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littp://www.archive.org/details/lemagasindesfami1849pari

LE

MAGASIN

DES FAMILLES.

SEPTEMBRE 18^t9.

JfntroînutTou au iîlitga^iu îic5 jHanulle0.

Nous publions aujourd'hui un journal pour la laniille, sans nous dissi- niulor, toutefois, couibiou uotro tâche ost ardue. Créer pour rinlt'iieur, un recueil complet dans letpiel chacun des membres de la famille doit rencontrer ses matières favorites, c'est vouloir interroger tous les fronts, s'initier aux désirs de tous les âges, apprendre les besoins intellectuels de toutes les localités.

Le Maijashi des Familles contieiulra donc, sous sa coii\('rlui'e, les par- ties les plus di\erses (pu forment les joies intérieures; on y retrouvera, à côlé de l'ai'ticle sérieu.v (pu rend les pères j)ensifs, le conte des fées aux doux miracles, (pii séduisent les petits et les grands enfants. Tandis (pic coll(''gieu lauréat parcourra, eu lecteur intelligent, les cours de la Sor- boinu' et du colU'-ge de France, la maîtresse de la maison consnlieia les modes nouvelles, et la jeune personne essayera sur cet orchestre dômes-

2 LE MAGASIN DES FAMILLES,

tique qu'on appelle le piano, la cavatine de l'opéra à la mode; les fêtes de la religion y seront rappelées dans des récits inspirés par la foi catho- lique, et qui emprunteront aux contes de Charles Dickens le charme de ses récits de Pâques et de Noël. On parlera au vieillard des grandeurs du temps passé: au chef de maison, des nécessités de l'époque actuelle ; au\ enfants, des légitimes espérances de l'avenir; aux artistes, du génie; aux âmes pieuses, du salut; à tous, de ce qui est dangereux à faire et glorieux à imiter.

Le Magasin des Familles a sa place marquée parmi la société intelli- gente ; il donnerait en romances, quadrilles, polkas, images de sainteté, portraits, autographes, gravures de modes et tableaux synoptiques, plus de trois fois la valeur de l'abonnemenî, si l'abonné était obligé de tout acheter au prix du commerce. Sa rédaction est confiée aux écrivains les plus éminents de la Société des gens de lettres, sous la direction d'un membre de l'Association des lettres et des arts réunis. Sa publication aui'a lieu sans délai ni retard le 1" de chaque mois, à compter du 1" septem- bre prochain, date du numéro actuel.

Un journal sérieusement fait doit être, avant tout, une tvuvre collec- tive dont chaque abonné est l'influent coopératcur. Nous supplions donc ceux de nos souscripteurs qui auraient à nous communiquer des idées utiles, susceptibles d'être mises en pratique dans notre Piecueil, de vouloir bien compter d'avance sur l'accueil empressé que nous ferons à toute correspondance de leur part.

Nous les prions de considérer le présent numéro plutôt comme un essai que comme une représentation parfaite de ce que nous voulons faire. Au- cune publication n'est irréprochable à son début; mais, avec leur con- cours bienveillant, nous avons la certitude que bientôt \c Magasin des Familles, savant sans pédantismo, coquet sans vanité, utile sans ennui , sera attendu avec impatience et reçu avec plaisir comme un des hôtes fa- voris du foyei".

»P»04

LE MAGASIN DES FAMILLES.

I^istoirc fonteinpcirainc.

LE CONSKRVAÏOIUE DES ARTS ET MÉTIERS, LE 15 JUIN.

Au moinont on s'occupe si vivement de l'instruction judiciaire re- lative à la nianifeslalion du 1?» juin, nous croyons publier un cuiieux document en reproduisant les lignes suivantes du directeur du Conserva- toire :

L

Informé par le concierge que des représentants demandent à entrer au Conservatoire , qu'ils sont accompagnés par l'artillerie de la garde nationale et par une foule de gens en armes, je sors à l'instant pour aller moi-même reconnaître les faits , et prendre toutes les mesures qui me seront inspirées par mon devoir et par les circonstances. J'avais à parcourir la quatrième et la troisième cour avant d'arriver à la deuxième , qui est un passage étroit ayant environ cent pas de longueur. Arrivé , j'aperçois devant moi . à l'autre extrémité de cette deuxième cour et à quatre-vingts pas de distance, un groupe de représentants en écharpes et en grande tenue , et derrière eux, remplissant la première cour , les panaches rouges de rartilleri<; de la garde nationale, des chapeaux et des casquettes portant, comjuf! insi- gnes, la carte à niveau de la Société des droits de l'homme , et au-dessus de tout cela une foret de baïonnettes en désordre et très agitées. Celle première cour, qui s'ou\re par une grille sur la rue Saint-Martin , peut contenir environ quatre cents hommes; et à la manière dont le (lot s'y trouve pressé , je dois conclure qu'il s'étend encore au loin de la rue Saint- Martin. Seul en présence de ces législateurs en costume et de celle fouh' en armes, je parcours l'espace qui m'en sépare, j'arrive devant le groupe des représentants, et bientôt, à son altitude, à sa haute slature , je recon- nais le chef de l;i Montagne, mon ex-collègue à la Cliani])re des députés, ({ui , au milieu des siens et un peu eu avant, s(; monti'e lepreir.ier.

C'es! à lui que je m'adresse : nous échangeons un regard ; il sait ce que je suis , je sais ce qu'il est. La marche s'arrête ; dans de tels instants la pensée est prompte , la paroh; ])i'ève :

« Que demandez-vous? Lu asile. Cet établissement esl l'asile de la science et de la i)ai\ , non l'asile delà giu'ri-e. Portez ailleurs votre dra- peau. — Noussommestra({uéset sabré ; sur lf"-;boid(nar(lset dans la ruf.

« LE MAGASIN DES FAMILLES

Le Conservatoire ne vous sauvera pas . il vous sera funeste. Dans la rue nous serons massacrés. Vous le serez ici, enveloppés, assaillis de toutes parts, sans défense possible. Le ten^ps presse; nous voulons délibérer ; faites-nous donner une salle. Les deux portes sont fran- chies; seul contre vous et votre armée, je ne puis résister que par mes paroles. Si vous ne les croyez pas, si vous ne voulez pas voir le péril vous courez, venez, je vais vous faire ouvrir une salle. Mais, encore une fois, sachez-le bien, je n'ai pas moins horreur du mensonge que de la guerre: vous venez vous perdre , et perdre avec vous un établissement po- pulaire qui devrait être respecté. »

Cédant à de nouvelles insistances sans attendre qu'elles prennent un caiactère de menace directe , je fais ouvrir le passage qui se trouve entre les deux laboratoires de chimie, à peu de distance du lieu nous étions, et (jui donne dau3 la cour du Cloître. , on me demande d'ouvrir le nouvel amphithéâtre . sans doute plusieurs personnes de cette foule, artilleurs ou autres , étaient venues plus d'une fois entendre mes leçons. J'en refuse l'entrée, et je dirige moi-même, du côté opposé, M. Ledru- Piollin dans l'ancien amphithéâtre , par les petits escaliers destinés au public, qui conduisent aux banquettes supérieures.

Les représentants qui entourent alors le chef de la Montagne me parais- sent être au nombre de vingt-cinq ou trente.

IL

Il m'importe de savoir ce que fait l'artillerie , et ce que fait surtout cette trouj)e d'auxiliaires sans uniformes, en chapeaux, en casquettes, en ha- bits, en vestes, en ])louses de diverses couleurs, dont j'ai aperçu les masses et les armes dans la première cour, sans pouvoir, au premier coup d'œil, en reconnaître le nombre. A quels envahissemeuls, à quelsexcès celte armée peut-elle se livrer? Quels en sont les chefs? quel est leur projet? leur plan ? leur but ?

Laissant doue les représentants dans,rancicn amphithéâtre , je me hàle de descendre dans les cours pour observer les mouvementsqui s'y accom- plissent. A toutes les portes, à tous les passages, il y a des factionnaires dont les armes portent la caj)sule: ils me laissent passer. On m'iufornu; (|iie, dans la première cour , à la grille d'entrée . il y a aussi des faction- naires de Parlillerie de la garde nationale; qu'assiégés par une tourbe anh'file qui renij)lit la rue Saiut-Marliu et se presse contre la grille, ils font des elTorls extraordinaires pour l'empêcher défaire irruption ; qu'ils

LE MAGASIN DES FAMILLES. 5

laissent entrer ceux qui portent des armes ou des munitions , et repoussent impitoyablement ceux qui ne se présentent pas avec ce signe de rallie- ment. Ainsi , dans l'intérieur, on voit partout un mélange confus d'artil- leurs en tenue et de gens sans uniformes: ceux-là, portant la carabine, ceux-ci, le fusil de guerre ou le fusil de cirasse. On distingue cependant quelques hommes, sans armes apparentes, circulant rapidement d'un gronpe à l'autre: ce sont les membres actifs, les chefs remuants de la Société des droits de l'homme. Ce mouvement tumultueux . ce va-et-vient désordo::né, cette circulation croisée dans tous les sens de gens qui se concertent et qui ne s'entendent pas , tlont chacun commande et dont au- cun n'obéit ; tout cet appareil d'agitation , dont il serait difficile de se faire une idée, se montre sur tous les |)oints, dans la cour du (iloître. sous les voûtes de l'ancien couvent, dans la deuxième coiis'. dans la troi- sième , j)artout.

L'un de ces iiommes sans fusil, dont la mission paraît être de veiller à tout, déporter des avis, d'éclairer la situation, et suriout d'exciter au combat, vient me demander, d'un ton d'autorité, de lui faire connaître les bâtiments et de lui en indiquer les ressources et les issues. Etonné de l'air avec lequel il sem.ble me donrier un ordre , je ne lui réponds pas ; i! insiste, et nous sommes amenés au dialogue suivant: « (atoy;>n, je veux savoir ce qu'il y a au premier étage. Qui èîes-vous donc pour parler ici en maître ? Donnez-moi votre nom , Je suis curieux de le casinaître. (utoyen , il faut ([ue je saclîc donnent ces fenêtres. Dites-moi donc votre nom. Citoyen , si nous scmm.es surpris de ce côté-là.... Allez dire à vos chefs que je refuse de vous réjiondrc. Citoycii, je saurai bien aller parlonl; il faudi'abicn (ui'on m'ouvre les portes. Vous n'irez pas, je défends que l'oîi vous ouvre. »

Alors ce personnage s'clancc en courant vers l'habitaiion du concierge, pour monter dans la grande galerie (!u premier étage, sont nos collec- tions; je ren<)uv<^l!e à îrès hant(î voix la défense de lui r<'Hiî.'tire aucune clef, de lui ouvrir aucune porte, et de lui laisser seulement poser le pied sur le seuil de la porte du concierge. En même temps, m'adressant à deux artilleurs qui se trouvaient près de moi et qui avaient été témoins de la scène, je les prie de rappeler cet individu, de le faire revenir, et d'empêcher tout envahissement des galeries. Les artilleurs le rappellent vivement : « Citoyen ! citoyen ! On ne va pas là, on ne passe pas h'i ; » et, par leurs cris, le forcent bientôt à revenir sur ses pas. « ('ituyen, nu* dil-il d'un (ou de nu>uae(> en rr-pn'^saul près de iuoi, \ous as>iiinez la

G LE MAGASIN DES FAMILLES.

rpsponsabilité de tout ce qui peut arriver. Osez donc me parler de responsabilité, vous qui n'osez pas même me dire votre nom ! » Et, sur ma demande, les artilleurs, pour me débarrasser de lui, le dirigent vers la première cour, sur la rue Saint-Martin.

m.

Je me trouvais alors dans la troisième cour, près du mur o])lique qui la sépare d'un vaste terrain où, il y a deux mois, étaient encore debout les deux maisons de la rue Saint-Martin, n°' 222 et 22A. Acquises par le Conservatoire et maintenant démolies, ces maisons présentent sur la rue une façade de vingt-cinq mètres, dont j'avais conservé l'ancien mur, à la hauteur de cinq mètres, pour la sûreté de l'établissement; les travaux neufs s'exécutent en retraite d'environ deux mètres derrière ce vieux mur, dont les embrasures des portes et des fenêtres ont été remplies, par le démolisseur, avec du plâtre et quelques gravois.

Ce terrain est fort accidenté : on y voit du côté de la rue Saint-Martin des fouilles profondes pour les constructions nouvelles, des caves et des fosses dont les voûtes sont enlevées ; et, du côté du Conservatoire, des blocs de pierres en chantier, d'une masse énorme^ destinés aux fonda- lions. La troupe est répandue au milieu de ces matériaux ; elle explore la solidité du mur de la rue, elle reconnaît les fouilles, les caves, les fosses; elle passe et repasse par le mur de séparation de la troisième cour, ([ui présente en plusieurs endroits de larges ouvertures faites depuis (juclquos l'ours pour prendre les alignements. Ces ouvertures inquiètent l'artillerie ; une foule de bras sont à l'œuvre pour les fermer : les uns roulent des pierres, d'autres apportent des pièces de bois, des barres de fer, des ton- neaux, etc.; en un mot, je vois qu'on se prépare activement à la défense. Je demande aux artilleurs cstleur chef : ils me répondent en me mon- trant le colonel Cuinard, qui se trouvait à côté de moi, que je n'avais pas encore l'cmarqué, et que je n'aurais pas reconnu, car je n'avais pas eu occasion de le renconlrer depuis le mois d'août 1830.

u Qu'est-ce ({ue je vois ici , colonel ? Qu'est-ce ({ue vous pensez faire ? Vous Ncnez donc établir au (îonservaloire votre quartier-général; vous venez vous y barricadei^ vous croyez en faire une jilace forte, une citadelle imprenable : mais, j<' vous en conjure, renoncez à ce proj(;t, il est ins.>nsé ; vous ne connaissez pas le Conservatoire, \ous ne savez pas |)ar (■ond)i('u de rôles il pcul ètn; alla(iué. Dejjuis vingt ans j'y ai vu passer toutes hïs émeutes : croyez-en ma parole, eroyez-eii uuui e\i)érience, il vous est

LE MAGASIN DES FAMILLES. 7

impossible d'y tenir; vous y serez assaillis, écrasés, massacrés jusqu'au dernier. Voyez ce mur sur la rue Saint-Martin, il a vingt-cinq mètres de façade; il ne tient à rien, il suflira d'un coup de pied pour l'enfoncer; et ce deuxième mur qui est devant nous, avec tontes ses brèches, il s'écrou- lera an premier choc; et ces centaines de fenêtres de la rue Saint-Martin. de la rue du Verlbois, qui dominent nos cours, sei'ont autant de meur- trières contre vous. Sachez de plus que nous avons de l'autre côté, sur le jardin, une grille de plus de cent mètres de longueur, dont ii vous est impossi])le de défendre raccès, et par laquells^ vous serez surpî'is et mi- traillés. Vous auriez û'ix fois plus de monde, dix fois plus de munitioiîs, dix fois plus de courage, que vous ne tiendriez pas ici un (limri d'heure.

» Je vous en conjure, ne faites pas du Conservatoire un elsamp de !)a- taille, un champ de massacres I Au nom de rhumanilé, an nom de !a science, au noin du peuple, auquel les Arts et métiers sont consacrés, retirez-vous; n'affiigez pas la Franco d"aue telle calamité ! »

Ces paroles, pi'ononcées avec toute l'énergie que peut donner la plus vive conviclion. font quelque impression sur le colonel (juinard ; sa figure n'en est pas émue ; mais, à (piclques signes qu'il fait de la main pour tem- pérer le zèle avec lequel on s'agite autour de lui, avec lequel on remue les pierres et les matériaux des barricades intérieures, je juge qu'il n'est pas insensible à ce qu'il vient d'entendre.

« Venez, colonel, lui dis-je en reprenant de nouveau, venez avec moi auprès de M. Ledru-Roliin ; allons lui faire comprendre le péril, allons lui dii'c la vérité, la véi'ité menaçante poui' lui, pour les siens, pou!' le Conservatoire, pour le quartier, et décidons-ie à sortir d'ici. »

iV.

Le colonel Cuinard s'achemine en effet, a\ec moi, vers la cour du Cloître, pour venir parler à M. Ledru-Jioîlin ; mais, dans la traversée, soit qu'il se trouve retenu par des ordres qu'on lui demande, soit que la foule nous sépare, j'arrive seul aux portes de l'ancien amphithéâtre, oùj'avais d'abord conduit les re})résenlants.

L'aniphilhéalre est \i(le, mais la salle de dessin est ouverte. J'ai appris depuis qu'avec les outils que les maçons avaient laissés en quittant le travail, on avait forcé les portes pour s'y établir et délibérer. Le fac- tionnaire me laisse entrer. J'aborde M. Ledru-Rollin , et je lui répète à très haute voix, ù lui et au groupe (pii l'environne, les mêmes pensées et peiU-Gtrc les mêmes paroles (pie je venais de dire au coïanel Guiiiai d.

8 LE MAGASIN DES FAMILLES.

Ma couvictioii n'était pas inoins vive; au contraire, de minute en minute le danger d'une conflagration me semblait plus imminent et plus redou- table pour le Conservatoire et pour le quartier qui l'entoure. J'avais pris, dès l'origine , l'inébranlable résolution de tenter énergiquement jusqu'aux derniers efforts pour prévenir un combat déplorable, je ne voyais que des malheurs pour la France. Qu'il me soit permis cle supposer que l'ar- dent amour de mon pays, que le sentiment profond de mon devoir, m'ont peut-être inspiré quelques accents que la Montagne elle-même n'a pas entendus sans uue certaine émotion.

Ce que je puis affirmer en fait, c'est qu'immédiatement ou se met à dé- libérer sur la question de savoir si l'on doit quitter le Conservatoire ou si l'on doit y rester. J'assiste eu quelque sorte à cette délibération , en me retirant dans une autre partie de la salle; là, j'avais été rejoint par mon fils, jeune homme de quinze ans; par mon secrétaire, M. Dupin, et par quelques autres personnes attachées au Conservatoire , qui avaient l'ordre de me prévenir si nos collections couraient le moindre péril d'en- vahissement.

La délibération dont il s'agit n'a rien de régulier, rien de solennel; c'est un conflit d'opinions, d'assertions contradictoires, un pêle-mêle iuexprimal)l(' ; ])ersonne ne demande la parole, tout le monde la prend : ce n'est pas tout-à-fait la confusion des langues, mais c'est au plus haut degré la confusion des voix et la confusion des idées.

Cependant l'assemblée devient moins compacte, le cercle extérieur s'élargit, et je puis aborder quckpies icpiésentants qui circulent dans la salle. Je les prends à partie, je m'attaciie à les convaincre par les raisons les plus décisives, les plus poignantes, qu'il faut fuir le Conservatoire, qn'il n'y a pas un instant à perdre.

Soili (le la salie de dessin pour repasser dans la cour du Cloître, au milieu (1rs arlilhuirs qui la reniplissenl, je m'adresse à tons les groupes en ifiiaiii le iiièinc langage, en déplorant les insinualions on les conseils qui oui |)ii les amener dans un lieu on tonte tentative de défense serait un acte (le lolie.

Dans l'une de ces excursions, sous les voûtes du Cloître, pW'S de la porle (le 1,1 ,illf (le (lessiu , j'apercois M. Considérant, et je Ini demande comment lui. iiienihre inlliieni de celle réunion , ne sent pas la nécessité de faire, an |(liis\ile, ('■vacuer le Conservatoire ; connneni Ini, qui , avanl d'èlre hoMinii- |)olili((iie et l'un des chefs de la Montagne, se portail (•oninie je (lélenseur de reuseiguemenl populaire, vient compromellrc à

LE i^LVGASIN DES FAMILLES. 9

lin tel ]>oiiU, exposer à un Ici priil, le seul ptraïul étahlisspincnl de la France qui soil consacré à la haute inslruction du peuple et des ouvriers; coniuîent lui , enlin, l'apôtre de la démocratie pacifique , va devenir peut- être aujourd'hui l'apôtre des combats et des luttes sanglantes?

Au reste, ce n'est pas sans quelque confiance que je portais ainsi de groupe en groupe Fénergique expression de mes sentiments. Parmi ces artilleurs de la garde nationale, parmi ces ouvriers en armes, j'avais re- connu, à des signes certains, qu'un bon nombre étaient venus suivre mes leçons, soit au Conservatoire, soit à la Faculté des sciences. Quand on a comme moi professé devant de très nombreux auditoires, à la Sor- bonne pendant plus de trente ans, au Conservatoire des arts et métiers pendant plus de vingt ans, on a reçu de la part de ses auditeurs trop de témoignages de sympathie et d'aiïection pour qu'il y ait excès de pré- somption à penser que, môme au milieu du tumulte, ils entendront sans déplaisir la voix du vieux professeur. Je ne craignais donc pas que l'om- bre d'un doute put s'élever sur la loyauté, sur la parfaite sincérité de mes paroles.

Bien plus, pour les clubistes mêmes qui se trouvaient mêlés dans ces rangs, je n'étais ni un étranger ni un inconnu : après la révolution de Février, le Conservatoire a été rempli de clubs autorisés par le ministre ; j'ai eu avec les chefs de fréquentes et vives discussions; ils savent que j'ai fait profession de ne point m'infornier des doctrines plus ou moins subversives qu'ils prêchaient dans leurs salles, que je n'aurais jamais ac- cepté une telle mission ; mais ils savent aussi avec quelle rigueur inflexi- ble j'exigeais que les lieux fussent évacués à l'heure dite, qu'il n'y eût jamais ni armes ni tapage dans les réunions, et que l'ordre le plus sé- vère régnât toujours au-dehors. Ils se révoltaient souvent contre ce qu'ils appelaient mes rigueurs; mais j'ose croire qu'ils ont reconnu l'impartiale justice de celui qui les leur imposait et qu'ils ont appris à respecter sou caractère.

C'est ainsi que toute ma vie passée m'a donné, pour cet instant si cri- tique; et si décisif, une part d'action que je ne dois pas laisser méconnaî- tre. Quand on essaye de présenter ma conduile comme incertaine ou équivoque, humble ou empressée, alin qu'elle soit foulée aux pieds, mon devoir est de la relever et iU) la remettre à sa })lace ; je le fais sans orgueil et sans fausse modestie, coninu; un homme (|ui a l'habitude de la vérité, et (pii n'a pas peur ([ue personne ose faccus(!r de courir a[)rès la re- nommée.

li: M.M.ASI.N I ^ H rlâil |i4k inoioft véir;jiii

•• ' "•«• '. 11. I iiiid f.'i .iiiMii ii.

util. jN.iir 1. «.'.iiv* I \aluui ri j,

éèm rorigt»r . riii^lirjiiUUr n^.. ilrfMMT» rflnrl% |»our |trftrtiir un roinlkii ilr» malbrtir» |mttr b Knincr. «^u'il me . ilmi antot - Mtilll |»rti

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L-> iioa «k>nt il »'(igit n'a rien r*m un ronflil d'upiuiunt. d'asM*rtioii^ loripriUMbli* : |x*rMiiim' no doMLindc la |>. rr n*r%l |ta« lmil-Ji-r.iil l.i r<»iifii^ ifi— --■ ' ' llr^ \ot\ ri 1.1 il.'.'s.

, ;, . iiiliKi- ilr\i.iit m , le cercle extérieur

ft'éblfil. rt jf puis .ilM)nUT qurlquos npii m.iuls <jiii circulent dans la sjilk. Jr le* |»n«nd> ^i |Mrlif . jo m'allache . (- ( (.n\aincre par les raisons !*•% \Aus dtVisi^cs, l«'s plus poisiianlcs. qi I inil fuir 1(^ Conservatoire, qu'il n'\ n i»as un insinul h perdre.

N»rli dr la sdir d.' dessin pour repas> dtn^ la cour du Cloître, au niiliru des arlilleurs qui la n-mplissont , je adresse à tous les groupes en irnanl l- uWuw lauîjape . en di^ploiaul les s a.uations ou les conseils qui .>nt pu l.'s amener dans un l.eu ..ù toul.-cntalive de défende serait nn

arir do fcdir.

|,,„» I-, a.- rw .•vcursiou*. sous lo v.iU.^i du Cloître, près de h

,„r,.. .1.- la .le di-ssio . j-aper.ois M. o„>icléraut , et je lui deinaude

!..„„„,..„, lu. . n.eu.l..v innueut de elle r. n ,n . uc seul pas la uécess.te .1.. f,.re . plus , .10 . /•«••..uer !.■ Couser. ., ; comment lu, , qu, , avant

,,.,r.. homne P iq."- e> >••"' 1- 'h- - I.' Montagne, se porta.

,„. 1,. défe seur de leuselguemen. p<«la.re, vient eon.promettre a

de niinulc! en niiiiiiie

"«Uii'iil et plus redou-

"«r»'. .l'avais pris,

^'i"'''»it'iH jusqu'aux

. j«' 11»' voyais que

'Ir bijp|)oser que l'ar-

'•)ud de mon devoir,

'iMUlaguc elle-uiOnic n'a

ui'iii.aenieni ou se met à dé-

quiuer le Conservatoiie ou

à celte délibération, en

' l'avais été rejoint par

léLaire, M. Dupin, et

'•n!»er\aloire, qui avaient

I iivni le moindre péril d'en-

ii'culier, rien de solennel; ' loires, un pôle-mêlc »!• . luut le inonde la prend : ■> . mais c'est au plus liant

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LE MA(.A iiii Ici poiiii . ('\|)()S('r à un t 1' r;inci' qui soil consacrô à la I (Oiniiicnt lui , cnlin, l'apolro t ('Ire aujourd'hui l'apôtiv^ ' <

Au icstc. ce n'est \m\^ s f^roupe en grou])e I éneri,M(iue artilleurs de la garde national» connu, à des signes coït , mes leçons, soit au Cion i

on a comme moi profcssi !: v bonne pendant plus de trciit pendant plus de vingt ans. on témoignages de sympatliic <'t somption à penser que. nu lue déplaisir la voix du vieux prof< J)re d'un doute pût s'élever sui paroles.

Bien plus, pour les clubiste! rangs, je n'étais ni un étrange Février, le Conservatoire a été j'ai eu avec les chefs de fréqu' j'ai fait profession de ne poim subversives qu'ils prêchaient d cepté une telle mission ; mais ble j'exigeais que les lieux fu^ jamais ni armes ni tapage da vère régnât toujours au-dehore appelaient mes rigueurs; mais justice de celui qui les '- ii caractère.

C'est ainsi que toute ma vie tique et si décisif, une part d'à tre. Quand on essaye de i (' équivoque, humble ou empics: devoir est de la relever et de la et sans fausse modestie, cornu cl qui n'a pas peur que perso nommée.

N DKS FAMILLES. 0

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mômes qui se trouvaient mêlés dans ces ni un inconnu : après la révolution de impli de clubs autorisés par le ministre ; tes et vives discussions; ils savent que n'informer des doctrines plus ou moins s leurs salles, que je n'aurais jamais ac-

savent aussi avec quelle rigueur inflexi- •nt évacués à l'heure dite, qu'il n'y eût

les réunions, et que l'ordre le plus sé- 11s se révoltaient souvent contre ce qu'ils )se croire qu'ils ont reconnu rinq)artiale osait et qu'ils ont appris à respecter son

issée m'a donné, pour cet instant si cri- ion que je ne dois pas laisser méconnaî- iter ma conduite comme incertaine ou j, afin qu'elle soit foulée aux pieds, mon mettre à sa place ; je le fais sans orgueil un homme qui a l'habitude de ' ''•••♦- le ose l'accuse»" ''rir

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iO LE MAGASIN DES FAMILLES.

V.

Environ un quart d'heure se passe, comme je viens de le dire, en pour- parlers à peu près individuels, tantôt dans la salle de dessin, tantôt dans la ccur du Cloître; j'attends une solution qui n'arrive pas. Un faction- naire m'apprend que la Commission des Cinq délibère définitivement et à huis-clos, pour se constituer au Conservatoire ou pour en sortir. Après peu d'instants, je puis rentrer dans la salle de dessin. Rien n'est décidé. Ce n'est plus la Commission des Cinq, c'est tout le monde qui l'occupe : ou va, on vient, on circule ; et cependant il y a près de l'une des portes un groupe assez considérable de représentants qui semble délibérer en- core.

Des coups de fusil se font entendre! Ma trop longue expérience des émeutes autour du Conservatoire m'apprend qu'ils partent de la rue Saint- Martin, et près de la grille d'entrée. Alors je m'écrie, eii interroiypant la délibération : « Voilà ce que je vous annonçais I Vous n'avez pas voulu écouter mes conseils ; la bataille commence , vous êtes perdus 1 Tirez-vous d'aiïaire comme vous pourrez. Mon devoir m'appelle dans mes collections, pour y attendre les coups de fusil. »

Sortant alors de la salle de dessin, je traverse toutes les cours pour venir dans mon appartement prendre ma femme et mes enfants, pour les con- duire avec moi dans les galeries, était mou poste. Je trouve mon appar- tement envahi par une troupe de soixante à quatre-vingts personnes de toutes les catégories de celles qui occupent le Conservatoire. Ces hommes ne sont pas tous en armes; quelques-uns cei)endant portent encore des fusils, d'autres des pistolets; l'un d'eux en tient un de chaque main; du reste, plus d'insignes de représentant, excepté quelques bouts d'écharpes qui sortent de quelques poches. Ils demandaient des issues. Madame Pouil- let, avec un courage qui ne l'abandonne jamais, malgré sa faible santé, \enait de leur répondre : « Vous ne saurez rien de moi; je ne donne pas d'ordre ici. Allez parler à M. Douillet, il est dans l'établissement, sans doute avec vos chefs. N'insistez pas, je ne répondrai ri(Mi. » C'est à ce mo- ment quf j'arrive par une autre porte, et que je trouve au milieu de uion appartement, dans une pièce qui s'ouvre sur un escalier dujardiji , ma- dame Pouillct en présence de la tête de cette troupe; le grand corridor, (picj!" u'a\;iis pas lra\('rsé . en rljiil rempli.

Surpris d'une telle invasion , (jue je ne soiipcoiiuais pas, j'apprends (lu'elle m'a précédé seulement de (pu'lques instants. J'interroge les prc-

1.E MAGASIN- DES FAMILLES. <>

,„i,.,'s qui se présentent. . Nous cherchons des issues, n,e dis,.,l-ils. - U

ssL ion -temps q- j" ™- "-- "^ -'■'"■ "" ^■o"-''™ <"™:;;^'

,n peu -arcNiue vous vous décide. ; cependant, si vou. me donne, vo- tre parole qu vous sortirez pour ne plus rentrer, je vais vous fan-e ouvn V nie - Oui ! oui : oui ! notre parole. , Alors je donne l'orare a mon .omestique d'aller ouvrir la grille à l'eMrémité de la '^"^^^^^-^^^"'^ de la rue du Vertbois , et je ,ne place sur le perron de 1 -aue.^po .«■assurer qu'en effet ils tiennent leur promesse et gagnent le la.ge. Je "a pas rassuré sur ce qui se passait au-delà de la grille; ,1 y ava.t l.eu e craiidre que l'émeute n'eflt des renforts considérables, prêts a fan e irruption dans le jardin au moment la grille s'onvrira.t; ma.s ,e ne .loutais pas de la parole qui m'avait éié donnée par ceux qu, avaient dç- ,„H„dé à sortir. Us déniaient depuis quelques instanis, lorsque toul-a- coup se fait entendre un bruit assourdissant de carreaux casses. Je jet e les veux sur les fenêtres de la salle de dessin, et quelle est ma surprise de voir une foule de représentants qui sortent par tous les carreaux, par tous les vasistas , s'élancent . sautent dans le jardin . et se d>r,gent e.> fu.t

vers les issues de la grille! J'ai appris depuis que tro.s ou qua , a - leurs avaient forcé le concierge à ouvrir l'autre porte de la g>, le c 1 le .ni se trouve près des rues de lîreteuil etFrépillon. A,ns, s'écoule le «ot. partagé en deux parties : l'une qui se presse vers le nord . et 1 autre ve.s le .«idi. Ce mouvement d'évasion avait été rapide, il fut de co.trte durée.

VI.

L,.,deuvnortesde la grille étaient closes, le jardin avait repr.s son cahne ordinaire, quand, de n>«n appartement, j'aperçots un. art, leur <,„i se promène seul dans l',tne<les grandes allées dujardtn : , ,n es h^ cile à sa tenue et à ses épaulettes, de reconnaître le coloneK.u,na,<l. Je l'app<dle par la fenêtre : Eh bien! colonel, pourquoi ne fa,tes-v,ms pasc nme 1 os camarades? - Non, je ne veux pas fu.r; ,|e souhatte euletnent attendre quelques instants pour aller ', '•'-^-^.l- ;';■; compte de tua cot.duite. - Si vous voulez attendre, n.ontez cb z n.o, , vou n'aurez pas à craindre, ou plutôt je n'aurai pas à cramdre pot, „H,s,le funeste n.éprise. - Non. je vous renterce ; .,'a, pins peur ,1e vous compromettr,. que d'être victime d'une balle égarée. - ^1<"-'""- promettre! je ne contprends pas.... Me compromettre!... \1.. coh.i.el, Lee que' un>s croiriez, par hasard, «p.e dat.s mon part, . q„, n'est pas le vôtre, vous le savez, que, dans n,o., part,. ,1 se pn.ssc

12 LE aL\GASL\ DES FAMILLES,

trouver un homme capable de souhaiter que dans un premier mouve- ment de trouble ou de surprise, vous soyez ici immolé ou maltraité, sous mes yeux . qiiand^vous êtes seul, quand vous n'avez pas voulu fuir, quand vous ne voulez pas vous défendre? Non, non! chassez une telle crainte , elle nous fait injure ; rassurez-vous donc . n'ayez aucun scru- pule en ce qui me touche; montez. »

C'est ainsi que , par une sorte de violence morale que j'ai exercée sur lui. le colonel Guinard a consenti à entrer dans mon salon.

Il y est resté environ dix minutes, et il est sorti par la porte de la grille, pour monter dans une voiture que j'avais envoyé chercher.

L'un de mes excellents voisins , l'un des plus intrépides amis de l'or- dre du quartier Saint-Martin. Î\I. Valois, est veuu chez moi dans cet in- tervalle; il est entré au salon, il a pu voir et reconnaître M. Guinard.

VII.

Il y avait environ une demi-heure que le colonel Guinard était parti, nous causions déjà depuis assez long-temps avec M. Boscary, l'un des amis de ma famille, et avec M. Rolland qui l'accompagnait, lorsque le concierge est venu me prévenir qu'un général demandait que la grille de la rue Saint-ilartiu fût ouverte pour faire entrer les troupes au Conser- vatoire. Je me hâtai d'aller le recevoir. Une compagnie de grenadiers du 2A' de ligne entre en effet dans la première cour, avec ordre de fouil- ler le Conservatoire dans tous les recoins des hommes, des armes, des munitions ou d'autres objets pourraient être cachés. J'accompagne le lieutenant chargé de cette visite, avec un nombreux détachement; nous employons plus de deux heures à celte opération , qui a été conduite par le lieutenant fje regrette de ne pas savoir son nom) avec une intelligence el une poncltialilé (jui lui foui honneur. L'inslrucliou fera connaître tout (•( fiui a clé recueilli de documents importants dans cette visite.

VIII.

•h; \iens de retracer, peul-êlre avec trop de détails, les scènes dont j'ai clé témoin, la part que j'y ai prise, les sentiments que j'ai éprouvés, les craintes que j'ai eues, non pas j)()ur jna persoune ou pour ma famille, mais j)our réiablissemcut qui m'était alors conlié, pour un (piartier que j'habite depuis \lngt ans, pour une population (pii m'est chère, et qui m'Iionon* de ^ort estime et de sa confiance, ,1e fiéniis «'ucore aujourd'hui (jniind je jx-nsc <iui' le ConserNaloire cl ses alentours, jusqu'à une grande

LE MAGASIN DES FAMILLES. 13

distaiicn, pouvaient ctre le théâtre d'une lutte sanglante et désespérée, un ^aste cliaiup de i)ataille,, l'ordre n'aurait triomphé de l'anarchie que par des flots de sang et dos monceaux de ruines; quand je pense qu'il eut suili peut-être d'une parole imprudente, d'une démarche malheureuse, pour exciter les délianccs, irriter les esprits, allumer les colères, enflam- mer les passions, et déterminer câlin l'une de ces crises sociales, de ces convulsions frénétiques dont notre temps oflVe de trop déplorables exem- ples. Grâces soient rendus à la Providence de n'avoir pas permis que, par un zèle malentendu, je devinsse l'instrument d'un tel fléau, dont mon pays était menacé, dont il pouvait ^tre frappé !

P(3U1LLET ,

,i. Menilirc de l'Acad'l'inie des sciences, amùca admiiiJitiiUijiir

au Consci'valoii'c des Arts cl Jl-licrs.

SpuiîmirB militaires.

LA BATAILLE D'ISLY. , , " " .

FilAGMIîNT DE LA VÎE DU MAUÛCîïAL BUflEAUl),

(Vvn était fait d(! Ben-Saiem , ce redoutable lieutenaiit d'Abd-eî-Kador, (pli (hnait traverser Alger pour mener boire son cheval à la fontaine Bab-el-Oued. Son prestige était détruit : le coq gaulois devançait les aigles sur les pics formidables qui doiuinent la vallée du SeJjaou. Abd-cl- Kader lui-ménje s'en allait demander à l'empereur de Maroc un appui, un refuge, et le salut de l'islalnisme.

L'heure dev(uiait de plus en plus solennelle pour les derniers vestiges de la civilisation arabe, et la casquette de BoiibareUa menaçait de dé- trôner pour jamais le diadème des rois maures et le turban de Mahomet.

Le maréchal Bugeaud entrait alors dans sa soixanlième année; mais rage semblait avoir sur lui le singulier privilège do fécomh'r son intelli- gence et d'<'nthousiasmer son àme, tout en respectant sa canine paysanne et ses menibres aguerris.

] i LE MAGASIN DES FAMILLES.

Au premier l)ruit des hostilités du Maroc , le maréchal abandonne les crêtes du Jurjura, pour courir du côté de l'ouest, à travers cent cin- quante lieues de montagues et.de vallées.

11 quitta Dellvs le '2o mai . après avoir soumis le pays en quinze jours. 11 avait porté le fer et le feu dans une vingtaine de grands villages, et la terreur dans l'esprit de quarante mille montagnards.

La cause de l'Afrique française prenait des proportions immenses. Abd-el-Kader, en ce moment, cherchait l'appui du Maroc; et le Maroc lui-même implorait l'aide d'une puissance inquiète et jalouse, qui, certes , ne voyait pas sans un profond ressentiment nos triomphes en Algérie.

Le rôle du maréchal grandissait donc en raison des circonstances. Ses premiers succès avaient conduit les afl'aires à ce point culminant il faut vaincre à jamais, ou tomber sous le poids d'un triomp'Nsi éphémère, qui n'a eu d'autre elFet que d'aiguillonner l'ennemi.

La plupart des hommes d'État, de lettres ou de guerre se font écharper sur les bords de leur Rul)icon. Le maréchal Bugeand devait passer le sien triomphant, et y trouver, comme consécration de sa gloire, la perte d'A])d-el-kader , la punition du Maroc et l'humiliation de l'Angleterre.

Car il est acquis à l'histoire que le timide et soupçonneux Abd-el- Rahman n'aurait ouvert à l'émir abattu ni ses bras, ni son territoire, s'il n'avait eu ([uebiiie raison de compter sur un puissant, quoique laci- tiinie aiixiliairf.

Une fois oslensil)\"ment soutenu par le Maroc, A])d-el-Kader n'avait ])lus (pi'à pousser habilement les deu\ nations l'inie sur l'autre, et à se faire l'élincelle qui pouvait allumer le brasier européen.

C'étail 1,1 aussi le Uubicon pour \bd-('l-Kader. La partie devenait belle à jouer cuire l'émir et le maréchal , bien <pu; l'émir eût cette chance que le Maroc fournissait l'enjeu, et l'Angleterre le conseil.

Oui sait si ce ne fut pas sur la secrète excitation de l'émir. (|iu' le belli- queux Sidi-cl-Mahiuoun |)0ussa i)our la première fois ses ca\aliers sur les ligues du général Lanioricière?

Toujours csl-il (pic les Marocains fiii'cnl punis à coups de fusil de leur agression inlempeslivc ; mais la giiern- clail engagée, et le rusé Numide (|c\ail déjà s'a|»|ilaii(lir de <•( picniier échec, (pii, poiu" sa polilicpie eaulc- leiise, était cependant une victoiic

Le ni.ircchal était à Oran. Vu premier bruit de I escarmouche , et vuu-

LE MAGASIN DES FAMILLES. 45

lant épuiser les voies de conciliation, il chargea le général {k'deau d'aller négocier avec Guennaoui, chef de l'armée marocaine, le rétablissement de la paix violée.

Le l/i juin, à 7 heures du malin, le Français et le Berbère, accompa- gnés de leurs officiers et du caïd de TIemcen, se rencontrèrent au point convenu. Guennaoui avait fait avancer, à petite portée, 2,500 cavaliers noirs, 2,000 cavaliers irréguliers et (500 faîîtassiîis. Une sorte de fureur sauvage animait ces nouveaux ennemis de la France. En vain leur chef faisait des efforts pour les contenir ; un autre peut-être souillait au milieu d'eux l'audace. Bientôt les envoyés français furent enveloppés, et le feu commença sur les quatre bataillons qui accompagnaient l'envoyé du ma- réchal.

Ce dernier, prévenu à temps, fait mettre sacs à terre à quatre nou- veaux ])atailIons ; et il les lance au pas de course, pendant que les quatre autres se repliaient, harcelés de tous côtés par une nuée de cavaliers.

Le maréchal commande volte-face, forme les îuiit bataillons en éche- lons sur celui du cenlre, qu'il dirige droit au cœur de l'armée marocaine, qui venait de se rallier en masse frémissante et confuse.

Eu un moment la foule est atteinte, coupée, saccagée et dispersée.

La cavalerie ara])e essaie do courir sur les échelons, qui la reçoivent avec un feu terrible. Les hommes, les chevaux roulent pêle-mêle. La terre et les broussailles boivent le sang; les Irabes lournenî le dos, se penchent sur le pommeau de leurs selles, et s'élancent du côté du désert.

Nos cavaliers et nos fantassins veulent courir mais un tourbillon de

sable et de poussière enveloppe les fuyards, ([ui s'échappent en hurlant, et dont la forme indécise apparaît à peine dans le nuage épais qui roule et tourbillonne avec eux.

Après ce premier succès, le maréchal hésite encore; car il était dans sa nature de résister au destin qui l'entraînait vers les plus beaux triom- phes. Il écrit à Guennaoui une lettre énergique ci Uiodérée. Ce dernier fait uuQ réponse évasive. Le maréchal, iin])atienté, le traite plaisamment Cm jésuite, et lui adresse un ultimatum (jui, signiSié îe 17 juin, reste sans réponse.

Le nuu'échal se mit alors en marche sur Ouchdah, en remoutantrOued- Aïn-el-\l)b('ss. 11 arriva le iO, cl traversa, sans brûler une cartouche, les riches et admirables vergers qui entourent la ])ourgade. Cette position ne contenait pas un soldat arabe. Le maréchal y laissa un bataillon du 'S" léger, et continua sa marche pour rencontrer l'armée marocaine qui avait disparu comme par enchanlemenl.

16 LE MAGASIN DES FAMILLES.

Enfin, le :> jiiillol, le camp marocain fut signalé à deux portées de ca- non de rOued-Isly, sur lequel le maréchal venait de s'arrêter.

A toutes les négociations, dont la France se montrait si peu avare, l'insensé Abd-el-Rahnian ne répondait qu'en demandant le rappel du maréchal Bugeaud, sans prendre même aucun engagement au sujet d'Abd-el-Rader.

A cette nouvelle, le prince de Joinville, noble jeune homme aussi in- trépide dans le combat que digne et grave dans le malheur, conduisit le pavillon français dans les eaux de Tanger, ht monter à son bord le consul de France, sa famille et un certain nombre de nos nationaux. Par son ordre, le bateau à vapeur le VéJoce parut devant iMogador pour en retirer nos agents consulaires.

Lue partie guerrière, vraiment belle, vraiment politique, vraiment sé- rieuse, allait donc s'engager sur les côtes et dansjes eaux de la Méditer- ranée. Ce fut certainement le plus grand jour, le seul peut-être de la monarchie de juillet. Il était bon que le canon de Tanger et les chasseurs de lUmharcHa rachetassent dignement les faiblesses et les fanfaronnades de 1840.

Par malluur. ce ne devait être qu'un événement, un hasard, une école buissonnièie; et ce rayon de vérité, ce moment de vraie et bonne politicjue df'\ail passer comme un nu''téore à tra\ers la nuit du systnnc.

Le () aoiil. au soir. Tanger n'était plus cprun monceau de ruines fu- mâmes. Le \aisseau amiral avait reçu quarante-neuf boulets dans sa co- fpie; l'escadre française ralentissait son feu; et, comme rangés sur deux in)menses gradins, les navires du monde entier assistaient immobiles à ce roiiihal et à cette victoire. Seuls, les vaisseaux de l'Angleterre avaient laissé tomber leurs voiles et hissé leurs plus petits pavillons.

Guennaoui avait été destitué et mis aux fers; Sidi-Hamida, son suc- cesseur, cherchait à faire des propositions de paix. Il n'était plus temps; Ab(l-cI-Halimaii ;i\aii (|iiiitr sa capitale, et ses émissaires répandaient des bruits d'insurrection dans les provinces de l'Afrique française.

Le sort avait parlé. Trop de hautes intrigues s'entrecroisaient dans celle allaire : il fallait frapjx'r un graïul coup.

Le i'I aoi1l, le maréchal lut icjoiiil par les six escadrons el les trois balailloris du général lîedeaii.

L(î soir, lev ojlicicrs du niaié<lial offrii'eiîl aux nouveaux arrivés une fête (h- nuit ravissante, et dont les souvenirs sont vivants encore dans l'rniagiii.ilioii oi jciii.ilc. Les penl<':> faciles <|iii «loniinciil lr lii de l'Ouer-

LE MAGASIN DES FAMILLES. 17

defou avaient clc cliarg(5es d'arbustes et de (leurs artistement ménagés. L'oranger, le laurier-rose, le grenadier, l'aloès, le cactus, entremêlaient leurs fleurs et leurs parfums. On avait allumé çà et toutes les bougies et les lumières qu'il avait été possible de se procurer ; et quarante gamel- les de punch pétillaient entre les feuillages et projetaient dans la nuit leur lumière fantasque et bleuâtre.

On riait, on chantait, on remuait la flamme du punch, qui s'en allait jouer çà et sur le cuivre et sur le fer, sur les tambours et les baïon- nettes.

Quand le vieux maréchal parut , avec ses yeux de tigre et son front de sénateur romain, il y eut un moment de profond et respectueux silence.

Au premier verre de punch , un toast fut porté en l'honneur de Thé- roïque sexagénaire; et ce moment de communion enthousiaste détermina l'une des scènes les plus émouvantes que la poésie puisse imaginer.

Le maréchal fit un discours. Sa voix tantôt vibrait comme du métal , tantôt se fondait et mourait dans une émotion toute-puissante. Il parla de la bataille prochaine avec toute la certitude d'un grand capitaine et la pié^é d'un bon père qui envoie ses enfants au combat. L'effet de cette harangue fut littéralement prodigieux. On pleurait, on s'embrassait, on se serrait les mains; les vieilles moustaches étaient humides, les jeunes regards éclatants conune les étoiles du ciel africain. La foule se pressait autour du maréchal, proférant mille serments de dévoùment et mille serments de \ictoire.

« Ah! s'écria le noble vieillard, si un seul instant j'avais pu douter » du succès de la journée prochaine, ce qui se passe en ce moment ferait » disparaître toutes mes incertitudes. Avec des hommes comme vous on H peut tout entreprendre. >•

Le 13 à minuit, après une feinte manœuvre, l'armée se mit en marche et arriva au petit jour sur les rives de l'isly, qui ne put èlre traversé (jue vers cinq heures du matin.

Les Marocains, après avoir levé leur camp, l'avaient porté au-delà du second passage de l'isly, et déjà notre armée pouvait apercevoir, à la distance de deux lieues, les innombrables tentes qui blanchissaient les collines.

L'armée fut bientôt arrivée en regard du camp marocain. Le maréchal lit faire une halte de quelques minutes i)Our donner ses dernières instruc- tions. Comme il savait (ju'il n'y avait (|iu' trois gués, il ordonna de i)asser la rivière en ordre de marche, et de \\v. prendre rortire de ((nubal (pie

\8 LE MAGASIN DES FAMILLES,

sur l'autre rive après avoir chassé les nombreux cavaliers qui l'entou- raient. Le passage s'opéra avec audace. L'ordre de bataille fut pris sous le feu le plus vif et sous des attaques réitérées. Bientôt l'ennemi, se dis- persant, selon son habitude, en imioaîbrables phalanges, déploya ses forces en un vaste croissant qui, en se refermant, enveloppa notre armée.

Notre bataillon de tète fut dirigé au pas accéléré sur le camp, pen- dant que les cavaliers couraient, criaient, tourbillonnaient, ne s'appro- chant quà distance , et sans cesse refoulés par les balles et la mitraille. Envirou une heure plus tard , le maréchal, jugeant le moment op- portun , détacha toute sa cavalerie et la lança au galop sur l'ennemi, visiblement fatigué du combat et de ces attaques plus brillantes que sé- rieuses.

L'armée présentait encore ua grand losange, avec des colonnes à demi-distance, par bataillon, prêtes à former le carré.

L'artillerie était distribuée sur les quatre faces, et se taisait depuis le départ de la cavalerie. Cette dernière ne pouvait plus rencontrer sur sa route de forces capables de l'arrêter. L'artillerie accélérait sa

marche le bataillon de tête était déjà au milieu du camp, culbutant

les tentes, faisant main basse sur une énorme quantité de vivres et de provisions. Le gros de l'armée tomba bientôt comme une avalanche au milieu des troupeaux, des femmes, des palanquins, des chariots ([ui encombraient le vaste emplacement quelques heures plus tôt se pressaient /iO,()00 soldats marocains.

Lu gros de dix mille chevaux arabes s'était rallié de l'autre côté du camp, et se disposait à reprendre l'oflensive sur notre cavalerie, rompue par les embarras du camp.

Mais l'infanterie ne leur en laissa pas le temps. Ils furent intrépidement chargés, dispersés, et nos cavaliers dégagés purent régulariser leurs mou" >('m('iits.

Le maréchal Bugeaud rallia bientôt toute l'armée autour du fameux parasol et de la tente illustre qui devait venir orner le jardin des Tuileries. La victoire était complète, entière, décisive. Le lendemain de ce jour, le prince de Joinvillc éciasaif Mogadoi' cl lerminail, de concert avec le maréchal, rctic guerre qui, faiblement conduite, |)oti\ait conipromettre gravement l'honneur de la France et peut-être la paix du monde.

En cas d'insuccès, (pii sait ce qu'eût fait rAngIel(;rre? A|)rès ce triom- phe écialanl cl incoulesté, l'Angleterre se contenta de crier et de faire

LE MAGASIN DES FAMILLES.

pour à notre goiivoriiGmcnt, toiît penaud et tout embarrassé de sa vic- toire.

A Alger coiiinie à Marseille;, comme à Paris, comme en Périgord, il n'y eut pas d'honneurs qui n'attendissent le maréchal. La France, toute cruelle qu'elle se montre parfois pour ceu\ qui la servent bien, la France n'est pas le pays de l'ingratitude. Elle sut combler d'honneurs l'illustre vieil- lard qui venait de lui donner nn si beau jour de gloire; et certainement un jour, la France dthnociatique, calme, lière et sûre d'elle-même, offrira sa main reconnaissante au jeune amiral qui fut le second, depuis nos grands désastres, à faire entendre le canon français dans les eaux de la Méditerranée.

Le roi Louis-Philippe écrivit au maréchal la lettre suivante que je me fais un devoir de reproduire ici :

" Xcuilly, jeudi 2î) aoùl tSii. » Mon cher maréchal,

)' C'est avec une vive; et profonde émotion que je viens vous féliciter » sur les brillants exploits que vous venez d'ajouter à tous ceux qui ont » illustré nos drapeaux. La noble résolution que vous avez prise délivrer » la bataille de l'Isiy, a\ec une armée aussi tlisj)i"oporlionnée en nombn; » que celle que aous attaquiez, a protlult sur nos braves soldats la sensa- » lion que j'ai éprouvée moi-même en l'apprenant. J'ai senti que cvA » appel à des soldats français devait les rendre invincibh s, et ils l'ont » été.

» Soyez, mon cher niaréciuii, mou organe auprès d'eux. Dites-leur » que c'est au nom de la France, autant qu'au mien, que je vous demanjh' )) d'offrir à cette brave armée, que vous avez si glorieusement conduite à » la victoire, l'expression de la reconnaissance nationale, et celle de l'ad- » miration qu'inspirent sa \aleur et son dévoùuient. , i..;-.

., » Recevez, mon cher maréchal, l'assurance de tous les sentiments ([ue 1) vous conservera toujours

» Votre all'eclionné. » Signé : Louis-Pnii.ii'rE. »

Peu de temps après, le vainqueur eut le droit de s'appeler duc d'isly, distinction assez puérile, peu en harmonie avec l'existence toute démocra- li(pi(î du maréchal, mais ([ui lui procura toutes sortes d'injures d(î la part des bourgeois libéraux et des journ;ilisies démagogues, gens (pii sont les amis du peuple comme le tondeur est Fami du mouton bêlant. .

Artuuk Pomujv.

20 LE MAGASIN DES FAMILLES.

ijîjgicîîc ci mcùeciiîc bamcstiquc

rRÉSERVATlF CONTRE LE CHOLÉRA.

Bien que le iîéaii ait coiisidérablernent diminué d'intensité . nous croyons, dans l'intérêt des families, devoir donner une recette utile pour s'en préserver. Chacune des autorités dont elle émane jouit à juste titre de l'estime puWique , ce sera au médecin de la famille , à celui qui connaît le mieux !e tempérament et la disposition physique de cha- cun de ses membres, à juger de sou application.

Le premier procédé émane du docteur Bruno Caron, ancien chirurgien- major de l'armée ottomane, qui put observer en Orient la marche pro- gressive du choléra asiatique; il était établi à iMarseille lors de la seconde invasion du choléra dans cette ville eu 1837. Tout entier au soin de sa clientèle et de son service à l'hôpital, il fut atteint lui-même par l'épidé- mie , et n'eut aucun doute sur les symptômes qu'il éprouva. Il était mi- nuit, dit-il , il y avait une heure que je m'étais mis au lit, quand tout-à- coup un froid général me saisit. Ce froid fut bientôt accompagné de vomissements et d'évacuations alviues de matières blanchâtres et abon- dantes ainsi que de sueurs froides. Une heure après, des crampes violentes se manifestent dans les extrémités thoraciques et abdominales. Voilà bien les symptômes du choléra.

J'étais seul, ma famille avait fui le fléau, aucun domestique n'avait \onlu rester avec moi. Sans secours, au milieu de la nuit, accablé autant par le mal que par la certitude d'une mort prochaine, et sans aucun mé- dicament qu'un flacon d'éthersulfuricpie qui se trouvait fortuitement dans ma chambre , je m'emparai de ce flacon et j'en aspirai larijenienl les émana- lions. Aussitôt ma respiration, qui était gênée, devint plus libre, et j'éprou- \M inimédi.itement un sentiment d'intermission et de bien-être général. Knsuile l(;s sueurs, qui étaient froides et fatigantes, devinrent tièdes et douces. Les fonctions de mes sens furent bientôt suspendues et je m'en- dormis |)rofonflémenl. Toutes ces heureuses améliorations s'oi)érèrent très proinptcment sous l'influence des aspirations d'éther sulfurique. Jo dorniis sans troubU; et sans agitation pendant six luMU'es. après Ies(|uellcs

LE MAGASIN DES FAMILLES. 21

e m'éveillai, éprouvant dansloiit mon corps une grande fail)lessc. J'avais, à mon insu, transpiré toute la nuit, (le jour, et les jours suiumts. j'eus quelques évacuations alvines de matières noirâtres. Les forces revinrent peu à peu. Je me trouvai complètement guéri.

A son tour, M. de Noé vient corroborer cette opinion par la lettre ci- dessous.

« Je viens de lire dans la Presse un article extrait de la (iazeUc des Hôpitaux, sur le choléra et le traitement qu'a fait M. le docteur Caron de l'éther sulfuriquc sur lui-même dans cette maladie.

» Je crois devoir vous faire connaître, dans l'intérêt puhlic, un fait complètement analogue. Lorsque cotte cruelle maladie fit tant de ravages à Paris , ma fille aînée en fut attaquée.

» Voyant que le médecin que j'avais fait demander n'arrivait pas, et craignant que le mal ne fît de plus rapides progrès, je me décidai à le traiter selon mes idées. Je fis prendre à ma fille quelques gouttes d'étlier sulfurique mélangées avec de l'eau et un peu d'eau-de-vie.

» Le froid glacial qui avait gagné toutes les parties du corps cessa quel- ques instants après l'administration de cette potion. Lue moiteur consi- dérable s'établit et dura très long-temps lorsque ma fille fut dans son lit. Je lui fis prendre alternativement un grain decalomel et un grain d'opium d'heure en heure, pendant huit ou dix heures. Mon médecin approuva ce que j'avais fait, et la malade fut sur pied quelques jours après, parfaite- ment rétablie.

» Comme ce fait est absolument corroboratif de l'assertion de iM. le docteur Caron, il n'est pas inutile, je crois, d'en entretenir le public.

» Agréez, etc. « Le comte de Noi;,

« Ancien jiair de France, u

ÏHhu k une jeune fille.

i.

Jeune fille qui cours au bal fi-alche et légère, La vanité dans l'âme, aux lèvres la chanson , Songe moins à ta grâce, lui peu phis à la mère, Dame de bon secours, sainte de la maison!

22 LE MAGASIN DES FAMILLES

Sou cœur sans mesurer te répand sa tendresse; Il te la jette à Ilots, il aime à t'en couvrir; 11 est riche et prodigue, et dépense sans cesse Tout son trésor d'amour, sans jamais s'appauvrn-.

Tout a dans la maison sa tâclic journalière : La Heur du vase d'or la remplit de senteur, Le serin, d'harmonie, et l'àtre, de lumière; La mère y donne une âme et l'emplit de bonheur.

Humble et sublhne , elle aime une petite sphère, Et rayonne à l'écart , entre ses murs bénis ; Elle est comme le feu du foyer, qui n'éclaire Que l'étroite famille, et ne luit qu'au logis.

Des larmes! qu'as-tu donc?... Ohî que ton front s'appuie Sur celle qui console ! Oh ! va , Dieu toujours bon Te donne avec les pleurs la main qui les essuie ; Peut-être te faut-il indulgence et pardon?

Ton cœur, si pur (pi'il soit, parfois, dans l'ombre, cache Quelque faute à laver dans les pleurs de tes yeux; Car la lleur la plus fraîche a souvent cpielque tache ()ue lave la rosée en descendant des cieux.

Dis à ta mère, enfant, ton âme et ses mystères, Car elle a des pardons qu'on ne peu t'épuiser : Sa fail)lesse est sublime. Oh! sur vos lèvres, mères, A côté du reproche est toujfnu's le baiser!

II

Tes yeux ont du soleil! Les ans te font si bcll.;! Ta mère aime à les voir ainsi s'illuminer ; Et pourtant cliafine année en la touchant de l'aile , Elfeuille sa beauté, lui prend ])our te donner.

Les ans iirillenl sur loi. mais ils neigenl sur elle;

Qu'importe, pour la nu' iv ils sont les l»ien-venus : S'ils ereusent à son Iront une ride nouvelle. Ils posent sur le tien une grâce de plus.

; I

LE MAGASIN DES FAMILLES 23

Mais un époux t'enlève, et ta mère soupire : ,

Elle ne verra plus , à son réveil joyeux , , ,

Reluire en même temps le jour et ton sourire , La lumière du eœur avec celle des yeux.

Elle cherche et croit voir partout la jeune tète ; Ta chambre résomiante et folle hier encor .

Est triste aussi : la mère a perdu son trésor, '

Le nid muet et vide a perdu sa fouvctte.

Mais tes larmes, à toi, tarissent en un jour;

11 ne faut pour sécher les pleurs de jeune fennne

Et la pluie au printemps, qu'un peu d'ardente llanime,

Un rayon de soleil , un sourire d'amour.

Et cependant ta mère et ton frais nid de mousse Parlaient à l'àmo autant ([ue cet amour nouveau. Va, la voix qui nous dit : « J'aime, » n'est pas plus douce Que la \ oix ([ui chanta les chansons du berceau !

M"'" Anais Ségalas.

EliucrtisôcmcutG ùc salons.

LA mmm vue dévoilëe.

lW«»vcsBft> doBBsai'i^ ja ieni le asîoiïdc de S'îBfea'c de.»* 4**peB*ii*ii<rc» de

sec«>Bfiîle YSEC

Nous avons pu voir llobert Houdin bander les yeux de son lils et lui dire de deviner ce qu'il tenait caché dans la main, une fleur, une mé- daille, un ])ijou; nous avons vu cet enfant ne jamais se tromper, indiquer l'année d'inu' médaille antique, datàt-elle de Marc-Aurèle ou de Ploléniéc. Nous a\ons crié au miracle et proclamé le magnétisme.

Ro])ert Houdin (ils a donc j)assé pour un soicier aux yeux de tous, et cependant voici qu'un ingénieux écrivain, M. (landon, révèle le secret de celle prescience étonnante. M. Candon , dans son ouvrage, explicpie le^ mille et une parties de l'application du système, qui n'est qu'un lourde

24 LE MAGASIN DES FAMILLES,

force perpétuel de mnémôlechnie . Nous croyons être agréable aux familles en donnant ici un extrait qui explique la simplicité de la double vue.

Ilïanîère de proccdei* aux exi»éB»îcuces de secosïdc vne.

Il faut dans ces expériences, comme dans celles du magnétisme, deux personnages : l'expérimentateur et le sujet; ou , pour mieux nous faire comprendre, le professeur qui interroge et le compère qui répond.

Le compère est placé devant les spectateurs de manière que chacun puisse se convaincre qu'il n'existe pas de communication entre le profes- seur et le sujet.

Pour plus de sûreté, on peut couvrir les yeux du sujet avec un bandeau, on peut lui faire tourner le dos et même le placer dans une pièce voisine. Il suffit que le démonstrateur puisse s'en faire entendre, tout le sortilège, toute la magie, consistant dans la manière de poser la question ou dans la formule (]ui est employée pour prier une personne de l'assemblée de poser elle-même la question. Il fallait un grand travail pour arriver à ce résultat. Faire comprendre au sujet qu'il faut dire le nombre 12, par exemple, en disant à la personne qui a proposé ce nombre : Demandez- le vous-même. Le spectateur ne voit dans cette phrase que l'invitation ex- primée en termes bien naturels de poser lui-même la question, tandis que le coujpère a déjà compris que le nombre 12 avait été posé. Chose plus extraordinaire, cette phrase si simple, qui a servi à îàhe deviner le nom- ])re 12, servira tout à l'heure à indiquer le nombre 128; plus lard, la mêuie i)hraso iii(li(|M('ra une fleur, un objei. un nom, etc. Nous ne parle- rons plus des (liilicultésde ce travail, diificullés (pii n'ont existé que pour le créateur du système, et qui tombent devant l'analyse que nous allons en (lonuer.

Des ehifTre» et tien iioiiiltrcN.

il uv\a\\ pas diflicile de trouver, dans l'alphabet, des lettres pour rem- |)laccr les rliillVes, car c'est une nu''lh()(le adoplée (l('i)uis loug-Ieiups daus le comiu<'icc,- il fallait choisir ces lettres assez heureusement i)()ur (pu' le prôfesseii! ))ùt les placer d'une manière toute naturelle dans les phrases scivaiil ;i iiilfriogcr le coiupère,

Poiii' ('\\W\- les redites, il est bien eutendu que le roui|)èie doit s'alla- clier au\ premiers mots prouoncés par le professeur, soit (pie ces mois s'adressent diiec icmeiit à lui. soil (pi'ils forment une invitation au public d'iiii' ini'.;<r liii-inéinc.

LE MAGASIN DES FAMILLES. 25

Les chiffres dont nous nous servons sont figurés par les lettres sui- vantes :

Chiffres. Letirosqiii les rempUirent.

1. D.

2. L.

a. c.

h. p.

5. Q ou Quel EST, pris pour

un seul mot.

6. A. ou A PRÉSENT, pris

pour un seul mot.

7. F.

- 8. V.

9. . N.

0. M.

Toutes les fois qu'il n"a été posé qu'un seul chiffre par un spectateur, le professeur a soin d'indiquer dans sa phrase qu'il ne s'agit que d'un chiffre, et pour éviter la confusion, s'il oubliait de faire sentir qu'il n'y a qu'un chiffre écrit, il ajouterait: 5'?7 roî/.v j)/^//^ après le seul nu)t ({ii' il aurait prononcé ; la première lettre de chaque mot signiliant un chiffre.

Exemple : Un spectateur écrit sur une ardoise, qui lui est présentée, le chiffre?; le professeur dit : Faites, s'il vous plait, la question; h' sujet vous dira le chiffre que vous avez posé?

Le sujet a parfaitement le temps de faire le travail dans son esprit, la formule s'il vous plait lui indiquant qu'il ne doit chercher qu'un chiffre. La lettre F qui commence la phrase a la valeur du chiffre ; il répond donc : Monsieur a posé le chiffre 7.

Le détail d'un exemple pourrait sulïire ; mais, pour que nos lecteurs soient dès l'abord bien convaincus que toutes les lettres choisies pour remplacer les chiffres se prêtent merveilleusement à toutes les combinai- sons, nous allons continuer les demandes et les réponses pour tous les chiffres pris isolément, nous servant alternativement d'une phrase (jui iudi(|ue parfaitement au sujet qu'un seul chiffre a été posé, en employant la formule s'il vous plaît immédiatement après le premier uiol pour pour mieux faire comi)reiulre (pi'il ne s'agit (pu; d'un chiffre.

On donne à deviner le chiffre 1. Le professeur s'exprime ainsi :

Dites le chiffre que Monsieur a posé!

1 . ,

26 LE MAGASIN DES FAMILLES.

Un chiffre n'est pas un nombre ; le compère sait de suite qu'il n'a qu'à trouver la signification de la première lettre du premier mot. Cette pre- mière lettre étant D, il répond : Ccst Je chiffre 1.

DEMA^DE. Le chiffre que Monsieur vient de posera

o

Même explication . même travail facile pour le compère qui , sachant d'avance la valeur de la lettre L et prévenu par la phrase de son profes- seur qu'un seul chifl're a été écrit , répond sans hésiter :

C'est le chiffre 2.

On pose le chiffre 3.

Demande. Cilez, s'il vous pJail, le chiffre.

o

Réponse. C'est le chiffre 3.

Le choix des lettres qui remplacent les chiffres donnent une grande la- titude au professeur, puisqu'il a à sa disposition un nom])re infini de mots, pourvu toutefois que ces mots commencent par une lettre exprimant le chiffre ou les cliiffrcs demandés.

Nous allons résumer dans un seul tableau les interrogations pour les chiffres isolés.

Cliiffrcs posés. DEMANDES.

1. Dites le chiffre posé par Monsieur. 1

2. Le chiffre posé. 2

3. Connaissez-vous le chiffre posé?

ù

4. Pouvez-vous dire le ciiiffre posé ? U

5. Quel chiffre a-l-on posé ?

5

6. Aunoucez le chiffre posé. G

7. Faites, s'il vous plaît, connaître le chiffre posé. 7

8. Vouley-\uus dire le chiffre posé. 8

9. Nommez le chiffre posé. 9

0. Monsieur vient de poser un chiffre.

0

Ou voit j)ar ce t.iblcau (pic rhacp.ie pi-emièrc lettre du premier mot du riul<Troj;;i1ion correspond à chacun des chiffres; le travail est donc pres- (pic nul pi)ui le professeur et pour \o. comi)ère. (pii n'ont tous deux qu'une seule lettre .i li(Mi\er.

Si h; prolesseiii-, comme uous l'.ivons déjà dit. veut faire |)oser la

LE MAGASIN DES FAMILLES. 27

question par \o spectateur, il forme sa phrase en consécpience, et il est es- sentiel d'y opérer un changement, si plusieurs personnes voulaient faire deviner le même chillVe plusieurs fois de suite. Exemple : On pose une première fois le cliiOVe 1. De:mande. Dilcs le chiffre.

Réponse. Un. .

On pose de nouveau le chilTre 1. ' i

Demande. Demandez, s il vous plaU, le chiffre que vous ai'cz posé, La réponse est nécessairement la même, et, comme la demande a varié, le public se dit, ou bien dit à ses voisins : « Mais vous voyez bien qiui la demande faite par le professeur ne signilie rien, puisque nous avons de- mandé nous-mêmes. »

Exeaasples pesiE' I'îîSb'c «êesîEassïleB' p;îr les spectateurs

Demandes du professeur oui, dans ce cas, paraît

Chiffres pO?6s. NE PAS S' ADRESSER AU COMPÈRE.

j. Demandez, s'il vous plaît, le chiffre que vous

1

avez posé.

2. La personne qui a posé le chiffre peut deman-

der elle-même.

3. C'est vous. Monsieur, qui demanderez le chif-

fre posé. /j. Pour qu'il dise ce chiffre, veuillez le demander.

5. Que Monsieur demande lui-même h) chiffre posé.

5 (>. Ah! Monsieur, demandez vous-même le chiffre

G

})0sé.

7. Faites, s'il vous plaît, la (juestion. Monsieur, 7

pour ce chiffre.

8. Voul(>z-vous demander le chiffre posé? 8

9. N(î voulez-vous pas demander \ous-n)ême le 9

chiffre posé ? 0. Monsieur, demandez vous-même le chiffre i)osé.

o' Toutes ces |)lii'ases sont très nalui'c'iles et ne peuvent éveiller aucun

soupçon ; car nous a\ons reuiar(iué (pie rarement le public s'atlacliait

aux lettres, mais ([u il cherchait |)lul6t si le nombre de mots ne corres-

28 LE MAGASIN DES FAMILLES,

pondait pas au nombre de chiffres. L'avantage immense de ce système consiste dans la facilité déjà énoncée d'employer la même phrase pour une foule dénombres différents, au moyen de signes insaisissables pour le public. Comme notre but. en faisant ce petit livre, est de ])ien éclairer les lecteurs sur les résultats qui sont obtenus chez la plupart des soi-disant somnambules par des moyens analogues, nous n'entrerons plus dans le détail du choix des lettres. E- J- Gardon.

€ontc5pDur lc0 enfanta.

L/V FÉE DES ROSES

HISTOIRE DU TEMPS DES GÉNIES.

La gentille Evelino se promenaitpendautunbean soir d'été dans le jardin de son père, haut et puissant baron du mo^en-âge ; elle avait sept ans à peine, el parmi toutes les fleurs de ce bosquet enchanté, il était peu d'ar- l)risseaux(iui ne fussent ses aînés. Ses yeux étaient bleus comme le ciel, cl le doux vent du soir, s'emparant des paroles qui tombaient de sa bou- che enfantine, semblait amoureux de sa \oix.

Au moment le rossignol s'endort au sein des branches, à l'heure l'abeilh; a ([iiilté la tige dont elle distille le suc, Eveline était en con- templation devant une rose (jui pcuciiait avec abattement ses feuilles al- anguics, elle semblait plus parfumée, i)lus suave que jamais dans cet état de j)rostration physique, et cependant les perles d'or de ses pétales se répandaient comme des pleurs sur le sol.

Mon dieu ! s'éci-ia l^vcline . s'il est vrai qu'il y ait dans l'air des fées biciiiai^anlf's ])our prol('g(!r touî être faible et intéressant, ])Ourqnoi cette rose n'esl-elle jjoint élcruelie, i)oiirqiioi doit-elle s'élioler après quelques acu'ores ?

\ peine eiil-elle pronomé ces mois, (ju'au milieu des clartés argentines de 1,1 liiue, ;i travers les iilas et les .-.ubépines, apparut uni' blanche et siia\e (igiire. Deux bhniels niobiles forjnaieni ses yeux; son (ri! avait la blaiiclieiir (les l\s et des lèuilles de la juarguerite; ses lèvres eussent fait en\ie ;i la reine des parterres, el dans ses cheveux , qui seird)laieiit des

LE MxVGASiN DES FAMILLES. 29

rayons do soleil, on remarquais, réunies dans une guirlande, toutes les plantes de la création. Elle exhalait autour d'elle un encens d'autant plus délicieux, qu'il était foruîé du mélange de tous les parfums, et ses pas étaient si légers qu'ils laissaient encore à chaque brin d'herbe la poussière de diamant qu'y forme la rosée.

Enfant, dit-elle à Evelino, je suis la fée des fleurs; je connais leur existence, leurs émotions et leurs désirs. Esprit chargé par le Tout- Puissant de les protéger contre toute atteinte, je veux te faire juger de l'inconséquence de ton souhait. Puisque tu le demandes , je veux bien qu'un prodige soit fait en ta faveur; choisis parmi les roses de ce jardin celle pour laquelle tu réclameras le privilège de l'immortalité.

Eveline, bien qu'intimidée par le chaste esprit qui répondait aussi gra- cieusement à son appel , désigna , de son doigt charmant , une magnifique; rose à milie feuilles dont les vents de la nuit ouvraient discrètement le calice. ' . .., ,

Fleur de beauté, dit la fée, puisque ta gentille protectrice croit ainsi faire ton bonheur, sois immortelle, et tandis que tes compagnes se faneront à l'aurore, reste ainsi sur ta tige dans ton brillant éch'.t.

Après avoir prononcé ces paroles, il se fit un murmure dans les feuil- les, et la fée disparut entre deux nuages mouvants.

Huit jours après, l'enfant montrait avec orgueil la fleur prédestinée, qui n avait pas perdu i\n seul fragment de sa parure de carmin.

Vois, disait-elle à son aïenle, si je n'ai point en raison d'érlairpr le jugement de la fée sur cette pîantebien-aimée, car être éternelleuH'ntJx'lie, n'est-ce pas, sur cette terre, le suprême bonheur ?

La grand'raère, appuyée sur son bâton, se contenta de secouer, en si- gne do doute, sa belle tète encadrée de ciîeveux blancs.

Or. il se faisait en ce tem.ps-là grands tournois et chevauchées à la cour de Charles VII de Franco. Pondant plusieurs mois, Eveline séjourna dans cette ])ellc ville de Paris, les diamants sont moins rares que les fleurs. Elle ;i\ait anblié sa rose; aiîssi fut-eile frappé;; de surprise lors(pi'ell(' la vil à son r(îtour. La vie de la plante n'avait point été aîiacpiée, les épines et les feuilles denîouraionl au grand complet; mais la poussière des che- mins, les émanations de l'air, les cLreintes ardentes du soleil avaient ta- ché sa robe éblouissante; elle était devenue sale, hideuse à voii' cl nau- séabonde, car l'humidité avait altéré son parfum.

Pau\re rose, dit-elle, pour le voir ainsi luilant contre les injiu'es du temps, mieux vaudrait que tu fusses cH'euiliée.

30 LE MAGASIiN DES FAMILLES.

A peine eut-elle prononcé ces paroles, que la flenr perdit une à une toutes les parties de son beau corps, et quand la dernière feuille toucha la terre, la fée des fleurs en sortit, une baguette à la main.

Enfant, dit-elle, tu le vois, tout ce que Dieu a fait est admirable; il faut que la rose ait une courte durée, pour qu'elle meure dans son éclat et pour qu'elle renaisse à la saison prochaine. Ne souhaite donc jamais plus aux plantes, ni même aux hommes, une existence en dehors des lois naturelles; si vous étiez éternels, vous demeureriez comme des ruines, privés du parfum de l'esprit, au milieu des décoml)res du passé, en face d'un siècle qui n'est pas le vôtre. Pour le juste, le terme de la vie n'est point la mort; car tout renaît, les jeunes filles et les roses, sous le regard de Dieu.

Léo Li::spès.

Frnblcmcs înatl)cmatiqitc0

ÉNICMES ARlTIlMËTIOliES.

LV GARDEUSE d'oIES.

Une fdle gardait des oies qui paissaient dans un champ; un passant lui demande à combien se montait le nombre ih ses oies. Elle répond : j'en ai tant, si j'en avais encore autant et la moitié d'autant , avec 1(> quar «''■'"lani (1 la |)()ulc qui les a couvées, j'en aurais juste cent. On demande qiul c^i le nombre de ces oies qu'elle gardait?

Sohuion.

On suppose qu'elle en avait 30

Car en ayant encore autant 3()

Plus, la moitié d'autant ((ni (ail. ... 1S

PIm^. le ([ii.iri (r.iiii.iiii (|iii r;,ii i)

J'it la podlc (|ui lésa coiiNécs (|iii nui, . 1

L<' lolal est ^00

LE MAGASIN DES FAMILLES. M

LE BERGER. ' ' ' '

On demandait un jour à un herger combien il avait de montons. Si 'en avais, dit-il, un tiers et un quart de ce que j'ai, et encore cinq de plus, j'en aurais cent.

Solution. Il avait 00 moutons.

Preuve.

00 moutons.

Le tiers de 00 est 20

Le quart de 00 est 15

De plus 5

100

LA PAUVRE NIÈCE.

Trois oncles, assemblés pour favorise)' l'établissement d'une pauvre nièce, forment une bourse commune de ilih louis. Le premier donne ce qu'il peut; le deuxième donne le triple du premier; le troisième autant que les deux autres. Que! est le présent de chacun ?

Solution. 18 Mise du premier. 54 Mise du second. 72 Mise du troisième.

,,. , . ,, ilih louis.

l'étranger a paris. Un étranger arrivant à Paris, se mit à l'auberge pour trente jours, à raison de vingt sous par jour; il n'avait que cin([ pièces, valant ensemble 30 fr., avec lesquelles il saîislit tous les jours son hôte, sans qu'il restât rien de part ni d'antre.

On demande la valeur des cinq pièces.

Solulion. 11 est facile de voir que la moindre des pièces doit être de vingt sous ou

1 fr. La deuxième doit être de. ... 2

La troisième de /(

La quatrième de S

La cinquième de 15

Total. . . . 30 fr.

32 LE MAGASIN DES FAMILLES.

Le premier jour il donne la première pièce, 1 fr. Le deuxième jour il donne 2 fr., et retire la première. Le troisième, il donne 1 fr.

Le quatrième, il donne h fr. et retire 1 fr. et 2 fr. et ainsi de suite comme on peut le vérifier.

Ixtmit Î)C6 iîloàcB.

Nous donnons dans la gravure qui accompagne le numéro actuel, desindi cations suffisantes pour les toilettes de la campagne. La mode, au mois de sep- tembre, est un peu retirée sous sa tente, elle prépare ses magnificences d'au- tomne. Notre prochaine livraison contiendra, avec l'appréciation des nouveau' tés dont on commença à parler, notre oi)inioii sur chacune des innovations ])rojetées.

A l'avenir, nos Bulletins de modes seront très simplement traités. Si nous avons l'intention d'encourager l'élégance et la véritable distinction, nous flétrirons sans pitié le charlatanisme et le mauvais goût.

Nous ne parlerons que des magasins qui ont établi leur réputation ailleurs (ju'à la quatrième page des journaux, et qui ont su, par des travaux intelHgents, conserver depuis dix ans et plus, l'estime de leur clienlèle.

En un mot, nous jugerons avec franchise, tlroiturc, inq^artialit»';.

Fr.\NCL\E KlCUOMME.

i!ll)arabc.

Mon premier dans la gannne arrive en (jualrième, Mon second est un iiond)re assez gros, sur niii foi! Qu'on ti'(tiive iiii ri'iniiiiii s;iiis trop savoir |>oiii(nioi, >Ioii tout, lien cliaiiiiaiil (in'oii ({(''fend et (inoii aime, Fait sentir a cluKine âge mi naturel émoi.

Le Directeur : LÉO LESIM>S.

j>;,,,4s. liii|iriiiicric i:i)(»t \IU) l'IUHiX el ('.'', rue Ncii ve-dcs-IJ.nis l'iil.iiils, 3.

LE

jiii

OCTOBRE 18fi9.

îlin? aux '%bonntB,

Quelques personnes , malgré nos avis réitérés dans les journaux, ont cril que nous devions aiïrancliir la gravure ou l'album Bérat , qu'ils reçoivent gratis avec les billets de loterie , eu s'abonnant.

Il suffit du plus simple calcul pour comprendre que nous ne pourrions nous imposer commercialement une pareille charge. Quand, pour 12 fr. par an, 13 fr. pour les d(^partements, on donne au public: 1" 12 livraisons mensuel- les (le 32 pages, grand jésus avec couverture imprimée, et contenant des arti- cles entièrement inédits, signés des premiers noms littéraires; 2" au moins il morceaux de musique , non pas reproduits dans le texte, mais tirés à part dans le format ordinaire du piano ; 3" des gravures de modes pour hommes, fem- mes, enfants et ameublements; 4" des tableaux synoptiques dont h moindre cotjterait \ fr. s'ils étaient tirés pour les besoins restreints du commerce; 5" des portraits, cartes armoriées , signets de livres d'heures, etc., et (|u'à un semblable recueil, envoyé alh-anchi, cluupie nsois, aux habitants de toutes les localités de France, on joint encore gratis le don (U'ciiu] numéros de la lo- terie nationale, plus le nunu'ro de série et de la gr(tnde gravure ou dcValhum précédemment amioncé, il serait tout-à-fait iiupossible de i)ayer le port de ces objets, dont l'administration solde d(''jà Y emballage. Donner plus qu'on ne reçoit peut être un attrait momentané [)our l'acheteur; mais deviendrait un péril réel pour l'avenir d une entri'[»risc (pii ne veut agir (pi'avec la ])!us rigoureuse probitV',

2

34 LE MAGASIN DES FA3IILLES.

00UDcmr5 it5 ^lyà^5t^ îi'©ctobrc.

ALEXxVNDRE DUMAS CHASSEUÏl.

Par une belle matinée du mois de septembre, il y avait grande réunion au Puits-d'Orléans , rendez-vous de chasse habituel de la forêt de Laigle. Une douzahiedegardes, lecarnicr surledos, tout en fumant et rappelant à l'ordre leurs chiens qui , bouillant d'impatience , sautaient autour d'eux, devisaient sur l'objet du rendez-vous.

Parbleu, disait 3ioutonnet, le grand sec, c'est quelque Parisien qui nous

arrive; tu sais, Leclère , comme ce comte qui est venu il y a quinze jours. Avait-il un harnais complet, tout à neuf, et son siftlet pour appeler son chien.

Oh ! oh ! il n'en avait pas ... Le chien qu'il aurait pu avoir...

Aussi, c'était un Parisien.*

Personne de vous ne sait donc pourquoi il y a des rendez-vous.

Biche va nous dire ça.

Tiens, Jacques, tiens, tiens... Tiens, tiens Ravaude, Taho.

Ainsi s'annonçait Biche en entrant dans la salle. Chacun retira sa casquette , car Biche était à la fois le garde-chef et le chasseur le plus adroit. Grande taille, jarret bien découplé, visage brun, encadré d'une forte barbe hérissée, œil petit et perçant, tout chez lui indiquait une de ces natures d'élite qui attirent l'attention ; on était surpris de voir l'espèce de puissance morale qu'il exerçait sur tous ceux qui l'eutouraient.

Biche, reprit Moutonnet, qu'est-ce qu'il y a donc de nouveau ?

Pour ça, mon gars, on chasse, voilà tout ce que je sais.

Au même instant, la porte de la salie du rendez- vous s'ouvrait. Un homme, d'une haute stature, portant son fusil comme une j^ilume, entra.

Est-ce que ce serait le Parisien? soufila 3îoutonn(;t.

Bonjour, Biche, dit l'inconnu en prenant au cou le garde-chef et lui

donnant bon gn'; malgré l'accolade. Est-ce que tu ne me reconnais pas?

C'est M. Dumas.

Qu'«;st-re <[ue tu dis, M. Dumas ... Allons donc, je suis Dumas tout

court, ton élève (ni chasse.

C'est que depuis votre réputation

Ma réi»utation ne m'enq^èche pas de serrer contre mon cœur mes vieux et vrais amis... Tiens, lis celte lettre de l'inspecteur et fais-moi faire bonne chasse.

Oh! oh! carte blanche rapporte-t'en à moi, dit Biche, nous ver- rons si la main qui a écrit trois cents volumes de romans historiques sait aussi sûrement (jue d(! coutume tenir un canon iidenx coups.

Allons, déjeun«»ns; liMiieniin (|ue j'ai fait de Conqiiègiu; ici m'a mis en

LE MAGASIN DES FAMILLES. 35

appétit, dit Dumas. Car c'était bien notre célèbre romancier qui, profitant d'une journée de loisirs, s'en était allé chasser dans la forêt de Laigle.

La table fut bientôt servie ; il survint un fromage, une énorme miche de ])ain bis, ([uekpies verres, de nondjreuses bouteilles de cidre, et une gourde d'eau-dc-vie. On approcha les bancs, et tout le monde eut bientôt ses coudées franches avec notre célèbre écrivain, qui, taillant dans le pain et dans le fro- mage, mangeait comme un chasseur et buvait du cidre comme un Normand.

Chacun mesurant son appétit sur celui d'un aussi agréable convive, la table fut nette en un instant, et à mesure que le cidre tirait à sa fin et que la gour- de se vidait, naissait la iimiiliarité ; d'ailleurs, puisque Alexandre Dumas était l'ami de Biche, il était le leur à tous.

La langue detoioutonnet , le beau parleur, fut bientôt déliée, et il mit la conversation siU les histoires de chasse. Oh! alors, ce fut à qui se surpasserait. Dumas, avec sannerveilleuse facilité d'imagination, créa l'histoire d'un chas- seur marseillais et de son chien h. la poursuite d'un chastre, espèce de merle blanc.

Allons! en chasse maintenant, dit-on enfin.

Et la meute qui, jusque-là, s'était tenue coi, se mit à aboyer, Ravaude en tête, avec d'autant plus de force qu'elle voyait l'animation sur tous les visages.

En dix minutes on était dans le taillis le plus giboyeux ; Biche et Dumas, se mesurant des yeux, sendjlaient avoir engagé une lutte muette.

Ah ! nous y voici, dit Biche tout en chargeant son fusil ; nous allons voir si ta main ne tremble pas et si ton œil est toujours aussi juste.

J'ai peut-être un peu perdu, dit avec négligence Dumas en faisant tour- ner sur sa vis le canon d'un magnifique fusil Lefaucheux fort calibre, chargeant ainsi ses deux coups tandis que son compagnon avait à peine versé sa poudre.

Oh ! oh ! avec un pareil fusil, nouveau système, on ne doit pas manquer un seul coup.

Peut-être.

Par quoi commençons-nous.

Par le lapin.... pour me refaire la main.

A l'instant même. Ravaude attaquait et menait le gibier droit à nos chas- seurs ; ses aboiements répétés annonçaient (ju'elle suivait de près la l)êi(',(jui devait traverser un sentier large de quelques pieds à jteine et encore oltstriu'' par des branches de cornouiller ; le lapin i'ranchit d'un bond respac(;(|ui sé- pare les deux taillis, un coup part... Ravaude suit la trace en aboyant.

Manqué, dit Biche en riant, et il abaissa son fusil, tirant au juger dans un buisson de ronces. . . apporte Ravaude, apporte !

Bravo ! et je suis content d'avoir maïKpK' puis([ue je t'ai fourni l'occasion d'un si beau coup.

Dans la forêt de Laigle, forêt de chasse avant loiit, un coup manqué est bien vite réparé ; deux secondes après, Ravaude atlacpiait de nouveau ; cette fois, Dumas fit voir qu'il n'avait rien perdu de son adresse. En très peu di- tcMnps, nos deux chasseurs, tirant par intermittence, avaient l'un dix lapins, l'autre onze.

3<} LE MAGASIN DES FAMILLES.

C'est un fameux tireur, fit Moutonnet en poussant le bras de Biche; mais

c'est égal, à nous le pompon.

On entrait dans un de ce:, taillis aux arbres clair-semés, le soleil dardait ses rayons sur les bruyères jaunies.

Oh ! oh ! vous allez vous amuser, M. Dumas, continua Moutonnet, il y a ici des faisans comme des sauterelles.

En effet, à cinquante pas de là, un vieux coq qui présidait au sérail, s'éleva en coquetant des bruyères pour se brancher.

Il chante son De jyrofundis , goguenarda îloutonnet.

Dumas lâcha son coup et le rendit mort à la bruyère ; les poules, effrayées, s'enfuirent vers les grands bois en poussant leurs cris de deuil.

Bien tiré. La tète seule du faisan avait été touchée. g^

Quelques instants après, deux perdrix rouges, dépistft par Jacques, prirent leur volée, l'une filant droit vers le soleil, et l'auBe se présentant aux chasseurs au coup du roi.

A celle-ci d'abord, dit Biche. îl tire, la perdrix tombe, et, faisant volte-face, il ajuste la seconde malgré le soleil.

Parbleu ! ce sont de beaux perdreaux de l'année.

Moutonnet se frottait les mains , la victoire se dessinait de plus en plus pour eux. Dumas, lui, semblait attendre avec impatience l'occasion d'un grand coup. Deux coqs-faisans s'enlèvent près de lui. Pan! à bas ! il en était sur. Mais à peine les deux coups sont-ils lâchés, qu'un troisième coq prend sa volée.

Attends, attends, Biche! Et, aussi rapide que l'éclair, il fait tourner le canon de son fusil, prend une cartouche, charge et ajuste. L'oiseau était à quatre-vingts pas. Le plomb vole, ic gibier tombe.

Qu'en pense mon gars, dit Biche en ricanant h Moutonnet qui était resté ébahi.

Oh ! oh ! c'est un fusil breveté.

C'est vrai , dit Alexandre Dumas, la mécanique est la destniction de l'adresse personnelle ; on en viendra, avec les procédés, à faire marqhcr le gibier par mécanisme vers le chasseur. En attendant, mon cher Biche, puis- que je t'ai montré l'usage que l'on peut en faire , daigne, l'accepter conime gage de mou amitié.

Si quelque jour vous passez dans la forêt de l'Aigle, interpellez "le premier garde ([ue vous trouverez sur votre route , il vous dira , en ùtant sa cascpiette, que M. Dumas est le plus ailroit tireur de France.

Moutonnet m'a avouci depuis que, s'il tirait connue un genlilhoniine, il pavait à boire comme un manpiis... (jui aimerait assez le ruWc pmu' en ])rendre joyeusement sa part.

J. HdSÏAlN.

LE MAGASIN DES FAMILLES. 37

fc €oîîgrc0 ht fmx.

Le Congrès des amis de lapaix tiniverselle, qu'on appelle improprement h Congres de la paix, une dénomination vide de sons, a tenu à Paris trois séances solennelles. Depuis ces trois jours, les 23, 24 et 25 aoiit, les journaux de toutes les nuances, de toutes les opinions, se sont occupés des grandes ques- tions débattues dans son sein. Depuis ce temps, mais depuis ce temps seule- ment, h Congrès des amis de hi paix est devenu, à Paris, une chose coimuc; on s'est occupé de ses travaux, de son but, on s'est intéressé à lui. Les revues, les feuilles quotidiemies lui ont ouvert leurs coloimes ; aucun genre d'illustration ne lui a manqué. La passion politique s'est laite soii défenseur fervent ou son adversaire acharn('>. La caricature s'est emparée de lui, le Vau- deville même l'a mis en flon-fSon. A Paris, tout le monde à présent sait qu'il existe un Congrès des amis de la paix. C'est à peu près tout ce qu'on en sait.

Ces associations plnianlhropiques, ces raouts sérieux, ces clubs utiles, sont peu dans l'esprit de notre nation : en France, pour que la discussion attache, il faut qu'elle soit ardente, passionnée : chez nous , la tribune est une arène ; la discussion une lutte. Aussi , ne trouvc-t-on point en France de ces sociétés pacifiques, instituées seulement pour concourir au développement de quelque grande idée morale ou philosophique, ces sociétés, très nombreuses et très utiles en x\llemagne, en Angleterre, en Amérique surtout.

Quand parurent, dans quelques journaux de Paris, dans les Débats et dan.s la Presse, les premiers articles sur îe Congrès des amis de la paix universelle, bon nombre ne gens crurent qu'il s'agissait d'une société nouvell(\ d'une idée non encore exploitée, d'une chose à fonder.

Les noms des propagateurs de cette grande idée d'une sainte alliance des peuples étaient, à Paris, parfaitement inconnus; on ignorait leur dévoûment à cette cause sacrée, leurs travaux incessants pour atteindre ce but; on igno- rait aussi leurs succès et les progrès énormes qu'ils ont fait faire dans leur pays, à l'idée, acceptée maintenant par les esprits sérieux, d'une paix générale et universelle; une idée qu'i'i sa naissance on a traitée d'utopie, commue cela devait être.

L'idét! n'est rien moins que neuve cependant; la fondation des Sociétés do la paix remonte à une é{)0({ue déjà loin de nous.

Ce fut au sortir des guerres di'sastreuses qui signalèrent la fm du siècle d«T-

38 LE MAGASIN DES FAMILLES.

nier et le commencement de ce siècle , que la première Société de la paix fut

créée à New-York, en 1813.

Le 11 juin 1816, nne société s'organisa à Londres sous le titre de The veace Society, Société de la paix, ou The societij for the promotion of perma- nent wiiversal pcace, Société pour la propagande de la paix permanente et uni- verselle. Son programme était celui-ci :

« Prouver que toute guerre est incompatible avec l'esprit et les préceptes du christianisme et les véritables intérêts du genre humain ; chercher les moyens les plus solides pour appuyer la paix permanente et universelle sur les bases des vrais principes chrétiens. »

Plusieurs autres associations se fondèrent , presque à la même époque, en Angleterre, dans le pays de Galles, en Ecosse et même en Irlande.

Ce fut le 8 mai 1 828 , que se fonda aux États-Unis la Société américaine de la paix. Plusieurs .'autres encore, moins importantes, existent aux Etats- Unis.

A Genève, une société placée sous le patronage de M. le comte Sellon, se forma aussi sous le nom de Société de la paix. Un obélisque, élevé dans les jardins du comte , au bord du lac Léman , consacre la mémoire de cet évé- nement.

Il existe, à Paris, une Société de la morale chrétienne qui, au mois de mai 1841, institua dans son sein un comité de la })aix ; ce fut la formation de ce comité qui fut la cause de l'établissement d'une Société de la paix de Paris ; mais cette société, bien qu'elle ait trouvé des adhérents , est peu connue dans le pays, et son influence n'y est point grande.

Les sociétés américaines et anglaises, et même la société de Paris, ouvrirent des concours, établirent des prix, et, chaque année, de nombreux mémoires furent adressés aux sociétés ; plusieurs furent couronnés , et les sociétés les publièrent.

En Belgique , à Bruxelles, à Mons, il existe depuis quelques années des sociétés, fondées sur les mêmes principes que la société de; Londres; mais, comme en France , l'action de ces sociétés a été à peu près nulle sur le pays.

Parmi toutes ces institutions, the pcace Societij, la Société de la paix de Londres s'est montrée la plus ardente pour suivre le but qu'elle s'était i)ro- ])OS(î. Sa propagande est énorme; et, en dehors de ses nombreuses publi- cations, elle a fondé un journal mensuel intitulé : le IIéuailt de l\ paix [Herald ol'peacc).

A Londres, la Société des amis de la jiair a rencontré chez les fennnes de nojnbreuscs sympathies, surtout (;hez les sectaires de la Société des amis, les rpiakeresses. IMusieurs, lors du Congrès qui se tint à Bruxelles, ne craigni- iciit |);is d'iinVonter les fatigues et les dangers du voyage, poni- lénu)igner par |(iir idi'sence l'intéiiH (|u'elles ]iorlai'iil au Congrès. JjCS <'onq)tes-r('ndus du

LE MAGASIN DES FAMILLES. 30

Congrès do 1 818 prétendent que trente dames entreprirent le voya-^'C avec les délégués des sociétés anglaises et américaines.

Parmi les publications nombreuses de la Société de la paix de Londres, nous en avons trouvé bcaucouj) qui portent cette signature : jnir une Dame. {ByaLadij.)

Généralement, on regarde comme le premier Congrès tenu par les délégués des Sociétés de la Paix, celui qui se tint à Bruxelles au mois de septembre 1 848. Ce fut, en effet, le premier dont les travaux eurent un grand retentissement. Mais déjà un Conr/rês des amis de la Paix, composé des membres-délégués des sociétés d'Europe et d'Amérique, s'était réuni à Londres, le 22 juin 1848. Le fauteuil de la pr(!'sidence était occupé par M. Charles rlindicy, membre du Parlement d'xVngleterrc. Dans l'une de ses séances, l'Assemblée adopta à l'unanimité la proposition d'une adresse à tous les gouvernements civilisés, pour les prier d'introduire dans leurs traités une clause par laquelle ils s'enga- geraient, en cas de dissentiment, à s'en rapporter à la médiation de puissances amies.

Le o juillet 1843 , une députation fut reçue en audience à Londres, par S. M. Léopold, roi des Belges, et eut l'honneur de lui remettre le manifeste du Congrès, qui fut transmis à cinquante-quatre gouvernements dans les deux hémisphères.

Ces sociétés poursuivaient courageusement leur but, cette idée de la paix universelle n'était plus, dans la conviction raisonnée d'un grand nombre d'hommes en Amérique Angleterre, une chimère irréalisable, des meetings nombreux avaient eu lieu ; Ricliard Gobden, un des membres influents du Parlement d'Angleterre, avait apporté à la tribune cette grande question.

Ce fut alors que Yi. Eliim i>urritt, l'apôtre le plus fervent de la paix uni- verselle, encouragé d'ailleurs par les résultats obtenus, conçut le projet de planter la bannière de la paix sur le continent de l'Europe.

M. Burritt s'adressa à plusieurs des hommes éminents qui })artagent ses opinions. Ce projet de la réunion d'un congrès, auquel on. avait convoqué les hommes qui adhèrent au système des relations pacili([ues entre tous les peuples, fut soumis à de mûres délibérations ; on en discuta l'opportunité, la conve- nance. La réunion devait avoir lieu à Paris, et le Comitc'; des amis de la Paix établi à Londres, iq^prouva le projet. Les adhésions ne se firent point atten- di'e et un grand nombr(! d'amis de la paix lirent savoir (ju'ils étaient prêts à prendre part aux travaux du (Congrès.

Le 14 août, M. liurrill partit p!)ur Paris, le but de son voyage était d'ol)lenir du gouvernement français l'autorisation de réunir le Congrès. Il fut secondé dans ses iléjnarches par le ministre des Etats-Unis.

Mais Paris soutirait encore de la sanglante bataille de Juin, la ville était eu

40 LE MAGASIN DES FAMILLES.

état de siège, et malgré l'accueil favorable qu'il reçut du ministre de l'intérieur, M. Elilm Burritt comprit que les circonstances n'étaient point favorables au succès de sa mission. Il écrivit en ce sens à un comité composé des délégués des Sociétés de la Paix de Londres, de Manchester, de Birmingham, et après mûre délibération, le comité résolut de réunir le Congrès à Bruxelles, une députation fut immédiatement envoyée.

Les membres de cette députation étaient : M3I. John Scoble, de Londres, et George Bradshair, de Manchester. M. Burritt les rejoignit à Bruxelles, et, présentés par les ministres d'Angleterre et des Etats-Uunis au ministre de l'intérieur en Belgique, M. Rogier, ils reçurent de lui le plus favorable accueil.

Un passeport général fut accordé aux visiteurs anglais, l'examen des bagages aux douanes leur fut évité, et le ministre écrivit à la Société royale de la grande Harmonie, pour la prier de mettre la salle de cette Société à la dispo- sition des membres du Congrès. C'est ainsi que partout, les membres de la société des Amis de la Paix recueillirent des marques de sympathie et d'en- couragement.

M. Auguste Vesschers, conseiller au conseil des Mines, était chargé par le ministre de recevoir la députation ; il s'adjoignit un comité d'organisation, composé de xMM. Van Hoorebeke, membre de la chambre des représentants. Ed. Stevens, le baron de Reifïénberg, un des savaats les plus illustres de l'Europe, Alvin, directeur de la division de l'instruction publique, et quek[ues autres personnages influents. Ce fut ce comité qui s'occui^a des préparatifs du Congrès.

La première séance solennelle eut lieu le 20 septembre, au matin. La salle de la Société de la Grande llai'nionie avait été décorée avec goût, une statue allégori(iue s'élevait derrière le bureau ; tout autour de la salle, tlottaiont les bannières de la France, de l'Angleterre, des États-Unis, de l'Allemagne, de la Hollande et de l'Italie.

Au bureau, 31. Francisque Bouvet, membre de l'Assemblée nationale,

représentait la France, M. William Ewart, membre du Pailement, repi-ésen-

tait l'Angleterre, M. Elihu Burritt, les États-Unis, M. Suringar, la Hollande.

Le Congrès a tenu (juatre séanc(-s. Dans la première si-ance, l'ordre du

jour portait :

Iniquité', inhumanité et absurdité (!•• la guerre coniiiu' moyen de solution «If-s (liiférends entre h's nations. Cette proposition a ('-(é ado])t('!('. L'orrliv du jour (U: la deuxième séance portait :

I tilUi; et nécessité de rado|)fion. par tons les gouvernements, dans les traités à intervenir, d'une clause d'arhitrag.- et de médiation. A la tiriisiènie séance.

LE MAGASIN DES FAMILLES. il

Utilité de la convocation d'un Congres de délégués de toutes les nations, pour rédiger un code international fixant les relations d'Etat à Etat.

A la quatrième séance..

Désarmement général.

Toutes ces propositions ont été adoptées.

Pendant ces séances , de remarquables discours ont été prononcés par MxM. Francisque Bouvet , Uancin de la Sayra, de Madrid; Buckingham, Elihu Burritt , etc.

A Bruxelles , comme on l'a fait en France , le ministère avait facilité aux membres du Congrès , la visite des monuments et des établissements pu- blics ; beaucoup d'entre eux ont été visiter le triste champ de bataille de Wa- terloo.

Un grand raout eut lieu dans la salle le Congrès avait teim ses séances, plusieurs sentiments furent proposés :

Pur M. Ewart : à la Belgique hospitalière, si liien représentée par M. Rogier, ministre de l'intérieur, et par M. Visschers, président du Congrès ;

Par M. Ad. Roussel : à l'union cordiale des nations, et à la paix permanente et universelles ;

Par M. Lehardy de Beaulieu : aux dames i puissent-elles enseigner à la nou- velle génération de tous les pays, les sentiments de paix et de fraternité uni- versellç.

Mais le moment du départ sonna , et quand il fallut se séparer, les mem- bres du Congrès annoncèrent que, pour laisser un souvenir de leur passage en Belgique, ils avaient consacré une somme de 2,000 fr. à un concours à ouvrir sur les questions traitées pendant la durée du Congrès. Cette annonce pro- voqua d'unanimes applaudissements.

A minuit , un train spécial les emmena vers Ostende , et ils quittèrent la Belgique , comme ils y étaient entrés , au milieu des marques de la sympathie la plus vive. , ,

Ce Congrès de Bruxelles ht faire un grand pas à l'idée pacifique, des adhé- sions nombreuses arrivèrent de toutes parts. Mais le but que se proposaient les amis de la paix n'était pas complètement rempli , et les yeux sans cesse tournés vers la France, c'était au sein de cette terre du progrès , au milieu de cette nation <[ui gardera toujours le privilège de toute gthiéreuse initiative , qu'ils voulaient planter leur drapeau. Ce projet, depuis long-temps conçu, a reçu dans ces derniers temps une exécution heureuse. L'accueil favorable fait aux mendn'cs du Congrès des amis de la paix , les bravos enthousiastes ([u'oiit provoqués lein-s discours , ont prouvé qu'à Paris aussi rid('>o de la pa- cification générale comptait des adhérents sincères et dévoués.

Le Congrès se réunit à Paris eu séances publiques, les 22, 23 et 21 août ^ dans la salle Sainte-Cécile, rue de la Cliaussée-d'Antin.

45 LE MAGASIN DES FAMILLES.

Des hommes émiiicnts, en France, par lem- talent, par lem- savoir, par leur position sociale , représentaient le pays , au milieu de cette assemblée solen- nelle, composée d'hommes venus de tous les États d'Amérique, de tous les

points de l'Angleterre, de l'Italie , de l'Allemagne, pour s'entretenir de ce qui était une folie il y a peu de temps encore.

Un rêve qu'Henri IV avait entrevu , une folie que racontait , à la lin du dernier siècle, le bon abbé de Saint-Pierre.

Les congressistes avaient offert à l'archevêque de Paris la présidence du Congrès ; m.onseigneur Sibour a refusé pour raison de santé.

Une maladie sérieuse éloignait aussi M. de Lamartine du fauteuil ; il a été dignement occupé par notre grand poète Victor Hugo, qui n'a voulu refuser à une œuvre utile , ni l'autorité de son nom , ni l'appui de son talent. Sa pa- role, éloquente et sérieuse , a profondément ému l'auditoire, et le magnifique discours ([u'il a prononcé à l'ouverture du Congrès, a été souvent interrompu par les bravos de toutes les nations.

Lors du congrès de Bruxelles, M. Visschers, dans son discours d'ouverture, avait rappelé ce couplet de Béranger :

J'ai va la Paix descendre sur la terre, Semant de l'or, des fleurs et des épis. L'air était calme et du Dieu de la guerre, Elle étouifail les foudres assoupis. « Ah! disait-elle, égaux par la vaillance, » Français, Anglais, Belge, Russe ou Germain, » Peuples, formez une sainte alliance, 9 El donnez-vous la main. »

Les membres du Congrès firent, auprès du poète, une démarche pour l'en- gager à assister aux séances; fidèle à son système, Béranger s'est abstenu.

Parmi les hommes éminents qui , en France , ont pris la part la plus active aux travaux du Congrès, il faut citer, avec 31. Victor Hugo, MM. Joseph Gar- nior, de Girardin , Coquerel , Deguerry, curé de Saint-Eustache. Nous ne parlons que pour mémoire de l'apôtre Jean Journet , dont le discours, tout hé- rissé de fantaisies Iburiéristes , a excité un rire bienveillant dans l'auditoire. La gravité des (quakers n'a pas résisté.

l'arnii les orateurs étrangers qui ont été entendus, nous citerons surtout M. le pasteur Burnets, M. Henry Vincent, M. Richard Cobdcn.

Parmi les nombreux membres voinis pour assister au Congrès de Paris, Jjeaucoup étaient les délégu.'-s d'une ville entière ; c'est ainsi que se trouvaient

n'pi'iîsenUJes :

LouHres, Edimbourg, Dul.lin , Manchester, Liverpool , Birmingham (dont |■in(lu^l^ic consi.^tc principalement dans la faitricalion des armes de guerre),

LE MAGASIN DES FAMILLES. 43

Glasgow, Rristoi, Ncnvcastlo, Plymouth, Soiithampton, Oxibrtl, Leeds, Aber- (Iccn, Lcicestcr, Govcntry, Glocester, Ipswiclj, Lincoln, Northampton, Gar- lislc, Prcston, Scbeffield, Sunderland, Wakelîeld, etc.

Les memlïres du Parlement anglais étaient nombreux, c'étaient :

MM. Richard Gobden , Ewart Hindley, Villier, Wild, Milnes, Gibson, Brotherton, Smith, J. Tompson, A. Lawrence, Steyworth.

Parmi les autres membres, on remarquait MM. Joseph Sturge, Douglas, Serrold, Henry Vincent, Buckingham, les pasteurs Vyc, John Burnett, J. Spencer, George Dawson et le docteur Lee.

Plus de cinquante membres de l'Union américaine ont traversé la mer pour venir prendre part aux travaux du Gongrès. Citons MM. Joshua Geddins et Amas Tuck, membres du Gongrès de l'Union, le poète Bryant , et MM. AmasetWalken, membres de la législature pour l'État de Massachussets.

G'est avec le concours actif et dévoué de tous ces hommes éminents, que l'idée de la paix universelle a f;ùt dans le monde des progrès rapides; mais ii'est-il pas étonnant qu'il ait falhi leur présence à Paris pour propager en France cette idée féconde, cette idée <}u'Henri IV avait rêvée, qu'on trouve entière aux mémoires de Sully, et que Montesquieu, au xvn" siècle, avait lar- gement et puissamment développée.

Auguste SuPERSAc.

Cc0 C0atti0n0 Dicicusce.

COMMENT ON DIT.,. ET CE QU'EN PENSE LE CURÉ GROS-JEAN.

Soupera-t-on bientôt? s'écria Raymond qui déposa en entrant im lièvre sur la table delà cuisine, et ajouta, en s'approchant de l'àtre pc'îtil- lait un lèu de ramée : J'ai une faim abominable, un appétit féroce!

il n'avait pas vu, dans l'ombre, son oncle le chanoine qui se recula d'un air (iifrayé et lui dit : Si je n'étais un peu coriace , tes paroles ne me rassure- raient guère. Tu as bien déjeuné, tu rapportes le joyeux appétit d'un chas- seur ; je ne vois rien d'abominable. Si ta faim est féroce, comment qualilieras- tu celle des lions, des cannibales ou du comte Ugolin?

Ah ! j(! suis pris, mon oncle, je ne; vous avais pas vu ; je sais (|uo les termes exagérés vous déplaisent, et, je l'avoue de bon cieur, c'est une habitude exécrable,..

44 LE MAGASIN DES FAMILLES.

Tu ne seras point voué à Y exécration des hommes pour avoir donné dans une emphase qui est un des vices du langage du jour.

Allons, mon oncle, je formule un amendement et je conviens avec hu- milité de ma mauvaise habitude.

Tu ne formules rien du tout, et quant à faire des amendements, nous ne sommes point à l'Assemblée nationale.

Dieu me pardonne! vous ne nous passez rien...

Que veux-tu que Dieu te pardonne? ma sévérité, ma pédanterie de vieux curé?

Ma foi , oui , répartit gaîment Raymond ; car vos morales, je le sais, sont à bonne intention : je me fais avocat, peut-être un jour serai-je député, et vous voulez imprimer à votre neveu une direction salutaire.

Tu es un aimable enfant, et tu le prends avec une bonhomie rare. Ce- pendant, je ne prétends pas Vimprimer une direction, parce que, imprimer, presser sur, c'est faire l'opposé de diriger, verbe qui implique l'idée d'un mouvement. Imprimer une direction, est fâcheux; imprimer une impulsion, est pire; imprimer un mouvement, est tout-à-fait mauvais. C'est comme quand tu disais ce matin que la clé de ton armoire s'était trouvée perdue, ou quand tu parles de gens qui se sont suicidés. Penses-tu qu'ils eussent suicidé autrui? Le verbe suicider n'existe pas, et se suicider n'existera jamais, parce qu'il est impraticable.

Mais, je ne suis pas toujours de votre avis, et il est quantité de locutions nouvelles contre lesquelles vous vous (jendarmez...

0 Raymond ! te fais-je l'effet d'un gendarme ?

Cependant, le mot est expressif?

Il l'est trop pour la circonstance.

Vous ne voulez môme pas que l'on dise : un personnage tw/l!t<c;U.

Un homme qui coule sur, qui {lue sur... Eii bien, dis-le si tu veux. Jus- qu'ici, j'avais accepté le verbe influer, dans l'espoir d'être dispensé d'influen- cer. Le temps nous sommes m'a fait sentir l'utilité du mot influence, sorte de crédit qu'on n'avoue; pas, et qu'on ne délinit guère ; faculté inférieure à la puissance et supérieure au néant. L'homme influent cnractérise assez bien nue épofjue d'ambitions mesquines et de ])latitu(le égnlitaire, comme on dit enau'e, mi personnage n'oserait se dire ni jmissant, ni important, ni protec- U'ur... Influent arrange tout, dit tout, ne dit rien et ne blesse personne. Je t'ac- corde ùi/Zucnf.

Mon oncle, vous <^tes tin amour !

Rien déguisé ! dit le chanoine en jetant les yeux sur sa soutane.

Kli bien, jniisfjue voilà le l)eau langage sur le tapis...

diantre vois-tu un tapis dans celte cuisine?

Eh I eh !... vous avez dit diantre !

LE MAGASIN DES FAMILLES. 4o

L'al)bô se tut; quelques voix se firent entendre au dehors, et llaymond, de- vinant que sa famille, sœurs, frère, mère, etc., venaient prendre l'air du feu, se précipita à leur rencontre ea s'écriant : Venez donc! l'oncle abbé a dit Diantre! Tous envahirent la cuisine en riant, et l'abbé riait comme les autres. Durant les premières soirées de l'automne; quand la nuit, plus hâtive, attire sur les campagnes les brumes humides qui nuancent le feuillage des bois, nos bons bourgeois à la campagne viennent encore, comme au temps jadis, avant la saison l'on allume du feu dans les appartements, secouer la fraîcheur de la vèprée devant un bon fagot de cuisina : coutume peu agréable aux cuisi- nières, généralement grognon quand elles ont la poêle à la main , mais vieil usage fort goûté de M. l'abbé Gros-Jean, qui, chaque année, quittait la rue Chanoinesse pour venir faire les vendanges avec ses neveux et leurs enfants. C'était bien le plus excellent des hommes ; le plus grêle, le plus sec de char- pente et le plus dispos. Oratorien dans sa première jeunesse, il avait suivi en émigration un prélat d'une famille illustre ; puis il avait couru les mers et voyagé dans l'Inde, au Japon, en qualité de missionnaire, vivant toujours avec des livres plus qu'avec des hommes. Curé de canton pendant trente-six ans, puis chanoine à Notre-Dame de Paris, il avait persisté (kns l'habitude, con- tractée pendant ses longs voyages, de vivre seul, pour lui-même, en lisant beaucoup, et sans se mêler à la société active. Le curé Gros-Jean ( ce titre lui était resté ) était demeuré parmi nous comme un dernier type ( mot qu'il n'eût point accepté) du goût, du langage et des mœurs de la société grave et lettrée du dernier siècle.

Aussi, le jargon bigarré de nos auteui-s à la mode et de la jeunesse du jour, nouveauté qu'il n'entrevoyait guère que dans les entretiens de sa famille, lui causait-il un fâcheux étonnement. Père d'une famille nombreuse, son neveu Iluppert, dont le frère aîné se faisait appeler de Ruppert, issu d'une vieille souche de marchands drapiers, n'avait qu'une éducation commune rehaus- sée d'un grand fonds de bon sens ; et il disait à son oncle : Je ne sais pas bien parler et je n'ai pas étudié ; mais cliacun chez nous parle trop bien, et parfois je n'y entends goutte : Ma femme s'exprime comme made- moiselle Duchesnois, ma fille est toute sucrée et romanesque; mon garçon vous a un fil... il rendrait des points aux farceurs de mon journal ! Remettez donc à leur place tous ces pindariseurs , mon oncle ; je veux, pour l'une, un bon mariage ; pour l'autre, une carrière libérale : ils verront le monde, et je souhaite qu'ils aient bon air, bonne grâce et qu'ils ne sentent pas, l'une, l'ar- rière-boutique ou le ton fleuri des comédies; l'autre, la rhétorique de club ou d'estaminet. Quant h leur mère, elle est assez bien élevée pour accompagner partout sa fille. Mais, n'importe, ne l'épargnez pas, ni moi non plus. Les en- fants seront plus dociles à vos avis s'ils voient que père et mère s'y soumettent. Ils vous aiment, ils vous respectent, vous n'êtes pas sévère, nous ne l'avons

46 LE MAGASIN DES FAMILLES.

jamais été, et cette jeunesse est assez honnête pour jouer avec nous à l'écolier sans rien perdre des égards qui nous sont dus et dont le principe est au fond de leurs cœurs.

Libre d'humeur et effrayé de toute tâche, l'abbé avait refusé d'assumer celle-ci, et il s'était mis, presque à son insu, à l'accomplir plus assiduemcnt qu'homme du monde ; il allait séparant des caprices de la mode ou des erre- ments du monde équivoque, les traditions si confuses, aujourd'hui, du bon goût et du simple naturel. Bientôt le curé Gros-Jean se plut, au rebours du dicton populaire, à remontrer ses i^aroissiens ; critiquer, rectifier fut la manie du vieillard; mais il ue devint pas pédant, parce qu'il était sans vanité; ni sècliement rigoriste , parce que la bonhomie et la gaité faisaient le fond de son caractère.

Si j'écris faisaient, c'est par une certaine routine inhérente à la forme des récits ; car l'abbé Gros-Jean se porte à merveille, et pas plus loin que l'autre semaine, j'ai eu l'honneur de trinquer avec lui chez son neveu. Il me souvient même que ce soir-là, comme on allait se mettre à table, la maîtresse du logis dit à maître Pierre, à l'aspect du jour éclipsé par de gros nuages : il faut allumer L\e?,f.ambeaii^.

C'est bien tragique... murmura le chanoine : il y a un air de Rameau que j'ai su :

« Tristes apprcts! pâles flambeaux!... »

Ma nièce, les flambeaux sont bons pour éclairer le festin des Atrides. 11 manque aux bonnes gens comme nous le mobilier assortissant aux flambeaux : des amphores pour le vin et des coupes en guise de verres. Mais consolez- vous : Agamemnon prenait la viande avec ses doigts.

Et comment faut-il dire?

A la cour des rois de France, on disait jadis : « Apportez les chandelles. « Le mot, je l'avoue, est troj) peu nol)le pour nous; toutefois, connue, dans ïiotr(,' pays, le terme le plus simple est toujours le plus élégant : Apportez de la lumière est très convenable. D'ailleurs, vos flambeaux, c'est une lampe; ordonnez d'allumer la lampe, et voilà tout.

Récompense amère! c'est pour vous plaire que j'avais si bien i)arlé. Une autre fois, je dirai tout bonnement ce (jui est : ou la lanq)e, ou bien allumez des bougies.

.Mère, interrompit Raymond, tes bougies sentent la haute liiiance du (juartier de la Boule-Rouge.

Et le style de ta remarque en sent un peu les mœurs : elle est de six ans en avance d'âge avec toi.

,\u iiiilirii (lu ic|ias, Iiaymoiid ayant découpé une volaille, ce (|u'il appela (/<'.s*c'ymv; sua mik le lui dit : Tliomas Diafoirus [iniposait à sa future le spec-

LK MAGASliN DES FAMILLES. 47

tacle d'une dissection, ce qui a fait rire. Il faut éviter le dévergondage des ex- pressions, qui prête parfois au comique, mais donne une fâcheuse idée d'un jeune homme, de ses relations, de l'oisiveté de son esprit et du peu d'ordre qui règle sa vie. L'abus du pittoresque, assimilant le discours à une parade continuelle, a passé des commis-voyageurs, des apprentis peintres aux jour- nalistes, et a envahi toutes les classes. Rien de plus propre à donner au plus honnête garçon, un air d'aventurier ou d'homme mal élevé. Tu m'as dit l'autre jour que, de ne pas jouer au lansquenet était chose fort sage, mais 7nal por- tée ; tu avais vu une scène dont le souvenir s'est daguerréotxjpé dans ta cer- velle : les éditions stéréotypes nous avaient valu les sourires stéréotypes qui déjà ne suffisaient que trop.

L'autre soir, tu jouissais de la migraine, tu as vu je ne sais quoi de miro- bolant. Mirobolant est le nom d'un médecin de comédie créé par Hauteroche, dans Scapin médecin ; ce personnage, ce mire, traite par les pilules, boli, de ce nom burlesque qui n'a rien de commun avec ce que tu prétendais foire en- tendre. Un pâté de perdreau t'a &&mh\é phénoménal , ébouriffant même, je crois. A la vérité, tu t'es excusé de l'emploi de jsj/rom/rffli sur ce que tes amis risquent obélisquo'ide qui, suivant toi, est d'un supercoqucntieux bien autrement superlatif. Tu as battu ton chien; il t'a orné d'un coup de dents. Ton ami Jules nous a parlé d'un garçon très laid au physique ; mais qui, en revanche, était fort sot, et rachetait ce double avantage par d'autres agréments, aie... Le premier qui s'avise de ces recherches n'a qu'un esprit médiocre; ceux qui les vont répétant, les ayant reçues de dixième main, sont vraiment un peu din- dons. Pour ceux qui , d'un amas de pareilles fadaises, se composent un style hérissé de coqs-à-l'àne, d'antithèses et d'impropriétés grotesques... ceux-là , mon enfant, il n'y a pas d'expressions pour dépeindre leur sottise.

Ces sornettes dépravent le goût; on s'y accoutume aisément; l'on en vient, à son insu, à parler, se croyant à la mode, com.meun paillasse des Champs- Elysées ou un dentiste de la foire ; et, pour une occasion l'on fait rire ; triste rôle à mon gré, l'on fera dire dix fois à (jui vous écoute : Voilà une tète vide, voilà un honune de rien.

Jamais l'abbé ne s'était montré si sévère; mais la veille, les extravagances de M. Jules l'avaient impatienté ; il avait redouté pour Uaymond l'exemple de ce jeune stagiaire, qui appelait se promener au boulevart , fouler l'as- phalte, et qui , sous prétexte de manières libres et dégagées, professait un jar- gon, àquel(pies égards analogue à l'argot des voleurs. 11 se fit donc un court silence dont M"'' (Céline profita pour refuser une côtelette un peu saignante , en ces termes: Je n'aime pas la viande incuile. Cette jeune fille sortait alors d'une des bonnes institutions de Paris; elle avait retenu le parler recher- ché de sa sous-maitresse. Comment as-tu dit cela? demanda son père. Elle redit son mot avec sérénittî, et ajouta : je sais (pie la viande incuite a , dit-on , plus de tendreté ; mais elle me répugne.

48 LE MAGASIN DES FAMILLES.

Lu belle occasion pour le chanoine! Il se taisait pourtant : il s'était un peu trop animé, et craignait en ce moment d'avoir chagriné son petit-neveu. Mais le bonhomme Ruppert ne l'entendait pas ainsi. Il interrompit une discussion naissante entre Céline et Raymond soutenant qu'on doit dire tendreur et non tendreté , en s'écriant : Enfin, ciu'est-ce qu'on apprend donc dans vos clas- ses ? voici deux enfants qui m'ont coûté les yeux de la tête, et après tant d'é- tudes, ils n'en savent pas assez pour bien parler d'une côtelette! Pourquoi leurs maîtres ne leur enseignent-ils pas le français ?

C'est peut-être qu'ils ne le savent pas... dit timidement le chanoine. La loi du français, ce n'est pas la grammaire, c'est l'usage, et l'art de notre lan- gue n'est point une affaire d'érudition, mais d'éducation. Quand les cadets des grandes familles se vouaient à l'Église et à l'enseignement, la belle et simple langue était familière à chacun ; depuis que, grâce à la révolution, l'érudition classique est la seule condition imposée à nos professeurs, la science peut faire des progrès et s'enseigner; mais l'éducation est morte, et le langage français suit la fortune de l'éducation. L'homme qui sait ou (jui croit savoir tient à faire mon- tre de ses connaissances, et c'est ce que vous avez fait , mes enfants, avec votre inculte, votre icndreiir et \otre tendreté.

Enfin, lequel de ces mots est le bon?

Ni l'un, ni l'autre. Céline aurait dit delà viande pas cuite, que son lan- gage sans prétention eût été préférable à V incuit qui a choqué son père. C'est chez M""-' de ïencin qu'un pédant d'académie s'avisa le premier de la tendrcti d'un gigot; on lui opposa tendreur, les avis furent partagés , Duclos tint pour le preniier et le consacra dans le dictionnaire. Molière eût laissé cette discus- sion à Jodclet , à Mascarille et à la servante de Corgibus (jui, entendant ])arler de la tendreté ou de la tendreur d'une botte; de radis, aurait, par imitation , allégué la rreuseur de ses sabots ou l'écdrlatcssc de sa jui)('. Il n'y a <ju'un(! affaire de goût. Tout mot contc^stablc, bizarre ou reclicrclK! doit être exclus du langage! nsuel; la sinqjlicité des expressions est le i)rincipal caractère du parler de la bonne compagnie, et les grands mots sont l'indice du petit monde.

C'est vrai . observa Raymond, et votre distinction me fait apprécier l'in- tention fine de l'auteur des dialogues de M. Prudhomme, ])rofesseur d'écri- ture, qui i»rofesse toute rélo(|uen('e d'un cordonnier bel esprit. J'adopte donc xalrc jiro(jrai/inte, mon Ixm oncle, ei je pose en fait que...

Qu'il ne faut pasyjo.svr e)i fuit, ton dogmatique à laisser h la basoche, et (|ue je n'ai rédigé aucmi prof/ramnie. Lue o[)inion n'est pas un f>ro- t/r(iimnr; ])f):«-r nu fuit offre j(! ne saiscpioid" tranchant. Mais bornons-là ma tàcbe d'aristaniue; je )ie veux pas abuser de la docilité, ni que la morale se lasso iinpoitiuie: ainsi, cause/, tout à votre aise, je no reprendrai plus per- sonne.

Non , mon oncle, continuez |ti'n<l:uit qi^' nous y sonnnes ; vos observa-

IvE MAGASIN DES FAMILLES. 49

tioiis ne sont point claquemurées h la lettre, elles pénètrent clans l'esprit des choses et nous intéressent par là. D'ailleurs, vous les faites avec tant de bonté, que pour ne pas s'y plaire , il faudrait être affligé d'une vanité fabuleuse.

Il n'y aurait , cher enfant , rien de fabuleux, et l'histoire offre des exemples d'amour-propre plus frappants (Remarque bien que je ne dis pas excentriques, comme ton ami d'hier n'eût pas manqué de le faire). Vous abu- sez tous de ce mot fabuleux. Tu m'avais annoncé que M. Jules porte des ha- bits d'une coupe fabuleuse, et je m'attendais à le voir vêtu comme Ajux , Apollon ou Jupiter ; je n'ai vu qu'une redingote trop étroite. Votre erreur n'est qu'une peccadille d'écvoliers; cependant, défie-toi des exagérations de langage ; rien n'est plus fatigant à écouter. Un petit chien adorable, un mets délirant, un coup de fusil sublime, un chapeau délicieux, une canne ravissante, une étoffe exquise, inoiiïe , prodigieuse , incroyable, divine, sont des expressions fort ordinaires aujourd'hui. Quels mots vous reste-t-il pour dépeindre ce qui est véritablement grand, réellement beau, vraiment digne d'enthousiasme? Ces violences, introduites partout dans votre littérature , la rendent froide et réduisent vos auteurs à n'intéresser que par la complication des situations forcées ou des événements terribles. Si jamais tu plaides une belle cause, tu te féliciteras d'avoir évité l'abus des grands mots, lorsque, venant au moment pathétique, tu pourras tout-à-coup jeter avec feu quelques expressions fortes, à un auditoire ([ue tu n'auras point blasé et que ta vigueur soudaine en- traînera.

Ah! mon oncle', combien vous avez raison! Hélas ! comme que Ton s'y prenne, on est toujours plus ou moins de son siècle.

Sans doute; mais observe que ceux qui en sont trop passent vite; les meilleurs orateurs ont peu de jargon : Bossuct ne nous semble-t-il pas plus moderne que Saint-Simon? Et parmi les artistes, je gagerais que les plus éminents parlent de leur art avec plus de simplicité et moins d'érudition technique que les moindres barbouilleurs d'atelier. Ceux-ci , et les critiques qui leur C()rresj)ondeiit, |)arlent (\ii fûtes. d(? fouillis, de tripotages, (Vesthéti- que , de réalisme, de blaircantage; voilii la basoche des rapins. Otez les mots et tachez d'y substituer des idées !

Mon Dieu , je sens bien que toutes ces ficelles sont vaines et ([u'il lie faut pas trop compter sur les mots de ce calibre; mais....

Mais tes pccUes ne me disent rien, et je ne sais ce que tu entends par le calibre des mots ; d'autres disent amèiï, ce qui n'est pas moins trivial. De mon temps, l'érudition fournissait une autre locution commune; on disait : de cette farine. C'est le tort de l'Académie d'avoir reçu ces locutions , tout en prévenant le lecteur qu'elles sont familières et peu usitées. Contradiction ma- nifeste : rien de plus usité que ce qui est familier. Les images tirées des divers métiers ont rarement Imnne grâce cliez nous : le Français est gentilhomiuc ; peut-être même l'est-il trop.

50 LE MAGASIN DES FAMILLES.

Au surplus, je ne discuterai pas la valeur intrinsèque d'une foule de termes qui se glissent dans les habitudes de chacun, et qui, peut-être, nuisent à la clarté du discours. Biais qu'il est difficile d'échapper complètement à l'é- pidémie !

Il Test bien davantage d'apprendre avec tant de peine tous les termes

d'un jargon dont on se priverait si bien. Néanmoins, tes réflexions sur leur valeur véritaljle sont justes ; tu n'avais pas besoin de la qualifier d'iîitrinsè- que, adjectif qui ne complète en rien ton idée et qui nous transporte dans le domaine des changeurs de monnaies. Laissez aux marchands d'étoffes les on- des moirées par le vent, aux pâtissiers les cieux gaufrés de nuage, aux cise- leurs le style ciselé, aux lapidaires les idées qu'on incruste, aux géomètres les opinions diamétralement opposées, aux brailleurs des clubs les motions et les paroles /?ar/ew«e7itoiVes; que les signes, que les indices soient des symptômes pour les seuls médecins, et que ces innovations malencontreuses ne soient point désignées sous le titre d'importations, comme les produits commerciaux de l'étranger.

Mon oncle ne fait qu'effleurer ce sujet et déjà l'on se sent effrayé d'a- percevoir à quel point nous avons cessé de parler notre langue.

Juge un peu de l'impression de tant de singularités sur un octogénaire qui ne s'est point mêlé au mouvement des esprits, au tumulte des révolutions, et qui, en pleine barbarie, est demeuré fidèle aux traditions de sa jeunesse ! Mais , ô mes chers enfants , ce qui me frappe surtout , à travers ces dérègle- ments de la parole, c'est l'absence de principes, de jugements sains et de dis- cipline qu'ils dénotent , et, croyez-le bien , si les hommes graves conçoivent des préjugés défavorables à l'égard de la jeunesse qui donne avec excès dans cette multitude de travers, c'est qu'à leur insu même, ils déduisent de ce qu'ils entendent l'induction d'un profond désordre moral. Tel, est apprécié moins qu'il ne vaut, parce ([u'il est jugé sur l'enseigne, et ces beaux parleurs si vains du clinquant de leur mauvais goût , inspirent de la dé- fiance.

0 que voilà qui est vrai ! s'écria M"« Céline; la plupart des amis de mon frère m'éblouissent et me font peur. Il me semble qu'ils se raillent de moi , d'eux-mêmes, et si jamais j'accepte la main d'un époux....

Style romanes(iue : les maris ne s'en effraient pas moins. C'est à la comé- die (ju'on se traite d'époux et d'épouses.

La bonne madame Ruppert se méprit sur l'intention du chanoine ; elhi ai- mait sa iille avec un aveuglement passionné: l*uurquoi, interrompit-elle, CéHiione choisirait-cll(^ pas? N'est-elle pas favorisétî des dons de la fortune, et (finir fducMtion il |)réleii(hT aux plus brillantes destinées!

- Mil friiiiiM-, ;ij(.iil;i lUippeit en riant aux éclats, tu ])aries commis Victor Ducangcoii.M. W illaiinic, .nlrcpreiuMir (fliyménées; tumijottes tes phrases et (•<'la \\i' vaut l'un ; (Irniaiidi; il l'ont^lc-abbé?...

LE MxVGASIN DES FAMILLES. 51

Monsieur Ixuppeit, interrompit la dame un peu piquée, je ne vous com- preiids pas.

Eh ! tu me comprends de reste! Puis, vois-tu, il n'y a plus que dans les comédies de feu Duval et dans les loges de portiers que l'on se traite do Monsieur ou de Madame, au sein (comme disent encore les dites comédies), au sein des ménages bourgeois. Allons, calme-toi, ma Louise, on ne veut pas te démolir ta fdle

Démoli)' sent la truelle et la pioche, riposta la dame.

A la bonne heure, voilà qui est plus gai. Céline est une excellente lîlle, honnête, instruite, joliette, ce qui vaut moins, et, sois sans crainte, elle choi- sira... comme à la foire.

Sans doute ! interrompit Raymond qui s'oubliait ; elle est toute gentille, ma petite sœur; puis une taille cambrée, de la race

Bon ! dit le chanoine , te revi)ilà sportman , et tu vas la comparer à des chevaux! Est-elle pur sang? Lui trouves-tu l'encolure nerveuse et la dent franche? Enfin, pourvu qu'elle ne soit pas trop /"rm^a/ife Préten- tions à l'anglaise, indignes d'un homme comme il faut. Ce n'est pas ton pre- mier écart, mon poney du boulevart de Gand! Ne m'as-tu pas conté que M. Garnier t'avait emmené dans son tviskey'} Je n'ai osé m'informer de ce que c'était. Dans ma jeunesse , un certain colonel , un peu fat , nous parlait de quelques landaus dont il avait l'accès. Plus anciennement, on se raillait des faciuins qui disaient mon carrosse. J'ai encore connu une femme âgée qui, ayant fait appeler un fiacre, disait gravement : J'attends le carrosse. Eh bien, aujourd'hui comme alors, les écervelés, les parvenus, les macjui- gnons se glorifient de leur coupé , de leur tviskey , de leur briska , et d'autres équipages de demain qu'ils n'avaient pas hier, et qui seront vendus dans huit jours. Les gens bien élevés se font honneur de s'exprimer simple- ment ; ils disent ma voiture. C'est surtout ainsi qu'il convient d'écrire , à moins que l'on ne mette le ridicule en scène : hors de , foin d'un littéra- teur qui se pique d'être érudit en matière de dandijsme ou de fashion.

Sur ce, l'on servit le café; madame Ruppert se lit une dernière querelle avec l'abbé, parce qu'elle le pria de se sucrer, et ([u'elle lui ofiVit [ino petite répétition de liqueur d'anisette ; c'est ce que le bonhonnne Ruppert api)elait le pousse-café, au grand scandale de sa demoiselle.

Bien que l'abbé connnençàt à sommeiller, sa nièce ayant fait remar([uer que les onze heures et demie venaient de sonner, et ayant articuli'ï toutt's les liaisons : lez onze heures zet demie, le vieillard se ranima pour signaler le péril des liaisons dangereuses, qui trahissent leur lion une peu familier aux beaux usages. Lier tous les mots dans la conversation, dit-il, fut de tout temps le propre de la pédanterie de bas étage. Thomas Corneille voulait qu'on prononçât sans lier, du vin excellent, le mien est meilleur ; Patru ;

52 i.E aîAGASL^ DES FAMILLES.

avons-nou oublié, des affaire embarrassées ; Bouhoiirs : «mn-hier,

et non avant-liier; et l'abbé Dolivct : folâtré et jouer, aimé à rire, et

non aimer à rire. Cliapelain ne prescrivait la liaison entre les substantifs,

que quand l'adjectif précède le nom : les grandes actions, les bonnes

œuvres.

Après quoi, le bon chanoine prit son bougeoir, s'excusa d'avoir tant régenté, embrassa neveux, petits-neveux, nièces et petites-nièces, et chacun fut se mettre au lit.

La nuit était fraîche et sereine. Raym'ond , qui contemplait à sa fenêtre les bois éclairés par les douces clartés de la lune , aperçut , au-dessous de lui , le front blanc du vieil oncle qui rêvait et priait Dieu peut-être. Il lui envoya le bonsoir à demi -voix. La belle nuit, le beau spectacle! répondit le curé Gros-Jean.

Ah oui! répondit le neveu; cela est un peu un peu

Un peu quoi?

J'allais dire un mot ridicule.

Eh bien , remplace-le vite , et traduis la pensée sans hésiter !

Eh bien ! un peu

Un peu quoi ?

Ma foi ! je ne puis.

Alors, réfléchis sur les dangers des mauvaises habitudes. Tu allais dire chodenosoc ou ficelé'!

Non, mon oncle.

Quoi donc?

Un peu chicard.

Que le bon Dieu te bénisse !

Francis WEY.

LE LIVIIE iniEURES DE LA CHATELAINE

Oi-, la onnilosso YsoiiH avait un livrn d'iiouros Si l»oaii que sos enfants en étaient orf^ucilleux, Kl que la reine in<^nie en ses nobles detneurcs N'avait rien i\o si ii< lu; et de si merveilleux.

LE MAGASIN DES FAMILLES. 53

Un feuillage d'argent courait en frêles liranches Sur le dos du missel, et sans plus d'ornements, Sur son velours couleur des premières pervenches, On voyait resplendir un chilire en diamants.

Le vélin des feuillets, sur qui des lettres pures '

Se détachaient aussi par un art surlnnnain.

Prêtait ses fonds de neige à des miniatures ^•

Toutes brillantes d'or, d'azur et de carmin.

Ici, coucIk' sur l'herbe cl sur la paille fraîche, Le bonhomme Joseph admirait en priant Le roi de l'univers couché dans une crèche. Admiré pauvre et nu par les lois d'Orient !

Là, parmi les parfums qui ruisselaient en ondes, Madeleine ravie et pleine de ferveur. Dénouait ses clieveux, et de leurs nappes blondes Elle essuyait les pieds de son divin sauveur.

Ailleurs, sous le berceau d'une treille fleurie , se mêlaient la vigne et le pampre vermeil. L'enfant Jésus, porté par la vierge Marie, Souriait aux raisins inondes de soleil.

Puis de tendres couleurs toutes enluminées. Parmi les fonds d'argent par le rose adouci. Les légendes des saints dans les lettres ornées, Déroulaient tout au long de merveilleux récits.

Mais le peintre surtout, dans de riches losanges Encadrés de rubis par son art précieux. Avait représenté les extases des Anges Transportés et ravis dans les sphères des cieux.

Les uns, dans le lapis couverts de sombres voiles, De leurs profonds regards teignant l'horizon bleu, Conduisaient en rêvant des chariots d'étoiles Et des astres épars aux crinières de feu.

Les autres, murmurant d'harmonieux distiques i

Nés de l'embrassement de deux rhythmes charnu's, Tressaient les lys sans tache et les roses mysti(|ues Pour ceindre de parfums leurs cheveux cullaniuitis,

g4 LE MAGASIN DES FAMILLES.

Comme sur les ëlangs les vertes demoiselles, Ceux-là, rassérénant le splendide outremer. Faisaient parmi l'éther frissonner leurs six ailes Et baignaient de rayons les effluves de l'air.

Puis d'autres s'enchantaient au délire des harpes; Au bord du firmament penchés sur leurs genoux, D'antres venaient tisser les suaves écharpes Qui sont l'arc d'alliance entre le ciel et nous!

Et parmi les lueurs les plus épanouies Humblement prosternés dans la pourpre des soirs, D'autres baignés enfin de clartés éblouies, Jusqu'au trône élevaient leurs fumants encensoirs !

Or, souvent l'âme prise à toutes ces féeries, La belle Yseult suivait, les yeux remplis de pleurs, Ces tableaux plus brillants que mille pierreries Ruisseler de dorure et de vives couleurs.

Puis, fixant vaguement la fenêtre le givre Fleurit ses tendres lys faits d'un pâle duvet, Debout et toute émue elle fermait son livre, Et pendant bien long-temps alors elle rêvait.

Ses cheveux, qu'un bandeau de saphirs illumine, Ruisselant comme un lleuvc en flots purs et dorés, Sur son corsage noir bordé de blanche hermine Faisaient une auréole à ses yeux azurés.

Comme une de ses mains tenait le livre d'heures Et (pic l'autre pensive criait sur le prie-Dieu, Toute à ses visions, llaunncs intérieures, Son âme énamourée errait dans le ciel bleu.

Alors il lui semblait sur le pavé des salies S'échappant des feuillets de son missel fermé. Voir fleurir en berceaux les roses idf'ales Peintes sur les l)lanclieurs du vélin parfumé.

Près des pâles bluets sur qui finsectc rode, l,e iiMiguel ((dorant croissait au pied des lys. Et dans les verts gazons aux rellels (r(''Mieraude Se uièlaiciit la pervenche et Icb myosotis.

LE MAGASIN DES FAMILLES.

PeaclK's S!!!' SOS ciievoux nissonnanls (joinmc un saule, Les roses chdrubiiis cl îos aui>cs aussi TouchaiiMil en se jouant son IVont cl son ('-[jaule De leur aiic de neige el iui parlaient ainsi :

O belie cl douce Yseull, toi dont 'a vie sainte Et toute d('vouee à des devoirs pieux, Comme un calme ruisseau s'écoule dans i'enceinte De la nîais(ui bénie donnent tes aïeux !

Va, cesse d'envier les sereines extases Et les félicités que nous goûtons sans lin, Dans les cieux de sapliir, d'opale et de topazes l'archange sènuueille aux bras du séraphin.

Car aux yeux du Seigneur tes yeux remplis d'étoiles Que sur \c, crucilix tu ]»aisscs en j)riant. Valent Ions les soleils cl les astres sans voiles Que nous guidons en chœur dans l'azur flamboyant.

Tes lèvres sans souillure, et qu'une larme arrose Lorsqu'on t'implore au nom de son bien-aimt' lils, Valent mieux devant lui que la mystique rose Rougissante et fleurie entre les divins lys.

Et l'encens de ton cœur, feu que Marie admire Comme son plus suave et son plus cher trésor, Monte aussi bien vers Dieu (pie l'encens ou la myrrhe Qui fu:!ie à ses genoux dans nos encensoirs d'or, ,

ÏHÉODOKE DE EanvillIC

(Êtub£0 ht illœui'i

LES JEUX DE SALONS.

L'abbé DcHlIe disail à un jounc bonimo dont l'échicalion l'intéressait

Qu'avcz-vous fait ce malin , mon ami?

J'ai eu rhonnenr de déjeuner chez madame la comtesse de ****

56 LE MAGASIN DES FAMILLES.

Sans m'avertir, imprudent ! vous aurez commis quelque inconve- nance.

Je vous assure bien que non , monsieur l'abbé !

Voyons, contez-moi votre déjeuner... Je gage pour dix manques d'usage...

On a d'abord servi...

Pardon ! comment avez-vous mis votre serviette?

A ma boutonnière. . .

Là! vous voyez, on doit la mettre sur ses genoux... Allons, qu'avez- vous mangé ?

Des œufs à la coque.

Ciel : par quel bout les avez-vous cassés?

Par le petit bout.

Je respire... Et puis...

Je les ai mangés...

Mais après...

Eh bien ! après... j'ai mangé autre chose...

Malheureux ! vous n'avez pas écrasé la coquille ! vous êtes un honnne sans mœurs.'

Cette anecdote établit suffisamment l'immense difficulté de vivre dans un certain monde sans avoir étudié son Code et pris toutes ses inscrip- tions ès-civiliié puérile et honnête. Mais ces nuances un peu fugitives sontaujourdhui perdues. Les mœurs modernes ne comportent plus ces raffi- nements, qui sont ù la politesse ce que l'élégance est à la propreté, une fleur, un duvet, tout et rien , un monde !...

Mais aux coutumes anciennes a survécu le jeu, et ce passe-temps de nos pères devient une occupation réglée.

En vain on s'y veut soustraire; fermez toutes les portes, le démon du Jeu cuire par les fenêtres; fermez les fenêtres, il s'insinue par la chemi- née, s'habille on premier-Paris pour vous ennuyer du journal , se glisse dans le cerveau du \oisin de caujpagne pour soporilier son bavardage, et casse les cordes du piano pour mettre les fers aux pieds de la valse inno- cente.

EKpje f;iire? voilà la giande raison.

O n'est f)Ius l'été et ce n'est pas l'hiver; le soleil est si)lendi(le encore et se joue dans les feuilles jaunies. Les soirées sont longues ; le temps pèse. Les villas sont pfuijjlées, mais les Villageois ou les Vilains {n.s you

LE J\[A(;ASliN DES FAMILLES. oT

lilie il , ni l'un ni l'autre ne se dit) ne laissent pas que de bâiller lin peu.

Et quand ils ont dîné le plus tard possible, ménageant de vastes inter- mèdes entre cliaqne service, et que voilà le cafî'' pris! et que les albums sont parcourus d'uu (ioigt nonchalant ! et que l'anecdote du jour s'en est allée vont les vieilles lunes , et que le thé est servi , que faire ?

Couchez-vous à dix heures.

Grand merci ! demain je me lèverais à six , et je ne saurais plus que iaire de ma journée.

Alors, jouons.

Et soudain les visages s'éclairent , on trouve quelque intérêt de sou- venir au feuilleton qu'on a dédaigné; et le voisin de campagne est pro- clamé spirituel, au grand étonnement de sa feuime cpii l'ignore depuis viugt ans... Les hommes mûrs proposent nn \vhist. Aux vieillards et aux dames, le noble tric-trac ou ses diminutifs, le jacquet et le back-gam- mon. Les jeunes gens, bravant des regards sévères, taillent mystéi'ieuse- ment un jeu de hasard, macao. lansquenet ou baccarat. Les enfants, glo- rieux d'un jeu de cartes qu'ils ont dérobé, font des prodiges de valeur à la bataille, le jeu historique de Charles VI et d'Odette de Champdivers.

Le jeu! c'est que les caractères se dessinent; les secrètes pensées arrivent aux lèvres et flottent, prêtes à s'envoler. Pourquoi joue-t-on ? Dieu le sait ! Ce n'est pas pour gagner, quand on a quarante mille livres de rentes et qu'on fait le whist à dix sous la fiche. Ce n'est pas pour perdre; il y aurait d'autres moyens moins compliqués... Et depuis que le monde est monde, on joue. Les anciens avaient l'osselet, les dés, les quilles, les bagues; les modernes ont les cartes, le domino, le billard, les dames, les échecs. L'instrumentation s'est perfectionnée, mais la partition, c'est-à- dire la passion, est éteruelle, et depuis cinq mille ans chante le même motif. On joue, parce qu'on est homme, qu'on a une àme éprise de l'infini (nommé le Hasard ou Providence), quel'inconnu et l'infini ne font «pi'un, et que jouer, c'est donner un coup de filet dans un Océan sans fond. Qui sait ce qu'on ramènera? un diamant, un polype aux yeux verts, une bouteille cassée ou un génie oriental qui vous fera (\('> dons?

Les moralistes ont beau dire : la passion du jeu hideuse si 0!i l'isole, n'a rien de redoutable. Eii ([uoi ! laisse/ faire et laissez passer cet eni- vrement bestial; ([u'une nation entière, prise de vertige, abandonne la charrue, la machine ou la plume, pour les brelans et les tripots; qu'elle ne connaisse plus d'autres prés que les tapis verts et d'autres râteaux

58 LE MAGASIN DES FAMILLES.

que ceux des banquiers : en six mois, elle sera ruinée, cl vori'a l)ien qu'il faut travailler, prendre de la peine, ainsi le veut le fabuliste, c'est le fond qui coûte le moins, bien que la terre soit hors de prix.

Maisce jcu-là, c'est la spéculation et l'agiotage; voilà celui qu'il faut proscrire, parce qu'il nionace le travail national... Et quant au reste, laissez les jeunes fous jeter leurs louis d'or sur une carte rouge ou noire. La ruine leur donnera quelque philosophie qu'ils n'auraient jamais eue; cent pages de préceptes ne valent pas une heure d'expérience.

Tout le monde joue et peut jouer ; mais bien jouer est diiTicile. Celui qui n'a pas approfondi ce côté des mœurs sociales, peut s'y perdre comme à plaisir. Tel homme qui charmait, qu'on fêtait, qu'on estimait, n'a pas plutôt pris les cartes, qu'il a perdu tout son prestige; c'est un autre être ; c'est un croquant, un rustre. Tel autre, dont on ne soupçonnait pas le prix, enseveli sous une froide et sévère apparence, déploie, en jouant, d'innombrables séductions, et découvre, comme sans y penser, tous les gejires de mérite.

Manger des œufs à la coque, la belle affaire I Avec de la pratique, le premier courtaud venu peut aspirer à la perfection. Mais quel est l'homme du meilleur monde qui se puisse vanter de n'avoir jamais, en jouant, commis une seule faute contre les convenances et la politesse, le savoir- vivre, le respect des aulnîs et sa propre dignité?

Il ne suffit pas d'être exempt de certaines vilenies : comme de jeter les caries au nez de sou adversaire; de dire à haute voix que monsieur un tel jouit d'un bonheur insolent; murmurer un « Ces choses-là n'arrivent » qu'à moi I » ou « Jonc jouerai plus de ma vie! » ou, comme je ne sais plus quel héros de i\L Paul de Kock : a Je m'en iiche pas mal ! » ou « Ce » n'est pas pour l'argenll Qu'est-ce que cela me fait, dix sous? Je puis » bien perdre dix sous; mes moyens me le permettent I » il est urgent de ne pas tomber dans ces grossièretés. j\îais cela ne suflit ])as.

Tout le monde sait aussi qu'il n'est pas de bon goût, quand on joue au loto, d'énoncer le chiffre des boules au moyen d'une foule de sobriquets incongrus : tels que le chapeau du commissaire, ou les jambes de mon oncle, misère en Prusse, bouci-boula, les deux cocottes, et autres mots de porli(!rs.

Ce n'est pas que la remarque soit essentielle, puis(jue h^ loto est banni des salons; mais il y peut rentrer. En ce moment, il cnNaliil la Hussie ; le czar se plaint (jue deux Iléaux désolent son empire h; choléra et le )„(,). C/csi du Nord, .'.ujourd'hiii. (pie nous \ienl la lumière : Pélers-

LE MAGASIN DES FAMILLES. 59

bourg nous avait pris le loto cl les proverbes d'Alfred de Musset; il nous a rendu ceux-ci, celui-là reviendra.

Chaque jeu a sa physionomie, doublée d'inconvénients. Le Iric-trac fait un train abominable; il gêne, il assourdit; on croit, à chaque ins- tant, que la maison s'écroule. Les échecs, au contraire, et les dames, exigent un silence si complet, qu'à moins de dormir politiquement, on ne saurait éviter d'échauller la bile des joueurs.

Ou invite ici les joueurs de tric-trac, de jacquet ou de back-gammon , à ne produire que le bruit strictement nécessaire, et les disciples de Saint- Amant à montrer plus de tolérance pour le babillage de leurs voisins, dussent-ils se mettre un peu de coton dans les oreilles ce que leur âge oi'dinaire permet sans inconvénient.

Cependant, respectons les manies des joueurs. L'homme qui joue est croyant à la façon de l'alchimiste et de l'astrologue; la foi est proche pa- rente de la superstition. Or, pourquoi troubler une conviction? A la sixième partie qu'il perd, l'homme le plus sceptique redoute le mauvais œil ; ne le contrariez pas, il s'écrierait :

Vous me portez malheur!

Eh bien! une àme sensible, un cœur honnête, évitent ce reproche, qui est, jusqu'à un certain point, cruel. Il suflirait qu'on m'accusât d'avoir porté malheur à mon prochain, pour que cet anathème au rebours jetât du noir dans mou existence. La puissance du jettator est moins dange- reuse pour la victime que pour le magicien.

Ne touchez pas non plus l'argent d'un joueur. Ce contact est fatal; il se peut, en effet, qu'une combinaison d'électricité s'opère, qui établisse dans la pièce de monnaie un foyer d'influences néfastes. Vénérez pro- fondément ce que vous ne comprenez pas.

Il y a des jeux vulgaires et des jeux distingués, des jeux tins et des jeux ineptes. Dis-moi ce que tu joues, je te dirai ce que tu es. Par exemple, le whist est le jeu gouvernemental par excellence ; il demande une tenue sévère, un visage diplomatique et une cravate blanche. La plus grosse faute qu'on puisse faire à ce jeu, c'est d'ouvrir la bouche, même pour une exclamation monosyllabique. ïfViWi signifie silence; et si quehpie curieux vous parle, la stricte; politesse veut que vous ne lui répondiez pas; mieux vaut fâcher une personne étrangère que de manquer d'égard aux trois personnes qui vous ont admis dans leur jeu. Quel travail admirabh; et méconnu! vous êtes en vue, en pleine lumière; vos gestes sont comptés, votie o'il est surveillé et le partenaire compte les scintillements

60 LE MAGASIN DES FAMILLES,

de votre prunelle; doit-il faire une impasse? doit-il risquer le singleton? Malheureux, soyez impassible I votre sourcil s'est froncé; c'en est fait... La carte est lâchée. Vous avez perdu la partie... Vous étiez homme du monde, secrétaire particulier, maître des requêtes. Encore un coup pareil, et vous n'êtes plus rien... Vous ne serez plus rien... Pas même consul à Port-Maurice...

L'ancien ministre de l'inlérieur, M. Duchàtel, aimait le whist de pas- sion, si bien qu'il traitait certaines affaires entre deux robbs, et qu'il demandait aux jeunes gens que do hautes protections poussaient dans les attributions de son ministère :

Savez-vous jouer le whist?

Ceux qui eurent la franchise d'avouer leur ignorance ou leur faiblesse, ne dépassèrent jamais les grades inférieurs. Cette passion exclusive était si notoire, qu'un publiciste fameux y fit fréquemment allusion dans ses plus graves polémiques contre le cabinet du 29 octobre.

Le whist n'est pas le seul jeu qui demande de la réflexion, du sens et une application soutenue. A quelque divertissement qu'on se livre en compagnie, rien ne porte 2>lus la marque d'une éducation fausse, que les airs légers, la distraction ou la rêverie. C'est faire injure à ses associés, et leur donner à entendre ou qu'ils méritent peu l'attention, ou qu'ils mettent trop d'action au jeu. Les deux cornes de ce dilemme sont égale- ment blessantes. Je ne parle pas de la distraction passée h l'état de maladie, conHne chez .unpère, qui, donnant une leçon de physique au tableau, s'essuyait la figure avec l'éponge pleine de craie, ou comme le duc de Brancas, décrit par La Bruyère.

C'est ce duc, grand amateur de tric-trac, qui, fort échauffé par une longue séance et, ne voulant pas la continuer sans boire, se fait apporter un verre d'eau, le jette daiïs le tric-trac et avale les dés.

Si ion en vient là, on doit proliter d'un moment lucide pour prier ses parents de vous faire enfermer.

D'ailleurs, l'inattention, qui est une impertinence, manque rarement déjouer quelque mauvais tour au distrait. Arthur n'est pas à son jeu. Il se retourne, il écoule les propos de quelques jeune fous, y entremêle ses propres réflexions, et néglige de relever son jeu...

Monsieur, je vous ;ill(;n(ls...

Ah 1 j)ar{ion; Monsieur, j'ai cinq atouts par le roi... Je joue pour trois points, j'ai gagné...

L'homme grave se lève fjirieux; Arthur est un étourdi, un jeune

LE MAGASIN DES FAMILLES. 61

iioimne sans tenue; le poste qu'il sollicitait est donné à un autre, à ce petit cuistre noir et blanc, bardé de lunettes bleues, homme profond qui sait perdre à propos avec des puissances, et bien perdre, c'est-à-dire sérieusement et parlcmentairement.

En outre, Arthur manque de tact au jeu ; on sait qu'il est pauvre, vivant de mille écus de rente que lui fait une tante à lui; eh ! bien, ce galant gentilhomme, cet écuyer accompli, ce tireur sans rival, ce parfait dandy, fait dix fois par mois gloser de sa gêne imméritée, parce qu'il se laisse entraîner et propose des paris fous. Il faut jouer moins qu'on ne vent et perdre moins qu'on ne peut, c'est la vraie règle. Autrement, on se prépare des affronts et des chagrins.

Mais, mon cher, me dit Arthur, savez-vous ce que fit îlenri IV, alors qu'il était jeune et gueux? Lisez les mémoires du duc de Nevers. « Nous faisons le plus plaisant carnaval du monde, écrivait-il à l'un de » ses amis : le prince de Béarn a prié les dames de se masquer et de » donner bal tour à tour. Il aime le jeu et la bonne chère. Quand l'argent » lui manque, il a l'adresse d'en trouver et d'une manière toute nouvelle » et toute obligeante; il envoie à ceux qu'il croit ses amis une promesse » écrite et signée de lui. Jugez s'il y a maison il soit refusé. On tient » beaucoup à honneur d'avoir un billet de ce prince, et chacun lui prête » avec joie, parce qu'il y a deux astrologues ici qui assurent que leur art y est faux ou que ce prince sera un jour un des plus grands rois de l'Ea- » rope. »

Voilà certes une invention charmante ; mais comme Hcnri-ie-Grand dit lui-même quelque part que s'il n'eût été roi il eût été pendu, et que vous n'êtes pas roi , je vous engage à laisser de côté cet exemple qui , avouons-le , ne saurait être contagieux. Personne, fût-ce Henri IV, ne trouverait aujourd'hui de l'argent par ce procédé.

Bien qu'il soit du devoir dos maîtres du logis de tenir un billet de banque à la disposition de leurs convives maltraités par le sort , on ne saurait les blâmer d'uji peu de défiance. L'homme le plus poli de France

et d'Algérie était certainement M. G.... D , l'ancien préfet de police.

Au raout qu'il donnait une fois le mois, cet honnue délicat plaçait sur la cheminée une urne pleine de louis. Si quelqu'un de ses invités avait besoin d'argent, il prenait à même et déposait dans l'urne une note au crayon. Monsieur... 1,000 fr. Le lendemain, un domestique passait chez les débiteurs et reconstituait la somme. Eh bien ! il y eut cent erreurs.

62 LE|MAGASIN DES FAMILLES.

M. G.... D , (lut renoncer à son idée, digne de Fouquet et de Biic-

kinghani.

Mais il y a mille manières d'entendre la politesse. La moins cérémo- nieuse est la meilleure, et la flatterie qui touche le plus est toujours à demi-voilée.

Louis XIV jouait aux cartes avec un duc et pair.

Quelle couleur tourne-t-il , monsieur le duc?

Celle qui plaira à votre Majesté

Louis XIV devint sérieux; c'est qu'une semblable adulation côtoie fu- rieusement l'insolence.

On me rappelle à ce sujet un trait que je veux citer parce qu'il est inédit.

Lorsque, il y a cinq ans, Rossini fit une courte excursion en France, l'éditeur T.... , qui a fait sa fortune en éditant les œuvres du cygne de Pesaro , attendant sa venue , voulut lui préparer une réception digne de lui. En conséquence, les murs furent tapissés de portraits de Rossini , gravures, lithographies, estompes, aquarelles, fusins, huile et pastel. Ses œuvres, reliées, occupaient une immense étagère. Son buste régnait sur un socle de marbre vert. Au milieu de la cheminée, une vaste pendule de bronze reproduisait en médaillon le profd du grand compositeur;

enfin, quand Rossini entra, T lui présenta un fauteuil dans le dossier

duquel étaient sculpté ses traits.

L'éditeur crut avoir fait un coup superbe ; eh bien ! Rossini le quitta furieux en l'appelant imbécile. Le maestro, qui a beaucoup d'esprit, et, chose inimaginable, beaucoup de modestie, s'était cru mystifié.

Pour être poli, n'exagérez jamais et ne gênez personne. Ce n'est pas être poli que de faire passer à gauche le morceau délicat qu'on a choisi pour vous , et quant à la petite parade jouée par ces braves messieurs qui vous disent : Mille souhaits! eu retournant le roi (jui leur fail gagner la partie, je l'assimile à l'alticisme de ceux qui versent dans leur verre le premier glou-glou de la bouteille, coutume ingénieuse qui vient en dioite ligne des marchands de vin de Bercy.

Mais ne nous étonnons de rien. Je jouais au whist dans un salon de province, il y a tantôt six mois. Mon partenaire distribuait ses ciiujuantc- deux cartes avec une sOreté parfaite, nue grâce certaine , une aménité propre; à lui gagner tous les cœurs; mais il no manquait pas , eu retour- nant l'atout, de s'incliner vers son voisin de gauche avec la i)récision et la gravité d'un danseur. Le voisin se tournait vers moi et s'inclinait à son

LE MAGASIN DES FAMILLES. 03

toiii" ; je compris qu'il fallait m'exécuîer, je saluai ie troisième roliber et celui-ci remit enfin le salut à celui qui l'avait lancé. J'imagine que, vus d'une certaine distance, nous devions avoir l'air non de jouer au whist, mais de danser un menuet.

Au contraire du whist qui adoucit les mœurs, le lansquenet les dé- prave, en même temps qu'il corrompt la langue ; c'est le loto des mau- vaise compagnies. Le vocabulaire du lansquenet comporte une foule d'expressions étranges, la trivialité des basses-mœurs est d'ailleurs fort bien peinte. Ici commence l'argot des joueurs peu scrupuleux. Tout homme bien doit éviter de le comprendre.

II est aussi méprisable d'appeler le valet gaiuchet qu'il est ridicule d'annoncer le tyran, quand on a le roi daus les mains. Je connais des républicains qui ne savent pas se soustraire à cette faiblesse. Méfiez-vous de ces gens-là. Le dogme de la fraternité entraîne des déductions perlides, en vertu desquelles ou ne paie pas ses dettes de jeu.

Et cependant les dettes de jeu passent pour sacrées.

Un volume très compact suffirait à peine à contenir toutes les réflexions qu'inspire ce chapitre. Je ne veux pas les faire et me borne à la cons- tatation d'un fait, c'est que peu de gens savent devoir et qu'un plus pelit nombre sait prêter de bonne grâce.

Mais se garder des dettes inutiles, voilà le grand art, l'art vrai.

Un jeune homme jouait avec M. de Taileyrand; le ministre perd et fouille dans sa bourse.

Rendez-moi quatre cent quatre-vingts francs! dit-il en jetant un billet de banque sur le tapis.

Ah I Monseigneur, pourquoi changer...

Monsieur, dit vivement le prince, je ne vous prie pas de me faire crédit...

Mais, Monseigneur, si vous n'avez pas de monnaie...

II me semble. Monsieur, que c'est vous qui n'en avez pas.

Auguste Vitu.

64 LE MAGASIN DES FAMILF.ES

(îaiullcs 0ont lc5 ilïobcB ^'©ftobrc.

La mode n'est pas encore arrêtée détinitivement. On ne sait que des nou- velles des chapeaux de femmes. Ils seront imm-enses ; le bibi aura ses anti- podes, c'est le cliapeau de 1823 revenu ou peut s'en faut. Notre gravure de modes de novembre renseignera nos lectrices à cetégarii.

Les fourruresseront, cet hiver, en chinchilla, au grand désespoir des amateurs de faux. La fausse hermine a tué l'hermine véritable : la martre aura aussi un droit de suprématie que nul ne saurait lui contester. La martre n'a jamais été défnhtivement hors de mode; elle est riche, chère et peu voyante.

Nous ferons en octobre un tour dans les magasins de nouveautés. Nous visi- terons le Petit-Saint-Thomas , connu, avant le 28 février, pour sa riche et aristocratique clientèle ; les Villes de France , dont les propriétaires nouveaux ont renouvelé les assortiments ; la Maison DeliUe, (jui a tait la tbrtune de son heureux fondateur ; la Ville de Lyon on vend des soieries ; les Magasins de Saint-Augustin, que les journaux annoncent en ce moment, et vingt autres encore qui méritent une attention spéciale. 11 en sera de même pour les châles nouveaux, dont nous essaierons de reproduire les dessins au moyen de la gravure coloriée.

Cette revue des modes sera la plus complète qui ait été faite jusqu'à ce jour ; elle sera l'organe du négociant et le guide impartial et sûr de l'acheteur ; elle relatera la qualité et les prix des objets vendus , la spécialité de chaque maison et son utilité pour les familles.

Pour cette revue de modes, nous recevrons avec empressement les remar- (jues qui nous seront communiquées par nos leptrices.

Nous indiquerons encore le tailleur à la mode, la modiste en vogue, le bijou- tier en renom, la couturière modèle, tous les brillants niterprètes de la fashion.

Une Promeneuse,

€l)araîîc.

Mon premier, adjectif, est preuve de misère l'oui' lout être vomi (lepiiis le ])romior père; M(ni second. ■Mril(', nicl la voiliM'ii ('moi, (r<!Sl une siizcraiiK; allière, iiiipcrietise, Quand, pour' le passager, son liiinieui' orageuse,

De la douceur luise la loi Mon dernier est tout rond. (|u'il soit cii, noie ou Icllre, IMainte, cliaul on ixtènie, il i'aul partout le mettre,

Soit tôt, soit tard, mais maigri' soi. .Mon tout est du liasard l'iustrinuent déliounairc ; l'nisse, abonni' malin, le d(>stiu salntaiic.

Conserver U'. meilleur pour toi.

L(! numéro de la dernièic CJiarade est lùnnilh

Le Directeur : Lfto Lkspès.

hnprinierie IMU)UX et (>, rue Nouve-des-lJoiis-lînfaids, ,"5.

LE

i\'O^KMBÎlE lSh9.

Qiinu0ement0 be la Jamillc.

LA PECHE ET LES PECHEIRS.

La ligne k pécher, disent les esprits forts, est un instrument garni d'une à chacune de ses extrémités. , ., i

D'abord, la formule n'est pas polie ! Ensuite, elle constitue le plus intrépide mensonge qui soit jamais sorti de bouche humaine.

D'un côté, la proposition ne fait pas doute et je la résous hardiment par la négative la plus absolue, je parle du côté de l'hameçon. Est-ce donc une hête que ce pauvre ver que l'on empale bon gré malgré, qui se débat, qui frétille dans vos doigts? Son supplice est-il volontaire? Est-ce avec prémédi- tation qu'il se dévoue stupidement aux penchants destructeurs et aux propen- sions gastronomicfues de l'homme? Est-il dupe d'une ruse ou de séduisantes et fallacieuses promesses? Non, il est réduit à ce rôle honteux d'agent provo- cateur, de par le droit brutal du plus fort, de par la maxime : malheur aux vaincus !

Du côté de la gaule ou de la canne, si vous voulez, la chose peut être discutée.

Le pécheur est-il une bête? . ;

Et d'abord remarquez, s'il vous plaît, (pi'il y a jeu de mots, circons-

^ LE BÏAGASIN DES FAMILLES.

I

tance aggravante : bête, primitivement synonyme d'animal, ne doit rigoureu- sement signifier que, créature vivante autre que l'homme; puis, bcHe au figuré est devenu synonyme d'imbécile. Je pourrais commencer par demander à l'auteur de cette sentence injurieuse, laquelle des deux significations il prétend donn^ç au mot b$te. pliez-vous des termes mixtes; ils sont presque toujours le bquclier d'un luensonge, le point de départ d'un paradoxe. Le pécheur est-il bête ?.

11 peut l'être quelquefois, quoique pêcheur ! Voilà la seule concession qu'il me soit possible de faire.

La pêche à la ligne, c'est la chasse avec ses perplexités, avec ses péripéties émouvantes, moins la fatigue d'une longue course, moins les haies à franchir, moins les périlleuses distractions d'un maniaque et les terribles erreurs d'un myope; c'est l'émotion morale appliquée au bien-être du repos physique, c'est l'intelligence de la paresse. Le chasseur agit, le pêcheur rêve : comparez ! Comme notre intention n'est pas de composer un manuel théorique et pra- tique, on nous permettra de laisser de côté le pêcheur de profession, pour nous occuper exclusivement de l'amateur. On est pêcheur comme on est poète, par vocation ; n'avez-vous pas vu de ces intrépides chercheurs de bar- billons qui se mettent dans l'eau jusqu'aux genoux, et demeurent immobiles pendant quatre qu cipq heures, tendant le bras sans s'inquiéter de l'onde qui caresse leurs jambes et quelquefois même les plis du pantalon ? C'est là, sans contredit, une énergique passion, et la passion c'est l'homme; l'homme sans passion n'est plus qu'une machine à mouvements réguliers et chroniques, un automate, une chose que l'on peut obtenir à l'aide d'un ressort et de combi- naisons de fils et de rouages. C'est bien la peine, vraiment, d'avoir une âme ! Du reste, qu'on le sache bien, le vrai pêcheur n'est pas celui qui s'expose à la noyade ou à la fluxion de poitrine; celui-ci n'est qu'un ambitieux, il veut prendre du poisson mais il ne veut ])as pêcher. Le véritable pêcheur consulte k baromètre la veille ; celui-là choisit son jour, choisit son heure, choisit sa place à l'ombre, sous un feuillage touffu, sur une herbe épaisse. Il lui faut un terrain dont la ponte douce lui permette de se tenir alternativement assis et couché; il étudie le poisson, il connaît les mœurs et coutumes particulières de chacjue genre de chaque famille ; il est muni de l'attirail complet, il possède les mille brimborions utiles ou inutiles, enfin il i)êche pour pêcher. 11 restera douze heures sans rien prendre et rentrera chez lui tout pensif, et il reviendra le lendemain et les jours suivants jusqu'à ce qu'il ait rendu sa place bonne ; car le pêclieur a aussi ses superstitions.

Le sut, rhomnie béU, a besoin, pour sn désennuyer, d'un eitrêmo exercice physique ou intellectuel; il est toujours en mouvement, ou absorbe toutes sc^ iacult.Js dans un iaboriinix problème. Il lui faut, ou un interlocuteur perma- ncnt^ ou une nombrouso société, ou un voya^o à entreiirendro, ou uu romiui

I^ MAXiASLN Ï>ES FAMILLES. ^7

à dévorer, ou le j^rade de sergent-major dans sa légion. Lliomme intelligent peut seul se, plaire dans la solitude, rechercher le repos et le silence ; lui seul a le privilège et la science de ne penser à rien ; voilà le pêcheur.

I)t''crirai-j(( la ligne à pécher? tout le monde la (formait; c'est un ins- trument à la portée de toutes les fortunes ; ses principales <{ualités consistent dans la longueur et la légèreté de la gaule, qui doit se terminer par un scion solide, mais dont l'extrême flexibilité corrige la brusquerie du premier mou- vement quand le poisson vient à mordre. Le crin doit en être fort et mince, la soie employée quel(iuefois à cet usage est un véritable contresens; elle n'a plus cette demi-raideur du crin qui est un prolongement, un diminutif du scion ; la soie devient trop m.olle quand elle a été trempée dans l'eau ; elle tombe avec nonchalance et n'obéit pas assez rapidement à l'appel de la main<. La plume peut être ou n'être pas garnie d'un bouchon, seul signe visible du télégraphe électrique qui s'établit entre le ver et le pêcheur, c'est à son tres- saillement que ce dernier juge du moment favorable, de la grosseur du pois- son, et enfin du plus ou moins de précautions qu'il doit prendre pour retirer sa ligne ; c'est donc au pêcheur à consulter la portée de sa vue, la sûreté de son coup d'œil, la délicatesse de sa perception, pour ajouter à la plume ce morceau de liège qui peut inquiéter un ennemi si craintif et si soupçonneux.

Depuis que nous écrivons, le lecteur a remarquer un certain emban'as dans nos descriptions. En etï'et, nous éprouvons quelque gêne, quelqu' incerti- tude, une grave appréhension; pour indiquer l'appât nous avons dit : le ver... Emploierons-nous le mot technique qui désigne l'espèce particulière de ver que recherche le pêcheur à la ligne? Le ton gravement scientifique de notre article nous permet-il d'appeler par son nom cet insecte si dangereux à nom- mer en bonne compagnie ? Nous savons fort bien que les services qu'il rend au i)êcheur, peuvent jusqu'à un certain point fàivc oublier son immonde ori- gine, anoblir à jamais sa race... mais le shokimj des dames anglaises nous retient encore.

Prendrons-nous un nom de convention pour la circonstance? nous n'avons ni assez de talent ni assez de réputation pour l'oser.— Ferons-nous de la péri phrase? dirons-nous l'insecte stercoraire ? mais cela n'est pas supportable. Non... nous suivrons l'exemple des médecins, qui [)cuvent tout dire dans l'in- térêt de la science ; nous nonnnerons donc bravement V asticot, en demandant toutefois pardon de cette déplorable nécessité.

Pour le })êcheur, l'asticot n'a rien de répugnant; il va le chercher. Dieu sait ; il le prend à pleines mains, il le flaire pour s'enquérir de la (jualitè et du fumet... Oh! la i)assion, la passion!... jus<pi'où pput-(Mle conduire. J'ai en- tendu un pêcheur, versant des asticots dans sa sébile, expriint^r son admira- tion en ces termes :

Quels amoiirii d'asticots !.. deux mots qui hurlent dt« n(^ wnr rassemblés '•

68 LE MAGASIN DES FAMILLES.

Et ce pécheur, rentré dans les conditions de la vie ordinaire, portait des gants slacés, se faisait régulièrement les ongles, se servait d'une canne pour écraser une araignée, s'arrosait de patchouli, et donnait dédaigneusement deux doigts quand un inconnu lui tendait la main.

La pèche à la ligne n'étant pas encore à l'état do science écrite, chaque pêcheur novice ou expérimenté, a pu et peut encore foire et comip.uniquer ses observations, qui se répandent et ajoutent chaque jour à la tlién-ie pure de nombreux articles.

C'est dans ce manuel diffus, dans cette tradition mélangée de v<-vi'r3s et d'er- reurs, que les nouveaux pécheurs peuvent seulement ti-ouver le- v- mcipes de l'art. Chacun admet ou repousse de ces indications, ce que i , xj rience ou quelquefois le hasard en justifie , de une déplorable confusion (iuns la pra- tique, de d'incroyables hérésies dans 1" application. Le- froid, le vent, le soleil, la pluie, sont autant de circonstances fâcheuses selon les uns, favorables selon les autres ; les contradictions fourmillent comme les axiomes dans l'art de la pèche.

Mon ami Pèlerin, aujourd'iiui le plus expérimenté des pêcheurs, qui m'a fourni les éléments de cet article, me racontait à ce propos ses tribulations d'aspirant : Pélerhi songea à pêcher sans que personne lui en eût donné la pensée. Un beau jour, instinctivement, sans se rendre compte de l'étrange im- pulsion à laquelle il obéissait, il acheta une ligne, une canne, des xisticots, et suivit les bords de la Seine jusqu'à ce qu'il .eût dépassé les dernières maisons de la grande ville ; quand il fut là, il s'arrêta, amorça sa ligne toute neuve et la lança dans l'eau. Lu chœur d'éclats de rire rrjîentit à ses oreilles, plu- sieurs pêcheurs étaient autour de lui, et le mouvement du bras avait trahi sa complète inexpérience, l'oreille de son plus proche voisin avait même eu un léger point de contact avec la pointe de son hameçon.

Pèlerin, qui est Uegmatique au suprême degré, et qui, d'ailleurs, était absorbé par cette occupation si nouvelle, continua tranquillement à pêcher; il ne prenait rien et ne témoignait son impatience que par un (icns ! faiblement articulé, chaque fois qu'il retrouvait son hameçon dégarni.

Il est trop malin ! dit un vieux pêcheur placé à sa droite.

Ah! ah!... et Pt-lerin nniliniia; deux heures se passent, et rien de nouveau.

11 fait trop de vent, dit son voishi de gauche, que le petit accident ar- rivé à son oreille n'avait nullement irrité.

Ali... ali ! et i'élerin s'as.sit sur une pitHre et y resta encore doux iiou- res dans une inunobililé complète; cela lui servit au moius à exciter vive- ment l'intérêt de se^ collègues. Il était décidément reconnu par eux connue un siijit qui promettait. Le vent était londjé et la pluie tombait à son tuur; !«« pêcheuri» regardèrent tous jiioii ;inii et échangèrent entre eux un c(jup

LE BIAGASIN DES FASÎILLES. 69

d'œil qui signifiait : nous allons le juger i Pèlerin regarda tranquillement les nuages et fixa de nouveau son regard sur sa plume, ^ hélas ! toujours immo- bile. — Nous serons mouillés, dit-il avec le calme parfait d'un homme qui se serait trouvé sur le seuil de sa maisoii, et il pécha encore.

Ce trait sufiit, il était jugé !

Monsieur, lui dit un troisième, ne perdez pas courage, la pluie ne vaut rien pour pêcher !

Ail ! alî ! nous verrons !

Vint le soleil, car la température do cette journée semblait calculée pour donner à mon ami une première et inappréciable leçon. La Providence se plaît ainsi à instruire les hommes sur lesquels elle a de grands desseins. Donc vint le soleil, il était midi et Pèlerin n'avait pas encore pris une ablette.

Trop de soleil ! reprit le premier, le poisson descend au fond.

Pèlerin commença à s'étonner de ce que tous les pécheurs appuyaient iné- vitablement d'un geste les considérations les plus contraires, toutes justifiées cependant par son malheur continuel.

Enfin, il est quatre heures du soir, plus de vent, plus de pluie... plus de soleil... et pas de poissons!... il ne put î-éprimer un geste do défiance et re- garda son voisui de gauche d'un air décourag('.

Dame !... répondit celui-ci qui sembla deviner l'anxiété de mon ami. Il est un peu tard ! . . . '

Si Pèlerin eût été un homme ordinaire, il devait briser sa canne et re- noncer à la pèche; mais Pèlerin, je vous l'ai dit, avait l'entêtement de la voca- tion; il changea de place, et, juchai)t sur une petite écluse, il jeta sa ligne dans ce qu'on appelle un bouillon, quelque chose comme une cascade en minia- ture...

Les rires recommencèrent

Qu'est-ce que vous voulez donc prendre là-dedans ?. . .

Pèlerin revint à sa première place et la trouva occupée par un nouveau- venu qui en était à son vingtième goujon depuis dix minutes. 11 regarda, il observa, il étudia, et vouhit encore tenter un essai infructueux!

Le lendemain, il revint de bonne heure... il prit du poisson au point du jour, il en prit par un vent à dècorner les bœufs, il en prit par une phiie tor^ rentielle, il eu prit par un soleil de Séiiègal, il en jn-Jt le soir, il en prit dans le bouUlon de l'écluse.

C'est sur cet événement (pfil basa sa théorie de la pèche à la ligne; et sa théorie, la plus savanle, la plus simple et la mieu>: justifiée de toutes est... n'en avoir aucune.

H résume tous les accidents, toutes les bizarreries, tous Ioj caprices de la pèche par le fatalisme î C'était écriû !

Nous avons à ce sujet d'interminables (liscus;-.ions; car sans nier précisément

70 LE MAGASIN DES FAMILLES.

le fatalisme comme ïultima ratio de la pèche à la ligne, j'y prétends faire admettre l'intervention du magnélisme animal. Pèlerin, cpiand j'émets devant lui cette opinion avec la tim.idité d'un écolier devant un grand maitre,

Pèlerin hausse les épaules de pitié et nous nous séparons ordinairement

sur cette conclusion :

Mais alors, ce serait un système... et je les rejette tous ; c'est Pèlerin

qui parle.

Mais n'est-ce pas un système que de n'en vouloir admettre aucun ?

Au diable I

Bonsoir !

Peut-être ai-je tort, peut-être, au lieu d'apporter le magnétisme au secours de la théorie de la pèche, apporté-je perfidement la pêche comme un fait, un exemple au secours du magnétisme. Qu'importe?

Deux hommes sont placés à un pas de distance, leurs lignes sont semblables, leurs asticots sont de ij^me qualité .. ils ont même fond et même lit d'herbes ou de cailloux. Le premier ne prendrait rien et le second ramènerait un goujon par minute ; on pourrait dire : maladresse.

Mais non-seulement le premier ne prend rien, mais encore le poisson ne mord pas à sa ligne. Ici Pèlerin s'écrie : fatum ! et je réponds, attraction.

Bien plus ! ils changeront de place, même résultat ; ils changeront de ligne, même résultat 1 Pourquoi ne pas admettre un fluide qui par- court la gaule et le fouet, je demande une explication, la fatalité est ici un effet sans cause.

Vous avez à choisir d'adopter mon système ou de vous renfermer dans le : c'est incompréhensible !

Ahl si l'on savait à quelle hauteur de science, d'aperçus philosophiques, de considérations abstraites peut s'élever un pêcheur à sa douzième heure de pêche à la ligne! toutes ces brillantes pensées me sont venues quand j'avais la ligne à la main...

Arrêtons-nous, car tout à l'heure l'existence de Dieu serait en cause.

Après cela, qui osera encore jeter l'épervier, surprendre niaisement le pois- sctn au milieu de son sommeil?

QuiftseralCiigourdir par des .substances vénéneuses [la mux vomiciue, dit- on), et le prendre bêtement à la main?

Qui osera l'attin-r par la clarté d'un fanal?

Kt pai- If-s mille autres moyens de destruction ilont (jnelques-uns même ont été prohibés?

Ouaml la révolution de Juillet éclata, j'avais douze ans à jxïine, et je fus un des pluscliiiuds j)atj'i()les <[ui applaudirent au triomphe du peuple souve- rain.

J iivais iMileiuln diie (|iic Charles X hiisait |»Mr(iuer tout le gibiei- d'une

LE MAGASIN DES FAMILLES. 1\

forêt royale dans un petit espace, et tirait... tirait... sans même prendre la peine de recharger son fusil...

Je ne répondrais pas de l'authenticité du fait; mais cela a été dit et imprimé, j'avais douze ans et je croyais à l'impression. . . voilà pourquoi jebattis des mains.

Détruire sans cause, sans but^ sans nécessité... cela peut-il jamais être un plaisir?...

S'il y avait du moins un danger à redouter, je comprendrais cette incom- préhensible passion !...

0 ma ligne, ma bonne ligne à pêcher, qui ne m'a jamais fourni plus d'une fi'ilure à la fois, que je te remercie !

Ceux-là seuls qui ne te connaissent pas, ont pu dire :

La ligne à pécher est un instrument garni d'une bête à chacune de ses extrémités.

JosDE Chaix.

(Homéàic ht jTamîlk.

LE PLUS JOLI BOUQUET,

A- PROPOS EN VERS (1).

P ERS O SS' :^ A G SS .

LE COLONEL. | MARIE, sœur d'Ernest.

ERNEST, son fils. ' FRANÇOIS, vieux domestique.

Un Salon.

SCÈNE PREMIÈRE.

ERNEST, MARIE.'

(EiT.cs!, assis, tioiit un livre ; Marie brode an la nbonr ) EîiNKST (fermant son livre). Ce livre me déplaît, car loulc sa science Ne peut de mon esprit tromper l'impatience.

MA51IE.

Le ciel , en ses arrâîs, fixa le cours du temps;

(Ij Le pi'lil diiinit! (juenous publions poiil se jouor nirilcmontavei; un paravent. Il est docirronsUinco l.iiiir louU;s les IV'U'S ; on peut subslitucr lo iiio* urVc à celui t!e pi'-ie , el inotlilier lo nom de rolouel en celui de ladunio do la qnaisou. ( Mit.têdu IWiincleur en rhef.)

72 LE MAGASIN DES FAMILLES.

Pour ie changer, hélasl les vœux sont impuissants: Attendons....

EKNEST.

AUendons.... (Il reprend el repousse presque aus^ilôt ?on livre.)

Crois-Ui que notre porc, De nos riants complots ait perce le mystère ? Plus de surprise, alors!....

(SoBriant.)

Il faudrait, en ce cas, Pour le surprendre mieux ne le surprendre pas.

MARIE.

Rassure-loi: chacun, en celte circonstance,

Sur tout ce qui s'apprête a gardé le silence ;

Mais notre père,— eùl-il oublie que ce jour,

De sa fêle en ces lieux précède le retour,—

Ne saurait s'étonner, ah 1 du moins, je l'espère,

Des marques de l'amour et du respect sincère

Que nos cœurs, en tout temps, doivent lui conserver.

ERNEST.

En tout temps, oui, sans doute...

(Cuntideutielleiiieiit.)

Et pour le lui prouver J'ai voulu, chaque jour, de l'argent qu'il nous donne, Epargner la moitié.

MARIE (élonnce). Comment!...

ERNEST.

Cela l'étonné. (Montrant une Lourfc.) Cet argent, le voilà! Je veux que grâce à lui, Le plus beau des bouquets soil le mien aujourd'hui !

(Marie lail iiii gesle de chagrin.) Pauvre sœur, je te plains ; mais, tu dois bien eomprendre.

(Voyant sa sœur partir d'un éclat de rire.) Que veut dire?...

MARIE.

A mon tour, frère, de te surprendre, Car j'ai su, comme toi, réduisant le budget De mes menus plaisirs, accom{)iir un projet En tout semblable au tien.

ERNKST.

Ee fait <!Sl ii'.cn yalde. M A un;, l'in veux-lu, sur-le-chanq), la preuve irr('(iisahle?

(Imitant son irère.) Le voilà cet argent!... El, grâce à lui, je crois Que le plus beau bouiiuet ne sera pas pour loi! E'avenlure esl pi(|iianle et vaut bien «lu'on ladmiro! Ah! (M....

LE MAGASIN DES FAMILLES. 73

ERNEST (confus).

Crois-moi , ma sœur, coatentons-nous d'en rire.

MARIE.

Allons, je le veux bien.

ERNEST.

Pour clore ce traité îl faut mettre tous'deux la feinte de côté.

MARIE.

Plus de ruse entre nousl

ERNEST (lui tendant la main). Ta main... , MARIE (lui donnant la sienne).

Et sans rancune.

ERNEST.

A quel cliifl're, dis-moi, s'élève ta fortune?

MARIE (ouvrant sa bourse). Regarde.

ERNEST (s'upéfait).

Un louis d'or !

MARIE.

Vn louis, tout autant! ERNEST (brii'ifjuemcnt). Mou Dieu , je le vois bien.

MARIE.

Tu semblés méconlent; D'où te viens ce chagrin?

ERNEST.

Ce chagrin, j'imagine, Dont la cause, aisément, s'explique et se devine, Doit fort peu l'attendrir.

MARIE.

C'est mal juger mon cœur. ,

Enfin, explique-loi.

ERNEST.

Tu remporte.s, ma sœur! A peine ai-je amassé la moitié de la somme Dont tu peux disposer : Je fus moins économe. A loi tout le plaisir et les honneurs aussi, Mais à moi le chagrin d'avoir mal réussi. .. ^

M.VRIE.

Cesse de m'envier un peu plus de richesse. Que toujours entre nous, la joie et la tristesse, Tout demeure commun. Nos bouquets, je le veux, Frères, seront pareils, de même que nos vœux.

ERNEST.

Je cours chez viiigt marchands....

MARIE.

C'est beaucoup, ce nie semble?

ERNEST.

Non jias. J'enlève tout: Nous choisirons ensendjie. . Tu l'emportes ici, sur moi bien plus encor Par ce liait fé.iicroax que jiar ton lonis d'or. (1! sort on coiuvi;!.)

fl LE MAGASIN DES FAMILLES.

MABIE (seule).

Je l'éprouve à présent: contenter ceux qu'on aime C'est, doublant le bonheur, se contenter soi-même,

Et faire en même temps deux heureux à la fois.

(Des pas précipités se font entendre dans la coulisse.) Qui peut venir ainsi?... C'est notre vieux François.

SCÈNE IL

MARIE, FRANÇOIS (il arrive en couraiU),

FRANÇOIS (tout essoufflé). Ah! chère demoiselle... Ouf!

(11 tombe assis.)

J'ai couru si vite! MARIE (d'un ton de reproche). Te voilà tout en eau!

FRANÇOIS.

La chose le mérite : Si VOUS saviez pourquoi je me suis tant pressé ! Votre cœur à l'apprendre est fort intéressé!

MARIE.

Vraiment!

FRANÇOIS.

N'en doutez pas.

Hâte-toi de m' instruire.

FRANÇOIS.

Sachez donc... Permettez qu'un momfent je respire.

MARIE.

Allons, repose-toi, mais songe que j'attends. Mieux eût valu, ma foi, ne venir qu'à pas lents.

FRANÇOIS.

Me voilà délasse.

MARIE.

Que voulais-tu m' apprendre?

FRANÇOIS.

Le fait, j'en suis certain, va beaucoup vous surprendre!

MARIE.

Rien n'est plus lent, je crois, que ta célérité!

FRANÇOIS.

Le reproche, vraiment, est bien immérité:

Dan.*^ mon antique ardeur je mets toute ma gloire !

MARIE (souriant). Passons...

FIIANÇOIS.

Voici le fait: C'est...

(Il se gratte le l'roiil.)

Maudite mémoire!

Je me suis tant pressé... Qu'était-ce donc...

MARIE.

lié bien?

LE MAGASIN DES FAMILLES. 7o

FUANÇOIS. t 5 ,

jo uo ni'eii souvituis plus.

MAKIE.

Ail! je lie saurai rien!

FRANÇOIS.

Si fait... Altendez doue: Enfin je me rappelle... Que c'était fort pressé...

(Se frappant le Iront.)

La fâcheuse cervelle! Ah! j'y suis maintenant... Je veux vous le donner Sans crainte, en vingt, en cent, en mille à deviner.

MARIE.

Non, non, mille fois non.

FRANÇOIS.

Votre imaginalive Demeure en défaut?

MARIE.

Oui. FRANÇOIS (tirant une lettre de sa poche). Voyez celte missive! MARIE (lontc joyeuse). De ma sœur Louison!

(Elle décacheté la lettre.)

FRANÇOIS.

De votre sœur île lait. Un courrier en sabots apporta ce billet ; D attend la réponse en buvant à l'office. MARIE (lisant). « Ma bonne demoiselle, j'ai la douleur de vous apprendre que ma mère est subi » teinent tombée malade. Privées depuis plusieurs jours du finit de notre travail, » nous avons vu bientôt nos faibles ressources diminuer rapidement et s'épuiser )) tout-à-fait. La crainte de laisser ma pauvre mère manquer des secours les plus » nécessaires, me décide à vous tendre une main qui vous bénira pour l'olfrande ); que vous y déposerez. Je vous embrasse avec amitié et respect. Louison. »

Pourrais-je être insensible, ô ma pauvre nourrice, A ton maliicnreux son ! Je ne possède rien , nélas! qui! nioii amour et mon cdMir pour lont bien... J'oubliais «et arjienl, qui me rendait si fière ! A toi mon beau louis, c'est ma fortune entière... Mais , de cet or ainsi je ne puis disposer : A la honte ce soir, n'est-ce point m'exposer? Faudra-t-il que moi seule, et quand chacun s'empresse * D'olfrir à notre père un gage de tendresse ,

Je ne puisse; à son sein attacher une Heur? L'orgueil en soullVirait tout autant que le ((cur... Qu'importe! D n'y aurait de honte véritable Qu'à subir de l'orgueil rinllueuce coupable!

(Allant à une table et écrivant.)

« Ma chère Louison, je prends uinr grande part à tous vos chagrins; j'irai de- )) main vous consoler de mon mieux, .le t'env(»ic eu aMendaiil lo\it ce rpie rrtifenuc

76 LE MAGASIN DES FAMILLES.

)) ma pauvre petite bourse; c'était le bouquet de mon père. Adieu et coura^^e. » Ta sœur, Marie. «

(Elle plie la lettre et roule la bourse en un paquet qu'elle donne à Fiançoi?.) Ce mot au messager, ainsi que ce paquet.

(A uart.) Une bonne action vaut bien mieux qu'un bouquet !

(A François.) Sur ma conduite songe à garder le silence. (Elle sort.)

FRANÇOIS (seul).

Vous me jugez bien mal : cet ordre-là m'offense. Bavarder, je le sais , est un vilain défaut.

SCENE IlL

FRANÇOIS, LE COLONEL.

FBANçois {apercevant le colonel). Voici le colonel...

(Allant à Uii.) Ah ! clier Monsieur, il faut Que je vous conte un trait qu'ici nul ne soupçonne, Car je dois et je veux n'en parler à personne ; Mais vous ne comptez pas.

LE COLONEL.

Merci du compliment.

FRANÇOIS.

Vous me remercierez. Monsieur, bien autrement Lorsque j'aurai tout dit.

LE COLONEL {Impalicnt).

Achève, je l'ccoute.

FRANÇOIS.

C'est demain votre saint; vous l'ignoriez, sans doute.

LE COLONEL.

Non, je le savais.

FRANÇOIS (ébahi).

Ah!... Mais savez-vous aussi Quel fiuploi VOS enfants, pendant tout ce mois-ci. Ont fait de leur argent?

LE COLONEL

Oui!... La belle malice! FRANÇOIS [avec vivacité). Apprenez donc au moins, Monsieur, que la nourrice.

LE COLONEL [l'intcrrninpant). In mal très dangereux a mcnaci' ses jours: (Heiueltant d.) l'argcntà Fran«;ois.) Ces dix ('(US pour elle, à titre de secours. FiiANÇOLs part, avec dépit). Cet liominc est cionuant : dès que j'ouvre la Louche, Avec ce que. je dis. de suilr il me la bouche.

LE MAGASIN DES FAMILLES.

LE COLONEL.

N'as-tu rieu de plus neuf pour clore l'enlrciieii?

FKA.Nçois {avec dépit). Non, Monsieur: j'ai fini. Je ne dirai plus rien.

LE COLONEL.

Ce sera m' obliger.

FRANÇOIS.

Je dois vous satisfaire. Est-il si difficile, après tout, de se taire?

LE COLONEL.

Assez, pour un bavard.

FRANÇOIS.

Je vous aurais cité Cn trait de votre fille... un trait plein de bonté... Mais à ne souOlcr mot il faut bien me soumettre...

( Levant en l'air ia lettre de Aïaiie.) Il est tout entier écrit dans cette lettre.

LE COLONEL {lul prenant la lettre). Donne-la donc, bourreau!

FRANÇOIS.

Monsieur, c'est un secret. Ce n'est pas mol, du moins, qui me montre indiscret.

LE COLONEL {(]ui u lu la Ic'Uve). O mes enfants chéris l voici !a récompense "

De tous ies soins donnés jadis à votre enfance!

FRANÇOIS [radieux). Vous ne m'accusez plus. Monsieur, d'être bavard!

EKNEST (dans la coulisse^ appelant). Ma sœur!

LE COLONEL.

La voix d'Ernest 1 Mettons-nous à l'écart Pour voir ce qu'il fera.

(Ils se retirent dans le fond.) .? ./

SCÈNE IV ET DERNIÈRE.

LES }JÊMiij [ait fond); ERXEST [tenant entre ses bras îinc corbeille pleine de boiiquels); un peu après , MARÎE.

ESN EST [posant sa corbeille).

Nous pourrons à notre aise Trouver parmi ces îlcurs un cadeau qui nous plaise.

(Appelant.) Ma sœur! J'appelle cn vain!

(il va vers ki coulisse et frappe des pieds.) Ma soeur! MARIE [entrant).

Ab! que do bruit 1 ERNEST [désignant la corbeille). De mes nond)reux emprunts viens admirer le fruit. Le choix nous est permib.

78 tE MAGÂSIX DES FAMILLES.

MARIE.

Mais c'est toute une serre!

ERNEST.

Procéder avec soin me paraît nécessaire,

Et, si tu le veux bien, le sort décidera

A qui de nous, d'abord , le choix appartiendra.

MARIE {tristcmcnt\ Tu peux suivre ton goût : quant au mien, il n'importe.

ERNEST.

La chose ne saurait se passer de la sorte.

Ta générosité dicte ici mon devoir:

A loi de commencer! Je rougirais de voir

Tes nobles sentiments l'emporter à toute heure.

Ah! combien plus que moi tu te montres meilleure.

MARIE.

Non, c'est me juger mieux que je ne vaux, hélas ! Tu vantes des vertus, frère, que je n'ai pas. La générosité deviendrait trop facile; C.ar je le cède un droit qui ne m'est plus utile.

ERNEST.

J'ai peine à te comprendre.

MARIE.

I! ne m'est plus permis De goûter le plaisir que je m'(.'tais promis; Je suis pauvre à présent.

ERNEST.

A-l-on . chère Marie , Dérobé Ion trésor?

MARIE.

Non... non! Mais, je l'en piiu , Ne m'interroge pas; je craindrais de mentir.

ERNEST.

A tout ce que lu veux, il faut bien consentir.

(Après avoir rôfléchi.) Entre ces fleurs, pour moi, cependant, choisis celles i)»c je dois tonseï vcf comme étant les plus be!let>.

MARIE ^(Ic.tii^iKiiit an bouquc!;. Os rose* m'auraient i)hi.

ERNEST.

Le choix est fort heureux. ( Il sépare le bouquet en deux.) Dans <•<• bouquet, sans peine, on peut en trouver deux.

MARIE.

lu \oudrais...

ERNEST [lui donnant la moitic des jleurx).

Je le dois : nous serons manche à manche; De ce malin, ce soir, oui, je prends ma revaiuhe. Oiie toujours entre nous, lu me l'as dit, ma sœur, Tout duim-ure couunun, la joie et la douleur.

FRANÇOIS {(OUI uni ù CUd). Ai) : dans m»"* bras, Mousiciu', il faut que je les jHessc!

LE MAGASIN DES FAMILLES.

LE COLONEL (parnissanl). Combien ils sont tous deux dignes de ma tendresse!

MARIE.

Notre père écoutait!...

LE COLONEL {Ics cîtibrasuant].

Que je suis fier de vous! Je vous dois, mes enfants, les instants les [dus doux!

FRANÇOIS.

Je vais conter la chose à toute notreiville: Me taire, cette fois, me serait difficile.

EUNEST.

Adieu, notre surprise!

( A François.) Emporte ce panier.

LE COLONEL.

Pour orner le salon, je l'achète en entier. . ,

Mais ces fleurs valent 'moius'qu'une belle pensée. ; - .

Mon ûme à vos vertus est pluo inlèrosscc; , .

Et pour le co'ur d'im père il n'est point, en effet, D'hommages aussi doux, de plus charmant iiouquet.

Jules ROSTAING.

RcnsdgncmtntB pour Ico iTamillcs.

LES VOLS FAKLMAUK IlMESTlOLES A PARIS. ^

« Paris, (lisait-on autrefois, est le paradis ^des fi'inmes et l'enter des che- vaux. » Non-seulement Paris n'est plus l'enfer des chevaux, depuis que nos rues sont mieux pavées et les cochers tenus à montrer plus d'humanité envers leurs bêtes ; mais Paris est, en outre, un lien de délices pour les perroquets, les perruches, les serins de Canarie, les chardomierets, les onistitis, et sm-tout j)our les chiens. Si le chien est l'ami'de l'homme, rhommt; le lui rend bien 3 Paris. Dire toutes les espèces de chiens qu'on y soipne ou plutôt qu'on 3 adore, serait aussi téméraire que d'entreprendre ch com})ter les étoiles du ciel. Nous en comptons au moins autant que de pianos. Le chien est le piano du pauvre. Jugez du nombre. Il ne s'agit pas ici d'approuver ou de blAmer ce goût qui fait vivre, il est bon de ne pas l'oublier, des milliers d'industries: ceci soit dit en réponse'aux prétendus philanthropes, toujours prêts à's' écrier . « On terait^ivre deux mille pauvres av«c Targenlqu'on dépense pour nourrir

80 LE MAGASIN DES FAMILLES.

les chiens à Paris! « L'important n'est pas de nourrir les pauvres, mais de faire qu'il n'y ait plus depauvres. Laissons les philanthropes, revenons aux chiens. On ne vole guère que les chiens à Paris ; les autres animaux, grâce à la liberté plus restreinte dont ils jouissent, ne sont pas exposés aux dangers d'un enlèvement ou d'une séduction perfide qui aboutit au même résultat. Il n'est pas d'heure du jour ou de la nuit à Paris l'on n'enlève un chien ; aussi il n'est pas d'heure l'on ne pleure, dans quelque maison, la disparition de Zémire ou de Mirza, d'Azor ou de Love ; pas d'heure la presse murale n'imprime sur une affiche jaune : Récompense honnête; chien perdu, etc.. Il n'y a pas de chiens perdus, il n'y a que des chiens volés. Je recommande cet axiome aux propriétaires de ces intéressants animaux. Ici commence une bibliographie, une histoire, un roman , une mythologie de voleurs dont beaucoup de gens n'ont aucune idée. Les voleurs de chiens vivent en famille comme les Bohé miens; ils orit un ty|)e comme ils ont des demeures spéciales. Chaque quar- tier de Paris a ses familles de voleurs de chiens. Le fcUibourg Saint-Honoré a lapetite Pologne, ils sont logés; le faubourg Saint-Martin, les terrains vagues compris entre la barrière et hi Yillette ; le faubourg Saint-xVutoine, les vastes enclos de Bercy.

Le quartier-général des voleurs de chiens est dans les environs du marché aux chevaux, au haut du faubourg Saint-Jacques. La raison de cette préfé- rence s'expli(iue par l'existence même du marché à cet endroit de Paris. C'est sur ce marché que les chiens volés sont vendus, certains jours de la semaine, aux amateui-s qui veulent satisfaire leurs goûts sans désoler leurs bourses. Ils sont sûrs d'y trouver, pour des prix presque honteux, des échantillons des plus belles espèces danoises, anglaises, russes, françaises, turques, brési- liennes. H est tacitement convenu que l'acheteur gardera une stricte réserve à l'endroit des origines, et que le vendeur, de son côté, ne touchera pas à l'ar- bre diHicat de la généologie. Il ne sait pas si son chien est noble ou roturier, s'il descend de Ct'sar ou de Laridon, si Bufibn a décrit son grand-aïeul ou si Cuvier a disséqut' son père; il lui met un bouchon de paille au cou ou à la (jueue, (;f tout est dit. (Vest à vous a décider si la somme qu'on vous demando est ou non au-dessus de la valeur de l'aninial. Mais la vente étant la dernière df's vicissitudes par les(iuelles ilpas.se depuis l'instant du vol, il est plus con- venable et plus logique du garder ce tableau pour la lin.

Nous avons dit (jue les voleurs de chiens formaient des t'amilles : dans ces familles, il y a beaucoup de femmes et surtout beaucouj) d'enfants : les honnnes niùrs ont un rôle ;i ])art. Les femmes sont plus favorisées que les iiomnies dans la j»nili(in<' rje ce genre de vol : elles ont, pour cacher leur proie, le niaiaean lliivi r ri leur tablier l'élé. Uiiaul à la mission des (infants, elle con- sist«* II- jtln^ soMv 'lit a attirer l'animal par leurs caresses; à .s'introduire clans Miais<»n jM>nr l»- lair<> (U.*<;endiv dans la rue; cl s'il est dans la rue, à la pro-

LE MAGASIN DES FAMILLES 81

menade, à l'ciitraiiier par des regards magnétiques, des appels mystérieux, des corruptions invincibles, dans quelque coin il est rapidement muselé, enveloppé, étouffé, mais non pas étouffé cependant au point de perdre la vie.

Ne cherchez pas l'animal chéri qui vient de disparaître; l'empressemient est inutile. Votre inquiète sollicitude ne peut servir qu'à amuser la barbare ironie de votre voleur, plus près de vous que vous no le pensez ; car bien souvent il vous demande, avec un intérêt profond, quel âge a donc votre chien ? Deux» ans. Un bel cage! Et son poil! Cendré. Grande distinction! ^' Et son nom? Foolish. Ah ! ravissant. Si je l'aperçois, je le ramènerai chez vous, comptez-y. Il sera ramené, mais par d'autres que par lui, Savez-vous est votre chien? S'il n'est que m.édiocrement beau, il est resté à Paris; il est en marche vers l'un de ces dépôts dont j'ai parlé en commençant ; mais, si pour son malheur et pour le vôtre il appartient aux races privilégiées; caries chiens les ont respectées, il est déjà fort loin. Le chemin de fer l'a déposé à Orléans, à Versailles, à Melun, à Chartres. Vous vous étonnez et vous vous demandez la raison de ce déplacement si grand et si rapide : les voici. Perdus, volés, en- levés à cause de leur trop grande valeur, ces animaux d'élite seraient bientôt l'etrouvés à cause du grand empressement que leurs ma.itres ne pourraient manquer de déployer dans leurs recherches. Le vol devient alors presque im- possible : Il y a sans doute toujours la récompense promise; mais qu'est-ce que la récompense comparée à la vente du chien? La récompense, c'est 20 fr., 30 fr., 50 fr. au plus; la vente du chien représente quelquefois 200 fr., quel- quefois même 500 fr., somme qu'on prélève avec impunité sur Bordeaux, Tou- louse, 3Iarseille. Allez donc maintenant chercher votre chien au-delà de hi Loire, au-delà de la Garonne. Je n'ai pas besoin d'ajouter que les voleurs de chiens de Paris sont en correspondance avec d'autres voleurs de la province; car cette industrie est immense, et les chemins de fer l'ont élevée à la hauteur de la contrebande. Bientôt en n'en rougira plus.

A peine a-t-on apposé rafiiche la douleur de 3ionsieur le comte ou de Madame la duchesse fait un appel public pour qu'on lui rende son King-Charles ou son épagneul, qu'un honmie somie à la porte par laquelle le chien n'i'st plus rentré.

C'est-il votre chien? vous demande une espèce de lazzarone à labar]>e épaisse et au paletot à longs poils.

Le chien qu'il mène en laisse est ordinairement un dogue d'abattoir ou un terre-neuve à faire reculer le valet de chambre.

Mais, le chien que j'ai perdu est gros comme le poing : il est dit, sur l'afliche, que c'est un épagneul, ({u'il repond au nom de Zétulbé, et vous me montrez un»; bèie monstrueuse.

Ah! pardon... il me sembhnt... je croyais... j'aurai mal lu... Pardon, je me retire

%

82 LE MAG.^SIN DÈS FAMILLES.

L'erreur de cet honnête liomrae, erreur ([ue vous allez voir se reproduire pendant quinze jours, n'est pas aussi involontaire qu'on pourrait le croire. Elle a plusieurs buts. Le premier est d'entretenir chez le propriétaire dépouillé de son compagnon de tabouret, le désir et l'espoir de le retrouver un jour : il ne faut pas que le regret, comme tous les regrets de ce monde, aille se perdre dans ,les sables de l'oubli. Le second but est de vous persuader, par cette exposition incessante de quadrupèdes apocryphes, qu'il n'y a pas de voleurs de chiens, et que, lorsqu'on voas rapportera le vôtre, vous aurez tout simplement à ré- compenser le zèle officieux d'un inconnu, plus heureux que les autres. Enfin, le troisième but de cette erreur, si peu vraisemblable au premier abord, est de vous faire payer les quin^j ou vingt jours de soins, de nourriture et de bons traitements prodigués à votre animal chéri. A quarante sous par journée, le total est assez rond ; ajoutez-y les 40 fr. de récompense et les 20 fr. d'affiche, nous effleurons les 100 fr.. beau idéal de la reconnaissance. Ces bons traitements n'empêchent pas qu'on ne vous rende, pour un chien propre, gentil, sain, bien élevé, un chien inculte, sauvage, malade, dangereux. Il est vrai que c'est toujours le même chien ; seulement, il était littéraire, on vous le rend poli- tique.

J'ai à parler maintenant d'une douleur plus vive ; car si l'enfant prodigue est rentré sous le toit, le malheur est vite efifacé ; mais souvent l'enfant ne re- vient pas. On a visité toutes les barrières, on a prévenu tous les chiffonniers, ces grands écumeurs du sol parisien, on s'est rendu plusieurs samedis au marché aux chevaux , aucun aboiement n'a répondu. Pauvre Amandine ! est-elle? La nuit est froide, et elle est si frileuse ! Pauvre Amandine ! est- elle? Il neige et elle n'a plus l'oreiller de sîi bonne maîtresse, si doux et si chaud, pour reposer sa tête soyeuse. Qui lui aura donné à manger, à boire ; qui l'aura caressée depuis un mois? Du courage! suivez-moi; mais du cou- rage !

Aux limites de Paris, dans un endroit sinistre depuis plusieurs siècles, Enguerrand de Marigny fut pendu, Semblançay fut également pendu, furent pendus tous les contrôleurs et ministres des finances de la seconde race, funeste exemple qui n'a pas toujours profité à leurs successeurs, dans cet endroit sombre, oxydé, méphytique, s'ouvre et s'étend, entre deux mon- tagnes lugubres, le champ de Montfaucon. On n'y pend plus les ministres, mais on y ccorche les chevaux. Près de cet ossuaire, deux ou trois cabanes désolées qui se mirent dans les eaux verdûtrcs d'un lac empoisonné, servent (h temple la nuit h des sacrifices mystérieux. C'est que tous les voleurs de (•liais et de (;hiens apportent le matin leurs chasses nocturnes. On leur compte deux sous par (lueue de chien ([uaud ils sont beaux, et un sou par moustache de chat (|uaiid on peut fain; des gants ou (\e?. casquettes polonaises avec leur peau. Tn« s^juv^^t, tirjp souvent, luilius ! Uj ciiat adoré, Ui chienne cgai'ée,

LE MAGASIN DES FAMILLES. 83

si long-temps et si inutilement cherchés, viennent terminer, sur ces sombres bords, la plus douce et la plus poétique des existences. Vous \oyez donc, Monsieur, me disait un jour avec un sang-froid digne d'éloge un voleur de chiens, qu'on a le plus grand intérêt à nous conserver. Est-ce que nous tuons les intéressants animaux, nous autres?

Passons à des tableaux moins tristes. Si Géraldine n'est pas encore retrou- vée, du moins n'est-elle pas tombée victime du croc homicide du chiffonnier, Un enfant l'a vue, a cru la reconnaître; il l'a appelée, et elle a redressé l'o- reille, son museau a frémi ; elle a poussé un gémissement plaintif. Voyons, mon enfant, du calme... as-tu vu Géraldine? Attendez ! C'était du côté du Luxembourg, là-bas, là-bas, entre les boulevarts extérieurs et la barrière. Le marché aux chevaux ! Volons-y ! Quel bruit ! quels aboiements ! quelle cohue ! Le vaste carré est rempli de gens de toutes conditions : des ouvriers, des maçons, des grandes dames dont les équipages sont à la grille, des aveu- gles, des paysans, des grisettes, de vieilles douairières, des inilitaires, des curés, des étrangers, des bouchers, des fermiers, des valets en livrée, se pres- sent devant une grossière estrade élevée de plusieurs gradins. C'est sur ce tliéàtre, qu'attachés par une corde égalitairo, les chiens de tous les rangs : chiens de chasse, chiens-marc juis, chiens-bourgeois, chiens-prolétaires, cliiens- coninmnistes, chiens eniin de toutes les conditions, de tous les rangs', attendent l'acheteur qui les délivrera de l'ignominie du joug. C'est aussi devant cet échafaud de honte et de délivrance, que sont venus se placer tous ces cœurs agités par la perte d'un bon chien de garde, d'une levrette élégante, d'un caniche intelligent. Hogarth, le grand Hogarth, ce 3Iolière de la peinture, aurait admirablement rendu ces enquêtes animées , ces recherches que les hommes font de leurs chiens, que les chiens font de leurs maîtres. Les veux dévorent les yeux, les regards se croisent, les désirs se fouillent; l'instinct de- vient l'intelligence, l'intelligence devient l'instinct. Les chiens parlent, les hommes aboient.

Voici Fidèle, c'est lui, c'est monciiic'n !

Non, Monsieur.

Oui, Monsieur, je vous dis (jue c'est lui. :

Je vous dis ([ue vous vous troni|)t.'/, !

Donnez-moi mon chien ; rendez-moi mon chien , sinon !..

(jC n'est pas votre chien.

Voyez si ce n'est pas mon chien. Fidèle! Fidèle!

Et Fidèle s'élance ou veut s'élancer du haut de l'estrade, il tend à la casser la corde qui le retient ; il a re<;onnu son bon maître ; ses yeux sont de feu ; ses lianes palpitent : il a des ailes ! ; ,

Voulez-vous me rendre mon chien?

Doimez-moi iO fr. ; je lai achelé, je l'ai nourri... il ïï\Q faut 40 fr.

84 LE MAGASIN DES FAMILLES

Je ne vous donnerai rien.

L'homme saute sur l'estrade, le vondeur saute sur l'homme, et la police saute sur tous les doux; souvent le chien saute sur tous les trois. L'estrade ruisselle de ces combats raèlés d'aboiements, de cris de tendresse, d'injures, de coups de fouet.

Enfin l'on se reiid chez le commissaire. Ce magistrat, <[ui n'a guère, dans son arrondissement, que des affaires de chiens et de chevaux, à juger, apporte aux débats une expérience consommée, il connaît ses clients, et nul mieux que lui ne sait, en les voyant paraître, si ie chien en litige a été volé ou non. S'il a été volé par le vendeur, ce qui est toujours difiicile à prouver, il condamne à la restitution ; dans le cas contraire, il règle le marché avec équité ; mais, dans l'un et l'autre cas, il oblige toujours l'acheteur à payer les frais de nourriture, de bons soins et de bons traitements. Nous avons déjà parlé desdits bons soins et traitements.

On appréciera toute l'importance de l'industrie dont nous venons d'esquisser l'histoire, si l'on veut bien apprendre de nous, en lisant ces dernières lignes, qu'il se perd environ cinquante mille chiens à Paris, et qu'on en retrouve en- viron quatre cent mille, ce qui paraîtrait d'abord impossi])le si l'on omettait d'ajouter que le mémo chien, terme moyen, est rendu à son maître quatre fois de suite dans le courant de l'année. On peut estimer à dix millions le chiffre représentatif de ce commerce, qui ressemble beaucoup au vol... du reste comme beaucoup d'autres commerces.

Léon Gozlan.

Ca él)ansDu bu Seuvrc hmw la marmite.

Il faisait grand soleil dans la prairie. Caché par l'ombre d'une cabane , un pauvre fourneau de terre cuite était brûlé jusqu'à la moelle des os par les charbons allumés.

Pour plus de fatigue, une lourde marmite de fonte, noire connue la poix, s'était assise sur le fourneau. Encore si c'avait été une gaie marmite de cuivre (jui rit au soleil !

Mais les individus de lourde apparence sont souvent les plus joyeuv com- pagnons. La preuve, c'est qu'une petite voix grésillante sortit tout d'un coup des entrailles (h; la sombre marmite, et se mit à chanter la elianson suivante:

« J'ai été brin d'herbe , vert et frais; j'avais pour camarades d'autres brins d'herbe, verts aussi et frais comme moi.

LE MAGASIN DES FAMILLES. 88

w Tous los matins nous buvions un grand coup cîc rosée, (îui est la plus douce des liqueurs.

» De même, à neuf heures, le soleil venait nous réchauffer et hâter !a di- gestion.

» Et puis, c'était le vent qui nous baissait la tète en mesure ; sitôt qu'il était parti , nous relevions la tête.

)) Quelle joie infinie !

» Le soir, venaient les amoureux bras dessus ])ras dessous ; et nous nous réunissions tous les compagnons brins d'herbe, afin que les amoui-eux pussent marcher avec plus de douceur.

« Quand ils avaient assez causé, les amoureux rentraient au logis; nous buvions encore un grand coup de rosée pour nous refaire l'estomac.

» Un matin , il est arrivé dans la prairie des bêtes énormes, qui nous cas- saient la tête de leurs cris.

» La femme qui les men.ait a crié : « EL» ! garçon , fais attention que les vaches ne s'écartent point du pré ! »

)) Une vache s'avança vers un rassemblement de brins d'herbe qui se te- iiaicnt à part. C'étaient nos seigneurs, à cause de leur grande taille.

» La vache ne fit ni une ni deux ; elle ouvrit une grande gueule et avala nos seigneurs.

«J'étais plus mort que vif, j'avais le frisson, je tremblais de tous mes membres. Dans d'autres occasions, j'aurais versé une larme sur le sort de nos seigneurs.

» Mais je ne pensai qu'à moi. « Si cette bête avale ainsi, me dis-je, les puissants brins d'herbe, (piel sort nous est réservé , à nous autres misérables sujets! »

» Ce fut ma dernière pensée. La v;>clu' vint à moi avec ses grands yeux; je ne sais plus ce qui arriva ; je me sentis moulu, broyé-

» Je disparusdans de longs corridors cliaudset obscurs, je retrouvai mes amis et mes scigneiirs prisoiuiiers.

» Dans quel état, hélas! aucun d'eux n'avait forme de brin d'herbe ; nous étions tous mouillés et serrés connne des harenj-s.

» Malgré ce déplorable évèncm.entet malgré notre transformation en boule Inmiide, je tâchai de conserver ma présence d'esprit.

» Au bout d'une demi-heure, ce fut un voyage sans tin , un roulis à rendre l'àme

» Nous entendions dans l'ouverture de la bête un tapage ellVoyable , comme quand elle nous broyait.

» Il n'arrivait cependant pas de nouveaux brins d'herbe, mais des bouf- fées d'air à renverser des maisons.

86 LE IVUGASIN DES FAMILLES.

» Notre compagnie diminuait à vue d'œiL L'animal avait sans doute plu- sieurs cachots à sa disposition, et il faisait son choix parmi les brins d'herbe.

» Ainsi nous vîmes disparaître près d'un (juart de nos compagnons; ils par- taient pâles et défaits , comme s'ils eussent deviné leur sort.

» Une seconde bande les suivit de près et s'engloutit dans des souterrains dont la pensée me fait frémir.

» Je fus assez heureux pour loger, avec nos seigneurs , dans de petits ca- naux pleins de rouge liqueur assez semblable au vin vieux.

» Rien ne nous indiquait Theure dans cette obscurité, et le temps nous parut bien long.

» Beaucoup plus tard, la vache se remit à pousser ses hurlements; et il me sembla démêler qu'un étranger se livrait sur sa personne à des attouchements singuliers.

» Tout d'un coup , par un miracle , nous voyageons dans cette rouge mer qui nous servait de prison... soleil !... l'air !... nous tombons tous ensem- ble, sans mal aucun, dans un vase de bois plein d'une liqueur blanche.

» Que de mystères !

» La femme qui nous avait délivrés, emporta le vase qui nous servait d'asile, loin de la vache.

» A partir de ce moment, je n'entendis plus parler de la vache.

» Eh! Marianne, dit la fermière, écréme le lait. . si tu ne te dépêches pas, nous serons en retard pour le marché.

» La servante apporta des vases de forblanc ; nos seigneurs et quelques- uns des amis brins d'herbe, nous étions épaissis et légèrement colorés.

)) Le fouet claque, les roues grincent , les coqs chantent , les poules fuient , la voiture marche. Adieu pour nos compagnons qui sont restés gouttes de lait.

» Mais nous n'étions pas au bout de nos peines. Nous voilà transportés dans une nouvelle prison toute pleine de bonnes odeurs. Ça sentait hoii connnc l'air du matin.

» La servante arriva, un foulon à la main, et se mita nous battre. ;i nous fracasser les membres avec une ardeur sans égale.

» Que de œups ! Et pour couvrir nos plaintes et nos gémissements, la cruelle femme chantait à tue-tète des poésies sans valeur :

» J'ai coiiiii dans les hois, CoiilincUc . » J'ai couru dans les bois, Coiiliiiaii; » La brandie accroriic fna saipiiiollo, » Sarpiiiaii ! »

» l'fudant une demi-h(!ure, elle nous rompit 1rs membres de ses coups d les oreilles de sa chanson.

LE MAGASIN DES FAMILLES 87

» Quand elle eut le bec aussi fatigué que les bras, elle s'arrêta.

» La fermiè're tlécroclia des boites en bois sculpté, on nous enferma de- dans.

» Enfin on nous permit de sortir de ce nouveau cachot. Eh bien! en se regardant , les compagnons brins d'herbe n'ont pas été trop fAcIiés de se voir dans le nouvel habit.

» Nous étions tous jaunes comme du nankin, fermes et tendres à la fois; sur notre dos était un petit dessin qui représentait un berger embrassant une bergère.

» Puis la fermière nous a enveloppés dans de jolies feuilles vertes qui sen- taient les bois.

» Cette après-midi on m'a coupé par le milieu du corps pour me jeter dans cette marmite. Et, ma foi! je ne me plains pas. Vive la joie! »

Ainsi finit la chanson du brin d'herbe, qui se remit à chanter de phis belle quand la fermière lui envoya , pour lui tenir compagnie dans la marmite, des petits oignons.

Les petits oignons pleuraient , car ils ne sont pas philosophes.

ClUMPFLEURY.

3.rcl)îue5 muôîcaki

LE PLUS PETIT PUBLIC.

C'était en 17()8, au mois de juillet, par une chaleur élouiraute. Les théâtres n'obtenaient pas alorsJa permission de f{nncr pour cause de température, et l'on n'avait pas imaginé de traduire ce mol par celui de réparations qui n'est nullement lynonyme. Aussi les salles étaient-elles peu garnies; mais celle saison servait à faire débuter quelques jeunes acteurs ; les plus expérimentés s'essayaient dans des rôles nouveaux auxquels ils se familiarisaient pour y déployer plus tard tous leursmoyens, bref, on savait utiliser les inconvénients prévus de la saison, et puis on pensait aux étrangers qui ne pouvaient pas visiter la capitale à d'autres époques et on tenait à leur donner un spécimen de tous les plaisirs de Paris. Le jour dont il s'agit, la chaleur était plus accablante encore que

88 LE MAGASIiN DES FAMILLES.

de coutume . les promenades étaient encombrées , les guinguettes à la mode, les Porclierons, la Courtille, le Port-à-l'Anglais regorgeaient de promeneurs, et, eu revanche l'Opéra, la Goniédie-Française, la Comé- die-Italienne et les théâtres de la foire offraient l'image parfaite du désert.

Il était quatre heures et demie, le spectacle commençait à la Comédie- Italienne^ par je ne sais quelle arlequinade oii Carlin faisait son entrée en scène par un monologue dont une partie s'adressait an public. On lève la toile. Carlin s'avance, jette un regard sur la salle, et, la voyant com- plètement vide , reste un instant stupéfait à l'aspect de cette solitude ab- solue, et, s'adressant au chef d'orchestre : « Ma foi, mon cher ami, je n'ai pas envie de jouer la comédie pour toi, je m'en vais, et je t'engage à en faire autant toi et tes musiciens. » Le chef d'orchestre s'apprêtait à suivre le conseil , lorsqu'une voix aigre et criarde s'écrie du fond du parterre : « Du tout, du tout, je ne veux pas de cela, j'ai donné mes trenle sous pour voir la comédie et j'en veux pour mon argent. » Car- lin s'approcha alors en se faisant nu abat-jour de sa main, cherche à pénétrer dans les sombres profondeurs du parterre, malgré l'aveuglant reflet de la rampe. Il aperçoit un petit être de quatre pieds de haut, s'ef- forçant de gravir les banquettes pour se rapprocher du théâtre. « Mou ciier Monsieur, lui dit Carlin avec ce ton de fine bonhomie qui lui va- lait tant de succès, si vous tenez tant à vos trente sous, mes camarades et moi sommes tout disposés à vous les rembourser. Si vous voulez mC'me, je me charge à moi seul de doubler la somme, et nous irons la boire ensemble, ce qui, par un temps pareil, '.autbien mieux que de jouer ou de regarder jouer la comédie. Monsieur, reprend l'in- terlocuteur en montant sur sa ])anquette, votre proposition ne me va pas du tout. Je n'ai pas soif, et d'ailleurs j'ai l'habitude de boire seul. J'ai payé pour la comédie, je veux la comédie, faites-moi le plaisir de commencer. » Et en achevant ces mots, il prend une attitude il dé- ploie toutes les grâces de sa petite taille que surmonte une bosse dé- mesurée.

«Mon cher Monsieur, lui répond Carlin en le contrefaisant, cela ne se peut pas. Et pourquoi donc, s'il vous plaît? Je suis obligé, en commençant la pièce, de m'adresscr au public; or, il n'y a pas de pu- blic, donc je no puis pas m'adressera lui. Et moi donc, Monsieur, pour qui me prenez-vous? Je vous prends pour un bossu, lo public ne peut pas Olre bossu. Vous êtes un insolent. » Carlin, qu'avait d'a- bord ainiisr-. iiinis f(ii(' commenvait à iuipatientcr l'obstination du bossu.

LE MAGASIN DES FAMILLES. 8D

ne peut plus se contenir à cette insulte ; il arrache vivement son masque, et s'adressanî à son adversaire : « Vous ne me connaissez sans doute pas. Monsieur; apprenez que je me nomme Carlo Bertinazzi , et qu'avant d'être comédien j'étais officier de S. M. le roi de Sardaigne, et que ja- mais je Ji'ai laissé un outrage impuni. Vous vous trompez, répliqua froidement le bossu, vous n'èles pas Carlo Bertinazzi, vous éîrs Arle- quin que j'ai payé pour voir et entendre, et j'use de mon droit. Moi, monsienr Arlequin, je me nomme monsieur Joseph Dubreuil; je suis clerc de procureur, et je demeure rue Saint-Honorë, en face les Feuil- lants. Demain, je dépose ma plainte au licutrnant de police, et l'on vous fera coucher au Fort-l'Évêque si vous ne faites pas votre métier sur-le- champ. » Ces mots dits, le bossu se rassied tranquillement.

Carlin avait tort : il le comprit. Il remit son masque et com- mença immédiatement son monologue , lentremêlant de lazzis et d'allusions qu'il improvisait avec une facilité merveilleuse. Aus- si, le bossu fut - il enchanté, et il applaudit de toutes ses forces. Mais hîs camarades de Carlin , chargés de lui donner la réplique et qui avaient été témoins muets de cette scène, n'ayant pas, comme Carlin, la ressource de se venger par l'esprit de l'entêtement de leur unique spectateur, apportèrent la plus grande négligence dans leur jeu, sans s'inquiéter des marques d'impatience du bossu. Les choses en vinrent à un tel point , que le bossu crut de son devoir et de sa dignité de tirer de sa poche une énorme clé dont il se fit un formidable sillleî. A ce bruit effrayant, les comédiens s'arrêtèrent stupéfaits. « Dame ! leur dit le bossu, vous êtes mauvais et je vous siffle, c'est dans l'ordre. «

« Monsieur a raison, reprit Carlin, il est dans son droit, respect au public et respect à nous-mêmes. » Les Comédiens s'inclinèrent devant l'o- pinion de leur camarade et l'acte fut joué de la façon la plus satisfaisante. Le rideau allait se baisser lorsque Carlin, s'adressant de nouveau à son spectateur : « Monsieur, lui dit-il, si vous rencontrez quelqu'un en sortant, dites-lui que vous n'êtes pas trop mécontent , peut-être cela l'e ngagera- t-i! à venir demain ; car nous n'osons compter sur l'honneur de votr<; présence et demain nous ne pourrions pas jouer si ce monsienr que vous aller rencontrer ne venait pas. Le bossu promit de s'acquitter de la commission et sortit en eflet pendant l'entr'acte. Quelques nuages s'é- taient amoncelés au ciel, pendant le prcaiier acte de la comédie; et le second n'était pas achevé, qu'un orage épouvantable vint fondre sur Paris. Les promeneurs, poursuivis par uno pluie battante, se sauvaient

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de tous côtés; il n'y avait pas aiors, comme aujourd'hui, de cafés presque à chaque coin de rue,