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PUBLIÉ PAR CHARPENTIER, ÉDITEUR

AVEC LE CONCOURS DIS PRINClPAnX iCSITAUIS -

TOME SIXIÈME

PARIS

CHARPENTIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR

28, QUAI DE L'ÉCOLE

1859

' RifcerTe de tooi droits

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UN ANGE DE CHARITÉ

COMÉDIE EN TROIS ACTES, EN YEBS

PAR ERNEST SERRET

aEPRÉSEKTÉE POUR LA PREMIÈRE FOIS A PARIS SUR LE THÉÂTRE DU GYMNASE

LE 29 AOUT 1859.

A JtfOiV BMU-FBJÏRE TffJÎODOBJB fAFEROr.

{La 9eène se poite à Paris , nos jifurs , dans Vhôtel de madame de Varemne. )

Sdoa él^ant : portes an fond, fenêtre et Beerétaire à ganche, cbeminée à droite, canapés, ete. Gué- ridon à droite. Table vers le milieu à droite; petit meuble à outrage près du canapé à gaoehe.

PERSONNAGKS. AGTBIttS.

BUROZIAU, ancien notaire MH. Lxsobvb.

PILOIS , son beau-frère. Blâisot.

. GEORGE DE BIRAN DuvwHnré.

EDMOND DALBERT Lcoobt.

BBAODOIN DE GARDANE PaiaxoN.

ITAN DE PRÉVERT LiBéRit.

ANDRÉ, domestique FmAHciSQUa.

PAUUNEDB YARENNE, jeune Tcuve M"«* Maaqubt.

MADAME DE BBITE, sceur de George. . . ^ . . Bloch.

IRÈNE, fille de Pilois LAmaar.

ÉMUE, enfant de six ans, fils de madame de Varenne. La petite Claba.

ACTE PREMIER.

SCÈNE PREMIÈRE.

EMILE, ANDRÉ.

EMILE (mettant André en faction). Attends, ne bouge pas, tu fais la sentinelle ; Moi je sois l'ennemi qui prend la citadelle.

▲NDRÉ.

ds avec toot cela je ne puis travailler,

6 UN ANGE DE CHARITÉ.

Mon salon n'est pas fait.

ÉHILE.

Je vais te mitrailler. ANDRÉ (derrière le eanipé à gauche). Mais on me grondera.

EXILE Qui lançant des coussin^ Tiens, tiens I

ANDRÉ.

Je vous propose La paix. Ah! vous allez me casser quelque chose, Monsieur Emile !

EMILE (montant sur un fauteuil derrière lequel est André)*

Allons, tiens bon, je vais monter A l'assaut.

ANDRÉ. Mes fauteuils ! Vous allez tout |;ftter.

EMILE.

Défends-toi donc !

ANDRÉ (criant). Abi! EMILE (sautant à bas du fauteuil). Je démolis la ville.

ANDRÉ.

Mais la ville c'est moi. Monsieur, monsieur Emile t Ah I quel enfant , mon Dieu !

EMILE.

Tombe mort , ou sinon Je te perce le cœur d'un grand coup de canon.

SCÈNE II.

LES MÊMES, GEORGE. GEORGE.

Eh bien! Qu'est-ce?

ANDRÉ (qui était couché sur le tapis se relCTant).

Ah 1 monsieur, je vous demande excuse» Je rangeais... C'est monsieur Emile qui s'amuse.

EMILE.

J'ai pris André d'assaut : je vais vous prendre aussi.

GEORGE. Ohl merci, moi je suis imprenable, merci.

. ACTE I, SCËNE IIL 7

Mais quel désordre, ô ciel 1 Pas un meuble à sa place. Que dixa voire mère?

EMILE.

Elle veut que je fuse Tout ce que je veux.

GEORGE.

Bon.

EMILE. Même elle n'a dil rien Un jour que j'ai cassé la pendule.

GEORGE.

Très-bien 1

SCÈNE m.

LES MÊMES, DUROZEAU. EMILE.

Ah ! c'est mon bon ami I

DUROZEAU.

Viens m'embrasser, approche.

EMILE.

Vous n'avez rien pour moi? C'est donc dans votre poche.

(Il fooille dans les poches de Dorozeao ci en tire vue botte et un bâton de iucre de pomme.)

Oui , oui !

PUROZEAU. Mon cher enfant , c'est indiscret à toi.

EMILE.

Vous apportez toujours quelque chose pour moi.

GEORGE.

Ah I vraiment?

DUROZEAU.

Monsieur George I

GEORGE.

Eh I que viens-je d'entendre ? Qui se fût avisé de vous croire aussi tendre A l'égard des enfants?

EMILE (qui vient d^ouvrir la botte).

Un beau petit vaisseau 1 1

DURO%BAU.

Pourrait-on voir madame ?

UN ANGE DE CHARITÉ. ANDRÉ.

Oai, monsieur Duroseau.

DUROZEAU.

Mais sans la déranger en aucune manière.

EMILE André).

Viens me donner de l'eau pour faire la rivière.

ANDRÉ.

i

Ah f quel enfant, mon Dieu I Pardon, messieurs, pardon, Je m'en vais prévenir madame.

EMILE (rentrtfnant).

Mais viens donc.

SCÈNE IV.

GEORGE, DUROZEAU. GEORGE.

D'honneur, les enfants sont charmants.

DUROZEAU.

C'est un vrai diable! Et c'est toujours de même.

GEORGE.

Eh bien , c'est agréable.

DUROZEAU.

U bouleverse tout, casse tout, détruit tout

Et porte avec ses jeux le désordre partout.

En un mot comme en ceni c'est un enfant terrible.

Le raisonner, bonsoir; le gronder^ impossible.

La mère a toujours peur de le désespérer.

Et s'évanouirait en le voyant pleurer.

GEORGE.

Je crois qu'il est grand temps de le mettre au lycée.

DUROZEAU.

Oh ! la mère est bien loin d'en avoir la pensée.

GEORGE. Bahl bah! Pour son repos, pour le bien de l'enfant... Le foyer maternel est par trop réchauffant; On se nourrit trop bien à sa friande table : Le cœur y devient mou, l'estomac détestable. II faut à ces marmots du latin et du grec. Et de la discipline et surtout du pain sec.

ACTE I, SCÈNE IV.

C'est avec ce pain-Jà, morbleu I qu'on fait un homme» Non avec des biscuits et du sucre de pomme.

BUROZEAU. Vous avez bien raison. Hais quel remède au mal? Pour la mère et l'enfant le Teuvage est fatal. Je le lui dis souvent avec cette franchise Que mon affection, que mon âge autorise. Ami de la famille et parent à la fois (Ha pauvre chère sœur, en épousant Pilois, Devint, conmie l'on sait, cousine ^e Pauline, Et c'est presque un cousin qu'un frère de cousine), Tout à ses intérêts, j'ai pris, sans y songer, Le soin de la conduire et de la diriger. Elle m'écoute en tout et sur tout me consulte ; Elle a pour mes avis une sorte de culte. Elle pourrait pourtant s'en passer et très-bien , Car elle a tout pour elle, il ne lui manque rien^ Qu'un mari.

GEORGE.

Qu'un maril Hais c'est la moindre chose.

BUROZEAU.

Hé! je n'appuierais pas tout le monde et pour cause. Non, le premier venu n'obtiendrait pas ma voix.

GEORGE.

Hadame de Varenne a l'embarras du choix.

BUROZEAU.

Elle est jeune, il lui faut d'abord de la jeunesse; Bonne, de la bonté; riche, de la richesse.

GEORGE.

Oui, j'entends, il lui faut d'abord tout ce qu'elle a.

BUROZEAU. J'avais pensé, peut-être ai-je eu tort en cela, Que vous aviez au cœur, bien fait comme vous êtes, Quelques intentions secrètes et discrètes...

GEORGE.

Hoi, des intentions.? Voilà du fruit nouveau I

A quoi pensiez-vous là, cher monsieur Durozeau?

BUROZEAU.

Je me suis donc mépris dans cette conjecture? C'est une vision!

GEORGE. Vision toute pure !

10 UN ANGE DE CHARITÉ.

Je resterai garçon, je vous en fais serment

DUROZEAU (k part).

Bon I je n'en doute pins. S'il jure, c'est qu'il ment.

GEORGE (de même).

J'ai peu de confiance en tous ces vieux notaires Qui veulent vous servir sans toucher d'honoraires.

DUROZEAU.

Mes bons soins en cela vous sont donc superflus?

GEORGE.

Yous m'obligerez fort de ne m'en parler plus. Madame de Yarenne est une femme aimable» Liée avec ma sœur, riche, belle, estimable; Mais j'aime son esprit sans viser à son cœur.

DUROZEAU,

J'en suis fâché pour vous, ma parole d'honneur.

SCÈNE V.

LES MÊMES, PAULINE (elle salue George et donne la main à Durozeau

qui la conduit au canapé à gauche).

PAULINE (assise).

Yous avez donc trouvé mon salon au pillage? Mon fils tous les matins fait le même ravage.

DUROZEAU (assis).

Emile est un enfant, et c'est bien naturel. Puis il est si gentil et si spirituel !

GEORGE part). Ah!

PAULINE Darozeaii)* N'est-ce pas?

(A George.)

Gomment va madame de Brive?

GEORGE.

Ma sœur n'est jamais bien, jamais, quoi qu'il arrive.

Elle avait sa migraine hier, et ce matin

Je crois qu'elle a ses nerfs, j'en suis même certain.

De mille petits maux elle a le privilège

On en voit tous les ans défiler le cortège.

Elle accuse chacun d'insensibilité.

Son mari d'égoïsme et moi de cruauté ;

Elle veut qu'on la soigne , elle veut qu'on la veille ,

ACTE I, SCÈNE 7.

Elle 8*étemt, se meurt et se porte à merveille.

(Il t*iMied.)

PAULINE. Que vous êtes méchant I

(1 Doroseta.)

Votre nièce est au Bois.

DUROZEÀU.

Dès le matin I Avec Pilois ? ^

PAULINE.

Avec Pilois,

DUROZEAU.

Mon beau-frère chez vous s'amuse comme un prince» Et sa fille y perdra le goût de la province.

PAULINE.

Eh bien y tant mieux. H faut la fixer à Parie.

DUROZEAU. C'est qu'on n'y pêche pas , comme on veut, des maris.

GEORGE Pauline).

Pardon. J'aurais voulu vous parler d'une affaire...

DUROZEAU.

Suis-je de trop, monsieur?

GEORGE.

Non, cher maître » au contraire.

PAULINE Darozeau).

J'ai dû, vous le savez, vendre un de mes chevaux, Et j'ai prié monsieur d'en chercher deux nouveaux.

DUROZEAU (d*aii air piqué).

Quoi I.»;

PAULINE.

Je n'ai pas voulu vous donner cette peine. Un bon cheval est rare.

DUROZEAU.

Eh I la ville en est pleine* Ce n'était qu'un plaisir.

PAULINE.

J'abuse tant de vous I

DUROZEAU.

Jamais assez 1

GEORGE (riant). Voilà mons Durozeau jaloux ! n a, comme ma sœur, un petit privilège :

12 UN ANGE DE CHARITÉ.

C'est lui seul qui vous sert, lui seul qui vous protège , Lui seul qui de vos champs dirige les travaux, Lui seul qui peut pour vous acheter des chevaux. C'est un Tol qu'on lui fait de tous rendre service. Je ne sais à quoi tient qu'il ne nous en punisse Et que , pour maintenir les petits droits qu'U a , Il n'étrangle les gens en criant : « Halte-là 1 »

DUROZEAU. Je vois, monsieur, tend ce discours ironique; Mais c'est un compliment qu'une telle critique.

GEORGE.

Mais je ne prétends pas du tout vous critiquer.

Un vieillard ! comment donc I ce serait vous manquer.

Pauline.)

Un de mes bons amis qui part pour un voyage M'a proposé, madame, un superbe attelage.

PAULINE.

n est de votre goût? Je le prends.

(George se lè.Te.)

Vous partez ?

GEORGE.

Je vais le retenir, puisque vous l'achetez.

Puis monsieur a , bien sûr, quelque chose à vous dire :

Mon départ dans son œil a fait poindre un sourire.

PAULINE (se levant). A ce soir donc I

GEORGE.

Ce soir?...

PAULINE.

Mais vous dtnez ici. GEORGE. Eh I c'est juste.

DUROZEAU part).

Le fat! Mais on les aime ainsi.

GEORGE DttTOzean).

Je vous laisse vaquer à votre ministère

Et... sans rancune au moins, monsieur et cher notaire.

ACTE I, SCÈNE VI. \2

SCÈNE VI.

PAULINE, DUROZEAU. DUROZEÂU.

Je ne le savais pas à ce point obligeant.

(S*Uieyaot prèf do guéridon à droite.)

Mais comptons , s'il vous plaît : j'apporte de l'argent.

PAULINE.

n fist le bienvenu , car ma bourse est petite.

DUROZEAU.

Comment!...

PAULINE.

Âh I mon ami , l'argent s'en va si vite I

DUROZEAU.

C'est que vos charités vous coûtent un peu cher.

PAULINE. Bah I j'épargne en été pour donner en hiver. En été les besoins sont moindres , tout abonde , Le soleil du bon Dieu brille pour tout le monde, Et chacun peut puiser à ce commun trésor. Un rayon de soleil fait plus que tout mon or.

DUROZEAU (tirant de son portefeuille des billets de banque et les comptant). Ah I vous êtes un ange I

PAULINE.

Un ange l Au fond de l'âme Je regrette souvent de n'être qu'une femme. Je voudrais être un ange. Oh ! comme alors j'irais Et de quel vol rapide au loin je volerais Secourir, abriter, réchauffer sous mes ailes Tant de maux ignorés^ tant de douleurs cruelles, Et l'enfant qui ne peut vous dire qu'il a faim. Et le vieillard qui meurt en le disant en vain. C'est que l'aumône manque à plus d'une misère Et qu'un ange lui-même aurait beaucoup à Mre.

DUROZEAU. Qu'y pouvons-nous alors, nous autres? C'est afiTreux. Pour moi, mon cœur se fend à voir un malheureux.

(Se loTant et loi préM&tant les bOlete.)

Mais terminons, de gr&ce, et que votre main cueille

14 UN ANGE DE CHARITÉ.

Ce joli bouquet-là, mille francs chaque feuille. PAULINE (mettant les billets dans un tiroir de son secrétaire). Merci.

DUROZEÀU. Quant au fermier, il n*a pu me payer, n prétend que. la grêle a mangé le loyer. Mais il paiera, morbleu ! quoi qu'il puisse prétendre.

PAULINE (s'asseyant).

Non, non, me voilà riche et j'ai le temps d'attendre* -^ Ça, mon cher Durozeau, soyez de bonne foi, Un homme tel que vous est précieux pour moi. C'est vous qui surveillez mon argent, mes domaines : J'en ai tous les profits, et vous toutes les peines. Mais ce dont je gémis, mais ce dont jp me plains, C'est, lorsque, grâce à vous, tous mes tiroirs sont pleins, Que vous me défendiez d'une façon si riide De vous en témoigner la moindre gratitude. Reconnaître des soins, est-ce donc les payer? Et comment avez-vous osé me renvoyer Ce pauvre bout de toile et cette statuette Dont j'avais emprunté l'éloquence muette t

DUZOZEAU.

Oh I ne m'en parlez plus, ou je sors à l'instant. Vous me désobligez beaucoup en insistant. Bornant tout mon plaisir à vous rendre service» Je ne veux point paraître en tirer bénéfice. Je suis fait de la sorte. Et, d'ailleurs, franchement, Vos afiCaires pour moi sont un amusement. Je m'en occupe, certe, avec sollicitude ; Mais quoi l ce travail-là remplace mon étude. Laissez-moi donc remplir un devoir qui m'est doux, Tant que vous n'aurez pas un mari près de vous.

PAULINE.

Un mari près de moi? Comment I Pour quelle cause Me parlez- vous mari ce matin?

DUROZEAU.

Je ;5uppose Qu'ayant un fils si jeune et que vous adorez, Pour vous comme pour lui vous vous remarierez.

PAULINE (rêvease.) Oui, cela pourrait bien devenir nécessaire. Mon Emile bientôt aura besoin d'un père*

ACTE h SCËNE YI. 15

«

Il grandit. Je ne peux sans frayeur aujourd'hui Regarder l'avenir qui s'ouvre devant lui. Quelle main contiendra sa bouillante jeunesse? Ouelle voix parlera plus haut que ma tendresse? En songeant au danger je tremble, et quelquefois J'incline par prudence à faire un second choix.

BUROZBÀU. Je croyais le choix fait.

PAULINE. Hein?

DUROZEAU.

Souvent on se forge. . .

PAULINE. Plaîl-i! r

DUROZEAU.

Est-ce que?...

PAULIKE. Quoi?

DUROZEAU. Mais...

PAULINE.

Parlez.

DUROZEAU.

Monsieur George?

PAULINE.

Monsieur George? Allons donc I II n'en est rien du tout. Monsieur George est garçon par état et par goût.

DUROZEAU.

n aura passé bail dans certaines coulisses.

PAULINE. Ah l vous croyez ?

DUROZEAU. Je crois qu'il aime les actrices.

PAULINE.

Et puis il a sa sœur qui le garde de près Et ménage sous main ses propres intérêts, Car un frère garçon est un banquier commode Qui nous aide à payer nos chiffons à la mode. Mais il est de bonne heure et je vous retiens là...

DUROZEAU.

On s'oublie avec vous.

16 UN ANGE DE CHARITÉ.

PAULINE.

C'est fort galant cela.

DUROZEAU.

Non, ce n'est point galant, c'est sincère. J'exprime Un sentiment profond de jouissance intime. C'est que vous ne pouvez, chère enfant, concevoir Le plaisir, le bonheur que je goûte à vous voir. Cette maison charmante et calme me rappelle Celle que j'ai cédée à mon successeur, celle Qu'une épouse adorée embellissait jadis 1 Lorsque je vois jouer Emile, je me dis : <( Mon petit Yictorin ferait même tapage. « Il aurait à peu près aujourd'hui le môme âge. » A peu près, je me trompe. Il aurait... Mais vraiment La vie intérieure était mon élément. J'étais né, moi, pour vivre heureux près de ma femme. Pour chérir un enfant et cultiver son âme. Et me voir, encor plein de force et de santé, Me voir abandonné, me voir déshérité I... . Pardon, ces souvenirs me troublent, m'attendrissent ; Mon cœur est oppressé, mes regards s'obscurcissent, Je sens que, malgré moi, mes larmes vont tomber, Et je m'éloigne enfin pour vous les dérober I,..

SCÈNE VIL

PAULINE seule, puis EMILE.

PAULINE. Pauvre homme I A sa douleur j'étais loin de m'attendre. Je n'aurais jamais cru qu'il eût le cœur si tendre. Pour me parler de George, il a pris un détour. Se douterait-il?...

EMILE (accourant).

Mère!

PAULINE (rembrassant).

Eh bien, quoi, cher amour!

EMILE.

Mère, je t'aime bien.

PAULINE.

Tu m'aimes? D'ordinaire Tu ne me dis cela que quand tu viens de faire

ACTE I, SCÈNE IX. il

Quelque chose de mal.

(A André qui entre tout effaré) ane lettre à la main.)

Ehl qu'est-ce donc, André? SCÈNE VIII.

LES MÊMES, ANDRÉ.

ANDRÉ.

Ah ! pour monsieur Emile il n*e^t rien de sacré l

Tout à rheure, madame , un monsieur se présente,

Et comme je réponds que madame est absente ,

(Madame m'avait dit de répondre cela.)

c C'est un menteur, maman est là, maman est là! >

S'écrie alors monsieur Emile ; et de la sorte

Le monsieur, malgré moi, s'est fait ouvrir la porte.

Il attend la réponse au billet que voilà.

PAULINE.

Donnez donc.

EMILE.

Tu vois bien que maman était ! PAULINE (ouvrant la lettre et regardant la signature). V Gabrielle Dalbert. » Ma chère Gabrielle ! Mais que veut ce monsieur, et que me mande-t-elle ?

(Usant.)

«C'est mon frère qui te remettra cette lettre, ma chère Pauline, « accueille-le bien par amitié pour moi. 11 n'est pas heureux. D'un n caractère fier et indépendant... »

Qu'il entre.

EMILE (k André). Tu vois bien que tu n'es qu'un menteur!

SCÈNE IX.

LES MÊMES, EDMOND. EDMOND.

Madame. Je rends grâce à mon introducteur.

(U embraaae Emile.)

C'est lui qui jusqu'à vous m'a frayé le passage. .

TouM YI. 2 1* LÎTraiion. 2

18 UN ANGE DE CHARITÉ.

PAULINE.

Ah I monsieur...

EMIlE.

J'ai bien fait, n'est-ce pas? PAULINE.

Oui, sois sage, Mon ange , et va jouer. Salue auparavant.

EMILE (après aToir salué, à André.)

Mère a dit que j'avais bien fait.

ANDRÉ.

Dieu I quel enflant !

SCÈNE X.

PAULINE, EDMOND,

PAULINE (8*asseyaiit et lai désignant nn siège.) Je n'ai que jeté l'œil sur la première page , Et j'ai craint de vous faire attendre davantage* J'ai vu qui vous étiez. Le nom de votre sœur, Frais et cher souvenir, m'a réjoui le cœur. Et de Saint-Pétersbourg que vous dit Gabriellel

EDMOND.

La princesse est toujours excellente pour elle.

PAULINE.

Et VOUS, monsieur, et vous dont j'entendis souvent Parler avec éloge aux bons jours du couventi Vous venez à Paris?,..

EDMOND.

Il vaudrait mieux, peut-être, Que madame achevAt de lire cette lettre. Ma sœur vous dit quels sont mes projets, mon espoir, ; Ce que j'attends de vous , pourquoi je viens vous voir.

PAULINE.

Comment, monsieur, j'aurais un service à vous rendre ? Je suis, je vous l'avoue, heureuse de l'apprendre, Car votre aimable sœur, si prompte à m'obliger^ D'aucun soin jusqu'ici n'a voulu me charger.

(Parcourut la lettre.)

Vous étiez précepteur dans un château d'Alsace , Mais votre élève est mort, et vous êtes sans place*

I

I

ACTE I, SCÈNE 19

EDMOND.

Oui, madame*

PAULINE (les yeux tonjoars sur la lettM).

Elle veut que je cherche, et d'abord Fait de tous un éloge auquel je crois très^fort : Elle n'est point flatteuse et jamais n'exagère. Elle me dit grand bien de votre caractère^ Elle me dit...

(Bile M trtable, élooffe on léger cri, relit quelques lignei, pnii regarde Edmond atee un

mélaoge de eoBopauion et de frayeur.)

EDMOND.

Quoi donc? Que peut-elle mander?.*.

?ÀULINE.

Bien. C*est que j'ai mal lu.

EDMOND.

Ne puis-je vous aider? PAULINE (Termant vivement la lettre).

Non, je TOUS remercie.

EDMOND.

Elle ne doit vous dire Rien dont j'aie à rougir ou qui puisse me nuire.

PAULINE.

Non, c'est qu'elle m'écrit qu'un sort malencontreux Vous poursuit et qu'enfin vous n'êtes pas heureux.

EDMOND.

Pas heureux I Quoil ma sœur se sert d'un pareil terme? EUe aurait songer à tout ce qu'il renferme De pénible pcmr moi*

PAULINE.

Pardonnez. J'ai voulu Résumer par ce mot ce qu'ici j'avais lu. Ce n'est point votre sœur, c'est moi qui suis coupable;

EDMOND.

Ou c'est mon amour-pf opre un peu trop irritable.

PAULINE. Elle dit simplement qu'elle compte sur moi Pour vous aider, monsieur, à trouver de remploi,'

EDMOND, Quand on est seul, perdu dans une grande ville^ Trouver à s'occuper n'est pas chose facile.

20 UN ANGE DE CHARITÉ.

PAULINE. Mais avec un peu d'aide et de protection Il ne faut qu'un moment et qu'une occasion.

EDMOND. Souvent l'occasion est tardive et boiteuse.

PAULINE.

J'ai des amis, monsieur.

EDMOND.

Ah ! vous êtes heureuse.

PAULINE.

Voyons, monsieur, voyons, soyez franc. Je sens bien Que même du hasard vous n'attendez plus rien. Et qu'ayant eu beaucoup à vous plaindre des hommes. Vous nous jugez au fond moins bons que nous ne sommes. D'un malheur trop constant c'est l'effet commun : Quelques-uns nous ont nui, nous doutons de chacun. Mais trop de défiance est quelquefois funeste. Surmontez un orgueil respectable, du reste. Ainsi qu'à votre sœur à moi confiez-vous. Et qu'elle soit, monsieur, un lien entre nous.

(Elle lui tend la main qn'U terre en sUndinant.) EDMOND.

Ah! que vous êtes bonne, et combien j'ai de joie D'avoir tenté du moins cette dernière voiel Mais je crains d'abuser d'un temps si précieux Et de vous fatiguer de détails ennuyeux.

PAULINE.

Ennuyeux! Pourquoi donc? Parlez, parlez, j'écoute. EDMOND, (s*asseyaDt sur une autre chaise plus près d'eUe]. Ma sœur plus d'une fois vous a conté sans doute Que, nés d'humbles parents dans un pauvre hameau, Nous fûmes orphelins presque dès le berceau. Un oncle, un vieux garçon qui vivait à la ville, Nous fit quitter les champs, pensant nous être utile. Il avait peu de bien et voulut nous laisser, Comme il le dit plus tard, de quoi nous en passer, Une éducation opulente et solide. Il crut verser de l'or dans notre bourse vide. Ce rêve n'est pas rare : on croit que le talent Est pour atteindre à tout un moyen excellent. Ma sœur, dans un couvent élevée en princesse. Tomba du rang d'élève au rang de sous-maitresse ;

ACTE I, SCÈNE X. 21

Puis une grande dame un beau jour lui donna Le soin de ses enfants, et bien loin l'emmena. Mon sort fut à peu près celui de Gabrielle, Madame; seulement j'eus moins de chance qu'elle. Professeur à vingt ans, j'eus peut-être le tort De compter sur moi seul et de me croire fort : On me destitua. J'obtins une autre place. J'allai dans un cbàteau vivre au fond de l'Alsace. Là, dans la paix des champs le bonheur m'apparut, Mais ce fut un éclair! Mon élève mourut. Depuis lors, et voici déjà près d'une année, Je suis ici, luttant contre la destinée. Me consumant en soins dont j'omets le détail. Attendant la fortune ou plutôt le travail.

PAULINE.

L'un et l'autre viendront. Mais, monsieur, je m'étonne Que pendant près d'un an vous n'ayez vu personne.

EDMOND. Excusez-moi, madame. Il est des liaisons Qui nous plairaient souvent et que nous repoussons. Mais la vie a des jours où, sans être blâmable. On peut bien négliger ce qui n'est qu'agréable.

PAULINE.

A l'agréable ici l'utile se fût joint.

EDMOND. Je pouvais en douter, ne vous connaissant point Pour un solliciteur tout le monde est de glace.

PAULINE.

Moi, je veux vous servir. Que faut-il que je fasse?

EDMOND .

Mais je voudrais trouver moyen d'utiliser

Le seul bien dont je puisse aujourd'hui disposer,

Ce bien que l'on acquiert à pâlir sur un livre

Et qui nourrit l'esprit; j'en voudrais au moins vivre»

PAULINE. Quoil...

EDMOND.

Non, rassurez-vous, madame, ce n'est pas Que je sois sans ressource et tout à fait à bas. J'ai quelque argent encor, j'ai mes économies : Ma sœur n'adresse point un pauvre à ses amies. Mais je ne puis pourtant vivre qu'en travaillant ,

M UN ANGE DE CHARITÉ.

Et, si Ton me trouvait, non quelque emploi hnilani»

Mais un modeste emploi de simple secrétaire.

Un poste de commis, d'expéditionnaire

(Mon écriture est belle, au moins à ce qof on. dit);

Ou, si vous n'avez point pour cela de crédit,

Une éducation en France ou hors d% France,.

Des leçons à donner... j'accepte tout d'avance»

PAULINE.

Vous^ courir le cachet I non, monsieur, vom verrez Que nous ferons pour vous plus que vous n'espérez* J'ai du monde à dtner ce soir, soyez des nôtres. Un seul ami souvent en procure dix autres. Ce que vous demandez est si simple, après tout...

EDMOND.

Madame, je demande à vivre, et c'est beaucoup. Mais j^accepte et rends ^âce à tant de bienveiltasee.

PAULINE.

Votre sort va changer, reprenez confiance. A sept heures, ce soir, je vous attends ici.

EDMOND.

Oh ! j'y serai, madame. Au revoir et merci.

SCÈNE XL

PAULINE, seule.

L'air noble, un ton parfait, autant, plus d'orgueil même Que n'en aurait un roi ceint de son diadème, £t pauvre I Pauvre, il Test. Sa sœur me le dit là. Il essayait encor de me cacher cela I Relisons ces détails qui d'effiroi m'ont glacée. Je n'ai pu terminer la phrase commencée. Et j'ai voulu du moins lui sauver la douleur De voir que je plongeais au fond de son malheur.

(Usant.)

« Son élève mort, on le renvoya. Vivant au sein d'une famille riche^ il avait été obligé à certaines dépenses, à certains frais de représenta* tion. D ne lui restait que très-peu d'argent; i( reftisa néanmoins mes économies. « C'est le pain de ta vieillesse que tu m'offres, m'écrivit-ilt « je n'en veux point » Depuis lors, je ne sais eomment ni de quoi il vit. n faut qu'il soit bien à bout d'espérance pour me demander cette

ACTE ly SCÈNE XIL 23

lettre de recommandatioa, et je me sotiTtens en tremhkot de lui aToir entendu dire qu'un homme est toujours libre de ne point mourir de faim. »

(BIIb •*«rrète et the un moment.)

Qui le croirait? Qui donc croirait que ce jeune homme Élégamment irôtu, qui semble riche, en somsac , Qui va dîner chez moi, qui m'a serré la main, Bientôt, dans quelques jours, pourra manquer de pain ? Voilà de ces pensers qui rendent le cœur sombre. Et toutes nos splendeurs pâlissent à leur ombre L Mais, s'il est pauvre, moi, je suis riche» je puis Venir à son secours. Ehl folle que je suisi n n'accepterait rien de moi, puisqu'il repousse L'argent qu'offre une main et si chère et si douce» Sa misère orgueilleuse a trop peur d'un témoin. C'est d'une place et non d'argent qu'il a besoin»

(A André qui entre.)

Eh quoi i quelqu'un déjà?

ANDRÉ.

C'est madame de Brive, SCÈNE XIL

PAULINE, MADAME DE BRIY& MADABŒ DE BRIVE.

Je me glisse chez vous d'une façon furtive Une grande heure au moins avant votre dîner. C'est très-inconvenant, veuillez me pardonner. La faute n'en est pas à moi, mais bien à George Qui m'a mis tout à coup le poignard sur la gorge.

PAULINE.

Votre frère ? Comment. . .

MADAME DE BRFVE.

n vient de me charger D'une commission dont vous allez juger. Mais c'est toujours ainsi. Dès qu'une affaire est grave. On m'en charge. Je suis une ilote, une esclave. Les autres ne font rien, je fais tout et j'ai tort. Voyez quelle existence est la mienne 1 D'abord Mes enfants : vous savez si je suis bonne mère l Ensuite mon mari, dont je ne puis rien faire,

24 UN ANGE DE CHARITÉ.

Qui travaille le jour et qui passe ses nuits

Daus le monde à courir les bals je le suis !

Puis mes amis, puis George I Oh I pour lui, je l'admire !...

PAULINE.

Mais enfin de sa part qu'avez-vous à me dire ?

HADAHE DE BRIVE (allant s*asseoir à gauche sur le canapé). Laissez-moi, s'il vous platt, respirer un moment. Je suis dans un état, dans un accablement!... J'ai la tête fendue, et, pour surcroit de peine, Mon battement de cœur se joint à ma migraine. Le monde est sans pitié I Si parfois je me plains, Mon cher époux ricane et se frotte les mains. J'ai l'air très-fort, mon œil est bon, ma joue est rose : Eh bien, ma vie au fond tient à très-peu de chose. Voilà trois longues nuits que je viens de passer, Et par par dévouement, à quoi faire?

\ (Se lerant TWenieiit.)

A danser. Chez un ministre, hier, c'était de convenance; Avant-hier, chez un maire, un bal de bienfaisance» Il faut bien que je vienne en aide aux malheureux. Dans deux jours à Saint-Roch je quête encor pour eux! Mais enfin tout cela vous mine et vous ravage , Et la mort vous enlève à la fleur de votre âge.

PAULINE. Oh t vous n'en êtes pas encor là, Dieu merci.

MADAME DE BRIVE.

Mon mari m'a loué près de Montmorency L'été dernier, ma chère, un chalet fort humide j'ai failli gagner la fièvre typhoïde. Parlez-moi, parlez-moi de votre beau château. J'ai besoin de soleil, il me donne de l'eau !

PAULINE (ài part).

Quelle femme !

(Haut.)

Pardon. C'est que l'heure se passe Et qu'on peut arriver. Expliquez-vous, de grâce.

MADAME DE BRIVE.

Ce ne sera pas long. Tâchez d'imaginer Ce qu'en mille à chacun je donne à deviner, Unç chose étonnante, une chose imprévue.

ACTE I, SCÈNE XII. 25

Raisonnable et pourtant de raison dépourrue, Une chose incroyable et qui nous confond tous.... George, mon frère George est amoureux de vons.

PAULINE.

Quelle idée !

MADAME DE BRIYE.

Il le dit du moins. C'est impossible. George amoureux I Vraiment la chose est trop risible. Mon frère n'est pas fort en fait de sentiment Et ne se pique pas d'avoir le cœur aimant. Il est, TOUS le savez, de tout point mon extrême. C'est un vrai roc. Eh bien, ce garçon-là vous aime. Qu'en dites-vous?

PAULINE.

Comment ! ce que j'en dis?

MADAME DE BRIYE.

Voyons, Je viens pour vous sonder sur vos intentions. Il prétend vous aimer : vous platt-il en revanche? En voulez-vous ou non? Répondez, soyez franche.

PAULINE.

Oh I respirons d'abord.'

BIADAME DE BRIYE.

George est un grand seigneur, Il peut atteindre à tout : voilà pour le bonheur. Quant au reste, mon Dieu ! vous savez, c'est mon frère : Sans être bon, il n'est pas méchant, au contraire.

PAULINE.

Mais vous me paraissez sévère à son égard.

MADAME DE BRIYE.

Seriez-vous disposée à l'aimer, par hasard? Oh mais! ce serait bon I J'ai fait un mariage De raison à seize ans, et mon frère à son âge En ferait un d'amour? Cela m'amuse fort. Ainsi vous acceptez, et nous sommes d'accord?

PAULINE part).

Elle grille d'envie au fond que je refuse.

(Han(.)

De votre empressement je suis vraiment confuse. Hais si je me rendais avec légèreté. Votre frère serait plus surpris que flatté. Laissez-moi donc le temps de savoir si je l'aime.

UN ANGE DE CHARITÉ.

Et je lui donnerai ma réponse à lai-mème.

MADAHE DE BRIVE^part).

n &ut décidément que j'en fasse mon deuil.

(Haut.)

Dites-moi que du moins vous voyez de bon œil Sa passion pour vous, et souffres que j'espère. Je vous aimerais tant pour belle-sœur, ma chère I Entre mon frère et vous je serais constamment, Et je vous servirais avec un dévouement Dont j'entrevois d'ici la douce perspective. Mais George va venir, et votre monde arrive : Surtout dites-lui bien, s'il reçoit son congé, Que pour vous décider je n'ai rien négligé.

SCÈNE XIIL

LES MÊMES, PILOIS, DUROZEAU, IRÈNE.

PILOIS. Que c'est beau, ma cousine, ahl que c'est beau! La fête, Si vous étiez venue, aurait été complète. Que c'est donc beau I Je crois, disais-je à Durozeau, Qu'on n'a jamais rien fait au monde d'aussi beau.

Madame, mes respects. Mais qu'est-ce qui nous prive De voir auprès de vous ce bon monsieur de Brive?

MADAME DE BRIVE.

C'est encor sa gastrite. II est un peu gourmand Et ne saurait dtner en ville impunément.

Ehl venez m'embrasser, chère petite belle. Mais comme elle grandit! C'est une demoiselle. Et quel âge avons-nous?

IRÈNE.

J'ai seize ans et huit mois.

MADAME DE BRIYE.

Elle est à marier.

IRÈNE. Je viens de voir au Bois Mademoiselle Armand qui, ne vous en déplaise^ Madame, est mariée et qui n'en a que seize*

PAULINE. Nous sommes en retard, mon cousin, il iàut voir»

▲CTE I, SCÈNE XIII. »

PILOIS.

Ohl ma foi, ce n'est pas à moi de la pourvoir : J'en laisse à Durozeau la charge tout entière. Ma fille est, comme on sait, son unique héritière.

IRÈNE.

Mon oncle laisse tout à la grâce de Dieu.

PILOIS. Irène!

DUROZEAU madame de BriYe). Et comment vont nos nerfs? BADAME DE BRfVE (s*asseyant sur le canapé).

Oh I mal, monsieur» Mal. Laissons ma santé, c'est un sujet trop triste. Parlons plutôt mari; permettez que j'insiste. Pour cette aimable enfant si digne de vos soins, Votre unique héritière, à ce qu'on dit du moins.

PILOIS.

Mais puisque Durozeau n'eut pour foute famille Qu'une sœur dont je n'ai jamais eu qu'une fille....

MADAME DE BRIYE.

Votre fille, c'est clair et de plus c'est fort beau, Hérite uniquement' de monsieur Durozeau. Mais monsieur Durozeau: peut-être bien aspire A seeenuuier.

PILOIS. Qui? lui ? Vous voulez rire« Mais il est mon aîné d'un an.

MADAME DE BRIYE. En vérité I Je le croyais plus jeune.

DUROZEAU part.)

Ah l Dieu I La parenté I

PAULINE. Et qu'avez-vous donc vu dans votre promenade De si miraculeux, mon cousin ?

PILOIS.

La cascade. Cousine , c'est superbe et ça doit coûter cher. Oui.

ANDRÉ (annonçant.)

Monsieur de Gardane et monsieur de Prévert.

29 UN ANGE DE CHARITÉ.

SCÈNE XIV.

LES MÊMES, BEAUDOIN, IVAN.

(Beandoin salae en donnant dei eoopi de tète à droite et à gauche ; Ivan salue flegmatique-

ment, à l*anglaiae.]

PAULINE Beandoin). Vous nous manquiez hier. Quelle en était la cause? J'ai craint qu'il ne vous fût arrivé quelque chose.

(Elle a*afsied tour le canapé à droite.) BEÂUDOIN.

Tout le monde l'a craint. Je m'étais éclipsé. C'est qu'hier mon cousin le baron a chassé. Je puis, si vous voulez, mettre à votre service La jambe d'un chevreuil.

PILOIS. C'est-à-dire la cuisse.

BEAUDOIN.

Plalt-il, monsieur?

PILOIS.

On dit la cuisse d'un chevreuil.

BEAUDOIN.

Non, monsieur, ce mot-là n'est pas dans mon recueil, Et devant une dame on l'entend avec peine. Mais n'aperçois-je pas mademoiselle Irène ?

(Prenant ion lorgnon.)

Oui, c'est bien elle I

(A Itan.)

Viens.

Irène.)

Je veux vous présenter Mon ami de Prévert. Soit dit sans le flatter, On n'a pas plus d'esprit ni des façons meilleures, Et, sans reprendre haleine, il peut danser quatre heures.

IRÈNE.

Quatre heures?

* PILQIS.

Quel jarret I

BEAUDOIN.

Encore un de ces mots Que je n'emploierais pas, moi, pour des animaux.

ACTE I, SCÈNE XV. 21)

SCÈNE XV.

LES MÊMES, GEORGE.

GEORGE. Quoi ! seraîs-je en retard ?

PÂULINE*(se levant).

Non, monsieur, on arrive. Et j'y songe, d'ailleurs, il nous manque un convive.

(A. part.)

Je l'oubliais déjà ce pauvre malheureux I

(Haat.)

Un convive invité depuis une heure ou deux, Le frère d'une amie, un excellent jeune homme, Monsieur Edmond Dalbert.

BEÀUDOIN.

Vous dites qu'il se nomme Edmond Dalbert? Dalbert ! Connais pas. Connais-tu, Ivan?

(Itan cherche, puis lève les épaules.)

PAULINE.

Rien d'étonnant qu'il vous soit inconnu. C'est un garçon d'esprit, de mérite sans doute; Mais vous ne suivez pas, je crois, la même route.

BEAUDOIN. Ah I très-bien.

(U se détoarne et va parler à Pilois ; madame de BrÎTe cause atee George ; iTin se dirige

Tors Darozeau qui s^esquive.)

PAULINE.

En province il a vécu d'abord. Il était précepteur, mais son élève est mort. Espérant à Paris trouver une autre place.... Vous ne m'écoutez pas. Ecoutez-moi, de grâce.

(Tout le monde se retourne et Técoute.)

Il voudrait obtenir un emploi. J'ai promis D'intéresser pour lui tout ce que j'ai d'amis.

(A Durozean.)

Vous avez dans Paris de bonnes connaissances ;

George.)

Vous frayez, monsieur George, avec bien des puissances;

30 UN ANGE DE CHARITÉ.

(A Beandob.)

Votre cousin, monsieur, est en faveur. Je crois

Que vous pourriez pour lui quelque chose à vous trois..

BEÀUDOI^.

Auprès de mon cousin mon influence est grande. Pourquoi? C'est que jamais je ne fais de demande. C'est ma règle, et je vois qu'il m'en sait très-bon gré» Je verrai cependant et je lui parlerai.

DUROZEAU.

J'ai placé dans le temps comme un caissier modèle Un jeune homme charmant qui ne fut pas fidèlCi Et je me suis dès lors fait un devoir sacré De n'en placer aucun. C'est égal, je verrai.

PILOIS, Je ne connais personne et vis dans mon usine ; Mais pour vous obliger je cherclierai , cousine.

PAULINE George).

Est-il si difficile?...

GEORGE. Un poste est convoité Par plus de vingt rivaux avant qu'il soit quitté, Et, s'il vient à vaquer, toute une meute aboie, Et cent limiers ardents se jettent sur la proie. Comment placer quelqu'un? "N'importe ! Nous terrons^ Comme ont dit ces messieurs , nous nous informerons.

ANDBÉ (annonçant).

Monsieur Edmond Dalbert.

BEAUDOIN.

On va donc le connaître î SCÈNE XVI,

LES MÊMES, EDMONa PAULINE.

Venez, monsieur, venez, il est temps de paraître»

Je m'occupais de vous justement, et je puis

Vous promettre déjà de sérieux appuis.

D'abord mon cher monsieur Durozeau que je nomme

Le premier, ami sûr et type d'honnête homme,

DUROZEAU.

Je sais charmé, monsieur, enchanté de vous voîrt

ACTE I, SCÈNE XYI. 31

Je m'intéresse à tous, et j'ai le ferme espoir Que vous n'aurez besoin que de votre mérite Et que vous obtiendrez une place au plus vite.

EDMOND. Monsieur.

PAULINE. Monsieur Beaudoin de Gardane, parent Du baron de Saint-Preuil , dont le crédit est grand,

BEAUDOIN.

Comptez sur mon cousin. Je lui dirai moi-même Que de monsieur Dalbert je fais un cas eztrôme.

EDMOND.

Monsieur.

PAULINE.

Enfin monsieur de Biran et sa sœur, Une femme d'esprit qui se pique de cœur.

MADAME DE BRIYE.

Mais monsieur pourrait bien , étant libre , ma chère, Donner quelques leçons à ma petite Claire.

EDMOND.

Madame...

MADAME DE BBIYE. Apprendre à lire à mon petit Edgard. Vous le verrez, monsieur, c'est un enfant à part, Pétulant, il est vrai^ difficile à conduire... Mais ce sera pour vous un bonheur de l'instruire.

(Pauline indique à Edmond nn fanteuil à droite. Elle i^assied prèi da canapé à gauehe. Irène est snr le canapé de droite^ Ivan adoué à la cheminée, George derrière le canapé sa scBur est assise.)

DUBOZEAU.

Je suis vraiment touché de tout ce que je vois I

Et l'on dit notre siècle insensible à la voix

De la tendre pitié, que le monde n'étale

Qu'indifférence lâche et dureté brutale,

Que chacun songe à soi, ne fait rien que pour soi,

Qu'enfin notre intérêt est notre unique loi I

Voyez pourtant, messieurs I A tous seuls je m'adresse*

Nous voilà dix à peine , et c'est à qui s'empresse ,

Quand par la charité le signal est donné,

De voler au secours d'un jeune infortuné;

EDMOND part).

me cacher, mon Dieu?

32 UN ANGE DE CHARITÉ.

MADAME DE BRIYE.

Quant à moi, je m'étonne De tout le bien qu'on fait , de tout l'argent qu'on donne. C'est fabuleux , monsieur.

* PILOIS.

A qui le dites-vous? Les pauvres deviendront aussi riches que nous.

BEAUDOIN.

On danse en leur faveur dans toutes les mairies.

MADAME DE BRIVE.

A leur profit partout il pleut des loteries.

BEAUDOIN.

On est assassiné par les souscriptions» Et Paris se ruine en bonnes actions.

PAULINE part).

Vraiment ils n'ont point d'âme ! Il souffre le martyre.

(Voyant paraître André.)

Ah ! nous sommes servis.

GEORGE (lui offrant son bras).

Ma sœur a vous dire...

PAULINE.

Oui, oui. Mais prenez garde , on a les yeux sur nous.

BEAUDOIN Irène).

Et ce cher de Prévert, comment le trouvez-vous?

IRÈNE.

Très-bien. Mais, par malheur, il garde le silence.

BEAUDOIN.

Oh ! s'il ne parle pas, mademoiselle , il pense.

EDMOND part). Je redoutais le monde. Ah! que j'avais raison!

(On est paa«é dans la lalle à manger qui est à gauche. Duroxeau, près d^entrer avec Pilois,

B^arréte et se retourne.)

DUROZEAU Edmond).

Passez, monsieur, je suis presque de la maison.

(Edmond aalue et entre.)

Ce pauvre diable ! Ayons tous les égards possibles : Les plus gueux quelquefois sont les plus susceptibles.

/ (La toile tombe •]

FIN DU PREMIER ACTE.

ACTE II, SCÈNE L 33

ACTE DEUXIÈME.

SCÈNE PREMIÈRE.

ANDRÉ, DUROZEAU, ANDRÉ.

Venez et parlons bas.

DUROZEAU.

Qu'est-ce, mon brave André? ANDRÉ. Ahl monsieur Durozeau, j'en ai le cœur navro, Madame se marie.

DUROZEAU (tressaillaDt). Ah! tu ris, je suppose.

ANDRÉ.

J'étais sûr que cela vous ferait quelque chose.

DUROZEAU.

Et le nom du futur?

ANDRÉ.

Monsieur de Biran.

DUROZEAU.

Quoi! George?... Non, mon garçon, on s'est moqué de toi» Gela ne se peut pas, c'est trop invraisemblable.

ANDRÉ.

Invraisemblable ou non, c'est pourtant véritable. Oui, monsieur Durozeau, je vous suis attaché Et je n'ai jamais eu pour vous rien de caché : Eh bien ! ce beau monsieur qui courait tant la ville Parait avoir chez nous élu son domicile.

DUROZEAU.

Gomment!

ANDRÉ. Depuis huit jours. J'ai de plus entendu... Je n'écoute jamais, on me l'a défendu ; Mais je vous aime tant que, flairant du mystère. Je me suis mis pour vous hors de mon caractère.

Tome TI. S 1 * LÏTn ison. 3

34 UN ANGE DE CHARITÉ.

DUROZEÀU. Eh bien! donc?

ANDRÉ.

Eh bien I donc, il lui parlait d'amour» Il disait de grands mots.

DUROZEAU.

Et madame à son tour?...

ANDRÉ.

Madame? elle riait.

DUROZEAU part).

Elle riait, l'ingrate I ANDRÉ.

Et quand on rit, monsieur, c'est preuve que ça flatte.

DUROZEAU.

Non, non, tu t'es trompé. Mais je n'en suis pas moins. Mon cKcellent André, fort touché de tes soins.

(Lui donnant ime pièce d*or.)

Tiens, prends, et continue avec le même zèle

De servir ta maîtresse en serviteur fidèle

Et de me dire tout. Mon beau-frère estr4I là?

ANDRÉ.

Oui, monsieur Durozeau.

DUROZEAU.

Va l'avertir.

ANDRÉ.

Voilà Un honnête homme !

DUROZEAU fseul). George! Eh quoil George... Impossible! Elle qui m'a tant diJL qu'elle était insensible... €'est qu'elle m'a trompé, c'est qu'ils cachaient leur jeu! Mais monsieur de Biran ne l'aura pas, morbleu I Non, ce n'est pas pour lui que, sans cesse à la chaîne. J'ai ménagé cinq ans madame de Varenne, Que de tous ses ennuis j'ai soin de me charger Et que je passe enfin ma vie à l'obliger. Ces biens que je surveille avec un œil si tendre. Ce- sont presque mes biens, j'ai droit de les défendre. Le George en moins de rien les dilapiderait. Puis pour ce pauvre enfant quel père ce serait l Je connais mon devoir, j'avertirai la mère.

ACTE II, SCÈNE IL . 33

Elle doit à son fils d'abord donner un père,

£t^ si de la raison elle suit les avis,

Elle m'épousera par amour pour sou fils.

SCÈNE II.

PILOIS, DUROZEAU. PILOIS.

Je suis plus matinal chez nous et je m'en pique; Hais on m'a fait entendre hier tant de musique . A ce Grand-Opéra, que j'en étais à bout, Et que, tout éveillé, j'en dors encor debout. Mais ce n'est pas au moins pour vous conter la pièce Que j'ai voulu vous voir. Ma fille, votre nièce, Ne sait plus qu'inventer pour me contrarier : Elle a perdu la tête et veut se marier,

DUROZEAU.

Avec qui?

PILOIS. Bah I n'importe avec qui, DUROZEAU.

Quelle idée l

PILOIS. Elle dit qu'il est temps qu'elle soit demandée Et qu'il faut profiter du séjour de Paris Pour aller dans le monde et chercher des maris.

DUROZEAU.

Et que lui donnez-vous?

PILOI&.

Mais elle a de sa mère Soixante mille francs tout rond, mon cher beau-frère.

DUROZEAU.

C'est maigre.

PILOIS.

Elle en aura deux cent mille après moi. Et sans doute après vous au moins autant.

DUROZEAU.

Je croi Que nous sommes encor bien gaillards l'un et l'autrej

.!(; UN ANGE DE CHARITÉ.

PILOIS. Eh I savons-nous jamais quel sort sera le nôtre, Mon pauvre Durozeau? Vous paraissez très-fort : L'hiver dernier pourtant nous vous avons cru mort.

DUROZEAU.

Mort! mort! La patience à ces mots-là m'échappe. Vous me parlez toujours comme on parle à la Trappe.

PILOIS. La, les mots ne tuent pas. Pourquoi vous emporter? Ma fille, outre sa dot qu'on ne peut lui ôter, A son futur époux offre un autre avantage : Je les loge chez moi tous les deux et m'engage, De plus, à les nourrir, à les entretenir. Ainsi que les enfants qui pourraient survenir. Nous passerions dix mois par an dans mon usine Et deux bons mois d'hiver à la ville voisine.

DUROZEAU.

Eh quoi! deux mois entiers, deux mois?

PILOIS.

Oui, tout autant,

DUROZEAU.

Quel sort pour un jeune homme et comme c'est tentant I

(PiioÎB s*asiied sur lo canspé h gauche.)

SCÈNE III.

LES MÊMES, IRÈNE.

DUROZEAU. Sans indiscrétion tu peux venir, ma chère,

( Allant s'asseoir près du goéridoD à droite.)

De tes petits projets je cause avec ton père. Tu veux te marier, dit-il, et tu prétends...

IRÈNE. Mon oncle, écoute donc, j'ai bientôt dix-sept ans. Je n'imiterai point ma tante Victorine En coiflant le bonnet de sainte Catherine.

DUROZEAU.

A la bonne heure.

ACTE II, SCÈNE III. T

IRÈNE.

Mais papa ne trouve rien. PILOIS. Si je ne trouve pas, morbleu, je cherche bien!

IRÈNE.

Et toi , mon bon parrain ?

DUROZEiU.

Moi, je ne vois personne...

IRÈNE.

Allons 9 tout est fini, mon oncle m'abandonne.

DUROZEAU. Mais quoi I si les partis ne se présentent pas?

IRÈNE (s*asseyant près de lui). Mais pour qu'on vienne à vous , faites du moins un pas. Les partis sont peureux, il faut qu'on les attire. Qu'est-ce qui vous empêche , entre nous , de leur dire : a Ma nièce a tout le bien de sa mère , elle a tant « En terres et maisons , tant en argent comptant. » Puis vous ajouteriez de certaine manière : « Elle sera , de plus , mon unique héritière. » Enfin de ces mots-là , de ces mots engageants Qui mieux que nos beaux yeux tentent les jeunes gens. Par exemple, je crois que monsieur de Gardane...

DUROZEAU. Ce lion ridicule et bête comme un âne?

IRÈNE.

Lui ridicule I Luil Mais chacun a son goût, Je ne le trouve pas ridicule du tout.

DUROZEAU.

N'attends pas que son choix jusqu'à toi se ravale ; U lui faudrait au moins une altesse royale.

IRÈNE.

Bien. Mais il n'est pas seul. Je viens de voir là-bas Monsieur Edmond Dalbert que je ne cherchais pas. Il donnait la leçon à mon cousin Emile.

DUROZEAU.

Il donne des leçons...

IRÈNE.

C'est qu'il est fort habile*

38 UN ANGE DE CHARITÉ.

DUROZEAU. A ton petit cousin? Monsieur Edmond Dalbert?

IRÈNE.

Sans doute. A ma cousine il Ta lui-môme offert.

DUROZEAU.

Ah ! bah I

IRÈNE. Dès qu'il m'a vue il a quitté sa place Et m'a fait un salut, mais avec une grâce I...

PILOIS. Eh bien, eh bien?

IRÈNE (se levant). Pourquoi faire tes yeux méchants ? C'est pour dire qu'on trouve encor des jeunes gens.

SCÈNE IV.

LES MÊMES, PAULINE, puis GEORGE.

PAULINE (regardant vers le fond). J'avais cru...

(A Irène.)

Qu^vez-vous? Qu'est-ûe qui vous chagrine?

PILOIS (se levant). Oh ! rien. Vous arrivez fort à propos, cousine, Pour nous mettre dehors , car nous allons au Bois.

PAULINE. Encor?

PILOIS. Toujours.

'IRÈNE (àDurozeau).

Tu viens avec nous cette fois. ANDRÉ (annonçant). Monsieur de Biran.

DUROZEAU part , se levant). Luil GEORGE Pauline).

Vous allez mieux, j'espère? Vous paraissiez souffrante hier soir.

( A part. )

Le notaire!

' ACTE lï, SCÈNE IV, 39

IRÈNE.

Viens-tu?

DUROZEAU.

Je réfléchis que je n*y puis aller, Ayant avec madame une affaire à régler.

IRÈNE. Ah ! tu l'avais promis I

PAULINE Durozeaa).

Ne troublez point sa joie. Ce sera pour demain.

DUROZEAU part).

C'est clair I on me renvoie. PAULINE.

Adieu.

GEORGE.

Portez-vous bien.

DUROZEAU.

Je me porte à ravir.

PAULINE.

C'est qu'il quitterait tout aûn de me servir.

IRÈNE. L'air te fera du bien , mon bon oncle , viens vite.

DUROZEAU part).

Oh I oh 1 la parenté ! la parenté maudite !

«

SCÈNE V-

PAULINE, GEORGE. GEORGE.

C'est fort heureux !

PAULINE.

Parlez moins haut. Je les entends.

GEORGE.

C'est que, d'honneur, madame, ils sont persécutants. Ils semblent tous les jours épier ma venue; Us ne vous quittent pas, ils vous gardent à vue.

PAULINE.

Bon ! vous allez déjà vous plaindre en arrivant. S'ils sont ici toujours, vous y venez souvent.

40 UN ANGE DE CHARITÉ.

Je ne tous dirai pas que c'est me compromettre, Mais je m'engage ainsi plus qu'il ne faut peut-être. Vous m'obligez, monsieur, de vous le rappeler. Je ne sais pas encor jusqu'où je veux aller. Aux plans que vous formez je vois plus d'une entrave : Un second mariage est une chose grave.

( Elle s^assied sar le canapé à droite. ] GEORGE.

Permettez-moi du moins de vous faire ma cour.

PAULINE (souriant;.

Votre cour?

GEORGE (adossé à la cheminée). Mon Dieu ! oui, comme un servant d'amour. Comme un preux cheyalier qui brûle pour sa dame. Comme un tendre berger qui soupire sa flamme. D'honneur, j'en perds Tesprit ! Sans vous rien ne m'est doux, Je ne songe qu'à vous, je ne vois plus que vous. Ma passion devient tous les jours plus profonde ; Et puisqu'ainsi que moi vous êtes seule au monde...

PAULINE. Seule? Pas tout à fait. Vous oubliez quelqu'un.

GEORGE. Qui?

PAULINE. Mon fils.

GEORGE. Entre vous tout n'est-il pas commun?

PAULINE.

Vous ne l'aimez pas.

GEORGE. Moi ! Je l'adore au contraire. Oui, ce petit bonhomme a l'art de me distraire, n m'amuse beaucoup. Je dois dire pourtant Que je ne voudrais point vous plaire en le flattant. Je ne l'embrasse pas aussitôt qu'il m'approche Et je n'ai pas toujours des bonbons dans ma poche.

PAULINE.

Non, non, vous n'aimez point les enfants.

GEORGE.

Halte-là I

ACTE II, SCÈNE VL 41

C'est monsieur Durozeau qui vous a dit cela.

PAULINE.

Vous vous trompez.

GEORGE. On sent, même quand il me loue, L'art perfide et profond du petit jeu qu'il joue, Cet excellent monsieur ! Ce n'est pas d'aujourd'hui Que j'ai vu clairement qu'il est mon rival.

PAULINE.

Lui, Lui, monsieur Durozeau?

GEORGE.

Lui, madame, lui-môme. PAULINE (86 levant et riant). Ah I ah I ah I c'est trop fort. Monsieur Durozeau m'aime?

* GEORGE.

Il se pose en Caton, en Mentor vertueux ;

Quand il faut faire un pas pour vous, il en fait deux ;

Il est tout dévouement et tout zèle, et d'avance

Vous défend d'en montrer de la reconnaissance.

Il n'accepterait pas le plus léger cadeau.

Il vous a l'autre jour renvoyé le tableau

Dont vous vouliez payer ses services notoires ;

Il vous eût renvoyé même un panier de poires.

<( C'est trop I Vous me gênez, n dit-il les yeux baissés.

Moi je traduis : « C'est trop I » par : « Ce n'est pas assez. »

Car le prix qu'il convoite et dévore en son &me

Ce sont vos biens, c'est vous tout entière, madame.

PAULINE. Non, non, pareil soupçon ne m'est jamais venu, Et monsieur Durozeau ne vous est pas connu.

SCÈNE VI.

LES MÊMES, EDMOND. EDMOND (prêt à se retirer}.

Ëxcusez-moi.

PAULINE. Restez. Monsieur peut vous entendre.

45 UN ANGE DE CHARITÉ.

EDMOND.

Vous croyant seule encor, je venais vous apprendre Le résultat qu'ont eu mes démarches.

PAULINE (lai faisant signe de s'asseoir et s*asseyant sur le canapé

à gauche ).

Eh bien?

EDMOND.

Mon Dieu I comme toujours, madame, rien.

PAULINE.

Quoi!...

EDMOND.

Rien.

PAULINE.

Ah I le sort vous poursuit ! C'est affreux.

EDMOND.

La personne Qui devait me servir tout à coup m'abandonne. Elle en protège un autre et le fait à regret; Elle dit qu'il y va de son propre intérôt.

GEORGE (derrière le canapé est Pauline). De son propre intérêt! Vous entendez, madame. Voilà pour nos amis ce qui nous rend de flamme. Voilà de nos vertus le mobile secret, Voilà la clef de tout, notre propre intérêt. Je sais qu'il est des gens dont le patelinage Affecte de tenir un tout autre langage, Et qui, profondément égoïstes au fond, Semblent faire pour vous ce que pour eux ils font. Mais je me targue, moi, d'une entière franchise Et j'aime à démasquer quiconque se déguise. Je dis et je soutiens que dans tout dévouement L'intérêt personnel entre comme élément Et qu'aux sentiments purs dont on fait étalage Il se mêle toujours quelques grains d'alliage. Pourquoi s'en étonner ? C'est la commune loi. En obligeant le monde, on travaille pour soi. Celui qui dans les flots ou dans le feu s'expose Pour sauver son semblable, en attend quelque chose; Le soldat sait quel prix on garde à sa valeur; Le martyr voit la palme à travers la douleur; L'amant même, l'amant, pour servir sa maîtresse,

ACTE II, SCÈNE VI. 43

Exige tout au moins qu'on le paye en tendresse. Beaucoup n'en veulent pas convenir, je le sais; Mais je dis à ces gens si désintéressés, Mons Durozeau dût-il s'en voiler la figure : Tant d'abnégation n'est pas dans la nature.

PAULINE.

Vous auriez pu, je crois, achever ce tableau Sans y mettre le nom de monsieur Durozeau. C'est un homme excellent que j'estime, que j'aime, Et l'attaquer ainsi c'est me blesser moi-môme.

(George Tient «^asseoir à gtnche.)

Vous nous frappez, du reste, et nous condamnez tous.

(A Idmond.)

Et VOUS, monsieur, quel est votre avis? Croyez-vous Que notre intérêt seul à ce point nous possède, Et que l'humanité soit vraiment aussi laide?

EDMOND.

Tout homme dans son cœur, madame, entend deux voix

Qui, sans être d'accord, lui parlent à la fois.

L'une vers les hauteurs nous guide et nous entraîne,

L'autre vers les bas lieux brusquement nous ramène ;

L'une nous parle gloire, honneur et dévouement,

L'autre nous parle d'or et d'argent seulement ;

L'une dit : « Sois humain et songe aux misérables ; »

L'autre : « Songe à toi-même et non à tes semblables; d

L'une enfin est un souffle, une note du ciel,

Et l'autre un son puissant et tout matériel.

Faut-il donc s'étonner alors que la seconde

Se fasse mieux entendre à l'oreille du monde.

Et que ses partisans soient beaucoup plus nombreux?

Mais nous avons aussi des hommes généreux

Qui, dédaignant la voix brutale et furieuse,

Montent poiu* écouter la voix harmonieuse.

Alors vous les voyez se hâter vers le bien,

Briguer les dévouements qui ne rapportent rien,

Prodiguer au malheur une pitié céleste,

Prendre leur cœur pour juge et mépriser le reste.

Je sais que l'on a tout nié, tout contesté,

Que l'on a tout flétri jusqu'à la charité,

Que l'on proclame encor l'aumône nécessaire.

Mais de peur simplement d'irriter la misère,

Et que, dépouillant l'homme, on ne lui laisse au fond

44 UN ANGE DE CHARITÉ,

Que sordide intérêt, qu'égoîsme profond. Qu'importe ? Les meilleurs se calomnient eux-mômes. J'en crois leurs actions plutôt que leurs blasphèmes. Les faits sont là> des faits éloquents, positifs.... Ne me rendez-vous pas service sans motifs ? Mais on trouve, en croyant approfondir les choses, Aux plus nobles effets les plus ignobles causes. Lorsqu'à moi par hasard s'offre une belle fleur, J'admire son éclat, sa forme, sa couleur. J'aspire à pleins poumons son parfum, et néglige De voir si du fumier est au bas de la tige.

GEORGE. Ce qui n'empêche pas que le fumier y soit. Votre candeur, du reste, est fort louable en soi. Donc, le dévouement pur vous paraît vraisemblable ?

EDMOND.

Oui, je crois à tous ceux dont je me sens capable.

GEORGE.

Oh ! oh !

EDMOND.

Je vais plus loin. Le premier mouvement, Quoi que vous en disiez, nous pousse au dévouement. Je passais l'autre jour au bord de la rivière. Un enfant y jouait près du talus de pierre : Il tombe. Un homme accourt sans souci^ du danger Et se jette dans l'eau.

GEORGE. C'est qu'il savait nager,

EDMOND.

Il ne le savait pas. Sans un coup de fortune. L'onde aurait englouti deux victimes pour une.

GEORGE. Il savait bien du moins ce que rapporterait En honneur et profit le danger qu'il courait.

EDMOND.

La mère de l'enfant n'était pas dans l'aisance £t ne pouvait donner que sa reconnaissance.

GEORGE.

De ressources alors votre homme était à bout !

Il a risqué sa vie, et le tout pour le tout. . :>

ACTE II, SCÈNE VIL

EDMOND.

Je n'ose contester cela.

PAULINE part).

C'était lui-môme.

GEORGE.

Votre conclusion détruit votre système ;

Vos brillants arguments manquent de profondeur.

Mais encore une fois j'aime votre candeur,

Et je conçois très-bien, monsieur, qu'on la professe

Lorsque l'on est chargé d'instruire la jeunesse.

(On se lève.^ EDMOND.

Cela se sent, monsieur, et ne s'enseigne pas.

GEORGE.

Mais à quoi bon savoir la morale en ce cas?

Je vous fais la leçon, je crois, Dieu me pardonne !

EDMOND.

Oh I je n'en reçois plus, monsieur.

GEORGE.

Plaît-il?

EDMOND (sMncIiaaDl.)

J'en donne.

PAULINE Edmond].

Vous partez? Restez donc, et cet homme si dur. S'il peut vous obliger, le fera, soyez sûr.

EDMOND.

Mais....

ANDRÉ (annonçant.)

Madame de Brive et monsieur de Gardane.

PAULINE.

Restez. Votre intérêt, monsieur, vous y condamne.

4;*;

SCÈNE VII.

LES MÊMES, MADAME DE BRIYE, BEAUDOIN.

MADAME DE BRIYE.

Il me faut relancer mon frère jusqu'ici.

0 George, c'est bien mal. M'abandonner ainsi !

46 UN ANGE DE CHARITÉ.

(A Pauline.)

J'allais entrer chez vous, ma chère, sans escorte, Si je n'eusse trouvé monsieur à votre porte.

BEAUDOIN PauliDe).

Ivan viendra vous voir ce soir quelques instants.

Il sait ce qu'il vous doit.

PAULINE.

Ohl j'accorde du temps.

MADAME DE BRIVE (assise près du guéridon, à Georges qui est assis sur

le canapé).

A quoi penses-tu donc, George? tu te prélasses Et tu ne songes point à retenir nos places.

GEORGE.

Quelles places?

MADAME DE BRIVE. Tu sais, pour les Italiens, Je préfère toujours celles que tu retiens.

GEORGE (se levant).

C'est que j'ai disposé de toute ma soirée.

MADAME DE BRIVE.

Vraiment? Ta liberté, mon frère, m'est sacrée. Je ne sais pas gêner ceux que j'aime. C'est bon, J'irai sans toi. Mais va retirer le coupon.

GEORGE.

Et paye I Oui, je comprends.

BEAUDOIN (qui causait avec Pauline).

Au Bois à pareille heure ? Ils feraient beaucoup mieux d'y fixer leur demeure. Mais on ne va jamais à pareille heure au Bois l Il est bien primitif ce cher monsieur Pilois. Mademoiselle Irène en revanche est jolie. £t puis tant de fraîcheur et de mélancolie I Savez-vous ce qu'en dot elle peut apporter ?

PAULINE.

Elle a de sa mère autrefois hériter. Puis son père est fort riche.

BEAUDOIN.

Il est bien vert encore.

PAULINE.

De plus elle a son oncle, et son oncle l'adorç.

ACTE II, SCÈNE VII. 47

BEÀUDOIN. €es homme&-là vivront au moins vingt ans chacun. C'est égal! Il faudra que j'en parle à quelqu'un.

MADAME DE BRIVE Edmond).

De mon petit Ëdgard donnez-moi des nouvelles.

En ôtes-vous content? Les études vont-elles?

Mais, je vous en préviens, vous le fatiguez trop.

Ce n'est point un enfant à mener au galop.

Il a l'esprit si vif et si prompt à comprendre.

Qu'il pourrait tout savoir sans presque rien apprendre.

PAULINE (s'approcbant d'elle). Bien. Mais enfio monsieur n'a daigné se charger De si jeunes enfants que pour nous obliger. Des démarches qu'il fait nous parlions tout à l'heure. Les choses n'ont pas pris une face meilleure.

(Regardant Beaudoin.)

Monsieur m'avait pourtant formellement promis De le recommander comme un de ses amis.

BEAUDOIN.

Je l'ai. recommandé comme un ami que j'aime. J'en ai parlé trois fois à mon cousin lui-môme.

EDMOND. Vous m'étonnez, monsieur. J'ai cru qu'auprès de lui Je pouvais invoquer votre nom pour appui ; Mais il a répondu que jusqu'ici personnne N'avait parié pour moi, si bien qu'il me soupçonne De m'étre sans raison targué d'un protecteur. Et qu'à ses yeux enfin je passe pour menteur.

BEAUDOIN.

Ahl que j'en suis fâché, plus qu'on ne saurait croire » D'honneur! Mais mon cousin a si peu de mémoire I J'avais pourtant soigné vos petits intérêts , J'avais parlé pour vous, oui, je le jurerais.

(Il B^assied sur le canapé à ^ochc.)

C'était après dîner. Nous étions trente à table,

Une réunion tout à fait respectable.

Mais sur trente, vingt-neuf, par un hasard fitcheux,

Avaient à demander quelque chose pour eux.

Mon cousin frémissait. Moi, j'avais bien peut-être

Quinze pétitions en poche à lui remettre.

Je me suis abstenu. C'est égal, je verrai,

i- UN ANGE DE CHARITÉ,

J'ai votre affaire à cœur, et j'en reparlerai. Mais je cède, madame, à Taimant qui m'entraîne, Je vais rejoindre au Bois mademoiselle Irène. Quoiqu'il soit un peu tôt, je me risque, ma foi !...

(A. Edmond.)

Adieu, monsieur, adieu. Comptez toujours sur moi.

SCÈNE VIII.

LES MÊMES, excepté BEAUDOIN.

GEORGE Edmond]. Vous pensiez que l'appui d'un pareil imbécile Près d'un homme éminent pourrait vous être utile? Vous vous abusiez fort.

EDMOND.

Oui , monsieur, je le vois. Mais le malheur vous rend aveugle quelquefois. On est à bout d'efforts et de persévérance, £t l'on prend pour appui la plus frôle espérance. C'en est fait, j'y renonce et n'espère plus rien.

PAULINE ( se levant ). Y renoncer! Pourquoi? N'est-il que ce moyen D'aller jusqu'au baron et...

(Regardant George. }

Que pourrait-jon faire?

GEORGE. Je connaissais beaucoup jadis son secrétaire. Un nuage est venu se former entre nous.

PAULINE. C'est monsieur Desrieux?

GEORGE.

Oui.

PAULINE madamedeBrive).

Je l'ai vu chez vous, 11 vous connaît beaucoup. Ah I vous y voilà prise.

MADAME DE BRIVE.

Je permets que monsieur de mon nom s'autorise.

PAULINE. C'est cela.

ACTE II, SCÈNE YIIÎ. 4î)

/A EUmoud.]

Courez-y.

(A madame de Brive.)

Mais oii peut-on le voir?

MADAME DE BRIVE.

Dans ses bureaux.

PAULINE. Et quand? MADAME DE BRIVE.

Mais il doit recevoir

Maintenant.

PAULINE Edmond).

Courez donc, c'est ainsi qu'on arrive. Dites à ce monsieur que madame de Brive Vous recommande à lui ; mais dites-le bien haut. Il me connaît un peu, nommez-moi, s'il le faut.

EDMOND (d'ane voix émae). Ah I pourrai-je jamais. . .

PAULINE.

Allons , qu'on exécute Ce que je prescris sans perdre une minute.

SCÈNE IX.

LES MÊMES, excepté EDMOND.

GEORGE Panline). Certes, je vous admire en vos entraînements, Mais on n'arrange rien avec des sentiments. €e pauvre garçon-là se débat dans le vide. Pourquoi vous obstiner à lui servir de guide? Son pied impatient ne sait se poser, Et s'il trouve le mur, il viendra s'y briser.

PAULINE. N'affectez pas cet air de froide indifférence , Laissez-lui, laissez-nous l'ombre d'une espérance. Hais voyez cependant combien vous aviez tort De prétendre qu'en tout on songe à soi d'abord. En cette occasion je fais un sacrifice. Mon inlérôt à moi n'est pas qu'il réussisse. U donne depuis peu des leçons à mon fils ;

Tome VI. 2 1 Litraiioii. 4

SO UN ANGE DE CHARITÉ.

L'enfant Taime beaucoup , suit en tout ses avis, Devient plus raisonnable, et, s'il faut tout vous dire y Je crains plus le succès que je ne le désire.

MADAME DE BRIVE (se leyant). Ohl tranquillisez-vous , ma chère, dans ce cas^ Il ne peut réussir, vous ne le perdrez pas, ^

Je n'adresse les gens à notre secrétaire Que pour m'en délivrer. Apprene? un mystère : Je suis depuis longtemps convenue avec lui Que lorsque je voudrai m'employer pour autrui , J'écrirai; de façon qu'une parole dite Et rapportée ainsi n'est que de l'eau bénite. Monsieur Edmond Dalbert est un bon professeur ; Il aime les enfants, les traite avec douceur. Ne prend que peu d'argent, et pour nous en défaire Il m'est ainsi qu'à vous beaucoup trop nécessaire.

PAULINE.

Qu'entends-jel Est-ce bien vrai ce que vous dites là? Quoi! madame, en riant convenir de celai L'envoyer plein d'espoir et de reconnaissance Au-devant d'un refus dont on est sûr d'avance! Quoi ! lui dire : « Agissez, et l'on vous appuiera, » Sachant qu'à ses efforts tout appui manquera I Pardonnez-moi, madame, un excès de franchise , Mon indignation égale ma surprise. Je prends, vous le voyez, la chose au sérieux, Et, pour parer un coup qui me semble odieux. Auquel en me taisant j'aurais l'air de souscrire , A monsieur Desrieux je vais moi-même écrire Pour votre protégé qui ne se doute pas Qu'on ménage si peu ses moments et ses pas.

SCÈNE X.

LES MÊMES, DUROZEIAU.

BUROZEAU Pauline). Je viens... Je suis en nage. Une superbe affaire! J'ai planté ma nièce avec mon cher beau-frère. Bien m'en a pris. Je cours au faubourg Saint-GermaÎDi Et pour votre maison je découvre en chemin Un nouvel amateur, ua locataire unique !•••

ACTE II, SCÈNE XI. 5i

Signez vite ce bail, Taffaire est magnifique.

PAULINE (se dirigeant vers sa chambre). Je ne puis m'arrôter. Je reviens.

DUROZEAU.

Qu'est-ce donc ? Vous n'avez qu'à signer.

PAULINE. Je ne le puis. Pardon.

DUROZEAU.

Mais il se dédira ! Signez. Je vous proteste Que pour vos intérêts le retard est funeste.

PAULINE. Non, laissez-moi d'abord faire ce que je doi : Il sera temps après de m'occuper de moi.

SCÈNE XI.

MADAME DE BRIVE, DUROZEAU, GEORGE.

GEORGE. Je ne m'étonne plus de rien, mais je déclare Qu'un pareil procédé me semble au moins bizarre.

DUROZEAU.

Que s'esl-il donc passé? Qu'est-ce qui la distrait Au point de négliger un si grave intérêt?

MADAME DE BRIVE: Vous me le demandez, notaire magnanime? Hélas ! le cœur humain est un profond abîme. On TOUS écoute à peine, on s'en va sans façon Pour écrire en faveur d'un fort joli garçon; On ne compte pour rien intérêts, convenance, On s'oublie avec moi jusqu'à l'impertinence... Pourquoi? Je ne sais pas. Mais pour qui? De concert Nous répondrons tous trois : c'est pour monsieur Dalbert.

GEORGE.

Hein! Que me dis-tu là? Non, ce n'est pas probable.

DUROZEAU part).

Moi qui croyais que George était seul redoutable l Ai-je assez lourdement donné dans le panneau !

GEORGE (de même).

Et moi qui m'avisais de craindre Durozeau !

:i2 UN ANGE DE CHARITÉ.

DUROZEAU (allant sonner). Je ne puis m'en tirer que par un trait d'audace.

GEORGE ( prenant son chapeau )• Sans tarder maintenant il faut que je le place.

MADAME DE BRIVE.

Qu'avez-vous tous les deux ?

( A George. )

Tu semblés éperdu !

GEORGE (bas). Si je suis supplanté, vois-tu, je suis perdu.

MADAME DE BRIVB.

Ton amour aurait pris d'aussi fortes racines?

GEORGE. Plus fortes mille fois que tu ne l'imagines.

MADAME DE BRIVE.

Mais c'est donc sérieux?

GEORGE.

Peux-tu le demander?

MADAME DE BRIVE.

Mais c'est qu'il finira par me persuader.

DUROZEAU André qui entre ). Mon beau-frère est -il là?

A^DRÉ.

Non, mais mademoiselle Qu'il ramène à l'instant vient de rentrer chez elle.

DUROZEAU. C'est bien.

{k madame de Brive.)

De vous quiljler je suis au désespoir, Mais ma nièce est rentrée et demande à me voir.

GEORGE madame de Brive). Adieu. Parle pour moi, fais-lui bien mon éloge, Ménage-la surtout. Je t'enverrai ta loge. J

SCÈNE XII.

MADAME DE BRIVE, seule, puis PAULINE. MADAME DE BRIVE.

Us sont fous ! Si cela pouvait faire échouer

Le tour qu'en se plaçant George veut me jouer,

AGTK II, SGËNE XII. ^3

Si j'avais le bonheur de conserver mon frère I George doit, pour son bien, mourir célibataire.

PAULINE (rentrant). André I

( André aècoort. Elle lui parle bas et lai remet une lettre.)

MADAME DE BRIYE.

L'émotion n'est point calmée encor.

PAULINE.

Ces messieurs pour vous fuir ont donc été d'accord ? Ce n'est guère galant pour des hommes du monde.

MADAME DE BRIVB.

Vous m'en voulez toujours? Ma surprise est profonde. Je ne savais rien, moi, je doutais de mes yeux... George vient de sortir : il éUiit furieux.

PAULINE. Furieux?

MADAME DE BRIVE.

Écoulez I II est homme, il vous aime. Du moins à ce qu'il dit. Moi, je soutiens quand même Que George ne saurait aimer de passion. Mais il peut là-dessus se faire illusion. Eh bien I il vous voit prendre avec chaleur, et comme On le lait rarement, le parti d'un jeune homme Charmant (il en est peu de plus charmants que lui), Tout quitter, tout braver pour lui servir d'appui; Et pareille action, quoique fort naturelle. Peut trè»-bien inspirer des soupçons, chère belle.

PAULINE.

Quels soupçons ?

MADAME DE BRIVE.

Mais il peut soupçonner, entre nous, (Vous savez jusqu'où vont quelquefois les jaloux !) Que l'intérêt si vif dont vous êtes touchée Au fond de votre cœur a sa source cachée.

PAULINE.

Quoil devant moi, chez n!koi vous oublier ainsi !•.. Je me tais, ayant peur de m'oublier aussi.

54 UN ANGE DE GHARiTÉ.

SCÈNE XIIL

LES MÊMES, EDMOND. EDMOND.

Je craignais de ne plus vous trouver réunies. Ah I soyez à jamais toutes les deux bénies I De l'accueil qu'on m'a fait vous me voyez charmé. Que ne vous dois-je pasi Je vais être nommé.

MADAME DE BRIVE,

Trop heureuse, monsieur, pour vous tirer de peine. D'avoir pu seconder madame de Yarenne. Mais je m'oublie ici depuis quelques moments. Je dois me dérober à vos remerclments : Une autre les mérite, une autre les réclame. Je vous laisse. Au revoir, ma belle.

PAULINE.

Adieu, madame*

SCÈNE XIV.

PAULINE, EDMOND.

EDMOND.

Je ne me plains pas trop de ce brusque départ : De tout ce que je sens je puis vous faire part. Je rends grâce sans doute à Tune comme à l'autre. Mais sa protection a fait moins que la vôtre.

PAULINE.

Comment I moins que la mienne ?

EDMOND.

Oui, monsieur Desrieux . M'avait reçu d'abord d'un air fort sérieux. Tant que je n'eus nommé que madame de Brive, U ne se livra point, se tint sur le qui-vive ; Mais je n'eus pas plutôt prononcé votre nom Qu'il m'offrit de m'asseoir et qu'il changea de ton.

PAULINE.

Vous m'étonnez beaucoup, il me connaît à peine.

ACTE II, SCÈNE XIV. S5

EDMOND.

Sans votre nom pourtant ma démarche était vaine.

Je l'entretins d'abord de toutes vos bontés,

Je lui dis Tintérôt qu'en tout vous me portez.

n m'écoutait d'un air rempli de bienveillance.

« Parlez-moi, disait-il, en toute confiance. »

Ahl pour parler de vous je n'avais pas besoin

Que de m'encourager il prit ainsi le soin !

Je ne tarissais pas sur tout ce qui vous touche.

Enfin il se leva, le sourire à la bouche,

n me serra la main, et, quand je pris congé,

Me dit qu'il ferait tout pour votre protégé.

PAULINE. Quoi! monsieur, il a dit : mon protégé?

EDMOND.

Sans doute.

PAULINE pin)«

n va croire.... Voilà tout ce que je redoute. Et ma lettre qu'il lit peut-être en ce moment. Qui donne à ses soupQons'un nouvel alimentl...

EDMOND.

Madame, en quelque chose ai-je pu vous déplaire? J'ai fait de point en point ce qu'on m'a dit de faire.

PAULINE.

Bien. Mais d'autre façon il fallait s'exprimer,

n fallait.... Par exemple, à quoi bon me nommer?

EDMOND.

Mais c'était justement d'une importance extrême.

« Nommez-moi, s'il le faut, » m'avez-vous dit vous-même.

PAULINE.

C'est vrai. N'y pensons plus, puisque le mal est fait.

EDMOND.

Le mal est fait? Quel mal? Ai-je eu tort en effet? Mais que sert de chercher en quoi je fus blâmable ? Puisque vous m'en voulez, je dois être coupable. Pourtant Dieu voit nos cœurs, il les juge, il sait bien De quels sentiments purs est animé le mien. Vous remplissez ce cœur resté si longtemps vide, Vous me rattachez seule à cette vie aride. Vous m'encouragez seule et me tendez la main, Remplaçant l'espérance oubliée en chemin*

66 UN ANGE DE CHARITÉ.

Aussi, quelle que soit ma faute ou bien mon crime, Ëussiez-vous un motif de plainte légitime, Un motif que j'ignore et ne puis deviner, Pardonnez-moi.

PAULINE ( assise sur le canapé de gauche). Je n'ai rien à vous pardonner. EDMOND.

Je ne veux qu'un seul mot, et vous êtes si bonne I Pardonnez-moi, madame.

PAULINE.

Eh bien I je vous pardonne.

EDMOND.

Ce mot n'est pas sorti du fond de votre cœur. Qu'ai-je fait? Je m'y perds. C'est jouer de malheur! Car, sachant à quel point votre indulgence est grande.

Je voulais justement tenter une demande

J'hésitais, j'en conviens, et je tremblais un peu Et ne savais comment vous faire cet aveu.

PAULINE part).

Cet aveu ! Que dit-il? Quel soupçon m'a frappée? Mais leur méchanceté ne s'est donc pas trompée?

EDMOND. Qu'avez-vous? Vous semblez distraite en m'écoutant. Je vais me retirer, j'ai mal choisi l'instant.

PAULINE.

Non, restez; non, je veux savoir, quoi qu'il en coûte....

EDMOND.

Quoi, madame?

PAULINE. Parlez, monsieur. Je vous écoute.

EDMOND. Cet air froid, ce ton bref, ces regards singuliers Me troublent tellement....

PAULINE.

Je veux que vous parliez.

EDMOND.

C'est pour vous obéir que je romps le silence. En le rompant ainsi je me fais violence , Car, je vous le répète, en un pareil moment, J'aurais eu besoin d'aide et d'encouragement.

ACTE II, SCÈNE XIY. ST

PAULINE ( à part).

£t d'encouragement !

EDMONb.

J*ai lutlé, je vous jure, Autant que peut lutter Thumaine créature. Mon cœur se révoltait et s'indignait tout bas. Et quand, prêt à franchir enfin le dernier pas, De ce que je désire il faut vous rendre compte, Je recule et pâlis de douleur et de honte.

PAULINE (éinoe,àpart). Le doute ne m'est plus permis.

EDMOND.

Mais il le faut. Arrière mon orgueil I Expliquons-nous tout haut, L'effort que je me fais dût-il briser mon âme ! Pourriez-vous m'avancer un peu d'argent, madame?

PAULINE (pousse un cri , )e regarde et se couvre la figure de ses

mains). Ah!

EDMOND.

Qu'avez-vous?

PAULINE elle-même en se levant).

Mon Dieu! C'était donc pour cela?... Ahl madame de Brive, ah! que n'étes-vous !

EDMOND.

D'où vient Témotion?. . .

PAULINE.

Hélas ! il le demande I Oh! oui, l'émotion que j'éprouve est bien grande.

D'où vient-elle? Elle vient de ma vive amitié

<

Et de la plus sincère et profonde pitié. C'est que j'étais si loin, mais si loin de m'attendra A ce que vous venez tout à coup de m'apprendre! Ce que vous demandez, je devais vous l'oifrir. Ah ! je conçois combien vous avez souffrir Avant de me donner cette marque d'estime Dont je ressens dans l'âme un orgueil légitime.

EDMOND.

On ne sait pas (comment se douter de cela?), On ne sait pas qu'avec cet habit que voilà Et grâce auquel je puis encor payer de mine,

88 UN ANGE DE CHARITÉ.

Je dîne quelquefois bien mal, lorsque je dîne. Je n'ai pu l'autre jour acquitter mon loyer. Nul de ce qui m'est ne'songe à me payer. Plusieurs m*ont emprunté qui n'ont pas pu me rendre» Ou peut-être qu'ils croient que j'ai le temps d'attendre. Pourriez-Yous m'avancer, si peu que cela soit, Un mois sur les leçons que Yotre fils reçoit?

( Il M détoarae et fond en ItroMt.) PAULINE.

Ne pleurez pas ainsi I Je jure de me taire. Entre nous seuls et Dieu ceci reste un mystère.

( Bile ooTre le tiroir elle a serré an premier acte les billets qae loi a remis

DurosMtt, et lui en offrant plusleors :)

Tenez, c'est de l'argent que je viens de trouver, Qui dormait là, pendant.... Ah! je n'ose achever* Prenez donc I Ces billets ne sont point à leur place.

EDMOND.

Un seul....

PAULINE.

Prenez-les tous.

EDMOND.

N'insistez pas, de grâce. Ménagez la fierté qui me ronge le cœur Et m'insulte tout bas de son rire moqueur. Ai-je raison d'agir ainsi? J'ai tort peut-être. Quoi qu'il en soit, madame, avant de vous connaître, Je me serais tué mille fois de ma main Plutôt que de la tendre en demandant du pain. Cet aveu que j'ai fait, l'aveu de ma misère. Même à ma propre sœur je n'eusse osé le faire. Avant de vous connaître, hélas I j'avais bien lieu De douter quelquefois de la bonté de Dieu.

PAULINE. Remettez-vous, monsieur, tâchez de vous remettre. J'ai mal agi. Pour vous je craignais de paraître Céder trop aisément à ma compassion, Je me refroidissais par la réflexion. Je me disais : « Le monde est qui me regarde ; » Contre mon propre cœur je me mettais en garde Dans le même moment où, parlant sans détours, Vous aviez à ce cœur si noblement recours.

ACTE II, SGËNE XV. 99

J'en suis ûère, monsieur, je vous le dis encore» Ne rougissez donc plus de ce qui vous honore. n est, monsieur Dalbert, de coupables orgueils : Des meilleurs mouvements ce sont les écueils. De quel coup frappiez-vous une sœur qui vous aime. De quel coup plus cruel me frappiez-vous moi-même. Si dans ce rude assaut vous n'eussiez triomphé. Si l'orgueil n'eût été pour toujours étouffé I Supportez ces instants d'épreuves passagères.. Le temps emporte tout sur ses ailes légères ; Vous finirez bientôt par entrer dans le port,

EDMOND.

Le seul port de la vie est quelquefois la mort. N'importe I Vous avez ranimé mon courage, Et je vais plus galment poursuivre le voyage. Biais je vous laisse, adieu. Voici quelqu'un.

PAULINE.

Eh ! non.

C'est mon fils.

SCÈNE XV.

LES MÊMES, EMILE.

EMILE (un petit canon à la main). Mère , vois vois le joli canon I C'est monsieur Durozeau qui me l'a donné , mère« Voyez, monsieur Dalbert ! je vais faire la guerre,

EDMOND.

C'est très-bien. A demain.

EMILE.

Ah I vous vous en allez ?

EDMOND.

Vous serez sage?

EMILE.

Oh ! oui , bien sûr, si vous voulez M'embrasser.

EDMOND.

T'embrasser? Si je le veux , cher ange I

(Il Penlève dans set bras , le baise avec passion , puis rencontrant le regard de Pauline, il se trouble, repose l*ejifant à terre , saine et sort. )

1,0 UxN ANGE DE CHARITÉ.

SCÈNE XVI.

PAULINE, EMILE.

PAULINE (tombant sur le canapé à gaache). Il part. II était temps. 0 mon Dieu I c'est étrange, Mes yeux... Je n'y vois plus. Pourtant le jour est clair. Ah ! sortons. J'ai besoin d'aller respirer l'air, L'air pur et le soleil I Le malheureux I Je pense Entendre encor sa voix au milieu du silence. Oui , je l'entends toujours humblement me prier..

EMILE.

Est-ce vrai que tu vas bientôt te marier?

PAULINE. Hein ? qui t'a dit cela ? Parle donc. Tu veux rire.

EMILE.

C'est André qui m'a dit de ne pas te le dire.

PAULINE. Vraiment?

EMILE.

Est-ce avec moi ?

PAULINE.

Certes , mon cher trésor, Avec toi seul.

EMILE. Oh ! non , avec quelqu'un encor.

PAULINE.

Avec qui donc?

EMILE.

André ne me l'a pas dit, mère^ Mais il a dit qu'alors j'aurais un petit père.

PAULINE.

Et tu serais heureux, cher enfant, n'est-ce pas? D'avoir un ami sûr qui guiderait tes pas , Qui te protégerait, sévère avec tendresse, Et garderait du vent la fleur de ta jeunesse?

EMILE.

Oui , je l'aimerais bien, il jouerait avec moi.

ACTE M, SCÈNE XVIL rA

Mais je veux que ce soit monsieur Dalbert.

PAULINE (lai mettant Yivement la main sur la bouche).

Tais-toi î Si quelqu'un t'entendait !

SCÈNE XVII.

PAULINE, DLROZEAF.

DUROZEAU (essayant de saisir Tenfant qai se sauve ).

Une bonne nouvelle Qui concerne monsieur Dalbert.

PAULINE (se levant).

Ah ! Quelle est-elle ?

DUROZEAU.

Oh ! je suis bien certain de vous faire plaisir.

Je n'ai point réussi , malgré mon vif désir ,

A placer sur-le-champ ce jeune homme estimable ;

Mais je ne trouvais rien ^ rien qui fût convenable ,

Et, cela commençant à me contrarier,

Au lieu de le placer je vais le marier.

(Pauline le regarde avec sorprise. )

Je lui donne ma nièce. Est-ce bien?

PAULINE.

A merveille.

DUROZEAU.

Le beau-frère s'est fait un peu tirer Toreille, £t j'ai parler haut pour en venir à bout. Mais l'amour de sa fille a triomphé de tout.

PAULINE. Elle l'aime donc?

DUROZEAU. Comme une petite folle.

PAULINE.

Et moi qui m'affligeais ! Voilà qui me console. Et ce subit amour à propos découvert...

62 UN ANGE DE CHARITÉ.

SCÈNE XVIII.

LES MÊMES, GEORGE, puis EMILE. GEORGE.

J'espérais retrouver ici monsieur Dalbert.

PAULINE.

Monsieur Dalbert? Encor monsieur Dalbert !

GEORGE.

La chance A tourné , vous pouvez vous réjouir d'avance : J'ai trouvé tout à point la place qu'il lui faut. En sortant de chez vous , je rencontre tantôt Un de mes bons amis qui part pour l'Angleterre. Il m'aborde et me dit : « Je cherche un secrétaire. »

PAULINE.

Très-bien I Je vous rend grâce à tous deux, pour ma part,

De votre empressement, quoiqu'il vienne un peu tard.

Cet accord entre vous me parait admirable !

Mais c'est trop m'arrôter sur un sujet semblable.

Je suis humiliée et je me sens rougir.

Quand je pense aux motifs qui vous ont fait agir.

Oui, monsieur, vous m'avez assez peu respectée...

N'ajoutez pas un mot, car j'en suis révoltée.

Monsieur Dalbert, d'ailleurs, de moi n'a plus besoin^

Puisque de l'obliger tout le monde prend soin.

S'il ne court, grâce à vous, une belle carrière ,

11 obtient par monsieur une riche héritière.

Tout lui vient à la fois. Le mal que l'on m'a fait

Aura du moins produit cet excellent e£fet.

GEORGE.

C'est dans l'intention, madame , la plus pure...

DUROZEAU.

Et c'est pour les motifs les meilleurs , je vous jure , Et les moins personnels...

PAULINE.

Oh ! c'est bien , je vous crois ; Mais veuillez m'excuser, je vais me rendre au Bois.

DUROZEâU (lui offrant son bras). Si j'osais...

ACTE III, SCÈNE L

PAULINE. Non, merci, non, mon ûls m'accompagne.

EMILE (qui est entré depuis quelques instants). Mère, quand nous irons bien loin à la campagne, Monsieur Dalbert viendra chez nous passer Tété? Dift y mère.

PAULINE part).

Ab I c'est vraiment une fatalité I GEORGE (saluant Pauline).

Je vous laisse.

PAULINE (très-froidement). Monsieur.

DUROZEAU part).

Payons de hardiesse I n faut plus que jamais qu'il épouse ma nièce.

(La toile tombe.)

FIN DU DEUXIÈME ACTE.

ACTE TROISIÈME.

SCÈNE PREMIÈRE.

IVAN, BEAUDOIN, ANDRÉ. BEAUDOIN.

Domestique! Approchez. Cet homme est sourd, je crois. Annoncez ma visite à monsieur de Pilois.

ANDRÉ.

A monsieur Pilois?

BEAUDOIN.

Non, de Pilois.

(M . UN ANGE DE CHARITÉ.

(Le r&ppelant.j

Domestique!... C'est tout Allez.

ANDRÉ.

Monsieur m'avait...

BEAUDOIN.

Point de réplique.

(André lort par la gauche.) (▲ Ifan.)

Tu ne peux plus songer, mon bon, à reculer; L'ennemi va paraître, il faut te signaler. Surtout sois sérieux, car, lorsque tu t'égaies, Tu parles, et cela ne vaut rien , tu bégaies. C'est un vice qu'il faut masquer en te taisant. Ton silence, d'ailleurs, est toujours imposant. Tu t'estimes deux cent mille francs? Sois tranquille , Je ne te livre pas a moins de trois cent mille. Tu n'es pas mal tourné, tu danses et tu plais. Tu possèdes, de plus, un certain air anglais... Qu'est-ce que tu pourrais bien posséder encore?

IVAN.

Hé!.,.

BEAUDOIN.

J'entends. Mais pour toi je vois poindre Tauroie D'espérances dont l'œil d'un père est ébloui. Que diable I on a toujours des espérances.

IVAN.

Oui.

BEAUDOIN.

La petite a beaucoup de fraîcheur naturelle. J'ai senti tout de suite un goût très vif pour elle , Et, comme à t'établir j'avais songé souvent, Mon bon, je me suis dit : « C'est l'affaire d'Ivan, n

IVAN (lui serrant la main}. Mais il faudra bien dire un mot.

BEAUDOIN.

Il faut te taire. Tu te perds en parlant*

IVAN.

Pourtant...

BEAUDOIN.

Chut ! Le beau-père ! ]

ACE III, SCÈNE II. 65

SCÈNE IL

LES MÊMES, PILOIS.

PILOIS. Très-humble serviteur, uiessieurs. Puis-je savoir Pourquoi j'ai ce matin la faveur de vous voir?

BEAUDOIN.

Peut-être mon début va vous sembler étrange : Je le risque pourtant. Votre fille est un ange.

PILOIS.

Monsieur !

BEAUDOIN.

Un ange , dis-je.

PILOIS.

Ah ! monsieur I

BEAUDOIN.

Je maintien Le mot.

PILOIS.

Mais permettez...

BEAUDOIN.

Non, je ne permets rien.

PILOIS.

Cependant...

BEAUDOIN.

Non, monsieur....

PILOIS.

L'expression est forte.

BEAUDOIN.

Votre fille est un ange, ou le diable m'emporte!

Et, si je n'avais point fait vœu de célibat.

Mon cœur se fût rendu sans livrer de combat;

Car j'ai le cœur très-faible , et lorsque je m'exalte... .

PILOIS.

Vous êtes donc?...

BEAUDOIN.

Je suis...

Tome VI, 21* Livraison. S

66 UN ANGE DE CHARITÉ,

PILOIS.

Quoi? BEAIJDOIN.

Chevalier de Malte.

PILOIS.

Il n'en existe plus.

BEAUDOIN.

A Malte. Eh ! oui , d'accord , Mais, hélas! à Paris il en existe encor. Mais près de vous, monsieur, souffrez que j'introduise Mon ami de Prévert qui dispose à sa guise De ses affections et de sa liberté , Et qui veut s'enchaîner aux pieds de la beauté.

PILOIS.

Quoi! monsieur de Prévert?.,.

(Ivan s'incline.) BEAUDOIN.

Adorant votre fille , n aspire à l'honneur d'entrer dans la famille.

(Ivan sMDcline de nouteau.)

PILOIS Ivan). C'est donc une demande ?

BEAUDOIN.

Oui, monsieur.

PILOIS part).

Quel malheur Que Durozeau se soit coiffé du précepteur !

BEAUDOIN.

Vous ne répondez pas.

PILOIS.

La chose est délicate. "Votre demande , certe , et m'honore et me flatte, Mais ce n'est pas à moi , monsieur , qu'il appartient De voir si ce jeune homme à ma fille convient. Son oncle est meilleur juge en pareille matière. Ma fille est, comme on sait, son unique héritière. Il est fort à son aise , et vous concevez bien Que sans le consulter nous ne décidons rien. C'est donc à lui qu'il faut conter votre tendresse,

ACTE III, SCÈNE III. 67

C'est lui qu'il faut gagner. Voulez-vous son adresse ? Tenez.

BEAUDOIN (prenant la carte que Pilois offre à Ivan.) Je vous rends grâce et, sans plus m 'arrêter, Chez monsieur Durozeau je vais me transporter, Et lui donner moi-môme en paroles bien claires Tous les renseignements plus ou moins nécessaires A la conclusion du bonheur de monsieur.

PILOIS.

Je serais charmé, certe...

BEAUDOIN.

Adieu , beau-père, adieu !

SCÈNE m.

PILOIS, puis IRÈNE.

PILOIS. De Prévert! Le beau nom! De Prévert! Quel dommage Que Durozeau...

(▲ Irène qui entre.]

Le vent se fixe au mariage. Tu ne te plaindras plus d'avoir trop de guignon. On te demande encor.

IBÉNE.

Qui? monsieur Beaudoin?

PILOIS.

Non, Son ami.

IBÉNE.

Ce monsieur qui ne dit rien?

PILOIS.

Il n'ose Devant toi... Le fait est qu'il n'a pas dit grand'chose. Je les ai renvoyés à ton oncle.

IBÉNE.

Pourquoi ?

€8 UN ANGE DE CHARITÉ,

SCÈNE IV.

LES MÊMES, PAULINE. PAULINE.

Vous ne déjeunez pas ce matin?

PILOIS.

Non, ma foi. Cousine, l'estomac tarde à se faire entendre.

PAULINE. ]

Dans la salle à manger j'étais à vous attendre.

PILOIS.

Nous traitions un sujet si grave et si scabreux I...

IRÈNE.

On me demande encor, ma cousine. Et de deux I

PAULINE.

J'avais sur ce sujet à vous parler moi-môme.

IRENE.

S'en présenterait-il par hasard un troisième?

PAULINE.

Non pas. Mais tout espoir lui serait interdit, D'après ce que m'a dit votre oncle.

IRÈNE.

Qu'a-t-il dit?

PAULINE.

Mais que monsieur Dalbert vous semblait fort aimable, Que vous le regardiez d'un œil très-favorable, Que vous étiez enfin fort éprise de lui.

IRÈNE.

Obi je ne dis pas non, hier, mais aujourd'hui!...

PAULINE.

Eh bien?

IRÈNE.

Tout est changé.

PAULINE.

C'est aller un peu vite.

IRÈNE.

Écoutez, ma cousine, et prononcez ensuite.

ACTE m, SCÈNE IV. Cr>

Personne ne songeait à demander ma main.

Je disais tous les soirs : « Ce sera pour demain.

(( Attendons, j'ai ma dot, je suis assez gentille. »

Et je mourais de peur de rester vieille fille.

Hier mon oncle accourt, me propose un mari.

« Un mari I Je veux bien, » fais-je en poussant un cri.

« Et c'est monsieur Dalbert, » reprend-il à voix basse.

« C'est un joli garçon, » lui dis-je et je l'embrasse.

C'était hier cela. Mais monsieur de Prévert

Ce matin comme gendre à papa s'est offert.

A prendre ce qui vient mon sexe me condamne :

Je fais bien plus de cas de monsieur de Gardane,

Mais monsieur de Prévert vaut mieux qu'un professeur.

n va dans le grand monde, et puis c'est un danseur.

Il parle peu, c'est vrai, j'en conviens, mais il pense,j

Et l'autre ne sait pas môme la contredanse.

PAULINE.

Oh I c'est bien différent. Mais, par malheur, je crois Que votre oncle voudra s'en tenir à son choix.

IRÈNE.

Oh! non, papa dit bien comme moi...

PILOIS.

Ma chérie, Ton oncle n'est pas bon quand on le contrarie, Et moi je suis toujours de son avis en tout.

mÉNE.

Je ne pourrai donc pas m'établir à mon goût? A me sacrifier si mon oncle s'obstine... Tenez, j'entends parler dans la pièce voisine Ce monsieur qu'on m'impose, et vous allez le voir. Par pitié, ma cousine, ôtez-lui tout espoir.

PAULINE.

Mais en a-t-il déjà?

mÉNE.

Je le jurerais presque. U s'est épris pour moi d'un amour romanesque.

PAULINE.

Eh bien, à le guérir je m'en vais travailler.

PILOIS sa fille). Avec ton oncle au moins ne va pas nous brouiller.

(Ils sortent par la gauche.)

70 UN ANGE DE CHARITÉ.

SCÈNE V.

EDMOND, PAULINE.

PAULINE part, s*asseyant près de la table). Elle ne l'aime pas I Durozeau m'a trompée.

(A Edmond.) ,

C'est VOUS, monsieur? Pardon, j'étais préoccupée.

EDMOND.

I

Je cherchais votre fils, madame.

PAULINE.

n n'est pas loin.

EDMOND.

Je vais voir...

PAULINE.

n viendra, ne prenez pas ce soin. De vous tenir ligueur le sort enfin se lasse, * Monsieur, il se présente encore une autre place.

EDMOND.

Tant mieux, si c'est à vous que je la dois surtout : 11 ne me coûte pas de vous devoir beaucoup.

PAULINE.

Vous ne me devez rien en cette circonstance. Il vous faut réserver votre reconnaissance Pour monsieur de Biran.

EDMOND.

Pour monsieur de Biran?

PAULINE.

Il veut vous obliger.

EDMOND (s'asseyant de Taatre côté de la table). Lui I Cela me surprend.

PAULINE.

Un de ses amis part et cherche un secrétaire. Et, si vous préférez habiter l'Angleterre, Cet ami vous emmène à Londre.

EDMOND.

A Londres I Moil U faudrait m'éloigner?...

ACTE III, SCÈNE V. PAULINE.

Vous hésitez. Pourquoi?

EDMOND.

Tout pays m'était bon avant de vous connaitre.

Et j'aurais préféré m'expatrier peut-être,

Si vous n'étiez, madame, apparue à mes yeux...

Pardonnez, le malheur rend superstitieux;

Le ciel était pour moi couvert d'un sombre voile,

Et j'ai vu dans ma nuit scintiller une étoile.

Aussi quitter Paris à présent me fait peur :

J'ai besoin de vous voir, vous me portez bonheur.

Et, d'ailleurs, près de vous n'ai-je pas mon élève?

J'ai commencé, madame, il faut bien que j'achève.

Si je ne puis toujours lui prodiguer mes soins,

Je puis, restant ici, le surveiller du moins.

Heureux de lui donner cette preuve légère

Que mon cœur se souvient des bienfaits de sa mère !

PAULINE.

Quelque prix qu'à mes yeux ait un tel souvenir,

Le passé ne doit point enchaîner l'avenir,

Et je serais f&chée en un sujet si grave

Que le peu que j'ai fait vous devînt une entrave.

Mais il est un moyen de toiit concilier.

Vous n'avez pas besoin de vous expatrier.

Et, mettant à profit une meilleure chance.

Vous pouvez pour jamais vous établir en France.

Devinez quel projet a conçu tout à coup

Ce brave Durozeau qui vraiment songe à tout :

U veut vous marier.

EDMOND.

Qui? moi?

PAULINE.

Vous.

EDMOND.

L'entreprise Mérite pour le moins d'exciter ma surprise. Hais il perdra son temps, qu'il en soit averti.

PAULINE.

Pourquoi? S'il vous offrait un excellent parti, Une personne riche et de bonne famille. Enfin une charmante et belle jeune fille?

72 UN ANGE DE CHARITÉ-

EDMOND. Et quelle jeune fille, ayant un peu de bien, Accepterait, madame, un homme qui n'a rien?

PAULINE.

Toutes n'ont pas, monsieur, une âme assez petite Pour priser la fortune aux dépens du mérite.

EDMOND.

Quoil Vous en connaissez qui seraient dans ce cas?

PAULINE.

J'en connais une au moins.

EDMOND.

Ne me la nommez pas. Ce serait m'exposer à des regrets, madame : Je ne veux pas devoir ma fortune à ma femme.

PAULINE.

Prenez au moins le temps de la réflexion. Mais vous avez peut-être une inclination ?

EDMOND.

Moi? Non, aucun amour n'a fleuri sur ma route.

Dieu du malheur d'aimer m'a préservé sans doute.

Oui, malheur, car l'amour est un luxe charmant.

Madame, et qui convient aux heureux seulement.

Aux outrages du sort lorsque l'on est en butte.

Le cœur ne parle pas : l'homme tout entier lutte.

La misère m'effraye, et je n'ose y songer :

Qu'est-ce donc quand il faut encor la partager,

La partager avec une femme qu'on aime.

Avec un pauvre enfant à l'œil morne, au teint blême.

Qu'on tâche de distraire ou d'endormir en vain

Et qui dans un baiser dit en pleurant : « J'ai faim? »

Le superflu n'est doux qu'avec le nécessaire.

L'amour I II m'épouvante autant que la misère.

Quand une jeune fille à mon œil enchanté

Présente étourdiment sa grâce ou sa beauté.

Je me détourne et fuis. Malgré moi je frissonne,

Lorsqu'aux premiers beaux jours que le printemps nous donne

Je sens à flots pressés soudain jaillir de moi

Cette source d'amour que tout cœur cache en soi.

Dieu I dis-je en résistant au charme qui m'enivre.

Dieu I Si j'allais aimer ! Ah ! d*abord, il faut vivre,

Et, pour en arriver au point me voilà.

ACTE III, SCÈNE VI. 73

Je n'ai guère eu le temps de songer qu'à cela.

PAULINE (dont rémotion est aa comble).

Taisez-vous, taisez-vous, vous me déchirez l'âme.

SCÈNE VI.

LES MÊMES, EMILE.

EMILE (accourant). Monsieur Dalbert I

EDMOND.

Voici quelqu'un qui me réclame.

PAULINE.

Nous n'avions pas fini, j'avais à vous parler.

EMILE.

Il est rheure.

EDMOND.

Est-ce à lui de me le rappeler. Madame? L'écolier fait l'office du maître.

PAULINE.

Restez ici.

EDMOND.

Gela vous ennuiera peul-ôtre?

PAULINE.

Pour suivre la leçon j'étais venue exprès.

EDMOND.

Bien. Vous pourrez ainsi juger de nos progrès.

EMILE Edmond).

J'ai lu six fois ma fable et je l'ai bien apprise. Tenez, mettez-vous pour que je vous la dise.

EDMOND.

Voyons un peu.

PAULINE.

Voyons.

EMILE.

Ne me regarde pas.

PAULINE.

J'écoule en travaillant et je m'en vais là-bas.

(Elle prend une broderie et s'assied sar le canapé à gauche. Edmond s'asssied à la place

qu'il arait quittée, et prend l'enfant sur ses genoux.)

74 UN ANGE DE CHARITÉ.

EMILE (récitant). LA PAUVRE FEMME,

I Exposée à la pluie , au vent ,

(C'était pendant Thiver) sur le seuil d'une église Une femme était assise Tenant dans ses bras un enfant. Elle priait d'une voix lente Et que le froid rendait tremblante Qu'à sa misère on compatit, ' Qu'on lui donnât pour son petit. Près de cependant un superbe équipage S'arrôte, une dame en descend Ayec son fils, enfant au frais Tisage, Et de velours resplendissant : 0 Tiens, dit la mère, donne à cette pauvre femme. » L'enfant, prenant l'argent, le jette en disant : « Tiens. » Et l'indigente , en bénissant la dame , Accourt 9 cherche et ne trouve rien.

(Levant les yeux en Pair et cherchant ses mots.)

Et ne trouve, et ne trouve...

PAULINE.

Allons, c'est introuvable. Ne te fatigue pas. Mais quelle est cette fable, Mon fils? Elle n'est pas dans ton livre, je croi.

EMILE (courant lui remettre un papier).

Non, c'est monsieur Dalbert qui l'a faite pour moi.

PAULINE (oavre le papier et lit).

Mais la dame voyant briller dans la poussière

L'argent que son' fils a jeté, Le ramasse elle-même et d'un air de bonté

Le présente à la pauvre mère. Puis , montant les degrés de l'église , elle dit Au dédaigneux enfant qui la suit interdit : « Il ne faut pas , mon fils, jeter ce que l'on donne, c Mais il faut pour l'offrir s'arrêter en chemin.

« Et la main qui reçoit l'aumône

c Ne salira jamais ta main. »

(Réflécfaissaal.)

C'est singulier! J'ai dit l'âutre jour quelque chose...

ACTE III, SCÈNE VI. 75

EDMOND (seleTant).

J'ai mis en mauvais vers votre excellente prose.

PAULINE.

Qaoil c'est vous?...

EDMOND.

Mon Dieu I oui. EMILE (s*asseyant devant la table).

Je vais écrire là.

EDMOND.

Oui, mon ami.

EMILE.

Venez me montrer.

EDMOND.

C'est cela. PAULINE (les yeux fixés sur le papier). '

La main qui reçoit l'aumône Ne salira jamais ta main!

€es vers ont un accent qui pénètre et qui charme...

(Se letant.)

Ah I mon Dieu ! J'ai mouillé le papier d'une larme I Le lui rendrai-je ainsi?

(Elle hésite, puis finit par cacher le papier dani son lein.)

EMILE (k Edmond).

Vous ne me dites rien. Est-ce bien ?

EDMOND (les yeux sur Paaline). Oui.

EMILE.

Monsieur Dalbert dit que c'est bien. Viens voir, mère I

PAULINE.

Oh I monsieur prodigue la louange. L'as-tu méritée? Oui I C'est bien, très-bien, mon ange.

(Elle TembraBse à plusienn repriies.)

ÉMILE^se levant).

Je vais te faire voir mes calculs.

(Il tort par la droite.)

70 UN ANGE DE CHARITÉ.

EDMOND (présentant à Pauline le cahier d'écriture).

Comparez : Le progrès est visible, et vous en jugerez.

PAULINE.

En effet... Oui, les mots que ce feuillet renferme

Me semblent mieux formés, et la main est plus ferme.

(Ils sont tout près l'un de Tautre, fort émus et tremblants tous deux. Ils tressaillent et s*é*

loignent Titement en apercevant Durozean.)

SCÈNE VIL

PAULINE, DUROZEAU, EDMOND.

t

DUROZEAU.

André n'était pas là, j'entre un peu brusquement. Je vous ai dérangés peut-ôtre ?

PAULINE (troublée).

Nullement. Monsieur me faisait voir l'écriture d'Emile.

DUROZEAU Edmond).

Yous partez?

EDMOND.

Ma présence ici n'est plus utile, Je rejoins mon élèv^.

DUROZEAU.

Allez, jeune homme, allez ! Esclave du devoir! Ahl vous me ressemblez. Mais après la leçon je vous verrai, j'espère. Et nous pourrons causer d'une jolie affaire.

(Edmond sort par la droite.)

SCÈNE VIII.

PAULINE, DUROZEAU.

PAULINE (assise sur le canapé). Je sais qu'à m'obliger vous êtes destiné. Est-ce un service encor?...

DUROZRLU.

Vous avez deviné,

ACTE ni, SCÈNE VIII. 77

Mais un rude service et difficile à rendre

£t qui TOUS prouvera quel attachement tendre...

(Il a^aisied prit du canapé. PAULINE.

Eh! puis-je donc douter de votre attachement?

DUBOZEAU.

Je vais vous affliger, j'en souffre horriblement,

Mais il n'est point de maux que pour vous je ne brave.

Puis, d'ailleurs, il le faut, le péril est trop grave.

PAULINE.

Le péril! quel péril? Vous me faites trembler.

DUBOZEAU.

Oh! par quatre chemins je n'y veux pas aller : C'est de monsieur Dalbert, s'il faut que je le nomme, Qu'il s'agit. Vous savez si j'aime ce jeune homme. Puisque j'avais pensé, puisque je pense encor A lui donner ma nièce, une perle, un trésor. Mais je la lui donnais, je l'avoue avec peine, Plus dans votre intérêt que dans celui d'Irène.

PAULINE (surprise).

Comment I

DUBOZEAU.

£h ! oui, mon Dieu ! des bruits ont circulé, Des bruits doat jusqu'ici je n'avais point parlé. Des bruits faux de tout point, absurdes à l'extrômc... Ce sont toujours ceux-là qu'on recueille et qu'on sème. Ce jeune homme chez vous s'est vu reçu, fêté. Puis vous l'avez admis dans votre intimité Comme le précepteur de votre fils, sans doute; Mais votre excellent cœur a fait fausse route, £t, grossissant un tort que nul ne peut nier, On s'en sert aujourd'hui pour vous calomnier.

PAULINE.

Que me dites-vous là? Je sentais bien dans l'âme Que ma compassion m'attirerait le blâme, Que je m'habituais à le voir trop souvent. Que dans ma confiance il entrait trop avant.. Mais vous venez à moi, votre bonté m'éclaire ! Oui, vous avez raison, mon seul ami, mon père. Il est temps que je prenne un parti sérieux,

78 UN ANGE DE CHARITÉ.

Que je fasse cesser des bruits injurieux Par lesquels tôt ou tard je me verrais Ûétrie. II faut enfiû, il faut que je me remarie.

DUROZEAU part).

La voilà juste au point j'en voulais venir.

(Haut.)

Le présent n'est pas tout, songez à l'avenir,

Songez à votre fils. Je ne suis pas tranquille.

De l'éloigner de vous on pourra croire utile.

Et moi qui connais bien Emile, enfant cbarmant

Et qui se fait aimer sans peine assurément,

Mais ardent, mais fougueux, la fougue de l'enfance,

Je dis que, s'il vous quitte, il est perdu d'avance.

PAULINE.

Nul pouvoir de mon fils ne me séparerai ^

DUROZEAU.

D faut donc que celui qui vous épousera Comprenne votre amour, vos faiblesses de mière, Qu'enfin pour votre fils il soit un second père. Un jeune homme n'est point très-apte à ce métier : Il ne songe aux enfants que pour les châtier; Et puisqu'un sot propos, suite d'une imprudence, Vous force à renoncer à votre indépendance, Il me semble,... je crois qu'un homme déjà mûr Sans être vieux encor, d'un caractère sûr. Chérissant les enfants, au courant des affaires. Un homme de bon sens et de mœurs exemplaires...

PAULINE part).

Que dit-il?

DUROZEAU.

Qui ferait son plaisir le plus doux D'adorer votre fils... en n'adorant que vous, Un homme enfin, un homme au cœur tendre et sensible» Qui vous garantirait tout le bonheur possible. Assez calme et rangé, c'est un point important, Pour qu'on ne craigne pas de le voir inconstant, Mais assez jeune aussi pour vous voir sans alarmes Croître encor tous les jours en esprit comme en charmes.

PAULINE.

Un homme tel que vous, par exemple?

ACTE III, SCÈNE IX. 79

DimOZEÂU.

Ah! mon Dieu I L'ai-je bien entendu ? Tel que moi 1 J'aurais lieu D'espérer.,. J'entrevois le paradis sur terre. Vous auriez tout à coup pénétré ce mystère Qu'à moi-même toujours j'aurais voulu cacher? Mes soins, mes tendres soins auraient su vous toucher? Ahl c'est à vos genoux...

MADAME DE BRIVE (dans le fond).

Oh I j'entrerai, n'importe.

(Elle étouffe on éclat de rire en «perceTant Durozeau qui se relève memeiit.)

DUROZEAU part.)

Le frère avec la sœur I Le diable les emporte I

SCÈNE IX.

LES MÊMES, MADAME DE BRIVE, GEORGE. MADAME DE BRIVE.

A l'église ici près nous nous rendons tous deux. C'est pour un mariage. 11 fait un temps affreux. Mais pour faire plaisir aucun temps ne m'arrête ; Et je viens, en passant, vous apporter ma tête, Chère belle, ou plutôt vous demander pardon.

PAULINE.

A moi? me demander pardon? et de quoi donc?

MADAME DE BRIVE.

De mes soupçons d'hier, de ma folle incartade. Je n'en ai pas dormi, j'en suis encor malade.

PAULINE.

J'ai peine à m'expliquer...

MADAME DE BRIVE.

Je vous jure d'abord Que George est amoureux de vous jusqu'au transport. Il pourrait à vos pieds tomber bien mieux qu'un autre. C'est un amour profond et bien digne du vôtre, Et je crains quelque éclat des plus fâcheux pour nous, Si vous ne confirmez l'espoir qu'il tient de vous.

PAULINE.

Mais je crois avoir dit, madame, à votre frère

SO UN ANGE DE CHARITÉ.

Que je n'autorisais nul espoir, au contraire,

Et je trouve mauvais que devant un témoin

On ait Tair de pousser les choses aussi loin.

Est-ce pour constater des droits? Mais je n'en donne

Et je n'en veux chez moi reconnaître à personne.

Votre frère, d'ailleurs, n'est plus seul maintenant :

Un homme sérieux, d'un mérite éminent.

Vient de se présenter, et la simple justice

Veut au moins que j'hésite et que je réfléchisse.

DUROZEAU (joyeux^ à part). C'est assez clair, je crois.

GEORGE.

Je n'aurais point de mal A vous dire le som de ce digne rival. Et je vais lui prêter une valeur plus grande En faisant un aveu que l'honneur me commande. Je n'aurais point paru, quand j'étais riche encor, Céder, en vous aimant, au seul appât de l'or; Aujourd'hui nM)n amour est suspect en sa source, Car je suis ruiné, ruiné sans ressource.

MADAME DE BRIVE.

George I

PAULINE.

Quoi!...

DUROZEAU (se frotUnt les mains). Pas possible?

MADAME DE BRIVE.

Est-ce qu'on dit cela?

(A Pauline.)

N'allez pas croire au moins qu'il en soit venu là.

Il exagère tout. Il a fait quelques pertes

Qui par des gains certains seront bientôt couvertes.

GEORGE.

Non, non, je ne veux point escompter l'avenir : U échappe souvent à qui croit le tenir.

(▲ PauliDc.)

Le sort capricieux demain peut tout me rendre ; Aujourd'hui je n'ai rien, et je dois vous l'apprendre.

PAULINE (allant à lui). Si vous craignez l'effet de cet aveu loyal, Vous avez tort, monsieur, et vous me jugez mal.

ACTE ni, SCÈNE X. 81

BUROZEAU (inquiet, à part)«

Hein !

MADAME DE BRIVE.

Ah ! c'est bien, c'est beau, c'est grand ! ah ! quelle femme ! Comme son âme, George, est faite pour ton âme I Avouez-le, ma chère, il vous a toujours plu. Vous voilà l'un à l'autre, et c'est marché conclu.

GEORGE.

Non, ma sœur, le bonheur jamais ne s'improvise* Nous reverrons madame en sortant de l'église : Elle aura réfléchi. Monsieur m'a proposé De lui parler pour moi, j'ai d'abord refusé ; Mais je ne doute pas qu'obligeant à l'extrême Il ne me serve mieux qu'il ne se sert lui-môme.

DUROZEAU.

Monsieur, certainement...

GEOBGE Pauline).

Je vous quitte, et bientôt Je reviens m'informer de votre dernier mot.

MADAME DE BRIVE.

Pauvre George! on n'est pas plus délicat, plus tendre.

Ëpousez-Ie, ma chère, et sans le faire attendre.

Je ne lui connais pas le plus léger défaut.

C'est mon frère, il'est vrai; mais je le dts tout haut,

C'est une exception dans le siècle oùl nous sommes,

Le meilleur, le plus franc, le plus charmant des hommes l

SCÈNE X.

PAULINE, DUROZEAU. PAULINE.

J'étais bien résolue à rompre sur-le-champ; Mais l'aveu qu'il m'a fait est si beau, si touchant...

DUROZEAU.

Quoi! Vous en ôtes dupe, et ce calcul habile Pourrait à ses projets n'être pas inutile? n n'eût, en se taisant, gagné que le mépris ; Par un autre ou par moi vous eussiez tout apprisj. Et cet homme loyal, dont la franchise éclate^

Tome VI. SI* LiTTtison.

g2 UN ANGE DE CHARITÉ.

N'est qu'un franc comédien, un adroit diplomate. Si sa très-chère sœur vous l'exalte aujourd'hui, C'est que, sachant très^bien qu'il n'a plus rien à lui,! Elle craint qu'il ne reste à charge à la famille. Vous ne considérez que le côté qui brille : Ouvrez, ouvrez les yeux et voyez le revers.

PAULINE.

Vous ne me les avez déjà que trop ouverts. Mais comment en sortir? Que faut-il que je fasse?

DUHOZEAU*

Il faut lui faire part de votre choix en face.

PAULINE.

Sans tarder?

DUROZEAU.

Sans tarder.

PAULINE.

Si ce choix n'est pas fait?

DUROZEAU.

Si.... Bah! Vous pensez bien à quelqu'un?

PAULINE.

En effet.

DUROZEAU.

A quelqu'un qui chérit Emile et vous adore. Qui ne vous déplaît pas.

PAULINE.

A quelqu'un que j'honore.

DUROZEAU.

Honorer son mari vaut mieux que de l'aimer. Nommez-le-moi tout bas.

PAULINE.

. Je n'ose le nommer.

DUROZEAU.

Pourquoi donc? Votre maiù tremble comme la feuille.

PAULINE.

Il faut qu'avant d'agir mon âme se recueille. Je vous laisse un moment.

ACTE III, SCÈNE XIL 83

SCÈNE XL

DUROZEAU, puis ANDRÉ, puis EDMOND.

DUROZEAU lm*inême).

Yietoire ! Elle est à lOoL Et je n'osais parler I Qu'on me dise pourquoi. AhU.

ANDRÉ.

Messieurs de Gardane et de Prévert demandent Monsieur.

. DCROZBAU.

Que veulent-ils ?

ANDRË.

Je l'ignore. Ils prétendent Que, n'étant pas chez vous, vous devez être ici.

DUROZEAU.

Ces messieurs n'ont pas tort de raisonner ainsi. Si tu savais... Mais chut !

(A. Edmond qui entre.)

Excusez, je vous quitte. Je cours expédier une affaire au plus vite, Et dans quelques instants, mon cher, je vous rejoins,

(A part.)

Je suis fou de bonheur, et j'ai vingt ans de moins !

(Il sort avec André par la gauche.)

SCÈNE XIL

EDMOND, seul.

Dois-je rester ou fuir? 11 vaut mieux fuir. Mon trouble

Me trahirait bientôt; je le sens qui redouble.

Un frisson tout à coup est venu me saisir.

Fuyons! Mais non, j'éprouve un douloureux plaisir

A me retrouver seul à cette môme place....

Ëh bieni donc, ne mets plus de frein à ton audace.

Respire librement l'air qu'elle a respiréj

84 UN ANGE DE CHARITÉ.

Désaltère ton cœur d'elle seule altéré,

Touche tous ces objets qu'elle a touchés, contemple.. ••

0 mon Dieu, j'oubliais que je suis dans un temple,

Pardonnez, mon amour est une impiété :

Elle est plus qu'une femme, elle est la Charité,

Et je n'ai point pensé qu'elle était jeune et belle.

Quand ma main s'est tendue en frémissant vers elle.

Ah ! qu'ai-je dit 7 Chassons ce honteux souvenir.

Non, gardons-le plutôt afin de la bénir.

Quelqu'un? Du calme, allons. 0 Dieul Je crois entendre....

(Il te retoame et aperçoit Paoline.)

SCÈNE xin.

EDMOND, PAULINE.

PAULINE. Lui!

EDMOND.

Monsieur Durozeau m'a prié de l'attendre.

PAULINE.

C'est au mieux. Je voulais vous parler justement, Et je n'espérais plus en trouver le moment.

On me croit, n'est-ce pas? la plus heureuse femme. Et je suis malheureuse en effet.

EDMOND.

Vous, madame?

PAULINE.

Oui, je dois à présent me défîer de tout. Je portais un bandeau qui tombe tout à coup. Le monde m'apparait tel qu'il est, morne et vide De ces illusions dont mon cœur fut avide. Des amis m'entouraient, prodigues de leurs soins ^ Francs, désintéressés, je le croyais du moins, Enfin de ces amis qu'aucun soupçon n'effleure. Us avaient tous un but que je vois à cette heure. Celui que, comme un père, hélas! je vénérais. Songeait, en me servant, à ses seuls intérêts. De mon cœur, de ma main il se croit déjà maître. Celui que par raison j'allais choisir peut-être,

ACTE III, SCÈNE XIII. 8b

Celui-là ne m'aimait qu'à cause de mon bien, Et redouble d'amour, parce qu'il n'a plus rien !

EDMOND.

Quelle preuve avez-vous?

PAULINE.

Oh ! dix preuves pour une. Us se sont démasqués l'un l'autre. Ma fortune, Loin de m'étre un secours, n'est qu'un danger de plus. Tous les raisonnements sont ici superflus. Le présent, l'avenir m'épouvantent. Je tremble. Je ne vois que détours, que pièges. U me semble Que suis seule en butte aux attaques de tous, Et je n'ai plus, monsieur, confiance qu'en vous.

EDMOND.

En moi !

PAULINE.

Vous seul pouvez prendre ici ma défense, Vous seul chérir mon fils, protéger son enfance , Car il est, comme moi, sans ami, sans appui. Quand je dis que je tremble, ah I c'est surtout pour lui. n nous faut à tous deux, faibles comme nous sommes, Un regard plus perçant pour pénétrer les hommes, Un bras plus exercé pour combattre contre eux. Nous refuserez-vous ce secours généreux? H nous faut tous vos soins et votre vie entière. Il faut qu'en exauçant cette double prière. Vous songiez... Je ne puis m'expliquer qu'à demi, n faut que vous soyez pour nous plus qu'un ami. EDMOND (dans un grand trouble).

Quoil Mais non, je l'outrage en croyant la comprendre. C'est impossible!

PAULINE.

Eh bien?

EDMOND.

Ce que je viens d'entendre Eût comblé tous mes vœux, mais je dois refuser. Des devoirs les plus saints ce serait abuser. Élever votre fils, moi, dans votre demeure? Près de lui , près de vous me trouver à toute heure? Vous jugez vos amis égoïstes , ingrats ; Je le serais comme eux, et îe ne le veux pas.

m UN ANGE DE CHARtlTÉ.

C'est un malheur qu'il faat conjurer par rabsence... Comptez , comptez toujours sur ma reconnaissance. Votre estime, en partant, de tout me tiendra lieu, Et, si je reste ici, j'en suis indigne. Adieu.

PAULINE (émue et inquiète). Restez. De ma franchise est-ce la récompense? N'auriez-Yous pas compris? Que faut-il que je pense?

EDMOND.

Je vous ai fait hier de plus cruels aveux. Et pourtant...

PAULINE.

Gomme hier je vous dis : Je le veux.

EDMOND.

'£h bien... Je ne suis pas coupable, ohl non, madame. D'aujourd'hui seulement je vois clair dans mon âme. Ce sentiment nouveau, si doux et si puissant, Je croyais qu'il partait d'un cœUr reconnaissant. M'y livrant tout entier, j'ai manqué de prudence. Mais quoi I n'étiez-vous pas pour moi la Providence? J'ai pu vous adorer, vous bénir sans effroi.. « Vous adorer! Voilà mon crime. Chassez-moi 1

PAULINE part et en respirant).

Il m'aime! Ah] j 'avais craint un moment le contraire.

SCÈNE XIV.

LES MÊMES, MADAME DE BRIVE, GEOBGE. MADAME DE BRIVE.

Comme je l'ai promis, je ramène mon frère. Ne me parlait-il pas de rebrousser chemin?

GEORGE Pauline).

Je voulais vous laisser au moins jusqu'à demain.

EDMOND George).

Vous m'avez fait offrir un emploi hors de France, Monsieur, et je l'accepte avec reconnaissance.

GEORGE.

J'en suis fâché, monsieur, il est trop tard.

EDMOND.

Ehl quoi?..,

ACTE III, SCÈNE ÏY. «7

€EOilG£. Je disposais pour vous hier de cet emploi : J'en puis avoir besoin aujourd'hui pour moi-môme.

(Eegvdant VtaliM.)

Je dois me réserver cette ressource esctrôme.

SCÈNE XV.

LES MÊMES, DUROZEAU, IRËiNE, puis BEAUDOIN, PTLOIS et lYÂiN.

IRfiNE (en entrant). Mon oncle, écoute-moi I

DUROZEAU*

Non , non , mille fois non ! Je tiendrai ma parole, ou j'y perdrai mon nom.

PAULINE.

Eh ! Qu'est-ce donc ?

IRÈNE.

Oh! c'est que mon oncle s'obstine A me faire épouser malgré moi, ma cousine, ^

v<e...

(BUe t*arrète confuse en apercevuit Edmond.)

PILOIS (en entrant, ii Beaudoin). Ma fille dépend de son oncle en tout point.

BEAUDOIN (en colère). Mais étes-vous son père, ou ne l'êtes- vous point? J'en fais juge madame à qui nous pouvons dire...

PAULINE.

Ne prenez pas, monsieur, la peine de m'instruire. J'ai déjà deviné ce que vous débattez , Et je puis mettre fin à ces difficultés.

(Allant à Irène.)

La personne pour qui votre oncle s'intéresse Veut que de votre choix vous restiez la maîtresse.

DUBOZEAU.

Comment! Monsieur Dalbert?...

IRÈNE.

C'est bien à lui, très-bien. BEAUDOIN Irène, en Ini montrant Ivan). Comment vous exprimer son bonheur et le mien?

^ UN ANGE DE CHARITÉ.

DUROZEAU (s*ayanç«Dt).

Mais je ne comprends pas...

PAULINE*

Vous allez tout comprendre Grâce à l'autre union que je vais vous apprendre. Je me réjouis fort de vous voir tous ici. Irène a fait son choix, j'ai fait le mien aussi, Et je veux que ce soir la chose soit publique.

MAP AME DE BBIYE.

Oh I fiez-vous à moi.

GEORGE part). Voici rinslant critique,

SCÈNE XVI.

LES MEMES ^ EMILE* PAULINE Emile).

Viens, c'est par toi qu'il faut que l'arrêt soit rendu.

DUROZEAU part).

L'enfant ! Je suis sauvé.

GEORGE (de même). '

L'enfant ! Je suis perdu.

PAULINE.

Écoute, cher trésor, je te donne le père Que tu m'as demandé toi-même.

EMILE J

Bien vrai, mère?

(Gourtst à EdoMiid.)

C'est VOUS, monsieur Edmond.

DUROZEAU.

Dieu I quel nom m'a firappé !

(A Pauline.)

Il s'est trompé sans doute ?

PAULINE.

Il ne s'est pas trompé. EDMOND (enleTant TenfaDt dans ses bras). Mon fils !

PILOIS (bas à Irène). Je tremblais, moi, qu'elle fût assez folle Pour épouser ton oncle.

ACTE III, SCÈNE XVï. 89

GEORGE part).

Oh ! ce qui me console C'est de voir Durozeau dans cet accablement

MADAME DE BRIVE (exaspérée). Sortons !

(Elle entraine son frère qui t*arréte poor talner Pauline et Edmond.)

DUROZEAU part).

Après cinq ans de soins, de dévouement. Quand je croyais enfin avoir gagné ma cause 1

EMILE (qui 8*est glissé derrière Durozean pour fouiller dans sa poche, en tirant un policliinelle : )

Ah ! vous m'avez encore apporté quelque chose.

DUROZEAU part).

Sois tranquille, & présent, va, je te promets bien Que» quand je reviendrai, je n'apporterai rien.

Fiif d'un ange de charité.

0

LA FRANCE ET L'AUTRICHE

AU DIX-SEPTIËME SIÈCLE'

PAR A. FILON.

CHAPITRE V.

Suite de U période fruçaite de la guerre de Trente ans.— Conquête do RoussUlon.— Acquiaition de Sedan. La politique de Itidielieu est continuée par tfaiarin.— Yictoina de Coudé. Turenne et Wrangel.— Congrès de Munater et d'Oanabmek.—Paix de Weatphalie.— Modifications à la eonsti- tntion germanique et au droit public 4e VEurope.^ Influence de la paix de 'Westphalie sur la situa- tion de laFranee et sur celle de la maison d* Autriche.

I

Nous sommes arrÎTés au temps où, selon Texpressioii de Bossuet, <( la France commençait à donner le branle aux affaires de l'Europe.» Le cardinal de Richelieu avait attendu, pour agir, que la maison d'Autriche fût épuisée par dix-huit ans de guerre ; il avait réservé la France comme un corps d'élite, (jui paraît au dernier moment pour décider la victoire. L'Espagne, régnait la branche aînée de la famille de Charles-Quint, était encore plus frappée que l'Allemagne : ses flottes succombaient sous les coups des Hollandais; ses colonies lui échappaient ; les provinces se révoltaient à Tenvi, et ce vaste royaume tombait en lambeaux, par un singulier contraste avec le progrès de la monarchie française.

Louis XIII était l'allié naturel de tous les peuples qui défendaient contre le despotisme espagnol leur indépendance et leur liberté. U s'était empressé de reconnaître le duc de Bragance comme roi de Portugal ; il lui avait envoyé une flotte pour le défendre, et, dans le traité conclu avec ce prince , le roi d^Espagne n'était appelé que roi de Castilley afin qu'il ne se prévalût point d'un droit de souverai- neté sûr la Péninsule tout entière ^. De prompts secours avaient été

1. Voir les 16% 17% 18M9« et 20* livraisons.

2. Traité d'alliance entre Louis XllIetJeanlV, roi de Portugal, l«»juin i641.

LA FRANCE ET L'AUTRICHE AU XVII» SIÈCLE. 91

einro3fS8 aux Catalans révoltés: le gouverneur de Leucate, d*Espenan^ s'était avancé jusqu'à Tarragone, avec un corps de cavalerie ; mais il avait été bientôt obligé de revenir sur ses pas. Quelques troupes nou- Telles, arrivées de France sous les ordres de Sérignan et de Duplessis-, Besançon, défendirent Barcelone contre Farmée espagnole , que com- mandait Los Velez. Mais, dans l'intérêt de la défense nationale, les Catalans renoncèrent à leur projet de république ; les états de la pro- vince signèrent, le 23 janvier, un acte par lequel ils se donnaient à la France. Louis XIII fut proclamé roi à Barcelone, et des députés furent envoyés à Paris pour lui prêter serment de fidélité. Le roi leur donna audience le 20 février; mais ce ne fat que sept mois plus tard qu'il signa le traité de réunion. Ce traité portait que Louis XIII acceptait la principauté de Catalogne, avec les deux comtés de Cerdagne et de RoQsrillon, comme parties indivisibles de la monarchie.. Il s'enga- geait à laisser aux Catalans l'usage de leurs lois , coutumes et liber- tés. Il abandonnait aux états le droit exclusif de lever des impôts; il leur accordait même des privilèges qui faisaient une singulière ano- malie avec le droit politique de la France : il y maintenait l'inquisi- tion et l'observation des canons du concile de Trente ^

Quelques jours après la venue des députés catalans à Paris , on vit arriver dans cette ville un prince qui avait été longtemps l'ennemi de la France, mais qui venait de se réconcilier avec elle : c'était le duc Charles de Lorraine. Complètement dégoûté du service de l'em- pereur et de celui de l'Espagne, il revenait à la France, comme l'en- £int prodigue, après force aventures romanesques, mais à condition 4{a'on lui rendrait son ancien duché et qu'on lui laisserait sa nouvelle épouse ; car, en abandonnant la Lorraine, il avait laissé la duchesse Nicole, il avait pris pour compagne la comtesse de Cantecroix, qu'il ^Kmsa publiquement quand elle fut devenue yeuve. Mais le pape ne voulut jamais reconnaître ce mariage, sous le prétexte assez plausible que le duc avait déjà une autre femme.

Aussitôt que Charles de Lorraine fat arrivé à Paris, il se rendit dbezle cardinal de Richelieu, et fut conduit à l'audience du roi. il fie mit à genoux, et ne voulut se relever que lorsque le roi lui eut promis l'oubli du passé. Le duc fut remis en possession de ses États, du

1. Conditions sous lesquelles les états de la Catalogne, du Roussillon et de la Cerdagne se sont soumis à Tobéissance de Louis XIII ; les dites conditions agréées et acceptées par le roi, à Péronne^ le 19 septembre 1644 .

02 LA FRANGE ET L'AUTRICHE

duché de Bar, dont il rendit foi et hommage à la couronne, du duché de Lorraine, à Texception de quelques places fortes, de Stenay, de Dun, de Jamets et du comté de Glermont en Argonne, qui devaient rester au roi en toute propriété. Le roi devait aussi garder Nancy jus- qu'à la paix, et les fortifications de Marsal devaient être rasées sans pouvoir être jamais rétablies. Les troupes françaises devaient toujours passer librement dans toute la Lorraine. Enfin la justice criminelle était réservée au roi dans Nancy. Louis XIII conservait donc la véri- table souveraineté en Lorraine. Quant au différend entre le duc et la duchesse Nicole, au sujet de leur mariage, la décision en était laissée à l'autorité ecclésiastique, qui fut inflexible.

Le cardinal François se trouvait ainsi dépossédé du duché de Lor- raine, que rabdication de son frère lui avait donné; mais il restait marié à la princesse Claude. Le pape consentit à accepter sa démission de cardinal^ et à lui accorder les dispenses qu'il s'était données à lui- même. Telle est l'histoire de ces mariages lorrains, qui furent comme une petite pièce au milieu de ces sanglantes tragédies dont l'Europe était le théâtre.

Cependant l'Espagne et l'Empire, jaloux des succès de la France, essayèrent de s'en venger en nouant de nouvelles intrigues avec les princes et les seigneurs mécontents. Le comte de Soissons s'était depuis quatre ans retiré à Sedan ; il s'y était lié étroitement avec le duc de Bouillon qui en était souverain. Ces deux princes, tout prêts à porter la guerre en France , traitèrent avec l'empereur et avec le roi d'Espagne, qui leur promirent du secours. L'abbé Paul de Gondi, depuis cardinal de Retz, qui dès l'âge de dix-huit ans avait écrit avec tant d'enthousiasme l'histoire de la conjuration de Fiesque, et qui brûlait de conspirer pour son propre compte, entra dans ce complot, « dont il avait d'abord cherché, dit-il, à détourner le comte de Sois- sons. » Tandis que les princes allaient faire la guerre dans le Nord avec l'appui de l'Espagne, Gondi se chargea de conspirer à Paris, et d'enlever la Bastille à l'aide des prisonniers qui s'y trouvaient renfer- més. Montglat nous apprend, dans ses Mémoires, que le duc de Lor- raine lui-même n'était point étranger aux intrigues qui se tramaient à Sedan ; et, comme on lui en faisait des reproches, il répondit c( qu'il avait rendu ce qu'on lui avait prêté à Nancy, et que, puisqu'on lui avait ôté son pays en le trompant, il tâcherait de le ravoir de même '. p

1 . Mémoires de Montglat, 7* campagne.

AD XVÏI» SIÈCLE. 93

Les princes publièrent un manifeste dans lequel ils déclaraient ce qu*ils prenaient les armes pour avancer la paix générale et princi- palement celle de la France. y> Ils protestaient que leur but principal était la gloire du roi et le repos de l'État ; mais ils ajoutaient « qu'ils avaient le désir de remettre toutes choses sur l'ancien pied, de réta- blir les lois renversées, les immunités et les privilèges des provinces, des villes et des personnes. » C'était donc, comme autrefois la ligue du Bien public sous Louis XI, une levée de boucliers contre les pro- grès de l'autorité royale.

Le comte de Soissons fut vainqueur à la Marfée (6 juillet), et défit complètement l'armée du maréchal de Châtillon; mais il périt lui- même au milieu de son triomphe, et cette mort, dont la cause ne fut point expliquée, changea pour Richelieu la déroute de la Marfée en une véritable victoire. Aussi le duc de Bouillon ne tarda-t-il point à implorer son pardon , et il fut tout heureux de l'obtenir : « Je conjure, dit-il, M. le cardinal de Richelieu de répondre de ma fidélité au roi , lui promettant , sur ma foi et sur mon honneur, que je mourrai plutôt que d'y manquer en quoi que ce puisse être. »

La mort du comte de Soissons changea complètement les plans des Impériaux et des Espagnols : au lieu d'envahir la France par les Ardennes, Us se dirigèrent vers la Flandre. Le duc de Lorraine et Lamboi se joignirent au cardinal-infant, et ils allèrent ensemble au secours de la ville d'Aire, en Artois. Les Français avaient commencé le siège de cette place le 19 mai; elle se rendit le 26 juillet, après quarante-neuf jours de tranchée ouverte. Les Impériaux et les Espa- gnols, qui venaient la secourir, apprirent en route que les Français s'en étaient rendus maîtres; mais le cardinal-infant s'obstina à la reprendre : il l'assiégea à son tour (8 août). Étant tombé malade, il laissa le commandement de son armée à don Francisco de Melos, et il retourna à Bruxelles, il mourut ; maiâ la garnison française fut réduite à capituler (7 décembre), et Aire retomba sous la domination espagnole. La Meilleraye et Brèzé , qui n'avaient pu sauver cette place, avaient pris Bapaume, au sud de l'Artois.

Le prince de Condé avait été chargé de faire une nouvelle cam- pagne en Roussillon; il envahit ce pays au conunencement de juin, avec six mille fantassins et quinze cents chevaux. Il prit quelques châteaux et la ville d'Elna, ancienne métropole de la province (26 juin). Condé se retira ensuite à Pézenas,* tandis que ses troupes,

94 LA FRANCE ET L'AUTRICHE

commandées par La Mothe-Houdancourt, allèrent attaquer Tarragone, qui était encore au pouyoir des Espagnols. L'archeTéque de Bor- deaux devait les seconder avec la flotte française de la Méditerranée. Ce prélat n'approuvait point cette entreprise, qu'il trouvait très-hasar- deuse ; il aurait voulu que Ton commençât par s'emparer de Col- lioure, ce qui aurait assuré les communications avec la Catalogne par le Roussillon. a Quinze jours ou trois semaines, écrivait-il à M. d'Ar- genson, vous donnaient la prise de CoUioure, et par conséquent de Per- pignan ^ » Richelieu persista dans ses projets, et pressa Sourdis de les exécuter, «c Monsieur, lui écrivifr-ii, le succès de l'entreprise de Tarragone est de telle conséquence pour mettre les affaires des Espa- gnols en état qu'ils soient contraints de consentir à une paix raison- nable, que le roi désire et veut que ses vaisseaux et galères fassent l'impossible poiu: contribuer au dessein pris de faire périr l'armée d'Espagne dans Tarragone ^. y>

Le siège de cette ville se prolongea pendant tout l'été. L'armée espagnole, commandée par le marquis de Leganez, qui venait d'être rappelé d'Italie, menaçait les assiégeants dans leurs lignes et leur coupait les vivres ; en même temps, une flotte réunie à Carthagène se préparait à ravitailler le port. Le 28 août, l'escadre espagnole, pous- ^ sée par un vent favorable, passa à travers la flotte française, qui était inférieure en nombre, et qui se retira en désorc^ vers les cotes de Provence. La Mothe-Houdancourt, obligé de lever le siège de Tarra- gone , dut se replier sur Barcelone. Sourdis s'efforça, dans son rap- port, d'expliquer et d'excuser le désastre de sa flotte'; mais Richelieu l'accusait d'avoir mollement exécuté les instructions qu'il avait reçues, et il lui envoya l'ordre de se retirer dans son diocèse. Bientôt, menacé d'un procès criminel, Sourdis alla attendre à Carpentras les résultats de l'enquête commencée contre lui.

La nouvelle trahison du duc de Lorraine, en annulant le dernier traité qu'il avait conclu, avait permis aux Français de reprendre pos- session de ses États : les duchés de Lorraine et de Bar furent occupés

1. Lettre de Tarchevôque de Bordeaux à M. d*Argensoa, intendant de jus- tice, police et finances en Tarmée de Catalogne, dans la Correspondance de Sourdis, t. Il, p. 570.

2. Lettre du cardinal de Richelieu à rarchevôque de Bordeaux, 4 août 1641.

3. Relation de ce qui s'est passé au combat du secours de Tarragone, dans Correspondance de SourdiSf t II, p. G75.

AU XVII« SIÈCLE, 95

presque sans résistanee ^ . En Italie, le prince Thomas n'arait pu s'en- tendre ayec la duchesse sa belle^sœur; il a^ait exigé, ainsi que son firère, le cardinal Maurice, qu'on cédât à chacun d'eux une prorâice du Piémont, et, n'ayant pu obtenir ce qu'il demandait, il était rede- Tenu l'allié des Espagnols. Le comte de Siruela ayait remplacé Leganez comme gouyerneur du Milanais^. Dès que l'hiyer fut passé j le comte d'Harcourt reyint à son poste. «Les Français ayaient pris Montcalyo, qu'ils reperdirent; ils assiégeaient lyrée, la principale place du prince Thomas, lorsque d'Harcourt rejoignit son armée. Thomas, en yenant attaquer Chiyasso, fit une diyersion qui força les Français à leyer le siège d'Iyrée. D'Harcourt marcha yers Nice, se trouyait le cardinal de Sayoie. Après ayoir pris Geya et Mondoyi, il yint mettre le siège deyant Coni; ce fut le principal éyénement de la campagne: assiégés et assiégeants firent assaut de courage et d'habi- lelé. La place se rendit le iS septembre, après cinquante -trois jours de tranchée. Les Français s'emparèrent ensuite du fort de Démonté, à l'extrémité de la yallée de la Stura. Le comte d'Harcourt rendit ces places à la duchesse de Sayoie, <i pour faire yoir que le roi ne faisait pas la guerre pour s'agrandir, mais pour secourir le petit duc, son neyeu, contre le bruit que les princes faisaient courir parmi les peuples ^. »

Sur ces entrefoites, le prince de Monaco, Honoré U de Grimaldi, qui, lui aussi, gémissait sous le joug espagnol, résolut de s'en affiranchir et y réussit. Sûr de l'appui de la France par les relations qu'il ayait ouvertes ayec le comte d'Alais, gouyerneur de Proyence, et par un traité que Louis XIII ayait signé ', ce prince assembla ses serviteurs dans la nuit du 18 au 19 novembre; il surprit la petite garnison espagnole qui le gardait, la fit prisonnière, et la remplaça par des Français qu'on lui expédia d'Antibes. Il renvoya au roi d'Es- pagne son ordre de la Toison d'or, prit l'écharpe blanche, et se mit hautement sous la protection du roi très-chrétien. Cette révolution lui coûta vingt^cinq mille écus de rente qu'il possédait dans le royaume de Naples; le roi lui donna, pour le dédommager^ le Va- lentinois avec le titre de duc et pair..

L'Allemagne entière semblait aspirer à la paix ; l'empereur était

i. Gazette de Renaudot , 28 août 1641.

2. Mémoires de Montglaty 7* campagne.

3. Traité entre Louis XI [I et le prince de Monaco, pour la protection delà souveraineté de Monaco^ 8 juillet 1641.

m LA FRANCE ET L'AUTRICHE

venu, pendant Thiver, présider la diète à Ratisbonne; il avait trouvé les princes fatigués de la guerre et décidés à ouvrir de sérieuses négociations. La diplomatie impériale travaillait encore à détacher la Suède de la France , et le baron de Lutzaw avait, à ce sujet, des entretiens secrets avec Salvius; mais le comte d'Avaux, instruit de cette intrigue , parvînt à la déjouer, et Tancienne alliance entre la France et la Suède fut consacrée par un nouveau traité ' . Ferdinand III voyait la Suède lui échapper, et en même temps il rencontrait dans la diète une opposition dont il ne put triompher. La maison de Brunswick s'était déclarée contre lui, et le nouvel électeur de Bran- debourg, Frédéric-Guillaume , s'était affranchi de la dépendance la cour de Vienne avait tenu son père. A Tâge de dix-huit ans, ce prince montrait déjà cette vigueur d'esprit et cette politique consom- mée qui ont tant contribué à fonder la grandeur de sa maison. Les princes allemands s'appuyaient plus que jamais sur cette maxime, que le chef électif du corps germanique ne devait point être consi- déré comme ayant succédé au droit et à la puissance des anciens em- pereurs romains; c'était im droit nouveau, opposé à celui des juris- consultes de Bologne, continuateurs de Justinien : l'empire était une aristocratie, dont l'autorité résidait dans la diète et non dans la per- sonne de l'empereur. Ces principes furent réduits en système dans un ouvrage de Chemnitz, publié a l'instigation du gouvernement suédois ^. Cet ouvrage , conforme aux idées de Richelieu sur la nature de la constitution germanique, contribua à affaiblir l'autorité impériale, et prépara les esprits aux maximes de droit public qui furent consacrées plus tard par la paix de Westphalie.

Mais, tandis que l'on discutait tranquillement à Ratisbonne sur les intérêts et les droits des États allemands, on apprit tout à coup l'arri- vée de l'armée suédoise. Banner avait quitté le pays de Lunebourg il était en quartier d'hiver; il s'était mis à la tête de quinze mille hommes, et, après avoir recruté sur sa route quelques milliers de Français, il était arrivé, au milieu de janvier, dans les environs de Ratisbonne* Ferdinand III, dans une partie de chasse, faillit être enlevé par un détachement qui avait passé le Danube sur la glace. Mais un dégel soudain interdit à l'armée suédoise le passage du

i . Renouvellement de Talllance entre Louis XIII et la reine Christine de Suède jusqu'à la paix générale^ Hambourg, 30 janvier 1641. 2. Chemnitz, De ratione status in imperio nostro romane germanico^

AU XVII« SIÈCLE. 97

fleuve : il était impossible de jeter un pont à travers les glaces énormes qu*il charriait. Guébriant s'était retiré avec ses troupes, parce qu'il ne voyait aucune chance de succès dans cette audacieuse entreprise ; d'ailleurs Richelieu lui avait donné l'ordre de s'éloigner le moins possible des bords du Rhin. Ranner tira de loin quelques coups de canon sur la ville de Ratisbonne, et marcha vers la Rohême. Piccolomini le poursuivit à travers les montagnes, avec l'armée d'Au- triche et de Ravière. Les Suédois, réduits aux dernières extrémités, appelèrent les Français à leur aide , et Guébriant arriva fort à propos pour le soutenir à Z^ickau sur la Mulda (29 mars) ; mais ce secours ne fit qu'assurer la retraite de Ranner, qui arriva enfin à Halberstadt, il mourut des suites de ses fatigues et de ses excès.

Le comte de Guébriant conduisit l'armée française et l'armée sué- doise au secours du duc de Lunebourg, qui assiégeait Wolffenbuttel., encore on avait à combattre Piccolomini avec toutes les forces impériales : Guébriant fut vainqueur le 29 juin, et enleva à l'ennemi quarante-cinq drapeaux ; mais les alliés n'en furent pas moins obli- gés de lever le siège de la place, et Guébriant eut beaucoup de peine à maintenir l'ordre dans l'armée suédoise qui attendait un nouveau général en chef. Le sénat de Stockholm donna le commandement à Léonard Torstenson, qui arriva à la fin de novembre avec un renfort de huit mille hommes. Guébriant lui remit ce qui restait de l'armée de Ranner, et, se séparant des Suédois le 3 décembre, il ramena ses troupes dans le duché de Juliers ' .

Les Hollandais avaient contribué, pour leur part, au succès de la campagne. La France, en renouvelant son alliance avec les Provinces- Unies, leur avait accordé une subvention extraordinaire de douze cent mille livres. Le prince d'Orange avait pris, après deux mois de siège, la petite ville de Gennep, située dans le pays de Gueldre , au con- fluent de la Meuse et du Niers.

A la fin de l'année 1641, on put croire un instant à la prochaine conclusion de la paix. La France semblait plus disposée à se rappro- cher de l'Empire ; Louis XIII, qui jusque-là n'avait donné à Ferdi- nand III que le titre de roi de Hongrie, avait consenti à le reconnaî- tre en qualité d'empereur. Le 25 décembre , sur la médiation du Danemark, les articles préliminaires de la paix générale furent

1. Pufcndorf , De rébus succicis, lib. XIII. JlTémows de Montglat, cam- pagne.

Tome VI. SI* Livraiion. 7

9j8 la FRANCE ET L'AUTRICHE

signés à Hambourg entre le comte d'Âvàux , plénipotenUaire du roi de France, et le baron de Lutzaw, représentant de Tempereur et du roi d'Espagne. Ces préliminaires portaient que les lieux Ton traiterait de la paix générale seraient les ailles de Munster et d'Os- nabruck ; mais l'empereur refusa, sous de frivoles prétextes, de rati- fier ces préliminaires ; il remplaça le baron de Lutzaw par le comte d'Aversberg, et Tespoir de la paix fut indéfiniment ajourné.

Le gouvernement espagnol faisait une double guerre à la France : une guerre ouverte qui lui réussissait assez mal, et une guerre sou- terraine dont il espérait plus de succès. Il continuait ses correspon- dances secrètes avec les princes et seigneurs de France^ qui étaieat toujours prêts à traiter avec l'étranger. Le duc de Souillon, qui avait juré de mourir plutôt que de manquer à sa parole, se laissa entraîner dans un nouveau complot, dont le grand écuyer, Cinq-Mars, était l'âme. L'amitié du roi ne suffisait plus à ce nouveau favori : il lui fallait le pouvoir d'Albert de Luyces. Pour y pan^enir, il conspira contre la vie du cardinal. L'incorrigible Gaston était encore de la partie, et, comme toujours, on s'appuyait sur l'Espagne. Le vicomte de Fontrailles, qui nous a laissé de ce fait une relation curieuse, fut charge d'aller négocier le traité avec le comte-duc d'Olivarès.

Mais, pendant que les plus grands personnages de France cons- piraient avec le gouvernement de Philippe IV, Richelieu, poursui- vant ses projets, continuait d'humilier l'Espagne au grand jour. L'année précédente, un des députés de la Catalogne avait écrit de Paris à ses commettants : <( que le roi et le cardinal étaient dans les meilleures dispositions pour les assister; qu'ils avaient reconnu toute l'importance des blessures faites à l'Espagne de ce côté-là , lesquelles allaient, non aux pieds ou aux bras, comme en Flandre ou en Italie, mais droit au cœur ; qu'ainsi il paraissait certain que de grandes forces seraient employées à balayer le Roussillon, et à rendre les passages libres de France à Barcelone, le roi se rendrait sans doute avec le cardinal à la prochaine campagne. »

En efiet, tandis que le comte de Guébriant poursuivait la guerre en Allemagne et gagnait le bâton de maréchal par la victoire de Kemp- ten (17 janvier 1G42), le roi rassemblait à Lyon une armée nom- breuse, et s'acheminait vers les Pyrénées. Pendant un mois tout entier, la soufifrance ne permit pas au cardinal de s'occuper d'affaires; se croyant en danger, il dicta son testament, mais ne put le signer. Le roi le laissa sur son lit de douleur, et alla rejoindre le maréchal de

AU XVII* SIÈCLE. «9

la Meilleraye, qui prit CoUiaure et investit Perpignan. Louis XÏÏI aimait à étudier en détail les opérations militaires; il écrivait, diton, ou copiait de sa main le journal du siége^de Perpignan, qu'il envoyait à la Gazette. « Il montait à cheval tous les jours pour ordonner les travaux, et faisait le tour des lignes pour voir si tout allait bien ^ d Mais il tomba malade et retourna à Narbonne, que Richelieu venait de quitter pour s'établir à Tarascon.

On recevait de mauvaises nouvelles de l'armée du Nord : les villes de Lens et de La Bassée avaient cédé aux Espagnols ; le comte de Guiche s'était laissé battre à Hennecourt par don Francisco de Melos. Au moment même cette triste nouvelle arrivait au roi, le secré* taire d'État Chavigny vint le trouver à Narbonne, et lui remit de la part du cardinal une dépêche im])ortante. Cette dépêche n'était autre chose que le traité négocié par Fontrailles avec l'Espagne.

Louis XIII vit que par ce traité, signé le 13 mars, le duc d'Orléans s'était engagé c< à prendre les armes pour établir une paix générale et raisojanable ^tre Tempereur et les deux couronnes (sans doute la France et l'Espagne), et délivrer la noblesse et le peuple des oppres- sions qu'ils souffraient depuis longtemps par une si sanglante guerre; que le duc de Bouillon et le grand écuyer Cinq-Mars s'étaient engagés à se joindre à lui, et que la ville de Sedan était la place de sûreté tous trois devaient se rendre pour commencer la guerre. » Phi- lippe IV, de son côté, promettait de l'argent et des troupes.

On i^ore comment Richelieu s'était procuré la copie de ce traité. Les uns disent qu'elle avait été trouvée par hasard dans une barque échouée sur la cote de Catalogne; d'autres ont soupçonné quelque créature de Richelieu d'avoir arraché ce secret au duc d'Orléans pour le livrer au cardinal. Enfin une troisième version, qui se trouve dans las Mémoires des deux Brienne, et que Bazin, dans son histoire de Louis XIII, juge la plus vraisemblable de toutes, c'est que cette conununication valait du ministre d'Espagne lui-même. Olivarès, Toyant que personne ne remuait en France, aurait lui-même trahi .«es assodés, pour jeter le trouble dans le royaume et pousser au déses- poir des gens qui n'avaient pas le courage de se décider. Le roi, en apprenant cette trahison , fit chercher Cinq-Mars ; les portes de la yiUe fuient fermées, et le grand écuyer fut arrêté dans la maison d'un bourgeois il avait trouvé un asile. Du reste, le secret du complot

i. Mémoires de Montglat, campagne.

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était éventé depuis quelque temps; car quelques jours auparavant un billet de la princesse Marie de Gonzague avait appris à Cinq-Mars a qu'à Paris on savait ses grands desseins , tout comme on y savait que la Seine coulait sous le Pont-Neuf. r>

Auguste de Tbou, le fils de Thistorien, confident involontaire du complot, fut arrêté au camp devant Perpignan et conduit à Tarascon. Quant à Gaston, selon son usage, il sauva sa liberté en dénonçant ses complices, et en donnant tous les détails qu'on lui demanda sur la conjuration. Le duc de Bouillon, tout en conspirant contre le cardi- nal, avait accepté le commandement de l'armée d'Italie; il fut arrêté à Casale par les marécbaux de camp qui servaient sous ses ordres, et il fut conduit à PigneroL La guerre était comme suspendue en Pié- mont. Les princes de Savoie, dégoûtés de l'alliance espagnole, négo- ciaient secrètement avec leur belle-sœur; bientôt ils traitèrent ayec dle^, et la reconnurent comme régente; mais en même temps ils furent nonunés lieutenants généraux et chefs du conseil, et ils s'en- gagèrent à seconder les Français de toutes leurs forces pour chasser les Espagnols de leur pays.

Le cardinal de Richelieu luttait avec peine contre le mal qui le consumait ; son corps ne pouvait supporter aucun mouvement ; son bras était paralysé; mais il n'avait rien perdu de la liberté de ses idées, ni de la force de sa volonté. Ce fut à Lyon qu'il fit juger Cinq- Mars et de Thou par une commission de quatorze membres, présidée par le chancelier Séguier. L'issue du procès ne pouvait être douteuse, puisque c'était Richelieu lui-même qui avait composé le tribunal. D'ailleurs il y avait des preuves écrites, qu'il était impossible de récu- ser. Cinq-Mars avoua tout, et raconta même longuement l'histoire du procès. De Thou s'attacha fortement à soutenir qu'il n'avait jamais eu connaissance du traité conclu avec l'Espagne, mais qu'il avait appris seulement la chose faite, à son grand regret, et qu'il n'était resté à la cour que pour détourner le grand écuyer de donner suite à ses projets.

Le duc de Rouillon, interrogé séparément, ne nia point les rapports qu'il avait eus avec les accusés; mais il prétendit avoir improuvé, blâmé et combattu le projet de traité avec l'Espagne. Il fut retranché du procès , non pas sans doute à cause de ses dénégations, mais parce

i. Traité d'accommodement entre la duchesse et les princes de Savoie > sous la médiation de la France^ Turin, U juin 1642.

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qu'il était prince souverain, et qu'on avait trouvé un moyen de le punir en cette qualité. En effet, tandis que Cinq-Mars et de Thou tombaient ensemble sur Téchafaud, le duc de Bouillon, leur complice, expiait son crime en donnant sa ville de Sedan, qui devint un des remparts de notre frontière du Nord ^

En même temps, les affaires prenaient une bonne tournure dans le Midi. Perpignan avait capitulé le 5 septembre; Salces se rendit à la fin de mai, et le Boussillon fut conquis tout entier. La Molhe-Hou* dancourt avait pris Monçon, sur la frontière de l'Âragon. Il délivra Lérida, dont Leganez avait commencé le siège, et, à la fin de la cam- pagne, il rentra triomphant dans Barcelone, il fut nommé vice- roi. En Italie, tout allait bien depuis la réconciliation des princes de Savoie avec la régente, et le duc de Longueville, successeur du duc de Bouillon, avait rapidement enlevé aux Espagnols les places de Crescentino, de Nice-de-la-Paille, de Verrue et de Tortone. Le comte de Guébriant, après avoir vaincu les Impériaux à Kempten, s'était réuni au prince d'Orange, et la jonction de ces deux armées avait délivré la frontière de Picardie de la menace d'une invasion. Enfin, le nouveau général en chef des Suédois, Torstenson, avait obtenu de brillants succès en Silésie et en Moravie. L'archiduc Léopold et Picco- lomini Tavaicnt forcé de se replier sur la Saxe ; mais il avait triomphé à Breitenfeld (2 novembre), dans cette vaste plaine illustrée onze ans auparavant par la victoire de Gustave- Adolphe ^.

Bichelieu triomphait donc partout de ses ennemis, mais il était lui-même vaincu par la mort. A la dernière visite qu'il reçut de Louis XIU, le cardinal put se rendre ce témoignage a qu'il mourait avec la satisfaction de n'avoir jamais desservi le roi, et de laisser son État en un haut point et tous ses ennemis abattus. » A la vue du saint sacrement que le curé de Saint-Eustache lui apporta, il s'écria : a Voilà mon juge, devant qui je paraîtrai bientôt; je le prie de bon cœur qu'il me condamne si j'ai eu d'autre intention que le bien de la religion et de l'État. » Deux heures après, il demanda l'extrême- onction, en priant le curé de l'exhorter comme le plus humble de sa paroisse. Et comme le prêtre l'engageait à pardonner à ses ennemis, il ne lui répondit point par cette parole hautaine que plusieurs his-

i . Lettres de grâce et d'abolition accordées par Louis XIII à Frédéric-Mau- rice, duc de Bouillon, pour prix de la cession à Sa Majesté de la souveraineté delà ville de Sedan; Lyon, 15 septembre 1642.

2. Montglat, S* campagne. —Pufcndorf, lib. XIV.

t02 LA FKAKCE ET L'AUTRICHE

ioriens lai attribuent : « Mes ennemis, je n'en ai jamais eu d*autre» que ceux de TÉtat , » mais il dit plus chrétiennement : « Je leur par- donne de tout mon cœur, et comme je prie Dieu qu'il me pardonne. >>

Le dernier service que le grand ministre rendit au roi ce fut de lui, désigner son successeur, Mazarin, que la France venait de faire nom- mer cardinal, qui avait déjà rempli de grandes nrissions à l'étranger, et qui était initié à la politique de Richelieu. Aussi dans une lettre adressée aux parlements et aux gourcmeurs de province, le roi put-il déclarer « que rien n'était changé dans Je gouvernement*. » La guerre était toujours poussée avec la même vigueur: en Allemagne, le comte de Guébriant continuait de concerter ses opérations avec Torstenson ; en Italie, Turenne secondait le prince Thomas de Savoie ; le maréchal de la Mothe veillait sur la Catalogne et sur le Rôussillon ; enfin, le commandement de l'armée de Picardie, qui gardait la fron- tière la plus menacée, venait d'être donné au duc d'Enghien.

Mais le roi , qui s'était vite consolé de la mort de Richelieu , ne devait pas longtemps lui survivre; « il devenait, dit Montglat, si maigre et si pâle, qu'on le voyait diminuer à vue d'œil. » Madame de Motteville raconte qu'un jour il fit ouvrir les fenêtres de sa chambre du côté de Saint-Denis, et tournant sa tête vers ce lieu, il dit d'un air tranquille : « Voilà je demeurerai longtemps. Mon corps sera bien ballotté, car les chemins sont mauvais..» Il était tourmenté par de perpétuelles insomnies. Un soir cependant qu'il venait de dormir cpielques instants, il s'éveilla en sursaut, chercha des yeux le prince de Condé dans sa ruelle, et lui dit : « Mon cousin, j'ai rêvé que votre fils avait rem- porté une grande victoire. » Le songe du roi fut bientôt une réalité.

II

La mort de Louis XIII pouvait changer complètement la poli^ tique de la France; car c'était Anne d'Autriche qui était régente pendant la minorité de son fils. Le feu roi, dans son testament, avait cherché à limiter le pouvoir de la reine : il avait nommé le duc d'Orléans lieutenant général du royaume, et il avait établi un conseil de régence , sans lequel la reine ne pouvait rien faire. Mais à peine Louis XIII eut-il expiré , que le parlement cassa le testament

1. Gazette de Renaudct, i642, 157.

AU XVII» SIÈCLE. ^03

du roi , et donna à Anne d' Autriche , comme autrefois à Marie de Médicis, le plein exercice de rautorilé royale.

La cabale des Vendôme , qu'on appela bientôt le parti des impor^ tants , essaya de faire dévier le nouveau gouvernement de la ligne qu'avait suivie Richelieu. « Cette grande cabale, dit madame de Mot- tevflle , était composée de tous ceux qui , étant mal contents du règne précédent, désiraient se venger des maux que le cardinal de Riche- fien leur avait faits sur ce qui restait de ses parents et de ses amis , et ne doutaient pas que la reine , qui en avait souffert autant et plus qtféux, n'en eût la pensée. Mais ils trouvèrent en elle le même chan- gement qu'on loua tant autrefois dans Louis XII, qui , étant devenu roi, ne voulut pas venger les querelles du duc d'Orléans *. » Lo^ im- portants s'imaginèrent d'abord avoir cause gagnée ; on croyait Mûzarin en disgrâce ; on disait qu'il partait pour l'Italie, quand la reine lui donna toute sa confiance et le nomma chef du conseil. Ainsi le gouvernement s'organisait au dedans, et en même temps il s'illus- trait au dehors.

Le nord de la France avait été envahi . L'armée espagnole , com- mandée par don Francisco de Melos , gouverneur et capitaine général des Pays-Bas, avait investi la ville de Rocroy, qui était comme la clef de la France, à l'entrée des Ardenncs. Le duc d'Enghien, avec une pru- dence qu'on ne pouvait guère attendre d'un aussi jeune général, com- prit toute l'importance de cette place, et résolut aussitôt de la secourir. Il s*en approcha donc avec son armée , qui ne s'élevait pas à plus de vingt mille hommes, dont quatorze mille d'infanterie. L'armée espa- gnole était plus forte que la nôtre : elle se composait de vingt-cinq à vingt-six mille hommes, dont dix-sept mille fantassins.

Le plan du duc d'Enghien était de dégager la ville par une bataille-,^ mais cette bataille, les capitaines les plus expérimentés étaient d'avis de ne point la risquer , entre autres le maréchal de l'Hospital , qu'on avait donné comme mentor au jeune prince , et qui représentait Tan- cienne école, la guerre de tactique et de précaution , plus défen- sive qu'offensive. Condé avait d'autres idées : il faisait la guerre d^spiration ; il possédait au plus haut degré ce que Napoléon a si bien appelé « la partie divine de Fart, n II avait d'ailleurs cette irré- sistible ardeur de la jeunesse , qui commande à la fortune parce qu'elle ne croit point aux revers. « Que deviendrons-nous si nous

1. Mémoires de madame ds MotLCvilIe, II* partie.

i04 LA FRANCE ET L'AUTRICHE

sommes vaincus? lui disait un de ses lieutenants avant le combat. Je ne m'en mets point en peine , répondit Condé , parce que je serai mort auparavant. »

Tout le monde sait par cœur le récit de la bataille de Rocroy, que Bossuet nous a laissé. Dans ce récit, plus qu'oratoire, car il est em- preint d*une admirable poésie, Bossuet a reproduit la vive impression que la gloire de Rocroy avait faite autrefois sur sa jeunesse. Cepen- dant Torateur n*a pas tout dit^ et Ton peut encore consulter avec fruit les relations contemporaines, surtout celles qui ont été rédigées à côté du prince et sous son inspiration, par exemple les Mémoires de Pierre Lenet, dont la famille était attachée depuis longtemps à la mai- son de Condé.

La veille de la bataille, après quelques canonnades qui n'en avaient été que le prélude, le 18 mai au soir (c'était le quatrième jour du règne de Louis XI Y), il fut décidé, dans un conseil de guerre, qu'on attaquerait le lendemain dès la pointe du jour, (c Cette résolution prise, dit Lenet, le duc repassa dans tous les rangs de son armée avec un air qui communiqua aux troupes Fimpatience qu'il avait lui-même de voir finir la huit pour commencer le combat. Il la passa tout entière âu feu des officiers de Picardie , après avoir posé toutes ses gardes et donné les ordres nécessaires pour tout ce qu'il avait projeté. » On voit qu'il n'est point question ici ce de ce profond sommeil dont il fallut réveiller cet autre Alexandre. »

Bossuet a décrit avec beaucoup de vivacité le mouvement des pre- mières heures de la bataille ; mais il n'a point dit la manœuvre la plus hardie, celle qui, au début de l'action, caractérise le mieux le génie de Condé et assure déjà le succès de la journée. Écoutons Pierre Lenet : a Sur les trois heures du matin, nos deux ailes marchèrent en même temps aux ennemis qui n'avaient point bougé toute la nuit et nous attendaient de pied ferme. » Le duc d'Enghien s'était réservé le com- mandement de l'aile droite ; il avait laissé l'aile gauche au maréchal de l'Hospital. ce Notre droite, était le prince, rencontra dans un fond et proche d'un bois, un petit rideau ils avaient logé mille mousquetaires , qui furent d'abord taillés en pièces , et cette aile poussa et renversa la cavalerie qui lui était opposée. »

1. M. Cousin, dans son Histoire de madame de Longueville (chap. Ul , IV et notes du chap. IV), a complété le récit de Bossuet par quelques pages qui sont à la hauteur du génie militaire de Condé.

AU XVII« SIÈCLE. 105

Mais tandis que le duc d'Eughien fait tout céder devant lui, on vient lui apprendre que sa gauche chancelle ; le maréchal de THospital a cherché à la rallier, mais il vient de recevoir au bras une mousque" tade qui l'a mis hors de combat. Le plus sûr, même pour un général entreprenant et résolu , était de retourner en arrière et d'aller raf- fermir la gauche ébranlée. C'est ce que ne fait pas Gondé : il ordonne au baron de Sirot , qui commandait le corps de réserve , de se porter au secours de l'Hospital ; ce qui est exécuté avec autant de prompti- tude que d'énergie. Quant à lui , au lieu de revenir sur ses pas, il pousse en avant, jusqu'à ce qu'il ait tout détruit il avait com* mencé le combat. Alors seulement il tourne bride , il taille en pièces toute l'infanterie italienne , wallonne et allemande, qui formait la dernière ligne de l'ennemi; il passe comme un éclair à son aile gauche qu'il délivre; puis, avec ses bataillons deux fois victorieux, il marche contre l'infanterie espagnole qui formait la réserve.

Cette valeureuse infanterie de l'armée d'Espagne, si redoutée dans toute l'Europe, dont Bossuet a comparé les gros bataillons serrés à autant de tours, mais à des tours qui sauraient réparer leurs brèches, cette infanterie aussi forte , aussi serrée , dit Voltaire , que la pha* lange ancienne , et qui s'ouvrait avec une agilité que la phalange n'avait pas pour laisser partir la décharge de dix- huit canons qu'elle renfermait dans son sein, le duc d'Enghien , qui l'admirait tout en la combattant, l'attaqua tant de fois, et de tant de côtés, et par tant de moyens, qu'il finit par la rompre entièrement. Le comte de Fuentès, qui la commandait en chef , y fut tué dans sa chaise <c la goutte Tavait réduit, et il fut toujours vu l'épée à la main. » Condé dit qu'il aurait voulu mourir comme lui s'il ne l'avait vaincu.

Le général en chef des Espagnols, don Francisco de Melos, qui fut pris mais délivré avant la fin du combat, se sauva à Marienbourg. <c Lorsque le duc d'Enghien revint de la chasse des ennemis et visita le champ de bataille , il le trouva jonché de plus de sept mille morts de leur côté et d'environ quinze cents du nôtre. » Il avait fait plus de six mille prisonniers; il avait pris vingt pièces de canon, toute l'artil- lerie et tout le bagage, et plus de deux cents drapeaux ou étendards '.

Quel coup pour l'Espagne , et quelle joie pour la France ! C'étaient alors les beaux jours de la régence , qui fut depuis si troublée. « En

4. Mémoires inédits de Pierre Lenet, liv. II, dans la collection Michaud et Poujoulat, série, t. H. Gazette de Renaudot, 1643, n*»» 65 et 67.

J06 LA FRANCE ET L'AUTRICHE

ce temps-là, dit le cardinal de Réfe, 3 ne conrenait pas à un honnête homme d'être mal a^ec la eour. » Et qnand on pense que c'était le ten^ Corneille dotait la France de ses chefs^'œuTre , que le Discours de la méthode est à peu près contemporain de la bataille de Rocroy, qu'au même instant Pascal pénétrait les lois de la nature, Fermât renouyelait à la fois les mathématiques et la jurisprudence , le Puget et le Poussin raTissaient à l'Italie la palme des arts pour la donner à la France , on s'aperçoit que cette époque est pour notre pays l'aurore d'un siècle priTilégié, et l'on remercie la Providence de tant de grandeurs accumulées sur le berceau de Louis XTV.

La prise de Thionville ( iO août) fut la conséquence de la bataille dSe Rocroy, Le duc d'Enghien alla ensuite assiéger Sicrk, petite ville sur la Moselle, dont les Espagnols s'étaient dnparés en 1635; il en fut maître le 2 septembre , et reçut l'ordre de s^avancer vers l'Alle- magne, pour secourir le maréchal de Guébriant. Ce général avait dierché à soutenir les Suédois qui avaient fait une nouvelle tentative sur les États héréditaires ; mais il avait été obfigé de se replier sur le Rhin, et il s'était cantonné en Alsace il attendait les secours dont il ne pouvait se passer. Le duc d'Enghien le rencontra près de Sarre- bruck, et lui donna S,(M)0 fantassins et 2,000 chevaux, sous le com- mandement de Rantzau , devenu lieutenant général. Ce renfort portait l'armée de Guébriant à 20,000 hommes. Le maréchal repassa le Rhin, prit sa marche vers la Souabe, et investit Rôtweil (6 novembre). La ville se rendit ; mais Guébriant mourut des suites d'une blessure qu'il avait reçue pendant le siège. Sa mort mit la dissolution dans son armée. Les Français se séparèrent des Allemands, et furent surpris à Tuttlingen par le duc de Lorraine, Mercy et Jean de Werth (24 no- vembre). Rantrau fut fait prisonnier avec tous les officiers généraux *.

Les Espagnols avaient repris Tortone dans le Milanais; mais le prince de Savoie et le vicomte de Turenne leur avaient enlevé Asti et Trino. La prise de Pondesture termina la campagne, et rendit libre le chemin de Turin à Casale. Turenne avait été rappelé à I^ris et nommé maréchal de France ; il avait trente-deux ans. Il fut chargé de rallier l'armée d'Allemagne , d'y rétablir la discipline et de venger la sur- prise de Tuttlingen.

Au delà des Pyrénées , le maréchal de la Mothe avait sauvé deux rilles menacées par les Espagnols, Flix et Miravel ; il avait réussi à

i. Mémoires deMontglat, 9< campagne.

AD XVM* SIÈCLE. ÎOf

reprendre Abnénara, et s'était eihparé de plusieurs places en Aragon* Le jeune duc de Brésé, beaih-frère et digne émule de Gondé, remporta une noayelle victoire navale devant Garthagène. Philippe IV ne savait à qui s*en prendre de ses revers ; il avait fait mettre en prison son général Leganez, et avait disgracié son ministre Olivarès. Piccolo- mini, qai venait de quitter le service de l'empereur pour celui du roi d'Espagne, parut un instant ramener la victoire à son nouveau maître. D frâça MonfOQ à capituler, malgré les efforts du maréchal de la Mothe, et, peu de temps après, toutes les petites villes d'Aragon, qui avaient été occupées parles Français, rentrèrent sous l'obéissance des Espagnols.

Louis XIII mourant, tout en distribuant les commandements à ses généraux , croyait avoir assuré la conclusion d'une paix prochaine. Les préliminaires de Hambourg avaient été ratifiés en î 642 ; l'é- change des passé-ports avait eu lieu au commencement de 1643, et les conférences de Munster et d'OsnalH*uck devaient s'ouvrir le 15 juil- let. Le duc de Longueville avait été désigné par le feu roi comme chef de l'ambassade qui devait représenter la France à Munster. On lui adjoignit le comte d'Avaux , qui avait signé les préliminaires , et le comte Abel Servien , ancien secrétaire d'État, qui avait autrefois négocié le traité de Gherasco. Les trois plénipotentiaires devaient se préparer à partir; ils y mirent tant de diligence que trois mois après le jour marqué pour la réunion , ils étaient à peine en route ; et, pour réparer le temps perdu, ils prirent le chemin le plus long. D'Avaux et Servien passèrent par la Hollande, et y renouvelèrent l'alliance de la France avec les Provinces-Unies ^ Quand ils eurent traité à la Haye, ils se rendirent enfin à Munster. Ils y trouvèrent les plénipotentiaires de l'empereur et ceux du roi d'Espagne , ainsi que l'ambassadeur de Yçnise, puissance médiatrice. Le nonce du pape qui intervenait aussi comme médiateur, Fabio Chigi , arriva à Munster presque en même temps que les ministres français.

C'était à Osnabruck que la Suède devait traiter avec l'Empire , sous la médiation du Danemark. Mais Ghristian IV, cédant aux secrètes instigations de l'Autriche, se préparait à attaquer la Suède. Le sénat de Stockholm, instruit de ce projet, résolut de prendre l'ini- tiative des hostilités. Torstenson, après avoir fait un mouvement

\, Traité d'aflîance défensive entre la France et les Provinces-Unies contre l'Espagne, la Haife, 29 février 1644.

108 LA FRANCE ET L*AUTRICHE

qui paraissait menacer le haut Palatinat, s*avança tout à coup vers Ha* yelberg, et tomba sur le Holstein avec une foudroyante rapidité. En moins de six semaines, il occupa toute la péninsule, à ^exception de Gluckstadt et de Krempen. Le général Hom, qui venait d*être rendu à la liberté en échange de Jean de Werth, s'empara de la Scanie, de la Blékingie et de la Halland, tandis qu'une flotte sortie des porte de Suède courait sus aux navires danois sur la Baltique. L'empereur envoya Gallas, avec ses* meilleures troupes, au secours de Chris- tian IV, Dans de telles circonstances, le Danemark n'avait plus de médiation à exercer entre les puissances belligérantes, et le congrès d'Osnabruck était encore moins avancé que celui de Munster.

Après de nombreuses formalités d'étiquette, les plénipotentiaires français adressèrent à tous les États de l'Empire une circulaire dont le fond pouvait être vrai, mais dont la forme n'était pas de nature à rapprocher les esprits. Ils reprochaient à la maison d'Autriche <c d'aspirer depuis longtemps à la monarchie de toute l'Europe, dont elle semblait vouloir établir le centre en Allemagne, sur les ruines de la liberté germanique... De tant de droits abolis, de lois violées, de magistrate expulsés, d'électeurs et de princes mis au ban de l'Em- pire ; en sorte que même actuellement, dans la diète de Francfort, l'empereur n'avait d'autre vue que de se rendre maître des articles de la paix; et que si les Étate de l'Empire ne s'y opposaient pas, c'en était fait de leur liberté ^ » Cette lettre excita, comme on devait s*y attendre, les plus vives réclamations. Les commissaires de l'empe- reur à Francfort s'en plaignirent à la diète comme d'un outrage à la majesté impériale. Ferdinand III défendit au comte de Nassau, chef de son ambassade à Munster, d'avoir aucun commerce avec les plé- nipotentiaires français. Si le congrès ne fut pas dissous, du moins il fut, pour le moment, frappé d'impuissance, et les négociations cédè- rent la place aux combats.

Le maréchal de Turenne, à force de prudence et de fermeté, était parvenu à reformer l'armée d'Allemagne. L'argent lui manquait souvent, comme on le voit par sa correspondance avec M. Le Tellier, chargé des affaires de la guerre^. Mais, loin de ressembler à ces généraux pour qui la guerre est un moyen de s'enrichir, Turenne

1. Lettre des plénipotentiaires français aux Étals de l'empire, 20 août 1644.

2. M. Vanhuffel, Documents inédits sur l'Alsace et son gouvernement, sous le régne de Louis XlVy Paris, 1840.

AU XVif SIÈCLE. 109

aTait quelquefois recours à sa propre fortune pour subvenir aux be- soins de ses soldats. Aussitôt que son armée fut prête, il passa le Rhin, et vainquit un parti bavarois à Rotweil (4 juin 1544). Cet avantage était regardé comme le prélude d'une grande victoire. « La reine, écrivait M. Le Tellier au maréchal, a témoigné une joie indicible de cette action, qui est estimée généralement de tout le monde pour être aussi pleine de hardiesse et de résolution que de conduite ^ » Cepen* dant les Bavarois, commandés par Mercy, prirent Fribourg en Bris- gau , après cinq semaines de siège (28 juillet) . Le duc d*Enghien , récemment nommé gouverneur de Champagne , vint en toute hâte au secours de Fribourg. Il apprit en route la capitulation de la place; il poursuivit sa marche, passa le Rhin à Brisach^ et, uni à Turenne, il triompha, près de Fribourg , dans trois combats succes- sifs, du général bavarois, retranché dans des positions inexpugnables (3, 4 et S août). Les Français ne purent rentrer dans la ville qu'ils avaient perdue; mais Tennemi les laissa poursuivre leurs succès sur les bords du Rhin. Philipsbourg , Spire, Worms, Oppenheim, Mayence , Landau , se rendirent soit au duc d'Enghien , soit à Turenne. Le duc d'Orléans, secondé par les maréchaux de la Meil-> leraye, Gassion et Rantzau, avait fait heureusement la guerre en Flandre, et s'était signalé par la prise de Gravelines (29 juillet). A Paris, on frappa une médaille ou Louis XIV enfant, puer trium-' phaior, recevait sur son trône les dépouilles de trente villes ou for* teresses qui avaient capitulé dans cette campagne.

En Italie, les succès avaient été balancés ; en Catalogne, le maré- chal de la Mothe avait perdu Lérida, et avait échoué devant Tarra- gone. Il fut rappelé en France et arrêté; tandis qu'une enquête était ordonnée contre lui, le comte d'Harcourt le remplaça comme vice-roi de Catalogne. Le duc de Lorraine , lassé de la guerre, avait conclu avec la France un traité particulier : le roi devait garder en dépôt les villes de Nancy et de la Mothe , ainsi que le château de Clermont ; il pouvait même garder pour toujours la ville et 4a cita- delle de Stenay avec le château de Jametz, ou en faire raser les for- tifications ainsi que celles de Marsal. Le duc s'engageait à laisser un libre passage aux troupes françaises qui se rendraient en Allemagne ou ailleurs. A ces conditions, le duc Charles rentrait en possession de ses duchés de Lorraine et de Bar. Far un article secret, le duc

' f . Lettre de M. Le Tellier au maiéchal de Turenne^ 26 juin 164I.

410 LA FRANCK ET L'AUTRICHE

s'obligeait à renoncer à toute espèce de liaison avec la maison d'Autriche^ et il s'engageait à servir le roi de sa persMiie et de ses

troupes ' .

La France , qui soutenait par ses armes k Savoie contre TEspa- gne , intervint diplomatiquement dans une de ces guerres intestines auxquelles rilalie n*était que trop habituée. Le pape Urbain YIII, pou^ par l'ambition de ses deux neveux , les cardinaux Barberini, avait confisqué au duc de Panne le duché de Castro et de Ronci- glione, sous i^rétexte que le duc n'avait point remboursé certaines sommes qui lui avaient été prêtées par le saint-siége : ces sommes s'élevaient à huit millions de livres. Le duc réclama auprès du sou- varain pontife ; le pape déclara que sa rés(dution était irrévoca* ble; il lança un décï^ d'excommunication contre l'héritier des Far- nèse, et envoya contre lui un corps de troupes qui s'empara de Castro. Le duc fit appel à ses voisins ; il eut bientôt pour alliés le grand-duc de Florence, le duc de Modène et la république de Venise. La Ligue envahit les États pontificaux; mais il y avait alors si peu d'esprit militaire en Italie, que la plupart des soldats du duc de Parme étaient des mercenaires allemands et que les milices pontifi- cales étaient en grande partie composées de Français. C'était un Français de l'ordre de Malte, Achille d'Estampes de Yalençay, qui commandait Tannée du pape sous le cardinal Antoine. La France voyait avec peine ces diiïérends entre des États qu'elle aurait voulu voir unis contre TEspagne. Un des plus habiles diplomates formés à l'école de Mazarin, de Lyonne, fut envoyé en ambassade à Borne. Il plaida librement la cause du duc de Panne auprès du Pon* tife. m Que Votre Sainteté, dit-il, n'ignore pas la loi souve- raine des princes, qui les oblige d'empêcher les forts de dévorer les faibles. » Urbain YIII prêta l'oreille à ces -conseils, et chargea deux cardinaux de terminer Tafiaire. Un traité fut conclu à Fef rare, par lequel le duc de Parme et ses alliés s'engageaient à évacuer, dans un délai de soixante jours , toutes les positions qu'ils occupaient dans les États de l'Église; le pape devait j^ndre au duc Castro et Ronciglione, et lever l'interdit qu'il avait lancé contre ses États ^. Le jour môme Urbain YIII signa la paix de Castro, il tomba ^i faiblesse, et cette

1. Traité de Guémine, entre Louis XIV et le duc de Lorraine^ 24 juin 4644.

2. Traité de paix entre le pape Urbain VIII et le duc de Panne, Odoard Farnèse, 3 i mars 1041.

AU xvn« SIÈCLE. m

défaillance fut le commencenifint de la maladie dont il mourut. Il supplia le ciel de le venger des princes impies qui Tavaient contraint à iaire la guerre. U mourut le 29 juillet 1644. En se réconciliant avec le duc de Parme, il avait renouvelé l'alliance italienne sous les auspices de la Fnmce; mais il fut remplacé, le 16 septeminre, par le cardinal Pamfili, qui ][»*it le nom d'Innocent X , et qui passait pour favorable au parti espagnol.

On n'avait pas à craindre que l'Angleterre se déclarât pour les ennemis de la France ; car elle était tout entière absorbée par sa révo- lution. Dès le commencement des troubles, le cardinal de Richelieu s'était secrètement uni au parti populaire. Anne d'Autriche, au con« traire, ne cachait point ses sympathies pour la cause de la royauté. Beaucoup de gentilshommes français partageaient ces saitiments; quelques-uns même combattaient dans les rangs de l'armée royale , et un fils du marquis de La Yieuville avait été tué à la bataille de Newbury. Màzarin, sans se déclarer pour l'un ou l'autre parti, envoya un ambassadeur extraordinaire en Angleterre, pour examiner 1 état des trois royaumes et agir dans l'intérêt de la France. Ce fut le comte d'flarcourt qui fut chargé de celte mission. II arriva à Londres au inois de juillet 1644; il y fut reçu avec le cérémonial (ordinaire, et le parlement lui permit de se rendre à Oxtord était le roi. Charles I" demanda à l'ambassadeur un prêt d'argent, une année auxiliaire et une déclaration contre ses sujets rebelles. D'ilar- court n'avait point pouvoir d'accorder de pareilles choses; il échappa aux instances du nn, et il revint à Londres, il offrit sa médiation pour rétablir la paix entre les deux partis. Mais, comme il n'avait point de lettres de créance auprès du parlement, les deux chambres lui firent répondre par le comte de Northumberland, qu'elles rece- vraient avec respect les propositions du roi et de la reine régente de France , ei qu'aussitôt qu'il aurait exhibé ses pouvoirs pour une telle négociation, elles s'empresseraient de nommer des commissaires pour traiter avec lui. Sur ces entrefaites , les dépêches de sa cour furent interceptées et ouvertes , et l'on y trouva une lettre de lord Goring , qui prouvait que l'ambassadeur avait été choisi sur la désignation de la reine d'Angleterre^ et qu'il devait prendre ses instructions de cette princesse et de son mari. Cette lettre prouvait aussi que Charles I**^ sollicitait les secours de la France pour combattre ses sujets révoltés. Ces informations furent communiquées à l'ambassadeur, qui demanda immédiatement ses passe-ports, et quitta l'Angleterre «a

412 LA FRANCE ET L'AUTRICHE

février 1 645 ' . Gromwell dit à propos de la mission du comte d*Har- court : « Ce seigneur n'est point Tenu pour travailler aux affaires du roi ni aux nôtres, mais pour nous brouiller davantage. » La vérité, c'est que Mazarin voulait rester neutre entre les partis qui divisaient r Angleterre. C'était un avantage pour la France que ses voisins fus- sent exclusivement occupés de leurs propres affaires ; ils ne pouvaient prendre part à celles du continent, et ils restaient spectateurs impuis- sants des progrès de lïnfluence française en Europe.

Un nouvel ennemi venait de se déclarer contre l'Autriche : c'était le prince de Transylvanie, Georges Ragotsky, successeur de Bethlem- Gabor. La France se hâta de traiter avec lui; le roi le prit sous sa protection, lui accorda des subsides, et s'engagea à lui en faire donner par le sultan. Dans le même traité, le roi de France garantissait la liberté et les privilèges de la Hongrie^. Ragotsky avait déjà com- mencé la guerre et cherché à soulever les Hongrois. En même temps, Torstenson , vainqueur de Gallas, répandait la terreur dans la Bohême. Gallas destitué fut remplacé par Hasfeld, que Torstenson vainquit à Jancoviritz (16 mars 1645). Les Suédois, maîtres du cours du Danube, menaçaient les abords de Vienne. Dans le Nord, Kœnigsmark avait achevé la réduction de la Saxe, et forcé l'électeur à signer une suspen- sion d'armes. Le roi de Danemark, battu sur terre et sur mer, avait été forcé d'accepter les conditions de paix que la Suède lui avait dic- tées sous la médiation de la France. Christian lY l'énonçait à son alliance avec la maison d'Autriche; il laissait Brème et Yerden au pouvoir des Suédois, auxquels il cédait, en outre, les îles d'Œsel et de Gothland; il engageait pour trente ans la province d'Est-Gothland^.

Du côté du Rhin, le maréchal de Turenne s'était maintenu dans les villes conquises, malgré le petit nombre de ses troupes. Il s'était laissé surprendre par Mercy à Marienthal, et le duc d'Ënghien vint encore une fois à son secours. Les deux armées firent leur jonction sur les bords du Necker; elles rencontrèrent les Bavarois, et leur livrèrent bataille près de Nordlingen (3 août), dans les lieux mêmes les Suédois avaient été vaincus onze ans auparavant. L'aile droite

i. Parîiam. history, t. lll. Glarendon, Histary of the rébellion y U VI. Lingard, Hist of EiigL

2. Traité entre Louis XIV et Georges Ragotsky, prince de Transylvanie, 22 avril 1645.

3. Traité entre le Danemark et la Suède, conclu à Brooisebro, le 13 août 1645,

AU XVII» SIÈCLE. 113

des Français fut rompue, et le maréchal Grammont, qui la com- mandait, fut fait prisonnier. L'infanterie, placée au centre, était en péril. Ce fut Taile gauche, était Turenne, qui remporta la vic- toire; le duc d*Enghien le soutint fort à propos à la tête d'un corps de Hessois. « Ce jeune prince , dit la relation officielle , était présent à tout, et sa gaieté ordinaire, ses gestes et toutes ses actions n'avaient pas moins d'effet, à l'endroit des siens, que les harangues militaires des chefs de l'antiquité ^ ^ Le commandant de la cavalerie impériale, le général Gleen, fut fait prisonnier. Le chef des Bavarois, le comte de Mercy, avait été tué d'un coup de mousquet.

Les Français ne gardèrent point les villes de Souabe qu'ils avaient prises avant ou après la bataille de Nordlingen ; mais Turenne, après avoir repassé le Rhin, reprit la ville de Trêves, qui était au pouvoir des Espagnols depuis dix ans. L'archevèque-électeur venait d'obtenir sa liberté, pour se rendre au congrès de Munster ; il se hâta de rentrer dans sa capitale. En ce moment, les deux rives du Rhin étaient au pouvoir des Français, depuis les Alpes jusqu'à l'entrée du territoire hollandais.

Le duc d'Orléans avait encore été chargé de la tache la plus facile : il avait fait la campagne de Flandre avec Gassion et Rantzau. Du 20 juin au 29 août, il prit successivement Mardick, Rantzau gagna le bâton de maréchal, Linck, Bourbourg, Cassel, Merville, Saint-Yenant et Béthune. Après la prise de cette dernière ville, le •duc d'Orléans quitta l'armée et revint à la cour. Les deux maréchaux continuèrent la campagne : Rantzau alla prendre Lillers , et Gassion le fort de la Mothe-aux-Bois. Ils se réunirent pour assiéger Armen- tières, qui leur ouvrit ses portes, et, continuant de descendre la Lys, ils occupèrent Warneton, Comines et Menin. Après avoir passé près de Courtray, ils se joignirent au prince d'Orange, et marchèrent ensemble vers TEscaut. « On vit alors, dit Montglat, la différence de Tordre des deux armées : car les Hollandais marchaient serrés, en sorte qu'il ne manquait pas un homme dans leurs escadrons et batail- lons; au lieu que les Français étaient dispersés, pillant à droite et à gauche et, sur la moindre alarme, ils se retrouvaient dans leurs rangs. » Les deux armées passèrent ensemble le petit Escaut, près de Deinse. Puis le gros de l'armée française s'arrêta; le maréchal de

1. Relation officielle de la bataille de Nordlingen, dans la Gazette de Re- naudol, 1645, n«i09.

Tome YI. 2 1 « Livraison. 8

H4 LA FRANCE ET L'AUTRICHE

GassioQ, ayec use partie de sa cavalerie, escoria les Hollandais jus- qu'au grand Escaut, et les aida à Iranchir le fleuve. Tandis que le prioce d'Orange allait assiéger Hulst, dont il se rendit maître après un mois de siège, les Français revinrent sur leurs pas, et s'empa* rèrent de Pont-à-Yendin, d'Orchias, de TÉcluse et d'Arleux. Une grande partie de la Flandre était conquise ; mais l'armée était affiiiblie par le départ d'un assez grand nombre de volontaires qui avdent suivi le duc d'Orléans, et, à la fin de la campagne, les Espa- gnols avaient Teprh Gassel et Mardyck ^

Le comte d'Harcourt, parti de Paris pour la Catalogne, à son retour d'Angleterre, s'était efiorcé de réparer les revers de la cam- pagne précédente. D avait pris Rosas (31 mai), la seule place qui restât aux Espagnols, entre la Catalogne et leRoussillon. Il fut vain- queur à Llorenz (23 juin), et termina heureusement la campagne en reprenant Balaguer aux Espagnols (20 octobre). Duplessis- Praslin, nommé maréchal pour sa belle conduite à la prise de Rosas, -fut chargé du commandement de l'armée d'Italie, qui était réduite à quelques milliers d'hommes. Le prince Thomas s'était rendu maître de Vigevano, près du Tesin (13 septembre). Il se joi- gnit au maréchal du Plessis; mais les deux armées ne purent entamer les frontières du Milanais.

Les deux maisons d'Autriche avaient été presque également mal- traitées dans la campagne de 164S. Torstenson, soutenu par un parti de Transylvains, s'était obstiné au siège de Brûnn en Moravie ; mais l'empereur profita habilement de la mésintelligence qui s'était élevée entre Ragotsky et le général suédois; il fit la paix avec le prince de TransylTanie, en lui accordant la jouissance temporaire des comtés de Hongrie que Bethlem-Gabor avait possédés, et les for- teresses de Regetz et de Tokai (26 juillet). Par là, il se débarrassa d*un ennemi d'autant plus redoutable, qu'il pouvait entraîner les Hongrois dans son parti. On disait même à Vienne que douze mille Turcs venaient de passer le Danube à Oflen, pour assister les Tran- sylvains ^. Les Français, sur lesquels on avait compté, s'éloignaient le moins possible des bords du Rhin. Torstenson, abandonné à lui- même, fut obligé de se retirer en Rohéme, il se maintint pendant l'hiver.

i^ Montglat, 11* campagne.

2. Gazette de Renaudot, 1645, n* i03.

AU XVÏf SIÈCLE. H5

Les négociations de Munster et d'Osnabruck n'avaient pas fait un pas; mais Thiver avait été très-brilïant dans ces deux villes, se trouvaient réunis un grand nombre de diplomates. Notre vieille gazette raconte le ballet de la Paix, dansé à Munster le 26 février. Des gen- tilriiommes français avaient chanté en chœur , en s'adressant aux dames de la ville :

Quoique la France et l'Italie' Soyent le pays de la beauté, Nous aymons la simplicité Des bourgeoises de Westphalie '.

Mais les ballets et les chansons n'avaient pas mis d'accord les hautes puissances belligérantes. Le duc de Longueville, qui n'arriva à Munster que le 30 juinr 1645, compliqua lui-même les difficultés en rédamant le titre d altesse comme souverain de Neufchâtel. Une déclaration impériale repoussa toutes les propositions qui avaient été faites par la Suède et par la France. L'Espagne n'avait pas encore commencé à négocier; son principal représentant , le comte de Zap- pada , était mort à l'ouverture du congrès , et les Provinces-Unies n'avaient point encore envoyé leurs ambassadeurs.

La France , qui croyait peu au succès prochain des négociations, cher- chait à étendre son influence dans toute l'Europe ; la Pologne, naguère assujettie à la politique impériale, se rapprocha de la France par le mariage de Wladislas VII avec Marie de Gonzague, la fille de ce duc de Nevers qui était devenu duc de Mantoue par la volonté de Riche- lieu. Le palatin de Posnanie et l'évéque de Warmie furent chargés de venir chercher la princesse, et leur arrivée fit une grande sensa- tion à Paris. Madame de Motteville a fait un intéressant récit des fêtes qui furent données à cette occasion, et la gazette a raconté « la magni- fique entrée des ambassadeurs polonais dans la ville de Paris. » Le contrat de mariage fut signé à Fontainebleau le 26 septembre; le mariage fut célébré par procuration, le 6 novembre, dans la cha- pelle du Palais-Royal. La nouvelle reine quitta Paris, accom- pagnée de* la veuve du maréchal de Guébriant, qui avait été nommée « ambassadrice extraordinaire et surintendante de la con- duite de la reine de Pologne. » La maréchale remplit cette mission délicate avec beaucoup d'habileté et de succès. Madame de Motteville

ne LA FRANCE ET L'AUTRICHE

a remarqué que, lorsque la reine de Pologne passa sur les terres du roi d'Espagne, elle fut reçue, malgré la guerre, avec tous les témoi- gnages de respect qu'elle pouvait désirer. « On lui fit des entrées dans toutes les villes de Flandre, et les gazettes furent remplies des magnificences qui lui furent faites depuis les frontières de France jusqu'aux siennes ^ »

III

L'arrivée des députés hollandais et celle du comte de Trautmans- dorf, plénipotentiaire de l'empereur, semblaient devoir donner plus d'activité aux conférences de Munster. Le 16 janvier 1646, la Suède et la France firent nettement connaître à quelles conditions elles étaient prêtes à traiter. La Suède demandait la Poméranie tout entière , ou du moins la moitié de ce duché , toute la Silésie , et de plus les évêchés de Brème , Verden, Halberstadt , Minden et Osna- bruck. La France voulait avoir les landgraviats de haute et basse Alsace, avec Philipsbourg et son territoire ; elle réclamait la cession des Pays-Bas espagnols, dont elle consentait à laisser une part aux Provinces-Unies. Elle ofirait en même temps la restitution de la Ca- talogne et même du Roussillon^.

Mazarin n'avait fait en général que continuer la politique de son prédécesseur; mais, sur la question des Pays-Bas, il alla plus loin que Richelieu : il ne voulait pas seulement les enlever à l'Espagne, il prétendait les réunir à la France. Il écrivait aux plénipotentiaires français à Munster : « L'acquisition des Pays-Bas forme à la ville de Paris un boulevard inexpugnable ; et ce serait alors véritablement qu'on pourrait l'appeler le cœur de la France, et qu'il serait placé dans l'endroit le plus sûr du royaume'. » Le cardinal Mazarin éleva encore plus haut ses projets : ce fut lui qui conçut la première idée du mariage de Louis XIV avec l'infante Marie-Thérèse; et, quand il projeta ce mariage quatorze ans avant de le réaliser, son but était de donner l'Espagne entière à la maison de Bourbon , comme le prou- vent ces paroles, extraites du mémoire que nous venons de citer :

i. Mémoires de madame de Mottemlle, I" partie. . 2. Le P. Bougeant, Histoire du traité de Westphalie, liv. Y, 3. Mémoire du cardinal Mazarin aux plénipotentiaires français à Munster, 20 janvier 1646.

AU XVII* SIÈCLE. 117

« L'infante étant mariée à Sa Majesté, nous pourrions aspirer à la soumission des royaumes d'Espagne, quelque renonciation qu'on lui en fît faire , et ce ne serait pas une attente fort longue , puisqu'il n'y a que la vie du prince, son frère, qui peut l'en exclure. » Ainsi la succession d'Espagne était déjà une des pensées de la diplomatie française cinquante^inq ans avant l'entrée de Philippe V à Madrid.

Ces projets n'eurent alors aucune suite. L'empereur et le roi d'Es- pagne auraient voulu séparer la France de ses alliés ; ils cherchaient à concliu^ des traités particuliers, l'un avec la Suède, l'autre avec les Provinces-Unies. Aussi le gouvernement français négociait-il les armes à la main. « En ce qui touche la campagne prochaine, écrivait Mazarin , je vous puis bien assurer que nous ne songeons nullement à Munster et ne nous reposons point sur les belles espérances de votre négociation; car jamais on n'a fait de plus grands appareils. » Depuis 1640, le département de la guerre absorbait trente-six mil* lions, c'est-à-dire le double de ce qu'il coûtait en 1630 *.

Torstenson, dont la santé ne pouvait plus résister aux fatigues de la guerre, venait d'être remplacé par Wrangel, l'un de ces habiles capitaines sortis de la grande école de Gustave-Adolphe. Ce général, forcé d'évacuer la Bohème, se retira par la Misnie et la Thuringe, et se dirigea vers la Hesse pour se joindre aux Français. Pendant l'été de 1646, Turenne et Wrangel passèrent le Mein, et prirent, dans l'électorat de Mayence, Selingenstadt et Aschaffenbourg. Maîtres de Schomdorf, de Dunckelspiel et de Nordiingen, ils marchèrent vers le Danube , qu'ils franchirent à Donawerth et à Lawingen; ils pas- sèrent le Lech, et s'emparèrent de la forteresse de Rain. L'archiduc Léopold les força de lever le siège d'Ausbourg ; mais ils pénétrèrent dans l'intérieur de la Bavière, et ravagèrent ce pays jusqu'aux portes de Munich. L'électeur Maximilien était tout prêt à signer la paix.

La guerre avait été vivement poussée dans le Nord : c'était que Mazarin avait concentré les principales forces de la France, pour réaliser son projet de la conquête des Pays-Bas espagnols. Le com- mandement en chef appartenait toujours au duc d'Orléans; mais il avait pour lieutenants le duc d'Enghien et quatre maréchaux de France , Grammont , Gassion, Bantzau et la Meilleraye. L'armée, qui s'élevait à trente-cinq mille hommes , ouvrit la campagne par la

1. Le général Grimoard, Recherches sur les forces de V armée française»

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prise de Courtray (29 juin). Ils attaquèrent ensuite Berg-Smnt- Yinox, qui se rendit après deux jours de siège. Maidyck capitula le 25 août. Le maréchal de Grammont avait conduit six mille hommes au secours du prince d'Orange^ conformément au nouveau traité que la France venait de conclure avec les Provinces-Unies. Le duc d'Or^ léans, croyant la campagne finie, quitta Tannée pour revenir à Paris. C'était désormais le duc d'Ënghien qui commandait en chef; il résolut d'attaquer Dunkerque, ce port jusque-là si utile à la marine et au commerce de FËspagne. Il commença par s'emparer de Fumes (7 septembre), qui défendait les abords de la place. Le 17 septembre, tandis que l'amiral Tromp 'bloquait le port de Dunkerque avec la flotte hollandaise, Enghien commença les travaux du siège; le 11 octobre, la ville était conquise, et le maréchal de Rantzau était chargé de la garder.

Les Espagnols avaient obtenu quelques avantages isn Cafadogne et en Italie. Le marquis de^Leganez, rappelé au commandement, avait forcé le comte d'Harcourt de lever le siège de Lérida. Un complot avait failli éclater à Barcelone contre les Français. En Piémont, le gouverneur de Milan avait repris Vigevano ^t s'était emparé d'Acqui. Mazarin n'envoyait plus que de faibles secours au duché de Savoie, et les efforts de la France se dirigeaient vers une autre partie de l'I* talie : une flotte, qui comptait trente-six vaisseaux de guerre et un plus grand nombre de bâtiments légers , était partie de Toulon sou9 les ordres de l'amiral de Brézé. Cette flotte était chargée d'attaquer ce qu'on appelait l'État des Presidi^ possession espagnole sur la o&te de Toscane. Le prince Thomas traversa les montagnes de la Ligurie, et s'embarqua sur cette flotte avec six mille hommes. L'intention de Mazarin n'était pas seulement de s'emparer des Presidi, mais de jeter la terreur jusque dans Rome. Le nouveau pape Innocent X avait fait le procès des Barberini, neveux du pape précédent, et la France les avait pris sous sa protection.

Brézé parut bientôt avec sa flotte à la hauteur de Monte- Argen- iaro; les troupes débarquèrent^ et, après avoir réduit Telamone, Salines et Santo Stefano, elles vinr^it mettre le siège devant Orbitello. résistance du capitaine qui commandait la place laissa au duc d'Arcos, vice-roi de Naples, le temps d'envoyer une flotte au secours d'Orbitello. Un combat s'engagea entre les deux escadres (14 juin) ; le jeune amiral français tomba mortellement frappé d'un boulet de canon. La tempête sépara les deux flottes, et une armée espagnole,

AU XVir* SIÈCLE. {{9

Tenue de Napks, força le prince Thomas à lever le siège d'Orbitello. Une nouvelle flotte, sous les ordres du manéchal de la Meilleraye, fol envoyée dans ces parages à la fin de la campagne , et s'empara de Piombino et de Porto^-Longone dans File d*Elbe. La Meilleraye lamena ses vaisaeaui sur tes c6tes de Provence, mais laissa de fortes garnisons dans les places qu'il avait conquises. Le pape effrayé su£- pendit les poursuites commencées contre les Barberini, et déclara au gouv^nement français qu'il était prêt à traiter ^ Le grand«.duc de Toscane Ferdinand II avait conclu récemment un traité de neutralité ^.

Les négociations de Munster commençaient à produire quelques résultats. L'Empire accordait à la France tout ce qu'elle avait exigé en Allemagne; les plénipotentiaires français écrivirent à la reine, le 17 septembre 1 6i6 : « Philipsbourg est laissé à la couronne, ainsi que Brisach, les deux Alsaces et le Suntgau... Madame, ajoutaient-ils, si Dieu bénit ce qui est si heureusement commencé, Votre Majesté aura cette gloire, que, dans un temps de minorité, le comble de souhaits a toujours été de pouvoir conserver l'État en son entier, elle aura n<xi-seulement étendu les limites de la France juscpies à ses plus anciennes bornes, mais encore acquis deux places très-impor* tantes sur le Rhin ; et que cette dangereuse communication des forces de la maison d'Autriche, qui a donné tant de craintes à nos pères, se trouve aujourd'hui rompue par la prudente conduite de Votre lfejesté^ i>

Ce résultat était conforme aux vœux de Mazarin qui désirait vive-» ment traiter avec l'Empire, afin de porter contre l'Espagne tout l'effort de la guerre. Les Suédois montraient de telles exigences qu'il était .presque impossible de s'entendre avec eux. Les plénipo- tentiaires français se rendirent à Osnabruck, pour engager les repré- sentants de la Suède à faire quelques concessions. Mais les ministres de Christine, Oxenstiem, fils du chancelier, etSahius, accusaient les ambassadeurs français de trahir l'alliance et de se constituer les avo-^ cats de l'ennemi commun. Ils avaient déjà adressé à la cour de France leurs plaintes sur la trop grande précipitation de ses plénipotentiaires, et ceux-ci reçurent de leur gouvernement l'ordre de procéder avee

(. MoDtglat, 12« campagne.

2. Traité de neutralité entre Louis XIY et Ferdinand H, grand-dac de Tos- cane, i i mai i 64S.

3. Lettre des plénipotentiaires français à la reine, il septembre f6l6.

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plus de lenteur et d'appuyer toutes les demandes des Suédois' . Ce fut ce qui retarda la conclusion de la paix entre la France*et l'Empire. Mais, en attendant qu'il fût possible de signer les traités, on pro- posa un armistice, et un congrès militaire fut assemblé à Ulm pour en régler les conditions. L'empereur éleva quelques difficultés dans ce congre^ et la trêve générale ne put être conclue. Mais le duc de Bavière s'empressa de signer, pour lui et pour son frère, l'électeur de Cologne, un traité de neutralité avec la France et la Suède. Comme garantie de ses engagements, il remit en dépôt, entre les mains des Français, les villes de Lawingen et de Hochsta^t et tout ce qu'il avait de places fortes entre Ulm et Donawerth. Les Suédois obtenaient pour places de sûreté Memmingen et Uberlingen^. Turenne força bientôt le landgrave de Darmstadt et l'électeur de Mayence à se déclarer neutres, à l'exemple de la Bavière, tandis que les Suédois s'emparaient de la ville autrichienne de Bregentz, à Textrémité mé- ridionale de la Souabe, et cherchaient à s'ouvrir un passage vers la Suisse et l'Italie. Après cette rapide expédition, Wrangel se porta de Souabe en Franconie il prit Schweinfurth. Mazarin, qui ne voulait pas trop contribuer aux progrès des Suédois, avait rappelé Turenne et l'avait envoyé sur les frontières des Pays-Bas. Wrangel pénétra seul e