m'a manqué un blanc pour du pain et quatre pour du vin, depuis que je suis veuve; car avant je ne me don- nais pas la peine de le chercher; il y avait toujours un ._ sac à vin au logis, toujours une outre pleine et une autre vide, Jamais je ne me suis couchée sans prendre une rôtie dans du vin et deux douzaines de gorgées après chaque bouchée pour calmer mes douleurs d'en- trailles. À présent, comme je suis seule maîtresse, on me l’apporte (mauvais sort) dans un petit pot qui ne tient pas deux mesures 58; six fois le jour, pour mon malheur, je suis obligée d'aller, avec mes cheveux blancs sur les épaules, le remplir à la taverne. Mais que je ne meure pas de ma belle mort avant d’avoir vu une outre ou une belle et bonne cruche en dedans de
ACTE QUATRIÉME. 69
ma porte: sur mon âmé, il n’y à pas de meilleure provision, ét, comme on dit, Bôoh vin et bon pain en- tretiennent le chémin. Où il n’ÿ a p4s d'homme, on manque de tout ce qui est bien; malade est le fuseau s’iln’ÿ a pas de barbe en haut. Tout cela m'eët venu, madame, à propos de ce que je disais dés beéoihs des autres et on dés miens. |
Mécisér. Demande ce que tu voudras et pour qui que ce soit.
CÉLEsTINE. Gracieuse et noble demoiselle, votre douce parole et votre riante figure, jointes à la bien- veillante libéralité que vous témoignez à cette pauvre vieille, lui donnent le courage de tout vous dire. Je quitte un malade qui est à deux doigts de la mort; il est persuadé qu'une seule parole sortie de votre no- ble bouche et que j'emporterai dans mon sein pourra le guérir, tant il a de dévotion en votre bonté.
MÉLIBÉE. Honorable vieille, je ne puis te compren- dre, si tu ne m'expliques pas mieux ta demande. D'un côté tu me fatigues et m'ennuies, de l’autre tu excites ma compassion. Je ne puis te donner une réponse convenable, car j’ai à peine compris ce que tu m'as dit. Je m’estime heureuse si ma parole peut être utile à la santé de quelque chrétien, Faire le bien, c’est ressembler à Dieu; bien plus, le bienfait revient à son auteur quand il s’adresse à une personne qui le mé. rite. Quiconque peut guérir celui qui souffre est cou- pable de sa mort s’il ne le tente pas. Continue donc, et parle sans embarras ni crainte.
CÉLESTINE. J'ai perdu toute crainte, madamié, en voyant votre beauté, et je ne puis croire que Dieu ait fait des traits plus parfaits, plus beaux et plus gra- cieux que d’autres, si ce n’est pour y réunir toutes les vertus, la miséricorde et la compassion, pour en faire les ministres de ses faveurs et de ses bienfaits, et tout cela se trouve en vous. Or,comme nous sommes tous nés pour mourir, on ne peut pas dire qu’il jouit de la vie celui-là qui est né pour lui seul, car c’est être
70 LA CÉLESTINE.
semblable aux brutes 5. Parmi les brutes, cependant, il en est qui ont bon cœur, comme la licorrie, qui, dit- on, se prosterne devant les damoiselles. Voyez le chien avec toute son impétuosité et sa bravoure; quand il veut mordre, si on se jette à terre devant lui, il ne fait point de mal par pitié. Parmi les oiseaux : le coq ne mange rien sans appeler les poules et sans partager avec elles; le pélican déchire sa poitrine pour nourrir ses enfants avec ses entrailles; les cigognes soignent leurs pères dans leur nid aussi longtemps que ceux-ci les y ont nourries quand elles étaient peti- tes. Puisque la nature a donné tant d'intelligence aux animaux et aux oiseaux, pourquoi nous autres hom- mes serions-nous plus cruels? Pourquoi ne prête- rions-nous pas secours à notre prochain par nous- mêmes ou par les biens dont nous pouvons disposer, surtout quand il est affecté d'infirmités secrètes, telles que la cause du mal est venue du lieu où se trouve le remède?
MéztBée. Pour Dieu, sans plus tarder, dis-moi quel est ce malade qui souffre un mal si cruel que maladie et remède proviennent d’une même source.
CéLesrTINE. Vous devez avoir entendu parler, ma- dame, d’un jeune cavalier de cette ville, gentilhomme, de noble naissance, qu’on appelle Calixte ?
Mézraés. Bien, bien, bien. Bonne vieille, ne m’en dis pas davantage, ne va pas plus loin. Est-ce là le malade pour lequel tu fais tant de détours ? Est-ce à cause de lui que tu viens ici au-devant de ta mort? Est-ce pour lui que tu as fait tant de pas damnables, honteuse femme, vieille barbue ? Voyons, qu’éprouve donc ce perdu pour que tu sois venue si à la hâte? Il est fou, sans doute ! En vérité, si je n'eusse été pré- venue sur le compte de cet extravagant, avec quelles paroles tu pénétrais jusqu'à moi! On n’a pas tort de dire que le membre le plus nuisible d’un méchant homme ou d'une femme, c’est la langue ©. Puisses-tu être brûlée vive, entremetteuse, traîtresse, sorcière,
ACTE QUATRIÈME. 71
ennemie de l’honnêteté, cause de mille fautes secrètes! Jésus ! Jésus! Lucrèce, emmène-la de devant moi; je me meurs ; il ne me reste pas une goutte de sangdans les veines. Quiconque écoute de semblables femmes mérite bien ce qui m'arrive et plus encore. En vé- rité, si je ne craignais pour mpn honneur, si je n'avais pitié de rendre publique f'effronterie de cette auda- cieuse, je ferais en sorte, maudite, que tes discours et ta vie finissent en même temps.
CéLesTiNeE, à part. Mon malheur m'a conduite i ici si ma conjuration ne réussit pas. Hélas! il n’est que trop vrai, frère diable, tout est perdu.
MéiBée. Parles-tu encore entre tes dents devant moi pour accroître ma colère et doubler ta peine? Voudrais-tu sacrifier mon honneur pour donner la vie à un fou; me laisser triste pour lui porter Ia joie? Veux-tu donc tirer profit de ma perte et demander récompense pour ma faute ; perdre et détruire la mai- son et l’honneur de mon père pour enrichir une vieille damnée comme toi ? Penses-tu que je n’aie pascompris ton but et deviné ton maudit message ? Maïs je te cer- tifie que les étrennes que tu trouveras ici t'empêche- ront de plus offenser Dieu, car elles mettront fin à tes jours. Réponds, traîtresse, comment as-tu osé tant faire ?
CÉLEsTINE. La crainte que vous m’inspirez, madame, empêche ma justification. Mon innocence me donne du courage, mais je suis troublée de vous voir irritée, et ce dont je souffre le plus, ce qui me fait le plus de peine, c’est de recevoir votre colère sans qu’il y ait au- cun motif. Pour Dieu! madame, laissez-moi terminer ce que j'ai commencé à vous dire, il me sera facile de justifier mes paroles et de m'épargner toute accusation de votre part. Vous verrez que tout ce que j'ai fait était pour le service de Dieu, plutôt que pour une dé- marche déshonnête; plutôt pour donner la santé au malade, que pour perdre la réputation du médecin. Si j'avais cru, madame, que vous dussiez concevoir augsi
72 LA CÉLESTINE.
légèrement, d’après ce qui s’est passé, de pernicieux soupçons, votre permission n’eût pas suffi pour me donner l’audace de parler de quelque chose qui eût trait à Calixte ou à un autre homme.
Mérimée. Jésus! que je n'entende pas davantage le nom de ce fou, de ce säuteur de murailles, de ce fan- tômede nuit,long comme une cigogne, de cette figure de paravent mal peinte, sinon je tombe morte à l’ins- tant. C’est lui quime rencontra l'autre jour et se mit à me dire des sornettes en se donnant des airs de ga- lant. Tu lui diras, bonne vieille, qu'il a eu un grand tort s’il s'est cru maître du champ de bataille, parce que je me suis amusée à écouter ses sottises plutôt que. de le faire repentir de sa faute; j'ai mieux aimé le tenir pour fou que publier son audace. Conseille- lui de renoncer à ses projets, ce sera acte de prudence, sinon il se pourrait qu'il n’eût pas acheté parole si chère en sa.vie. Sache qu’il n’y a de vaincu que celui qui croit l’être. Il ne perdit pas son arrogance, mais je conservai ma fierté. C’est le propre des fous que de juger les autres d’après eux-mêmes. Va, re- tourne-t'en avec la mission qu’il t'a donnée, tu n'auras de moi aucune réponse, ne l’attends pas; il est inutile de prier qui ne peut avoir de miséricorde. Et remercie Dieu si tu sors d’ici aussi Jibre. On m'avait bien dit qui tu étais, on m'avait avertie de tes qualités, maisje ne te connaissais pas encore.
CéÉLESTINE, à part. Troie était plus forte ; j'en ai ap- privoisé de plus sauvages; aucune tempête ne dure longtemps.
MéLiBéÉEe, Que dis-tu, ennemie? Parle de manière que je puisse t'entendre. As-tu quélque excuse à don-
ner à ma colère? Peux-tu justifier ta faute ét toh au- dace?
CéLxsrine. Tant éue dutera votre colère, ma justi- fication sera impossible; vous êtes bien rigoutéüée; mais je n’en suis pas étonnée, il faut au jeune sang peu de chaleur pour bouillir,
ACTE QUATRIÈME. 73
Mfuteés, Peu de chaleur! Tu peux bien dire peu, puisque tu vis et puisque j’en suis encore à me plaindre de ton effronterie! Quelle parole pouvais-tu me de- mander en faveur de cet homme, dont mon honneur ne fût point blessé? Réponds, puisque tu dis que tu n'as point fini, et peut-être payeras-tu encore le passé.
CéLEsTINE. Madame, cette parole était une prière à
sainte Apolline, fort efficace pour le mal de dents, et | qu'on lui a dit que vous saviez 61; le secours que j’im-
plorais de vous, c'était votre ceinture, qui a touché, dit-on, les reliques qui sont à Rome et à Jérusalem. Le cavalier dont je vous parle souffre bien vivement de ce mal. C’est pour cela que je suis venue; mais puisque ce que je vous ai dit a donné lieu à la cruelle réponse que vous m'avez faite, qu’il supporte sa dou- leur en punition d’avoir choisi une messagère aussi malheureuse: et s’il me faut perdre confiance en votre grande bonté, je ne trouverai plus d’eau si j'en vais chercher à la mer. Mais vous savez, madame, que le plaisir de la vengeance ne dure qu’un instant, et la satisfaction que procure un bienfait dure toujouts.
MéuiBée. Si tu ne voulais que cela, pourquoi ne me l’as-tu pas dit de suite? Pourquoi donc avoir em- ployé tant de paroles et tant de détours?
CécesrTine. Madame, parce que l’innocence du motif qui me conduisait me fit croire que, quelle que fût ma manière de l'exposer, on ne pourrait pas en penser mal; si j'ai manqué au préambule nécessaire, c’est parce que la vérité n’a pas besoin d'employer beau- coup de couleurs. La compassion que m'inspirait sa douleur, la confiance que j'avais en votre bonté, arré- tèrent dans ma bouche, dès le principe, l'expression de la cause; et comme vous savez, madame, que la dou- leur trouble, que le trouble fait hésiter la langue, que la langue obéit toujours à la pensée, pour Dieu! ne me faites pas de reproches. Si ce cavalier a commis une faute, qu’elle ne me soit pas imputée, car je n'ai
74 LA CÉLESTINE.
pas d'autre tort que d’être la messagère du coupable 68. Ne brisez pas la corde par son point le plus fin, ne faites pas comme l'araignée, qui n'emploie sa force que contre les faibles insectes; que les justes ne payent pas pour les pécheurs. Imitez la divine justice, qui dit: « Le châtiment pour l’âme qui a péché; » imitez la justice humaine, qui ne condamne jamais le père pour le délit du fils, ni le fils pour la faute du père. Il n’est pas raisonnable, madame, que l'audace de ce seigneur soit cause de ma perte; bien qu’en raison de ses mérites, il m'importerait peu qu'il fût le coupable et moi la condamnée. Ma mission ici-bas n’est autre que de servir mes semblables : c’est de cela que je vis, c’est cela qui me soutient. Ma volonté n’a jamais été d’irriter les uns pour plaire aux autres, bien qu’en mon absence on vous ait dit tout autre chose de moi. Enfin, madame, le souffle du vulgaire ne peut ternir la vérité. Je suis seule pour l'honorable métier que je fais; il est dans toute la ville peu de personnes que j'aie mécontentées; ceux qui me demandent quelque chose sont toujours satisfaits ; je suis active autant que si j'avais vingt pieds et autant de mains.
Mézipée. Je ne m'étonne pas si on dit qu’un seul maître en vices suffit pour corrompre un grand peu- ple 3. En vérité, on m'a fait de toi et de tes fausses ruses tant et de telles louanges, que je ne sais si je dois croire que tu me demandes réellement cette prière.
CéLEsTINE. Puissé-je ne jamais la réciter! Dieu veuille ne jamais m'exaucer si tous les tourments du monde me font avouer un autre motif!
Méumée. Ma colère de tout à l’heure m'empêche de rire de cette manière de te justifier ; je sais bien que ni promesses ni tourments ne te feront dire la vérité, tu ne le peux pas.
CéLEsTINE. Vous êtes maîtresse de moi, je dois me taire, je dois vous servir; faites de moi ce que vous voudrez, vos méchantes paroles me seront la vigile d’une robe 64,
ACTE QUATRIÈME. 75
Mérimée. Tu Pas bien méritée!
CéLesrine. Si je ne l'ai pas gagnée avec la langue, je ne lai pas perdue par l'intention.
MéuiBée. Tu protestes tant de ton ignorance, que je finirai par y croire. Je veux donc suspendre ma sen- tence sur ta douteuse justification et ne pas juger ta demande d’après uneinterprétation peut-être hasardée. Ne t'étonne pas de la colère que j'éprouvais tout à l'heure, car de deux circonstances qui se sont rencon- trées dans ce que tu m'as dit, une seule suffisait pour m'ôter le bon sens. Tu me nommes ce cavalier qui eut l’audace de m’adresser la parole, tu me demandes un mot en sa faveur sans me donner d’autre raison; - que pouvais-je penser, sinon que C'était une attaque faite à mon honneur? Mais puisqu’un bon motif a causé tout cela, je te pardonne ce qui s’est passé; mon cœur est en quelque sorte soulagé de voir que ce qu’on réclame de lui est œuvre pie et sainte, car c'en est une que de guérir les gens malades et sout-
frants.
CéLesTine. Et un tel malade, madame. Pour Dieu ! si vous le connaïssiez bien, vous ne le jugeriez pas comme vous me l’avez montré dans votre colère. Sur Dieu et sur mon âme, il n’a pas de fiel, mais bien deux mille qualités; généreux comme Alexandre, brave comme Hector, majestueux comme’un roi; gra- cieux, gai; jamais il n'engendre de tristesse; il est de noble sang, comme vous savez; grand jouteur; armé, on le prendrait pour un saint Georges; Hercule n'avait pas plus de force et de courage; il faudrait une autre langue pour dépeindre sa tenue, son visage, sa grâce, sa tournure; tout cela réuni le fait ressembler à un ange du ciel. Je suis persuadée que le beau Narcisse, qui devint amoureux de lui-même quand il se vit dans l’eau de la fontaine, n’était pas aussi bien. Maintenant, madame, il souffre d’affreux tourments pour une seule dent de laquelle il se plaint sans cesse,
Méuisée. Et combien y a-t-il..….?
76 LA CÉLESTINE.
CéLesrine. Il peut avoir, madame, vingt-trois ans; ‘devant vous est Célestine, qui l’a vu naître et le reçut aux pieds de sa mère.
Méuisér. Je ne te demande pas cela, je n'ai pas besoin de savoir son âge, mais combien il y a de temps qu'il souffre de ce mal?
CéLesTine. Madame, il y a huit jours, autant que j'ai pu le savoir; on croirait qu’il y a un an, tant il est changé. Le plus grand remède qu’il emploie est de prendre une guitare et de chanter des romances telle- ment pitoyables que je ne crois pas qu'elles soient autres que celles que composa Adrien, cet empereur grand musicien, sur le départ de l'âme et sur la fer- meté à l'approche de la mort. Quoique je me connaisse peu en musique, il semble qu'il fasse parler cette
itare. S'il se met à chanter, les oiseaux éprouvent à l'entendre plus de plaisir que n’en a jamais produit cet Amphion, duquel on disait que ses chants faisaient mouvoir les pierres et les arbres. On n’aurait pas fait de tels éloges d'Orphée, si le cavalier dont je vous parle eût vécu dans le même temps. Voyez, madame, si une pauvre vieille comme moi serait heureuse de rendre la vie à un homme qui réunit tant de qualités. Aucune femme nele voit qu'elle ne loue Dieu de l’avoir fait ainsi; et s’il lui parle, elle n’est plus maîtresse d'elle-même, c'est lui qui ordonne. Et puisque je conserve tant de raison, jugez, madame, que mon but était bon, que mes démarches étaient pures, louables et à l’abri de tout soupçon.
MéLimée. Que je suis peinée de mon peu de patience! Il n’avait aucune mauvaise intention, tu étais inno- cente, et vous avez souffert tous deux des ridicules fureurs de ma langue irritée. Mais je trouve l’excuse de ma faute dans tes longs discours, qui avaient excité mes soupçons. En payement de ce que tu as souffert, je veux t'accorder ta demande et te donner dès à pré- sent ma ceinture, et comme je n'aurai pas le temps d'écrire la prière avant l’arrivée de ma mère, si la
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ceinture ne suffit pas, tu reviendras demain la cher- cher secrètement.
Lucaëces, à part. Mon Dieu! ma maîtresse est per- due. Elle veut que Célestine vienne en secret. Et y a fraude, elle veut lui donner plus qu’elle ne dit.
MéLiBée. Que dis-tu, Lucrèçce ?
LucrÈèce. Madame, je vous dis que vous avez assez causé, il est tard.
Mézuwfe. Eh bien! mère, ne dis pas à ce cawalier ce qui s’est passé, afin qu’il ne me tienne pas pour cruelle, violente et malhonnète.
Lucrèce, à part. Je ne mens pas, cela va mal.
CÉLESTINE. Je suis surprise, dame Mélibée, que vous doutiez de ma discrétion. Ne craïignez pas, je sais tout souffrir et tout cacher ; mais je vois bien que votre esprit soupçonneux n'a fait que très-peu de cas de mes paroles. Je m'en vais avec votre ceinture, et si joyeuse, que je me figure que son cœur lui dit déjà la grâce que vous nous faites, et que je vais le trouver soulagé.
MÉLIBÉÉ. Je ferai davantage pour ton malade, s’il est nécessaire, en retour de ce que je t'ai fait souffrir.
CéLesring, à part. Il en faudra bien plus, tu le feras, et nous ne t'en saurons pas gré.
Mézinée. Que parles-tu, mère, de savoir gré?
CÉLESTINE. Je dis, madame, que nous vous en saurons gré, que nous sommes à vos ordres, que nous vous sommes tous obligés,que plus le payement est certain, plus on tient à le faire.
LucrÈce. Explique-moi ces paroles.
CéLesrinEe. Ma fille Lucrèce, voici : tu viendras chez moi et je te donnerai une lessive avec laquelle tu rendras ces cheveux plus blonds que l'or. Ne le dis pas à ta maîtresse. Je te donnerai de plus une poudre pour te chasser cette odeur de la bouche qui
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se fait sentir un peu; dans tout le royaume il n'y en a pas un autre que moi qui sache la faire : il n’y a rien de plus désagréable que ce défaut chez les femmes.
Lucrècx. Oh! Dieu te donne une bonne vieil- lesse ! j'avais plus grand besoin de tout cela que de manger,
CéLesTiNe. Alors pourquoi murmures-tu contre moi, petite folle ? Tais-toi, tu ne sais pas si tu n’au- ras pas besoin de moi pour quelque chose de plus important. N’excite pas la colère de ta maîtresse plus qu’elle ne l’a été, laisse-moi aller en paix.
Mérisés, Que lui dis-tu, mère? CéLesTine. Madame, nous nous entendons.
Mérimée. Dis-le-moi, car je me fâche quand on dit devant moi quelque chose que je ne puis en- tendre.
CÉLESTINE. Je lui dis, madame, de vous faire res- souvenir de la prière pour que vous la lui fassiez écrire, et de prendre modèle sur moi pour supporter votre colère; je me suis conformée à ce qu’on dit: « Il faut s'éloigner pour un instant de l’hommeirrité, pour toujours de l'ennemi, » Vous, madame, vous aviez de la colère parce que vous doutiez de mes paroles, mais non pas de l’inimitié; et lors même qu'elles eussent été ce que vous pensiez, elles n'eus- sent pas pour cela été blämables; chaque jour il y a des hommes affligés par des femmes et des femmes affligées par des hommes. C’est l’œuvre de la nature, Dieu commande à la nature, or Dieu n'a jamais fait de mal. Ainsi ma demande, quelle qu'elle fût, était louable en elle-même, puisqu'elle procédait de cette source ; je n’ai donc aucun reproche à me faire. Je vous dirais bien d’autres raisons là-dessus, mais la prolixité fatigue celui qui écoute et fait tort à celui qui parle.
MéLisée. Tu as agi avec tact en toutes choses, aussi
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bien en parlant peu quand j'étais fâchée, qu’en pre- nant patience.
CÉLESTINE. Madame, je vous ai soufferte avec crainte, parce que vous vous fâchiez avec raison. La colère est comme la foudreet ne dure pas davantage; c'est pour cela que j'ai courbé la tête devant vos cruelles paroles, jusqu’à ce que la provision en fût épuisée.
Mérmée. Ce cavalier te doit être bien recon- naissant. |
CÉLESTINE, Madame, il mérite plus encore ; et si j'ai obtenu quelque chose pour lui par mes prières, je le rends malheureux par mon retard. Je vais vers lui, si vous le permettez,
MéutBée. Si tu me l'avais demandé plus tôt, tu l'aurais obtenu pius facilement. Va, avec Dieu ! ton message ne m'a.apporté aucun profit, ton départ ne peut me causer aucun tort,
ACTE CINQUIÈME
AxGuMENT : Célestine, après avoir quitté Mélibée, s’en re- tourne en parlant seule entre ses dents. Arrivée chez elle, elle y trouve Sempronio, qui l’attendait. Tous deux s’en vont en causant jusqu'à la maison de Calixte; Parmeno les aperçoit, en avertit son maître, qui lui brdonne de leur ouvrir la porte.
CÉLESTINE, SEMPRONIO, PARMENO, CALIXTE.
CéLesrine. O cruelle inquiétude! 6 sage audace! ô merveilleuse patience! combien j'étais près de la mort si mon adresse extrême n'avait prudemment dirigé ma demande! O menaces de la vertueuse damoiselle! 6 jeune fille colère! 6 démon que j'ai conjuré! comme tu m'as bien tenu parole pour tout
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80 LA CÉLESTINE.
ce que je t'ai demandé ! je te suis reconnaissante. Tu as su apprivoiser cette cruelle femme, tu as su éloi- gner sa mère et me donner ainsi tout le temps néces- saire pour m'expliquer. O vieille Célestine! es-tu contente? Heureux commencement est La moitié de l'œuvre! Divine huile de serpent! bienheureux fl blanc! comme vous avez bien agi en ma faveur! Oh! j'aurais brisé tous mes charmes faits et à faire, je n'aurais jamais voulu croire ni aux herbes, ni aux pierres, nj aux paroles. Réjouis-toi, vieille! tu gagne- ras plus à cette affaire qu’en restaurant quinze virgi- nités. © maudits jupons! que vous êtes longs et gênants ! comme vous m'empêchez d'arriver aussitôt que je voudrais au lieu où je dois déposer mes nou- vellesi O fortune! combien tu es favorable aux auda- cieux et contraire aux gens:timides! Le lâche qui s'enfuit n’évite pas la mort. Oh! combien de femmes auraient failli dans l'entreprise qui vient de me