L'UNIVERSITÉ

CATHOLIQUE,

RECUEIL RELIGIEUX,

PHILOSOPHIQUE, SCIENTIFIQUE ET LITTÉRAIRE

TOME SECOND.

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AU BUREAU DE L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE,

RUE DES SAIiVTS-PÈHES, 69.

K ôarîifaujr,

CbPI DELPËCH . LiBRAIRR. RUE DE L\ COMtDIE . 7.

TABLE DES MATIÈRES.

iSciENCES SOCIALES. — Cours d'Economie sociale, quatrième leçon: par M. C. DE Coux 1(51

— Cours sur l'histoire de l'Economie politique, suite de la sixième leçon. Economie politique des Romains ; par M. le vicomte Alban de Villeneuve Bargemont 168

Sciences physiologiques, physiques et mathématiques. — Cours de Géo- logie, troisième leçon. Des agens naturels qui influent sur la terre et con- courent à son évolution 3 par M. Margerin 17(5

JjETTres et Arts. — Cours sur la Musique religieuse et profane, seconde leçon. Opinion de la prééminence de la musique sur les autres arts, fon- dée sur ce que la musique est un langage. — De Tinvention humaine de la musique. — Résurrection du système de Locke et de Condillac par l'é- cole musicale matérialiste. — Celle doctrine est en opposition avec l'his- toire et la tradition ; par M. Joseph d'Ortigue 183

Sciences historiques. — Cours d'Histoire de France, quatrième leçon. Con- stitution de l'Eglise ; première partie : dogme et discipline , sources de la vie spirituelle; par M. Edouard Dcmont , professeur d'histoire au collège Saint-Louis 193

Revue. — Rome chrétienne, premier siècle; par M. Eugène de la Gour- NERIE 202

— Flavien , ou de Rome au désert. Deuxième article ; par M. P.-L 210

— OEuvres d'Edouard Turquety, belle édition, grand in-8o, sur papier vélin satiné ; par M. D. de M 218

— Examen critique et historique du Dictionnaire de l'Académie française (6e édition ), préface de M. Yillemain. Deuxième article; par M. Ray- mond Thomassy 227

— La Vie et le Pontificat de Grégoire Vil , publié par sir R. Gresley, ba- ronnet. Deuxième et dernier article; par M. N. Wiseman 231

Bulletins bibliographiques 236

ERRATJ. livraison de juillet.

Page 15, 2» colonne, ligne 6, au lieu de commencerons à faire remarquer, lisez

commencerons par faire remarquer. Page 16, l^e colonne , ligne 51 : des talens, lisez des valeurs.

AVIS IMPORTANT.

Conformément à un avis donné déjà dans la livraison de juillet , ceux df MM. les Souscripteurs qui n'ont pas acquitté leur abonnement , sont prévenus quele direcleur, M. Lamacue, tirera sur eux de» mandats payables Cndociobi*?.

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Alors notre tâche s'est divisée en deux parties distinctes, parce que l'existence de l'homme se partageant elle-même en deux grandes fractions, la vie présente et la vie future , l'amour du moi est obligé de chercher sa fin , le souverain bien du 7Jioi j dans l'une ou dans l'autre. S'il la demande à la première , il s'identifie avec cet intérêt actuel , passager , terres- tre, que nous avons appelé temporel ; et s'il la demande à la seconde, il devient cet autre intérêt éloigné , permanent céleste , auquel nous avons donné le nom d\'ternel. Comme il ne peut prendre au- cune autre forme, il est nécessairement sociable ou iusociable , selon la nature de celui de ces intérêts auquel il s'assi- mile . et par conséquent, pour résoudre le problème de la civilisation, nous n'a- vons plus besoin que d'une consciencieuse étude des rapports nécessaires , en pre- mier lieu de l'intérêt temporel, et en se- cond lieu de l'intérêt éternel . avec les lois génératrices de toute association du- rable. Afin d'arriver à une appréciation

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TABLE DES MA

Sciences sociales. — Cours d'Economie soci M. C. DE Coux

— Cours sur l'histoire de l'Economie politique Economie politique des Romains ; par M. le vi Bargemont

Sciences physiologiques, physiques et mathéi logie, troisième leçon. Des agens naturels qi courent à son évolution 3 par M. Margerin.

Lettres et Arts. — Cours sur la Musique re leçon. Opinion de la prééminence de la mus dée sur ce que la musique est un langage. — la musique. — Résurrection du système de L« cole musicale matérialiste. — Cetle doctrine toire et la tradition ; par M. Joseph d'Ortigi

Sciences historiques. — Cours d'Histoire de Fn stitùtion de l'Eglise 5 première partie : dogme vie spirituelle; par M. Edouard Dumont , pro Saint-Louis

Revue. — Rome chrétienne, premier siècle: p NERIE

— Flavien , ou de Rome au désert. Deuxième ai

— OEuvres d'Edouard Turquety , belle édition , satiné ; par M. D. de M

— Examen critique et historique du Dictionna (6e édition), préface de M. Villemain. Deux mond Thomassy

— La Yie et le Pontificat de Grégoire YII , pul ronnet. Deuxième et dernier article; par M. ]

Bulletins bibliographiques

ERRATJ. livraison de juil

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AVIS IMPORTA

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L'UNIVERSITÉ

CATHOLIQUE.

SCIENCES SOCIALES.

COURS D'ÉCONOMIE SOCIALE.

QUATRIEME LEÇON.

Nous avons déjà vu qu'il n'est au pou- voir d'aucun homme de se subordonner, soit aux chimériques abstractions du beau et du juste, soit à des êtres finis, ses égaux , et à ce titre dépouillés de tout droit à une préférence trop rarement accordée au Créateur lui-même , mais que lui seul peut obtenir. En établissant cette vérité fondamentale , nous n'avons point nié la réalité d'une multitude d'ac- tes que l'esprit de sacrifice semble avoir dictés , et qui cependant n'ont rien de commun avec l'amour de Dieu. Seule- ment nous avons reconnu qu'ils ont aussi leur dernier terme et leur premier prin- cipe dans l'amour du moi , en sorte que, si celui qui fait ces actes se trouvait dans une autre position, s'aimait d'une autre manière, cessait de se complaire dans la gloire de la patrie , dans la féli- cité des siens, s'il séparait, en un mot, son bonheur de celui de ses amis, de ses semblables , il imprimerait une direction toute différente à ses vouloirs, lesquels deviendraient aussitôt et radicalement insociables. D'accord en ce point avec l'école utilitaire, nous avons donc posé en fait que l'intérêt personnel est la puis- sance dirigeante de la volonté, parce que, sauf des exceptions toujours peu nombreuses et nécessairement inconnues ailleurs qu'au sein de i'Es^isc catholique, II.

l'homme rapporte tout à lui et ne se dé- cide qu'en vue de son bien-être tel qu'il le conçoit. Dés lors , la question de l'o- rigine de la sociabilité a été nettement posée et nous n'avons plus eu à nous oc- cuper que des conditions auxquelles l'a- mour du moi y cet amour si divers dans ses manifestations et néanmoins si uni- forme dans ses tendances , devient socia- ble et obéit sans se contredire aux plus sublimes inspirations de l'esprit de sa- crifice.

Alors notre tâche s'est divisée en deux parties distinctes, parce que l'existence de l'homme se partageant elle-même en deux grandesfractions, la vie présente et la vie future , l'amour du moi est obligé de chercher sa fin , le souverain bien du moi j dans l'une ou dans l'autre. S'il la demande à la première , il s'identifie avec cet intérêt actuel , passager , terres- tre, que nous avons appelé temporel ; et s'il la demande à la seconde , il devient cet autre intérêt éloigné , permanent , céleste , auquel nous avons donné le nom d'éternel. Comme il ne peut prendre au- cune autre forme, il est nécessairement sociable ou insociable , selon la nature de celui de ces intérêts auquel il s'assi- mile , et par conséquent . pour résoudre le problème de la civilisation, nous n'a- vons pi us besoin que d'une consciencieuse étude des rapports nécessaires , en pre- mier lieu de l'intérêt temporel, et en se- cond lieu de l'intérêt éternel , avec les lois génératrices de toute association du- rable. Afin d'arriver à une appréciation

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L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.

plus exacte de ces rapports , nous avons accepté l'hypollièse si folle d'un état primitif de nature . et nous avons con- senti à supposer que l'espèce humaine avait commencé par vivre à la façon des animaux, sans Dieu , sans propriété et sans famille. Procédant d'après cette donnée, nous avons déjà prouvé que l'intérêt temporel, lorsqu'il est seul con- nu ou seul respecté , exclut fatalement toute pensée sociale , et cela par deux raisons principales. D'abord les hommes dont il gouverne la volonté n'ont aucun motif concevable de dévouement soit à la société elle-même . soit à une partie de ses membres . puisque nos sacrifices, lorsque nous limitons leurs résultats à notre existence présente , n'impliquent la certitude d'aucun dédommagement et ne sont même pas la condition des sacri- fices faits à notre profit. Ensuite , chaque membre de la grande famille humaine étant doué d'une cupidité sans bornes . ses désirs ne peuvent se concentrer dans le fini sans y apporter une ambition in- satiable, ambition qui se dilatera à me- sure qu'il acquerra davantage. L'ardeur indomptable de ses convoitises le consti- tuera donc en un état de guerre perpé- tuelle avec tous ses semblables , décidés comme lui à prendre ce qu'ils peuvent et à n'accorder que ce qu'ils ne peuvent pas refuser. Aussi les phiU sophes qui re- jettent nos mystères n'ont i. s pu se sous- traire entièrement à l'évidence , et ils avancent eux-mêmes , ainsi que nous l'a- vons vu , que le genre humain nest de- venu socialjle qu'après r/nwe/jao/i d'une divinité quelconque. Mais ils se gardent bien d'examiner comment et pourquoi celle merveilleuse découverte a tout-à- coup transformé nos sauvages aïeux en êtres intelligens et sociaux, et cependant la question est à la fois assez grave et assez curieuse pour valoir la peine que des philo- sophes s'en occupent. Cette peine, nous al- lons la prendre et nous ne tarderons pas à reconnaître que la croyance en un Dieu vengeur et rémunérateur est non seule- ment un élément indispensable de toute société, mais encore qu'il y a nécessaire- ment société partout où cet élément existe.

Psous disons la croyance en un Dieu vengeur et rémunérateur , car la foi eu

un Dieu qui ne punit ni ne récompense ne saurait modifier la nature de nos ac- tes. En effet, socialement parlant , il n'y a aucune différence entre la négation ab- solue d'un être suprême et l'affirmation d'une déité indifférente à ses créatures ou les broyant sous le poids d'une règle qu'elles ne peuvent changer ni par leur soumission ni par leur désobéissance. Qu'importe à l'intérêt personnel l'insou- ciante grandeur d'une divinité qui l'a- bandonne à lui-même, qui ne lui de- mande rien, qui n'établit aucune solida- rité entre la vie présente et la vie futu- re? S'il admet cette doctrine . s'il relègue le Créateur au delà de la sphère où se meut l'hmanité. si. à force de respect, il le place en dehors des besoins de l'homme, il cherchera évidemment le bonheur dans la seule région où ses efforts puissent avoir quelque succès en ce monde et il ne sera plus qu'un intérêt exclusivement temporel et destructeur de toute société, de toute sécurité , de tout travail et de toute richesse.

Le Dieu qui civilise, le Dieu qui en- gendre la sociabilité a nécessairement un autre caractère. Au lieu de s'endor- mir dans les profondeurs de sa toute- puissance , il suit d'un œil infatigable chacune de ses créatures dans la tâche qu'il lui a assignée, et pareil à l'homme qu'il a fait à son image , il s'irrite et il s'apaise , il aime et il hait. L'univers n'est pas une œuvre qu'il a rejetée de son sein comme un fardeau dont il était , en quelque sorte, surchargé; il ne ressem- ble pas au volcan fatigué de sa lave et rentrant dans son repos après l'éruption qui l'en a délivré. C'est le suprême ar- chitecte produisant au dehors l'immor- tel monument de sa sagesse infinie et s'occupant de l'édifice sorti de ses mains, avec la jalouse attention du m ùtre qui veille sur sa propriété. Mais dans ce mer- veilleux édifice où circule la vie . il est , si nous osons ainsi le dire, des pierres li- bres . intelligentes et douées du pouvoir de troubler, dans une mesure quelcon- que . l'harmonie générale Celui qui a coordonné le grand tout . qui l'a enfdnlé d'un souifle de sa bouche , les ramène sans cesse à l'unité de son plan primitif par des promesses ou des menaces. Car il veut la réalisation de ce plan, et au même

SCIENCES SOCIALES.

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titre qu'il se complaît dans la docilité de ses créatures , il a des supplices pour celles qui osent opposer à ses desseins une vaine résistance. L'homme possède donc la terrible faculté de lui plaire ou de l'offenser . et par conséquent le pre- mier , le plus grand intérêt de l'homme est défaire l'un et de ne pas faire l'autre. Au milieu des brillantes clartés du christianisme, ainsi qu'au sein des plus épaisses ténèbres du polythéisme , on re- trouve, rectifiée et développée ou affai- blie et défigurée, cette notion de la na- ture divine. Il n'est aucun culte qui ne lui attribue des volontés nettement énon- cées et ne fasse dépendre notre souve- rain bien de leur accomplissement. Aussi les religions les plus fausses renferment- elles un principe de vie sociable, faible sans doute mais réel, parce que toujours elles font un appel direct à Tintérôt per- sonnel et le façonnent à quelque degré aux besoins et aux habitudes d'une exis- tence collective. Enlevez aux préceptes imparfaits de leur morale la sanction de la pénalité , dépouillez l'évangile lui- mêmedeson ciel et de son enfer, et vous n'aurez plus qu'une lettre impuissante. L'antiquaire l'exploitera peut-être pour l'amusement de ses loisirs , mais l'amour du moi réduit aux insociables propor- tions de l'intérêt temporel la flétrira de ses amères moqueries.

jNous aurions moins insisté sur des vé- rités aussi palpables si une autre vérité, également importante et moins souvent invoquée, n'en était le rigoureux corol- laire. Bien que les hommes soient émi- nemment failliblrs, ils ne sont cepen- dant capables que de certaines aberra- tions. Il est des erreurs qui leur ré- pugnent invinciblement, et nous avons le droit de considérer celles-là comme impossibles. En général Ton peut dire que notre raison , si facile i\ abuser lors- qu'il s'agit de théories abstraites ou des merveilles d'un autre monde , ne s'égare guère quant aux inductions pratiques qui découlent des principes vrais ou faux qu'elle a acceptés. Le plus i^'norant des hommes peut nier l'existence de Dieu ou se retrancher dans la croyance en un Dieu indilîérent à nos actes , mais dans ces deux hypothèses la règle de sa con- duite ne variera point , et il clierchera

son bien jusque dans le mal de ses sem- blables. Que si , pour le rendre sociable , on entreprend de lui inspirer une crainte salutaire des vengeances divines , il exi- gera plus que la parole d'un simple mor- tel, législateur ou philosophe, il voudra celle du prêtre , de l'homme inspiré , de l'interprète de la volonté céleste. L'im- posture ne parviendra sans doute que trop aisément à le tromper en mettant une révélation fausse à la place de la ré- vélation véritable • mais son intelligence, si débile qu'elle soit, ne consentira ja- mais à croire en un Dieu vengeur et ré- munérateur qui abandonne à notre fai- blesse le soin de distinguer ce qu'il dé- fend de ce qu'il ordonne.

En effet, si nous consultons la raison la moins éclairée , elle nous dira que le fini peut seulement réagir sur l'infini par son obéissance ou sa désobéissance; car il y aurait absurdité à supposer que nous pouvons d'une autre manière , par une agression directe ou un service immé- diat, mériter les bontés ou exciter la co- lère du Tout-Puissant. Si donc il punit ou récompense certains actes , c'est que d'une part ces actes sont conformes ou contraires à sa volonté, et que de l'autre notre soumission constitue un bien qui lui est cher à ce point que sa fureur s'allume contre quiconque le lui refuse. Dès lors il est intéressé ^ qu'on nous passe une aussi étrcaige expression, à rendre manifestes ses commandemcus , puisque l'homme ne peut se conformer à des lois qu'il ne conn.ut pas. Les tyrans de Rome idolâtre affichaient leurs édits en des lieux tellement élevés que l'œil des citoyens ne pouvait y atteindre; mais les Domitien et les Caligula vou- laient être désobéis. Le théisme anti- chrétien a pu tomber assez bas pour as- similer le Dieu vivant et éternel à ces êtres infûuies, mais la volonté humaine s'indigne d'un pareil sophisme, et quand elle nie l'existence d'un Dieu révélateur, elle agit toujours comme si ce Dieu muet ne savait ni punir , ni récom- penser.

Ainsi la croyance en un Dieu vengeur et rémunérateur, par cela seul qu'elle suppose un Dieu qui veut êlreser^ii• p.ir les liommes, implique invinciblfinent la croyance en une révélation quelconque.

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L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.

Mais la révélation comporte deux formes distinctes ; la volonté céleste peut se ma- nifester d'une manière intérieure à cha- que individu, avant qu'il n'ait fait usage de sa raison, sans l'intervention d'aucun de ses semblables, et ce sera alors ce que les théistes entendent par loi natu- relle. Elle peut encore se communiquer extérieurement, à l'aide des sens, par le ministère d'une créature inspirée ou du sommet d'un autre Sinaï, et ce sera alors la révélation proprement dite. Sous ces deux formes , la révélation est évi- demment incomplète , à moins qu'elle n'énonce nettement et avec une impé- rieuse clarté , les trois élémens de toute législation, la puissance du législateur, la loi elle-même et la pénalité qui en est la sanction. En effet, si un seul de ces élémens lui manque , ou seulement de- meure enveloppé des nuages du doute , tout molif d'obéissance s'évanouit. Que fera l'intérêt personnel d'un code inin- telligible, d'un code auquel aucun lé- gislateur ne prête sa force , ou enfin d'un code dont l'infraction ne sera suivie d'au- cun châtiment. Or la loi naturelle, dans le sens qu'y attache la philosophie mo- derne, ne saurait avoir de puissance ci- vilisatrice , parce que du moment où on lui refuse la garantie d'une révélation ex- térieure et collatérale, elle n'est plus une règle à suivre, mais un problème à résoudre.

A cet égard les preuves surabondent. Pour que celte loi , dont nous sommes loin de contester l'existence , put suffire aux besoins de la sociabilité, il faudrait qu'elle possédât une évidence intime et inaltérable, et dès lors l'erreur serait impuissante contre elle. En effet, pen- dant la suite des générations humaines, il n'y aurait pas un seul berceau qui ne proteslûl hautement contre toute tenta- tive faite afin d'obscurcir une révélation qui, par cela même qu'elle serait innée , se renouvellerait sans cesse dans toute «a pureté et toute son intégrité. Dès lors le genre humain aurait partout et tou- jours une croyance uniforme quant à la nature de ses devoirs , â celui qui les impose et îi Vutilitc de leur accomplisse- ment. Si \é mensonge pouvait y ajouter quelque chose, du moins il n'en retran- cherait rien, et les interpolations en-

core possibles ne le demeureraient qu'à la condition de ne point défigurer des vérités indépendantes à la fois et de la tradition et du raisonnement. Qui oserait reconnaître à ces traits la loi naturelle? Le sauvage qui tue ses vieux parens , l'In- dien qui dévore ses prisonniers, le chré- tien qui pardonne à ses ennemis, le mu- sulman polygame , la Thibétaine poly- andre , l'athée et le fétichiste , ont-ils une même notion du juste , de l'injuste et de leurs résultats futurs? Que sera-ce donc si nous passons de la diversité des doc- trines religieuses à la discordance des opinions philosophiques? Et l'on vou- drait que l'intérêt personnel . égaré dans ce dédale et n'y rencontrant que des contradictions et des incertitudes , sa- crifiât les biens de la vie présente au sable mouvant d'un avenir si vaguement formulé ! L'expérience ne prouve que trop combien il est incapable de renon- cer à un avantage immédiat et visible , s'il n'y est déterminé par la certitude d'un dédommagement. Cette certitude , il ne saurait la tenir de la loi naturelle lorsqu'il l'isole de toute'autre révélation, et par conséquent la loi naturelle ainsi restreinte et définie ne peut rien pour la société.

L'Eglise comprend cette loi d'une autre manière. Abandonnant à ses en- fans le droit de croire ou de ne pas croire à une révélation innée , elle ne permet cependant aux fidèles d'y voir que l'écho imparfait d'une révélation extérieure dont le souvenir a été perpé- tué et purifié par d'autres révélations également extérieures, lesquelles se sont succédé jusqu'au jour oîi la grande voix du Calvaire devait enfin et à jamais se faire entendre. Ainsi , dans le système catholique , la loi naturelle n'est que la tradition confuse ou le retentissement de l'éternelle vérité; elle n'est claire , elle n'est intelligible qu'en vertu d'une loi différente, en sorte que Tune se- rait frappée de nullité si l'autre était fausse. Cette doctrine est tellement en harmonie avec le sens commun, elle est si bien la loi naturelle de notre intelli- gence qu'on la retrouve dans tous les autres cultes. Il n'en est aucun qui ose n'invoquer à l'appui de ses préceptes que la révélation innée, aucun qui ne pré-

SCIENCES SOCIALES.

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tende les faire remonter à la parole en- tendue de la Divinité, ou du moins à des ministres en rapport direct avec elle. C'est que la foi qui modifie nos actes par les craintes et les espérances d'une autre vie ne peut se passer du témoignage d'un être également incapable de tromper et de se tromper, c'est-à-dire d'un (Mre qui connaît cette vie et la domine. IN'ous sa- vons du reste que ce témoignage a été hien souvent invoqué par le mensonge, mais du moins ceux qui se laissaient abu- ser par des inspirations supposées ne se trompaient que dans les limites de la crédulité humaine. Elle est assurément fort capable de prendre Mahomet pour un prophète véritable; mais que Maho- met renonce à ce titre , qu'il se pose l'in- terprète des notions instinctives de l'hu- manité , au lieu de se poser l'apôtre de Dieu . et aussitôt l'Alcoran est dépouillé de toute action morale. En e7et , lors- qu'un homme s'attribue une mission cé- leste , et parvient à faire croire qu'il l'a reçue , ce qu'il dit est nécessairement réputé vrai, et les ordres qu'il donne trouvent un instrument docile dans l'in- térêt personnel abusé, si Ton veut, mais d'accord avec lui-même et usant avec une rigueur toute logique des prémisses qu'il a acceptées. Au contraire si celui qui aspire à un pareil pouvoir sur ses semblables leur offre seulement la ga- rantie de son opinion privée, l'intérêt personnel sera peu ému d'une doctrine dont le seul gage est la parole d'un être qui s'avoue lui-môme incompétent, puis- qu'il déclare ne savoir d'un Dieu ven- geur et rémunérateur que ce que chacun de nous peut apprendre en descendant au fond de sa propre conscience. Voilà ce qui donne une si prodigieuse autorité même aux prêtres des faux dieux, et ce qui paralysera toujours l'influence so- ciale de toutes les théories purement phi- losophiques.

Ainsi la croyance en une divinité quel- conque ne modifie l'intérêt personnel au point de lui faire chercher ses motifs d'action en dehors des besoins de la terre, qu'autant qu'elle remplit plusieurs conditions. Le Dieu qu'elle proclame doit prendre un assez grand intérêt à nos actes pour s'irriter de notre dés- obéissance et se complaire dans notre

soumission. Il doit donc préférer celle- ci à celle-là , et comme toutes les deux sont également impossibles, si nous n'a- vons pas une idée nette et précise de sa volonté, il doit encore nous la faire con- naître , soit en parlant face à face à plu- sieurs d'entre nous, soit en se choisis- sant des interprètes qu'il assiste d'une lumière surnaturelle. Enfin , et toujours en vertu de la faculté que nous avons de le servir et de l'offenser, il doit punir ceux qui violent sa loi , et combler de ses dons ceux qui l'observent. Quelle que soit la mesure des erreurs qui souillent une doctrine ainsi conçue , ainsi déve- loppée, elles n'empêcheront pas l'intérêt éternel de surgir dans la conscience des hommes qui la reçoivent avec foi ; car le croyant serait frappé d'un véritable idiotisme si , reconnaissant que son bon- heur est à la merci d'un être surhumain dont il ne peut tromper la vigilance, il ne comprenait pas que son intérêt su- prême est de mériter la protection de cet être par le fidèle accomplissement des obligations qu'il lui a prescrites. Tout autre besoin pâlit auprès de celui-là , du moins aux yeux de la raison , en sorte que partout où la foi n'est point morte , le péché , c'est-à-dire la violation de la loi divine , est inévitablement accom- pagné de cet horrible malaise appelé remords; car, sans parler du christia- nisme , seul culte où le repentir ait quel- que chose de commun avec l'amour de Dieu , le pécheur ressemble , mais dans des proportions infinies, à l'imprudent qui compromet, au profit d'une folle passion , tout son avenir terrestre. Si le spéculateur éprouve un cuisant regret de la faute volontaire à laquelle il doit sa ruine , combien davantage le croyant ne maudira-t-il pas la fatale faiblesse qui l'expose aux traits d'une vengeance irrésistible ?

Il suit de ce qui précède que la foi en un Dieu vengeur et rémunérateur crée un bien et un mal indépendans des con- séquences humaines de nos actes , et propres à celui qui agit. Du désir de posséder l'un et d'échapper à l'autre nait l'intérêt éternel , intérêt auquel nous conserverons ce nom sans oublier cependant que plusieurs cultes promet- tent dès ce monde la réalisation en quel-

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L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.

que sorte anticipée des promesses et des menaces célestes. Mais l'on ne peut évi- demment admettre que l'intérêt éternel de l'homme puisse jamais être de faire en tout point ce que lui dicte son intérêt temporel , et cela dans la forme où il conçoit celui-ci , avec ses caprices et ses fantaisies; car alors notre soumission à la volonté divine n'aurait aucun degré concevable de mérite. Aussi la raison humaine est-elle également incapable de croire soit à un Dieu qui punit et récom- pense sans une manifestation préalable et explicite de sa volonté , soit à un Dieu dont les commandemens empruntés à Sardanapale ne sont qu'un indigne lar- cin fait à l'épitaphe du plus vil des mor- tels. Au même titre que la pénalité di- vine implique une loi révélée _, toute loi révélée implique donc, au moins dans une certaine mesure , l'existence d'un véritable antagonisme entre l'intérêt éter- nel et l'intérêt temporel du croyant. Or cet antagonisme contient toute la puis- sance civilisatrice du premier de ces deux intérêts, lequel serait aussi radi- calement insociable que le second , s'il se confondait avec lui.

Comme le caractère propre de toute loi divine, ou réputée telle, est de pres- crire au croyant certains actes en oppo- sition directe avec son intérêt présent ou terrestre , elle peut par conséquent lui imposer des actes conformes à l'inté- rêt temporel de ses semblables, et au de- gré où elle le fera , elle sera nécessaire- rement sociable. Alors le croyant se trouvera placé entre deux besoins con- traires, et lorsque, dans l'usage de sa liberté , il donnera la préférence à celui qui le touche de plus près et qui en même temps est le plus faible , ce sera par une exception que sa conscience lui repro- chera sans cesse , et qui ne se présentera guère , si ce n'est dans le sommeil de sa foi ou dans le délire de ses passions. Habituellement, et nous n'avons à nous occuper ici que du cours ordinaire des choses, il obéira au besoin le plus du- rable, il cherchera son plus grand bien, il fuira son plus grand mal, ou en d'au- tres termes, il écoutera les conseils de son intérêt personnel, et se soumettra sans murmurer à tous les sacrifices exi- ges par la puisance dont il redoute la

colère ou implore le secours. Ces sacri- fices n'auront leur motif ni dans le désir de mériter la reconnaissance des autres humains, ni dans l'espoir de leur don- ner un utile exemple , ni dans la pensée d'aucune éventualité terrestre. Ils ne dé- pendront nullement de la conduite d'au- trui . car le croyant les fera pour lui seul , à son propre profit , en vue d'un dédommagement que les hommes ne peuvent pas plus lui donner que lui ra- vir. Que si ridée de l'infini lui est révé- lée par son culte , si cette idée , le der- nier effort de notre intelligence, pénètre dans son esprit, elle n'y allumera plus une haine furieuse contre le reste de son espèce, elle n'y réveillera plus la flamme d'une cupidité éternellement insatiable^ car son Dieu est cet infini qu'il convoite, et comme l'infini ne s'amoindrit pas en se partageant, nous pouvons tous le pos- séder sans qu'aucun de nous s'appau- vrisse de la richesse des autres. Ainsi, l'intérêt éternel en déplaçant le souve- rain bien , en le transportant au delà du tombeau , détruit jusqu'à la possibilité de cette effroyable concurrence , de ces jalousies atroces qui sont inhérentes à la nature même de son rival. Celui-ci, re- légué à la seconde place dans les affec- tions du 7720tV, ne lui inspirera plus qu'une émulation salutaire , laquelle ne s'agitera avec quelque violence qu'en dedans du cercle tracé par le culte.

Toutefois, et nous avons à peine be- soin de le dire , la sociabilité du croyant a sa limite dans celle de la religion qui a conquis sa foi. D'une part, dans tous les cas où elle n'intervient pas , il obéit nécessairement à son intérêt temporel , et de l'autre, lorsqu'elle lui assigne des devoirs nuisibles à ses semblables . il les remplit en vertu de ce désir de bonheur qui explique les plus sublimes dévoue- mens. Mais partout où nous découvrons le plus léger vestige de civilisation, par- tout où riiomme se reconnaît lombre d'un devoir envers les hommes , nous avons la certitude qu'il y a là un culte qui n'est pas insociable dans tous les pré- ceptes dont procède ce devoir, qui iden- tifie dans une de ses parties avec le mal éternel du croyant le mal temporel de ceux sur lesquels il agit. La croyance qui proclame , comme le faisait celle des in-

SCIENCES SOCIALES.

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digènes des iles Mariannes , l'innocence du Yol, ne comporte aucune sécurité pour la propriété ,• mais si elle défend le meurtre et l'adultère, la famille naîtra et les personnes seront en sûreté. Que si elle protège ces choses et permet la po- lygamie, que si elle ratifie l'esclavage, défend tout contact avec les étrangers , ou établit le système des castes, la so- ciété formée sous son influence en souf- frira nécessairement. Supposez, au lieu des religions qui s'opposent au progrès et non à la naissance de la civilisation humaine, une religion qui, dans tous ses commandemens, ne se préoccupera que de l'intérêt général, qui obligera chacun de ceux qui la professent à cher- cher leur bien véritable et suprême dans le bien terrestre de l'humanité , et com- ment celle-ci, avec du temps et de la foi, ne finirait-elle point par parvenir au dernier terme de sa perfection mor- telle?

Nous pouvons maintenant affirmer que les premiers hommes ne seraient jamais sortis de cet état de nature auquel croit le savant que nous avons déjà cité, M. Bory de Saint-Vincent, s'ils n'avaient eu pour s'en délivrer que la notion abs- traite de la Divinité. En vain la foudre grondant sur leurs têtes eût dévoré tous les arbres de leurs forêts natives, en vain ils eussent aperçu à la lueur des éclairs qui déchiraient la nue le Dieu vivant et véritable. A ce que l'athée appelle une erreur, il fallait joindre ce que le déiste appelle une imposture, la voix de ce Dieu ployant sa volonté aux besoins d'un nouveau mode d'existence , et la mani- festant entourée de menaces et de pro- messes. Cherchez celte parole au haut des cieux, ou ne consentez à y voir qu'un sublime mensonge , et vous serez égale- ment obligé de reconnaître que la socia- bilité n'a pu commencer sans elle, et que la sociabilité a nécessairement com- mencé avec elle. La doctrine du déiste n'est pas moins ennemie du genre hu- main que celle de l'athée. Toutes les deux lui sont également mortelles, puisque si l'une détruit autant qu'elle le peut le Dieu qui civilise, l'autre en niant la ré- vélation le bannit de la terre. Oh ! la magnifique tromperie que celle du pre- mier homme en communication directe

avec l'Eternel ! nous lui devons la so- ciété , la sécurité , le travail , la richesse , tous les biens matériels, en un mol. qui embellissent la vie présente. Philosophes, une seule fois jouez-vous ainsi de notre crédulité , et si votre puissance d'erreur ne va pas jusque là, renoncez à répandre sur la nôtre une criminelle lumière , ou du moins avouez que vos inutiles efforts ne prouvent qu'une chose , c'est que vous êtes las et de la société, et de la sécurité, et du travail et de la richesse. Jetez parmi les bipèdes vagabonds et fa- rouchesdonl M. Bory de Saint- Vincenta si bien décrit la misère, l'intérêt éternel avec ses conditions, un Dieu, une loi révélée, un ciel , un enfer, et aussitôt vous verrez surgir du sein de leur bar- barie une société qui sera la nôtre dans sa partie vitale , une société spirituelle. En effet, le sauvage fermement convaincu qu'un châtiment inévitable protège con- tre ses atteintes , la chose, la personne , la femme d'autrui , qui ne se demande point ce que ses semblables feront à son égard et s'occupe seulement de ce que fera la Divinité, a déjà une règle, une loi. Il se défendra sans doute , s'il est attaqué , mais ce sera dans la mesure permise par sa foi. S'il est seul à croire, il sera seul sociable j mais au moment où plusieurs croyans seront ensemble, la règle, la loi de chacun deviendra la règle commune. Ils distingueront le bien du mal, et le bien et le mal qui sont l'em- pire exclusif de l'intérêt temporel , chan- geant de forme avec les besoins si flat- teurs de l'individu , prendront un carac- tère net et immuable. Car leur bien et leur mal seront ce que veut et ce que ne veut pas un être assez puissant pour faire de l'obéissance leur souverain bien et de la révolte leur mal suprême. Avec une pareille croyance ils auront foi dans les sacrifices qu'ils se demandent récipro- quement , parce que chacun d'eux n'y voyant qu'un acte d'intérêt personnel bien entendu . se sentira capable d'un pareil dévouement. Ce sera une théocra- tie parfaite, sans magistrats terrestres, sans loi humaine, sans pénalité créée par les hommes , mais ce sera aussi une société . société fatalement issue de la révélation à laquelle ils ont cru . et se fac^onnant sur elle.

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L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.

Dans notre prochaine leçon nous dé- terminerons les lois du développement, de la durée et de l'affaiblissement des so- ciétés spirituelles, de ces sociétés qui sont aux sociétés temporelles ce qu'est l'esprit au corps , et qui constituent , en les rendant possibles et en se les assimi- lant , la société véritable.

C. DE Coux.

COURS SUR L'HISTOIRE

l'économie politique.

SUITE DE LÀ SIXIEME LEÇON.

Économie politique des Romains.

Plusieurs causes donnaient chez les Romains un grand développement au principe de la population. Un dénom- brement fait sous vServius Tullius porte, dit-on. à quatre-vingt mille le nombre, probablement exagéré , des citoyens en état de porter les armes. Celui qui fut fait quelque temps après l'expulsion des rois, donna pour résultat à peu près le même nombre d'habitans que le recen- sement effectué à Athènes par Démétrius de Phalère , vers l'an 316 avant Jésus- Christ. Rome comptait 440,000 habitans, Athènes 431,000; mais il y avait à Rome à peu près le quart de ses habitans en état de se défendre , et à Athènes un peu moins du vingtième. Rome alors était dans la force de son institution, tandis qu'Athènes était déjà corrompue. Mon- tesquieu fait remarquer que la puissance de Rome était à celle d'Athènes, dans ces divers temps , à peu près comme ^ : -^ , c'est à-dire qu'elle était cinq fois plus grande.

La proportion des soldats au reste du peuple, qui est aujourd'hui en général comme de 1 à 100 en Europe, pouvait aisément être portée de 1 à 8 dans l'an- cienne république romaine. Ces rapports se modiliércnl en raison de l'affaiblisse- ment du principe républicain et de l'a- grandissement du territoire.

L'empire romain, qui avait commencé par une surface de quelques lieues car- rées, atteignit une superficie de 1,600.000 iieues carrées. Il s'étendait de l'Océan à l'Euphrate et du mont Antonin au mont Atlas '. Arrivé à son apogée, c'est-à-dire sous les premiers empereurs, il comp- tait environ cent vingt millions d'habi- tans. ce qui forme l'association la plus nombreuse qui ait jamais été réunie sous le même système de gouvernement , si l'on excepte l'empire chinois.

On présume que les armées romaines, au temps des plus grandes conquêtes , n'ont guère dépassé le nombre de cinq à six cent mille soldats. Au temps des An- tonins . Tempire romain en comptait 450,000 et deux flottes toujours équipées.

Dans l'organisation primitive de Rome, toutes les institutions tendirent à rendre les citoyens laboureurs et soldats, vi- goureux et attachés également à leur profession et à la défense de la patrie. C'est dans ce but que les terres avaient été partagées entre les citoyens, et que dans les beaux temps de la république, les capitaines, comme les soldats, em- ployaient leurs instansdeloisirà cultiver leur modeste champ. C'était pour forti- fier à la fois les corps et les courages . occuper les citoyens =• , et exécuter de glorieux travaux d'utilité publique, que les Romains employèrent les soldats à la construction de ces routes et de ces en- treprises gigantesques qui nous frappent encore aujourd'hui d'étonnement et d'ad- miration. Ces magnifiques voies romai- nes, ces ponts, ces camps, ces canaux qui portent l'empreinte du peuple-roi. ne furent pas le travail exclusif des es- claves. Des mains libres et victorieuses en élevèrent la plus grande partie; Jules César et Auguste n'avaient pas dédaigné de prendre l'administration supérieure des roules, auxquelles on donnait en gé- néral le nom de leur fondateur. Le peu- ple , qui détestait le luxe particulier, ai- mait avec passion la magnificence pu- blique \ et applaudissait aux consuls et aux empereurs qui ajoutaient à la gloire

' L'empire romain comprenait neuf provinces : la Brela{;ne, la Gaule, Tltalie. l'Espagne , Tlllyrie, TAsie mineur»» , la Sjrie , TÉgyple et TAfrique.

" Ae plebs csset odosa,

^ Cicoron ( Oral, pro JUurena ).

SCIENCES SOCIALES.

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romaine par de somptueux monumens.

Les revenusde l'Etat, chez les llomains, se composèrent toujours, pour la plus grande partie, des richesses enlevées aux ennemis el des tril)Uts imposés aux na- tions conquises. Après avoir détruit les armes d'un prince ennemi, ou dont ils avaient convoité la conquête, ils rui- naient ses finances par des taxes ou des tributs excessifs, sous prétexte de lui faire payer les frais de la guerre ; ainsi ils le forçaient d'opprimer ses sujets, lui faisaient perdre leur affection et prépa- raient la réunion du pays aux provinces romaines.

Comme on jugeait de la gloire d'un général par la quantité d'or et d'argent qu'on portait à son triomphe, il ne lais- sait rien h l'ennemi vaincu. Rome s'en- richissait donc chaque jour, et, dans son système, la guerre nourrissant la guerre ', chaque conquête la mettait à même d'en entreprendre une nouvelle. Les peuples amis ou alliés achetaient ses faveurs par d'immenses présens. Les Ro- mains, maîtres de l'univers, s'en attri- buèrent ainsi tous les trésors; ravisseurs moins injustes comme conquérans , dit Montesquieu, que comme législateurs. Ayant su que Ptolémée , roi de Chypre , avait de grandes richesses, ils firent une loi, sur la proposition d'un tribun , par laquelle ils se donnèrent l'hérédité d'un homme vivant, et la confiscation d'un prince allié.

Bientôt la cupidité des particuliers acheva d'enlever ce qui avait échappé à l'avarice publique; les droits légitimes ou usurpés ne se soutenant que par l'ar- gent, les princes, pour en avoir, dé- pouillaient les temples et confisquaient les biens des plus riches citoyens. On commettait mille crimes pour donner aux Romains tout l'or et tout l'argent du monde.

Lorsque Auguste eut conquis l'Egypte, il apporta à Rome le trésor des Ptolé- mées. « Gela fit, dit Montesquieu, la même révolution que la découverte des Indes a faite depuis en Europe, et que de certains systèmes de crédit ont fait dans des temps plus modernes. Les fonds

' Ce fut le système de la plupart des conquérans, el de nos jours celui de rempereur Napoléon.

doublèrent de prix à Rome, et comme Home continua d'attirer à elle les ri- chesses d'Alexandrie , qui recevait de même celles de l'Afrique et de l'Orient, l'or et l'argent devinrent très communs en Europe, ce qui mit les peuples en état de payer des impôts très considéra- bles en espèces. »

On évalue h environ 450 millions de francs la totalité des tributs fournis par les diverses provinces de l'empire et qui entraient au trésor; mais il n'existe à cet égard que des conjectures plus ou moins fondées, car on n'a point conservé les registres dans lesquels les empereurs, et particulièrement Auguste , présen- taient au sénat le compte balancé des recettes et des dépenses de l'Etat.

A Rome, les revenus publics se com- posaient de taxes de diverses natures.

La capitation était un impôt qui se le- vait sur chaque citoyen, à raison de son rang, de sa charge , de son industrie et de son travail. Cette espèce d'imposi- tion, fort ancienne à Rome, ne paraît pas y avoir été aussi odieuse qu'à Athè- nes. Les Latins l'appelaient capila^ ca- pitales y ou trihiitum capitis , ou capi- tulare , ce qui distinguait les taxes des personnes, des taxes sur les marchandi- ses qu'on nommait vectigaiia.

Les taxes personnelles, mobilières et foncières, étaient fixées d'après le cens, c'est-à-dire une déclaration authentique que les citoyens faisaient de leurs noms, biens, résidences, etc., par devant les censeurs , magistrats préposés à cette fonction à Rome, et qu'on nommait cen- sitaires dans les provinces. La déclara- tion du cens était accompagnée d'une énumération par écrit de tous les biens, terres», héritages, etc., qu'on pos- sédait , de leur situation , étendue , quantité, qualité : des femmes, enfans, métayers , domestiques , esclaves , bes- tiaux, etc.

Par un dénombrement si exact , l'Etat pouvait connaître exactement ses forces et ses ressources. Ce fut dans cette vue que le roi Servius Ilostilius institua celte première application de la statistique à l'administration des finances , où elle se

■ Les terres partagées entre les citoyens étaient assujéties à une redevance.

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L'UNIVERSITÉ

perpétua sous le gouvermsm^t républi- cain ', on l'a vue également établie à Athènes. On renouvelait tous les cinq ans, à Rome, ce recensement censitaire qui embrassait tous les ordres de l'état sous des noms différens. Pour le sénat , lectio ou recollectio ; pour les chevaliers, recensio ou recognitio ; pour le peuple , census ou lustrum , parce qu'on termi- nait ce dénombrement par un sacrifice appelé lustruni. On appelait prolétaires ^ proletarii » , la classe des plus pauvres citoyens , dont les biens ne montaient pas à plus de 1500 pièces d'argent ,• on les distinguait par ce nom de ceux qui n'avaient pour ainsi dire rien , et qu'on appelait capite censi.

Pour aider aux dépenses de l'état , les Romains avaient imposé un tribut géné- ral sur toutes les marchandises arrivées dans les ports de la république , et que l'on transportait ensuite d'un lieu à un autre. Ce droit s'appelait ^oor/ormm (à portu ) , ce qui revient à nos péages ou plutôt à nos douanes. On ignore dans quel temps les Romains ont commencé d'exiger les droits sur les marchandises passant sur leurs terres, parce qu'ils ont été long- temps sans commerce ni liai- sons avec leurs voisins. On ne sait point encore si Ancus-Martius , qui a ouvert le premier le port d'Ostie, y établit un droit sur les importations étrangères. Il est probable cependant que les péages remontent à l'époque des premiers rois, car Plularque , Denys d'Halicarnasse et Tite-Live ont remarqué que Publicola abolit ces droits ainsi que plusieurs autres charges dont le peuple était opprimé. Les besoins de la république les firent établir de nouveau , jusqu'à l'époque où le préteur Métellus en affranchit le peu- ple. Enfin , Jules César renouvela tous ces subsides, qu'Auguste ne manqua pas de confirmer. Tacile assure que Néron , dans le désir d'accroître sa popularité , eut l'intenlion d'abolir le tribut appelé portorium. Mais on lui représenta que s'il abolissait ce droit de douanes , le peuple demanderait la suppression de

' Ce nom venait de ce qu'ils étaient considérés comme utiles à augmenter la population (ad gone- randam prolem) , et qu'ils ayaienl un grand nombre d'eufans.

CATHOLIQUE.

tous les autres , et il se rendit à cet ar- gument.

Il est assez remarquable que le mono- pole de certaines branches de commerce ou d'industrie , au lieu d'avoir été mis au rang des revenus publics chez les Romains , fut considéré comme un cri- me , et puni par la confiscation de tous les biens et par un exil perpétuel. Le nom même était odieux au peuple.

Dans chaque marché conclu pour ache- ter un esclave , l'acquéreur payait un vingtième du prix à l'état : il en était de même pour l'affranchissement. Alors, le droit était payé par le maître. On con- servait le produit de ce droit , au trésor, dans un caveau séparé . et Ton ne pou- vait y toucher que dans des cas urgens.

Parmi les terres de la république, il y en avait de tellement négligées , qu'on en avait abandonné la propriété à des citoyens , moyennant la redevance du dixième des grains recueillis , le cin- quième des bois vendus et une légère ré- tribution pour les bestiaux. Ces terres furent ensuite affranchies de ces droits.

Les censeurs affermaient tous les cinq ans les revenus de la république. Il n'é- tait pas permis aux sénateurs de prendre ces fermes , et elles étaient en général tenues par des membres de l'ordre des chevaliers , ce qui avait rendu ce corps très riche et très puissant. On donnait communément aux personnes qui affer- maient les revenus de l'état , le nom de puhlicains. Ce nom fut ensuite étendu à tout fermier et receveur de deniers pu- blics, à tout homme attaché à la douane ou à la recette de certains droits odieux au peuple.

Chez les Romains, il y avait deux sortes de fermiers. Les uns étaient des fermiers généraux, qui, dans chaque province , avaient des commis et des sous-fermiers qui levaient les tributs, les revenus du domaine et les autres droils de l'empire, et rendaient compte à l'empereur. Ces fermiers du premier rang étaient fort considérés dans la république. Cicéron, dans son oraison pour Plancius , dit qu'on trouvait parmi eux la fleur des chevaliers romains . Tornement de la ville de Rome et la force de la républi- que. Son ami Atticus était au nombre de CCS pubiicains. Mais les sous-fermiers ,

SCIENCES SOCIALES.

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les commis, les publicains d'un moindre rang , étaient regardés comme des sang- sues publiques. On demandait à Théo- crite quelle était la plus terrible de toutes les bôles; il répondit : « Tours et le lion entre les animaux des montagnes , les publicains et les parasites entre ceux des villes. » Parmi les Juifs, le nom et la pro- fession de publicain étaient en horreur plusqu'entoutautrelieu du monde. Cette nation se piquait surtout de liberté. Ne- mini s ervivi mus unquàm, disaient-ils ^« Ilsnepouvaient voir qu'avec une extrême répugnance , dans leur patrie, lespubli- cainsquiexigeaientavec rigueur les droits et les impôts ordonnés par les Romains. Les Galiléens surtout ou les Hérodiens (disciples de Judas le Gautonite) souf- fraient impatiemment cette servitude , et leur demande captieuse à J.-C. ; «/i- cetne dare censuin Cœsari , an non ? » prouve aussi qu'ils révoquaient en doute qu'il fût permis de payer des tributs à une puissance étrangère. En général, les Juifs regardaient ceux qui entraient dans ces sortes d'emplois comme des païens''. On dit même qu'ils ne leur donnaient point entrée dans leur temple ni dans leurs synagogues, et ne les admettaient point à la participation de leurs prières, dans leurs charges de judicature , ni à rendre témoignage en justice. Enfin on assure que leurs présens , assimilés au prix de la prostitution et d'autres choses infâmes et odieuses, n'étaient point reçus au temple.

Il est certain , par l'Evangile , qu'il y avait plusieurs publicains dans la Judée, du temps de notre Sauveur. Zachée était apparemment un des principaux fermiers, 'pms(\\x''\\est^T^\ie\é prince des publicains ; mais saint Mathieu était un simple com- mis ou publicain. On sait que les Juifs reprochaient à N. S. qu'il était l'ami des publicains et qu'il mangeait avec eux; ce qui prouve combien cette condition était odieuseaux Israélites. Cicéron parle de la compagnie des publicains comme d'une probité si bien reconnue , qu'on les choisissait pour mettre en dépôt les deniers des familles j mais Tite-Live et Plutarque ne les signalent pas aussi avan-

' Saint Jean , chap. viii , v. 53. 'Saint Mathieu 5 ctiap.xviii, y. 17.

tageusement ; le dernier, surtout , rap- porte dans la vie de Lucullus , qu'ils avaient commis en Asie d'étranges abus et des actions criantes , auxquelles ce général remédia par des réglemeris : mais il n'osa pas chasser les publicains , de peur d'ôter à l'état les ressources assu- rées qu'ils lui fournissaient. Sotw Sylla , les villes d'Asie avaient recours aux ca- pitalistes romains pour se procurer les contributions énormes dont on les frap- pait. Les publicains payaient pour les villes des sommes fixes et déterminées , et dont ils opéraient ensuite la rentrée avec bénéfice : ils faisaient ces prêts à très gros intérêts. On trouve des passages curieux sur les publicains et sur divers objets relatifs à l'administration des fi- nances dans les lettres de Cicéron à son frère ^ et à son ami Atticus. On nous saura gré d'en placer quelques uns sous les yeux de nos lecteurs.

« Votre province, écrit-il à son frère , est composée , premièrement , de l'es- pèce d'alliés la plus douce et la plus so- ciable dans toute l'espèce même des hom- mes. En second lieu , d'une espèce de citoyens qui, si vous les considérez en qualité de publicains , ont une étroite liaison avec nous, et qui, si vous les regardez comme de riches négocians, seraient redevables de la conservation de leur fortune à l'administration de mon consulat. «

ce On applaudit à la diligence de vos soins : on approuve que vous n'ayiez pas laissé contracter de nouvelles dettes aux villes; que vousen ayiez délivré plusieurs du fardeau de leurs anciennes dettes qui étaient considérables. On vous doit l'obli- gation d'avoir délivré l'Asie du poids des présens qu'elle faisait aux édiles. Un de nos nobles se plaint que vous lui ayiez enlevé 200,000 liv. , en ordonnant , par votre édit, qu'on ne fournira plus d'ar- gent pour les jeux - »

« Je me figure que les publicains ne sont pas un petit obstacle à vos louables intentions. Prendre parti contre eux , c'est aliéner de la république et de nous un corps à qui nous avons des obligations considérables et que nous avons attaché

' QuiiiUis . gouverneur en Asie. ' Lettre xxix , an de Rome 693.

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L'UNIVERSITÉ

au gouvernement : leur lâcher la bride aussi . c'est condescendre à la ruine de ceux dont nous devons assurer le salut et garantir les intérêts. Je juge des morti- fications que nos alliés reçoivent des pu- blicains par les derniers mouvemens de nos concitoyens qui , lorsqu'il était ques- tion d'abolir les péages d'Italie, se plai- gnirent moins des péages même que des divers outrages des péagers. Après avoir entendu les plaintes des citoyens en Italie, je ne puis ignorer de quelle ma- nière on traite nos alliés à l'extrémité de l'empire. Il semble ici que pour satisfaire tout h la fois les publicains . surtout dans un bail qui leur est si avantageux, et pour empêcher la ruine des alliés, il ne faut pas moins qu'une vertu divine. »

Ici Cicéron indique à son frère les mo- tifs qu'il peut offrir aux Grecs pour cal- mer leurs plaintes et adoucir leurs mur- mures.

« Premièrement, dit-il, les Grecs ne doivent pas supporter les impôts avec autant d'impatience qu'ils en font paraî- tre, puisque avant leur dépendance de l'Empire romain l'usage en était établi parmi eux- il ne faut pas non plus que le nom de publicain leur paraisse si mé- prisable j car auraient-ils pu, sans le mi- nistère d'un publicain, payer le tribut que Sylla leur avait imposé • , quoique la répartition en fût égale? Il paraît même que les Grecs ne lèvent pas les impôts avec plus deménagemens que nos publicains, puisque les Cauniens et tous les habitans des îles que Sylla avait renfermées dans le département de Rho- des, eurent recours au sénat pour obte- nir que le paiement se fit directement à nous, plutôt qu'aux Rhodiens. Ainsi ce n'est point à ceux qui ont toujours été chargés d'impôts à marquer tant d'hor- reur pour le nom de publicains, ni à ceux qui n'ont pu se passer des secours des publicains, à les mépriser, ni à ceux

' Sylla avait frappé les Grecs d'une contribution extraordinaire , en punition de leur attachement à la cause deMilhridale,el avait mis beaucoup de rigueur à la faire rentrer. Selon IMularque , la somme ne s'é- levait pas à moins de vingt mille lalens (environ cent millions de francs). Les publicains de Rome en ayant fait Pavance à de gros intérêts , cela donna lieu dans la suite à une foule de conleslatioDs entre les Grecs d'Asie et leurs créaociers.

CATHOLIQUE.

enfin qui en ont volontairement demandé au sénat , à les refuser. »

« Dès que les Grecs souffriront sans peine le nom de publicain et la nature de cet office, votre prudence et vos mé- nagemens leur rendront le reste plus supportable. Il est à propos de leur re- présenter quelle est la dignité des publi- cains , et combien nous avons d'obliga- tions à cet ordre (les chevaliers). »

Il paraît que les conseils de Cicéron furent suivis de succès , car il dit avoir reçu des remerciemens à ce sujet de la part d'honnêtes et nombreuses compa- gnies de publicains.

Dans une lettre à Atticus • , il l'entre- tient d'une difficulté survenue entre les publicains et Quintusson frère, au sujet du droit de péage sur le simple transport des marchandises. Les publicains récla- maient ce droit que contestait Quintus. Cicéron pense que ce droit n'est pas dû aux fermiers. « Si les fermiers de la ré- publique, dit-il. ne veulent pas entendre raison, tant pis. J'aime mieux contenter toute l'Asie et en particulier tous les négocians de cette province qui y sont intéressés, j^

La surveillance des revenus et du tré- sor public était confiée à vingt officiers appelés questeurs. Deux résidaient à Rome ( Urbani ou yErarii ) ; les autres {Provinciales) étaient attachés aux di- verses provinces et adjoints . par la voie du sort , aux gouverneurs. Les questeurs des provinces étaient chargés d'accom- pagner les consuls et les préteurs, afin de fournir des vivres et de l'argent aux troupes: ils devaient faire payer la capi- tation et les autres impôts : ils avaient soin du recouvrement des blés dus à la république et de faire vendre les dé- pouilles des ennemis : ils examinaient aussi s'il n'était rien dû à l'état : enfin , ils gardaient en dépôt , auprès des en- seignes, l'argent des soldats. Le questeur était le second magistrat de la province, et lorsque le gouverneur était changé, il en remplissait les fonctions jusqu'à l'arrivée d'un successeur. Les comptes des questeurs , après avoir été vérifiés et arrêtés par les gouverneurs, étaient mis eu dépôt aux archives des provinces , et

■ Lettre xlu , mai 69i.

SCIENCES SOCIALES.

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une troisième expédition était remise au trésor public à Rome,

Cicéron , dans une lettre à Rufus ' , qui avait été son questeur pendant qu'il était gouverneur de l'Asie mineure, nous apprend que les comptes de sa gestion , après vérification et règlement, avaient été mis en dépôt dans les archives de Laodicée et d'Apamée , les deux princi- pales villes de la Cilicie , et qu'il avait envoyé la troisième copie au trésor dès qu'il fut arrivé aux portes de Rome. Il avait aussi déposé à Ephèse , entre les mains des publicains , tout l'argent qu'il avait amassé légalement , et qui se mon- tait à 2.200,000 sesterces ( 550,000 fr. ), dont Pompée s'empara plus tard.

Il paraît que l'exactitude empressée de Cicéron n'aurait pas été suivie par le questeur Rufus , qui devait déposer, de son côté, au trésor, ses comptes particu- liers. Rufus aurait désiré pouvoir opérer des rectifications dans ses comptes; mais le dépôt ofiiciel, fait par Cicéron, ne per- mettait plus d'y rien changer, et Rufus lui avait écrit pour se plaindre de sa pré- cipitation.

Les questeurs de la ville ( TJrbani et /Erarii) présidaient au recouvrement des impôts de toute nature, et avaient la surveillance et la garde du trésor et de la comptabilité. Ilsavaientsous leursordres divers grefiiers et employés.

Dans le principe , on les avait chargés de réprimer les malversations des publi- cains et des autres agens des finances. Cette attribution fut donnée ensuite aux triumvirs. Le butin pris sur les ennemis et les biens des citoyens condamnés leur étaient remis pour les faire vendre à l'en- can. Ils avaient aussi sons leur responsa- bilité le dépôt des lois et les sénatus- consulles.

Le trésor de la république , conservé dans le temple de Saturne , situé sur la pente du mont Capitolin , était divisé en trois compartimens. Dans l'une de ces divisions étaient déposés les revenus de l'état qui servaient à couvrir les dépenses ordinaires. Dans la seconde ^ était versé le \>Lu§lLcnie que percevait la république dans la succession de tous les affranchis.

' Janvier 70î.

2 Aurum vicesimarium.

sur tous les legs, sur la vente des esclaves et sur leur affranchissement. Dans la troi- sième , enfin , on plaçait for monnoyé ou non monnoyé, qui, depuis la prise de Rome par les Gaulois », avait été rap- porté par les généraux romains et sur- tout par les triomphateurs. On appelait sanciiusœrarium ces deux dernières divi- sions ,• c'était le trésor secret. Il était défendu d'y toucher, excepté dans le cas d'absolue nécessité. On sait que César ne se fit point scrupule de faire briser les portes du temple de Saturne , et, malgré les efforts de Métellus, de prendre tout l'argent déposé dans le trésor qu'il desti- nait à d'immenses largesses politiques. En s'en emparant, il disait : « // est inu- tile de le réserver davantage , puisque j'ai mis pour jamais Rome à l'abri des attaques des Gaulois. » Le trésor parti- culier d'Auguste se nommait ficus. Il éta- blit aussi un trésor pour la guerre (œra- riummilitare). Les pontifes avaient éga- lement leur trésor {arca.)

Le nom œrarium donné au Trésor, ve- nait de ce que la première monnaie des Romains était de cuivre (œs) =».

Il y avait à Rome trois officiers des monnaies, appelés triumviri monetarii qui présidaient à la fabrication des mon- naies ) ces officiers faisaient partie des centumvirs et étaient tirés du corps des chevaliers : cette qualité leur fut conser- vée jusqu'au règne de Constantin qui, après avoir supprimé les triumvirs mo- nétaires, créa un intendant des finances ayant l'intendance des monnaies, auquel on donna le nom de cornes sacraruni largitio?iu7n.

Lors de la première guerre punique, les Romains réduisirent toutes les mon- naies d'or, d'argent et de cuivre des cinq sixièmes de leur poids, en leur conser- vant la môme valeur. Ils augmentèrent ainsi leur trésor dans une proportion égale. Dans la seconde guerre de ce nom, la république se trouvant hors d'état d'acquitter ses dettes, fit une double opé-

' Il ne s'y trouva à celle époque que mille livre* d'or.

Les Romains conipiaiont par sesterces, mine* (rilalie (ou livres romaines) et talens , 4 sesterces faisaient le denier ( G7 ceniimes ) ; la livre romaine , 96 deniers ( 74 fr. 18 c. ) ; le talent , 72 livres ro- maines ( o340 fr. 17 c).

174

L'UmVERSITÉ

ration sur les monnaies, d'après laquelle les créanciers de la république perdirent moitié . et les créanciers des particuliers un cinquième seulement. Sous les empe- reurs, quand on voulut se créer des res- sources de cette espèce , ou procéda par voie d'alliage.

On échangeait, à l'Hôtel des Monnaies de Rome , de l'argent monnoyé pour de l'argent en lingot ou sous d'autres for- mes, ou l'on en recevait moyennant d'au- tres valeurs. Probablement le directeur ou entrepreneur était publicain et auto- risé à faire ainsi une sorte de banque. Il paraît qu'il y avait de l'avantage à rece- voir de la monnaie d'Asie. On voit que Cicéron remet de l'argent à Atticus , et reçoit de Philogène , son correspondant, des espèces du pays 5 il demande à Atti- cus « si les questeurs font des difficultés sur les monnaies d'Asie. »

Les publicains faisaient leursprêts aux villes et aux particuliers à un intérêt fort élevé. L'obligation que les habitans de Salamine avaient faite à Scaptius , por- tait quatre pour cent par mois (48 pour 100 par an). Cicéron , dans l'étendue de son gouvernement, avait fixé l'intérêt à un pour cent par mois, en ajoutant au bout de l'année l'intérêt au principal.

Lorsqu'un créancier ne voulait pas re- cevoir son argent, on plaçait les fonds à titre de dépôt dans un temple; c'était là une sorte de caisse de dépôts et de consignations , destinée à faire cesser des intérêts usuraiies. On comprend que des publicains avides ne fussent pas empres- sés de recevoir leur remboursement: aussi Atticus , fort exigeant d'ailleurs sous le rapport pécuniaire , se faisait un mérite de ne point accorder de terme à ses débiteurs ; il prétendait que sa ri- gueur avait pour bul de ne pas aggraver leur condition. Quintus, frère de Cicé- ron, se plaint de son Apreté à exiger de lui le paiement d'une dette assez mo- dique.

Les premiers Piomains n'eurent point de lois pour régler le laux de Tintérêt ou de l'usure (car ces mots avaient la mêuie valeur à Rome). Dans les démêlés qui eu- rent lieu à ce sujet entre les plcbéitnset les pairiciens, dans la sédition même du Mont Sacré , on n'allégua d'un côté que li< bonne foi , et de l'aulre que la du-

CATHOLIQUE.

rée des contrats: on suivait donc les con- ventions particulières, et les plus ordi- naires étaient, comme à Athènes, de douze pour cent par an. On appelait l'intérêt à six pour cent la moitié de l'usure, et l'intérêt à trois pour cent le quart de l'usure. Dans la suite , des lois sévères avaient réduit l'intérêt à un pour cent par an, mais elles furent constam- ment éludées. Avant même la destruc- lion de Carthage . les sénateurs se li- vraient sans honte et avec impunité à l'usure la plus odieuse : de malheureux plébéiens, couverts de cicatrices. leurs débiteurs , finissaient par se voir réduits à l'esclavage faute de pouvoir s'acquitter. Aussi le vieux Caton , lorsqu'on lui de- mandait : cf Qu'est-ce que prêter à inté- rêt? répondait : Qu'est-ce qu'égorger un homme ^ ? » Cet illustre censeur avait lui-même interdit l'usure et permis seu- lement de prêter à un taux fixe et mo- déré.

L'intérêt de l'argent était nécessaire- ment soumis à de fréquentes variations. Lorsque les affaires étaient embarrassées et que l'on procédait parvoie d'emprunt, l'intérêt de l'argent se portait au double. « Le 15 juillet, dit Cicéron % l'argent est monté tout-à coup du denier 24 au de nier 12 • une autre fois 8 au lieu de 4.

Il paraît qu'il fut question quelquefois, et notamment sous Jules-César, de ré- duire le taux de l'intérêt de la dette pu- blique. Cicéron lui reprocha de vouloir détruire, par une banqueroute, la foi de la société aux engagemens de l'état, ce qui suppose des notions distinctes d'un système de crédit public.

On voit par ce rapide exposé que l'éco- nomie politique des Romains se rappro- chait en beaucoup de points de celle des peuples qu'ils avaient soumis. On sait qu'ils s'empressaient d'adopter et de s'ap- proprier les institutions et les usages des autres lorsqu'ils les croyaient utiles ou plus parfaits, et celte conduite habile et judicieuse ne contribua pas peu à as- surer la durée de Ifur puissance.

Du reste . sans chercher à établir un parallèle qui nous entraînerait trop loin,

' Quid est fœnori dare pecuniam ? — QuiJ csl hominciii occidcre ? ' %LH' lettre à Atlicus^mai 694.

SCIENCES SOCIALES.

17;

nous nous bornons à résumer ici les traits les plus caractéristiques de l'orga- nisation économique des Romains.

La fortune et la grandeur de la républi- que, fondées sur la guerre et la conquête, l'agriculture regardée comme la princi- pale base morale et matérielle de la pius- sance de la république, les grands travaux d'utilité publique exécutés par les sol- dats, le commerce peu considéré et peu protégé, des arts mécaniques et indus- triels abandonnés aux esclaves, et la di- vision du travail établie parmi ces der- niers ; la colonisation des esclaves af- franchis j l'exposition , l'infanticide, l'a- bandon des esclaves vieux et infirmes, employés comme remèdes à l'excès de la population; un système financier pla- çant le pillage , le butin , les tributs du peuple vaincu , la confiscation et les douanes au premier rang des ressources publiques ; les revenus de l'état affer- més à des compagnies de publicains ; l'état recourant , dans les crises finan- cières, à des emprunts, et quelquefois à des altérations dans les monnaies ; l'u- sure exercée malgré les lois ; les capitaux et l'esprit d'association commençant à entrer comme agens dans l'organisation économique de l'empire ; la comptabilité assujétie à des formes savantes et régu- lières j des budgets de recettes et dépen- ses présentés annuellement au sénat ; un cadastre et des opérations slatistiques périodiquement ordonnées : tels sont en substance les élémeiis de l'économie pra- tique d'un peuple qui a laissé partout des traies profondes et encore vivantes de son passage et de sa domination sur toutes les nations modernes.

Quant à la théorie, nous avons vu qu'elle se bornait à peu près aux pré- ceptes d'économie, de frugalité et de dé- tachement des richesses donnés par quelques philosophes dont la plupart na- geaient dans l'or et le luxe. De toutes les idées émises par Xénophon, Platon et Aristote, sur l'économie politique, les Romains avaient adopté seulement celles qui plaçaient le brigandage et l'esclavage au rang des moyens légitimes avoués par la chrémalLstique. Sauf la prééminence accordée à l'agriculture, on n'aperçoit plus chez les Romains de la république

et de l'empire aucune trace des traditions patriarchales.

ISul peuple n'offre au môme degré que les Romains une application plus cruelle des principes adoptés par le paganisme sur l'esclavage et le droit de la guerre. Bien plus que les Grecs, ils poussèrent au dernier terme l'avidité, l'inhumanité, l'égoïsme , l'amour insatiable des ri- chesses et de toutes les jouissances d'un luxe désordonné ; ils avaient reçu i'in- lluence contagieuse de la corruption des peuples vaincus; à leur tour, ils réagi- rent sur tout l'uniyers dont ils étaient les maîtres, et changèrent ou ébranlèrent toutes les croyances , parce qu'ils n'en avaient plus eux-mêmes.

A l'époque du plus grand développe- ment de la puissance romaine , l'univers civilisé gémissait sous l'oppression la plus tyranniquc dont jamais les annales du monde aient fait mention : la vertu n'apparaissait plus que comme un vain nom; les dieux du paganisme s'en al- laient , entraînant avec eux la crainte sa- lutaire de la Divinité.

Aussi l'ordre social formé si violem- ment par la force brutale , commençait à craquer de toutes parts, faute d'appui dans les mœurs et dans les croyances re- ligieuses. Les cœurs élevés et les intelli- gences supérieures, vaguement avertis, se tournaient vers le Dieu inconnu , et appelaient une grande transformation sociale. L'époque était donc arrivée où la terre ne pouvait plus se passer d'une seconde révélation. Le moment était venu de rendre à toutes les vérités, de resti- tuer à toutes les sciences leur pur et an- tique éclat, et de remplacer par la loi nouvelle l'ancienne loi , qui n'avait rien conduit h la perfection. Alors le Rédemp- teur promis à Adam, à Noé , à Moïse , à David, aux prophètes, aux siliylles; le Rédempteur, entrevu par Platon et célé- bré pir Virgile, se lithomine pour ac- complir la loi d'amour; et l'ère de l'af- franchissement de la race humaitie com- mença à l'instant où une voix sublime et touchante exhala , du haut de la croix, ces paroles ineffables : Tolt est con- sommé.

Le vicomte Albvn de Yillenel've-

BaRGEMOiM.

176

L'UWIVERSITÉ CATHOLIQUE.

SCIENCES PHYSIOLOGIQUES, PHYSIQUES

ET MATHEMATIQUES.

COURS DE GÉOLOGIE.

TROISIÈME LEÇON.

Des agens naturels qui influent sur la terre et con- courent à son évolution.

Quand nous considérons les phéno- mènes de l'ordre naturel , nous pouvons toujours y distinguer la puissance et la résistance, l'action et l'inertie, l'actif et le passif : c'est au fond la distinction métaphysique de l'esprit et de la ma- tière transportée dans cet ordre. Cette double notion peut être conçue au point de vue de la quantité et au point de vue de la qualité : au point de vue de la quan- tité, on a les forces et les masses; au point de vue de la qualité . on a les agens et lesélémens. Ainsi la force est la quan- tité de la puissance ou de l'action, ex- primée en nombres ou en lignes, de quel- que manière que cette action s'exerce d'ailleurs ; la masse est la quantité de la résistance ou de l'inertie , exprimée pa- reillement en nombres ou en lignes'. Dans l'agent , on considère la qualité de la puissance, le mode constant, régu- lier, caractéristique, suivant lequel elle s'exerce , quelle qu'en soit d'ailleurs la quantité ; dans l'élément , on considère la qualité de la résistance, la manière dont l'action est modifiée , neutralisée ou absorbée par elle. Or, la quantité est essentiellement composée , tandis que la qualité est simple ; ce qui achève de ca- ractériser les agens et les élémens par

' C'est abusivement que Ton a appelé celle quantUé force iVinerlie: les doux mots force et inertie s'ex- cluent nnituelleiuent.

rapport aux forces et aux masses. A la limite inférieure de la quantité , qui est l'infiniment petit , la force et la masse deviennent la virtuelle et la molécule : la virtuelle est la différentielle de la force , et la molécule est la différentielle de la masse. Si l'on combine ensemble cette notion de la molécule avec celle de l'élément , on forme la notion de V atome , qui est la vraie base de toute spéculation sur la matière, quand on ne l'envisage que sous le rapport de sa struc- ture et de sa composition ^ Les forces et les masses sont l'objet de la mécanique. Les agens et les élémens sont l'objet de la physique générale : mais la physique proprement dite considère plus particu- lièrement les agens , tandis que la chi- mie considère surtout les élémens. Pour celle-ci, les différens corps sont des mixtes ou des simples; pour celle-là, ce sont des milieux ou des récipiens.

Les agens et les élémens , comme les forces et les masses, se balancent, se pondèrent réciproquement, et sont dans une réaction continuelle. Entre la puis- sance et la résistance , il n'y a jamais un équilibre durable et parfait ; toujours l'une excède l'autre, et elles se surmon- tent tour à tour, car le repos n'est pas possible en ce monde, et la lutte ne cesse pas un seul instant. Mais le prin- cipe conservateur qui veille sur cet uni- vers tempère ces oscillations et les main- tient en de certaines limites qu'elles ne sauraient dépasser. C'est à cette réaction continuelle et mesurée des agens et des

' L'atome ainsi conçu no doit pas être confondu avec les corpuscules étendus el résistans, imaginés par Leucippe ou Moschus , et qu'on retrouve encore dans le système chimique aclucl.

SCIKISCES PHYSIQUES ET MATHEMATIQUES.

177

élémens qu'est dû le mouvement intestin qui travaille incessamment les créatures, et opère leur destruction en même temps que leur réparation.

Il y a quatre agens principaux qui in- fluent sur la terre et concourent à son évolution : la lumière, l'électricité, le magnétisme et la chaleur.

L'air et l'eau ne sont point des agens , ce sont des milieux qui transmettent l'ac- tion.

La pesanteur n'est point un agent, ou plutôt c'est un agent négatif , un contre- agent. Pour s'en convaincre , il suffit de considérer que si toutes les puissances qui actionnent cet univers venaient à être suspendues, à l'exception de la seule pe- santeur , il subirait dans toutes ses par- ties une contraction générale , et bientôt à la souplesse et au rhythme qui carac- térisent la vie dans toutes ses formes, succéderait la rigide immobilité de la mort ■ .

La pesanteur est l'obstacle permanent qui limite et circonscrit toutes les créa- tures, et que celles-ci tendent sans cesse à surmonter ; mais aussi elle fournit à chacune son lest , et détermine son port et sa station. Pour parvenir à la bien étudier, il ne faut pas perdre de vue que si elle est la cause de toute chute , elle est en même temps le principe de toute stabilité sur terre , et que sans elle rien ne serait en ordre ni en place.

La lumière est dans l'ordre naturel ce que la parole est dans l'ordre intellec- tuel • elle éveille les germes, brise leur enveloppe , les élève au dessus de terre , et dirige leur évolution vers le ciel. C'est par elle que tous les êtres vivans sont orientés, c'est d'elle qu'ils tirent leurs vertus , leurs odeurs , leurs signatures . et elle préside avec la chaleur à toutes les fonctions qui se rapportent à l'en- gendrement. Elle parait au contraire n'exercer aucune action sur les corps bruts : qu'elle se réfléchisse à leur sur-

' Cela n'erapêctie pas que la pesanteur ne puisse êlre employée au service de rhonime, et qu'elle ne lui fournisse d'utiles moteurs dans la plupart de ses travaux matériels ; car robslacle peut être opposé à lui-même avec avantage ; et on sait que dans la mé- canique industrielle, il n'y a pas un effet utile qui ne puisse être mesuré par un certain poids élevé à une certaine hauteur. II.

face, qu'elle les traverse librement ou qu'elle s'y absorbe, elle n'apporte dans leur structure ou dans leur forme aucun ciiangement apparent • elle se borne à produire en eux les phénomènes variés de la coloration , de la transparence ou de l'opacité : et loin qu'elle agisse sur eux , c'est elle qui est modifiée par eux, puisqu'il lui arrive souvent dans son immersion d'être infléchie, brisée, polarisée ou dispersée ^ Cet agent étant donc spécialement affecté aux êtres vi- vans, étant en quelque sorte le ministre delà vie dans l'ordre naturel, l'étude de son action sur la terre appartient évi- demment à la physiologie générale et à l'histoire naturelle, et nous n'avons point à nous en occuper ici ) nous y revien- drons cependant à la fin de ce cours, quand nous étudierons les rapports de l'homme avec la terre et avec le soleil. Remarquons seulement que la terre , opaque et ténébreuse par elle-même , ne reçoit d'autre lumière que celle qui lui vient du ciel ^ , que , soumise aux alter- natives du jour et de la nuit, elle ne la reçoit que d'une manière intermittente et graduée, accommodée à ses fonctions et à ses besoins, bien que cette lumière ne cesse pas un seul instant de jaillir de sa source. Remarquons encore qu'il n'est pas une substance minérale , si opaque qu'elle soit, que l'homme en la dissol- vant ou en la vitrifiant, ne puisse rendre perméable à la lumière; tout au con* traire des êtres vivans qui sont toujours voilés et impénétrables, quelque régime qu'on leur impose.

Le soleil , en s'élevant au dessus de l'horizon et répandant ses feux d'orient en occident, dégage à la surface du globe et dans l'atmosphère une certaine quan- tité d'électricité qui dépend pour uu même lieu de l'heure et de la latitude^

' Il paraît toutefois que la lumière n'est pas san^ influence sur la formation des cristaux dans leur eau-mère , mais nous ignorons oncorc en (juoi ella consiste.

' La terre produit une multitude de phosphores , surtout dans le règne animal ; mais il ne faut pas confondre la lumière avec la phosphorescence. Celle- ci n'est qu'une paie et passagère imitation de la lu- mière, incapable de la suppléer. Voici au reste le S'gne auquel on peut les distinguer : la lumière éclaire , la phosphorescence éblouit.

12

12

L'UJNIVERSITÉ

C'est dans la zone torride que ce déga- gement est le plus considérable; mais le fluide tendant à se mettre en équilibre, l'excédant se répand vers les pôles à tra- vers les régions tempérées. Ce dégage- ment et ce flux suivent les mêmes vicis- situdes que réchauffement de la terre et de l'air. Quand le soleil est descendu au dessous de l'horizon , une certaine quan- tité de fluide abandonne l'atmosphère et rentre dans le sol : le refroidissement <îtant plus rapide à la zone torride. le fluide y est bientôt en défaut . tandis que les régions polaires sont relativement surchargées^ c'est pourquoi, en vertu de sa tendance à l'équilibre . il reflue des pôles vers l'équateur. en traversant de nouveau les régions tempérées. Cette re- traite et ce reflux suivent les mêmes vi- cissitudes que le refroidissement de la terre et de l'air. Ainsi l'électricité atmo- sphérique subit un flux diurne et un re- ( flux nocturne, dont l'ensemble constitue une circulation continuelle autour du globe et d'un pôle à Tautre. L'évapora- tion des eaux de la mer et des fleuves introduit aussi dans l'air une grande quantité d'électricité, mais cette évapo- ration dépendant elle-même de l'éléva- tion du soleil au dessus de l'horizon, elle concourt avec la chaleur qui émane de cet astre à la production du flux et re- flux électrique sans altérer sa régularité. On conçoit seulement que cette circon- stance doit faire varier considérablement d'un climat à l'autre les vicissitudes de ce flux et reflux , et qu'en général, pour un même climat . elles doivent dépendre secondairement de la forme et de l'éten- due des mers et des continens. Quant à la qualité du fluide , il est constamment positif pendant le jour et pendant la nuit , au soleil et à la pluie , en hiver et en été , excepté cependant aux approches de l'orage ou quand la tranquillité de l'atmosphère est troublée. Par suite du flux et reflux , la tension de l'électricité atmosphérique éprouve, dans un même lieu, des variations régulières et pério- diques. Dans nos climats . elle est à son minimum quelques heures avant le lever du soleil; elle s'accroît alors par degrés et parvient à son maximum quelques heures après que cet astre s'est élevé au dessus de l'horizou. JLlle commence alors

CATHOLIQUE.

à décroître graduellement . et atteint son minimum quelques heures avant le coucher: puis elle augmente de nou- veau . et parvient encore à son plus haut point quelques heures après le coucher, après quoi elle recommence à diminuer par degrés jusque vers les approches de l'aurore.

L'électricité, comme la lumière, in- flue principalement sur les êtres orga- nisés : Tair humide est le véhicule qui la déverse et la distribue partout on la vie la réclame. Quand elle est à son maxi- mum d'intensité, les cimes des arbres, les pointes des feuilles, les barbes dw épis, se dirigent vers elle, l'attirent, s'en imprègnent et l'absorbent. C'est elle qui donne aux végétaux leurs saveurs, leurs qualités nutritives . leurs vertus médicinales. Les plantes qui croissent sur les pics élevés, sur les rocs nus et escarpés , sont pltis savoureuses , plus actives que celles du même genre qui croissent dans les plaines. Cet agent sti- mule encore les organes . excite la trans- piration à la peau , favorise la circula- tion du sang . la respiration , la sécré- tion des humeurs . et en général toutes les fonctions qui se rapportent à la nu- trition. Mais l'air n'a pas toujours les qualités nécessaires pour lui servir de véhicule : à un certain degré de séche- resse, il cesse de le conduire et l'isole. Dans nos climats, certains >ents d'est venant de l'intérieur des terres, en chas- sant les nuages et les vapeurs, amènent souvent ce degré de sécheresse ; alors le fluide ne peut plus se répandre à la sur- face du sol et rentrer dans le réservoir commun: il s'accumule indéfiniment pat* l'afflux continuel du nouveau fluide qui arrive du sud , et de celui qui s'éiève du sol , et il fait effort pour surmonter les obstacles qui s'opposent ù son écoule- ment. Ordinairement les vents d'ouest , en ramenant les vapeurs et rendant à l'air sa conductricité, mettent un terme à ce^ conflit naissant : le flux électrique reprend son cours vers le nord, et l'équi- libre est bientôt rétabli. Si au contraire la sécheresse persiste dans l'air, en même temps qu'un accroissement dans sa tem- pérature augmente encore le dégage- ment et l'accumulation du fluide . celui- ci acquiert une tension extraordinaire ;

SCIENCES PHYSTQÛES

l'économie de l'atmosphère est troublée; tous les êtres vivans sont en souffrance ; privés de ressort, ils languissent acca- blés sous le poids de l'air, en attendant avec anxiété la solution de la crise. Or , comme il arrive toujours dans l'écono- mie naturelle , à l'image de ce qui se passe dans une économie supérieure , l'excès du mal amène le remède , et le désordre lui-môme fournit les moyens de la réparation. Les deux tensions électri- ques opposées devenant de plus en plus énergiques, les deux fluides s'unissent violemment et avec fracas, et cette union qui les neutralise l'un par l'autre rétablit peu à peu l'équilibre. A chaque explo- sion, les nuages se résolvent en eau- l'air recouvre peu à peu sa conductricité; l'excédant du fluide accumulé, cause du désastre , s'écoule de toutes parts et rentre dans le sol; la tranquillité se ré- tablit dans l'atmosphère ; les plantes et les animaux recouvrent leur première vigueur , et celte convulsion violente qui semblait devoir bouleverser la nature n'a d'autre effet que de lui donner une vie nouvelle et de la faire briller d'un plus vif éclat. Les phénomènes , quels qu'ils soient, qui amènent ou accom- pagnent le rétablissement des conditions normales de l'atmosphère sont les mé- téores. 11 y a les météores ignés , qui sont le tonnerre , les aurores boréales , les étoiles tombantes, les bolides, les aéro- lithes ou pierres météoriques; il y a les météores aqueux , comme la pluie , la neige , la grêle , le brouillard , la rosée ; et il y a aussi les météores aériens , qui sont les vents, les tourbillons , les trom- bes, etc. Tous ont pour agent princi- pal et immédiat l'électricité '. Les vents et les pluies sont les plus fréquens , et ce sont aussi les plus importans à cause du rôle qu'ils jouent dans l'économie atmo- sphérique, qu'ils conservent et réparent: les pluies , en rétablissant dans l'air l'hu- midité conductrice qui distribue aux êtres organiques et restitue à la terre le

■ La chaleur solaire et rôTaporalion des eaux ma- rines produisent sans doulo certains veuls réguliers et périodiques ; mais tous les vents irréguliers et in- termittens qui balayent la terre et agitent l'atmo- sphère en tous sens, u'onl pas d'autre cause que l'é- lectricité. Développer et motiver celle aàserlion nous entraînerait trop loiot

ET MATHÉMATIQUES. 17»

fluide électrique; les vents, en disper- sant et détruisant les unes par les autres les exhalaisons mortelles que dégagent incessamment les animaux, les végé- taux, et l'immense amas des débris or- ganiques en décomposition; car il n'est que trop vrai que le jeu régulier de la vie naturelle dépose sans cesse dans l'air des principes de mort dont tous les êtres vivans seraient bientôt la victime, si , en vertu de la loi de conservation qui plane sur cet univers , ces principes de mort ne se transformaient par leur proi)re réaction en des principes de vie. De tous les météores, le plus remarquable par sa violence, ses circonstances et ses ef- fets , par le spectacle majestueux et terrible qu'il déploie, c'est sans contre- dit le tonnerre ; presque tous les autres phénomènes atmosphériques forment son cortège ordinaire, il est accompagné de vents impétueux, d'abondantes averses , et quelquefois de grêles désastreuses ; toutefois , son action sur le sol est à peine sensible.

La foudre frappe souvent la cime des hautes montagnes , et y laisse des traces de déchirement ou de fusion '. C'est aussi elle qui perce dans le sol ces tubes vitreux qu'on a observés dans plusieurs contrées , particulièrement dans les plai- nes sablonneuses de la Silésie et de la Prusse orientale , et dans les sables mou- vans des landes de Paderborn. Ces tubes sont presque toujours creux; l'intérieur est parfaitement vitrifié , tandis que la surface extérieure est rugueuse et cou- verte d'aspérités ; à une certaine pro- fondeur, ils se divisent souvent en plu- sieurs branches -. C'est à quoi se réduit l'action de la foudre sur le sol . avec toute sa furie , tandis que les eaux qui agissent lentement et d'une manière im- perceptible finissent à la longue par ap- porter de notables cïiangemens à la forme des continens , comme nous le verrons plus tard quand nous étudierons

' Au mont Blanc , Saussure a observé des effets de ce genre dans raniphibole schisteux. M. de Ilumboldl en a observé de semblables sur la sommité du volcan de Toluca.

' On est parvenu à former des tubes semblables , en faisant passer la décharge d'une forte batterie électrique à travers du verre poli ; ce qui ne laiss aucun doute sur l'origine des lubes vitreux naturels.

180

L'UMVERSITÉ

les différens chronomètres naturels qui fonctionnent à la surface de la terre.

Quant aux aérolithes ou pierres mé- téoriques, dont la recherche appartient évidemment à la géographie physique , on ignore encore leur origine et les cir- constances de leur formation. On voit paraître tout-à-coup dans l'atmosphère un globe lumineux, qui se meut avec une extrême rapidité , et dont la gran- deur apparente approche souvent de celle de la lune 5 dans son mouvement, ce globe lance des étincelles et traîne après lui une queue brillante, qui semble une flamme rejetée en arrière par la résistance de l'air : la vive clarté qu'il répand se soutient pendant quelques in- stans, puis elle disparaît subitement en laissant un petit nuage blanchâtre , pa- reil à de la fumée , qui se dissipe bien- tôt. Alors on entend une ou plusieurs détonations comparables à celles d'un canon: un fort roulement leur succède, qui se prolonge durant quelques minutes dans la même direction que suivait le «^lobe ; partout où il passe , des pierres tombent rapidement en faisant siffler l'air, et frappent avec force le sol dans lequel elles s'enfoncent plus ou moins. Ces pierres , très variables de grosseur , répandent une odeur de soufre ; elles sont chaudes , et portent les traces évi- dentes d'une combustion récente : ce sont les aérolithes. Ils consistent en une pâle pierreuse , homogène , granuleuse . ca santé, noirâtre à la surface, grisâtre dans la cassure, renfermant des grains de fer à l'état métallique et très mal- léable ; la surface, viiriiiée çâ et là , pré- sente des aigles arrondis, des arêtes émoussées, comme celles d'un corps qui a éprouvé un commencement de fusion. Ces caractères sont communs à tous les aérolithes. Ils contiennent en général de la silice, de la magnésie, de l'alumine, de la chaux , du fer, du nickel , du chro- me , du soufre , et quelquefois du car- bone : le fer y entre toujours dans une forte proportion. Ces corps, à la fois pier- reux et métalliques, difièrent par leurs caractères extérieurs et par leur com- position , de toutes les substances miné- rales qu'on a rencontrées jusqu'ici dans Vécorce du globe terrestre. Toutefois, leur composition n'est pas aussi nelle-

CATHOUQUE.

ment déterminée qu'on l'avait cru d'a- bord.Tantôt c'est l'alumine qui manque, et tantôt la magnésie : d'autres fois c'est la chaux. Quand la partie pierreuse con- tient de l'alumine, elle se rapproche de l'orthose, de l'albite ou de la pierre de Labrador: si elle contient de la magné- sie . elle tient le milieu entre le péridot et les différens pyroxènes : quelquefois les pyroxènes et les feldspaths dominent ensemble . alors elle ressemble à cer- taines variétés de volérites. Il arrive aussi que celte partie pierreuse manque entièrement, et que l'aérolithe est pres- que entièrement formé de fer uni à quelques centièmes de nickel et de chrome.

Il est difficile de concevoir comment ces masses météoriques pourraient se for- mer dans l'air sans que le fer . le nickel et le chrome fussent oxidés , sans que le soufre et le carbone fussent complète- ment brûlés j aussi tous les physiciens se sont-ils accordés à chercher leur origine en dehors de notre planète. Les uns, s'ap- puyantsur les observations de Herschell, ont penséque les aérolithes étaientlaucés par les volcans de la lune , et on avait rendu cette opinion plausible en prou- vant que la force de projection suffisante pour les porter au delà du point d in- différence où se balancent les deux at- tractions de la terre et de la lune, n'excé- dait pas le quintuple de celle qui chasse le boulet hors d'une pièce de gros ca- libre^ mais on sait aujourd'hui que les prétendus phénomènes volcaniques de la lune sont de simples apparences lumi- neuses, et cette explication n'a plus au- cun fondement. D'autres regardent les bolides, d'où proviennent les pierres mé- téoriques, comme de petites planètes ou fragmens de planètes, circulant irrégu- lièrement dans l'espace, et qui, péné- trant dans notre atmosphère, s'y enflam- ment et se brisent en éclats. Quand la direction du bolide s'approche suffisam- ment de la normale, elle se réfracte dans l'air . et les débris tombent à îa surface de la terre : c'est le cas des pierres mé- léoriques. Quand, au contraire, celte di- rection fait un angle assez considérable avec la normale ( lequel angle est une fonction de la vitesse), elle se réfléchit, les débris du bolide enflammé sortent de

SCIENCES PHYSIQUES ET MATHÉMATIQUES.

181

l'atmosphère et vont continuer dans l'es- pace leur course irrégulière- c'est le cas des étoiles tombantes ou filantes.

Venons maintenant au magnétisme.

Toutes les observations qui ont été faites sur le magnétisme terrestre nous enseignent que le globe se comporte comme un aimant, ayant ses pôles et son équateur , et qu'il n'est aucune de ses parties qui ne soit elle-m«>me magné- tique. De même que la lumière oriente tous les êtres vivans , en dirigeant leur évolution vers le ciel . que Télectricité, productrice des météores, conserve et répare l'économie atmosphérique , le magnétisme terrestre est l'agent qui pré- side à la distribution des masses mi- nérales dans le sein de la terre. Comme l'électricité, il porte les deux signes, et il est par rapport à ces masses, ce que les affinités positive et négative sont pour les atomes, ce que les forces attractive et centrifuge sont pour les planètes. Les masses minérales ont des affinités spéci- fiques, selon lesquelles elles se disposent et se coordonnent entre elles. Ces affi- nités molaires sont les résultantes ou les intégrales des affinités moléculaires ; les forces magnétiques .du globe sont les ré- sultantes des affinités molaires. C'estainsi que le magnétisme a déterminé la struc- ture de la terre. On comprend que la struc- ture d'un corps ou plus généralement la disposition intérieure d'un système maté- riel, doit dépendre uniquement des con- ditions de l'équilibre entre les divers agens spécifiques qui sollicitent les élé- mens du système 5 tandis que la forme du corps ou la disposition extérieure du système dépend seulement des conditions de l'équilibre entre les forces générales qui sollicitent indistinctement toutes les parties du système. Cette vertu distribu- tive du magnétisme peut être rendue sen- sible par une simple expérience. Si dans un tube de verre recourbé en siphon, on verse du mercure sans remplir entière- ment la courbure , de manière à conser- ver la communication entre les deux branches, qu'on remplisse le tube avec ime solution médiocrement concentrée de nitrate d'argent , et qu'on le dispose ensuite selon la direction du méridien magnétique : on voit après quelques ins- tans l'argent commencer à se précipiter

dans les deux branches; mais l'arbre de Diane se développe avec plus de force , s'élève plus haut et brille d'un plus vif éclat dans la branche boréale que dans- la branche australe, et dans celle-ci, le sel mercuriel qui se forme est plus abon- dant. Si, au contraire, on dispose le tube dans la direction de l'est à l'ouest, la réaction du sel d'argent et du mercure ne commence qu'après plusieurs heures ; l'argent se montre également dans les deux branches et avec un faible éclat , et on y trouve ik peu près la même quantité de sel mercuriel. Dans les environs de Rœnigsberg, il existe de l'argent natif, dont les rameaux sont toujours dirigés du nord au sud , et la présence de ce métal est toujours annoncée par une cer- taine quantité de pyrites et de blendes. Nul doute que cette observation ne s'é- tende par la suite à un grand nombre de gisemens métalliques.

Le magnétisme peut aussi produire des actions purement chimiques ou molécu- laires , à la manière des courans électri- ques ; mais alors cet agent se transforme ou plutôt se différentie. Nous verrons bientôt que les quatre agens que nous considérons ici , la lumière , l'électri- cité , le magnétisme et la chaleur, peu- vent, sous certaines conditions, se trans- former les uns dans les autres : en sorte qu'il conviendrait peut-être de les consi- dérer comme autant de fonctions dis- tinctes d'un seul et môme agent. C'est sur- tout entre le magnétisme et l'électricité qu'existe ce rapport de transformation mutuelle , c'est-à-dire , que la fonction magnétique peut se changer facilement en une fonction électrique , et récipro- quement. La théorie électro-magnétique, qui est l'expression analytique de ce rap- port, et qui constitue la partie la plus importante de la physique moderne, est due presque tout entière aux travaux d'Ampère, dont les sciences déploreront long-temps la perte.

Toute masse minérale est magnétique, mais ce magnétisme est très faible : il ne se manifeste pas dans les circonstances ordinaires, et ne peut être constaté qu'au moyen d'expériences délicates. Le fer, avec quelques uns de ses minerais , le nickel et le cobalt, sont à peu près les seules substances naturelles qui manifes-

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L'UNIVEFxSITÉ CATHOLIQUE.

tent spontanément et sensiblement cette propriété. On sait que le frottement, la percussion, et surtout un mouvement de rotation rapide , ou encore Tinfluence prolongée d'un aimant , font passer la substance magnétique à l'état d'aimant , c'est-à-dire, qu'ils polarisent et détermi- nent le magnétisme diffus en elle. Tant que l'une de ces conditions subsiste, l'ai- mantation persiste ; et quand cette nou- yelle distribution de la vertu magnc^tique est stable , ou , comme le disent les phy- siciens, malgré Péloignement qu'ils pro- fessent pour les qualités occultes, quand la force coërcitive est assez considérable, la substance magnétique est devenue dé- finitivement un aimant. Il en est ainsi de la terre.

Les affinités réciproques , positives et négatives, que les masses minérales exer- cent entre elles, et d'où résulte leur dis- position respective, expliquent comment le magnétisme est une puissance dans le globe terrestre : mais pour le détermi- ner, le polariser , le convertir en acte , il faut une condition de plus ; il faut que les affinités molaires de signe contraire se dégageant , que celles de même signe se composant, toutes se réduisent en définitive à un petit nombre pair, de ré- sultantes égales et directement opposées. Cettecondition estremplie par le mouve- ment de rotation de la terre. C'esten vertu de ce mouvement que le globe est pola- risé , et que toutes ses forces magnéti- ques sont réduites ou du moins tendent à se réduire à deux, l'une australe, l'autre boréale. Effectivement, malgré l'influence énergique et incessante de ce mouvement, le globe ne paraît pas encore parvenu à l'état d'aimant simple, et il se présente à nous comme un aimant composé ou un assemblage d'aimans simples , dont la si- tuation respective n'est pas bien connue. Toujours est-il qu'il y a au moins deux pôles dans l'hémisphère boréal et deux autres dans l'hémisphère austral ; que l'équateur magnétique est une courbe à double courbure fort compliquée et en- core mal déterminée : que l'intensité des forces magnétiques est variable sur une même ligne d'égale inclinaison ; que les nœuds magnétiques ou points d'intersec- tion de l'équateur avec la ligne équi- noxiale sont doués d'un mouvement pro-

gressif de l'est à l'ouest , qui fait varier en même temps la latitude magnétique et l'inclinaison de l'aiguille aimantée. La surface du globe présente même des mas- ses plus ou moins considérables, aiman- tées comme lui d'une manière complexe. Le Heideberg , près de Zell , qui s'élève au milieu d'un vaste plateau à la pente N. O. du Fichtelgebirge, et dont la direc- tion est du S. O. au N. E. , agit sur l'ai- guille aimantée à vingt pieds de distance de son axe longitudinal. Cette montagne est formée de serpentines enclavées dans des schistes chloriteux et amphiboliques, contenant des parcelles de feroxidulé, et dont les strates sont parallèlesà l'axe. Les pôlesnordsont tous situésàla pente sud- est, et les pôles sud à la pente nord-ouest. Les axes magnétiques sont parallèles et perpendiculaires à la direction de la mon- tagne. Les points d'indifférence sont pla- cés aux extrémités. Il est remarquable que le magnétisme polaire de ces roches qui ne renferment que des parcelles de fer oxidulé , est souvent plus puissant que le magnétisme polaire des masses considérables de feroxidulé qui se trou- vent en couches dans les montagnes pri- mitives, plus ou moins enfouies dans la profondeur du globe. Entre Almaguer et Pasto.près de Yoisaco, à mille quarante- cinq toises au dessus de la mer, il existe une roche de porphyre trachitique, qui présente, sur une moindre échelle, les mômes phénomènes que la montagne ai- mantée de Franconie. Sur la pente orien- tale du Chimborazo, on trouve un groupe de porphyre trachitique en colonnes pen- tagonales , dont le magnétisme polaire agit à trois pieds de distance. Tous ces faits prouvent que le magnétisme terrestre n'est pas encore polarisé ou résolu d'une manière définitive.

Si la rotation aimante les sphères, il est bien probable que la lune et le soleil, les planètes et les étoiles , sont autant d'aimans dont la terre subit l'inégale in- fluence. Les physiciens ont jusqu'à pré- sent négligé d'étudier cette influence; c'est pourtant là qu'il faudra chercher l'explication des variations périodiques de l'aiguille aimantée. 11 y a des varia- lions diurnes qui dépendent de la révo- lution diurne de la terre. 11 y a lieu de rechercher si la lune ne produit pas des

I.ETTRES ET ARTS.

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variations mensuelles. Le soleil amène bien certainement des variations annuel- les. Il y a aussi des variations séculaires, qui dépendent sans doute des inégalités séculaires du système planétaire. Quant à l'action du milieu stellaire, c'est évi- demment une constante , les dimensions de l'orbite terrestre pouvant être regar- dées comme inliniment petites par rap- porta lui.

Outre le magnétisme minéral, il y a le magnétisme végétal , qui détermine la distribution des plantes dans une même région ou sur une même ligne isotherme. Il y a aussi le magnétisme animal , en vertu duquel les animaux s'unissent , se groupent et s'associent ; en vertu duquel chaque animal attire à lui toutes les pro- ductions qui lui sont nécessaires pour sa conservation et sa propagation. Les di- vers instincts, les sympathies et les anti- pathies sont autant de formes de ce ma- gnétisme. Dans tout individu les organes, dans toute société les individus sont coor- donnés entre eux et subordonnés à leur chef naturel par un magnétisme analogue et spécial, d'oCi résultent l'harmonie des fonctions et le concoursde tous les efforts vers un but unique j c'est la condition de tout organisme. Quand cela n'a pas lieu , il y a maladie dans le corps social aussi bien que dans l'individu. Enhn , il

y a un magnétisme artificiel et anormal, qui tend à pervertir les rapports naturels des êtres, en les isolant du centre uni- verselet vivifiant, pour les rattachera des centres individuels et morliftans. Heu- reusement la puissance magnétique de l'homme s'est affaiblie à proportion de l'abus qu'il en a fait, ^ous nous bornons à indiquer ces choses qui ne sont pas de notre sujets nous voulons seulementarri- ver à une notion générale du magné- tisme. Or, en élargissant le sens du mot de manière à y comprendre ces diverses acceptions particulières, on voit que le magnétisme est l'agent de toute hiérar- chie, de toute coordination , de toute construction.

Il nous reste à parler de la chaleur, cet agent universel qui participe également à la production des trois règnes : qui concourt , avec le magnétisme , à la for- mation des roches, des terrains, de toute l'écorce minérale du globe ; avec l'élec- tricité , à l'accomplissement des fonc- tions organiques qui ont pour objet U conservation de l'individu par la nutri- tion ; avec la lumière, à l'accomplissement des fonctions qui ont pour objet la conser- vation de l'espèce par l'engendrement.

( La suite au prochain numéro, )

Margerin.

LETTRES ET ARTS.

COURS SUR LA MUSIQUE RELIGIEUSE ET PROFANE.

SECONDE LEÇON.

Opinion de la prééraiuence de la musique sur les autres arts , fondée sur ce que la musique est un langage. — De ^invention humaine de la musique. — Résurrection du système de Locke et de Con- dillac par l'école musicale matérialiste. — Cette doctrine est en opposition avec l'histoire et la tradition.

La musique est le seul , parmi les arts , dont ou ait osé dire qu'il est le plus noble

de tous. Nous sommes loin de vouloir faire de cette proposition un de ces sujets de disputes, lesquelles ne prouvent, en dernière analyse , que l'impuissance de l'homme , être nécessairement incom- plet , qui ne saurait apprécier , pour ainsi dire, à leur valeur individuelle , tous les dons du Créateur, ni les em- brasser dans leur ensemble, comme l'at- teste souvent son goût pour un seul et son indifférence pour les autres. ?sous voulons seulement faire remarquer que celle préém inonce accordéede tout lemps à la musique, s'explique parle sentiment

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L'UNIVERSITÉ

universellement répandu de cette vérité dont nous nous sommes entretenus dans notre première leçon ; savoir ; que la musique est un véritable langage, une transformation de la parole ^ comme on l'a dit avant nous. S'il fallait aujourd'hui ajouter quelque chose à la démonstration de cette vérité, nous dirions que la musi- que est le seul artdont l'expression se trans- mette à notre âme par le sens de l'ouïe ^ qui est le sens par excellence , celui par le moyen duquel nous viennent, avec la parole , l'intelligence et la foi , et dont le nom se confond . selon l'observation profonde de M. de Bonald . avec le nom de la plus noble faculté de notre être, l'entendement. «Il semble ». dit à ce sujet l'écrivain sur la musique, le plus grave et le plus élevé de notre époque , et qui, sous plus d'un rapport, peut être -comparé à l'illustre philosophe que je viens de nommer: « il semble que l'ouïe « est à l'égard des autres sens ce que « l'homme est à l'égard des animaux . ce c'est-à-dire, que l'homme ne paraît c: avoir été dénué en naissant de tout ce « qui protège les animaux et les met en « état de se défendre des injures de l'air « et de pourvoir par eux-mêmes à leur K propre conservation , que parce qu'é- « tant destiné par son intelligence à s'é- « lever à une plus grande perfection , il « avait aussi besoin d'exercer sa raison « et d'acquérir cette expérience qui lui « est nécessaire pour jouir de la puis- « sance et des droits qui lui ont été don- « nés sur tous les autres êtres 5 de même « l'ouïe ne semble avoir été privée des « moyens qui aident les autres sens», « ainsi que du secours de ceux-ci dans « bien des cas , que parce qu'étant par- ce ticulièrement destinée à transmettre K l'expression des sentimens qui sontma- « nifestés par la voix, elle avait besoin « d'acquérir aussi , par un exercice frè- te quent, un tact beaucoup plus délicat « et plus subtil, pour pouvoir saisir faci-

' L'auteur , dans le paragraphe précédent , vient de remarquer avec le docteur Roger de Montpellier / voir son Traité de Veffet de la 7nusique sur le corps humain , V" part., chap. T») , que Touïc doit en quel- que sorte faire sa propre éducation sans le secours des autres sens, tandis que ceux-ci sererlifient les uns par les autres : la vue par l'ouïe , par le lou- cher, «te.

CATHOLIQUE.

« lement toutes les modifications infinies K des sons, et les transmettre fidèlement ce à l'âme ». »

Mais si l'ouïe est le moyen de trans- mission par lequel le langage musical pénètre jusqu'à notre âme , la musique a la voix pour organe. La voix, cet élé- ment divin , où brille un rayon de l'es- sence immatérielle 5 la voix . cet instru- ment de la parole , est aussi le premier instrument de musique , et ce principe subsiste jusque dans la musique instru- mentale, puisque lescorps sonoresqu'elle emploie . les instrumens à vent surtout, et, parmi ceux-ci, particulièrement, le plus grand et le plus majestueux . l'or- gue, ne peuvent être comptés au nombre des instrumens de musique , qu'à la con- dition d'être faits à l'imitation de la voix humaine. Voilà, à n'en pas douter, la raison pour laquelle la musique est ré- putée le premier et le plus noble des arts après la parole , et pour laquelle ee chez tous les peuples cet art est le seul qui ait une origine céleste '. »

Toutefois, comme la plupart des théo- riciens modernes n'ont pas vu que la question de l'origine , de l'essence de la musique , et celle de ses divers systèmes ainsi que de leurs progrès . se liaient étroitement à la question de l'origine et de l'essence du langage, et à celle de la formation et de la filiation des langues , ils n'ont pas aperçu que les tonalités n'é- taient autre chose que des espèces de langues musicales, distinctes entre elles, mais toutes remontant à une souche com- mune , en un mot , des modifications différentes d'une tonalité primitive, d'un mode initial. En conséquence, chaque tonalité leur est apparue non comme un système d'art différent , mais comme un art isolé, essentiellement autre. En outre, par l'effet de la séparation de la notion de la musique et de la notion du langage, ils ont dii rapporter la musique à un principe tout matériel , puisque l'on ne peut lui reconnaître un principe moral d'expression qu'autant qu'on assimile sa

' Recherches sur rannlogic de la musique arec les arts qui ont pour objet l'imilatioti du langage ; préf. p. Liv. Paris, imprim. royale, 1807,2 vol. in-8", par (i. A. Villoteau.

- Résumr phihsoph. de l'hist. de la musique , par M. Fétis,p. LXiv.

LETTRES ET ARTS.

1«&

nature à celle de la parole. En consé- quence , ils ont vu la musique non dans la musique elle-même, mais dans les données matérielles que fournit la nature et les élémens physiques . lesquels , en quelque sorte, servent d'agens à cet art, je veux dire , les sons et leurs combinai- i sons diverses ,• c'est ainsi qu'ils sont arri- Tés à confondre l'origine de la musique avec l'origine du son et du bruir. et que, voulant définir cet art, ils n'ont trouvé rien de mieux à dire que les paroles déjà citées dans la leçon précédente ; « La musique est L'art d'émouvoir par La coin- « binaison des sons '. «

Ayant à discuter aujourd'hui le mérite de cette définition et de celle que nous lui avons opposée , comme aussi les con- séquences que la première entraine dans la doctrine, l'enseignement, la théorie et la pratique de l'art, il importe de re- marquer d'abord que cette définition ne tient aucun compte de l'élément spiri- tuel que nous avons distingué dans la musique ainsi que dans le langage , et qui , en musique, réside dans la conson- nance ; elle ne reconnaît que l'élément humain, passionné, dramatique, lequel, comme nous l'avons vu, se produit dans la dissonnance. Ce n'est pas, nous nous hâtons de le dire, que la théorie actuelle ne fasse aucune mention de la conson- nance ; au contraire , elle la distingue soigneusement . mais en se bornant à l'envisager , comme la dissonnance j en tant qu'élément purement matériel, ar- Ijitraire en soi, abstraction faite de toute pensée, de tout ordre d'idées préexistant, dont l'un ou l'autre de ces élémens peut être l'expression, la personnification ou le symbole. îsous l'avons déjà dit : selon que les nations sont éclairées par la lu- mière de la grâce et de la révélation . ou qu'après avoir défiguré les premières no- tions de l'enseignement divin, elles vi- vent accroupies dans l'esclavage des sens et le désordre des passions, leur musique et leur langue portent dans leur consti- tution l'empreinte de caractères analo- gues. Pour ce qui est de la musique , elle exprime, par l'élément consonnant qui représente la lumière, la plénitude

' La musique à la portée d« tout le monde , par M. Félis,cbap. l,p. 1.

de l'être, l'aspiration, le calme; elle exprime , disons-nous , l'accord de l'es- prit et de la chair, dirigés vers Dieu ; et, par l'élément dissonnant, la contra- diction perpétuelle quiestdans l'homme, le combat que se livrent l'âme et le corps et la dégradation de l'un et de l'autre en révolte contre le Créateur. Certes , c'est là un grand fait, un fait immense , fait que nous n'avons pas inventé, et qui aété historiquement et solennellement consi- gné par ceux-là même à qui nous le rap- pelons '. Eh bien ! encore que la théorie musicale ne doive passe surcharger d'une théorie métaphysique, c'était là un fait. et il y en a plusieurs autres de même na- ture, qui aurait dii déterminer une dis- tinction fondamentale dans la théorie comme dans les monumens de l'art 5 éta- blir une division radicale entre deux sys- tèmes, le système religieux et le système mondain, bien que ces deux systèmes se rapprochent et se pénètrent quelquefois l'un l'autre ; enfin . c'était là un fait qui devait laisser des traces profondes dans toutes les parties de la science et rayon- ner dans tout l'ensemble. Point du tout. Yeul-on savoir quelle est la seule et uni- que différence que la théorie établit entre l'accord consonnant et l'accord disson- nant? « On donne le nom de consonnant « aux intervalles agréables , et celui de « dissonnant aux autres » , c'est-à-dire , aux intervalles moins agréables ^ Ouvrez toutes les méthodes , tous les codes mu- sicaux, vous ne trouverez pas une expli- cation plus satisfaisante de ces deux élé- mens fondamentaux. Après avoir lu de telles paroles , à peine a-t-on la force de remarquer la nullité et la pauvreté de cette distinction , puisque, au point de vue de l'art mondain , il est de fait que la dissonnance n'est pas moins agréable que la consonnance.

Ab uno disce onmes. Yoilà pourtant à quel point les savans , les professeurs , les théoriciens ont conduit la théorie, à force de technique, de matérialisme ; à force, qu'on nous permette l'expression, de couper l'art en deux , de lui arracher

' Voir la paje lui et la précédente du Résumé philos, de Vhisl. de la musique, par M. Fétis. Nous avons cité la page 1.111 dans noire première leçon. La musique vtise à la purlée de tout le monde , par M. Fétis , p. 82 , 1^' èdit.

186

L'UNIVERSITÉ

violemment la vie, rame, de le réduire à son squelette, et. comme l'a dit Yillo- teau. à la pratique des sons. Aussi , cet écrivain, sentant la nécessité de rappeler la musique à ses premières et saines no- lions . et d'innover pour reconstituer, prend-il soin d'avertir qu'il «rétablit, « chaque fois que l'occasion s'en présente « et qu'il le peut j, la première acception « de plusieurs termes techniques qui ont « évidemment appartenu à cet art avant « qu'il eût été réduit à la pratique des K sonsj et il prouve que ce n'est que par K l'ignorance des principes et l'abus des « règles qu'on a détourné ces mots de K leur premier usage et qu'on les a em- « ployés dans un sens différent de celui « qui leur était propre: enfin, qu'ils ont « cessé de rappeler les idées auxquelles « ils avaient d'abord été attachés '. » M. Fétis veut bien reconnaître aussi que le langage des écoles est plein de défec- tuosités. Pour opérer un pareil boulever- sement dans les élémens de la science et de ses principes , il n'a fallu rien moins que corrompre l'art dans son essence , le détourner de son origine et de son but, de telle sorte qu'à l'inspection de notre théorie, il est impossible de comprendre que les deux tonalités qui nous sont fami- lières puissent avoir entre elles le moin- dre rapport, et que les règles de la langue musicale que nous parlons puissent pré- senter quelque analogie avec celles qui forment la syntaxe universelle de l'art.

La définition de la musique que nous opposons à celle de l'école matérialiste % par cela même qu'elle implique la notion du langage , restitue à l'art tout ce que l'autre définition lui enlève dans la sphère morale de son expression : elle a de plus, même pour la pratique . l'avantage im- mense de montrer au premier coup d'œil que les mystères et la théorie de la mu- sique ne sont pas, au fond, d'une autre nature que ceux de la parole elle-même, et, de cette sorte, elle ouvre à l'esprit, dès les premiers pas, une voie lumineuse, celle de l'analogie. Ainsi la musique . langage de l'homme sensible, assimilée à la parole , langage de l'homme intellec- tuel , ne peut pas avoir une origine autre

' Loc. cit., p. Lxxxn.

' Voir ceUe définiiiou dans notre première leçon.

CATHOLIQUE.

que celle de la parole. L'invention hu- maine ne peut pas plus être supposée pour la première que pour la seconde , et à moins de soutenir que le langage musical consiste dans l'articulation de la voix j les sons et les crisj si au con- traire on le regarde comme le mode cé- leste de l'expression de la pensée ou du sentiment , on peut appliquer à la musique ce qu'on a appliqué à la parole, et dire que la musique est nécessaire pour inventer la musique. Les théoriciens ont toujours admis de fait, et aujourd'hui ils commencent à admettre dogmatique» ment, que les élémens fondamentaux de la musique, la loi, par exemple, qui unit les intervalles, ne sont pas d'inven- tion humaine * : mais alors ces élémens, cetteloi.ne sauraient être que l'expression d'une pensée préexistante . de même que la création tout entière est la manifesta- tion extérieure et visible d'une pensée qui existe en Dieu. JNul d'entre eux n'a tiré cette conséquence . il est vrai , mais il suffit qu'ils aient reconnu en principe que l'invention des premières données de l'art n'est pas au pouvoir de l'homme. Toutefois, par une contradiction incon- cevable, lorsque la question de l'origine de la musique s'est présentée à leur es- prit , ils l'ont résolue dans un sens op- posé au principe qui fait la base de leur enseignement.

ISous avons observé tout à l'heure que les théoriciens n'ont pas vu les rapports de la musique et du langage , quant à leur essence . ni ceux des tonalités et des lan- gues, quant à leur filiation et leurs affi- nités morales; mais il faut leur rendre la j ustice de reconnaître que quand il s'est agi de traiter, ex professo ^ la question de l'origine de la musique . frappés qu'ils étaient sans doute de la beauté et de la profondeur des théories de Locke , de l'abbé de Condillac , de Cabanis et de Lamélrie, sur la formation de l'homme, sur l'invention du langage , ils n'ont pu résister à la séduction de calquer leur système sur celui de ces philosophes. Il est instructif et curieux à la fois de voir à quel point ils ont réussi à faire, en plein dix-neuvième siècle , et sans être

' Voir la Musiq^u simplifiée, par M. Bussel , préf. p. IX, el passitn dans TouTrage.

LETTRES ET ARTS.

tm

déconcertés le moins du monde par la tendance générale vers le spiritualisme , la contre-partie des théories du dix-hui- tiéme.

Leurs travaux à ce sujet ont eu pour premier but, ainsi que le disent leurs au- teurs , d'expliquer par des moyens natu- rels ce que le genre humain s'était con- tenté de regarder jusqu'à présent comme l'effet de la révélation ; nous entendons par révélation le moyen , quel qu'il soit, par lequel l'humanité s'est trouvée en possession d'un élément préexistant et divin de son essence. L'abbé de Condil- lac qui, lui aussi , comme il en convient, avait voulu se rendre compte de l'origine de la musique , par des moyens confor- mes à sa raison , avait dit : « Dans l'ori- K gine des langues , la prosodie étant fort « variée , toutes les inflexions de la voix « lui étaient naturelles. Le hasard ne « pouvait donc manquer d'y amener quel- ce quefois des passages dont l'oreille était « flattée. On les remarqua . et l'on se fit « une habitude de les répéter : telle est K la première idée que l'on eut de l'har- tc monie '. » Ainsi voilà une philosophie basée sur le hasard.

Maintenant écoutons M. Fétis : « Mal- et gré sa capacité relative , l'esprit bu- te main a des bornes telles que l'idée de « l'infini n'y entre qu'avec effort. On veut ec trouver un commencement à toutes « choses, et, dans les idées vulgaires _, « la musique doit avoir une origine « comme toutes nos connaissances. La (c Genèse ni les poètes de l'antiquité « profane ne parlent pas des inventeurs « de cet art , seulement on y voit les « noms de ceux qui ont fait les premiers « instrumens : Jubal , Mercure , Apollon « et d'autres. On pense bien que c'est la K Genèse que je crois sur cet objet comme « sur d'autres plus importans ; mais ce « n'est pas de cela qu'il s'agit. » Nous ne nous arrêterons pas sur ce singulier pas- sage , nous ferons seulement remarquer en passant, à propos de Jubal, que plu- sieurs anciens écrivains sur la musique, en parlant de lui comme du créateur de la musique instrumentale % ne manquent

' Essai, t. l", 2« part., 2"^ sect., p. 317, édition de 1798. '■' Pater caneniium citharâ ei organo. Gcnes. iv, 21.

pas de noter qu'il était de la race de Caïn ; ex perdild Caini stirpe , dit Herbert'. C'est là une observation im- portante sur laquelle nous reviendrons lorsque nous exaniinerons dans l'appli- cation le style de la musique mondaine et les moyens qu'elle met en œuvre. Poursuivons :

« Quant à l'origine de la musique, cha- « cun l'a arrangée à sa fantaisie i tou- « tefois , l'opinion qui la place dans le (c chant des oiseaux a prévalu. Il faut « avouer que c'est là une idée bizarre, « et que c'est avoir une opinion bien sin- (c gulière de l'homme que de lui faire « trouver l'une de ses plus vives jouis- « sances dans l'imitation du langage de (C certains animaux. INon , non , il n'en « est point ainsi.» Et pourquoi pas, je vous le demande , puisque l'homme , dans ce système, n'est ni plus ni moins qu'un animal? Mais ce qui frappe sur- tout ici , c'est que tandis que le plus magnifique accord règne parmi ceux qui . attribuent l'origine de la musique a des causes surnaturelles , les philosophes et les musiciens ne cessent de se quereller entre eux sur la meilleure manière d'ex- pliquer cette origine par des moyens naturels et conformes à la raison : cha- cun l'a arrangée à sa fantaisie. \ oyons donc quel est sur ce point la fantaisie de M. Fétis : « L'homme chante comme il parle « Jusqu'ici tout est bien : l'hom- me a reçu le chant comme il a reçu la parole , et la parole avec le chant. Mais malheureusement M. Fétis parle ici de l'homme sauvage. Remarquez bien : (f L'homme chante , comme il parle , « comme il se meut, comme il dort , par u suite de la conformation de ses ^ or- « ganes et de la disposition de son âme. (C Cela est si vrai , que les peuples les (C plus sauvages et les plus isolés de « toute communication avaient une mu- cc sique quelconque quand on les a dé- (c couverts , lors même que la rigueur du (C climat ne permettait point aux oiseaux « de vivre dans le pays ou d'y chanter. (C La musique n*est , dans son origine j, « composée que de cris de joie ou de gé- « missemcns douloureux ; à mesure que « les hommes se civilisent ^ leur chant

' Decantuet musicd sacr., lom. i, chap. i, p. 2.

188

L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.

« se perfectionne ; et ce qui , d'abord , « n'était qu'un accent passionné, finit « par devenir le résultat de l'art. U y a « loin, sans doute , des sons mal articu- « lés qui sortent du gosier d'une femme « de la Nouvelle-Zemble, aux fioritures « de mesdames Malihran et Sontag ^ « mais il n'est pas moins vrai que le K chant mélodieux de celles-ci a pour « premier rudiment l'espèce de croasse- « ment de celle-là. n Prenons haleine avant de revenir sur ces propositions :

L'homme chante comme il parle; mais s'il ne parle pas, comment chante-t-il? Il chante comme il se meut et comme il dort; premièrement, par suite de la conformation de ses organes ; seconde- ment , par suite de la disposition de son âme. (Remarquez en passant que c'est par suite de la disposition de son âme que l'homme dort.) Ainsi, la conformation des organes de l'homme produit d'abord le chant, et comme M. Fétis pense que le chant a une expression et même une expression morale _, il est clair que. dans son système , l'orj^anisation , c'est-à-dire la matière, engendre la pensée et le senti- ment. L'auteur dit dans un autre endroit, en parlant des échelles tonales ou des gammes : « L'une engendre nécessaire- ment la musique calme et religieuse ' 5 » et, dans sa définition de la musique, il établit que les combinaisons de sons en- gendrent l'émotion. C'est toujours la ma- tière prise pour principe , et nous voilà embourbés dans la fange de la philoso- phie de la nature. Nous passons sur quel- ques observations que les lecteurs feront d'eux-mêmes, et nous prions M. Fétisdc vouloirbiennousapprendre par quels per- fectionnemens graduels, par quels procé- dés logiques, en un mot, par quels moyens naturels on est arrivé des sons mal arti- culés et du croassement qui sortent du gosier d'une femme de la Nouvelle-Zem- ble ^ lesquels sont une musique quel- conque ^ suivant lui , au chant mélodieux et aux fioritures de mesdames Sontag et Malihran. A cela il répond : A me- sure que l'homme se civilise , le chant se perfectionne. Il est impossible de fran- chir un abîme plus lestement que ne le fait M. Fétis d'un trait de ])lume. HAtons-

' Bé$umé, p. xxxvm.

nous d'arriver à la conclusion de tout ceci. La conclusion? vous ne vous y at- tendez pas. « Au reste , il importe peu « de savoir quelle a été l'origine de la « musique, etc.. etc. ^ « Ainsi, pour Condillac , tout se réduit à ce seul mot : le hasard ; pour M. Fétis , à celui-ci : qu'importe ?

A vrai dire . il importe peu que M. Fé- tis se livre à toutes les fantaisies de son imagination, si. l'histoire enmain. il vient les détruire lui-même, et établir solen- nellement Torigine divine de la musique. Ouvrez son Résumé : « Chez tous les peu- « pies , s'écrie-t-il , ce sont les dieux qui « ont fait don de la musique aux hu- (c mains , et cet art est le seul qui ait une « origine céleste. « Et le voilà qui nous montre le miracle de la musique chez les Hindous, chez les Chinois, chez les Ara- bes, chez les Grecs M Néanmoins, M. Fé- tis s'obstine tellement dans son système, qu'il persiste à ne voir qu'un système dans ce témoignage unanime , cette tra- dition constante. Citons encore : « On « voit que c'est partout le même système, « partout l'art est représenté comme « ayant opéré des prodiges dans l'anti- « quité. :» Et ailleurs : « Le merveilleux « ne manque jamais dans l'histoire des (f arts chez les peuples anciens : les Chi- u nois en ont mis dans l'origine de leuj- « système de musique '. » Ne dirait-on pas vraiment que les peuples anciens se sont donné le mot sur ce point : que l'origine de leur musique est divine , parce qu'il leur a plu de décider cela ainsi , à priori, après mûre délibération? Et puis admirez cette expression : Les Chinois ont mis du merveilleux I Si nous ne craignions de faire une plaisanterie trop vulgaire pour IM. Fétis , nous ren- verrions ses Chinois à un vers de lîoileau. Passe encore que Laborde ait débité des niaiseries sur l'origine de la musique et ses effets merveilleux ; il avait du moins pour excuse l'entraînement des idées de son siècle. Oh ! que nous regrettons que M. Fétis, à la science de qui nous ren-

' La musique mise â la portée de toiU Je monde , p. 4 et iî.

■' Jlésumr , p. lxiv , xc , xn et suiv., Li , lui, i.xxvii, Lxxxv el suiv.

^ Ibid., p. Li, LUI.

LETTRES ET ARTS.

189

drons toujours hommage, n'ait pas nourri son esprit de cette autre philosophie qui a dit, par la bouche d'un de ses plus no- bles organes : w La fable , bien plus vr.iie « que l'histoire pour des yeux prépar(';s, « vient encore renforcer la démonstra- « tion. C'est toujours un oracle qui fonde « les cités, c'est toujours un oracle qui « annonce la protection divine et les « succès du héros fondateur '. » Toute l'histoire de la musique dans l'antiquité est dans ces quelques lignes.

Comme tout se lie dans le système d'un auteur, et quelquefois malgré l'auteur lui-même , M. Fétis repousse toute iden- tité de nature et de principes entre les divers systèmes de musique des anciens peuples, et cela est tout simple: refu- sant de remonter, pour ce qui est de la musique en général , à une seule et même origine, il a été forcé de voir autant de musiques particulières , autant d'arts radicalement différens qu'il y a de tona- lités. C'est ce que prouve la partie dog- matique de son livre tout entière.

Aussi conclut-il par ces paroles : « Il « n'y a point d'art absolu résultant d'une « hase unique , universelle ; celte hase est « variahle comme les phénomènes de la

« sensibilité Je reviens souvent sur

« celte doctrine parce qu'elle est nou- « velle et qu'elle est vraisemblablement « destinée à éprouver bien des contradic- « tions. L'éclectisme en matière d'art est « plus difficile à établir qu'en toute autre « chose 2. « Assurément cette doctrine est nouvelle^ mais de la part de qui éprou- ve-t-elle les premières contradictions? de la part de M. Fétis qui , ici encore, vient démentir, l'histoire en main , ce qu'il avance dogmatiquement, ^'ous ne repro- duirons pas toutes les analogies de fait entre tous les systèmes musicaux que l'auteur a accumulés dans sou livre , et notamment au chapitre qui traite de la musique des peuples septentrionaux. Kous dirons seulement que , dans la Pré- face du même ouvrage, il se félicite du honheur qu'il a eu de découvrir la hase éternelle , non seulement de la musique qui est à notre usage , mais de toute mu-

' Principe générale ir, par le comle de Maisire, p. ôlô.

^ Résumé , p. cxiii^n , csx.\iu.

sique possible ' . Lequel faut-il croire ici? de I\I. PYîtis disant dans le Résumé que la hase de la musique est variahle , ou de M. Fétis disant dans la préface que la mu- sique repose sur une base éternelle? Oui , il y a divers systèmes de musique, des tonalités différentes, issues d'une pre- mière tonalité, mais il n'y a qu'une mu- sique , et Chabanon l'a dit exc«;llemment : « Serait-il vrai que le chant fût un par « toute la terre; que, résultant des pro- « portions harmoniques qui sont une loi « invariable de la nature, sa principale « constitution fut invariable aussi? jNous « le pensons, et ce fait étant reconnu « vrai, il existe pour tous les hommes, « de tous les temps , de tous les climats, « une langue commune, et dont les dif- « férences d'un pays à un autre, n'em- « pèchent pas qu'elle ne soit partout in- « telligible *. «

Partant d'une hase variable et néga- tive , marchant au hasard dans son aveu- glement éclectique j et ne s'apercevant pas qu'il renverse d'une main ce qu'il édifie de l'autre, M. Fétis, comme nous le verrons par la suite , est contraint d'articuler une négation sur chacun des points dont la réunion forme la doctrine universelle relative à la musique. Lors- qu'il se laisse guider par l'histoire, la logique des faits le conduit à la vérité philosophique; mais à son approche, les tendances de son esprit se réveillent et Penlraînent dans la voie opposée.

Par tout ce qui précède , l'on voit que la définition de la musique donnée par l'école matérialiste se rapporte parfaite- ment à l'ensemble de son système. C'est un art de sensation , comme dit Fra- mery ; peu importe de savoir son origine. « Ce qui intéresse , continue 31. Fétis, « c'est de savoir ce qu'elle est (la mu- (csique), dès qu'elle mérite le nom (c d'art ^. « Jlais encore une fois , que l'on dise à quelle époque et de quelle manière elle s'est élevée au rang des arts ! Peu importe encore, et l'auteur se met aussitôt en devoir de formuler sa

' /6ù/., p. XXIX.

* De la muii^ue comidéne ea elle-même et dans ses rapports avec la /.aïole , les langues, la poésie et le th'dhe. Paris, i77o, Di>e. prtlim.,p. S.

^ La muiiiiue à laporde de tout le monde, p. 6.

190

théorie , se disposant à /erer tous les doutes, à tout expliquer ^ Tout ex- pliquer ! oui vraiment , il commence bien.

Mais voyons jusqu'à quel point M. Fé- tis a le droit d'expliquer et de lever les doutes. Et d'abord, a-t-il celui de définir la musique? Ce droit? Mais M. Félis se l'enlève à lui-même : « Que la musique « nous émeuve, dit-il. et c'est assez. — K Mais sur quel sujet? — Peu m'importe. « — Par quels moyens? — Je l'ignore : ce je dis plus y je ne m'en inquiète guère^.» Toujours le même argument : Peu m'im- porte.^ Ainsi M. Fétis ne s'inquiète guère de savoir quelle est la nature et l'essence de la musique. Alors , comment ose-t-il la définir?

Tenons à la théorie. Qu'est-ce que la théorie? C'est le résultat de toutes les observations faites sur un art et sur ses moyens d'action, consacrées par l'expé- rience et érigées en corps de doctrine. Comment 3!. Fétis peut-il nous présenter une théorie de la musique . lui qui fait si bon marché de toutes les observations sanctionnées par l'expérience? Suppo- sons qu'un élève se présente à 31. Fétis pour lui demander des leçons d'har- monie :

— Qu'est-ce que la musique , lui dira l'élève ? quelle est son origine, son es- sence, son but?

— Le professeur. Le but de la musique est de nous procurer des impressions de plaisir^ et de nous émouvoir; quant à son origine , à son essence , je ne m'en inquiète guère.

— L'élève. L'histoire ne fait-elle pas connaître l'inventeur de cet art?

— Le professeur. L'histoire dit qu'elle a été révélée aux hommes par la Di- vinité, mais c'est là une absurdité, un système. Au reste , ce n'est pas de cela qu'il s'agit ; je suis venu pour vous en- seigner les règles de l'harmonie.

— L'élève. Sous venez donc m'appren- dre les principes d'une chose dont vous ignorez vous-même le principe , d'une chose arbitraire en elle-même?

— Le professeur. Parfaitement arbi-

' /6td.,p. 7. » Ihid., p. 5S8. 3/6l(l.,p.8.

L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.

t^-aire en elle-même . mais non pas arbi- traire en tant qu'art.

— L'élève. Je ne vous comprends pas. Quelle différence y a-t-il entre la mu- sique en elle-même et la musique en tant qu'art ?

— Le professeur. La musique en elle- même, c'est un son mal articulé j c'est le croassement du sauvage : c'est là le ru- diment de l'art : mais l'art repose sur des bases fixes . des principes établis par Tusage et reconnus par la généralité des musiciens.

— L'élève. Mais veuillez bien m'expli- quer de quelle manière on est arrivé du croassement à l'art , au chant mélo- dieux.

— Le professeur. A mesure que l'hom- me se civilise, l'art se perfectionne.

— L'élève. Je ne vous comprends pas davantage : mais dites-moi. je vous prie ; ces règles . ces principes dont vous venez de me parler, pourquoi sont-ils fixes,' invarial3les. si la musique repose sur une base variable ?

— Le professeur. Parce que ces règles sont fondées sur la nature.

— L'élève. Comment ! les règles de la musique sont invariables parce qu'elles sont fondées sur la nature . et la musique elle-même repose sur une base variable/ Permettez-moi de vous faire observer qu'une chose qui devient Pobjet de prin- cipes fixes, certains, universels, ne sau- rait être arbitraire et variable dans sou essence.

— Le professeur. Encore une fois, tout cela m'importe peu et je ne m'en inquiète guère.

— L'élève. En ce cas. vous n'avez rien à m'apprendre , puisque je puis . moi aussi bien qu'un autre, inventer une mu- sique . des systèmes , des tonalités , des théories, aussi inattaquables que la doc- trine que vous prétendez m'enseigner.

On pourrait pousser beaucoup plus loin ce dialogue , et si nous avons déjà tant insisté sur de pareilles questions, c'est que nous n'avons pas à combattre une opinion individuelle. La majorité des musiciens et des personnes qui cul- tivent cet art, n'ont pas pénétré plus avant dans la connaissance de la nature, et c'est \h . il n'en faut pas douter, une des principales causes du discrédit où

LETTRES ET ARTS.

101

cet art est tombé dans l'esprit de cer- tains hommes graves.

Il est temps de finir; aussi bien , après une semblable discussion , éprouvons- nous le besoin de relever notre âme par la contemplation des pures clartés de la doctrine au nom de laquelle nous avons repoussé tant d'extravagantes erreurs, si tristement exhumées de la poussière du matérialisme.

Et quant à la définition qu'à notre tour nous avons donnée de la musique , nous en abandonnons la défense tant à la ré- futation qui précède, qu'aux citations qui vont suivre. Redisons donc avec Plu- tarque : « Quant à moi , je n'estime point « que c'ait esté un homme qui ait inventé a tant de biens que nous apporte la mu- te sique , ains cuide que c'ait esté de K Dieu qui est orné de toutes vertus » ; «

Avec Plutarque , Platon et Pindare : « Que la musique a esté donnée aux hom- « mes , non pas pour délices nj pour « volupté, ny un chastouilLenient d'oreille, K mais pour que la musique survenant K à grande confusion et désordre es ac- K cords et consonnances de l'âme , les « rameine et les remet derechef tout « doulcement en leur ordre et en leur K lieu j »

Avec Hippocrate: « Je ne doute pas que h les arts ne soient primitivement des « grâces accordées aux hommes par les « dieux 3 »

Avec le Li-ki : « La musique est J'ex- « pression et l'image de l'union de la «r terre avec le ciel ' : »

Avec Quintilien, que «la musique se lie à (c la connaissance des choses divines ^3 »

Avec Platon . toute l'antiquité païenne, l'antiquité chrétienne , Zarlino et tous les théoriciens jusqu'au dix-neuvième siè- cle : qu'elle est divine dans son essence , son origine et sa destination;

Avec le P. Mersenne : que la musique est en Dieu;

Avec le docteur Gall : « La musique et le chant ne sont pas des inventions de l'homme : le Créateur les lui a révélées à l'aide d'une organisation particulière; «

' Plutarque , Traité de la musique, Irad. d'Amyot. • Mémoires sur les Chinois, tom. i , p. 2i>7. 3 Cum rerum cognilione esse conjunciam, Quinl. Inst., Ub. 2, cap. 16.

Avec le cardinal Bona : « Que le pre- mier homme reçut de Dieu le bienfait de la musique avec une instruction uni- verselle ; y*

Avec le Père Martini et Rameau, « que la musique n'est faite que pour chanter les louanges de Dieu -, »

Avec Méhul : « Je crois que cet art a un but plus noble que celui de cha- touiller l'oreille , et qu'il n'est pas con- damné à n'être jamais qu'aimable ' ; »

Avec un écrivain que les lecteurs de ce recueil reconnaîtront aisément : « C'est « sous la forme de la musique que la reli- « gion nous représente l'état supérieur « de la parole dans le monde futur ^ Le « chant est le commencement de la régé- « nération , de la transfiguration de la « parole terrestre: c'est l'élan de la voix (c humaine vers le mode céleste de l'ex- « pression de la pensée. «

On ferait des volumes de textes de ce genre. IN'ous finirons par une citation empruntée à un musicien théoricien, et que nous recommandons aux théoriciens et aux musiciens de nos jours. Psous sommes heureux, en terminant cette le- çon , de nous reposer sur d'aussi belles paroles que les suivantes. Elles furent écrites en 1807, époque où le retour aux idées saines et élevées était beaucoup moins marqué qu'il ne l'est aujourd'hui ; (f La musique ne fut point inventée T^av les hommes , dans le sens que nous donnons ordinairement au mot in- venter ; elle ne fut que découverte par eux. Cet art nous vient réellement de Dieu ; c'est lui qui l'a inspiré aux hom- mes ; c'est lui qui en a établi les prin- cipes et les règles dans les accens de nos besoins; c'est lui qui en a noté tous les sons dans noire cœur; c'est là qu'il a déposé tous les secrets de la science musicale, de cet art dépeindre le sentiment par la voix, et d'en imiter les accens par les sons. C'est pourquoi aussi les anciens reconnaissaient â l'étude de la musique un double objet, applica- ble à tous les arts qui étaient du ressort de la voix, celui de la morale et celui de l'éloquence. C'était par l'étude de la

' Préface de Vlralo,

' Voir à ce sujet un b»'au passage de Zarlino , InttU, harmon.) 176S, cap. 2, p. 9*

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L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.

« musique qu'on apprenait h distinguer « l'expression des sentimens louables et te vertueux , d'avec l'expression des sen- « limons méprisables et criminels. C'c- « tait par l'étude de cette science qu'on (c apprenait à célébrer dignement les « louanges des dieux et les bienfaits des « héros; c'était enfin par les effets puis- « sans de la musique que l'on parvenait

« à graver dans l'esprit et dans le cœur K des peuples les lois religieuses et poli- ce tiques sur lesquelles reposait l'ordre « social '. »

Joseph d'Ortigue.

^ De l'analogie de la musique avec le langage , par Villoteau, tom. 2, p. 127.

SCIENCES HISTORIQUES.

COURS D'HISTOIRE DE FRANCE.

QUATRIEME LEÇON.

Constitution de l'Église ; première partie : Dogme et Discipline, sources de la vie spirituelle.

Je me suis occupé jusqu'ici de recon- naître et de constater la grande diffé- rence qui distingue le monde nouveau ou chrétien de l'ancien monde ou païen j j'ai montré les progrès de la civilisation païenne, et ses tristes résultats chez les Romains , la nation la plus fortement constituée qui fut jamais. Ma troisième leçon, qui contient cette dernière partie, se rangeait déjà sous la presse, lorsque l'orateur de Notre-Dame développait une neuve et importante observation, savoir; que les six Ecritures , appelées sacrées ^ chacune par les peuples qui l'ont con- servée, sont exclusivement co/iiYz7/i<2/z/c.9; il a cité en preuve dans l'ancien monde, avec les Juifs , les Chinois , les Indiens et la secte des Parsis , reste des Perses, qui tous subsistent encore avec le même nom et le môme caractère , malgré tous les bculeversemcnsde l'Asie, tandis que les Gieci et les Romains, les deux nations des arts , de l'éloquence et de la science, ont disparu pour toujours. Ceci , à la première vue, semblerait détruire mes remarques sur la constitution romaine , que j'ai représentée comme le plus grand i effort de l'esprit humain. J'aurai donc '

aujourd'hui à contredire M. Lacordaire ou à rectifier mes idées. Or, pour un chrétien . aucune de ces deux choses ne serait difficile ; rien de plus simple que de céder surtout à une telle supériorité: s'il fallait lui résister, je n'éprouverais pas plus d'embarras , car je sais que la vérité est au dessus du génie, qu'elle ne lui est point promise par privilège . et qu'elle éclaire les esprits les plus ordi- naires • et iîiteUecturn dat parvulis. Je sais que noire admirable orateur en est lui-même très convaincu et que je puis répéter en son nom comme au mien la protestation du psalmiste : Mandata tua super aurum et topazion '. Je sais enfin que si mes éloges sont bien peu de chose pour un si beau talent , son entière sou- mission et son filial dévouement à l'E- glise, notre mère commune, mettront quelque prix à ce témoignage de l'amitié. Mais je ne suis obligé ni d'abandonner mes remarques, ni de combattre celles de M. Lacordaire. Il est incontestable que les quatre peuples anciens, qui ont eu seuls des traditions écrites sur l'ori- gine du monde, sont les seuls aussi qui subsistent , et qu'ils subsistent par leur attachement à ces traditions, et en pro- portion de ce qu'ils y ont reçu ou gardé de vérité. De même il est évident que , dans les temps modernes, deux seules dominations se disputent l'univers, l'une qui a complété , l'autre qui a prétendu

■ Ps. lia.

achever la tradition écrite , c'est-à-dire j le christianisme et le niahométisme, qui n'est au fond qu'une secte sortie du chris- tianisme. En effet, tant que ces souve- nirs originels n'ont point péri entière- ment à travers les longues déviations des races, tant que l'impulsion de la source n'est point interrompue ,

l'activité , la

vie continuent, les eaux sont courantes j au lieu qu'il y a stagnation , et tout périt quand le mouvement primitif ne se com- munique plus. Ainsi un peuple ne meurt point, tant qu'il tient par ses traditions à la première origine de toutes choses, et en ce sens on peut dire que ces Ecri- tures sont constituantes ; mais elles ne constituent point dans le sens vulgaire du mot; l'organisation ni la destinée po- litique des peuples n'en dépendent point absolument. Les Juifs avaient une consti- tution essentiellement unie à leur reli- gion , à leur tradition -, ils ont perdu de- puis long-temps leur forme sociale, leur gouvernement propre, ils ne sont plus constitués même religieusement , puis- qu'ils n'ont plus de sacrifice ni de sa- cerdoce , et ils vivent néanmoins indes- tructibles , parce qu'ils possèdent une véritable Ecriture Sainte , l'écriture de la préparation évangélique. Voltaire , pour diminuer le prodige de la durée des Juifs , mettait en parallèle les Par- sis : l'argument est doublement faux , d'abord parce que le parallèle n'existe pas comme il l'entendait; on n'avait qu'à lui répondre : Avez-vousvu des Par- sis? Et quel autre en a jamais vu hors des limites obscures de leur ancienne patrie ! Tandis que vous avez vu souvent à côté de vous des Juifs , et qu'il n'y a pas de contrée habitée où il ne vous soit possible d'en rencontrer. Quelle com- paraison à faire entre une race trans- plantée partout , partout perpétuel- lement distincte , entre ces exilés uni- versels et quelques misérables familles qui végètent dans un coin de la terre , cachées aux regards des nations? Ensuite, le seul point de ressemblance qui existe entre les deux races renverse précisé- ment la conclusion de Voltaire; car si peu qu'il soit demeuré de conforme à la vérité dans le Zend-avesta ^ c'est ce peu de vérité qui fait la durée des Parsis; et ce peuple qu'on voudrait opposer à l'au- n.

SCIENCES HISTORIQUES. 193

thenticité de la tradition primitive, est encore, dans son genre , un témoin de cette tradition, qui l'a préservé jiisqu'à présent d'un entier anéantissement.

Les Romains , au contraire des Juifs, n'ont rien su des grandes origines de l'homme, ils n'ont point eu d'jE'crzYwre sacrée, et par les seuls moyens naturels ils ont fondé la plus habile organisation politique. Ils semblaient donc, à en ju- ger par les vues païennes , se promettre avec raison une immense et éternelle prospérité. C'est d'ailleurs l'invariable instinct , et jusqu'à un certain point lé- gitime , du cœur humain; c'est ce qui fait l'esprit de famille et l'esprit natio- nal. Tout ce que l'homme conçoit de la vie, c'est-à-dire la force, le plaisir, la gloire, la durée, idée vraie s'il ne l'at- tache point à la terre, où il la voit s'éva- nouir chaque jour , il veut du moins la réaliser dans sa patrie. Il se dédommage ainsi de sa brièveté , et croit en quelque sorte se perpétuer lui-même; il aime à penser qne sa postérité et sa nation ne s'éteindront pas. Mais tout le succès comme le principe de la civilisation des Romains étant matériel , leur superbe volonté a tourné contre eux, ils ont suc- combé à la fin de despotisme , de mi- sère et d'infamie , avec leur constitution qui fut le chef-d'œuvre et le fléau du vieux monde. Cette grande et terrible épreuve n'était point encore achevée, la civilisation païenne n'avait point encore fourni tous ses résultats désastreux , quand la société chrétienne, qui devait tout réparer , fut établie à son tour ; à elle était réservé d'accomplir la tradi- tion et les saintes Ecritures , à elle ap-

partenaient aussi la force et la perpétuité. Lorsque Dieu voulut rendre visible l'ouvrage de la création, il dit : Que la lu- mière soit , et la lumière fut : lorsqu'il voulut rendre visible sur la terre l'ou- vrage de la rédemption , deux paroles lui suffirent aussi ; il dit aux Apôtres : Enseignez , baptisez les nations : et la vie spirituelle fut fondée. De même il dit à Simon, lils de Jean : Tu es Pierre..,, je te donne les clefs du royaume des cieux ; et l'Eglise , la société spirituelle fut con- stituée. Les législateurs humains ne par- viennent jamais qu'à force de gloire, de

tcilcns , de puissance

d'éloquence et 13

194 L'UNIVERSITÉ

d'adresse, à disposer les esprits et les circonstances, i'i formuler, à publier et mettre en action un ordre social. Ils écrivent des codes , ils instituent des ma^'istratures ; plus tard ce seront des assemblages qui prétendront se concerter en discutant des chartes. Le céleste Lé- «rislateur agit autrement ; toutes les res- sources qui sont de l'homme et indispen- sables à l'homme, il les écarte , il les méprise. Après aToir passé ses trente premières années artisan pauTre , dans la pratique des devoirs domestiques, il ne s'est montré au milieu des mortels que pour accomplir encore les devoirs d'un simple mortel avec des œuvres di- vines. Il refusa d'être roi, il paya le tri- but à César . il ne siégea point au con- seil de l'Etat , il n'exerça aucune auto- rité temporelle : il avait inspiré à ses prophètes la plus magnifique poésie et le plus sublime langage qui ait été parlé sur la terre , mais il en a un autre qui n'est qu'à lui , qui ne cherche ni l'admi- ration ni l'entraînement ; on n'y remar- que pas un seul trait d'esprit , pas un de ces mouvemens d'élévation , de vivacité ou de passion qui plaisent tant à notre faible intelligence, et que nous appelons du génie. Soit qu'il s'indignAt contre l'hypocrisie des Pharisiens ou contre les vendeurs dans le Temple , soit qu'il dé- plorai 1 ingratitude et le châtiment pro- chain de Jérusalem , soit qu'il évangéli- sAt les pauvres et les petits, sa parole tou- jours simple pénètre doucement et pro- fondément l'Ame, l'éclairé en la calmant loin de remuer les passions. Il priait , il faisait le bien, il délivrait l'homme de la corruption de la mort et du péché : il donnait des préceptes et des secours pour la vertu j et comme il avait créé l'homme à son image . il le réparait à son imitation . se proposant pour notre modèle tout Dieu qu'il était et parce qu'il était Dieu. Il n'écrivit rien : une seule loi avait été autrefois promulguée à la terre par sa souveraine justice, la charte du Sinai , la charte constitution- nelle des âmes ; toute sa vie et tous ses enseignemens n'en furent que l'applica- tion et le commentaire : il ne fit pas autre chose, et quand il remonta au ciel. l'Eglise, la société spirituelle à peine commeucce était déjU établie ici

CATHOLIQUE.

bas jusqu'à la consommation des siècles inébranlablement. Elle était une . sainte, perpétuelle , universelle par sa constitu- tion , car elle avait reçu de celui dont toutes les paroles étaient e.çpr/Y et vie, non seulement un gouvernement , mais une discipline et une doctrine , trois conditions nécessaires à constituer une société.

Qu'est-ce en effet qu'une société , si- non une réunion d'idées , un accord de volontés , une tendance de divers senti- mens vers un même but ? Entre les choses matérielles il y a coordonnance , classi- fication . mélange , on ne dira jamais qu'il y ait société. Si nous en voyons une image chez certaines espèces d'animaux qui vivent en commun , nous y recon- naissons aussi une cause particulière, un instinct indéfinissable pour nous , extrêmement borné dans ses plus éton- nans effets, incomparablement inférieur à la raison humaine , mais qui n'est pourtant pas matière 5 c'est cet instinct qui produit entre eux un ordre exté- rieur , une industrie qui parait ingé- nieuse, une sorte d'association -, mais les intelligences seules sont réellement so- ciables. L'homme à la vérité n'est point une pure intelligence , il a une âme et un corps, il est à la fois esprit et ma- tière, et le corps influe sur Tâme. qui n'agit pas de son côté sans grande diffi- culté sur ses sens. Il n'est personne qui ne sente en soi ce combat intérieur dont saint Paul se plaint, mais avec tant de courage , et le poète païen si lâche- ment.

Depuis la chute originelle , l'âme est comme un captif saisi par des ennemis dans un pays qu'ils ne connaissent point j ne pouvant avancer sans lui. ils l'obligent à leur servir de guide ; contraint ou sé- duit . ils le suivent, mais ils le tiennent. Au rebours de la méthode proclamée de notre temps pour l'administration des états, où le chef doit régner et non gou- verner , l'âme gouverne et ne règne pas. D'où il résulte un prodige qui serait incroyable . si nous n'en portions conti- nuellement en nous la preuve , c'est que l'âme affaiblie et comme prisonnière , gouvernant toujours.mais au gré des sens, s'oublie elle même, se matérialise pour ainsi dire, et participe de la corruption

de la matière. Quand ce mal est général , la société tout entière et sa civilisation se matérialisentaussi nécessairement. 11 y a toujours société, parce qu'il y a intel- ligence, mais non société spirituelle, parce que l'intelligence ne vit que de pas- sions terrestres.

Pour que l'âme reprenne sa libre su- périorité , il faut qu'elle soit remise en union avec Dieu, c'est-à-dire qu'elle con- naisse Dieu, qu'elle se connaisse elle- même, son origine, sa nature, sa desti- née , ses rapports avec les autres intelli- gences ; il faut que des enseignemeiis divins lui révèlent de nouveau la vérité qu'elle a perdue , le langage de la céleste pairie où elle est rappelée , la part et la communion de bonheur qui lui est ren- due. Et plus elle sera unie à son créateur, son principe et sa fin, unité parfaite, lien unique de toutes choses, plus elle sera sociable 5 plus elle aimera Dieu, plus elle aimera tout ce qui est appelé à Dieu comme elle. C'est pourquoi le Ferbe s'est fait chair et il a habité parmi nous ; c'est pourquoi il a dit à son Père , en priant pour ses disciples ; Qu'ils soient un comme nous sommes un. En un mot, il faut à l'homme la doctrine ou le dogme ; le dogin«e est la condition essen- tielle de la vie spirituelle ou morale , et la vie spirituelle est la condition essen- tielle d'une société véritable. Toujours la morale d'un homme et d'un peuple a été et sera plus pure en proportion de la pureté et de l'intégrité de sa doctrine. Ce n'est donc point chose si indifférente qu'on le pense communément , que la vérité, l'exactitude du dogme- le salut des états comme celui des individus en dépend. «Craignez de vous tromper, on ne se moque pas de Dieu ; JSolite errare, Deus non irridetur ». »

Avec la doctrine , 1 homme a besoin encore d'une règle de conduite , d'une discipline ; la doctrine regarde l'âme , la discipline regarde l'âme et le corps. Toute notre carrière mortelle se com- posant d'actes extérieurs la plupart , un culte extérieur est indispensable pour assujélir le corps à l'âme, pour ne pas laisser distraire l'âme de la doctrine, et pour la ramener sans cesse des ol>jels

' Saint Paul, aux GalaleS; c. G.

SCIENCES HISTORIQUES. 195

sensibles au culte intérieur, à l'union avec Dieu. Telle est la raison et telle est la puissance rie ce qu'on appelle les pra- tiques catholiques , toutes profondément liées au dogme , toutes fournissant des secours efficaces pour pratiquer la vie spirituelle ou la vertu. Et , sous ce point de vue , on doit comprendre dans la discipline les sacremens, signes sensibles institués pour nous sanctifier , quoiqu'ils fassent d'ailleurs par leur nature une par- tie essentielle du dogme.

Il était du moins resté de la tradition primitive aux peuples païens, un senti- ment confus de cette double nécessité. Il ne s'en trouve aucun qui n'ait fondé sa forme sociale sur une religion. Tous pré- tendaient donc avoir un dogme et une discipline, mais le dogme élait partout faux et incertain quand il n'était pas extravagant , et le culte conséquemment vain et vicieux. Lorsque les législateurs et les philosophes parurent , ce fut pour s'égarer davantage par les progrés même de la science humaine: toutefois, les uns et les autres n'ont pas moins tourné con- tinuellement autour de ces deux idées sociales. Presque toute la- législation de Lycurgue est disciplinaire , et c'est celle qui a duré le plus long-temps avec le moins de variation: mais outre qu'elle était impraticable hors de Sparte , elle a montré par la férocité et la mauvaise foi des Spartiates, ce que peuvent pro- duire les plus austères réglemens , sans doctrine, sans vérité, sans autre mobile qu'une passion. Quant aux philosophes, ils se sont constamment occupés de la doctrine; Pythagore, et quelques autres à son exemple , ont essayé d'établir cer- taines observances , une espèce de disci- pline ] on sait ce que tout cela est de- venu. La philosophie , depuis ce temps, discute toujours, elle reconnaît même aujourd'hui qu'elle n'a encore rien trouvé ; n'importe , c'est sa folie de vou- loir éclairer le monde sans savoir avec quoi. Toutefois , par ses efforts obstinés à inventer une doctrine , elle servira perpétuel lement de preuve à cette vé- rité, que l'homme « t la société ne peu- vent vivre sans doctrine, et que l'homme, trop faible pour se lolever lui même, ne peut être relevé par U!ie iuvenliou de l'homme.

L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.

19G

Si tout ce que Ton vient de dire est exact, c'est donc une erreur fondamen- tale . quoique dominante maintenant, que L^ civilisation et le bonheur d'un peuple consistent dans un pacte politique, dans une combinaison où les trois pou- voirs , administratif, législatif et judi- ciaire soient habilement balancés, où les droits civils de chacun soient nettement posés et garantis, où les arts , les scien- ces . le commerce et l'industrie , c'est-à- dire toutes les jouissances intellectuelles et sensuelles , soient largement favori- sés : tout cela ne fait pas une société : les fondemens n'y sont pas. Je suis bien loin de nier l'importance . souvent la néces- sité d'un pacte politique . ni le droit que peut avoir une population d'établir des conventions sociales. Dieu a voulu même confier aux hommes l'arrangement tem- porel, l'ordre extérieur de la vie com- mune j mais sous la condition d'accorder cet arrangement des intérêts temporels avec les intérêts spirituels : sans quoi les plus habiles systèmes . qui se sépareront du dogme et de la discipline , n'auront que de" funestes résultats. L'empire ro- main l'a montré: mais si nous voulons nous rendre compte de cette expérience et entrer dans le fond des choses , nous verrons qu'il en doit être ainsi. Le prin- cipe reconnu, quelques déductions en sortiront aisément . et les nouvelles ex- périences que le dix-huitième siècle a commencées pour le monde civilisé les vérifient déjà. La science moderne éblouie d'elle-même . comme l'ange re- belle . se vante de conduire toute seule le genre humain et de faire des sociétés : mais dès l'abord, sans y prendre garde , elle proclame son impuissance. La so- ciété n'existant point sans la vie spiri- tuelle, sans dogme, ni discipline, sans religion , le premier soin d'une constitu- tion devrait être . ce semble, d'accepter ou de choisir une religion ; or on con- vient . en général, qu'il faut une morale ; quant à la religion . on ne l'exclut pas . on l'admet seulement comme facultati- ve. C'est là ce qu'on appelle la liberté de conscience , que la civilisation moderne regarde comme un des plus sages et des plus heureux progrès. Aveu formel que la conscience et la religion sont tout un, et que l'homme na pas le pouvoir de

faire ni d'imposer une religion. Et comme il y a toujours un côté vrai dans les er- reurs humaines, c'est la le sens réel , c'est la vérité de cette maxime législati- ve qui fait de la liberté de conscience une des premières libertés. Certes l'hom- me n'a pas le droit de commander à la conscience de l'homme : rien n'est plus essentiellement libre que la conscience ; elle ne cède qu'à la persuasion . jamais à la force : cela est . cela doit être : il n'y a pas de certitude plus intime et plus in- vincible. D'un autre côté . je demande- rai qui est juge de la morale, sinon la conscience ? et si la conscience est libre, comment la morale ne le sera-t-elle pas? si la morale ne tient pas à la doctrine , où est-elle ? qui l'a définie ? qui la défini- ra ? Si on veut une morale . pour qu'elle soit quelque chose . il faudra au moins qu'elle accepte la croyance en Dieu et en la vie à venir: si vous exigez cela des ci- toyens, vous ne laissez plus la liberté de conscience: et si vous ne l'exigez pas, comme cela est. la liberté de conscience n'est évidemment que la liberté de n'en pas avoir. Alors à quoi bon parler de mo- rale ? voilà la grande difficulté à résou- dre aux législateurs et aux philosophes. Pour nous catholiques, nous pensons que, quand une population en est venue à ce point de vouloir de la morale sans reli- gion ou sans conscience . nul pouvoir hu- main ne doit chercher à la contraindre: ce serait une tyrannie inutile et tout aumoins une maladresse : la seule chose à faire alors est de remontrer sans cesse . infati- gablement, qu'en renonçantà la religion, l'on renonce à la conscience, à la morale , au principe même de la société : que si la conscience est bien indépendante de l'homme , elle n'est pas indépendante de Dieu. Mais la science moderne a juré déte- nir la gageure, de construire et de gouver- ner une société avec un ordre extérieur, avec des constitutions et des législations. La grande et perpétuelle difficulté de concilier l'intérêt public et l'intérêt in- dividuel ne l'embarrasse pas. Un ordre public est évidemment indispensable ; suivant un sentiment naturel et le plus impérieux de l'iiouime . celui de son bien être propre . l'amour de soi-même, elle décide que le bonheur général se com- pose du bonheur des individus. Elle éla-

blit, en conséquence, certaines fonctions qu'elle distribue et qu'elle désigne sous le nom collectif de pouvoirs , voilà pour l'ordre public ou l'intérêt général. En même temps , elle constate les droits de chacun , voilà pour l'intérêt privé. Les pouvoirs n'auront plus qu'à se diriger simultanément à l'avantage des indivi- dus ; et si surtout, par un perfectionne- ment de combinaison progressive , elle peut parvenirà ce que le plus grand nom- bre d'individus puisse participer à l'ad- ministration ou au choix des administra- teurs , le problème sera résolu. Pour bien faire, ce semble, tous y devraient con- courir ; mais cela est trop évidemment impossible; cet inconvénient tout seul serait déjà assez considérable, et de plus l'essai de la participation du grand nom- bre ou le goiwernejnent par lui-même , en usage au delà de l'Océan, a déjà beau- coup baissé dans l'admiration citma- rine, depuis plusieurs années. Je n'insiste pas néanmoins sur cette objection préju- dicielle. Si l'on suit les premières consé- quences du système moderne, on y dé- couvrira bientôt un autre défaut radical, c'est l'esprit d'égoïsme. En ne parlant à l'homme que de ses intérêts temporels , de ses droits personnels, de sa liberté , on l'accoutume à ne considérer que lui, à ne s'occuper que de lui ; de son indé- pendance on fait un isolement. On multi- pliera bien , par le développement de l'industrie et par la plus grande popula- rité de l'instruction , les points de con- tactentrelui et ses semblables, on n'aug- mentera pas ses liaisons , on ne l'at- tachera point à eux; on multipliera ses jouissances , et c'est là uniquement ce qu'il cherchera dans la fréquentation. En vain dira-ton que l'ardeur du bien être propre rapprochera sans cesse des concitoyens ; ce ne sera qu'une activité factice, qui animera momentanément les intelligences; chacun n'y sera toujours que pour soi , n'y fera que des échanges d'utilité et d'agrément, à peu près comme dans une foire on achète et on vend, puis on s'en va. L'intérêt personnel l'eni' portera partout et sans cesse , et loin d'u- nir les cœurs, ruinera même peu à peu cette communauté apparente de talens et d'avantages. Ceci arrivera infaillible- ment, et plus l'individualisme dominera

SCIEINCES HISTORIQUES. t97

plus ce résultat sera rapide. Car il ne faut pas s'y tromper , ce mot de droits , que la science moderne fait retentir avec tant de complaisance et de succès , renferme une grande illusion. Nous autres catholi- ques , nous parlons aussi de nos droits , mais de droits spirituels , de nos droits à l'héritage céleste , et surtout nous ne prétendons pas les posséder de nous-mê- mes, nous aimons, au conlraiie , à les recevoir comme un don gratuit de Dieu, de celui qui seul possède des droits, par- ce que seul, il a l'être par lui-même. Au lieu que les constitutions politiques ne peuvent rien concéder, puisque ce sont des hommes qui les font. Ce sont des hommes qui proclament leurs propres droits, qui se les donnent, comme s'ils pouvaient se donner quelque chose; et « quel est celui qui avec tous ses efforts « peut ajouter à sa taille la hauteur d'une « coudée ?^) Plus follement encore , êtres iinis et faibles , proclamerons-nous notre indépendance et nos attributions , nous retomberons toujours dans les bornes de notre nature. Il en est du droit comme du territoire , nous aurons beau l'éten- dre , nous aurons toujours des voisins. A plus forte raison , quand il s'agira de le partager, ce qui est le but spécial des constitutions. Plus vous divisez le terri- toire, plus vous multipliez les limites • plus vous égalez le droit individuel , plus vous morcelez le droit commun; d'où ce qui paraît se faire pour tous se fait réel- lement contre chacun. Tous les droits enclavés les uns dans les autres seront dans un état de gêne et d'hostilité per- manent ; chacun, voyant toujours beau- coup mieux ce qui est à prétendre pour lui que ce qui est à céder , connaîtra fort bien ses droits et fort peu ses devoirs. On parle de devoirs, il est vrai, ou du moins on sent qu'il en faut parler ; mais les constitutions et les législations mo- dernes en parlent-elles ? Je l'accorderai, si l'on veut: je n'ai pas le loisir de faire cet examen; j'ajouterai même qu'il n'y en a pas une qui ne suppose des devoirs, parce qu'il est impossible de sortir de cette nécessité, et de nier la conscien- ce, ^ïais obligées , tout en l'invoquant ou en s'y référant tacitement, de la laisser libre , quel moyen leur restera-t-il? Vo- yez comment elles procèdent ; unique-

198

L'UNIVERSITÉ

ment par prohibition^ autre conséquence du droit individuel posé en principe, au- tre cause certaine de ruine. En effet , se- lon les législations modernes . les deyoirs de chacun sont dans les droits d'autrui : elles vous diront de les respecter , voilà tout ; devoirs purement négatifs. Elles empêchent , elles contraignent, elles n'a- gissent point , elles n'impriment point le mouvement. Sancho dans son île de Ba- rataria rencontre la nuit un jeune hom- me qui chante , il l'envoie dormir en prison : je vous en défie bien, répond le chanteur ; vous me mettrez en prison , mais me faire dormir, si je ne veux pas , cela vous est impossible. Voilà l'image exacte de tout pouvoir humain : il pro- hibe, il ne fait rien davantage. Il ne connaît que les faits saisissables, les ac- tes extérieurs. Les plus grands Crimes n'existent devant les lois que quand elles peuvent les traduire à leur barre. On est donc venu fort logiquement jusqu'à ce point que le dessein criminel le mieux prouvé, s'il n'a pas eu commencement d'exécution , reste comme nul. La légis- lation humaine, il est vrai, punit l'in- tention dans l'homicide , mais il faut pour cela que l'homicide ait été commis, que le meurtrier ait manifesté , pour ainsi dire, matériellement son intention. En Angleterre elle ne punit pas même les dé- lits qui ne sont point écrits à la lettre dans son texte, et l'on admire ce respect de la loi pour le citoyen, qui se moque d'elle. La loi ne pénètre jamais jusqu'à la vie intérieure du citoyen- c'est un axiome moderne que la vie intérieure doit être murée. Tout le mal qu'on y peut faire aux autres, il n'est pas permis à la loi de le voir , bien moins encore le mal qu'on peut se faire à soi-même ; car votre droit individuel , de son aveu , est d'user et d'abuser , pourvu qu'il n'y ait point dommage extérieur pour un autre que vous. Elle sévit contre le banqueroutier , elle ne sévit point contre le joueur , ni le dissolu. De là vient que les lois somp- tuaires ont toujours été inexécutables et sans résultat. De là vient que jamais les lois n'ont réformé les mœurs. La censure romaine a prohibé le luxe et la débau- che, le luxe et la débauche ont étouffé la censure romaine dans l'infamie.

Si la législation humaine est impuis-

CATHOLIQUE.

santé à prévenir le mal , combien plus à produire le bien ! Ici sa nullité est plus évidente encore. Dieu seul peut comman- der à la volonté : il peut défendre et ordonner tout ensemble . et la loi catho- lique seule , dans ses défenses et ses or- dres, a parlé pour la volonté. Elle ne dit pas seulement: tu ne prendras pas le bien d'autrui : elle ajoute : tune désireras rien qui soit à autrui. Bien plus . elle com- mence par cette injonction merveilleuse : tu aimeras Dieu de tout ton cœur, de tout ton esprit , de toutes tes forces. Et le divin Rédempteur. « qui n'est pas venu « abroger la loi mais l'accomplir, » l'a résumée divinement en deux comman- demens , l'amour de Dieu et l'amour du prochain. Toutes ses instructions, tous ses exemples s'y rapportent. Ce n'est plus œil pour œil et dent pour dent , mais : ce vous pardonnerez à votre frère jusqu'à « sept fois et jusqu'à septante fois sept « fois. — Celui qui regarde une femme (c avec convoitise est déjà adultère dans « son cœur. — Soyez parfaits comme votre « père céleste est parfait. « — Tout est compris dans ses préceptes et ses con- seils , l'abstinence du mal et de tout ce qui peut porter au mal. C'est là, pour le dire en passant , le secret de ces absti- nences légales imposées par l'Eglise ; discipline d'une si haute sagesse, et dont le mépris et la risée ne prouvent autre chose dans ceux qui méprisent et qui raillent , que la prédominance des idées sensuelles et un profond enfoncement de l'esprit dans la matière. L'abstinence du mal est donc prescrite comme une pré- paration au bien : le bien , surtout , est ordonné , inspiré , encouragé : car il n'y a pas de plus sûr moyen d'éviter le mal quede pratiquer le bien, et enfin le bien est poussé jusqu'à la perfection. La consti- tution de l'Eglise ne demande pas seule- ment l'équité . la probité , la bienveil- lance , elle commande et elle inspire le dévouement, le sacrifice , en un mot la charité. C'est qu'encore une fois la loi ne justifie pas , et que des prohibitions ne produisent point la vertu. Quoniani in Icge nemo justificatur apud Deum, manifestuTU est quia justus ex fide s'ivit. . . Quid igiturlcx ? Propter transgressiones posita est donec veniret semen.., ^

' Saint Paul, aux Galatcs. Ce passage semble s'ap-

SCIENCES HISTORIQUES.

199

Aussi, l'on ne peut trop admirer la confiance que les hommes ont prise dans ce siècle de récompenser la vertu ici-bas et de la payer en argent. Les païens , avec un peu plus de bon sens , avaient imaginé de récompenser le courage, les

talens , l'adresse

la vigueur.

et ils dé-

cernaient des couronnes de feuillage. Un objet si chétif, loin d'abaisser le mérite, le présentait au contraire comme inap- préciable. Le véritable et assez digne prix de semblables mérites était dans d'immenses acclamations , dans la re- nommée. Mais quoi de plus ridicule que de donner des prix à la vertu ? Vous avez sauvé la vie à l'un de vos frères , vous avez adouci les maux de la vieillesse , soutenu de votre travail une existence dé- laissée , réjouissez -vous ; si on peut le savoir, on vous donnera de l'argent. Sin- gulière récompense, qui , si elle était capable d'exciter l'émulation, finirait par faire de la générosité un calcul , une intrigue, corrompre le désintéressement en orgueil et décourager le dévouement inconnu ; sans compter qu'elle désho- nore , en prétendant les évaluer maté- riellement , les plus nobles affections. Tarifez donc aussi la fidélité conjugale, la piété filiale , le pardon des injures , les services rendus à un ennemi ; et quel prix trouverez -vous pour celui qui se sacrifie tout entier, qui se dévoue à la conservation de ceux qu'il ne connaît pas, et qui meurt pour sauver les autres d'une contagion funeste ? Vincent de Paul , Jean de la Croix , François - Xavier et tous ceux qui ont voulu faire du bien aux hommes, ont commencé par embrasser la pauvreté , l'abnégation, et vous, vous donnez de l'argent : il faut tendre la main devant vous ! Il ne reste plus au lau- réat que de s'assurer si le compte y est; ce qu'il ne faut pas désespérer de voir, si cela n'est pas arrivé déjà.

Cependant, tout n'est pas fait pour l'homme quand on l'a détourné du mal et porté au bien ; il a besoin de secours contre les souffrances , les chagrins, les ennuis, contre lui - même : que par des accidens imprévus , que par la faute

pliquer si bien à ma pensée, que j'ai cru pouvoir m'en appuyei , sans prétendre nullement donner ici le sens théologique.

d'autrui ou par la sienne , il soit affligé dans sa fortune , dans sa santé , dans ses vœux, dans ses affections les plus chères, dans ses prétentions les plus légitimes , qui le consolera? qui l'affermira ? Qu'un indigne concurrent l'emporte sur lui ^ qu'un procès le ruine; qu'un fils désho- nore sa vieillesse ; qu'une épouse , une fillechérielui soientenlevéesparlamort; que ses imprudences ou ses excès dissi- pent ses possessions ou ses forces , que lui feront alors ses droits civils et poli- tiques et toutes les prospérités publiques, sinon d'aigrir ses douleurs ? Le système administratif établira des dépôts de men- dicité, des taxes pour la misère , mais que peut-il pour le cœur souffrant ? Est- ce avec des souscriptions , des sociétés sanitaires en commandite qu'on réparera la trahison d'un ami , l'ingratitude d'un hls ou le dégoût de la vie ? Condorcet, dit-on , espérait qu'à force de perfectibi- lité on parviendrait à ne point mourir, et nous avons vu de nos jours une folie de ce genre qui a essayé de faire secte ', mais quelle découverte scientifique sera capable de guérir le dépit d'une ambition déçue , le ressentiment d'une offense , l'amertume d'une séparation éternelle ? Qui n'a pas entendu, au moment de l'af- fliction, les consolations banales de la philosophie ? — C'est une nécessité du destin -, le mal est sans remède ; on doit se consoler de tout ; il faut s'armer de courage. — Qu'on lise Cicéron, Sénèque, Epictète , Marc - Aurèle , et l'on verra quelles plaintes pitoyables et quelle pué- rilité de raisonnement on a su jusqu'à présent appeler au secours contre la souf- france et le chagrin.

C'est ù cela surtout que l'homme n'en- tend rien ; Dieu seul connaît les endroits les plus sensibles de ce cœur comme les secrets de cette conscience qu'il a formés. Ecoutons encore le céleste réparateur des âmes ; quelle sublime nouveauté ! « Heu- (c reux , dit-il, les pauvres en esprit; (c heureux ceux qui pleurent ; heureux « ceux qui sont doux; heureux ceux qui « souffrent persécution pour la justice ! (c Que sert de gagner le monde entier, si « Ton perd son ûrae ? » Lisez l'Evangile, lisez-le tout entier sans en rien passer ; car tout y est dit, tout ce qui est néces- saire à l'homme. Cette législation a tra-

mo

L'UNIVERSITÉ

versé dix- huit siècles sans altération; elle est une , sainte, universelle. ]Nulle part et en aucun temps il n'est de condition qui n'y ait puisé sa dignité , sa perfection , sa consolation • là , pas un danger qui ne trouve son rempart , pas un malheur son remède , pas un mérite son espérance, pas une douleur son bau- me, pas une vertu son appui , son pro- grès. « Pas un cheveu de nos têtes qui ne « soit compté -, un verre d'eau donné a <f sa récompense. »

Comment concevoir après cela qu'on ait pu dire sérieusement et avec un ton de'sensibilité notable, que «ce fut la fai- blesse comme la grandeur du catholi- cisme de vouloir répondre à tous les be- soins de l'homme '■ ?» On lui sait gré de l'intention, mais «les hérésies ont bien « plus de vigueur. « Pour moi, je n'avais pas cru cela jusqu'à présent, et je n'ai pas encore vu , dans aucune hérésie, une aussi grande force de résistance et de persuasion que dans l'Eglise catholique. Celle-ci «traîne après elle le bagage des « tièdes et des timides : » cela est vrai , cela même est bien dit ; mais qu'on en fasse une preuve de faiblesse , c'est ce qui étonne bien davantage. Comme s'il n'y avait pas partout des tièdes et des timides ! Avec cette différence qu'ils sont partout délaissés ou opprimés , au lieu que l'Eglise ne retranche jamais que ses ennemis déclarés. Quant aux faibles, elle ]es supporte : elle relève même avec ten- dresse les tombés _, comme une mère qui conduit devant elle et à ses côtés ses enfans déjà grands ; mais elle tient par la main et elle porte dans ses bras ceux qui ne peuvent aller seuls, ceux qui ne peuvent marcher; elle ne consentira ja- mais à les abandonner sur le chemin. Appelez cela de la faiblesse si vous vou- lez ; à mes yeux c'est une grandeur de plus. Ce reproche, au reste, qu'on repro- duit presque aussitôt sous une autre for- me , en comparant l'Eglise catholique à l'Océan qui reçoit toutes les souillures . est renouvelé de Julien l'apostat =» , qui lui-même ne l'a pas inventé. Long-temps avant lui, les Pharisiens censuraient déjà notre divin maître de sa bonté pour les

' M. Michelct , préface des Mémoires de Luther. ■" Julien, Dialogue des Césars.

CATHOLIQUE.

pécheurs et les publicains , et notre di- vin maître répondait par la céleste para- bole de l'Enfant prodigue. Julien avait été lecteur dans l'Eglise de isicomédie , et il avait certainement lu cela dans l'Evangile, mais il ne l'a jamais compris. Je croyais le dix - neuvième siècle plus avancé.

Ainsi , les constitutions les plus ha- biles , les législations les plus savantes , toujours nulles pour le bien et presque autant contre le mal , n'ayant que des droits à constater et des prohibitions à faire , laisseront toujours l'homme à lui- même, sans devoirs certains, sans conso- lations et avec des droits illusoires ; dans une indépendance égoïste, et cernée de tous côtés par d'autres indépendances aussi certaines , qui le gêneront plus ou moins. Par cette disposition, une nation se fractionne elle-même sans le savoir, trompée par cette parité de sentimens et cette activité simultanée d'ambitions particulières qu'elle prend pour unani- mité. On verra beaucoup d'entreprises d'industrie et de bénéfice, jamais de cor- porations : et plus elle gagnera en éga- lité politique, plus l'illusion sera grande. Mais comme chacun a besoin de tous, et que tous réclament le niveau pour cha- cun , la difficulté restant toujours de concilier l'intérêt ou le droit public avec l'intérêt ou le droit individuel, alors ou la législation sera plus forte ou l'admi- nistration. Si c'est la législation, les lois, incapables de tout prévoir, seront sans cesse changées, éludées, transgressées; les fonctions salariées et sans cesse re- nouvelées, afin que nul ne soit exclu de la participation au pouvoir : l'admi- nistration ira toujours s'affaiblissant j la démocratie excédera pour se dissoudre en anarchie et tomber sous le despo- tisme d'un seul. Si . au contraire , c'est l'administration qui l'emporte , comme elle n'a plus affaire qu'à des individus , qui veulent aussi ne traiter qu'avec elle , il faut qu'elle s'établisse dans une rési- dence fixe , d'où tout parte et où tout revienne,- qu'elle multiplie son action à l'infini pour correspondre avec tous : que pour ne rien laisser languir ni échapper, elle étende et ramifie, jusqu'aux der- nières extrémités, une filière de légalités fiscales, judiciaires et coercitives. La cen-

tralisation, qui est sa nécessité et sa for- ce , achève le morcellement individuel. Il n'y a plus de provinces, seulement des villes; plus de groupes, seulement des citoyens , et chaque citoyen se trouve seul en face du pouvoir, comme les mu- nicipes et les colonies , qui n'avaient de rapports directs qu'avec Rome. Il en ré- sulte plusieurs inconvéniens irréparables. D'abord, du siège de l'administration dé- pend l'existence de tous. Sans doute l'or- ganisation sociale présentera une grande régularité, mais une régularité toute mé- canique , celle d'une armée ou d'un ate- lier ; le soldat est à son rang , l'ouvrier à son métier ; ils vont uniformément non ensemble, juxtaposés non unis 3 l'un et l'autre marche ou remue sans s'inquiéter de son voisin. La moindre tentative de désordre est plus promptement arrêtée ; mais le centre troublé, tout demeure en suspens; le centre pris, tout est perdu; l'organisation sociale est remise en ques- tion. Secondement, la centralisation pre- nant une partie des citoyens à son ser- vice , elle les sépare entièrement des autres, et divise la nation en salariés et administrés. Ceux-ci restent inférieurs et jaloux, les autres responsables sans in- fluence , car ils ne feront jamais une aristocratie ; ce sera une cause perpé- tuelle de dissentions intestines. Enfin, ce sentiment de l'égalité, quelque naturel et juste qu'il soit au fond , ne détruit jamais la vanité ; l'esprit d'égalité même, poussé jusqu'à un certain point , n'est plus que de l'orgueil. Or, l'égalité so- ciale ne laissant plus de distinction exté- rieure que le luxe et la jouissance, inspi- rera une émulation de richesse et de cupidité qui pourra bien exciter et en- tretenir long-temps l'industrie, mais qui

SCIENCES HISTORIQUES. 201

tournera infailliblement à la ruine des mœurs, du patriotisme, de l'énergie et du caractère national.

Voilà les inévitables résultats de toute société purement politique , qui n'aura point la vie spirituelle, laquelle n'existe que dans l'Eglise catholique. Là, l'homme connaît ses véritables droits, ses devoirs, ses besoins ; il sait ce qu'il faut ne pas faire, ce qu'il faut faire et comment il le faut faire. En lui donnant des espérances plus hautes que celte terre, l'Eglise lui donne l'esprit de charité , l'esprit d'u- nion , avec la résignation et le courage. Singulier contraste ! La législation hu- maine ne considère l'homme que comme sociétaire, et elle le rend individuel, égoïste ; la législation divine le considère avant tout comme homme , et elle le rend social. La civilisation moderne en flattant l'homme , en lui parlant surtout de ses droits , parait ne chercher que le bonheur des peuples, et elle aboutit à la même fin que la civilisation antique , le despotisme et la barbarie. La civilisa- tion catholique ou spirituelle révèle à l'homme des droits plus précieux, in- siste sur les devoirs par lesquels il les faut acquérir , établit une égalité réelle en compensant les supériorités sociales par des obligations plus redoutables , et elle rend par là le pouvoir plus solide et plus humain, les peuples plus libres et plus heureux.

La leçon prochaine exposera la consti- tution de l'Eglise dans son gouvernement et dans son action sur la société politique.

Edouard Dumoint, Professeur d'histoire au cellégo Saint-Louis.

-I-OH-

REYUE.

ROME CHRETIENNE. I" SIÈCLE.

Salve, magna parens frugum.,.» Magna virum.

Salut , terre féconde , mère de grands Sommes !

Virgile.

Squallet CapitoUum. Le Capitole est souillé.

S. JÉRÔUE.

Si l'impression que cause la vue de Rome est si puissante sur toutes les âmes, sur celle du vieillard et de l'antiquaire refroidie par les années et les systèmes , comme sur celle du jeune homme au cœur chaud et à l'ardente imagination, que ne doit-elle donc pas être pour le chrétien qui voit toujours dans la grande ville la capitale du monde, capui orbis ; car n'est-elle pas le siège de cette Eglise indéfectible qui a couvert les nations de la gloire de Dieu comme l'eau de la mer recouvre les abîmes ' 3 et qui , autrement puissante que la vieille république, maintient depuis dix-huit siècles l'em- pire qu'elle s'est acquis sur l'univers ! Pour celui-là lessentimens qu'il éprouve en approchant de Rome, s'épanchent comme la prière en gémissemcns inénar- rables '. Vous marchez dans une plaine déserte où le soleil brûle à plaisir l'herbe et les chardons: point de maisons, point d'arbres, mais çà et là des troupeaux de

• Isaïe.

' S. Paul, ad Rom. C.VIII, v. 26.— Jpse spi- ritus postulat pro nobis gemitis inenarrabi- libus.

buffles et de cavales -, à l'horizon , un grand cercle de montagnes vaporeuses ; et devant vous la plaine , la vaste plaine dans une étendue que l'œil ne peut em- brasser. Vous allez lentement, car la chaleur pèse , accable ; un immense ennui vous domine, lorsque tout-à- coup du milieu des herbes flétries surgit un globe lumineux , c'est la boule de saint Pierre! Cette première apparition a quelque chose de magique , vous avan- cez • vous avez hâte de toucher à la ville des grands souvenirs : durant plusieurs heures elle semble fuir devant vous, mais cependant à mesure que la distance di- minue , les formes élancées de la coupole se dessinent avec majesté sur le bleu azuré du ciel ; une multitude de dômes et d'aiguilles se jouent à l'entour avec les hautes tours carrées du Bas-Empire : vous apercevez déjà les frontons des temples, les splendides corniches des palais 3 c'est comme une vision qui réa- liserait pour vous une de ces villes mys- térieuses qui apparaissent à l'œil fasciné du voyageur comme de séduisantes oasis dans les solitudes. La route passe quel- quefois au pied de tombeaux antiques , dont l'un se nomme encore le tombeau de Néron : deux ou trois torrens la tra- versent , mais sans le bruit de leurs eaux sur les cailloux, à peine prendriez-vous garde à leur cours sinueux qui se dérobe sous des buissons de lauriers-nains et de bruyères : puis entin vient le Tibre; il roule ses flots jaunâtres sous les arches d'un pont demi-antique: c'est là que Ci- céron arrêta les émissaires de Catilina ; c'est près de là, à droite, si l'on en croit la tradition, au dessus de cette petite église dont la coupole paraît à peine à travers les pins de la villa Mellini, que se traça dans le ciel cette croix lumi- neuse qui disait — In hoc signa vinces. —

REVUE.

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Au lieu môme où vous marchez , luttè- rent acharnées et terribles, les armées de Constantin et de Maxence, dans cette san- glante bataille qu'ont immortalisée l'i- magination de Raphaël et le pinceau brûlant de Jules Romain.

Lorsque vous mettez le pied dans la ville éternelle^ la pensée vous échappe , étourdi que vous êtes par le bruit des eaux jaillissantes ^ , et le roulement pré- cipité des caretelles promenant au Corso ou traînant à Ponte-malle l'ouvrier con- tent de son travail et la bourgeoise vêtue de soie qui tient à occuper son rang entre l'équipage du cardinal et celui du pa- trice : niais partout ce sont des églises , des statues, d'élégantes fontaines. Oui , Rome est une ville de chefs-d'œuvre, de contrastes, de merveilles apportées de tous pays ; où le buffle rumine pe- samment couché au pied des colonnes du temple de la Fortune virile * , où l'obélisque égyptien s'élance gracieux et svelte devant les temples du Christ, entre les ouvrages de Phidias et de Praxitèle , et où les ruines gigantesques de l'amphi- théâtre de Vespasien n'entendent plus, au lieu des vieilles clameurs des Chré- tiens aux hêtes/ que les prières de quel- ques moines et de paysans à genoux in- voquant la miséricorde divine pour les persécuté s et les persécuteurs, ;t?ro afflic- tis et persequentihus eos ^.

Que d'autres s'efforcent maintenant de déterrer Rome païenne de dessous les débris que le temps a amoncelés sur ses ruines; qu'ils se perdent en conjectures sur les lieux où l'on fit voler l'encens en l'honneur de p^olupia ou de Ridiculus ^ qu'ils cherchent à restituer à Jupiter, à César, à Vénus , quelque peu des pres- tiges de leur culte ; pour nous , laissons dormir leur sommeil à ces divinités d'un

' Je ne crois pas qu'il y ait un seul endroit de Rome, si l'on en excepte les quartiers pres- que inhabités tels que le mont Cœlius et Saint- Jean-de-Latran, d'où Ton n'entende une ou plusieurs fontaines.

' Ces contrastes sont communs à Rome : le quartier-général des bœufs est l'ancien Fo- rum, et celui des buffles est dans l'espace qui 8'étend du temple de Vesta au temple de la Fortune virile,

^ On a établi un chemin de la Croix au Co- lysée*

jour ; elles ont moins vécu que le grand cloaque de Tarquin.

Celui qui voit autre chose dans le passé que l'agencement artistique de quelques pierres , qui n'estime les monumens d'au- trefois qu'autant qu'ils se rattachent à l'histoire de la civilisation et du perfec- tionnement de l'humanité; celui qui ne voit dans la puissance romaine qu'un co- losse écrasant le monde de son poids, sans jamais lui tendre une main secou- rable pour l'élever jusqu'à lui; celui-là jettera un regard de pitié sur le Forunij et s'écriera avec le Tasse : — «O Rome ! ce ne sont pas les colonnes, les arcs de triomphe, les thermes que je recherche en toi, mais le sangi répandu pour le Christ et les os dispersés dans cette terre maintenant consacrée. Bien qu'une autre terre l'enveloppe et la recouvre de par- tout, oh! puissé-je lui donner autant de baisers ^et de larmes que je puis faire de pas en traînant mes membres infirmes !»

Oui, c'est Rome chrétienne, c'est elle seule qui est admirable aux yeux du phi- losophe. La Rome des Brutus et des Cé- sars fut puissante par le glaive, mais elle corrompit , elle humilia , elle abrutit l'humanité : Rome chrétienne n'eut au- cune force apparente et elle consola, elle éleva, elle agrandit l'humanité : à elle se rattachent tous les prodiges de la civili- sation moderne; à elle donc, à ses mo- numens sacrés, à ses saintes reliques, notre respectueuse vénération et nos hommages!

C'est assez la coutume parmi ceux qui se disputent les lambeaux des rideaux de Voltaire à Ferney, qui contemplent avec un pieux recueillement le mouchoir sale de Jean-Jacques à l'Ermitage, ou qui chargent leurs poches de débris de mar- bre arrachés à quelque temple païen , de se moquer de la bonhomie chrétienne s'agenouillant devant des ossemens, devant quelques parcelles de bois riche- ment enchâssées dans l'or. Ils souriront en voyant les pèlerins prier à Sainte-Ma- ric-Majeure au pied du berceau du fils de la Vierge ; à Saint- Jean de Latran, de- vant la table sur laquelle il célébra la cène ; monter à deux genoux les degrés que monta Jésus-Christ durant sa pas- sion ; ou bien s'humilier h Sainte-Praxède, devant la colonne, à Sainte-Croix, devant

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L'UNIVERSITÉ CATHOLIQUE.

le bois auguste, à Sainte-Marie in campo santo y devant la terre qui fut arrosée de son sang : Pitié ! folie ! disent-ils. Eh ! pauvres gens, ne voyez-vous donc pas que ce berceau si modeste, si nu, mais resplendissant des feux de mille bougies brûlant dans des cassolettes d'or , que ce meuble de l'indigent entouré de pierres précieuses, c'est la réhabilitation, l'ano- blissement du pauvre! Qu'était le pauvre dans ce monde antique dont vous scru- tez avec admiration les vestiges? esclave, gladiateur, il servait , il mourait pour le plaisir du riche, voilà toute sa vie! Or donc, où étiez-vous, vous et les vôtres, quand un bras d'en haut a rompu ses chaînes? où étaient vos systèmes et vos élucubrations philosophiques sur l'égali- té, la liberté, lorsque ce malheureux, ce paria a été invité à la table commune pour y manger le pain des forts! Allez , jamais votre morale ne sera éloquente , jamais elle ne parlera au peuple comme le berceau de Sainte-Marie-IMajeure.

Que si maintenant vous attachez quel- que prix aux idées d'affection, de dévoue- ment j quesi vous admettez une provi- dence quelconque pour expliquer la ré- partition inégale des biens et des peines sur la terre , où en trouvez-vous de plus touchans sym])oles que cette table à la- quelle s'est assis un Dieu et où il s'est dis- tribué lui-même à ses disciples^ que cette colonne , cette croix où il a souffert pour ceux qu'il aimait et souffert jusqu'à Ja mort 5 que cette glorification enfin des instrumensde son supplice, que cet éclat, cette pompe , ce respect dont on les en- vironne , haute et solennelle réparation . heureux présage pour celui qui gémit et qui pleure , car ce sont autant de voix pour lui dire que ses larmes sont comp- tées, et qu'il n'est pas une de ses souf- frances qui ne lui devienne un jour comme un trésor ! Pour Dieu, agenouil- lez-vous j car si à de tels souvenirs , îi de telles pensées, vous ne savez répondre que par un dédain amer; si votre âme ne palpite pas îi des émotions qui font vibrer des millions de poitrines, si ce qu'il y a de plus saint an monde vous touche peu, vous n'avez de l'homme que le mouvement; mais votre âme est aussi froide qu'un cadavre.

La loi de Jésus-Christ fut annoncée

pour la première fois à Rome par saint Pierre, en l'an 42 ». Suivant la tradition, le saint apôtre se serait logé au pied de PEsquilin, près de la voie Suburra, dans la maison d'un citoyen dont les deux filles , Praxède] et Pudentienne . furent les premières à abjurer le culte des ido- les. C'est à la place de cette maison que depuis a été édifiée la petite église de Sainte-Pudentienne avec son haut clo- cher bysantin. La prédication de saint Pierre eut les mêmes succès dans la ca- pitale du monde qu'à Jérusalem et à Antioche , et le nombre des fidèles s'éle- vait déjà à plusieurs milliers, lorsqu'une persécution dirigée contre les Juifs obligea le chef du troupeau à quitter l'Italie =. La garde de l'Eglise naissante fut alors confiée à Andronic , à Urbain et à quelques autres enfans chéris des apôtres ^, Or, cette Eglise croissait de jour en jour dans le silence; sa foi re- tentissait déjà partout le monde, et saint Paul brûlait du désir de venir ré- pandre sur elle ces trésors de la grâce , dont Dieu l'avait fait le dispensateur et le ministre 4. C'est vers l'an 58 qu'il adressa aux Romains son épître dogmatique, et dès lors il leur parle comme à de vieux convertis. Au peuple le plus vain de sa raison, il proclame la faiblesse et l'insuf- fisance de la raison, il lui dit que ses phi- losophes se sont évanouis dans Leurs pen- sées, et qu'en proclamant leur sagesse, ils sont devenus comme des stupides : il leur rappelle leurs crimes , leurs vices sans nombre, leurs penchans contre na- ture, leur orgueil, leur perfidie -, et s'éle- vanthaut et ferme sur les débris souillés du monde antique, il lui prêche l'humi- lité, la docilité aux enseignemens , car

' La venue de saint Pierre à Rome a été niée par des protestans ; mais toute leur dialectique est impuissante contre les témoignages de saint Jérôme, Catalogus scriptorum ecclesiastico- rum, — m Petro , — de Terlullien, de pres- criptionibus , c. 36, — et d'Eusèbe , Historia ecclesiastica, L. 2, cap. 24.

Il est question de cette persécution aux Ac- tes des apôtres, cap. XVIII, v. -2.

' Saint Paul, adJiom. cap. XVI.

^ Fides vestra annuntiatur in universo mundo.... Desidcro videre vos, ut aîiquid im~ pertiar x^obis gratta spiritualis, ad confirman~ dos vos. — Ad Rom. cap. I.

REVUE.

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il n'y a de salut que dans la foi en J-C. , et la foi ne se trouve pas, elle s'apprend, fides ex auditu.

Saint Paul se rendait alors à Jérusa- lem : on sait comment , emprisonné , menacé de mort dans cette ville , il vit le Christ soutenant son courage et lui disant : — Sois constant et fort, car il faut que tu rendes témoignage à Rome comme tu viens de me le rendre ici. — Peu de temps après en effet, saint Paul est dirigé vers Rome sous la garde d'un soldat. Débarqué h Puteoli (Pouz- 2ole), il y rencontre des chrétiens qui le re- tiennent pendant sept jours ,ipuis il se re- met en route ; les fidèles de Rome étaient venus au devant de lui jusqu'au Forum d'Appuis et aux trois tavernes ^ aujour- d'hui Casarillo di santa Maria et Cis- terna. Saint Paul bénit Dieu en les voyant et fit son entrée avec eux dans la ville éternelle '. Bientôt il y fut délivré de ses chaînes et y ayant été rejoint par saint Pierre, les deux apôtres se logè- rent, suivant la tradition, au lieu où s'élève l'église de Santa Maria in via lata, en face du Capitole. C'est de là que Paul écrivait à Philémon , àTile, aux Ephésiens , aux Galates^ c'est là qu'il prêchait la folie de la Croix avec cette fougue ardente, cette éloquence abrupte, quis'échauffaitdans la lutte et que l'inspi- ration rendait sublime.

Il y avait plus de douceur dans la voix de Pierre, plus d'onction peut-êlre : on conçoit que les âmes soufirantes, op- pressées par le malaise moral des super- stitions païennes, et qui soupiraient après une loi plus pure , après un bien qu'elles pussent posséder avec amour, on conçoit que les Praxède, les Pudenlicnne, les Prisca, les Basilisse, les Anastasie se laissassent facilement entraîner par la bénignité de sa parole.

Paul s'adressait surtout à la science pour la confondre, à la raison pour l'hu- milier. jN'avait-il pas déjà converti le proconsul Scrgius Paul us et Denys l'a- réopagite? A Rome, il commande, il domine avec le même ascendant qu'au- trefois j quelques uns peuvent bien se boucher les oreilles, mais un grand nom- bre est subjugué; des courtisans même

' Voir Actes des apôtres, cap. XXVIH.

de Néron, de s«s parcns, Flavius Cle- mens entre autresetDomitille son épouse s'humilient devant la puissance de Dieu qui se révèle dans chacun des enseigne- mens de son ministre '. — Au bout de deux années, Paul s'éloignedc Rome pour visiter l'Italie , puis il retourne en Asie, à Ephése , en Crète , et ne revient à Rome que vers l'an 64. Les progrès de l'Evan- gile commençaient alors à troubler le sommeil des augures : Simon le magi- cien, cet ennemi acharné des Apôtres, avait cherché à lutter avec eux dans la capitale même de l'empire. On prétend que voulant simuler une résurrection , il était parvenu à faire remuer la tête d'un mort, mais que saint Pierre ayant ordonné d'isoler le lit sur lequel gisait le cadavre, avait bientôt mis à néant sa supercherie , et rendu le mouvement lui-même à cette masse froide et inani- mée. Simon se flatta alors de pouvoir se soutenir en l'air par l'effet de ses enchan- temens : il s'éleva en effet du haut du Capitole, mais Pierre et Paul prièrent, et Simon tomba rudement à terre.

Ces prodiges, l'influence chaque jour croissante de la nouvelle loi, l'éloquence séductrice de ceux qui en développaient les préceptes avaient mis en mouvement toutes les mauvaises passions qui fermen- taient dans le vieux levain du Paganisme; on pressentait une persécution ; saint Pierre le disait lui-même : — « Je suis certain qu'approche rapidement la de- struction de ma demeure ^.» — Aussi est- ce peut-être alors que le prince des Apô- tres songea à fuir de Rome. Il partit, raconte une tradition sainte ^, suivit la voie Appienne, mais à peine était-il ar- rivé au lieu où s'élève aujourd'hui une petite chapelle ronde », qu'il rencontra Jésus chargé de sa croix. — Seigneur, où

' C'est bien vers cette époque que se conver- tit Flavius Clcmeiis, mais il n'est pas aussi certain que ce soit saint Paul qui l'ait converti. — C'est une tradition.

^ SanctiPctri epistola secunda. Cap. l,v. 11.

•* >oir les Rollandistes au 21) juin.

^ Celte petite chapelle porte le nom de Do^ mine quo vadis. Elle est peu éloignée de l'é- i;lise Saint-Sébastien. On conserve dans cette dernière éj,'lise une pierre sur laquelle on pré- tend que J.-C. imprima ses pieds, lorsqu'il rencontra l'apôtre.

2oe

L'UNIVERSITÉ

allez-vous? s'écria Pierre. — Je retourne au Calvaire me faire crucifier de nou- veau, répondit le Fils de l'homme j — et saint Pierre confus , comme chez CaiphC; revint partager les dangers de ses frères. Peut-être alors se rappela-t-il les paroles que lui avait adressées son divin maitre, peu de jours avant sa passion : « En vé- rité, en vérité, je te le dis, lorsque tu étais jeune, tu allais où tu voulais, mais lorsque tu auras vieilli, tu tendras la

main et un autre te conduira où tu

ne voudras pas aller ^»

C'est vers cette époque que Rome fut dévorée par un affreux incendie, dont la vue si pleine d'angoisses lit étinceler de joie les yeux caves de JNéron : il fut pour lui comme la révélation d'une nouvelle sorte de volupté : le monstre s'était ha- bitué au goût du sang comme une bête carnassière , et il ne lui était plus possi- ble de s'en passer. Il advint donc que les chrétiens furent arrêtés comme auteurs de l'incendie, et l'empereur se fit de leur supplice un jeu cruel et barbare. On em- menait les malheureux dans les jardins de Néron, lesquels s'étendaient du Tibre à la place actuelle de Saint-Pierre -, on les entassait dans le cirque qui compre- nait l'espace occupé aujourd'hui par l'é- glise du Vatican 3 et là, tantôt on les couvrait de peaux de bêtes, pour les faire déchirer par des chiens , tantôt on les brûlait, on les crucifiait , et le soir, en- duits de poix enflammée , ils devaient éclairer les plaisirs du prince \

Peu de temps après ces horribles scè- nes, Pierre et Paul furent enchaînés dans la prison Mamertine. — La prison Ma- mertine, aujourd'hui Sa?i Pictro in car- cere^ avait été construite par AncusMar- tius et Tullus Hostilius au milieu de la ville y au dessus du Forum •*'. Elle se

' Ev. sec. Joan. Cap. XXI, v. 18.

= Et pereuntibus addita ludibria, in fera- rum tergis contexti laniatu canum inicriunt, aut crucibus affixi aut flamandi, atque ubi de- fecisset dies in usum nocturni luminis iireren- tur. JJortus suos in spectaculo Nero obtulcrat et circense ludibrium edebat , habitu aurirja permixtus plebi , vel curriculo insistons. ( Ta- cite, Ann. L. XV.)

^ Carcer ad terrorem cxcrescentis audaciœ , medid urbe, imminens Eoro, œdificatur. (Tile- Live.)

CATHOLIQUE.

composait de nombreux cachots et de souterrains profonds qui seuls existent encore ; il y avait un précipice dans ces souterrains où l'on jetait quelquefois les criminels: d'autres fois, ils étaient étouffés dans la prison, et leurs cada- vres étaient abandonnés sur l'escalier qui conduisait à ces sombres cavernes ; cet escalier s'appelait les Gémonies.

Les souffrances qui attendaient les Apôtres dans cet odieux repaire ne pou- vaient pas plus diminuer leur foi que ra- lentir leur zèle. Pierre prêchait