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ŒÏVRES CHOISIES
DE FÉNELON
aOULOMMIERS. — TYP. PAUL BRODARD
ŒUVRES CHOISIES
DE FÊNELON
TOME TROISIÈME
PiRIS
LIBRAIRIE HACHETTE ET fi"
79, BOULEVARD SAINT-GEBMAIN, 79
1880
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ff3
TRAITE DE L'EXISTENCE
ET DES ATTRIBUTS DE DIEU.
PREMIERE PARTIE.
DÉMONSTRATION DE L'EXISTENCE DE DIEU,
TIRÉE DU SPECTACLE DE LA NATURE ET DE LA CONONISSANCE DE L'hOMME.
Chapitre premier. — Preuves de Vexistence de Dieu, Urées de l'aspect général de Vuntvers.
Je ne puis ouvrir les yeux sans admirer l'art qui éclate dans toute la nature : le moindre coup d'oeil suffit pour apercevoir la main qui fait tout. Que les hommes accoutumés à méditer les vérités abstraites, et à remonter aux premiers principes, connoissent la Divinité par son idée: c'est un chemin sûr pour arriver à la source de toute vérité. Mais plus ce chemin est droit et court, plus il est rude et inaccessible au com- mun des hommes qui dépendent de leur imagination. C'est une dé- monstration si simple qu'elle échappe, par sa simplicité, aux esprits incapables des opérations purement intellectuelles. Plus cette vole de trouver le premier Être est parfaite, moins il y a d'esprits capables de la suivre.
Mais il y a une autre voie moins parfaite, et qui est proportionnée aux hommes les plus médiocres. Les hommes les moins exercés au rai- sonnement, et les plus attachés aux préjugés sensibles, peuvent, d'un seul regard, découvrir celui qui se peint dans tous ses ouvrages. La sagesse et la puissance qu'il a marquées dans tout ce qu'il a fait le font voir, comme dans un miroir, à ceux qui ne peuvent le contempler dans sa propre idée. C'est une philosophie sensible et populaire, dont tout homme sans passion et sans préjugés est capable i.
Si un grand nombre d'hommes d'un esprit subtil et pénétrant n'ont pas trouvé Dieu par ce coup d'œii jeté sur toute la nature, il ne faut pas s'en étonner : les passions qui les ont agités leur ont donné des distractions continuelles, ou bien les faux préjugés qui naissent des passions ont fermé les yeux à ce grand spectacle. Un homme passionné pour une grande affaire , qui emporteroit toute l'application de son es- prit, passeroit plusieurs jours dans une chambre, en négociation pour ses intérêts, sans regarder ni les proportions de la chambre, ni les or- nements de la cheminée, ni les tableaux qui seroient autour de lui' tous ces objets seroient sans cesse devant ses yeux, et aucun d'eux ne feroit impression sur lui.
1. « Humana autem anima rationalis est, quae mortalibus vinculis peccatl « pœna tenebatur, ad hoc deminutionis redacta, ut per conjecturas rerum vi- '^ sibilium ad intelligenda invisibilia niteretur. » Aug., de Lib. arb , lib. III, cap. X. n. 30.
Fis
EI.ON. — Jil
2 DE L EXISTENCE DE DIEU.
Ainsi vivent les hommes. Tout leur présente Dieu, et ils ne le voient BuUe part. Il étoit dans le monde, et le monde a été fait par Im; et cependant le monde ne l'a poir.t connu ' . Ils passent leur vie sans avoir aperçu cette représentation si sensible de la Divinité, tant la fascina- tion du monde obscurcit leurs yeux 2. Souvent même ils ne veulent pas les ouvrir, et ils affectent de les tenir fermés, de peur de trouver celui mi'ils ne cherchent pas. Enfin, ce qui devroit le plus servir à leur ou- vrir les yeux ne sert qu'à les leur fermer davantage, je veux dire la constance et la régularité des mouvements que la suprême Sagesse a mis dans l'univers.
Saint Augustin dit que ces merveilles se sont avihes par leur répé- tition continuelle \ Cicéron parle précisément de même. A force de voir tous les jours les mêmes choses, l'esprit s'y accoutume aussi bien que les yeux : il n'admire ni n'ose se mettre en aucune manière en peine de chercher la cause des effets qu'il voit toujours arriver de la même sorte; comme si c'étoit la nouveauté, et non pas la grandeur de la chose même, qui dût nous porter à faire cette recherche ^
Mais enfin toute la nature montre l'art infini de son auteur. Quand le parle d'un art, je veux dire un assemblage de moyens choisis tout exprès pour parvenir à une fin précise : c'est un ordre, un arrange- ment une industrie, un dessein suivi. Le hasard est, tout au contraire, une cause aveugle et nécessaire, qui ne prépare, qui n'arrange, qui ne choisit rien, et qui n'a ni volonté ni intelligence. Or, je soutiens que l'univers porte le caractère d'une cause infiniment puissante et indus- trieuse. Je soutiens que le hasard, c'est-à-dire le concours aveugle et fortuit des causes nécessaires et privées de raison, ne peut avoir forme ce tout. C'est ici qu'il est bon de rappeler les célèbres comparaisons
des anciens. . , -^ • w, •
Qui croira que l'ihade d'Homère, ce poëme si parfait, naît jamais été composé par un effort du génie d'un grand poète, et que les carac- tères de l'alphabet ayant été jetés en confusion, un coup de pur ha- sard comme un coup de dés, ait rassemblé toutes les lettres précisé- ment dans l'arrangement nécessaire pour décrire, dans des vers p eins d'harmonie et de variété, tant de grands événements, pour les placer et pour les lier si bien tous ensemble, pour peindre chaque objet avec tout ce qu'il a de plus gracieux, de plus noble et de plus touchant; enfin pour faire parler chaque personne selon son caractère ,d une ma- nière si naïve et si passionnée? Qu'on raisonne et qu'on subtilise tant au'on voudra, jamais on ne persuadera à un homme sensé qnelUiade n'ait point d'autre auteur que le hasard. Cicéron en disoit autant des Annales d'Ennius; et il ajoutoit que le hasard ne feroit jamais un seul
1. « m mundo erat, et mundus per ipsum factos est, et mundus eum noa « cognovit. » Joan., i, 10. 2 « Fàscinatio nugaciiatis obscurat bona. » ^^^ap-, i», i^- ^ a Assiduitate viluerunt. » Tract, xxrv, m Joan., n. 1. » • •
l: : SedSiitat qJStidiana, et consuetudine oculorum assuescunt anunj; « ûeque admirantur, neque requirunt rationes earum ferum quas semper ^x- l deSt: période quasi novitas nos magis quam magmtudo rerum debeat ad « «quireudas causas excitare. » Cic, de ISat. deor. lib. II, n. 38.
PREMIERE PARTIE. 3,
Vers bien loin de faire tout un poème ^ . Pourquoi donc cet homme sensé croiroit-ii de l'univers, sans doute encore plus merveilleux que i'IUade, ce que son bon sens ne lui permettra jamais de croire de ce poëme ?
Mais passons à une autre comparaison , qui est de saint Grégoire de Nazianze^
Si nous entendions dans une chambre, derrière un rideau, un instru- ment doux et harmonieux, croirions-nous que le hasard, sans aucune main d'homme, pourroit avoir formé cet instrument? Dirions-nous que les cordes d'un violon seroient venues d'elles-mêmes se ranger et se tendre sur un bois dont les pièces se seroient collées ensemble, pour former une cavité avec des ouvertures régulières? Soutiendrions-nous que l'archet, formé sans art, seroit poussé par le vent pour toucher chaque corde si diversement et avec tant de justesse? Quel esprit rai- sonnable pourroit douter sérieusement si une main d'homme toucheroit cet instrument avec tant d'harmonie ? Ne s'écrieroit-il pas d'abord, sans examen, qu'une main savante le toucheroit? Ne nous lassons point de faire sentir la même vérité.
Qui trouveroit, dans une lie déserte et inconnue à tous les hommes, une belle statue de marbre, diroit aussitôt : a Sans doute il y a eu ici autrefois des hommes : je reconnois la main d'an habile sculpteur; j'ad- mire avec quelle délicatesse il a su proportionner tous les membres de ce corps, pour leur donner tant de beauté, de grâce, de majesté, de vie, de tendresse, de mouvement et d'action. »
Que répondroit cet homme si quelqu'un s'avisoit de lui dire : oc Non, un sculpteur ne fit jamais cette statue. Elle est faite, il est vrai, selon le goût le plus exquis, et dans les règles de la perfection; mais c'est le hasard tout seul qui l'a faite. Parmi tant de morceaux de marbre, il y en a eu un qui s'est formé ainsi de lui-même; les pluies et les vents l'ont détaché de la montag»ae; un orage très- violent l'a jeté tout droit sur ce piédestal, qui s'étoit préparé de lui-même dans cette place. C'est un Apollon parfait comme celui du Belvédère; c'est une Vénus qui égale celle de Médicis; c'est un Hercule qui ressemble à celui de Far- nèse. Vous croiriez, il est vrai, que cette figure marche, qu'elle vit, qu'elle pense, et qu'elle va parler : mais elle ne doit rien à l'art, et c'est un coup aveugle du hasard qui l'a si bien finie et placée, k
Si on avoit devant les yeux un beau tableau qui représentât, par exemple, le passage de la mer Rouge, avec Moïse, à la voix duquel les eaux se fendent et s'élèvent comme deux murs, pour faire passer les Israélites à pied sec au travers des abîmes ; on verroit d'un côté cette multitude innombrable de peuples pleins de confiance et de joie, le- vant les mains au ciel; de l'autre côté, on apercevroit Pharaon avec les Egyptiens, pleins de trouble et d'effroi à la vue des vagues qui se ras- sembleroient pour les engloutir. En vérité, où seroit l'homme qui osât dire qu'une servante barbouillant au hasard cette toile avec un balai, les couleurs se seroient rangées d'elles-mêmes pour former ce vif colo- ris, ces attitudes si variées, ces airs de tête si passionnés, cette belle
I. D$ Nat. ieor., lib. II, a. 37. — 2. Orat. xxvm, n. 6; édit. B«tt-
4 DE l'existence de dieu.
ordonnance de figures en si grand nombre sans confusion , ces accom- modements de draperies, ces distributions de lumière, ces dégradations de couleurs, cette exacte perspective , enfin tout ce que le plus beau gé- nie d'un peintre peut rassembler ?
Encore s'il n'étoit question que d'un peu d'écume à la bouche d'un cheval, j'avoue, suivant l'histoire qu'on en raconte, et que je suppose sans l'examiner, qu'un coup de pinceau jeté de dépit par le peintre pourroit , une seule fois dans la suite des siècles, la bien représenter. Mais au moins le peintre avoit-il déjà choisi, avec dessein, les couleurs les plus propres à représenter cette écume, pour les préparer au bout du pinceau. Ainsi ce n'est qu'un peu de hasard qui a achevé ce que l'art avoit déjà commencé. De plus, cet ouvrage de l'art et du hasard tout ensemble n'étoit qu'un peu d'écume, objet confus, et propre à faire honneur à un coup de hasard; objet informe, qui ne demande qu'un peu de couleur blanchâtre échappée au pinceau, sans aucune figure précise, ni aucune correction de dessin. Quelle comparaison de cette écume avec tout un dessin d'histoire suivie, où l'imagination la plus féconde et le génie le plus hardi, étant soutenus par la science des, règles, suffisent à peine pour exécuter ce qui compose un tableau ex- cellent ?
Je ne puis me résoudre à quitter ces exemples, sans prier le lecteur de remarquer que les hommes les plus sensés ont naturellement une peine extrême à croire que les bêtes n'aient aucune connoissance, et qu'elles soient de pures machines. D'où vient cette répugnance invin- cible en tant de bons esprits ? C'est qu'ils supposent avec raison que des mouvements si justes, et d'une si parfaite mécanique, ne peuvent se faire sans quelque industrie, et que la matière seule, sans art, ne peut faire ce qui marque tant de connoissance. On voit par là que la raison la plus droite conclut naturellement que la matière seule ne peut, m par les lois simples du mouvement, ni par les coups capricieux du ha- sard, faire des animaux qui ne soient que de pures machines. Les phi- losophes même, qui n'attribuent aucune connoissance aux animaux, ne peuvent éviter de reconnoître que ce qu'ils supposent aveugle et sans art, dans ces machines, est plein de sagesse et d'art dans le premier moteur qui en a fait les ressorts et qui en a réglé les mouvements. Ainsi les philosophes les plus opposés reconnoissent également que la ma- tière et le hasard ne peuvent produire, sans art, tout ce qu'on voit dans les animaux.
Chap. II. — Preuves de l'existence de Dieu, tirées de kb considération des principales merveilles de la nature.
Après ces comparaisons , sur lesqueUes je prie le lecteur de se con- sulter simplement soi-même sans raisonner, je crois qu'il est temps d'entrer dans le détail de la nature. Je ne prétends pas la pénétrer tout entière : qui le pourroit? Je ne prétends même entrer dans aucune discussion de physique : ces discussions supposeroient certaines cori- noissances approfondies que beaucoup de gens d'esprit n'ont jamaii
PREMièRE PARTIE. 5
acquises ; et je ne veux leur proposer que le simple coup d'œil de la face de la nature; je ne veux leur parler que de ce que tout le monde sait, et qui ne demande qu'un peu d'attention tranquille et sérieuse.
Arrêtons-nous d'abord au grand objet qui attire nos premiers regards, je veux dire la structure générale de l'univers. Jetons les yeux sur cette terre qui nous porte; regardons cette voûte immense des cieux qui nous couvre, ces abîmes d'air et d'eau qui nous environnent, et ces astres qui nous éclairent. Un homme qui vit sans réflexion ne pense qu'aux espaces qui sont auprès de lui , ou qui ont quelque rapport à ses be- soins : il ne regarde la terre entière que comme le plancher de sa chambre, et le soleil qui l'éclairé pendant le jour, que comme la bou- gie qui l'éclairé pendant la nuit : ses pensées se renferment dans le lieu étroit qu'il habite. Au contraire, l'homme accoutumé à faire des ré- flexions étend ses regards plus loin, et considère avec curiosité les abî- mes presque infinis dont il est environné de toutes parts. Un vaste royaume ne lui paroît alors qu'un petit coin de la terre ; la terre elle- même n'est à ses yeux qu'un point dans la masse de l'univers; et il admire de s'y voir placé, sans savoir comment il y a été mis.
Qui est-ce quia suspendu ce globe de la terre, qui est immobile? qui est-ce qui en a posé les fondements? Rien n'est, ce semble, plus vil qu'elle ; les plus malheureux la foulent aux pieds. Mais c'est pourtant pour la posséder qu'on donne tous les plus grands trésors. Si elle était plus dure, l'homme ne pourrait en ouvrir le sein pour la cultiver; si elle était moins dure, elle ne pourroit le porter; il enfonceroit partout, comme il enfonce dans le sable ou dans un bourbier. C'est du sein iné- puisable de la terre que sort tout ce qu'il y a de plus précieux. Cette masse informe, vile et grossière, prend toutes les formes les plus di- verses, et elle seule devient tour à tour tous les biens que nous lui de- mandons : cette boue si sale se transforme en mille beaux objets qui charment les yeux ; en une seule année elle devient branches, boutons, feuilles, fleurs, fruits et semences, pour renouveler ses libéralités en faveur des hommes. Rien îje l'épuisé : plus on déchire ses entrailles, plus elle est libérale. Après tant de siècles, pendant lesquels tout est sorti d'elle, elle n'est point encore usée : elle ne ressent aucune vieil- lesse; ses entrailles sont encore pleines des mêmes trésors Mille géné- rations ont passé dans son sein : tout vieillit excepté elle seule ; elle se rajeunit chaque année au printemps. Elle ne manque jamais aux hommes; mais les hommes insensés se manquent à eux-mêmes, en négligeant de la cultiver; c'est par leur paresse et par leurs désordres qu'ils laissent croître les ronces et les épines en la place des vendan- ges et des moissons ; ils se disputent un bien qu'ils laissent perdre. Les conquérants laissent en friche la terre pour la possession de laquelle ils ont fait périr tant de milliers d'hommes, et ont passé leur vie dans une si terrible agitation. Les hommes ont devant eux des terres im- menses qui sont vides et incultes; et ils renversent le genre humain pour un coin de cette terre si négligée.
La terre, si elle étoit bien cultivée, nourriroit cent fois plus d'hom- mes qu'elle n'en nourrit. L'inégalité même des terroirs, qui paroît d'à-
r
4 DE l'existence de dieu.
ordonnance de figures en si grand nombre sans confusion, ces accom- modements de draperies, ces distributions de lumière, ces dégradations de couleurs, cette exacte perspective , enfin tout ce que le plus beau gé- nie d'un peintre peut rassembler ?
Encore s'il n'étoit question que d'un peu d'écume à la bouche d'un cheval, j'avoue, suivant l'histoire qu'on en raconte, et que je suppose sans l'examiner, qu'un coup de pinceau jeté de dépit par le peintre pourroit , une seule fois dans la suite des siècles, la bien représenter. Mais au moins le peintre avoit-il déjà choisi, avec dessein, les couleurs les plus propres à représenter cette écume, pour les préparer au bout du pinceau. Ainsi ce n'est qu'un peu de hasard qui a achevé ce que l'art avoit déjà commencé. De plus, cet ouvrage de l'art et du hasard tout ensemble n'étoit qu'un peu d'écume, objet confus, et propre à faire honneur à un coup de hasard; objet informe, qui ne demande qu'un peu de couleur blanchâtre échappée au pinceau, sans aucune figure précise ni aucune correction de dessin. Quelle comparaison de cette écume avec tout un dessin d'histoire suivie, où l'imagination la plus féconde et le génie le plus hardi, étant soutenus par la science dei, règles, suffisent à peine pour exécuter ce qui compose un tableau ex- cellent? . , 1 .
Je ne puis me résoudre à quitter ces exemples, sans prier le lecteur de remarquer que les hommes les plus sensés ont naturellement une peine extrême à croire que les bêtes n'aient aucune connoissance, et qu'elles soient de pures machines. D'où vient cette répugnance invin- cible en tant de bons esprits ? C'est qu'ils supposent avec raison que des mouvements si justes, et d'une si parfaite mécanique, ne peuvent se faire sans quelque industrie, et que la matière seule, sans art, ne peut faire ce qui marque tant de connoissance. On voit par là que la raison la plus droite conclut naturellement que la matière seule ne peut, ni par les lois simples du mouvement, ni par les coups capricieux du ha- sard, faire des animaux qui ne soient que de pures machines. Les phi- losophes même, qui n'attribuent aucune connoissance aux animaux, ne peuvent éviter de reconnoître que ce qu'ils supposent aveugle et sans art, dans ces machines, est plein de sagesse et d'art dans le premier moteur qui en a fait les ressorts et qui en a réglé les mouvements. Ainsi les philosophes les plus opposés reconnoissent également que la ma- tière et le hasard ne peuvent produire, sans art, tout ce qu'on voit dans les animaux.
Chap. II. — Preuves de l'existence de Dieu, tirées de to considération des principales merveilles de la nature.
Après ces comparaisons , sur lesquelles je prie le lecteur de se con- sulter simplement soi-même sans raisonner, je crois qu'il est temps d'entrer dans le détail de la nature. Je ne prétends pas la pénétrer tout entière : qui le pourroit? Je ne prétends même entrer dans aucune discussion de physique : ces discussions supposeroient certaines con- aoissances approfondies que beaucoup de gens d'esprit nont jamais
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acquises; et je ne veux leur proposer que le simple coup d'œil de la face de la nature; je ne veux leur parler que de ce que tout le monde sait, et qui ne demande qu'un peu d'attention tranquille et sérieuse.
Arrêtons-nous d'abord au grand objet qui attire nos premiers regards, je veux dire la structure générale de l'univers. Jetons les yeux sur cette terre qui nous porte; regardons cette voûte immense des cieux qui nous couvre, ces abîmes d'air et d'eau qui nous environnent, et ces astres gui nous éclairent. Un homme qui vit sans réflexion ne pense qu'aux espaces qui sont auprès de lui, ou qui ont quelque rapport à ses be- soins : il ne regarde la terre entière que comme le plancher de sa chambre, et le soleil qui l'éclairé pendant le jour, que comme la bou- gie qui l'éclairé pendant la nuit : ses pensées se renferment dans le lieu étroit qu'il habite. Au contraire, l'homme accoutumé à faire des ré- flexions étend ses regards plus loin, et considère avec curiosité les abî- mes presque infinis dont il est environné de toutes parts. Un vaste royaume ne lui paroît alors qu'un petit coin de la terre ; la terre elle- même n'est à ses yeux qu'un point dans la masse de l'univers; et il admire de s'y voir placé, sans savoir comment il y a été mis.
Qui est-ce quia suspendu ce globe de la terre, qui est immobile? qui est-ce qui en a posé les fondements? Rien n'est, ce semble, plus vil qu'elle ; les plus malheureux la foulent aux pieds. Mais c'est pourtant pour la posséder qu'on donne tous les plus grands trésors. Si elle était plus dure, l'homme ne pourrait en ouvrir le sein pour la cultiver; si elle était moins dure, elle ne pourroit le porter; il enfonceroit partout, comme il enfonce dans le sable ou dans un bourbier. C'est du sein iné- puisable de la terre que sort tout ce qu'il y a de plus précieux. Cette masse informe, vile et grossière, prend toutes les formes les plus di- verses, et elle seule devient tour à tour tous les biens que nous lui de- mandons : cette boue si sale se transforme en mille beaux objets qui charment les yeux ; en une seule année elle devient branches, boutons, feuilles, fleurs, fruits et semences, pour renouveler ses libéralités en faveur des hommes. Rien îje l'épuisé : plus on déchire ses entrailles, plus elle est libérale. Après tant de siècles, pendant lesquels tout est sorti d'elle, elle n'est point encore usée : elle ne ressent aucune vieil- lesse; ses entrailles sont encore pleines des mêmes trésors Mille géné- rations ont passé dans son sein : tout vieillit excepté elle seule ; elle se rajeunit chaque année au printemps. EDe ne manque jamais aux hommes; mais les hommes insensés se manquent à eux-mêmes, en négligeant de la cultiver; c'est par leur paresse et par leurs désordres qu'ils laissent croître les ronces et les épines en la place des vendan- ges et des moissons ; ils se disputent un bien qu'ils laissent perdre. Les conquérants laissent en friche la terre pour la possession de laquelle ils ont fait périr tant de milliers d'hommes, et ont passé leur vie dans une si terrible agitation. Les hommes ont devant eux des terres im- menses qui sont vides et incultes; et ils renversent le genre humain pour un coin de cette terre si négligée.
La terre, si elle étoit bien cultivée, nourriroit cent fois plus d'hom- mes qu'elle n'en nourrit. L'inégalité même des terroirs, qui paroît d'à-
6 DE L EXISTENCE DE DIEU.
bord an défaut, se tourne en ornement et en utilité. Les montagnes se sont élevées, et les vallons sont descendus en la place que le Sei- gneur leur a marquée. Ces diverses terres, suivant les divers aspects du soleil, ont leurs avantages. Dans ces profondes vallées, on voit croître l'herbe fraîche pour nourrir les troupeaux; auprès d'elles s'ou- vrent de vastes campagnes, revêtues de riches moissons. Ici des coteaux s'élèvent comme en amphithéâtre, et sont couronnés de vignobles et d'arbres fruitiers ; là de hautes montagnes vont porter leur front glacé jusque dans les nues , et les torrents qui en tombent sont les sources des rivières. Les rochers, qui montrent leur cime escarpée , soutiennent la terre des montagnes , comme les os du corps humain en soutiennent les chairs. Cette variété fait le charme des paysages, et en même temps elle satisfait aux divers besoins des peuples.
Il n'y a point de terroir si ingrat qui n'ait quelque propriété. Non- seulement les terres noires et fertiles, mais encore les argileuses et les graveleuses, récompensent l'homme de ses peines : les marais des- séchés deviennent fertiles; les sables ne couvrent d'ordinaire que la surface de la terre; et quand le laboureur a la patience d'enfoncer, il trouve un terroir neuf, qui se fertilise à mesure qu'on le remue et qu'on l'expose aux rayons du soleil. Il n'y a presque point de terre entière- ment ingrate, si l'homme ne se lasse point de la remuer pour l'expo- ser au soleil » , et s'il ne lui demande que ce qu'elle est propre à porter. Au milieu des pierres et des rochers on trouve d'excellents pâturages; il y a, dans leurs cavités, des veines que les rayons du soleil pénètrent, et qui fournissent aux plantes, pour nourrir les troupeaux, des sucs très-savoureux. Les côtes mêmes qui paroissent les plus stériles et les plus sauvages offrent souvent des fruits délicieux, ou des remèdes très- salutaires, qui manquent dans les plus fertiles pays.
D'ailleurs , c'est par un effet de la Providence divine que nulle terre ne porte tout ce qui sert à la vie humaine; car le besoin invite les hommes au commerce, pour se donner mutuellement ce qui leur man- que, et ce besoin est le lien naturel de la société entre les nations; autrement tous les peuples du monde seroient réduits à une seule sorte d'habits et d'aliments ; rien ne les inviteroit à se connoître et à s'entrevoir.
Tout ce que la terre produit, se corrompant, rentre dans son sein, et devient le germe d'une nouvelle fécondité. Ainsi elle reprend tout ce qu'elle a donné, pour le rendre encore. Ainsi la corruption des plan- tes, et les excréments des animaux qu'elle nourrit, la nourrissent elle- même et perpétuent sa fertilité. Ainsi plus elle donne, plus elle re- prend; et elle ne s'épuise jamais, pourvu qu'on sache, dans la culture, lui rendre ce qu'elle a donné. Tout sort de son sein; tout y rentre, et rien ne s'y perd. Toutes les semences qui y retournent se multiplient. Confiez à la terre des grains de blé, en se pourrissant ils germent, et cette mère féconde vous rend avec usure plus d'épis qu'elle n'a reçu de grains. Creusez dans ses entrailles, vous y trouverez la pierre et le mar- bre pour les plus superbes édifices. Mais qui est-ce qui a renfermé tant
^. Xénophon, OEconom.
PREmERE PARTIE. 7
de trésors dans son sein, à condition qu'ils se reproduisent sans cesse ? Voyez tant de métaux précieux et utiles, tant de minéraux destinés à la commodité de l'homme.
Admirez les plantes qui naissent de la terre : elles fournissent des aliments aux sains, et des remèdes aux malades. Leurs espèces et leurs Tertus sont innombrables : elles ornent la terre ; elles donnent de la ' verdure, des fleurs odoriférantes et des fruits délicieux. Voyez-vous ces vastes forêts qui paroissent aussi anciennes que le monde? Ces arbres s'enfoncent dans la terre par leurs racines, comme leurs branches s'é- lèvent vers le ciel ; leurs racines les défendent contre les vents, et vont chercher, comme par de petits tuyaux souterrains, tous les sucs des- tinés à la nourriture de leur tige; la tige elle-même se revêt d'une dure écorce, qui met le bois tendre à l'abri des injures de l'air; les bran- ches distribuent en divers canaux la sève que les racines avoient réu- nie dans le tronc. En été, ces rameaux nous protègent de leur ombre contre les rayons du soleil; en hiver, ils nourrissent la flamme qui con- serve en nous la chaleur naturelle. Leur bois n'est pas seulement utile pour le feu; c'est une matière douce, quoique solide et durable, à la- quelle la main de l'homme donne sans peine toutes les formes qu'il lui plaît, pour les plus grands ouvrages de l'architecture et de la naviga- tion. De plus, les arbres fruitiers, en penchant leurs rameaux vers la terre, semblent offrir leurs fruits à l'homme. Les arbres et les plantes, en laissant tomber leurs fruits ou leurs graines, se préparent autour d'eux une nombreuse postérité. La plus foible plante, le moindre lé- gume , contient en petit volume , dans une graine , le germe de tout ce qui se déploie dans les plus hautes plantes et dans les plus grands arbf-es. La terre, qui ne change jamais, fait tout ces changements dans son sein.
Regardons maintenant ce qu'on appelle l'eau : c'est un corps liquide, clair et transparent. D'un côté, il coule, il échappe, il s'enfuit; de l'au- tre, il prend toutes les formes des corps qui l'environnent, n'en ayant aucune par lui-même. Si l'eau étoit un peu plus raréfiée, elle devien- droit une espèce d'air; toute la face de la terre seroit sèche et stérile; il n'y auroit que des animaux volatiles; nulle espèce d'animal ne pour- roit nager; nul poisson ne pourroit vivre; il n'y auroit aucun com- merce par la navigation. Quelle main industrieuse a su épaissir l'eau en subtilisant l'air, et distinguer si bien ces deux espèces de corps fluides?
Si l'eau étoit un peu plus raréfiée, elle ne pourroit plus soutenir ces prodigieux édifices flottants qu'on nomme vaisseaux; les corps les moins pesants s'enfonceroient d'abord dans l'eau. Qui est-ce qui a pris le soin de choisir une si juste configuration de parties, et un degré si précis de mouvement, pour rendre l'eau si fluide, si insinuante, si propre à échapper, si incapable de toute consistance, et néanmoins si forte pour porter et si impétueuse pour entraîner les plus pesantes masses? Elle est docile; l'homme la mène, comme un cavafler mène un cheval sur la pointe des rênes ; il la distribue comme il lui plaît; il l'élève sur les montagnes escarpées, et se sert de son poids même pour lui faire faire des chutes qui la font remonter autant qu'elle est descendue. Mais l'homme, qui mène les eaux avec tant d'empire, est à son tour menrf
8 DE L EXISTENCE DE DIEU.
par elles. L'eau est une des plus grandes forces mouvantes que l'homme sache employer, pour suppléer à ce qui lui manque, dans les arts les plus nécessaires, par la petitesse et par la foiblesse de son corps.
Mais ces eaux, qui, nonobstant leur fluidité, sont des masses si pe- santes, ne laissent pas de s'élever au-dessus de nos têtes, et d'y demeu- rer longtemps suspendues. Voyez-vous ces nuages qui volent comme sur les ailes des vents'? S'ils tomboient tout à coup par de grosses colon- nes d'eaux, rapides comme des torrents, ils submergeroient et détrui- roient tout dans l'endroit de leur chute, et le reste des terres demeu- reroit aride. Quelle main les tient dans ces réservoirs suspendus, et ne leur permet de tomber que goutte à goutte, comme si on les distilloit par un arrosoir? D'où vient qu'en certains pays chauds, où il ne pleut presque jamais, les rosées de la nuit sont si abondantes qu'elles sup- pléent au défaut de la pluie; et qu'en d'autres pays, tels que les bords du Nil et du Gange , l'inondation régulière des fleuves en certaines sai- sons pourvoit, à point nommé, aux besoins des peuples pour arroser les terres ? Peut-on imaginer des mesures mieux prises pour rendre tous les pays fertiles?
Ainsi l'eau désaltère non-seulement les hommes, mais encore les campagnes arides ; et celui qui nous a donné ce corps fluide l'a distri- bué avec soin sur la terre, comme les canaux d'un jardin. Les eaux tombent des hautes montagnes où leurs réservoirs sont placés; elles s'assemblent en gros ruisseaux dans les vallées : les rivières serpentent dans les vastes campagnes pour les mieux arroser; elles vont enfin se précipiter dans la mer, pour en faire le centre du commerce à toutes les nations. Cet Océan, qui semble mis au milieu des terres pour en faire une éternelle séparation, est au contraire le rendez-vous de tous les peuples, qui ne pourroient aller par terre d'un bout du monde à l'autre qu'avec des fatigues, des longueurs et des dangers incroyables. C'est par ce chemin sans traces, au travers des abîmes, que l'ancien monde donne la main au nouveau ; et que le nouveau prête à l'ancien tant de commodités et de richesses,
Les eaux distribuées avec tant d'art loiitune circulation dans la terre, comme le sang circule dans le corps humain. Mais outre cette circula- tion perpétuelle de l'eau , il y a encore le flux et reflux de la mer. Ne cherchons point les causes de cet eff'et si mystérieux. Ce qui est cer- tain , c'est que la mer vous porte et vous reporte précisément aux mêmes lieux à certaines heures. Qui est-ce qui la fait se retirer, et puis reve- nir sur ses pas avec tant de régularité? Un peu plus ou un peu moins de mouvement dans cette masse fluide déconcerteroit toute la nature : un peu plus de mouvement dans les eaux qui remontent inonderoit des royaumes entiers. Qui est-ce qui a su prendre des mesures si justes dans des corps immenses ? Qui est-ce qui a su éviter le trop et le trop peu? Quel doigt a marqué à la mer, sur son rivage , xa. borne immobile qu'elle doit respecter dans la suite de tous les siècles, en lui disant ; a Là vous viendrez briser l'orgueil de vos vagues ^ ? »
I. « Super pennas ventorum. « Ps. cin, 3. — 2. Job, xxxvm, 1!.
PREMIERE PARllE. 9
Mais ces eaux si coulantes deviennent tout à coup, pendant l'hiver, dures comme des rochers : les sommets des hautes montagnes ont même en tout temps des glaces et des neiges, qui sont les sources des rivières, et qui, abreuvant les pâturages, les rendent plus fertiles. Ici les eaux sont douces pour désaltérer l'homme ; là elles ont un sel qui assaisonne et rend incorruptibles nos aliments. Enfin, si je lève la tête j'aperçois , dans les nuées qui volent au-dessus de nous, des espèces de mers suspendues pour tempérer l'air, pour arrêter les rayons en- flammés du soleil, et pour arroser la terre quand elle est trop sèche. Quelle main a pu suspendre sur nos têtes ces grands réservoirs d'eaux? Quelle main prend soin de ne les laisser jamais tomber que par des pluies modérées?
Après avoir considéré les eaux, appliquons-nous à examiner d'autres masses encore plus étendues. Voyez-vous ce qu'on nomme l'air? c'est un corps si pur, si subtil et si transparent, que les rayons des astres situés dans une distance presque infinie de nous le percent tout entier sans peine et en seul instant, pour venir éclairer nos yeux. Un peu moins de subtilité dans ce corps fluide nous auroit dérobé le jour, ou ne nous auroit laissé tout au plus qu'une lumière sombre et confuse comme quand l'air est plein de brouillards épais. Nous vivons plongés dans des abîmes d'air comme les poissons dans des abîmes d'eau. De même que l'eau, si elle se subtilisoit, deviendroit une espèce d'air qui feroit mourir les poissons; l'air, de son côté, nous ôteroit la respira- tion, s'il devenoitplus épais et plus humide : alors nous nous noierions dans les flots de cet air épaissi, comme un animal terrestre se noie dans la mer. Qui est-ce qui a purifié avec tant de justesse cet air que nous respirons? S'il étoit plus épais, il nous sufiToqueroit, comme, s'il étoit plus subtil, il n'auroit pas cette douceur qui fait une nourriture continuelle du dedans de l'homme : nous éprouverions partout ce qu'on éprouve sur le sommet des montagnes les plus hautes, où la subtilité de l'air ne fournit rien d'assez humide et d'assez nourrissant pour les poumons.
Mais quelle puissance invisible excite et apaise si soudainement les tempêtes de ce grand corps fluide? Celles de la mer n'en sont que les suites. De quel trésor sont tirés les vents qui purifient l'air, qui attié- dissent les saisons brûlantes, qui tempèrent la rigueur des hivers, et qui changent en un instant la face du ciel ? Sur les ailes de ses vents volent les nuées, d'un bout de l'horizon à l'autre. On sait que certains vents régnent en certaines mers dans des saisons précises : ils durent un temps réglé; et il leur en succède d'autres, comme tout exprès, pour rendre les navigations commodes et régulières. Pourvoi que les nommes soient patients et aussi ponctuels que les vents, Os feront sans peine les plus longues navigations.
Voyez-vous ce feu qui apparoît allumé dans les astres , et qui répand partout la lumière? Voyez-vous cette flamme que certaines montagnes vomissent, et que la terre nourrit de soufre dans ses entrailles? Ce même feu demeure paisiblement caché dans les veines des cailloux, et il y attend à éclater jusqu'à ce que le choc d'un autre corps l'excite,
10 DE L EXISTENCE r)E DIEU.
pour ébranler les villes et les montagnes. L'homme a su l'allumer et l'attacher à tous ses usages, pour plier les plus durs métaux, et pour nourrir avec du bois, jusque dans les climats les plus glacés, une flamme qui lui tienne lieu du soleil quand le soleil s'éloigne de lui. Cette flamme se glisse subtilement dans toutes les semences ; elle est comme l'âme de tout ce qui vit; elle consume tout ce qui est impur, et renou- velle ce qu'elle a purifié. Le feu prête sa force aux hommes trop foi- blés ; il envève tout à coup les édifices et les rochers. Mais veut-on le borner à un usage plus modéré, il réchauffe l'homme et il cuit ses aliments. Les anciens, admirant le feu, ont cru que c'était un trésor céleste que l'homme avait dérobé aux dieux.
Il est temps de lever noi yeux vers le ciel. Quelle puissance a con- struit au-dessus de nos têtes une si vaste et si superbe voûte? Quelle étonnante variété d'admirables objets ! C'est pour nous donner un beau spectacle, q^u'une main toute-puissante a mis devant nos yeux de si grands et de si éclatants objets. C'est pour nous faire admirer le ciel, dit Cicéron ', que Dieu a fait l'homme autrement que le reste des ani- maux. Il est droit et lève la tête, pour être occupé de ce qui est au- dessus de lui. Tantôt nous voyons un azur sombre, où les feux les plus purs étincellent : tantôt nous voyons dans un ciel tempéré les plus douces couleurs, avec des nuances que la peinture ne peut imiter; tantôt nous voyons des nuages de toutes les figures et de toutes les couleurs les plus vives, qui changent à chaque moment cette décoration par les plus beaux accidents de lumière.
La succession régulière des jours et des nuits, que fait-elle enten- dre? Le soleil ne manque jamais, depuis tant de siècles, à servir les hommes, qui ne peuvent se passer de lui. L'aurore depuis des milliers d'années, n'a pas manqué une seule fois d'annoncer le jour ; elle com- mence à point nommé au moment et au lieu réglé. Le soleil, dit l'Écriture ', sait où il doit se coucher chaque jour. Par là il éclaire tour à tour les deux côtés du monde, et visite tous ceux auxquels il doit ses rayons. Le jour est le temps de la société et du travail : la nuit, enveloppant de ses ombres la terre, finit tour à tour les fatigues, et adoucit toutes les peines; elle suspend, elle calme tout; elle répand le silence et le sommeil; en délassant les corps, elle renouvelle les esprits. Bientôt le jour revient pour rappeler l'homme au travail, et pour ranimer toute la nature.
Mais outre ce cours si constant qui forme les jours et les nuits, le soleil nous en montre un autre par lequel il s'approche pendant six mois d'un pôle, et au bout de six mois revient avec la même diligence sur ses pas pour visiter l'autre. Ce bel ordre fait qu'un seul soleil suffit à toute la terre. S'il étoit plus grand, dans la même distance, il embra- seroit tout le monde; la terre s'en iroit en poudre : si, dans la même distance, il étoit moins grand, la terre seroit toute glacée et inhabi- table : si, dans la même grandeur, il étoit plus voisin de nous, il nous
>. De Nat. deor., Uû. il, n. 56.
2. « Sol cognovit occasurn suum. » Ps. em, 19,
PREMIÈRE PARTIE. 11
enflammeroit : si dans la même grandeur, il étoitplus éloigné de nous, nous ne pourrions subsister dans le globe terrestre, faute de chaleur» Quel compas, dont le tour embrasse le ciel et la terre, a pris des me- sures si justes? Cet astre ne fait pas moins de bien à la partie dont il s'éloigne pour la tempérer, qu'à celle dont il s'approche pour la favo ■ riser de ses rayons. Ses regards bienfaisants fertilisent tout ce qu'il voit. Ce changement fait celui des saisons, dont la variété est si agréable. Le printemps fait taire les vents glacés, montre les fleurs et promet les fruits. L'été donne les riches moissons. L'automne répand les fruits promis par le printemps ; et l'hiver, qui est une espèce de nuit où l'homme se délasse, ne concentre tous les trésors de la terre qu'afin que le prmtemps suivant les déploie avec toutes les grâces de la nou- veauté. Ainsi la nature, diversement parée, donne tour à tour tant de beaux spectacles, qu'elle ne laisse jamais à l'homme le temps de se dégoûter de ce qu'il possède.
Mais comment est-ce que le cours du soleil peut être si régulier? Il paroît que cet astre n'est qu'un globe de flamme très-subtile, et par conséquent très-fluide. Qui est-ce qui tient cette flamme, si mobile et si impétueuse, dans les bornes précises d'un globe parfait? Quelle main conduit cette flamme dans un chemin si droit , sans qu'elle s'échappe jamais d'aucun côté? Cette flamme ne tient à rien, et il n'y a aucun corps qui pût ni la guider ni la tenir assujettie. Elle consume- roit bientôt tout corps qui la tiendrait renfermée dans son enceinte. Oii va-t-elle? Qui lui a appris à tourner sans cesse et si régulièrement dans des espaces où rien ne la gêne? Ne circule-t-elle pas autour de nous tout exprès pour nous servir? Que si cette flamme ne tourne pas, et si au contraire c'est nous qui tournons autour d'elle, je demande d'où vient qu'elle est si bien placée dans le centre de l'univers, pour être comme le foyer ou le cœur de toute la nature? Je demande d'où vient que ce globe, d'une matière si subtile, ne s'échappe jamais d'au- cun côté dans ces espaces immenses qui l'environnent, et où tous les corps qui sont fluides semblent devoir céder à l'impétuosité de cette flamme? Enfin je demande d'où vient que le globe de la terre, qui est si dur, tourne si régulièrement autour de cet astre, dans des es- paces où nul corps solide ne le tient assujetti, pour régler son cours? Qu'on cherche tant qu'on voudra, dans la physique, les raisons les plus ingénieuses pour expliquer ce fait : toutes ces raisons, supposé même qu'elles soient vraies, se tourneront en preuves de la Divinité. Plus le ressort qui conduit la machine de l'univers est juste, simple, constant, assuré, et fécond en effets utiles, plus il faut qu'une main très-puissante et très-industrieuse ait su choisir ce ressort, le plus parfait de tous.
Mais regardons encore une fois ces voûtes immenses, où brillent les astres, et qui couvrent nos têtes. Si ce sont des voûtes solides, qui en est l'architecte? Qui est-ce qui a attaché tant de grands corps lumineux à certains endroits de ces voûtes, de distance en distance? Qui est-ce qui fait tourner si régulièrement ces voûtes autour de nous? Si, au contraire, lesG-ieuxne sont que des espaces immenses remplis de corps
12 DE L EXISTENCE DE DIEU.
fluides comme l'air qui nous environne, d'où vient que tant de corps solides y flottent sans s'enfoncer jamais, et sans se rapprocher jamais les uns des autres? Depuis tant de siècles que nous avons des obser- vations astronomiques, on est encore à découvrir le moindre dérange- ment dans les cieux. Un corps fluide donne-t-il un arrangement si constant et si régulier aux corps solides qui nagent circulairement dans son enceinte?
Mais que signifie cette multitude presque innombrables d'étoiles? La profusion avec laquelle la main de Dieu les a répandues sur son ouvrage fait voir qu'elles ne coûtent rien à sa puissance. Il en a s'^mé les cieux, comme un prince magnifique répand l'argent à pleines mains, ou comme il met des pierreries sur un habit. Que quelqu'un dise, tant qu'il lui plaira, que ce sont autant de mondes semblables à la terre que nous habitons; je le suppose pour un moment. Combien doit être puissant et sage celui qui fait des mondes aussi innombrables que les grains de sable qui couvrent le rivage des mers, et qui con- duit sans peine, pendant tant de siècles, tous ces mondes errants, comme un berger conduit un troupeau! Si, au contraire, ce sont seu- lement des flambeaux allumés, pour luire à nos yeux dans ce petit globe qu'on nomme la terre, quelle puissance que rien ne lasse, et à qui rien ne coûte ! Quelle profusion, pour donner à l'homme, dans ce petit coin de l'univers, un spectacle si étonnant!
Mais parmi ces astres j'aperçois la lune, qui semble partager avec le soleil le soin de nous éclairer. Elle se montre à point nommé, avec toutes les étoiles, quand le soleil est obligé d'aller ramener le jour dans l'autre hémisphère. Ainsi la nuit même, malgré ses ténèbres, a une lumière, sombre, à la vérité, mais douce et utile. Cette lumière est empruntée du soleil, quoique absent. Ainsi tout est ménagé dans l'uni- vers avec un si bel art, qu'un globe voisin de la terre, et aussi téné- breux qu'elle par lui-même, sert néanmoins à lui renvoyer par ré- flexion les rayons qu'il reçoit du soleil, et que le soleil éclaire par la lune les peuples qui ne peuvent le voir, pendant qu'il en doit éclairer d'autres.
Le mouvement des astres, dira-t-on, e«t réglé par des lois immua- bles. Je suppose le fait ; mais c'est ce fait même qui prouve ce que je veux établir. Qui est-ce donc qui a donné à toute la nature des lois tout ensemble si constantes et si salutaires, des lois si simples, qu'on est tenté de croire qu'elles s'établissent d'elles-mêmes, et si fécondes en effets utiles , qu'on ne peut s'empêcher d'y reconnoître un art mer- veilleux? D'où nous vient la conduite de cette machine universelle, qui travaille sans cesse pour nous, sans que nous y pensions? A qui attri- buerons-nous l'assemblage de tant de ressorts si profonds et si bien con- certés, et de tant de corps grands et petits, visibles et invisibles, qui conspirent également pour nous servir? Le moindre atome de cette machine, qui viendroit à se déranger, démonteroit toute la nature. Les ressorts d'une montre ne sont point liés avec tant d'industrie et de justesse. Quel est donc ce dessein si étendu, si suivi, si beau, si bien- faisant? La nécessité de ces lois, loin de m'empêcher d'en chercher
PREMIERE PARTIE. 13
l'auteur, ne fait qu'augmenter ma curiosité et mon admiration. Il fal- loit qu'une main également industrieuse et puissante mît, dans son ouvrage, un ordre également simple et fécond, constant et utile. Je ne crains donc pas de dire avec l'Écriture, que chaque étoile se hâte d'aller où le Seigneur l'envoie; et que, quand il parle, elles répon- dent avec tremblement : « Nous voici. » Adsumus '.
Mais tournons nos regards vers les animaux , encore plus dignes d'admi- ration que les cieux et les astres. Il y en a des espèces innombrables. Les uns n'ont que deux pieds, d'autres en ont quatre, d'autres en ont un très-grand nombre. Les uns marchent, les autres rampent, d'autres volent, d'autres nagent, d'autres volent, marchent et nagent tout en- semble. Les ailes des oiseaux et les nageoires des poissons sont comme des rames qui fendent la vague de l'air ou de l'eau, et qui conduisent le corps flottant de l'oiseau ou du poisson, dont la structure est sem- blable à celle d'un navire. Mais les ailes des oiseaux ont des plumes, avec un duvet qui s'enfle à l'air, et qui s'appesantiroit dans les eaux : au contraire, les nageoires des poissons ont des pointes dures et sèches, qui fendent l'eau sans en être imbibées, et qui ne s'appesantissent point quand on les mouille. Certains oiseaux qui nagent, comme les cygneS; élèvent en haut leurs ailes et tout leur plumage, de peur de le m&iiîller, et afin qu'il leur serve comme de voile. Ils ont l'art de tourner ce plumage du côté du vent, et d'aller, comme les vaisseaux, à la bouline, quand le vent ne leur est pas favorable. Les oiseaux aqua- tiques, tels que les canards, ont aux pattes de grandes peaux qui s'éten- dent, et qui font des raquettes à leurs pieds, pour les empêcher d'en- foncer dans les bords marécageux des rivières.
Parmi ces animaux, les bêtes féroces, telles que les lions, sont celles qui ont les muscles les plus gros aux épaules , aux cuisses et aux jam- bes : aussi ces animaux sont- ils souples, agiles, nerveux, et prompts à s'élancer. Les os de leurs mâchoires sont prodigieux, à proportion du reste de leur corps. Ils ont des dents et des grifi'es, qui leur servent d'armes terribles pour déchirer et pour dévorer les autres animaux.
Par la même raison, les oiseaux de proie, comme les aigles, ont un bec et des ongles qui percent tout. Les muscles de leurs ailes sont d'une extrême grandeur, et d'une chair très-dure, afin que leurs ailes aient un mouvement plus fort et plus rapide. Aussi ces animaux, quoique assez pesants, s'élèvent-ils sans peine jusque dans les nues, d'où ils s'élancent comme la foudre sur toute proie qui peut les nourrir.
D'autres animaux ont des cornes : leur plus grande force est dans les reins et dans le cou. D'autres ne peuvent que ruer. Chaque espèce a ses armes off"ensives ou défensives. Leurs chasses sont des espèces de guerre qu'ils font les uns contre les autres, pour les besoins de la vie.
Ils ont aussi leur règle et leur police. L'un porte, comme la tortue, sa maison dans laquelle il est né; l'autre bâtit la sienne, comme l'oi-
1. Baruch ni, 35
14 DE l'existence de dieu.
seau, sur les plus hautes branches des arbres, pour préserver ses pe- tits de l'insulte des animaux qui ne sont point ailés. Il pose même son nid dans les feuillages les plus épais, pour le cacher à ses ennemis. Un autre, comme le castor, va bâtir jusqu'au fond des eaux d'un étang l'asile qu'il se prépare , et sait élever des digues pour le rendre inaccessible par l'inondation. Un autre, comme la taupe, naît avec un Kuseau si pointu et si aiguisé, qu'il perce en un moment le terrain le plus dur, pour se faire une retraite souterraine. Le renard sait creuser un terrier avec deux issues, pour n'être point surpris, et pour éluder les pièges du chasseur.
Les animaux reptiles sont d'une autre fabrique. Us se plient, ils se replient ; par les évolutions de leurs muscles, ils gravissent, ils em- brassent, ils serrent, ils accrochent les corps qu'ils rencontrent-, ils se glissent subtilement partout. Leurs organes sont presque indépendants les uns des autres ; aussi vivent-ils encore après qu'on les a coupés. • Les oiseaux, dit Cicéron ', qui ont les jambes longues, ont aussi le cou long à proportion, pour pouvoir abaisser leur bec jusqu'à terre, et y prendre leurs aliments. Le chameau est de même. L'éléphant, dont le cou seroit trop pesant par sa grosseur, s'il étoit aussi long que celui du chameau, a été pourvu d'une trompe qui est un tissu de nerfs et de muscles , qu'il allonge, qu'il retire , qu'il replie en tous sens, pour saisir les corps, pour les enlever et pour les repousser : aussi les La- tins ont-Us appelé cette trompe une main.
Certains animaux paroissent faits pour l'homme. Le chien est né pour le caresser, pour se dresser comme il lui plaît, pour lui donner une image agréable de société, d'amitié, de fidélité et de tendresse, pour garder tout ce qu'on lui confie, pour prendre à la course beau- coup d'autres bêtes avec ardeur, et pour les laisser ensuite à l'homme, sans en rien retenir. Le cheval et les autres animaux semblables se trouvent sous la main de l'homme, pour le soulager dans son travail, et pour se charger de mille fardeaux. Ils sont nés pour porter, pour marcher, pour soulager l'homme dans safoiblesse, et pour obéir à tous ses mouvements. Les bœufs ont la force et la patience en partage, pour traîner la charrue et pour labourer. Les vaches donnent des ruis- seaux de lait. Les moutons ont, dans leur toison, un superflu qui n'est pas pour eux, et qui se renouvelle pour inviter l'homme à les tondre toutes leb années. Les chèvres même fournissent un crin long, qui leur est inutile, et dont l'homme fait des étoffes pour se couvrir. Les peaux des animaux fournissent à l'homme les plus belles fourrures dans les pays les plus éloignés du soleil. Ainsi l'auteur de la nature a vêtu ces bêtes selon leur besoin; et leurs dépouilles servent encore ensuite d'ha- bits aux hommes, pour les réchauffer dans ces climats glacés.
Les animaux qui n'ont presque point de poil, ont une peau tr&s- êpaisse et très-dure, comme des écailles : d'autres ont des écailles mêmes qui se couvrent les imes les autres comme les tuiles d'un toit, et qui s'entr'ouvrent ou se resserrent, suivant qu'il convient à l'animal
i. De Nal. deor., lii». II, n. 47.
PREMIÈRE PARTIE. 15
de se dilater ou de se resserrer. Ces peaux el ces ecanies servent aux besoins des hommes.
Ainsi, dans la nature, non-seulement les plantes, mais encore les animaux, sont faits pour notre usage. Les bêtes farouches même s'ap- privoisent, ou du moins craignent l'homme. Si tous les pays étoient peuplés et policés comme ils devroient l'être, il n'y en auroit point où les bêtes attaquassent les hommes ; on ne trouveroit plus d'animaux féroces que dans les forêts reculées, et on les réserveroit pour exercer Ja hardiesse, la force et l'adresse du genre humain, par un jeu qui représenteroit la guerre, sans qu'on eût jamais besoin de guerre véri- table entre les nations.
Mais observez que les animaux nuisibles à l'homme sont les moins féconds, et que les plus utiles sont ceux qui se multiplient davantage. On tue incomparablement plus de bœufs et de moutons qu'on ne tue d'ours et de loups : il y a néanmoins incomparablement moins d'ours et de loups que de bœufs et de moutons sur la terre. Remarquez en- core, avec Cicéron, que les femelles de chaque espèce ont des ma- melles dont le nomi)re est proportionné à celui des petits qu'elles por- tent ordinairement. Plus elles portent de petits, plus la nature leur a fourni de sources de lait pour les allaiter.
Pendant que les moutons font croître leur laine pour nous, les vers à soie nous filent, à l'envi, de riches étoffes, et se consument pour nous les donner. Ils se font de leurs coques une espèce de tombeau, où ils se renferment dans leur propre ouvrage 5 et ils renaissent sous une figure étrangère , pour se perpétuer.
D'un autre côté, les abeilles vont recueillir avec soin le suc des fleurs odoriférantes pour en composer leur miel, et elles le rangent avec un ordre qui nous peut servir de modèle. Beaucoup d'insectes se transfor- ment tantôt en mouches, et tantôt en vers. Si on les trouve inutiles, on doit considérer que ce qui fait partie du grand spectacle de la na- ture, et qui contribue à sa variété, n'est point sans usage pour les hommes tranquilles et attentifs.
Qu'y a-t-il de plus beau et de plus magnifique que ce grand nombre de républiques d'animaux si bien policées, et dont chaque espèce est d'une construction difî'érente des autres? Tout montre combien la fa- çon de l'ouvrier surpasse la vile matière qu'il a mise en œuvi'e ; tout m'étonne, jusqu'aux moindres moucherons. Si on les trouve incom- modes, on doit remarquer que l'homme a besoin de quelques peines mêlées avec ses commodités. Il s'amoUiroit, et il s'oublieroit lui-même, s'il n'avait rien qui modérât ses plaisirs et qui exerçât sa patience.
Considérons maintenant les merveilles qui éclatent également dans les plus grands corps et dans les plus petits. D'un côté je vois le soleil, tant de milliers de fois plus grand que la terre; je le vois qui circule dans des espaces en comparaison desquels il n'est lui-même qu'un atome brillant. Je vois d'autres astres , peut-être encore plus grands que lui y qui roulent dans d'autres espaces encore plus éloignés de nous. Au delà de tous ces espaces qui échappent déjà à toute mesure, j'aperçois en- core confusément d'autres astres qu'on ne peut plus compter ni distin-
16 DE L EXISTENCE DE DIEU.
guer, La terre où je suis n'est qu'un point, par proportion à ce tout où l'on ne trouve jamais aucune borne. Ce tout est si bien arrangé, qu'on n'y pourroit déplacer un seul atome sans déconcerter toute cette immense machine ; et elle se meut avec un si bel ordre, que ce mou- vement même en perpétue la variété et la perfection. Il faut qu'une main à qui rien ne coûte ne se lasse point de conduire cet ouvrage depuis tant de siècles, et que ses doigts se jouent de l'univers, pour parler comme l'Écriture *.
D'un autre côté, l'ouvrage n'est pas moins admirable en petit qu'en grand. Je ne trouve pas moins en petit une espèce d'infini qui m'é- tonne et qui me surmonte. Trouver dans un ciron, comme dans un éléphant ou dans une baleine, des membres parfaitement organisés; y trouver une tête, un corps, des jambes, des pieds formés comme ceux des plus grands animaux! li y a, dans chaque partie de ces atomes vivants, des muscles, des nerfs, des veines, des artères, du sang; dans ce sang, des esprits, des parties rameuses et des humeurs; dans ces humeurs, des gouttes composées elles-mêmes de diverses parties, sans qu'on puisse jamais s'arrêter dans cette composition infinie d'un tout si fini.
Le microscope nous découvre, dans chaque objet connu, mille ob- jets qui ont échappé à notre connoissauce. Combien y a-t-il, en chaque objet découvert par le microscope, d'autres objets que le microscope lui-même ne peut découvrir ! Que ne verrions-nous pas, si nous pou- vions subtiliser toujours de plus en plus les instruments qui viennent au secours de notre vue, trop foible et trop grossière? Mais suppléons par l'imagination à ce qui nous manque du côté des yeux: et que notre imagination elle-même soit une espèce de microscope qui nous repré- sente en chaque atome mille mondes nouveaux et invisibles. Elle ne pourra pas nous figurer sans cesse de nouvelles découvertes dans les petits corps : elle se lassera; il faudra qu'elle s'arrête, qu'elle suc- combe, et qu'elle laisse enfin dans le plus petit organe d'un ciron mille merveilles inconnues.
Renfermons-nous dans la machine de l'animal : elle a trois choses qui ne peuvent être trop admirées : 1° elle a en eUe-même de quoi se défendre contre ceux qui l'attaquent pour la détruire ; 2° elle a de que. se renouveler par la nourriture; 3° elle a de quoi perpétuer son espèce par la génération. Examinons un peu ces trois choses.
1° Les animaux ont ce qu'on nomme un instinct, pour s'approcher des objets utiles et pour fuir ceux qui peuvent leur nuire. Ne cherchons point en quoi consiste cet instinct; contentons-nous du simple fait, sans raisonner. Le petit agneau sent de loin sa mère, et court au- devant d'elle. Le mouton est saisi d'horreur aux approches du loup, et s'enfuit avant que d'avoir pu le discerner. Le chien de chasse est presque infaillible pour découvrir par la seule odeur le chemin du cerf. Il y a dans chaque animal un ressort impétueux qui rassemble tout à coup les esprits, qui tend tous les nerfs, qui rend toutes les jointures
1. « Ludens in orbe terrarum. » Proc, viii, 31.
PREMIÈRE PARTIE. 17
plus souples, qui augmente d'une manière incroyable, dans les périls soudains, la force, l'agilité, la vitesse et les ruses, pour fuir l'objet qui le menace de sa perte. Il n'est pas question ici de savoir si les bêtes ont de la connoissance : je ne prétends entrer en aucune ques- tion de philosophie. Les mouvements dont je parle sont entièrement indélibérés, même dans la machine de l'homme. Si un homme qui danse sur la corde raisonnoit sur les règles de l'équilibre, son raison- nement lui feroit perdre l'équilibre qu'il garde merveilleusement sans raisonner, et sa raison ne lui serviroit qu'à tomber par terre. Il en est de même des bêtes. Dites, si vous voulez, qu'elles raisonnent comme les hommes : en le disant, vous n'afFoiblissez en rien ma preuve. Leur raisonnement ne peut jamais servir à expliquer les mouvements que nous admirons le plus en elles. Dira-t-on qu'elles savent les plus fines règles de la mécanique, qu'elles observent avec une justesse si parfaite quand il est question de courir, de sauter, de nager, de se cacher, de se repher, de dérober leur piste aux chiens, ou de se servir de la partie la plus forte de leur corps pour se défendre? Dira-t-on qu'elles savent naturellement les mathématiques, que les hommes ignorent? Osera-t-on dire qu'elles font avec délibération et avec science tous ces mouvements si impétueux et si justes, que les hommes même font sans étude et sans y penser? Leur donnera-t-on de la raison dans ces mou- vements mêmes, où il est certain que l'homme n'en a pas?
C'est l'instinct, dira-t-on, qui conduit les bêtes. Je le veux; c'est en effet un instinct; mais cet instinct est une sagacité et une dextérité admirable, non dans la bête, qui ne raisonne ni ne peut avoir le loisir de raisonner, mais dans la sagesse supérieure qui la conduit. Cet in- stinct ou cette sage«.3e qui pense et veille pour la bête, dans les choses indélibérées où elle ^q pourroit ni veiller ni penser, quand même eUe seroit aussi raisonnable que nous, ne peut être que la sagesse de l'ou- vrier qui a fait cette machine. Qu'on ne parle donc plus d'instinct ni de nature : ces noms ne sont que de beaux noms dans la bouche de ceux qui les prononcent. Il y a, dans ce qu'ils appellent nature et instinct, un art et une industrie supérieure, dont l'invention humaine n'est que l'ombre. Ce qui est indubitable, c'est qu'il y a, dans les bêtes, un nombre prodigieux de mouvements entièrement indélibérés, qui sont exécutés selon les plus fines règles de la mécanique. C'est la machine seule qui suit ces règles. Voilà le fait indépendant de toute philosophie; et le fait seul décide.
Que penseroit-on d'une montre qui fuiroit à propos, qui se replieroit, se défendroit, et échapperoit , pour se conserver, quand on voudroit h rompre? IS'admireroit-on pas l'art de l'ouvrier? Croiroit-on que les res- sorts de cette montre se seroient formés, proportionnés, arrangés et unis par un pur hasard ? Croiroit-on avoir expliqué nettement ces opérations si industrieuses, en parlant de l'instinct et de la nature de cette montre, qui marqueroit précisément les heures à son maître, et qui échapperoit à ceux qui voudroient briser ses ressorts?
2° Qu'y a-t-il de plus beau qu'une machine qui se répare et se re- nouvelle sans cesse elle-même? L'animal , borné diir.s so:> lufces,
Ffhklo.x. — ITT 2
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s'épuise bientôt par le travail; mais plus il travaille , plus il se sentpressé de se dédommager de son travail par une abondante nourriture. Les aliments lui rendent chaque jour la force qu'il a perdue. Il met au dedans de son corps une substance étrangère, qui devient la sienne rar une espèce de métamorphose. D'abord elle est broyée, et se change en une espèce de liqueur ; puis elle se purifie, comme si on la passoit par un tamis pour en séparer tout ce qui est trop grossier; ensuite eUe parvient au centre ou foyer des esprits, où elle se subtilise et devient du san^ • enfin elle coule et s'insinue par des rameaux innombrables, pour arroser tous les membres; elle se filtre dans les chairs, eUe de- vient chair elle-même; et tant d'aliments, de figures et de couleurs si différentes ne sont plus qu'une même chair. L'aliment, qui étoit un corps inanimé, entretient la vie de l'animal, et devient l'animal même. Les parties qui le composoient autrefois se sont exhalées par une insensible et continuelle transpiration. Ce qui étoit, il y a quatre ans, un tel cheval, n'est plus que de Tair ou du fumier. Ce qui é toit alors du foin et de l'avoine, est devenu ce même cheval si fier et si vigou- reux • du moins il passe pour le même cheval, malgré ce changement insensible de sa substance.
A la nourriture se joint le sommeil. L'animal interrompt non-seule- ment tous les mouvements extérieurs, mais encore toutes les princi- pales opérations du dedans qui pourroient agiter et dissiper trop lea esprits II ne lui reste que la respiration et la digestion : c est-a-dire aue tout mouvement qui userait ses forces est suspendu et que tout mouvement propre à les renouveler s'exerce seul et librement. Ce repos, qui est une espèce d'enchantement, revient toutes les nuits pendant que les ténèbres empêchent le travail. Qui est-ce qui a inventé cette suspension? Qui est-ce qui a si bien choisi les opérations qm doi- vent continuer, et qui est-ce qui a exclu, avec un si juste discerne- ment, toutes celles qui ont besoin d'être interrompues? Le lendemain, toute les fatigues passées sont comme anéanties. L'animal r a vaille comme s'il n'avait jamais travaillé; et il a une vivacité ^\^^^fl^ un travail nouveau. Par ce renouveUement, les nerfs sont toujours pleins d'esprits; les chairs sont souples; la peau demeure entière, &eUe^dût ce semble, s'user. Le corps vivant de l'animal use Mentit les corp's inanimés, même les plus solides, qui sont autour de lui- et il ne s^ise point. La peau d'un cheval use plusieurs selles La chair d'un enfant, quoique si tendre et si délicate use beaucoup dha- bUs^endant qu'elle se fortifie tous les jours. Si ce renouvellement é 0 parfait, ce seroit l'immortalité et le don d'une jeunesse éternelle. Ma comm ce renouvellement n'est qu'imparfait, l'a-mal perd in- sensiblement ses forces et vieillit, parce que tout ce qui est créé doit porter la marque du néant d'où il est sorti, et avoir une hn.
3° Qu'y a-t-il de plus admirable que la multiplication des animaux? Regardez les individus; nul animal n'est immortel : tout viei lit tout passe, tout disparoît, tout est anéanti. Regardez les espèces : tout sub- siste, tout est permanent et immuable dans une ^^^^^^^J^^^e conU- nuelie. Depuis qu'il y a sur la terre des hommes soigneux de conserver
PREmÈRE PARTIE. 19
la mémoire des faits, on n'a vu ni lion, ni tigre, ni sanglier, ni ours, se former par hasard dans les antres ou dans les forêts. On ne voit point aussi de productions fortuites de chiens ou de chats ; les bœufs et les moutons ne naissent jamais d'eux-mêmes, dans les étables et dans les pâturages. Chacun de ces animaux doit sa naissance à un certain mâle et à une certaine femelle de son espèce. Toutes ces diffé- rentes espèces se conservent à peu près de même dans tous les siècles. On ne voit point que depuis trois mille ans aucune soit périe; on ne voit point aussi qu'aucune se multiplie avec un excès incommode pour tes autres. Si les espèces des ours, des lions et des tigres se multi- plioient à un certain point, ils détruiroient les espèces des cerfs, des daims, des moutons, des chèvres et des bœufs; ils prévaudroient même sur le genre humain et dépeupleroient la terre. Qui est-ce qui tient la mesure si juste pour n'éteindre jamais ces espèces, et pour ne les laisser jamais trop multiplier?
Mais enfin cette propagation continuelle de chaque espèce est une merveille à laquelle nous sommes trop accoutumés. Que penseroit-on d'un horloger, s'il savoit faire des montres qui d'elles-mêmes en pro- duisent d'autres à l'infini, en sorte que deux premières montres fus- sent suffisantes pour multiplier et perpétuer l'espèce sur toute la terre? Que diroit-on d'un architecte, s'il avoit l'art de faire des maisons qui en fissent d'autres, pour renouveler l'habitation des hommes, avant qu'elles fussent prêtes à tomber en ruine? Voilà ce qu'on voit parmi les animaux. Ils ne sont , si vous le voulez^ que de pures machines comme les montres; mais enfin l'auteur de ces machines a mis en elles de quoi se reproduire à l'infini par l'assemblage des deux sexes. Dites, tant qu'il vous plaira, que cette génération d'animaux se fait par des moules, ou par une configuration expresse de chaque individu. Lequel des deux qu'il vous plaise de dire, vous n'épargnez rien, et l'art de l'ouvrier n'en éclate pas moins. Si vous supposez qu'à chaque généra- tion l'individu reçoit, sans aucun moule, une configuration faite ex- près, je demande qui est-ce qui conduit la configuration d'une machine si composée, et où éclate une si grande industrie. Si, au contraire, pour n'y reconnoître aucun art, vous supposez que les moules déter- minent tout, je remonte à ces moules mêmes. Qui est-ce qui les a préparés ? Ils sont encore bien plus étonnants que les machines qu'on en veut faire éclore.
Quoi ! on s'imagine des moules dans les animaux qui vivoient il y a quatre mille ans, et on assurera qu'ils étoient tellement renfermés les uns dans les autres à l'infini, qu'il y en a eu pour toutes les généra- tions de ces quatre mille années, et qu'il y en a encore de préparés pour la formation de tous les animaux qui continueront l'espèce dans îa suite de tous les siècles? Ces moules, qui ont toute la forme de ranimai, ont déjà, comme je viens de le remarquer, par leur configu- ration, autant de difficulté à être expliqués que les animaux mêmes : mais ils ont d'ailleurs des merveilles bien plus inexplicables. Au moins la configuration de chaque animal, en particulier, ne demande-t-elle qu'autant d'art et de puissance qu'il en faut pour exécuter tous les
20 DE l'existence ue dieu.
ressoTts qui composent cette machine. Mais qu'on suppose les moules: 1» Il faut dire que chaque moule contient en petit, avec une délicatesse inconcevable , tous les ressorts de la machine même : or , il y a plus d m- dustrie à faire un ouvrage si composé en si petit volume, quà le faire Dlus en grand T H faut dire que chaque moule, qui est un individu préparé pour une première génération, renferme distinctement, au dedans de soi, d'autres moules contenus les uns dans les autres à l'infini pour toutes les générations possibles dans la suite de tous les siècles 'ou' Y a-t-il de plus industrieux et de plus étonnant, en matière d'art que cette préparation d'un nombre infini d'individus, tous for- més par avance dans un seul, dont ils doivent éclore? Les moules ne servent donc de rien pour expliquer les générations d animaux, sans avoir besoin d'y reconnoître aucun art : au contraire, les moules mon- treroient un plus grand artifice et une plus étonnante composition
Ce qu'il va de manifeste et d'incontestable, indépendamment de tous les divers svstèmes de philosophes, c'est que le concours fortuit des atomes ne produit jamais sans génération, en aucun endroit de la terre ni lions, ni tigres, ni ours, ni éléphants, m cerfs, m bœufs, ni miutons, ni chats, ni chiens, ni chevaux : ils ne sont jamais pro- duits que par l'accouplement de leurs semblables. Les deux animaux qui en produisent un troisième ne sont point les véritables auteurs de Part qui éclate dans la composition de l'animal engendré par eux. Loin d'avoir l'industrie de l'exécuter, ils ne savent pas même comment est composé l'omTage qui résulte de leur génération; ils n en connoissent aucun ressort particulier : ils n'ont été que des instruments aveugles et involontaires, appliqués à l'exécution d'un art merveiUeux qui leur est absolument étranger et inconnu. D'où vient-il, cet art si merveil- leux qui n'est point le leur? QueUe puissance et quelle industrie sait employer, pour des ouvrages d'un dessin si ingénieux, des instru- ments si incapables de savoir ce qu'ils font, ni d'en avoir aucune %-ue? Il est inutile de supposer que les bêtes ont de la connoissance. Donnez- leur-en tant qu'il vous plaira dans les autres choses; du moins il faut avouer qu'elles n'ont, dans la génération, aucune part à l'industrie qui éclate dans la composition des animaux qu'elles produisent
Allons même plus loin, et supposons tout ce qu'on raconte de plus étonnant de l'industrie des animaux. Admirons, tant qu'on le voudra, la certitude avec laquelle un chien s'élance dans le troisième chemin, dès qu'il a senti que la bête qu'il poursuit n'a laissé aucune odeur dans les deux premiers. Admirons la biche qui jette, dit-on, loin deUe son petit faon dans quelque lieu caché, afin que les chiens ne puissent le découvrir par la senteur de sa piste. Admirons jusqu'à Taraignee, qui tend, par ses filets, des pièges subtils aux moucherons pour les enlacer, et pour les surprendre avant qu'ils puissent se débarrasser. Admirons fincore, s'il le faut, le héron, qui met, dit-on, sa tête sous son aile pour cacher dans ses plumes son bec, dont il veut percer 1 estomac de l'oiseau de proie qui fond sur lui. Supposons tous ces faits merveilleux : la nature entière est pleine de ces prodiges. Mais qu'en faut-il conclure sérieusement? Si on n'y prend bien garde, ils prouveront trop. Dirons-
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nous .^ue les bêtes ont plus de raison que nous? Leur instinct a sans doute plus de certitude que nos conjectures. Elles n'ont étudié ni dia- lectique, ni géométrie, ni mécanique; elles n'ont aucune méthode, aucune science, ni aucune culture : ce qu'elles font, elles le font sans l'avoir étudié ni préparé ; elles le font tout d'un coup, et sans tenir conseil. Nous nous trompons à toute heure, après avoir bien raisonné ensemble : pour elles, sans raisonner, elles exécutent, à toute heure, ce qui paroît demander le plus de choix et de justesse; leur instinct est infaillible en beaucoup de choses.
Mais ce nom d'instinct n'est qu'un beau nom vide de sens : car que peut-on entendre par un instinct plus juste, plus précis et plus sûr que la raison même, sinon une raison plus parfaite? Il faut donc trouver une merveilleuse raison ou dans l'ouvrage ou dans l'ouvrier, ou dans la machine ou dans celui qui l'a composée. Par exemple, quand je vois, dans une montre, une justesse sur les heures, qui surpasse toutes mes connoissances, je conclus que si la montre ne raisonne pas, il faut qu'elle ait été formée par un ouvrier qui raisonnoit en ce genre plus juste que moi. Tout de même, quand je vois les bêtes qui font, à toute heure, des choses où il paroît une industrie plus sûre que la mienne, j'en conclus aussitôt que cette industrie si merveilleuse doit être nécessairement ou dans la machine, ou dans l'inventeur qui l'a fabriquée. Est-elle dans l'animal même? Quelle apparence ya-t-ilqu'il soit si savant et si infaillible en certaines choses? Si cette industrie n'est pas en lui, il faut qu'elle soit dans l'ouvrier qui a fait cet ouvrage, comme tout l'art de la montre est dans la tête de l'horloger.
Ne me répondez point que l'instinct des bêtes est fautif en certaines choses. Il n'est pas étonnant que les bêtes ne soient pas infaillibles en tout, mais il est étonnant qu'elles le soient en beaucoup de choses. Si elles l'étoient en tout, elles auroient une raison infiniment parfaite; elles seroient des divinités. Il ne peut y avoir, dans les ouvrages d'une puissance infinie , qu'une perfection finie ; autrement Dieu feroit des créatures semblables à lui, ce qui est impossible. Il ne peut donc mettre de la perfection, et par conséquent de la raison, dans ses ou- vrages, qu'avec quelque borne. La borne n'est donc pas une preuve que l'ouvrage soit sans ordre et sans raison. De ce que je me trompe quel- quefois, il ne s'ensuit pas que je ne sois point raisonnable, et que tout se fasse en moi par un pur hasard; il s'ensuit seulement que ma raison est bornée et imparfaite. Tout de même, de ce qu'une bête n'est pas infaillible en tout par son instinct, quoiqu'elle le soit en beaucoup de choses, il ne s'ensuit pas qu'il n'y ait aucune raison dans cette ma- chine ; il s'ensuit seulement que cette machine n'a point une raison sans bornes. Mais enfin le fait est constant, savoir, qu'il y a, dans les opérations de cette machine, une conduite réglée, un art merveilleux, une industrie qui va jusqu'à l'infaillibilité dans certaines choses. A qui la donnerons-nous cette industrie infaillible ? à l'ouvrage , ou à son ouvrier ?
Si vous dites que les bêtes ont des âmes différentes de leurs machines, je vous demanderai aussitôt : « De quelle nature sont ces âmes entière- ment difi'érentes des corps, et attachées à eux? Qui est-ce qui a su les
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ressoits qui composent cette machine. Mais qu'on suppose les moules : 1° Il faut dire que chaque moule contient en petit, avec une délicatesse inconcevable, tous les ressorts de la machine même : or, il y a plus d'in- dustrie à faire un ouvrage si composé en si petit volume, qu à le faire plus en grand. 2° Il faut dire que chaque moule, qui est un mdividu préparé pour une première génération, renferme distinctement, au dedans de soi, d'autres moules contenus les uns dans les autres à l'infini pour toutes les générations possibles dans la suite de tous les siècles.' Qu'y a-t-il de plus industrieux et de plus étonnant, en matière d'art que cette préparation d'un nombre infini d'individus, tous for- més par avance dans un seul, dont ils doivent éclore? Les moules ne servent donc de rien pour expliquer les générations d'animaux, sans avoir besoin d'y reconnoître aucun art : au contraire, les moules mon- treroient un plus grand artifice et une plus étonnante composition.
Ce qu'il y a de manifeste et d'incontestable, indépendamment de tous les divers svstèmes de philosophes , c'est que le concours fortuit des atomes ne produit jamais sans génération, en aucun endroit de la terre, ni lions, ni tigres, ni ours, ni éléphants, ni cerfs, m bœufs, ni moutons, ni chats, ni chiens, ni chevaux : ils ne sont jamais pro- duits que par l'accouplement de leurs semblables. Les deux animaux qui en produisent un troisième ne sont point les véritables auteurs de l'art qui éclate dans la composition de l'animal engendré par eux. Loin d'avoir l'industrie de l'exécuter, ils ne savent pas même comment est composé l'omTage qui résulte de leur génération ; ils n'en connoissent aucun ressort particulier : ils n'ont été que des instruments aveugles et involontaires, appliqués à l'exécution d'un art merveiUeux qui leur est absolument étranger et inconnu. D'où vient-il, cet art si merveil- leux qui n'est point le leur ? Quelle puissance et quelle industrie sait employer, pour des ouvrages d'un dessin si ingénieux, des instru- ments si incapables de savoir ce qu'ils font, ni d'en avoir aucune vue? Il est inutile de supposer que les bêtes ont de la connoissance. Donnez- leur-en tant qu'il vous plaira dans les autres choses ; du moins il faut avouer qu'elles n'ont, dans la génération, aucune part à l'industrie qui éclate dans la composition des animaux qu'elles produisent.
Allons même plus loin, et supposons tout ce qu'on raconte de plus étonnant de l'industrie des animaux. Admirons, tant qu'on le voudra, la certitude avec laquelle un chien s'élance dans le troisième chemin, dès qu'il a senti que la bête qu'il poursuit n'a laissé aucune odeur dam les deux premiers. Admirons la biche qui jette, dit-on, loin d'elle son petit faon dans quelque lieu caché , afin que les chiens ne puissent le découvrir par la senteur de sa piste. Admirons jusqu'à l'araignée, qui tend, par ses filets, des pièges subtils aux moucherons pour les enlacer, et pour les surprendre avant qu'ils puissent se débarrasser. Admirons fincore, s'il le faut, le héron, qui met, dit-on, sa tête sous son aile pour cacher dans ses plumes son bec, dont il veut percer l'estomac de l'oiseau de proie qui fond sur lui. Supposons tous ces faits merveiUeux : la nature entière est pleine de ces prodiges. Mais qu'en faut-il conclure sérieusement? Si on n'y prend bien garde, ils prouveront trop. Dirons-
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nous îue les bêtes ont plus de raison que nous? Leur instinct a sans doute plus de certitude que nos conjectures. Elles n'ont étudié ni dia- lectique, ni géométrie, ni mécanique; elles n'ont aucune méthode, aucune science, ni aucune culture : ce qu'elles font, elles le font sans l'avoir étudié ni préparé ; elles le font tout d'un coup, et sans tenir conseil. Nous nous trompons à toute heure, après avoir bien raisonné ensemble : pour elles, sans raisonner, elles exécutent, à toute heure, ce qui paroît demander le plus de choix et de justesse; leur instinct est infaillible en beaucoup de choses.
Mais ce nom d'instinct n'est qu'un beau nom vide de sens : car que peut-on entendre par un instinct plus juste, plus précis et plus sûr que la raison même, sinon une raison plus parfaite? Il faut donc trouver une merveilleuse raison ou dans l'ouvrage ou dans l'ouvrier, ou dans la machine ou dans celui qui l'a composée. Par exemple, quand je vois, dans une montre, une justesse sur les heures, qui surpasse toutes mes connoissances, je conclus que si la montre ne raisonne pas, il faut qu'elle ait été formée par un ouvrier qui raisonnoit en ce genre plus juste que moi. Tout de même, quand je vois les bêtes qui font, à toute heure, des choses où il paroît une industrie plus sûre que la mienne, j'en conclus aussitôt que cette industrie si merveilleuse doit être nécessairement ou dans la machine, ou dans l'inventeur qui l'a fabriquée. Est-elle dans l'animal même? Quelle apparence ya-t-ilqu'il soit si savant et si infaillible en certaines choses? Si cette industrie n'est pas en lui, il faut qu'elle soit dans l'ouvrier qui a fait cet ouvrage, comme tout l'art de la montre est dans la tête de l'horloger.
Ne me répondez point que l'instinct des bêtes est fautif en certaines choses. Il n'est pas étonnant que les bêtes ne soient pas infaillibles en tout, mais il est étonnant qu'elles le soient en beaucoup de choses. Si elles l'étoient en tout, elles auroient une raison infiniment parfaite; elles seroient des divinités. Il ne peut y avoir, dans les ouvrages d'une puissance infinie, qu'une perfection finie; autrement Dieu feroit des créatures semblables à lui, ce qui est impossible. Il ne peut donc mettre de la perfection, et par conséquent de la raison, dans ses ou- vrages, qu'avec quelque borne. La borne n'est donc pas une preuve que l'ouvrage soit sans ordre et sans raison. De ce que je me trompe quel- quefois, il ne s'ensuit pas que je ne sois point raisonnable, et que tout se fasse en moi par un pur hasard; il s'ensuit seulement que ma raison est bornée et imparfaite. Tout de même, de ce qu'une bête n'est pas infaillible en tout par son instinct, quoiqu'elle le soit en beaucoup de choses, il ne s'ensuit pas qu'il n'y ait aucune raison dans cette ma- chine ; il s'ensuit seulement que cette machine n'a point une raison sans bornes. Mais enfin le fait est constant, savoir, qu'il y a, dans les opérations de cette machine, une conduite réglée, un art merveilleux, une industrie qui va jusqu'à l'infaillibilité dans certaines choses. A qui la donnerons-nous cette industrie infaillible ? à l'ouvrage , ou à son ouvrier ?
Si vous dites que les bêtes ont des âmes différentes de leurs machines, je vous demanderai aussitôt : a De quelle nature sont ces âmes entière- ment différentes des corps, et attachées à eux? Qui est-ce qui a su les
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attacher à des natures si différentes? Qui est-ce qa. & <îu un empire si absolu sur des natures si diverses, pour les mettre dans une société si intime, si régulière, si constante, et où la correspondance est si prompte ? »
Si, au contraire, vous voulez que la même matière puisse tantôt penser, et tantôt ne penser pas, suivant les divers arrangements et configurations de parties qu'on peut lui donner, je ne vous dirai point ici que la matière ne peut penser, et qu'on ne sauroit concevoir que les parties d'une pierre puissent jamais, sans y rien ajouter, se con- noître elles-mêmes, quelque degré de mouvement et quelque figure que vous leur donniez : maintenant je me borne à vous dema^ider en quoi consistent cet arrangement et cette configuration précise des par- ties que vous alléguez. Il faut, selon vous, qu'il y ait un certain degré de mouvement où la matière ne raisonne pas encore; et puis un autre à peu près semblable où elle commence tout à coup à raisonner et à se connoître. Qui est-ce qui a su choisir ce degré précis de mouve- ment? Qui est-ce qui a découvert la ligne selon laquelle les parties doivent se mouvoir? Qui est-ce qui a pris les mesures pour trouver au juste la grandeur et la figure que chaque partie a besoin d'avoir, pour garder toutes les proportions entre elles dans ce tout? Qui est-ce qui a réglé la figure extérieure par laquelle tous ces corps doivent être bor- nés? En un mot, qui est-ce qui a trouvé toutes les combinaisons dans lesquelles la matière pense, et dont la moindre ne pourroit être re- tranchée sans que la matière cessât aussitôt de penser? Si vous dites que c'est le hasard, je réponds que vous faites le hasard raisonnable jusqu'au point d'être la source de la raison même. Etrange prévention, de ne vouloir pas reconnoître une cause très-intelligente, d'où nous vient toute intelligence , et d'aimer mieux dire que la plus pure raison n'est qu'un efl"et de la plus aveugle de toutes les causes dans un sujet tel que la matière, qui par lui-même est incapable de connoissance I En vérité, il n'y a rien qu'il ne vaille mieux admettre, que de dire des choses si insoutenables.
La philosophie des anciens, quoique très-imparfaite, avoit néanmoins entrevu cet inconvénient; aussi vouloit-elle que l'esprit divin, répandu dans tout l'univers, fût une sagesse supérieure qui agit sans cesse dans toute la nature, et surtout dans les animaux, comme les âmesagissent dans les corps, et que cette impression continuelle de l'esprit divin, que le vulgaire nomme instinct, sans entendre le vrai sens de ce terme, fût la vie de tout ce qui vit. Ils ajoutoient que ces étincelles de l'esprit divin étoient le principe de toutes les générations ; que les animaux les recevoient dans leur conception et à leur naissance, et qu'au moment de leur mort, ces particules divines se détachoient de toute la matière terrestre , pour s'envoler au ciel, où elles rouloient au nombre des astres. C'est cette philosophie, tout ensemble si magnifique et si fabuleuse, que Virgile exprime avec tant de grâce par ces vers sur les abeilles, où il dit que toutes les merveilles qu'on y admire ont fait dire à plusieurs qu'elles étoient animées par un souffle divin et par une portion de la Divinité: dans la persuasion où ils étoient que Dieu
PREMIÈRE PARTIE. 23
remplit la terre, la mer et le ciel ; que c'est de là que les bêtes, les troupeaux et les hommes reçoivent la vie en naissant, et que c'est là que toutes choses rentrent et retournent lorsqu'elles viennent à se détruire; parce que les âmes, qui sont le principe de la vie, loin d'être anéanties par la mort, s'envolent au nombre des astres, et vont éta- blir leur demeure dans le ciel :
Esse apibus partem divinae mentis, et haustus iEtherios, dixere : deum namque ire per omnes Terrasque, tractusque maris, cœlumque profundum : Hincpecudes, armenta, vires, genus omne ferarum, Quemque sibi tenues nascentem arcessere vitas : Scilicet hue reddi deinde ac resoluta referri Omnia : nec morti esse locum, sed viva volare Sideris in numerum , atque alto succedere cœlo ^
Cette sagesse divine qui meut toutes les parties connues du monde avoit tellement frappé les stoïciens, et avant eux Platon, qu'ils cro voient que le monde entier étoit un animal; mais un animal raisonnable, philosophe, sage, enfin le Dieu suprême. Cette philosophie réduisoit la multitude des dieux à un seul; et ce seul Dieu à la nature, qui étoit éternelle, infaillible, intelligente, toute -puissante et divine. Ainsi, les philosophes, à force de s'éloigner des poètes, retomboient dans toutes les imaginations poétiques. Ils donnoient, comme les au- teurs des fables, une vie, une intelligence, un art, un dessein, à toutes les parties de l'univers qui paroissent le plus inanimées. Sans doute ils avoient bien senti l'art qui est dans la nature; et ils ne se trompoient qu'en attribuant à l'ouvrage l'industrie de l'ouvrier.
Ne nous arrêtons pas davantage aux animaux inférieurs à l'homme : il est temps d'étudier le fond de l'homme même, pour découvrir en lui celui dont on dit qu'il est l'image. Je ne connois dans toute la nature que deux sortes d'êtres : ceux qui ont de la connoissance, et ceux qui n'en ont pas. L'homme rassemble en lui ces deux manières d'être : il a un corps comme les êtres corporels les plus inanimés; il a un esprit, c'est-à-dire une pensée par laquelle il se connoît, et aperçoit ce qui est autour de lui. S'il est vrai qu'il y ait un premier être qui ait tiré tous les autres du néant, l'homme est véritablement son image; car il rassemble comme lui, dans sa nature, tout ce qu'il y a de perfection réelle dans ces deux diverses manières d'être : mais l'image n'est qu'une image ; elle ne peut être qu'une ombre du véritable être parfait.
Commençons l'étude de l'homme par la considération de son corps. « Je ne sais, disoitune mère à ses enfants, dans l'Écriture sainte 2, com- ment vous vous êtes formés dans mon sein, d En effet, ce n'est point la sagesse des parents qui forme un ouvrage si composé et si régulier; ils n'ont aucune part à cette industrie. Laissons-les donc, et remontons plus haut.
i. Virg., Geory., lib. IV. — 2. // Machab.,vu, 22.
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Ce corps est pétri de boue; mais admirons la main qui l'a façonné. Le sceau de l'ouvrier est empreint sur son ouvrage ; il semble avoir pris plaisir à faire un chef-d'œuvre avec une matière si vile. Jetons les yeux sur ce corps, où les os soutiennent les chairs qui les enveloppent : les nerfs qui y sont tendus en font toute la force; et les muscles, où les nerfs s'enti^lacent, en s'enflant ou en s'allongeant , font les mou- yements les plus justes et les plus réguliers. Les os sont brisés de dis- tance en distance; ils ont des jointures où ils s'emboîtent les uns dans les autres, et ils sont Hés par des nerfs et par des tendons. Cicéron admire avec raison le bel artifice qui lie ces os'. Qu'y a-t-il de plus souple pour tous les divers mouvements? mais qu'y a-t-il de plus ferme et de plus durable? Après même qu'un corps est mort, et que ses par- ties sont séparées par la corruption, on voit encore ces jointures et ces liaisons qui ne peuvent qa'à peine se détruire. Ainsi, cette machmeest droite ou repliée, roide ou souple, comme l'on veut. Du cerveau, qui est la source de tous les nerfs, partent les esprits. Ils sont si subtils, qu'on ne peut les voir, et néanmoins si réels et d'une action si forte, qu'ils font tous les mouvements de la machine et toute sa force. Ces esprits sont en un instant envoyés jusqu'aux extrémités des membres : tantôt ils coulent doucement et avec uniformité; tantôt il ont, selon les besoins , une impétuosité irrégulière ; et ils varient à l'infini les pos- tures, les gestes et les autres actions du corps.
Regardons cette chair : elle est couverte, en certains endroits, d'une peau tendre et délicate, pour l'ornement du corps. Si cette peau, qui rend Tobjet si agréable et d'un si doux coloris, étoit enlevée, le même objet seroit hideux, et feroit horreur. En d'autres endroits cette même peau est plus dure et plus épaisse, pour résister aux fatigues de ces parties. Par exemple, combien la peau de la plante des pieds est-elle plus grossière que celle du visage ! Combien celle du derrière de la tète l'est-elle plus que celle du devant! Cette peau est percée partout comme un crible; mais ces trous, qu'on nomme pores, sont insensibles. Quoi- que la sueur et la transpiration s'exhalent par ces pores , le sang ne s'é- chappe jamais par là. Cette peau a toute la délicatesse qu'il faut pour être transparente, et pour donner au visage un coloris vif, doux et gracieux. Si la peau étoit moins serrée et moins unie, le visage paroî- troit sanglant et comme écorché. Qui est-ce qui a su tempérer et mé- langer ces couleurs pour faire une si beUe carnation, que les peintres admirent et n'imitent jamais qu'imparfaitement?
On trouve dans le corps humain des rameaux innombrables : les uns portent le sang du centre aux extrémités, et se nomment artères; les autres le rapportent des extrémités au centre, et se nomment veines. Par ces divers rameaux coule le sang, liqueur douce, onctueuse, et propre, par cette onction, à retenir les esprits les plus déliés, comme on conserve dans les corps gommeux les essences les plus subtiles et les plus spiritueuses. Ce sang arrose la chair, comme les fontaines et les rivières arrosent la terre. Après s'être filtré dans les chairs, il re-
1. De lîat. deor., lUu U. a. 55.
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vient à sa source, plus lent et moins plein d'esprits; mais il se renou- velle et se subtilise encore de nouveau dans cette source, pour circuler sans fin.
Voyez-vous cet arrangement et cette proportion des membres? Les jambes et les cuisses sont de grands os emboîtés les uns sur les autres, et liés par des nerfs : ce sont deux espèces de colonnes égales et régulières qui s'élèvent pour soutenir tout l'édifice. Mais ces colonnes se plient, et la rotule du genou est un os d'une figure à peu près ronde, qui est mis tout exprès dans la jointure pour la remplir et pour la défendre, quand les os se replient pour le fléchissement du genou. Chaque co- lonne a son piédestal, qui est composé de pièces rapportées, et si bien jointes ensemble qu'elles peuvent se plier ou se tenir roides, selon le besoin. Le piédestal tourne, quand on le veut, sous la colonne. Dans ce pied, on ne voit que nerfs, que tendons, que petits os étroitement liés, afin que cette partie soit tout ensemble plus souple et plus ferme, selon les divers besoins : les doigts même des pieds, avec leurs articles et leurs ongles, servent à tâter le terrain sur lequel on marche, à s'ap- puyer avec plus d'adresse et d'agilité, à garder mieux l'équilibre du corps, à se hausser ou à se pencher. Les deux pieds s'étendent en avant, pour empêcher que le corps ne tombe de ce côté-là, quand il se penche ou qu'il se plie. Les deux colonnes se réunissent par le haut, pour porter le reste du corps; et elles sont encore brisées dans cette extrémité, afin que cette jointure donne à l'homme la commodité de se reposer, en s'asseyant sur les deux plus gros muscles de tout le corps.
Le corps de l'édifice est proportionné à la hauteur des colonnes. Il con- tient toutes les parties qui sont nécessaires à la vie, et qui par consé- quent doivent être placées au centre, et renfermées dans le lieu le plus sûr. C'est pourquoi deux rangs de côtes assez serrées, qui sortent de l'épine du dos, comme les branches d'un arbre naissent du tronc, for- ment une espèce de cercle, pour cacher et tenir à l'abri ces parties si nobles et si délicates. Mais comme les côtes ne pourroient fermer en- tièrement ce centre du corps humain sans empêcher la dilatation de l'estomac et des entrailles, elles n'achèvent de former le cercle que jusqu'à un certain endroit au-dessous duquel elles laissent un vide, afin que le dedans puisse s'élargir avec facilité pour la respiration et pour la nourriture.
Pour l'épine du dos, on ne voit rien, dans tous les ouvrages des hommes, qui soit travaillé avec un tel art : elle seroittrop roide et trop fragile, si elle n'étoit faite que d'un seul os; en ce cas, les hommes ne pourroient jamais se pher. L'auteur de cette machine a remédié à cet inconvénient en formant des vertèbres qui , s'emboîtant les unes dans les autres, font un tout de pièces rapportées, qui a plus de force qu'un tout d'une seule pièce. Ce composé est tantôt souple et tantôt roide : il se redresse et se replie en un moment, comme on le veut. Toutes ces vertèbres ont dans le milieu une ouverture qui sert pour faire pas- ser un allongement de la substance du cerveau jusqu'aux extrémités du corps, et pour y envoyer promptement des esprits par ce canaJ
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Mais qui n'admirera la nature des os? Ils sont très-durs, et on voit que la corruption même de tout le reste du corps ne les altère en rien. Cependant ils sont pleins de trous innombrables qui les rendent plus légers; et ils sont même, dans le milieu, pleins de la moelle qui doit les nourrir. Ils sont percés précisément dans les endroits où doivent passer les ligaments qui les attachent les uns aux autres. De plus, leurs extrémités sont plus grosses que le milieu, et font comme deux têtes à demi rondes, pour faire tourner plus facilement un os avec un autre, afin que le tout puisse se replier sans peine.
Dans l'enceinte des côtes sont placés avec ordre tous les grands or- ganes, tels que ceux qui servent à faire respirer l'homme, ceux qui digèrent les aliments et ceux qui font un sang nouveau. La respiration est nécessaire pour tempérer la chaleur interne, causée par le bouil- lonement du sang et par le cours impétueux des esprits. L'air est comme un aliment dont l'animal se nourrit, et par le moyen duquel il se re- nouvelle dans tous les moments de sa vie.
La digestion n'est pas moins nécessaire pour préparer les aliments à être changés en sang. Le sang est une liqueur propre à s'insinuer par- tout, et à s'épaissir en chair dans les extrémités, pour réparer dans tous les membres ce qu'ils perdent sans cesse par la transpiration et par la dissipation des esprits. Les poumons sont comme de grandes en- veloppes qui, étant spongieuses, se dilatent et se compriment facile- ment; et comme ils prennent et rendent sans cesse beaucoup d'air, ils forment une espèce de soufflet en mouvement continuel.
L'estomac a un dissolvant qui cause la faim . et qui avertit l'homme du besoin de manger. Ce dissolvant, qui picote l'estomac, lui prépare par ce mésaise un plaisir très-vif lorsqu'il est apaisé par les aliments. Alors l'homme se remplit délicieusement d'une matière étrangère, qui lui feroit horreur s'il la pouvoit voir dès qu'elle est introduite dans son estomac, et qui lui déplaît même quand il la voit étant déjà rassasié. L'estomac est fait comme une poche. Là les aUments, changés par une prompte coction, se confondent tous en une liqueur douce, qui devient en- suite une espèce de lait nommé chyle, et qui, parvenant enfin au cœur, y reçoit, parl'abondancejdes esprits, la forme, la vivacité et la couleur du sang. Mais pendant que le suc le plus pur des aliments passe de l'estomac dans les canaux destinés à faire le chyle et le sang, les par- ties grossières de ces mêmes aliments sont séparées, comme le son l'est de la fleur de farine , par un tamis ; et elles sont rejetées en bas , pour en délivrer le corps par les issues les plus cachées et les plus re- culées des organes des sens, de peur qu'ils n'en soient incommodés. Ainsi les merveilles de cette machme sont si grandes, qu'on en trouve d'inépuisables, même jusque dans les fonctions les plus humiliantes, que l'on n'oseroit expliquer en détail.
H est vrai que les parties internes de Thomme ne sont pas agréables à voir comme les extérieures; mais remarquez qu'elles ne sont pas faites pour être vues. Il falloit même, selon le but de l'art, qu'elles ne pussent être découvertes sans horreur, et qu'ainsi un homme ne pût les découvrir, et entamer cette machine dans un autre homme, qu'a»
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yec une violente répugnance. C'est cette horreur qui prépare la com- passion et l'humanité dans les cœurs, quand un homme en voit un autre qui est blessé. Ajoutez, avec saint Augustin', qu'il y a dans ces parties internes une proportion, un ordre et une industrie qui char- ment encore plus l'esprit attentif que la beauté extérieure ne sauroit plaire aux yeux du corps. Ce dedans de l'homme, qui est tout ensemble si hideux et si admirable, est précisément comme il doit être pour montrer une boue travaillée de main divine. On y voit tout ensemble également, et la fragilité de la créature, et l'art du créateur.
Du haut de cet ouvrage si précieux, que nous avons dépeint, pen- dent les deux bras, qui sont terminés par les mains, et qui ont une parfaite symétrie entre eux. Les bras tiennent aux épaules, de sorte qu'ils ont un mouvement libre dans cette jointure. Ils sont encore bri- sés au coude et au poignet, pour pouvoir se replier et se tourner avec promptitude. Les bras sont de la juste longueur qu'il faut pour atteindre à toutes les parties du corps. Ils sont nerveux et pleins de muscles, afin qu'ils puissent, avec les reins, ê^'-e souvent en action, et soutenir les plus grandes fatigues de tout le coips. Les mains sont un tissu de nerfs et d'osselets enchâssés les uns dans les aiiti'es, qui ont toute la force et toute la souplesse convenables pour tàter '.es corps voisins, pour les saisir, pour s'y accrocher, pour les lancer, pour les attirer, pour les repousser, pour les démêler et pour les détacher les uns des autres. Les doigts, dont les bouts sont armés d'ongles, sont faits pour exercer, par la variété et la délicatesse de leurs mouvements, les arts les plus merveilleux. Les bras et les mains servent encore, suivant qu'on les étend ou qu'on les replie, à mettre le corps en état de se pencher sans s'exposer à aucune chute. La machine a en elle-même, indépendamment de toutes les pensées qui viennent après coup, une espèce de ressort qui lui fait trouver soudainement l'équilibre dans tous ses contrastes.
Au-dessus du corps s'élève le cou, ferme ou flexible, selon qu'on le veut. Est-il question de porter un pesant fardeau sur la tête , le cou devient roide comme s'il n'étoit que d'un seul os. Faut-il pencher ou tourner la tête, le cou se plie en tous sens, comme si on démontoit tous les os. Ce cou, médiocrement élevé au-dessus des épaules, porte sans peine la tête, qui règne sur tout le corps. Si elle étoit moins grosse, elle n'auroit aucune proportion avec le reste de la machine. Si elle étoit plus grosse, outre qu'elle seroit disproportionnée et difforme, sa pesanteur accableroit le cou, et courroit risque de faire tomber l'homme du côté où elle pencheroit un peu trop. Cette tête, fortifiée de tous côtés par des os très-épais et très-durs, pour mieux conserver le précieux trésor qu'elle renferme, s'emboîte dans les vertèbres du cou et a une communication très-prompte avec toutes les autres parties du corps. Elle contient le cerveau, dont la substance humide, molle et spongieuse, est composée de fils tendres et entrelacés. C'est là le centre des merveilles dont nous parlerons dans la suite. Le crâne se
1. De Civ. Dei, lib. XXII, cap. xxiv, n. 4 ; tom. VII.
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trouve percé régulièrement, avec une proportion et une symétrie exactes, pour les deux yeux, pour les deux oreilles, pour la bouche et pour le nez. Il y a des nerfs destinés aux sensations qui s'exercent dans la plu- part de ces conduits. Le nez, qui n'a point de nerfs pour sa sensation, a un os cribleux pour faire passer les odeurs jusqu'au cerveau.
Parmi les organes de ces sensations, les principaux sont doubles, pour conserver dans un côté ce qui pourroit manquer dans l'autre par quelque accident. Ces deux organes d'une même sensation sont mis en symétrie sur le devant ou sur les côtés, afin que l'homme en puisse faire un plus facile usage, ou à droite, ou à gauche, ou vis-à-vis de lui, c'pst-à-dire vers l'endroit où ses jointures dirigent sa marche et toutes ses actions. D'ailleurs la flexibilité du cou fait que tous ces or- ganes se tournent en un instant de quelque côté qu'il veut.
Tout le derrière de la tête, qui est le moins en état de se défendre, est le plus épais : il est orné de cheveux, qui servent en même temps à fortifier la tête contre les injures de l'air. Mais les cheveux vien- nent sur le devant, pour accompagner le visage et lui donner plus de grâce.
Le visage est le côté de la tête qu'on nomme le devant, et où les principales sensations sont rassemblées avec \in ordre et une propor- tion qui le rendent très-beau, à moins que quelque accident n'altère un ouvrage aussi régulier. Les deux yeux sont égaux, placés vers le milieu et aux deux côtés de la tête, afin qu'ils puissent découvrir sans peine de loin, à droite et à gauche, tous les objets étrangers, et qu'ils puissent veiller commodément pour la sûreté de toutes les parties du corps. L'exacte symétrie avec laquelle ils sont placés fait l'ornement du visage. Celui qui les a faits y a allumé je ne sais quelle flamme cé- leste, à laquelle rien ne ressemble dans tout le reste de la nature. Ces yeux sont des espèces de miroirs, où se peignent tour à tour et sans confusion, dans le fond de la rétine, tous les objets du monde entier, afin que ce qui pense dans l'homme puisse les voir dans ces miroirs. Mais quoique nous apercevions tous les objets par un double organe, nous ne voyons pourtant jamais les objets comme doubles, parce que les deux nerfs qui servent à la vue dans nos yeux ne sont que deux branches qui se réunissent dans une même tige, comme les deux bran- ches des lunettes se réunissent dans la partie supérieure qui les joint. Les yeux sont ornés de deux sourcils égaux; et afin qu'ils puissent s'ouvrir et se fermer, ils sont enveloppés de paupières bordées d'un poil qui défend une partie si délicate.
Le front donne de la majesté et de la grâce à tout le visage : il sert à relever les traits. Sans le nez, posé dans le milieu, tout le visage seroit plat et difî'orme. On peut juger de cette difformité quand on a vu des hommes en qui cette partie du visage est mutilée. Il est placé immédiatement au-dessus de la bouche, pour discerner plus commo- dément par les odeurs tout ce qui est propre à nourrir l'homme. Les deux narines servent tout ensemble à la respiration et à l'odorat. Voyez les lèvres : leur couleur vive, leur fraîcheur, leur figure, leur arran- gement et leur proportion avec les autres traits, emiiellissent tout le
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visage. La bouche, par la correspondance de ses mouvements avec ceux des yeux, l'anime, l'égayé, l'attriste, l'adoucit, le trouble, et exprime chaque passion par des marques sensibles. Outre que ces lèvres s'ou- vrent pour recevoir l'aliment, elles servent encore par leur souplesse, et par la variété de leurs mouvements, à varier les sons qui font la pa- role. Quand elles s'ouvrent, elles découvrent un double rang de dents dont la bouche est ornée; ces dents sont de petits os enchâssés avec ordre dans les deux mâchoires, et les mâchoires ont un ressort pour s'ouvrir, et un pour se fermer; en sorte que les dents brisent comme un moulin les aliments, pour en préparer la digestion. Mais ces ali- ments ainsi brisés passent dans l'estomac par un conduit différent de celui de la respiration; et ces deux canaux, quoique si voisins, n'ont rien de commun.
La langue est un tissu de petits muscles et de nerfs, si souple qu'elle se replie, comme un serpent, avec une mobilité et une souplesse in- concevables : elle fait dans la bouche ce que font les doigts, ou ce que fait l'archet d'un maître sur un instrument de musique ; elle va frapper tantôt les dents, tantôt le palais. Il y a un conduit qui va au dedans du cou, depuis le palais jusqu'à la poitrine : ce sont des anneaux de cartilages enchâssés très-juste les uns dans les autres, et garnis au dedans d'une tunique ou membrane très-polie, pour faire mieux rai- sonner l'air poussé par les poumons. Ce conduit a, du côté du palais, un bout qui n'est ouvert que comme une flûte, par une fente qui s'é- largit ou qui se resserre à propos , pour grossir la voix ou pour la ren- dre plus claire. Mais de peur que les aliments, qui ont leur canal sé- paré, ne se glissent dans celui de la respiration, il y a une espèce de soupape qui fait sur l'orifice du conduit de la voix comme un pont-levis pour faire passer les alimems, sans qu'il en tombe aucune parcelle sub- tile ni aucune goutte par la fente dont je viens de parler. Cette espace de soupape est très-mobile, et se replie très-subtilement; de manière qu'en tremblant sur cet orifice entr'ouvert, elle fait toutes les plus douces modulations de la voix. Ce petit exemple suffit pour montrer en passant, et sans entrer d'ailleurs dans aucun détail de l'anatomie, combien est merveilleux l'art des parties internes. Cet organe, tel que je viens de le représenter, est le plus parfait de tous les instruments de musique; et tous les autres ne sont parfaits qu'autant qu'ils l'imitent
Qui pourroit expliquer la délicatesse des organes par lesquels l'homme discerne les saveurs et les odeurs innombrables des corps? Mais com- ment se peut-il faire que tant de voix frappent ensemble mon oreiUe sans se confondre, et que ces sons me laissent, après qu'ils ne sont plus, des ressemblances si vives et si distinctes de ce qu'ils ont été? Avec quel soin l'ouvrier qui a fait nos corps a-t-il donné à nos yeux une enveloppe humide et coulante pour les fermer ! et pourquoi a-t-il laissé nos oreilles ouvertes? C'est, dit Cicéron', que les yeux ont be- soin de se fermer à la lumière pour le sommeil, et que les oreilles doi- vent demeurer ouvertes pendant que les yeux se ferment, pour nous
1. De Nat. deor., lib. II, n. 5G.
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avertir et pour nous éveiller par le bruit, quand nous courons risque d'être surpris.
Qui est-ce qui grave dans mon œil, en un instant, le ciel, la mer, la terre, situés dans une distance presque infinie? Comment peuvent se ranger et se démêler dans un si petit organe les images fidèles de tous les objets de l'univers, depuis le soleil jusqu'à des atomes? La substance du cerveau, qui conserve avec ordre des représentations si naïves de tant d'objets dont nous avons été frappés depuis que nous sommes au monde, n'est-elle que le prodige le plus étonnant? On ad- mire avec raison linvention des livres, où l'on conserve la mémoire de tant de faits et le recueil de tant de pensées ; mais quelle comparaison peut-on faire entre le plus beau livre et le cerveau d'un homme sa- vant? Sans doute ce cerveau est un recueil infiniment plus précieux et d'une plus belle invention que le livre. C'est dans ce petit réservoir qu'on trouve à point nommé toutes les images dont on a besoin : on les appelle; elles vieniient : on les renvoie; elles se renfoncent je ne sais où, et disparoissent , pour laisser la place à d'autres. On ferme et on ouvre son imagination comme un livre : on en tourne pour ainsi dire les feuillets ; on passe soudainement d'un bout à l'autre : on a même des espèces de tables dans la mémoire, pour indiquer les lieux où se trouvent certaines images reculées. Ces caractères innombrables, que l'esprit de l'homme lit intérieurement avec tant de rapidité, ne laissent aucune trace distincte dans un cerveau qu'on ouvre. Cet ad- mirable livre n'est qu'une substance molle, ou une espèce de peloton composé de fils tendres et entrelacés. Quelle main a su cacher dans cette espèce de boue, qui paroît si informe, des images si précieuses, et rangées avec un si bel art?
Tel est le corps de l'homme en gros. Je n'entre point dans le détail de l'anatomie; car mon dessein n'est que de découvrir l'art qui est dans la nature, par le simple coup d'oeil, sans aucune science. Le corps de l'homme pourroit sans doute être beaucoup plus grand et beaucoup plus petit. S'il n'avoit, par exemple, qu'un pied de hauteur, il seroit insulté par la plupart des animaux, qui l'écraseroient sous leurs pieds. S'il étoit haut comme les plus grands clochers, un petit nombre d'hom- mes consumeroient en peu de jours tous les aliments d'un pays; ils ne pourroient trouver ni chevaux, ni autres bêtes de charge qui pussent les porter ni les traîner dans aucune machine roulante; ils ne pour- roient trouver assez de matériaux pour bâtir des maisons proportion- nées à leur grandeur : il ne pourroit y avoir qu'un petit nombre d'hom- mes sur la terre, et ils manqueroient de la plupart des commodités. Qui est-ce qui a réglé la taille de l'homme aune mesure précise ? qui est-ce qui a réglé celle de tous les autres animaux avec proportion à celle de l'homme? L'homme est le seul de tous les animaux qui est droit sur ses pieds. Par là il a une noblesse et une majesté qui le distinguent, même au dehors, de tout ce qui vit sur la terre.
Non-seulement sa figure est la plus noble, mais encore il est le plus fort et le plus adroit de tous les animaux, à proportion de sa grandeur. Qu'on examine de près la cesanteur et la masse de la plupart des bêtes
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les plus terribles, on trouvera qu'elles ont plus de matière que le corps d'un homme; et cependant un homme vigoureux a plus de force de corps que la plupart des bêtes farouches : elles ne sont redoutables pour lui que par leurs dents et par leurs griffes. Mais l'homme, qui n'a point dans ses membres de si fortes armes naturelles, a des mains dont la dextérité surpasse-, pour se faire des armes, tout ce que la nature adonné aux bêtes. Ainsi l'homme perce de ses traits, ou fait tomber dans ses pièges et enchaîne les animaux les plus forts et les plus fu- rieux; il sait même les apprivoiser dans leur captivité, et s'en jouer comme il lui plaît : il se fait flatter par les lions et par les tigres : il monte sur les éléphants.
Mais le corps de l'homme, qui paroît le chef-d'œuvre de la nature, n'est point comparable à sa pensée. Il est certain qu'il y a des corps qui ne pensent pas; on n'attribue aucune connoissance à la pierre, au bois, aux métaux, qui sont néanmoins certainement des corps. Il est même si naturel de croire que la matière ne peut penser, que tous les hommes sans prévention ne peuvent s'empêcher de rire, quand on leur soutient que les bêtes ne sont que de pures machines; parce qu'ils ne sauroient concevoir que de pures machines puissent avoir les connois- sances qu'ils prétendent apercevoir dans les bêtes : ils trouvent que c'est faire des jeux d'enfants qui parlent avec leurs poupées, que de vouloir donner quelque connoissance à de pures machines. De là vient que les anciens mêmes, qui ne connoissoient rien de réel qui ne fût un corps, vouloient néanmoins que 1 âme de l'homme fût d'un cinquième élément, ou d'une espace de quintessence sans nom, inconnue ici-bas, indivisible et immuable, toute céleste et toute divine, parce qu'ils ne pouvoient concevoir que la matière terrestre des quatre éléments pût penser et se connaître elle-même '.
Mais supposons tout ce qu'on voudra, et ne contestons contre aucune secte de philosophes. Voici une alternative que nul philosophe ne peut éviter. Ou la matière peut devenir pensante, sans y rien ajouter; ou bien la matière ne sauroit penser, et ce qui pense en nous est un être distingué d'elle, qui lui est uni. Si la matière peut devenir pensante sans y rien ajouter, il faut au moins avouer que toute matière n'est point pensante, et que la matière même qui pense aujourd'hui ne pen- soit point il y a cinquante ans : par exemple, la matière du corps d'un jeune homme ne pensoit point dix ans avant sa naissance : il faudra donc dire que la matière peut acquérir la pensée par un certain arran- gement et par un certain mouvement de ses parties. Prenons, par exemple, la matière d'une pierre ou d'un amas de sable : cette portion de matière ne pense nullement. Pour la faire commencer à penser, il faut figurer, arranger, mouvoir en un certain sens et à un certain de- gré toutes ses parties. Qui est-ce qui a su trouver avec tant de jus- tesse cette proportion, cette configuration, cet arrangement, ce mou-
1. « Aristoteles quintam quamdam naturara censet esse, equa sit mens. Cogi-
« tare enim, et providere, et discere, et docere in horum quatucr generum
« nullo inesse putat ; quintum genus adhibet, vacans noraine. » Cic, Tuscut. Quœst., lib. I, n. Ift,
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yement en un tel sens et point dans un autre , ce mouvement à un tel degré, au-dessus et au-dessous duquel la matière ne penseroit jamais? Qui est-ce qui a donné toutes ces modifications si justes et si précises à une matière vile et informe, pour en former le corps d'un enfant, et pour le rendre peu à peu raisonnable?
Si, au contraire, on dit que la matière ne peut être pensante sans y rien ajouter, et qu'il faut un autre être qui s'unisse à elle, je de- mande quel sera cet autre être qui pense, pendant que la matière à laquelle il est uni ne fait que se mouvoir. Voilà deux natures bien dis- semblables. Nous ne connoissons l'une que par des figures et des mou- vements locaux; nous ne connoissons l'autre que par des perceptions et par des raisonnements. L'une ne donne point l'idée de l'autre, et leurs idées n'ont rien de commun.
D'où vient que des êtres si dissemblables sont si intimement unis ensemble dans l'homme ? d'où vient que les mouvements du corps don- nent si promptement et si infailliblement certaines pensées à l'âme ? d'où vient que les pensées de l'âme donnent si promptement et si in- failliblement certains mouvements au corps? d'où vient que cette so- ciété si régulière dure soixante-dix ou quatre-vingts ans sans aucune interruption? d'où vient que cet assemblage de deux êtres et de deux opérations si différentes fait un composé si juste, que tant de gens sont tentés de croire que c'est un tout simple et indivisible? Quelle main a pu lier ces deux extrémités? Elles ne se sont point liées d'elles-mêmes. La matière n'a pu faire un pacte avec l'esprit; car elle n'a par elle- même ni pensée ni volonté, pour faire des conditions. D'un autre coté l'esprit ne se souvient point d'avoir fait un pacte avec la matière, et il ne pourroit être assujetti à ce pacte, s'il Tavoit oublié. S'il avoit résolu librement et par lui-même de s'assujettir à la matière, il ne s'y assu- jettiroit que quand il s'en souviendroit, et quand il lui plairoit. Cepen- dant il est certain qu'il dépend malgré lui du corps, et qu'il ne peut s'en délivrer, à moins qu'il ne détruise les organes du corps par une mort violente.
D'ailleurs, quand même l'esprit se seroit assujetti volontairement à la matière, il ne s'ensuivroit pas que la matière fût mutuellement as- sujettie à l'esprit. L'esprit auroit, à la vérité, certaines pensées, quand le corps auroit certains mouvements; mais le corps ne seroit point dé- terminé à avoir à son tour certains mouvements, dès que l'esprit au- roit certaines pensées. Or, il est certain que cette dépendance est réci- proque. Rien n'est plus absolu que l'empire de l'esprit sur le corps. L'esprit veut, et tous les membres du corps se remuent à l'instant, comme s'ils étoient entraînés par les plus puissantes machines. D'un autre côté, rien n'est plus manifeste que le pouvoir du corps sur l'es- prit. Le corps se meut, et à l'instant l'esprit est forcé de penser avec plaisir ou avec douleur à certains objets. Quelle main également puis- sante sur ces deux natures si diverses a pu leur imposer le joug, et les tenir captives dans une société si exacte et si inviolable? Dira-t-tn que c'est le hasard? Si on le dit, entendra-t-on ce qu'on dira, et le pourra- t-on faire entendre aux autres? Le hasard a-t-il accroché, par un con-
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cours d'atomes, les parties du corps avec l'esprit? Si l'esprit peut s'ao crocher à des parties du corps, il faut qu'il ait des parties lui-même, et par conséquent qu'il soit un vrai corps ; auquel cas nous retombons dans la première réponse, que j'ai déjà réfutée. Si , au contraire, l'es- prit n'a point de parties, rien ne peut l'accrocher avec celles du corps, et le hasard n'a pas de quoi les attacher ensemble.
Enfin mon alternative revient toujours, et elle est décisive. Si l'es- prit et le corps ne sont qu'un tout composé de matière, d'où vient que cette matière, qui ne pensoit pas hier, a commencé à penser aujour- d'hui? qui est-ce qui lui a donné ce qu'elle n'avoit pas, et qui est in- comparablement plus noble qu'elle, quand elle est sans pensée? Ce qui lui donne la pensée ne l'a-t-il point lui-même, et la donnera-t-il sans l'avoir? Supposé même que la pensée résulte d'une certaine configura- tion, d'un certain arrangement et d'un degré du mouvement en un certain sens de toutes les parties de la matière, quel ouvrier a su trou- ver toutes ces combinaisons si justes et si précises pour faire une ma- chine pensante ? Si, au contraire, l'esprit et le corps sont deux natures différentes, quelle puissance supérieure à ces deux natures a pu les attacher ensemble, sans que l'esprit y ait aucune part, ni qu'il sache comment cette union s'est faite? Qui est-ce qui commande ainsi, avec cet empire suprême, aux esprits et aux corps, pour les tenir dans une correspondance et dans une espèce de police si incompréhensible ?
Remarquez que l'empire de mon esprit sur mon corps est souverain, et qu'il est néanmoins aveugle. Il est souverain dans son étendue bor- née, puisque ma simple volonté, sans effort et sans préparation, fait mouvoir tout à coup immédiatement tous les membres de mon corps, selon les règles de cette machine. Comme l'Écriture nous représente Dieu, qui dit, après la création de l'univers : Que la lumière soit; et elle fut : de même la seule parole intérieure de mon âme, sans effort et sans préparation, fait ce qu'elle dit. Je dis en moi-même cette pa- role si intérieure , si simple et si momentanée : oc Que mon corps s4 ! meuve; r et il se meut. A cette simple et intime volonté, toutes les par- J ties de mon corps travaillent déjà, tous les nerfs sont tendus, tous le* ressorts se hâtent de concourir ensemble, et toute la machine obéit, comme si chacun de ses organes les plus secrets entendoit une voix souveraine et toute puissante. Voilà sans doute la puissance la plus sim- ple et la plus efficace qu'on puisse concevoir. Il n'y en a aucun autre exemple dans tous les êtres que nous connoissons. C'est précisément celle que les hommes persuadés de la Divinité lui attribuent dans tout l'univers. L'attribuerai-je à mon foible esprit, ou plutôt à la puissance qu'il a sur mon corps, qui est si différente de lui? croirai-je que ma volonté a cet empire suprême par son propre fonds, elle qui est si foi- ble et si imparfaite? Mais d'où vient que, parmi tant de corps, elle n'a ce pouvoir que sur un seul? Nul autre corps ne se remue selon ses dé- sirs. Qui lui a donné sur un seul corps ce qu'elle n'a sur aucun autre? osera-t-on encore revenir à nous alléguer le hasard ?
Cette puissance, qui est si souveraine, est en même temps aveugle. Le paysan le dIus ignorant sait aussi bien mouvoir son corps que la
FiNElON. — lU 3
52 DE l'existence de dieu.
vement en un tel sens et point dans un autre, ce mouvement à un tel degré, au-dessus et au-dessous duquel la matière ne penseroit jamais? Qui est-ce qui a donné toutes ces modifications si justes et si précises à une matière vile et informe, pour en former le corps d'un enfant, et pour le rendre peu à peu raisonnable?
Si, au contraire, on dit que la matière ne peut être pensante sans y rien ajouter, et qu'il faut un autre être qui s'unisse à elle, je de- mande quel sera cet autre être qui pense, pendant que la matière à laquelle il est uni ne fait que se mouvoir. Voilà deux natures bien dis- semblables. Nous ne connoissons l'une que par des figures et des mou- vements locaux-, nous ne connoissons l'autre que par des perceptions et par des raisonnements. L'une ne donne point l'idée de l'autre, et leurs idées n'ont rien de commun.
D'où vient que des êtres si dissemblables sont si intimement unis ensemble dans l'homme ? d'où vient que les mouvements du corps don- nent si promptement et si infailliblement certaines pensées à l'âme? d'où vient que les pensées de l'âme donnent si promptement et si in- failliblement certains mouvements au corps ? d'où vient que cette so- ciété si régulière dure soixante-dix ou quatre-vingts ans sans aucune interruption? d'où vient que cet assemblage de deux êtres et de deux opérations si différentes fait un composé si juste, que tant de gens sont tentés de croire que c'est un tout simple et indivisible? Quelle main a pu lier ces deux extrémités? Elles ne se sont point liées d'elles-mêmes. La matière n'a pu faire un pacte avec l'esprit; car elle n'a par elle- même ni pensée ni volonté, pour faire des conditions. D'un autre côté l'esprit ne se souvient point d'avoir fait un pacte avec la matière, et il ne pourroit être assujetti à ce pacte, s'il l'avoit oublié. S'il avoit résolu librement et par lui-même de s'assujettir à la matière, il ne s'y assu- jettiroit que quand il s'en souviendroit, et quand il lui plairoit. Cepen- dant il est certain qu'il dépend malgré lui du corps, et qu'il ne peut s'en délivrer, à moins qu'il ne détruise les organes du corps par une mort violente.
D'ailleurs, quand même l'esprit se seroit assujetti volontairement à la matière, il ne s'ensuivroit pas que la matière fût mutuellement as- sujettie à l'esprit. L'esprit auroit, à la vérité, certaines pensées, quand le corps auroit certains mouvements; mais le corps ne seroit point dé- terminé à avoir à son tour certains mouvements, dès que l'esprit au- roit certaines pensées. Or, il est certain que cette dépendance est réci- proque. Rien n'est plus absolu que l'empire de l'esprit sur le corps. L'esprit veut, et tous les membres du corps se remuent à l'instant, comme s'ils étoient entraînés par les plus puissantes machines. D'un autre côté, rien n'est plus manifeste que le pouvoir du corps sur l'es- prit. Le corps se meut, et à l'instant l'esprit est forcé de penser avec plaisir ou avec douleur à certains objets. Quelle main également puis- sante sur ces deux natures si diverses a pu leur imposer le joug^ et les tenir captives dans une société si exacte et si inviolable? Dira-t-4n que c'est le hasard? Si on le dit, entendra-t-on ce qu'on dira, et le pourra- t-on faire entendre aux autres? Le hasard a-t-il accroché, par un con-
PREMIERE PARTIE. 33
cours d'atomes, les parties du corps avec l'esprit? Si l'esprit peut s'ao crocher à des parties du corps, il faut qu'il ait des parties lui-même, et par conséquent qu'il soit un vrai corps ; auquel cas nous retombons dans la première réponse, que j'ai déjà réfutée. Si, au contraire, l'es- prit n'a point de parties, rien ne peut l'accrocher avec celles du corps, et le hasard n'a pas de quoi les attacher ensemble.
Enfin mon alternative revient toujours, et elle est décisive. Si l'es- prit et le corps ne sont qu'un tout composé de matière, d'où vient que cette matière, qui ne pensoit pas hier, a commencé à penser aujour- d'hui? qui est-ce qui lui a donné ce qu'elle n'avoit pas, et qui est in- comparablement plus noble qu'elle, quand elle est sans pensée? Ce qui lui donne la pensée ne l'a-t-il point lui-même, et la donnera-t-il sans l'avoir? Supposé même que la pensée résulte d'une certaine configura- tion, d'un certain arrangement et d'un degré du mouvement en un certain sens de toutes les parties de la matière, quel ouvrier a su trou- ver toutes ces combinaisons si justes et si précises pour faire une ma- chine pensante ? Si, au contraire, l'esprit et le corps sont deux natures différentes, quelle puissance supérieure à ces deux natures a pu les attacher ensemble, sans que l'esprit y ait aucune part, ni qu'il sache comment cette union s'est faite? Qui est-ce qui commande ainsi, avec cet empire suprême, aux esprits et aux corps, pour les tenir dans une correspondance et dans une espèce de police si incompréhensible ?
Remarquez que l'empire de mon esprit sur mon corps est souverain, et qu'il est néanmoins aveugle. Il est souverain dans son étendue bor- née, puisque ma simple volonté, sans effort et sans préparation, fait mouvoir tout à coup immédiatement tous les membres de mon corps, selon les règles de cette machine. Comme l'Écriture nous représente Dieu, qui dit, après la création de l'univers : Que la lumière soit; et elle fut : de même la seule parole intérieure de mon âme, sans effort et sans préparation , fait ce qu'elle dit. Je dis en moi-même cette pa- role si intérieure, si simple et si momentanée : a Que mon corps s4 ; meuve; j> et il se meut. A cette simple et intime volonté, toutes les par- J ties de mon corps travaillent déjà, tous les nerfs sont tendus, tous le* ressorts se hâtent de concourir ensemble, et toute la machine obéit, comme si chacun de ses organes les plus secrets entendoit une voix souveraine et toute puissante. Voilà sans doute la puissance la plus sim- ple et la plus efficace qu'on puisse concevoir. Il n'y en a aucun autre exemple dans tous les êtres que nous connoissons. C'est précisément celle que les hommes persuadés de la Divinité lui attribuent dans tout l'univers. L'attribuerai -je à mon foible esprit, ou plutôt à la puissance qu'il a sur mon corps, qui est si différente de lui? croirai-je que ma volonté a cet empire suprême par son propre fonds, elle qui est si foi- ble et si imparfaite? Mais d'où vient que, parmi tant de corps, elle n'a ce pouvoir que sur un seul ? Nul autre corps ne se remue selon ses dé- sirs. Qui lui a donné sur un seul corps ce qu'elle n'a sur aucun autre? osera-t-on encore revenir à nous alléguer le hasard ?
Cette puissance, qui est si souveraine, est en même temps aveugle. Le paysan le nlus ignorant sait aussi bien mouvoir son corps que la
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philosophe le mieux instruit de l'anatomie. L'esprit du paysan com- mande à ses nerfs, à ses muscles, à ses tendons, à ses esprits animaux, qu'il ne connoît pas et dont il n'a jamais ouï parler. Sans pouvoir les distinguer et sans savoir où ils sont, il les trouve; il s'adresse pré- cisément à ceux dont il a besoin, et il ne prend point les uns pour les
RulrGS
Un danseur de corde ne fait que vouloir, et à l'instant les esprits coulent avec impétuosité, tantôt dans certains nerfs et tantôt en d'au- tres • tous ces nerfs se tendent ou se relâchent à propos. Demandez- lui ce que c'est qu'un nerf; il n'en sait rien. Demandez-lui quels sont ceux qu'il a mis en mouvement, et par où il a commencé à les ébran- ler- il ne comprend pas même ce que vous voulez lui dire; il ignore profondément ce qu'il a fait dans tous les ressorts intérieurs de sa machine. Le joueur de luth, qui connoît parfaitement toutes les cordes de son instrument . qui les voit de ses yeux, qui les touche l'une après l'autre de ses doigts, s'y méprend : mais l'âme, qui gouverne la machine du corps humain, en meut tous les ressorts à propos, sans les voir, sans les discerner, sans en savoir ni la figure, ni la situation, ni la force; et elle ne s'y mécompte point. Quel prodige l mon esprit commande à ce qu'il ne connoît point, et qu'il ne peut voir; à ce qui ne le connoît point, et qui est incapable de connoissance; et il est infailliblement obéi. Que d'aveuglement! que de puissance! L'aveuglement est de l'homme; mais la puissance , de qui est-elle? à qui l'attribuerons-nous, si ce n'est à celui qui voit ce que l'homme ne voit pas, et qui fait en lui ce qui le surpasse? Mon âme a beau vouloir remuer les corps qui l'environnent, et qu'elle connoît très-distinctement, aucun ne se re- mue; elle n'a aucun pouvoir pour ébranler le moindre atome par sa volonté : il n'y a qu'un seul corps, que quelque puissance supérieure doit lui avoir rendu propre. A l'égard de ce corps elle n'a qu'à vouloir, et tous les ressorts de cette machine, qui lui sont inconnus, se meu- vent à propos et de concert pour lui obéir.
Saint Augustin, qui a fait ces réflexions, les a parfaitement expri- mées : tt Les parties internes de notre corps, dit-iP, ne peuvent être vivantes que par nos âmes ; mais nos âmes les animent bien plus faci- lement qu'elles ne peuvent les connoître.... L'âme ne connoît point le corps qui lui est soumis.... Elle ne sait point pourquoi elle ne met les nerfs en mouvement que quand il lui plaît, et pourquoi, au contraire, la pulsation des veines est sans interruption, quand même elle ne le voudroit pas. Elle ignore quelle est la première partie du corps qu'elle remue immédiatement, pour mouvoir par celle-là toutes les autres.... Elle ne sait point pourquoi elle sent malgré elle, et ne meut les mem- bres que quand il lui plaît. C'est elle qui fait ces choses dans le corps. D'où vient qu'elle ne sait ni ce qu'elle fait, ni comment elle le fait? Ceux qui s'instruisent de l'anatomie, dit encore ce Père, apprennent d'autrui ce qui se passe en eux et qui est fait par eux-mêmes. Pour- quoi, dit-il, n'ai -je aucun besoin de leçon pour savoir qu'il y a dans le
- 1. De Anima et ejus orig., lib. IV, cap. v, vi, n. 6, 7; tom. X
PREMIÈRE PARTIE, 3(5
ciel, à une prodigieuse distance de moi, un soleil et des étoiles? et pourquoi ai-je besoin d'un maître pour apprendre par où commence le mouvement, quand je remue le doigt? Je ne sais comment se fait ce que je fais moi-même au dedans de moi. Nous sommes trop élevés à l'égard de nous-mêmes, et nous ne saurions nous comprendre. »
En effet, nous ne saurions trop admirer cet empire absolu de l'âme sur des organes corporels qu'elle ne connolt pas, et l'usage continuel qu'elle en fait sans les discerner. Cet empire se montre principalement par rapport aux images tracées dans notre cerveau. Je connois tous les corps de l'univers qui ont frappé mes sens depuis un grand nombre d'années : j'en ai des images distinctes qui me les représentent, en sorte que je crois les voir lors même qu'ils ne sont plus. Mon cerveau est comme un cabinet de peintures dont tous les tableaux se remue- roient et se rangeroient au gré du maître de la maison. Les peintres, par leur art, n'atteignent jamais qu'à une ressemblance imparfaite : pour les portraits que j'ai dans la tête, ils sont si fidèles, que c'est en les consultant que j'aperçois les défauts de ceux des peintres, et que je les corrige en moi-même. Ces images, plus ressemblantes que les chefs- d'œuvre de l'art des peintres, se gravent- elles dans ma tête sans au- cun art? est-ce un livre dont tous les caractères se soient rangés d'eux- mêmes ? S'il y a de l'art , il ne vient pas de moi ; car je trouve au dedans de moi ce recueil d'images, sans avoir jamais pensé ni à les graver ni à les mettre en ordre. Mais encore toutes ces images se présentent et se retirent comme il me plaît, sans faire aucune confusion : je les appelle, elles viennent; je les renvoie, elles se renfoncent je ne sais où : elle s'assemblent ou se séparent, comme je le veux. Je ne sais ni où elles demeurent, ni ce qu'elles sont : cependant je les trouve tou- jours prêtes.
L'agitation de tant d'images anciennes et nouvelles qui se réveillent, qui se joignent, qui se séparent, ne trouble point un certain ordre qu'elles ont. Si quelques-unes ne se présentent pas au premier ordre, du moins je suis assuré qu'elles ne sont pas loin : il faut qu'elles soient cachées dans certains recoins enfoncés. Je ne les ignore point comme les choses que je n'ai jamais connues; au contraire, je sais confusément ce que je cherche. Si quelque autre image se présente en la place de celle que j'ai appelée, je la renvoie sans hésiter, en lui disant : a Ce n'est pas vous dont j'ai besoin. 7> Mais où sont donc ces objets à demi oubliés? Ils sont présents au dedans de moi, puisque je les y cherche et que je les y retrouve. Enfin comment y sont-ils, puisque je les cherche long- temps en vain? où vont-ils?
oc Je ne suis plus, dit saint Augustin' ce que j'étois, lorsque je pen- sois ce que je n'ai pu retrouver. Je ne sais, continue ce Père, comment il arrive que je sois ainsi soustrait à moi-même et privé de moi, ni comment est-ce que je suis ensuite comme rapporté et rendu à moi- même. Je suis comme un autre homme, et transporté ailleurs, quand je cherche et que je ne trouve pas ce que j'avois confié à ma mémoire.
1, De Anima et ejus orig., lib, IV, cap. vn, n. 10.
36 DE L EXISTENCE DE DIEU.
Alors nous ne pouvons arriver jusqu'à nous ; nous sommes comme si nous étions des étrangers éloignés de nous : nous n'y arrivons que quand nous trouvons ce que nous cherchons. Mais où est ce que nous cherchons, si ce n'est au dedans de nous? et qu'est-ce que nous cher- chons, si ce n'est nous-mêmes?... Une telle profondeur nous étonne.»
Je me souviens distinctement d'avoir connu ce que je ne connois plus; je me souviens de mon oubli même; je me rappelle les portraits de chaque personne, en chaque âge de la vie où je Tai vue autrefois. La même personne repasse plusieurs fois dans ma tête : d'abord je la vois enfant, puis jeune, et enfin âgée. Je place des rides sur le même visage où je vois d'un autre côté les grâces tendres de l'enfance : je joins ce qui n'est plus avec ce qui est encore, sans confondre ces extrémités. Je conserve un je ne sais quoi qui est tour à tour toutes les choses que j'ai connues depuis que je suis au monde. De ce trésor inconnu sortent tous les parfums, toutes les harmonies, tous les goûts, tous les degrés de lumière, toutes les couleurs et toutes leurs nuances; enfin toutes les figures qui ont passé par mes sens et qu'ils ont confiées à mon cerveau.
Je renouvelle, quand il me plaît, la joie que j'ai ressentie il y a trente ans : elle renent; mais quelquefois ce n'est plus elle-même; elle paroît sans me réjouir : je me souviens d'avoir été bien aise, et je ne le suis point actuellement dans ce souvenir. D'un autre côté, je renou- velle d'anciennes douleurs : elles sont présentes, car je les aperçois distinctement telles qu'elles ont été en leur temps : rien ne m'échappe de leur amertume et de la vivacité de leurs sentiments ; mais elles ne sont plus elles-mêmes: elles ne me troublent plus : elles sont émous- sées. Je vois toute leur rigueur sans la ressentir, ou si je la ressens, ce n'est que par représentation, et cette représentation d'une peine au- trefois cuisante n'est plus qu'un jeu ; l'image des douleurs passées me réjouit. Il en est de même des plaisirs. Un cœur vertueux s'afflige en rappelant le souvenir de ses plaisirs déréglés : ils sont présents, car ils se montrent avec tout ce qu'ils ont eu de plus doux et de plus flatteur : mais ils ne sont plus eux-mêmes; et de telles joies ne reviennent que pour affliger.
Voilà donc deux merveilles également incompréhensibles : l'une que mon perveau soit une espèce de livre, où il y ait un nombre presque infini d'images et de caractères rangés avec un ordre que je n'ai point fait et que le hasard n'a pu faire. Je ne l'ai point fait; car je n'ai ja- mais eu la moindre pensée ni d'écrire rien dans mon cerveau, ni d'y donner aucun ordre aux images et aux caractères que je traçois : je ne songeois qu'à voir les objets lorsqu'ils frappoient mes sens. Le hasard n'a pu non plus faire un si merveilleux livre ; tout l'art même des hom- mes est trop imparfait pour atteindre jamais à une si haute perfection. Quelle main donc a pu le composer?
La seconde merveille que je trouve dans mon cerveau, c'est de voir que mon esprit lise avec tant de facilité tout ce qu'il lui plaît dans ce livre intérieur. Il lit des caractères qu'il ne connoît point. Jamais je n'en ai vu les traces empreintes dans mon cerveau; et la substance
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de mon cerveau eile-môrûe, qui est comme le papier du livre, m'est entièrement inconnue. Tous ces caractères innombrables se transpo- sent et puis reprennent leur rang pour m'obéir : j'ai une puissance comme divine sur un ouvrage que je ne connois point, et qui est in- capable de connoissance : ce qui n'entend rien entend ma pensée et l'exécute dans le moment. La pensée de l'homme n'a aucun empire sur les corps ; je le vois en parcourant toute la nature. Il n'y a qu'un seul corps que ma simple volonté remue, comme si elle étoit une divi- nité; et elle en remue tous les ressorts les plus subtils, sans les con- noître. Qui est-ce qui l'a unie à ce corps, et lui a donné tant d'empire sur lui?
Finissons ces remarques par une courte réflexion sur le fond de notre esprit. J'y trouve un mélange incompréhensible de grandeur et de foi- blesse. Sa grandeur est réelle : il rassemble sans confusion le passé avec le présent, et il perce par ses raisonnements jusque dans l'ave- nir ; il a l'idée des corps et celle des esprits ; il a l'idée de l'infini même, car il en affirme tout ce qui lui convient et il en nie tout ce qui ne lui convient pas. Dites-lui que l'infini est triangulaire; il vous répondra sans hésiter que ce qui n'a aucune borne ne peut avoir aucune figure. Demandez-lui qu'il vous assigne la première des unités qui composent un nombre infini; il vous répondra d'abord qu'il ne peut y avoir ni premier ni dernier, ni commencement ni fin, ni nombre dans l'infini : parce que si on pouvoit y marquer une première ou une dernière unité, onpourroit ajouter quelque autre unité auprès de celle-là, et par con- séquent augmenter le nombre • or un nombre ne peut être infini lors- qu'il peut recevoir quelque addition, et qu'on peut lui assigner une borne du coté où il peut recevoir un accroissement.
C'est même dans l'infini que mon esprit connoît le fini. Qui dit un homme malade dit un homme qui n'a pas la santé ; qui dit un homme foible dit un homme qui manque de force. On ne conçoit la maladie, qui n'est qu'une privation de la santé, qu'en se représentant la santé même comme un bien réel dont cet homme est privé : on ne conçoit lafoiblesse qu'en se représentant la force comme un avantage réel que cet homme n'a pas : on ne conçoit les ténèbres, qui ne sont rien de positif, qu'en niant et par conséquent en concevant la lumière du jour, qui est très-réelle et très-positive. Tout de même on ne conçoit le fini qu'en lui attribuant une borne, qui est une pure négation d'une plus grande étendue. Ce n'est donc que la privation de l'infini ; et on ne pourroit jamais se représenter la privation de l'infini, si on ne concevoit l'infini même, comme on ne pourroit concevoir la maladie si on ne concevoit la santé, dont elle n'est que la privation. D'où vient cette idée de l'infini en nous?
Oh! que l'esprit de l'homme est grand! Il porte en lui de quoi s'éton- ner et se surpasser infiniment lui-même : ses idées sont universelles, éternelles et immuables. Elles sont universelles; car lorsque je dis : « Il est impossible d'être et de n'être pas; le tout est plus grand que sa partie; une ligne parfaitement circulaire n'a aucune partie droite; entre deux points donnés, la ligne droite est la plus courte; le centre
38 DE l'existence DE DIEU.
d'un cercle parfait est également éloigné de tous les points de la cii«- conférence, un triangle équilatéral n'a aucun angle obtus ni droit; • toutes ces vérités ne peuvent soufifrir aucune exception : il ne pourra jamais y avoir d'être, de ligne, de cercle, d'angle, qui ne soit suivant ces règles. Ces règles sont de tous les temps ou, pour mieux dire, elles sont avant tous les temps, et seront toujours au delà de toute durée compréhensible. Que l'univers se bouleverse et s'anéantisse; qu'il n'y ait plus même aucun esprit pour raisonner sur les êtres, sur les lignes, sur les cercles et sur les angles, il sera toujours également vrai en soi que la même chose ne peut tout ensemble être et n'être pas; qu'un cercle parfait ne peut avoir aucune portion de ligne droite; que le centre d'un cercle parfait ne peut être plus d'un côté de la circonférence que de l'autre, etc. On peut bien ne penser pas actuelle- ment à ces vérités ; et il pourroit même se faire qu'il n'y auroit ni uni- vers, ni esprits capables de penser à ces vérités : mais enfin ces véri- tés n'en seroient pas moins constantes en elles-mêmes, quoique nul esprit ne les connût : comme les rayons du soleil n'en seroient pas moins véritables, quand même tous les hommes seroient aveugles, et que personne n'auroit des yeux pour en être éclairé.
En assurant que deux et deux font quatre, dit saint Augustin', non- seulement on est assuré de dire vrai, mais on ne peut douter que cette proposition n'ait été toujours également vraie, et qu'elle ne doive l'être éternellement. Ces idées, que nous portons au fond de nous-mêmes, n'ont point de bornes et n'en peuvent souffrir. On ne peut point dire que ce que j'ai avancé sur le centre des cercles parfaits ne soit vrai que pour un certain nombre de cercles : cette proposition est vraie pai une nécessité évidente pour tous les cercles à l'infini.
Ces idées sans bornes ne peuvent jamais ni changer, ni s'effacer en nous, ni être altérées : elles sont le fond de notre raison. Il est impos- sible, quelque effort qu'on fasse sur son propre esprit, de parvenir h douter jamais. sérieusement de ce que ces idées nous représentent avec clarté. Par exemple, je ne puis entrer dans un doute sérieux pour savoir si le tout est plus grand qu'une de ses parties, si le centre d'un cercle parfait est également éloigné de tous les points de la circonfé- rence. L'idée de l'infini est en moi comme celle des nombres, des lignes, des cercles, d'un tout et d'une partie. Changer nos idées, ce serait anéantir la raison même. Jugeons de notre grandeur par l'infini immuable qui est empreint au dedans de nous, et qui ne peut jamais y être effacé.
Mais de peur qu'une grandeur si réelle ne nous éblouisse et ne nous flatte dangereusement, hàtons-nous de jeter les yeux sur notre foi- blesse. Ce même esprit qui voit sans cesse l'infini, et dans la règle de l'infini toutes les choses finies, ignore aussi à l'infini tous les objets qui l'environnent. Il s'ignore profondément lui-même; il marche comme à tâtons dans un abîme de ténèbres. Il ne sait ni ce qu'il est, ni comment il est attaché à un corps, ni comment il a tant d'emuire sur
i. De LU. arb., lib. II, cap. vm, n. 21 et seq. ; tom. L
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tous les ressorts de ce corps qu'il ne connoît point. Il ignore ses propres pensées e ses propres volontés : il ne sait avec certitude m ce quil croit ni ce qu'il veut. Souvent il s'imagine croire et vouloir ce qu'il n a r cru n voulu. Il se trompe; et ce qu'il a de meilleur cest de le reconnoUre. Il joint à l'erreur des pensées le dérèglement de la vo.onté; il est réduit à gémir dans l'expérience de sa corruption
VoUà resprit de l'homme, foible, incertain, borné, plein d'erreurs. Oui est-ce qui a mis l'idée de l'infini, c'est-à-dire du parfait dans un Se si borné et si rempli d'imperfection? Se l'est-il donnée lui-même ce te dée si haute et si pure, cette idée qui est elle-même une espèce d"en représentation? Quel être tini, distingué de lui, a pu lui donner ce qui est si disproportionné avec tout ce qui est renferme dans qXue borne? Supposons que l'esprit de l'homme est comme un mi- ?oTr ouïes images de tous les corps voisins viennent s'imprimer : Ze\ èUe a pu mettre en nous l'image de l'infim, si Imôm ne fut Jamais ? Qui peut mettre dans un miroir Timage d'un objet chiménque auT n'est ni n'a jamais été vis-à-vis de la glace de ce miroir? Cette ima^e d î'infini^n'est point un amas confus d'objets finis, que l'espri ^Tenne mal à propos pour un infini véritable : c'est le vrai infini dont nous avons la pensée. Nous le connoissons si bien, que ^o^^ ^ f " tinguons précisément de tout ce qu'il n'est pas et que nulle subtilité ne peut nous mettre aucun autre objet en sa place ^ous le connois- sonl si bien, que nous rejetons de lui toute propriété qui marque la moindre borne. Enfin nous le connoissons si bien, <l^\^^''\^f^ }^^t seul que nous connoissons tout le reste comme on connoit la nuit par le iour, et la maladie par la santé.
Encore une fois, d'où vient une image si grande? La Pjend-on dan le néant? L'être borné peut-il imaginer et ^^^^^^^^ l^^^^l' ^V^Vr^^! n'est point? ^'otre esprit si foible et si court ne peut se former par lui-môme cette image, qui n'auroit aucun patron. Aucun des objets eXurs qv^ nous environnent ne peut nous donner cette image; car Is 0 peuvent nous donner l'image que de ce qu'ils sont; et ils ne sont rien que de borné et d'imparfait. Où la prenons-nous donc cette ma^e dislcte, qui ne ressemble à rien de tout ce que nous sommes et dS tout ce que nous connoissons ici-bas hors de nous? D où nous vient-elle? Où est donc cet infini que nous ne pouvons comprendre parce qu'il est réellement infini, et que nous ne pouvons néanmoins méconnaître, parce que nous le distinguons de tout ce qui l^i est m- férieur? Où èsi-il? S'il n'étoit pas, pourroit-il vemr se graver au fond
de notre esprit? . • n «<.
Mais outre l'idée ne l'infini, j'ai encore des notions universelles et immuables qui sont la règle de tous mes jugements. Je ne puis juger d'aucune chose qu'en les consultant, et il ne dépend pas de moi de iu-er contre ce qu'elles me représentent. Mes pensées, loin de pouvoir corriger ou forcer cette règle, sont eUes-mêmes corrigées malgré moi par cette règle supérieure, et elles sont invinciblement assujetties à sa décision. Quelque effort d'esprit que je fasse, je ne puis jamais parve- nir comme je viens de le remarquer, à douter que deux et deux m
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fassent quatre; que le tout ne soit plus grand que sa partie; que le centre d'un cercle parfait ne soit également distant de tous les points de la circonférence. Je ne suis point libre de nier ces propositions; et si je nie ces vérités, ou d'autres à peu près semblables, j'ai en moi quelque chose qui est au-dessus de moi, et qui me ramène par force au but. Cette règle fixe et immuable est si intérieure et si intime, que je suis tenté de la prendre pour moi-même : mais elle est au-dessus de moi. puisqu'elle me corrige, me redresse, me met en défiance contre moi-même, et m'avertit de mon impuissance. C'est quelque chose qui m'inspire à toute heure, pourvu que je l'écoute ; et je ne me trompe jamais qu'en ne l'écoutant pas. Ce qui m'inspire me préserveroit sans cesse de toute erreur, si j'étois docile et sans précipitation; car cette inspiration intérieure m'apprendroit à bien juger des choses qui sont à ma portée et sur lesquelles j'ai besoin de former quelque jugement. Pour les autres, elle m'apprendroit à n'en juger pas; et cette seconde sorte de leçon n'est pas moins importante que la première. Cette règle intérieure est ce que je nomme ma raison : mais je parle de ma raison sans pénétrer la force de ce terme, comme je parle de la nature et de l'instinct sans entendre ce que signifient ces expres.'ions.
A la vérité ma raison est en moi; car il faut que je rentre sans cesse en moi-mêmc; pour la trouver : mais la raison supérieure qui me cor- rige dans le besoin, et que je consulte, n'est point à moi, et elle ne fait point partie de moi-même. Cette règle est parfaite et immuable je suis changeant et imparfait. Quand je me trompe, elle ne perd point sa droiture : quand je me détrompe, ce n'est pas elle qui revient au but; c'est elle qui, sans s'en être jamais écartée, a l'autorité sur moi de m'y rappeler et de m'y faire revenir. C'est un maître intérieur qui me fait taire, qui me fait parler, qui me fait croire, qui me fait douter, qui me fait avouer mes erreurs ou confirmer mes jugements : en l'écoutant, je m'instruis; en m'écoutant moi-même, je m'égare. Ce maître est partout, et sa voix se fait entendre, d'un bout de l'univers à l'autre, à tous les hommes comme à moi. Pendant qu'il me corrige en France, il corrige d'autres hommes à la Chine, au Japon, dans le Mexique et dans le Pérou, parles mêmes principes.
Deux hommes qui ne se sont jamais vus, qui n'ont jamais entendu parler l'un de l'autre , et qui n'ont jamais eu de liaison avec aucun autre homme qui ait pu leur donner des notions communes, parlent aux deux extrémités de la terre sur un certain nombre de vérités comme s'ils étoient de concert. On sait infailliblement par avance dans un hémisphère ce qu'on répondra dans l'autre sur ces vérités. Les hommes de tous les pays et de tous les temps , quelque éducation qu'ils aient reçue, se sentent invinciblement assujettis à penser et à parler de même. Le maître qui nous enseigne sans cesse nous fait penser torus de la même façon. Dès que nous nous hâtons de juger, sans écou- ter sa voix avec défiance de nous-mêmes, nous pensons et nous disons des songes pleins d'extravagance.
Ainsi, ce qui paroît le plus à nous, et être le fond de nous-mêmes,, [e veux dire notre raison, est ce qui nous est le moins propre, et qu'on
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doit croire le plus emprunté. Nous recevons sans cesse et à tout mo- ment une raison supérieure à nous, comme nous respirons sans cesse l'air, qui est un corps étranger, ou comme nous voyons sans cesse tous les objets voisins de nous à la lumière du soleil , dont les rayons sont des corps étrangers à nos yeux.
Cette raison supérieure domine jusqu'à un certain point, avec un empire absolu, tous les hommes les moins raisonnables, et fait qu'ils sont toujours tous d'accord, malgré eux, sur ces points. C'est elle qui fait qu'un sauvage du Canada pense beaucoup de choses comme les philosophes grecs et romains les ont pensées. C'est elle qui fait que les géomètres chinois ont trouvé à peu près les mêmes vérités que les Européens, pendant que ces peuples si éloignés étoient inconnus les uns aux autres. C'est elle qui fait qu'on juge, au Japon comme en France, que deux et deux font quatre ; et il ne faut pas craindre qu'aucun peuple change jamais d'opinion là-dessus. C'est elle qui fait que les hommes pensent encore aujourd'hui sur divers points comme on pen- soit il y a quatre mille ans. C'est elle qui donne des pensées uniformes aux hommes les plus jaloux et les plus irréconciliables entre eux : c'est elle par qui les hommes de tous les siècles et de tous les pays sont comme enchaînés autour d'un certain centre immobile, et qui les tient unis par certaines règles invariables, qu'on nomme les premiers prin- cipes, malgré les variations infinies d'opinions qui naissent en eux de leurs passions, de leurs distractions et de leurs caprices, pour tous leurs autres jugements moins clairs. C'est elle qui fait que les hommes, tout dépravés qu'ils sont, n'ont point encore osé donner ouvertement le nom de vertu au vice, et qu'ils sont réduits à faire semblant d'être justes, sin- cères, modérés, bienfaisants, pour s'attirer l'estime les uns des autres.
On ne parvient point à estimer ce qu'on voudroit pouvoir estimer, ni à mépriser ce qu'on voudroit pouvoir mépriser. On ne peut forcer cette barrière éternelle de la vérité et de la justice. Le maître inté- rieur, qu'on nomme raison, le reproche intérieurement avec un em- pire absolu. Il ne le souffre pas, et il sait borner la folie la plus impu- dente des hommes. Après tant de siècles de règne effréné du vice, la vertu est encore nommée vertu, et elle ne peut être dépossédée de son nom par ses ennemis les plus brutaux et les plus téméraires.
De là vient que le vice, quoique triomphant dans le monde, est en- core réduit à se déguiser sous le masque de l'hypocrisie ou de la fausse probité, pour s'attirer une estime qu'il n'ose espérer en se montrant à découvert. Ainsi, malgré toute son impudence, il rend «m hommage forcé à la vertu, en voulant se parer de ce qu'elle a de plus beau pour recevoir les honneurs qu'elle se fait rendre. On critique, il est vrai, les hommes vertueux, et ils sont effectivement toujours répréhensibles en cette vie par leurs imperfections : mais les hommes les plus vicieux ne peuvent venir à bout d'effacer en eux l'idée de la vraie vertu. Il n'y a point encore eu d'homme sur la terre qui ait pu gagner, ni sur les autres, ni sur lui-même, d'établir dans le monde qu'il est plus esti- mable d'être trompeur que d'être sincère ; d'être emporté et malfai- sant que d'être modéré et de faire du bien.
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Le maître intérieur et universel dit donc toujours et partout les mêmes vérités. Nous ne sommes point ce maître : il est vrai que nous parlons souvent sans lui, et plus haut que lui; mais alors nous nous trompons, nous bégayons, nous ne nous entendons pas nous-mêmes; nous craignons même de voir que nous nous sommes trompés, et nous fermons l'oreille , de peur d'être humiliés par ses corrections. Sans doute l'homme qui craint d'être corrigé par cette rais-^ incorruptible, et qui s'égare toujours en ne la suivant pas, n'est pas cette raison par- faite, universelle et immuable qui le corrige malgré lui. En toutes choses nous trouvons comme deux principes au dedans de nous : l'un donne, l'autre reçoit; l'un manque, l'autre supplée; l'un se trompe, l'autre corrige; l'un va de travers par sa pente, l'autre le redresse; c'est cette expérience mal prise et mal entendue qui avoit fait tomber dans l'erreur les Marcionites et les Manichéens. Chacun sent en soi une raison bornée et subalterne, qui s'égare dès qu'elle échappe à une entière subordination, et qui ne se corrige qu'en rentrant sous le joug d'une autre raison supérieure, universelle et immuable. Ainsi tout porte en nous la marque d'une raison subalterne, bornée, participée, empruntée, et qui a besoin qu'une autre la redresse à chaque moment. Tous les hommes sont raisonnables de la même raison, qui se com- munique à eux selon divers degrés ; il y a un certain nombre de sages : mais la sagesse, où ils puisent comme dans la source, et qui les fait ce qu'ils sont, est unique.
Où est-elle cette sagesse? où est-elle cette raison commune et supé- rieure tout ensemble à toutes les raisons bornées et imparfaites du gen' humain ? Où est-il donc cet oracle qui ne se tait jamais, et contre '.-"^t/e/ne peuvent jamais rien tous les vains préjugés des peuples? Où est-elle cette raison qu'on a sans cesse besoin de consulter, et qui nous prévient pour nous inspirer le désir d'entendre sa voix? Où est- elle cette vive lumière qui illumine tout homme venant en ce monde^? Où est-elle cette pure et douce lumière, qui non-seulement éclaire les yeux ouverts, mais qui ouvre les yeux fermés; qui guérit les yeux malades, qui donne des yeux à ceux qui n'en ont pas, pour lavoir; enfin qui inspire le désir d'être éclairé par elle, et qui se fait aimer par ceux mêmes qui craignent de la voir? Tout œil la voit; et il ne verroit rien s'il ne la voyoit pas, puisque c'est par elle et à la faveur de ses purs rayons qu'il voit toutes choses. Comme le soleil sensible éclaire tous les corps, de même ce soleil d'intelligence éclaire tous les esprits. La substance de l'œil de l'homme n'est point la lumière; au contraire, l'œil emprunte à chaque moment la lumière des rayons du soleil. Tout de même mou esprit n'est point la raison primitive, la vérité univer- selle et immuable; il est seulement l'organe par où passe cette lumière originale, et qui en est éclairé.
Il y a un soleil des esprits, qui les éclaire tous, beaucoup mieux que le soleil visible n'éclaire les corps : ce soleil des esprits nous donne tout ensemble et sa lumière et l'amour de sa lumière pour la chercher.
1. Joan., I, 9.
PREMIÈRE PARTIE. 43
Ce soleil de vérité ne laisse aucune ombre, et il luit en même temps dans les deux hémisphères ; il brille autant sur nous la nuit que le jour : ce n'est point au dehors qu'il répand ses rayons ; il habite en chacun de nous. Un homme ne peut jamais dérober ces rayons à un autre homme; on le voit également en quelque coin de l'univers qu'on soit caché. Un homme n'a jamais besoin de dire à un autre : a Retirez- vous, pour me laisser voir ce soleil; vous me dérobez ses rayons, vous enlevez la portion qui m'est due. » Ce soleil ne se couche jamais , et ne souffre aucun nuage que ceux qui sont formés par nos passions ; c'est un jour sans ombre; il éclaire les sauvages même dans les antres les plus profonds et les plus obscurs : il n'y a que les yeux malades q^ji se ferment à sa lumière; et encore même n'y a-t-il point d'homme si malade et si aveugle qui ne marche encore à la lueur de quelque lu- mière sombre qui lui reste de ce soleil intérieur des consciences. Cette lumière universelle découvre et représente à nos esprits tous les objets; et nous ne pouvons rien juger que par elle, comme nous ne pouvons discerner aucun corps qu'aux rayons du soleil.
Les hommes peuvent nous parler pour nous instruire; mais nous ne pouvons les croire qu'autant que nous trouvons une certaine conformité entre ce qu'ils nous disent et ce que nous dit le maître intérieur. Après qu'ils ont épuisé tous leurs raisonnements, il faut toujours re- venir à lui et l'écouter, pour la décision. Si un homme nous disoit qu'une partie égale le tout dont elle est partie, nous ne pourrions nous empêcher de rire, et il se rendroit méprisable, au lieu de nous per- suader : c'est au fond de nous-mêmes, par la consultation du maître intérieur, que nous avons besoin de trouver les vérités qu'on nous enseigne, c'est-à-dire qu'on nous propose extérieurement. Amsi, à proprement parler, il n'y a qu'un seul véritable maître qui enseigne tout et sans lequel on n'apprend rien. Les autres maîtres nous ramè- nent toujours dans cette école intime, où il parle seul. C'est là que nous recevons ce que nous n'avions pas; c'est là que nous apprenons ce que nous avions ignoré: c'est là que nous retrouvons ce que nous avions perdu par l'oubli; c'est dans le fond intime de nous-mêmes qu il nous garde certaines connoissances comme ensevelies, qui se réveil- lent au besoin; c'est là que nous rejetons le mensonge que nous avions c-u Loin de juger ce maître, c'est par lui seul que nous sommes ju- gés souverainement en toutes choses. C'est un juge désintéressé et supérieur à nous. Nous pouvons refuser de l'écouter, et nous étourdir; mais en l'écoutant nous ne pouvons le contredire. Rien ne ressemble moins à l'homme que ce maître invisible qui l'instruit et qui le juge avec tant de rigueur et de perfection. Ainsi notre raison, bornée, in- certaine, fautive, n'est qu'une inspiration faible et momentanée d'une raison primitive, suprême et immuable, qui se communique avec me- sure à tous les êtres intelligents.
On ne peut point dire que l'homme se donne lui-même les pensées qu'il n'avoit pas : on peut encore moins dire qu'il les reçoive des autres hommes, puisqu'il est certain qu'il n'admet et ne peut rien admettre du dehors sans le trouver aussi dans son propre fonds, en consultant au
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dedaiis de soi les principes de la raison, pour voir si ce qu'on lui dit y répugne. Il y a donc une école intérieure où l'homme reçoit ce qu'il ne peut ni se donner ni attendre des autres hommes, qui vivent d'em- prunt comme lui.
Voilà donc deux raisons que je trouve en moi ; l'une est moi-même ; l'autre est au-dessus de moi. Celle qui est moi est très-imparfaite, fau- tive, incertaine, prévenue, précipitée, sujette à s'égarer, changeante, opiniâtre, ignorante et bornée; enfin elle ne possède jamais rien que d'emprunt. L'autre est commune à tous les hommes et supérieure à eux; elle est parfaite, éternelle, immuable, toujours prête à se com- muniquer en tous lieux, et à redresser tous les esprits qui se trompent; enfin incapable d'être jamais ni épuisée ni partagée, quoiqu'elle se donne à tous ceux qui la veulent. Où est cette raison parfaite , qui est si prèe de moi , et si différente de moi ? où est-elle ? Il faut qij'elle soit quelque chose de réel; car le néant ne peut être parfait, ni perfection- ner les natures imparfaites. Où est-elle cette raison suprême? N'est-elle pas le Dieu que je cherche?
Je trouve encore d'autres traces de la Divinité en moi; en voici une bien touchante.
Je connois des nombres prodigieux , avec les rapports qui sont entre eux. Par où me vient cette connoissance ? Elle est si distincte que je n'en puis douter sérieusement, et que je redresse d'abord, sans hésiter, tout homme qui manque à la suivre en supputant.
Si un homme dit que 17 et 3 font 22, je me hâte de lui dire : 17 et 3 ne font que 20 : aussitôt il est vaincu par sa propre lumière, et il acquiesce à ma correction. Le même maître qui parle en moi pour le corriger, parle aussitôt en lui pour lui dire qu'il doit se rendre. Ce ne sont point deux maîtres qui soient convenus de nous accorder ; c'est quelque chose d'indivisible, d'éternel, d'immuable, qui parle en même temps avec une persuasion invincible dans tous les deux. Encore une fois, d'où me vient cette notion si juste des nombres? Les nombres ne sont tous que des unités répétées. Tout nombre n'est qu'une composi- tion ou une répétition d'unités. Le nombre de 2 n'est que de deux uni- tés ; le nombre de 4 se réduit à 1 répété quatre fois. On ne peut donc concevoir aucun nombre sans concevoir l'unité, qui est le fondement essentiel de tout nombre possible K On ne peut donc concevoir aucune répétition d'unités sans concevoir l'unité même qui en est le fond.
Mais par où est-ce que je puis connoître quelque unité réelle? Je n'en ai jamais vu, ni même imaginé par le rapport de mes sens. Que je prenne le plus subtil atome; il faut qu'il ait une figure, une lon- gueur, une largeur et une profondeur; un dessus, un dessous, un côté gauche, un autre droit ; et le dessus n'est point le dessous; un côté n'est point l'autre. Cet atome n'est donc pas véritablement un ; il est composé de parties. Or le composé est un nombre réel, et une multitude d'êtres : ce n'est point une unité réelle; c'est un assemblage d'êtres dont l'un n'est pas l'autre.
1. s. Aug., de Lib. arb., lib. II, cap. vm, n. 22 ; tom. I.
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Je n'ai donc jamais appris ni par mes yeux, ni par mes oreilles, ni par mes mains, ni même par mon imagination, qu'il y ait dans la na- ture aucune réelle unité; au contraire, mes sens et mon imagination ne me présentent jamais rien que de composé, rien qui ne soit un nombre réel, rien qui ne soit une multitude. Toute unité m'échappe sans cesse; elle me fuit, comme par une espèce d'enchantement. Puisque je la cherche dans tant de divisions d'un atome, j'en ai cer- tainement l'idée distincte; et ce n'est que par sa simple et claire idée que je parviens, en la répétant, à connoître tant d'autres nombres. Mais puisqu'elle m'échappe dans toutes les divisions des corps de la nature, il s'ensuit clairement que je ne Fai jamais connue par le canal de mes sens et de mon imagination. Voilà donc une idée qui est en moi indé- pendamment des sens, de l'imagination, et des impressions des corps.
Déplus, quand même je ne voudrois pas reconnoître de bonne foi que j'ai une idée claire de l'unité, qui est le fond de tous les nombres, parce qu'ils ne sont que des répétitions ou des collections d'unités; il faudroit au moins avouer que je connois beaucoup de nombres, avec leurs propriétés et leurs rapports. Je sais, par exemple, combien font 900 000 000 joints avec 800 000 000 d'une autre somme. Je ne m'y trompe point ; et je redresserois d'abord avec certitude un autre homme qui s'y tromperoit. Cependant ni mes sens ni mon imagination n'ont jamais pu me présenter distinctement tous ces millions rassem- blés. L'image qu'ils m'en présenteroient ne ressembleroit pas même davantage à 1 700 000 000 qu'à un nombre très-inférieur.
D'où me vient donc une idée si distincte des nombres, que je n'ai jamais pu ni sentir ni imaginer? Ces idées indépendantes des corps ne peuvent ni être corporelles, ni être reçues dans un sujet corporel : elles me découvrent la nature de mon âme, qui reçoit ce qui est in- corporel, et qui le reçoit au dedans de soi d'une manière incorporelle. D'où me vient une idée si incorporelle des corps mêmes ? Je ne puis la porter par ma propre nature au dedans de moi, puisque ce qui con- noît en moi les corps est incorporel, et qu'il les connolt sans que cette connoissance lui vienne par le canal des organes corporels, tels que les sens et lïmagination. Il faut que ce qui pense en moi soit pour ainsi dire un néant de nature corporelle. Comment ai-je pu connoître des êtres qui n'ont aucun rapport de nature avec mon être pensant? Il faut sans doute qu'un être supérieur à ces deux natures si diverses, et qui les renferme toutes deux dans son infini, les ait jointes dans mon âme, et m'ait donné l'idée d'une nature toute différente de celle qui pense en moi.
Pour les unités, quelqu'un dira peut-être que je ne les connois point par les corps, mais seulement par les esprits; et qu'ainsi mon esprit étant un, et m'étant véritablement connu, c'est par là, et non par les corps, que j'ai l'idée de l'unité. Mais voici ma réponse.
Il s'ensuivra du moins de là que je connois des substances qui n'ont rien d'étendu ni de divisible, et qui sont présentes. Voilà déjà de? natures purement incorporelles, au nombre desquelles je dois mettre mon âme. Qui est-ce qui l'a unie à mon corps? Cette àme n'est point
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un être infini ; elle n'a pas toujours été ; elle pense dans certaines bornes. Qui est-ce qui l'a faite? qui est-ce qui lui fait connoître les corps, si différents d'elle? qui est-ce qui lui donne tant d'empire sur un certain corps, et qui donne réciproquement à ce corps tant d'empire sur elle? De plus, comment sais-je si cette âme qui pense est réellement une, ou bien si elle a des parties? Je ne vois point cette âme. Dira-t-on que c'est dans une chose si invisible et si impénétrable que je vois clairement ce que c'est qu'unité? Loin d'apprendre par mon âme ce que c'est que d'être un, c'est au contraire par l'idée claire que j'ai déjà de l'unité que j'examine si mon âme est une ou divisible.
Ajoutez à cela que j'at au dedans de moi une idée claire d'une unité parfaite, qui est bien au-dessus de celle que je puis trouver dans mon âme : elle se trouve souvent comme partagée entre deux opinions, entre deux inclinations, entre deux habitudes contraires. Ce partage que je trouve au fond de moi-même ne marque-t-il point quelque mul- tiplicité, ou composition de parties? L'âme d'ailleurs a tout au moins une composition successive de pensées, dont l'une est très-différente de l'autre. Je conçois une unité infiniment plus une, s'il m'est permis de parler ainsi : je conçois un être qui ne change jamais de pensée, qui pense toujours toutes choses tout à la fois, et en qui on ne peut trouver aucune composition même successive. Sans doute c'est cette idée de la parfaite et suprême unité qui me fait tant chercher quelque unité dans les esprits, et même dans les corps.
Cette idée, toujours présente au fond de moi-même, est née avec moi; elle est le modèle parfait sur lequel je cherche partout quelque copie imparfaite de l'unité. Cette idée de ce qui est un, simple et indi- visible par excellence, ne peut être que l'idée de Dieu. Je connois donc Dieu avec une telle clarté, que c'est en le connoissant que je cherche dans toutes les créatures, et en moi-même , quelque ouvrage et quelque ressemblance de son unité. Les corps ont, pour ainsi dire, quelque ves- tige de cette unité, qui échappe toujours dans la division de ses par- ties; et les esprits en ont une plus grande ressemblance, quoiqu'ils aient une composition successive de pensées.
Mais voici un autre mystère que je porte au dedans de moi, et qui me rend incompréhensible à moi-même : c'est que d'un côté je suis libre, et que de l'autre je suis dépendant. Examinons ces deux choses, pour voir s'il est possible de les accorder.
Je suis un être dépendant : l'indépendance est la suprême perfection. Être par soi-même, c'est porter en soi-même la source de son propre être, c'est ne rien emprunter d'aucun être différent de soi. Supposez un être qui rassemble toutes les perfections que vous pourrez conce- voir, mais qui sera un être emprunté et dépendant, il sera moins parfait qu'un autre être en qui vous ne mettrez que la simple indépen- dance; car il n'y a aucune comparaison à faire entre un être qui est par soi, et un être qui n'a rien que d'emprunté, et qui n'est en lui que comme par prêt.
Ceci me sert à reconnoître l'imperfection de ce que j'appelle mon â.me. Si elle étoit par elle-même, elle n'emprunteroit rien d'autrui;
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elle n'auroit besoin ni de s'instruire dans ses ignorances, ni de se re- dresser dans ses erreurs; rien ne pourroit ni la corriger de ses vices, ni lui inspirer aucune vertu, ni rendre sa volonté meilleure qu'elle ne se trouveroit d'abord; cette âme posséderoit toujours tout ce quelle seroit capable d'avoir, et ne pourroit jamais rien recevoir du dehor,',. En même temps il seroit certain qu'elle ne pourroit rien perdre; car ce qui est par soi est toujours nécessairement tout ce qu'il est. Ainsi mon âme ne pourroit tomber ni dans l'ignorance, ni dans l'erreur, ni dans le vice, ni dans aucune diminution de bonne volonté : elle ne pourroit aussi ni s'instruire, ni se corriger, ni devenir meilleure qu'elle n'est. Or j'éprouve tout le contraire : j'oublie, je me trompe, je m'é- gare ; je perds la vae de la vérité et l'amour du bien; je me corromps, je me diminue. D'un autre côté, je m'augmente en acquérant la sa- gesse et la bonne volonté, que je n'avois jamais eues. Cette expérience intime me convainc que mon âme n'est point un être par soi, et indé- pendant, c'est-à-dire nécessaire, et immuable en tout ce qu'il possède. Par où me peut venir cette augmentation de moi-même? qui est-ce qui peut perfectionner mon être en me rendant meilleur, et par conséquent en me faisant être plus que je n'étois?
La volonté ou capacité de vouloir est sans doute un degré d'être, et de bien ou de perfection ; mais la bonne volonté eu le bon vouloir est un autre degré de bien supérieur : car on peut abuser de la volonté pour vouloir mal , pour tromper, pour nuire, pour faire l'injustice ; au lieu que le bon vouloir est le bon usage de la volonté même, lequel ne peut être que bon. Le bon vouloir est donc ce qu'il y a de plus pré- cieux dans l'homme; c'est ce qui donne le prix à tout le reste; c'est là, pour ainsi dire, tout l'homme '.
Nous venons de voir que ma volonté n'est point par elle-même, puis- qu'elle est sujette à perdre et à recevoir des degrés de bien ou de per- fection : nous avons vu qu'elle est un bien inférieur au bon vouloir, parce qu'il est meilleur de bien vouloir que d'avoir simplement une volonté susceptible du bien et du mal. Comment pourrois-je croire que moi, être faible, imparfait, emprunté et dépendant, je me donne à moi-même le plus haut degré de perfection, pendant qu'il est visible que l'inférieur me vient d'un premier être? Puis-je m'imaginer que Dieu me donne le moindre bien, et que je me donne sans lui le plus grand? Où prendrois-je ce haut degré de perfection, pour me le don- ner? seroit-ce dans le néant, qui est mon propre fond? Dirai-je que d'autres esprits à peu près égaux au mien me le donnent? Mais puisque ces êtres bornés et dépendants comme le mien ne peuvent se rien don- ner à eux-mêmes, ils peuvent encore moins donner à autrui. N'étant point par eux-mêmes, ils n'ont par eux-mêmes aucun vrai pouvoir ni sur moi, ni sur les choses qui sont imparfaites en moi, ni sur eux- mêmes. Il faut donc, sans s'arrêter à eux, remonter plus haut et trou- ver une cause première qui soit féconde et toute-puissante, pour donner à mon âme le bon vouloir qu'elle n'a pas.
i. « Hoc est enim omnis ho:^. » Eccles., xir. I3é
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Ajoutons encore une réflexion. Ce premier être est la cause de tou- tes les modifications de ses créatures. L'opération suit l'être, comme disent les philosophes. L'être qui est dépendant dans le fond de son être ne peut être que dépendant dans toutes ses opérations. L'acces- soire suit le principal. L'auteur du fond de l'être l'est donc aussi de toutes les modifications ou manières d'être des créatures. C'est ainsi que Dieu est la cause réelle et imméfiiate de toutes les configurations, combinaisons et mouvements de tous les corps de l'univers : c'est à l'occasion d'un corps qu'il a mû, qu'il en meut un autre; c'est lui qui a tout créé, et c'est lui qui fait tout dans son ouvrage.
Or le vouloir est la modification des volontés, comme le mouvement est la modification des corps. Dirons-nous qu'il est la cause réelle, immédiate et totale du mouvement de tous les corps et qu'il n'est pas autant la cause réelle et immédiate du bon vouloir des volontés? Cette modification, la plus excellente de toutes, sera-t-elle la seule que Dieu ne fera point dans son ouvrage, et que l'ouvrage se donnera lui-même avec indépendance? Qui le peut penser? Mon bon vouloir, que je n'avois pas hier, et que j'ai aujourd'hui, n'est donc pas une chose que je me donne : il me vient de celui qui m'a donné la volonté et l'être.
Comme vouloir est plus parfait qu'Stre simplement, bien vouloir est plus parfait que vouloir. Le passage de la puissance à l'acte vertueux est ce qu'il y a de plus parfait dans l'homme. La puissance n'est qu'un équilibre entre la vertu et le vice, qu'une suspension entre le bien et le mal. Le passage à l'acte est la décision pour le bien, et, par consé- quent, le bien supérieur. La puissance susceptible du bien et du mal vient de Dieu. Nous avons fait voir qu'on n'en pouvoit douter. Dirons- nous que le coup décisif qui détermine au plus grand bien ne vient pas de lui, ou en vient moins? Tout ceci prouve évidemment ce que dit TApôtre' savoir : que Dieu donne le vouloir et le faire, selon son bon plaisir. Voilà la dépendance de l'homme; cherchons sa liberté.
Je suis libre, et je n'en puis douter : j'ai une conviction intime et inébranlable que je puis vouloir et ne vouloir pas ; qu'il y a en moi une élection, non-seulement entre le vouloir et le non-vouloir, mais en- core entre diverses volontés, sur la variété des objets qui se présentent. Je sens, comme dit l'Écriture, que je suis dans la main de mon con- seil-. En voilà déjà assez pour me montrer que mon âme n'est point corporelle. Tout ce qui est corps ou corporel ne se détermine en rien soi-même, et est au contraire déterminé en tout par des lois qu'on nomme physiques, qui sont nécessaires, invincibles, et contraires à ce que j'appelle liberté. De là je conclus que mon âme est d'une nature entièrement difî"érente de celle de mon corps. Qui est-ce qui a pu unir d'une union réciproque deux natures si difi"érentes; et les tenir dans un concert si juste pour toutes leurs opérations? Ce lien ne peut être formé, comme nous l'avons déjà remarqué, que par un être supérieur qui réunisse ces deux genres de perfections dans sa perfection infinie.
i. PUilifj^.y Uj 13. - 2. Ecoles. t x\, l^
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Il n'en est pas de même de cette modification de mon âme, qu'on nomme vouloir, comme des modifications des corps. Un corps ne se modifie en rien lui-même; il est modifié par la seule puissance de Dieu : il ne se meut point, il est mû; il n'agit en rien, il est seulement agi, s'il m'est permis de parler de la sorte. Ainsi Dieu est l'unique cause réelle et immédiate de toutes les différentes modifications des corps. Pour les esprits, il n'en est pas de même; ma volonté se déter- mine elle-même. Or, se déterminer à un vouloir, c'est se modifier : ma volonté se modifie donc elle-même. Dieu peut prévenir mon âme, mais il ne lui donne point le vouloir de la même manière dont il donne le mouvement au corps.
Si c'est Dieu qui me modifie, je me modifie moi-même avec lui; je suis cause réelle avec lui de mon propre vouloir. Mon vouloir est telle- ment à moi, qu'on ne peut s'en prendre qu'à moi si je ne veux pas ce qu'il faut vouloir. Quand je veux une chose, je suis maître de ne la vouloir pas; quand je ne la veux pas, je suis maître de la vouloir. Je ne suis pas contraint dans mon vouloir, et je ne saurois l'être; car je ne saurois vouloir malgré moi ce que je veux, puisque le vouloir que je suppose exclut évidemment toute contrainte.
Outre l'exemption de toute contrainte, j'ai encore l'exemption de toute nécessité. Je sens que j'ai un vouloir, pour ainsi dire, à deux tranchants, qui peut se tourner à son choix vers le oui et vers le non, vers un objet ou vers un autre : je ne connois point d'autre raison de mon vouloir que mon vouloir même; je veux une chose, parce que je veux bien la vouloir, et que rien n'est tant en ma puissance que de vouloir ou de ne vouloir pas. Quand même ma volonté ne seroit pas con- trainte, si elle étoit nécessité, elle seroit aussi invinciblement détermi- née à vouloir que les corps le sont à se mouvoir. La nécessité invinci- ble tomberoit autant sur le vouloir pour les esprits, qu'elle tombe sur le mouvement pour les corps. Alors il ne faudroit pas s'en prendre davantage aux volontés de ce qu'elles voudroient, qu'aux corps de ce qu'ils se mouvroient.
Il est vrai que les volontés voudroient vouloir ce qu'elles voudroient; mais les corps se meuvent du mouvement dont ils se meuvent, comme les volontés veulent du vouloir dont elles veulent. Si le vouloir est né- cessité comme le mouvement, il n'est ni plus digne de louange, ni plus digne de blâme. Le vouloir nécessité, pour être un vrai vouloir non contraint, n'en est pas moins un vouloir qu'on ne peut s'abstenir d'a- voir, et duquel on ne peut se prendre à celui qui l'a. La connoissance précédente ne donne point de liberté véritable; car un vouloir peut être précédé de la connoissance de divers objets, et n'avoir pourtant au- cune réelle élection. La délibération même n'est qu'un jeu ridicule, si je délibère entre deux partis, étant dans l'impuissance actuelle de pren- dre l'un, et dans la nécessité actuelle de prendre l'autre. Enfin il n'y a aucune élection sérieuse et véritable entre deux objets, s'ils ne sont tous deux actuellement tout prêts, en sorte que je puisse laisser et pren- dre celui qu'il me plaira.
En disant que je suis libre, je dis donc que mon vouloir est nleine-
FÉWELON. m 4
50 DE L EXISTENCE DE DIEU.
ment en ma puissance, et que Dieu même me laisse pour le tourner où je voudrai ; que je ne suis point déterminé comme les autres êtres, et que je me détermine moi-même. Je conçois que si ce premier être me prévient pour m'inspirer une bonne volonté, je demeure le maître de rejeter son actuelle inspiration', quelque forte qu'elle soit, de la frustrer de son effet, et de lui refuser mon consentement. Je conçois aussi que quand je rejette son inspiration pour le bien, j'ai le vrai et actuel pouvoir de ne la rejeter pas, comme j'ai le pouvoir actuel et im- médiat de me lever quand je demeure assis, et de fermer les yeux quand je les ai ouverts. Les objets peuvent me solliciter, par tout ce qu'ils ont d'agréable, à les vouloir : les raisons de vouloir peuvent se présenter à moi avec ce qu'elles ont de plus vif et de plus touchant ; le premier être peut aussi m'attirer par ses plus persuasives inspirations. Mais enfin, dans cet attrait actuel des objets, des raisons, et même de l'inspiration d'un être supérieur, je demeure encore maître de ma vo- lonté pour vouloir ou ne vouloir pas.
C'est cette exemption non-seulement de toute contrainte, mais en- core de toute nécessité, et cet empire sur mes propres actes, qui fait que je suis inexcusable quand je veux mal, et que je suis louable quand je \eux bien. Voilà le fond du mérite et du démérite ; voilà ce qui rend juste la punition ou la récompense; voilà ce qui fait qu'on exhorte, qu'on reprend, qu'on menace, qu'on promet. C'est là le fondement de toute police, de toute instruction et de toute règle des mœurs. Tout se réduit, dans la vie humaine, à supposer, comme le fondement de tout, que rien n'est tant en la puissance de notre volonté que notre propre vouloir; et que nous avons ce libre arbitre, ce pouvoir, pour ainsi dire, à deux tranchants, cette vertu élective entre deux partis qui sont im- médiatement comme sous notre main.
C'est ce que les bergers et les laboureurs chantent sur les monta- gnes, ce que les marchands et les artisans supposent dans leur négoce, ce que les acteurs représentent dans les spectacles, ce que les magis- trats croient dans leurs conseils, ce que les docteurs enseignent dans leurs écoles, ce que nul homme sensé ne peut révoquer en doute sé- rieusement. Cette vérité, imprimée au fond de nos cœurs, est supposée dans la pratique par les philosophes mêmes qui voudroient l'ébranler par de creuses spéculations. L'évidence intime de cette vérité est comme celle des premiers principes, qui n'ont besoin d'aucune preuve, et qui servent eux-mêmes de preuves aux autres vérités moins claires. Comment le premier être peut-il avoir fait une créature qui soit ainsi l'arbitre de ses propres actes?
Rassemblons maintenant ces deux vérités également certaines : Je suis dépendant d'un premier être dans mon vouloir même, et néan- moins je suis libre. QueDe est donc cette liberté dépendante? Com- ment peut-on comprendre un vouloir qui est libre, et qui est donné par un premier être? Je suis libre dans mon vouloir, comme Dieu dans le sien. C'est en cela principalement que je suis son image, et que
1. Concil. Trid., sess. VI, cap. v.
PREMIÈRE PARTIE. gj
je lui ressemble. Quelle grandeur, qui tient de l'inflni f Voilà le trait de la Divmjté même. C'est une espèce de puissance divine que i ai sur eTsipTss'ani."'''' ''"''"'' qu'une simple image de cet Le 11 liSe L'image de l'indépendance divine n'est pas la réalité de pp anVii. représente; ma liberté n'est qu'une ombre de celle d ce prer^.e'r être par qu, je suis et par qui j'agis. D'un côté, le pouvoir que ^ai de vou loir mal est moins un vrai pouvoir qu'une foiblesse et une fragU té 1 mon vouloir : c'est un pouvoir de déchoir, de me dégrader de dim nuer mon degré de perfection et d'être. D'un autre côté,°le pouvoir q^ef a de bien vouloir n'est point un pouvoir absolu, pui que je ne l'ai noin de moi-même. La liberté n'étant donc autre Xse^e ce pou'^^^^^^^ pouvoir emprunté ne peut faire qu^une liberté empruntée et dZ;n. dante. Un être si imparfait et si emprunté ne peut donc être aue dé pendant. Comment est-il libre? Quel profond mvstère! Sa libertTdont
il^dCtife^orr"^^ '' '''''-''-' - "^^^-^-- --eîe Nous ^-enons de voir les traces de la Divinité, ou . pour mieux dire le sceau de Dieu même, dans tout ce qu'on appelle les ouvrage^de la nature Quand on ne veut point subtiliser, on remrque du premTrcou^^^^^^ une mam qui est le premier mobile dans toutes les partiS l'uSs Les cieux aterre, les astres, les plantes, les animaux,'nos corps no "nt/ tout marque un ordre, une mesure précise, un art, une sa^.se un esnriî supéneur à nous, qui est comme l'àme du monde entiet et'q'^ mène
ante 4o' .'''' "''' ""' ^°^'^ ^''''' '' ^^^^^-^le, mais toute-puis! santé. Aous avons vu, pour ainsi dire, l'architecture de l'univers la
i^m rrT'' ^' ''''''' ''' P^^^^^^' '' ^' ^^^Ple coup d'œil nous a suffi partout pour trouver dans une fourmi, encore plus que dans le soleil une sagesse et une puissance qui se plaît à éclater en faconnan<
ux tme^TTn- '■"^' ^^ ''' '' ^^^^^'^^ ^'^^-^ sans di'uTsLn les secr^rdM^nh '° ?''''• ^"' ''''''-'' '' °°^^ ^^^^i°^^ dans
mernP dp, ' ^"P^^^^^^"^' '^ '' ^^^^ faisions la dissection des parties interne, des animaux, pour y trouver la plus parfaite mécanique?
Chap. IIL — Réponse aux objections des Épicuriens.
courTlur'l'rr*"''^w^°'?P^'' ^^^ ^^ ^^P^^^^^t que tout ce dis- cours sur lart qui éclate dans toute la nature, n'est qu'un sophisme
L?;rai!'m;l°t ''"'^'"' ?' '''''''-'''^ ^^ à'i'usage'de l'homte U ar nnnV l^,t L H i>î '°°'^^'' ^'^ ^ P^°P°^ ^1^'^"^ ^ été faite a;ec ar pour 1 usage de l'homme. C'est être ingénieux à se tromper soi- même pour trouver ce qu'on cherche, et quine fut jamais II e^tVra continueront-ils, que l'industrie de l'homme se ser't d'une mânitlde choses que lanature lui fournit, et qui lui sont commodes: mais la
ex m'nle dp'rî, "'-'^''-''^^'^ ''' '""'^'^ pour sa commodi" P r Sf rip' ^^'°'' f'^'P'^' ^'"^ ^'' i^^'' P^^ «^^^taines pointes
de rochers au sommet d'une montagne; il ne s'ensuit pas néanmoins que ces pointes de rochers aient été taillées avec art comme un^s a-
52 DE l'existence de dieu.
lier pour la commodité des hommes. Tout de même, quand on est à la campagne pendant un orage, et qu'on rencontre une caverne, on s'en se'^t comme d'une maison, pour se mettre à couvert : il n'est pourtant pas vrai que cette caverne ait été faite exprès pour servir de maison aux hommes. Il en est de même du monde entier : il a été formé par le hasard et sans dessein; mais les hommes, le trouvant tel qu'il est, ont eu l'invention de le tourner à leurs usages. Ainsi l'art que vous voulez faire admirer dans l'ouvrage et dans son ouvrier n'est que dans les hommes, qui savent après coup se servir de tout ce qui les envi- ronne. » Voilà sans doute la plus forte objection que ces philosophes puissent faire; et je crois qu'ils ne peuvent point se plaindre que je l'ai affoiblie. Mais nous allons voir combien elle est foible en elle-même, quand on l'examine de près : la simple répétition de ce que j'ai déjà dit suffira pour le démontrer.
Que diroit-on d'un homme qui se piqueroit d'une philosophie subtile, et qui , entrant dans une maison , soutiendroit qu'elle a été faite par le hasard, et que l'industrie n'y a rien mis pour en rendre l'usage com- mode aux hommes, à cause qu'il y a des cavernes qui ressemblent en quelque chose à cette maison, et que l'art des hommes n'a jamais creu- sées? On montreroit à celui qui raisonneroit de la sorte toutes les par- ties de cette maison, a Voyez-vous, lui diroit-on, cette grande porte de la cour? elle est plus grande que toutes les autres, afin que les car- rosses y puissent entrer. Cette cour est assez spacieuse pour y faire tourner les carrosses avant qu'ils sortent. Cet escalier est composé de marches basses, afin qu'on puisse monter sans eff"orts; il tourne sui- vant les appartements et les étages pour lesquels il doit servir. Les fe- nêtres, ouvertes de distance en distance, éclairent tout le bâtiment; elles sont vitrées, de peur que le vent n'entre avec la lumière ; on peut les ouvrir quand on veut, pour respirer un air doux dans la belle sai- son. Le toit est fait pour défendre tout le bâtiment des injures de l'air. La charpente est en pointe, afin que la pluie et la neige s'y écoulent facilement des deux côtés. Les tuiles portent un peu les unes sur les autres, pour mettre à couvert les bois de la charpente. Les divers plan- chers des étages servent à multiplier les logements dans un petit es- pace, en les faisant les uns au-dessus des autres. Les cheminées sont faites pour allumer du feu en hiver sans brûler la maison, et pour faire exhaler la fumée sans la laisser sentir à ceux qui se chauff"ent. Les ap- partements sont distribués de manière qu'ils ne sont point engagés les uns dans les autres; que toute une famille nombreuse y peut loger, sans que les uns aient besoin de passer par les chambres des autres; et que le logement du maître est le principal. On y voit des cuismes, des offices, des écuries, des remises de carrosses. Les chambres sont garnies de lits pour se coucher, de chaises pour s'asseoir, de tables pour écrire et pour manger. .
a II faut, diroit-on à ce philosophe, que c^t ouvrage ait été conduit par quelque habile architecte; car tout y est agréable, riant, proportionné, commode : il faut même qu'il ait eu sous lui d'excellents ouvriers. — Nullement, répondroit ce philosophe; vous êtes ingénieux à vous trom-
PREMIÈRE PARTIE. 5 S
per vous-même. Il est vrai que cette maison est riante, agréable, pro- portionnée, commode; mais elle s'est faite d'elle-même avec toutes ses proportions. Le hasard en a assemblé les pierres avec ce bel ordre; il a élevé les murs, assemblé et posé la charpente, percé les fenêtres, placé l'escaUer. Gardez-vous bien de croire qu'aucune main d'homme y ait eu aucune part : les hommes ont seulement profité de cet ou- vrage quand ils Font trouvé fait. Ils s'imaginent qu'il est fait pour eux, parce qu'ils y remarquent des choses qu'ils savent tourner à leur com- modité; mais tout ce qu'ils attribuent au dessein d'un architecte ima- ginaire n'est que l'effet de leur invention après coup. Cette maison si régulière et si bien entendue ne s'est faite que comme une caverne; et les hommes, la trouvant faite, s'en servent comme ils se serviroient, pendant un orage, d'un antre qu'ils trouveroient sous un rocher au mi- lieu d'un désert. 53
Que penseroit-on de ce hizarre philosophe, s'il s'obstinoit à soutenir sérieusement que cette maison ne montre aucun art? Quand on lit la fable d'Amphion, qui, par un miracle de l'harmonie, faisoit élever avec ordre et symétrie les pierres les unes sur les autres pour former les murailles de Thèbes, on se joue de cette fiction poétique; mais cette fiction n'est pas si incroyable que celle que l'homme que nous suppo- sons oseroit défendre. Au moins pourroit-on s'imaginer que l'harmonie, qui consiste dans un mouvement local de certains corps, pourroit, par quelques-unes de ces vertus secrètes qu'on admire dans la nature sans les entendre, ébranler les pierres avec un certain ordre et une espèce de cadence, qui feroit quelque régularité dans l'édifice. Cette explica- tion choque néanmoins et révolte la raison; mais enfin elle est encore moins extravagante que celle que je viens de mettre dans la bouche d'un philosophe. Qu'y a-t-il de plus absurde que de se représenter des pierres qui se taillent, qui sortent de la carrière, qui montent les unes sur les autres sans laisser de vide, qui portent avec elles leur ciment pour leur liaison, qui s'arrangent pour distribuer les appartements, qui reçoivent au-dessus d'elles le bois d'une charpente avec les tuiles, pour mettre l'ouvrage à couvert? Les enfants mêmes qui bégayent encore ri- roient si on leur proposoit sérieusement cette fable.
Mais pourquoi rira-t-on moins d'entendre dire que le monde s'est fait de lui-même comme cette maison fabuleuse? Il ne s'agit pas de com- parer le monde à une caverne informe qu'on suppose faite par le ha- sard; il s'agit de le comparer à une maison où éclateroit la plus par- faite arcnitecture. Le moindre animal est d'une structure et d'un art infiniment plus admirable que la plus belle de toutes les maisons.
Un voyageur entrant dans le Saïde, qui est le pays de l'ancienne Thèbes à cent portes, et qui est maintenant désert, y trouveroit des colonnes, des pyramides, des obélisques avec des inscriptions en carac- tères inconnus. Diroit-il aussitôt : « Les hommes n'ont jamais habité ces lieux, aucune main d'homme n'a travaillé ici ; c'est le hasard qui a formé ces colonnes, qui les a posées sur leurs piédestaux, et qui les a couronnées de leurs chapiteaux avec des proportions si justes; c'est le hasard qui a lié si solidement les morceaux dont ces pyramides sont
54 DE L'EXISTENCE DE DIEU.
composées ; c'est le hasard qui a taillé ces obélisques d'une seule pierre et qui y a gravé tous ces caractères ? j> Ne diroit-il pas, au contraire, avec toute la certitude dont l'esprit des hommes est capable : a Ces ma- gnifiques débris sont les restes d'une architecture majestueuse qui flo- rissoit dans l'ancienne Egypte? »
Voilà ce que la simple raison fait dire au premier coup d'oeil, et sans avoir besoin de raisonner. Il en est de même du premier coup d'oeil jeté sur l'univers. On peut s'embrouiller soi-même après coup par de vains raisonnements pour obscurcir ce qu'il y a de plus clair : mais le simple coup d'oeil est décisif. Un ouvrage tel que le monde ne se fait jamais de lui-même : les os, les tendons, les veines, les artères, les nerfs, les muscles qui composent le corps de l'homme , ont plus d'art et de pro- portion que toute l'architecture des anciens Grecs et Égyptiens. L'œil du moindre animal surpasse la mécanique de tous les artisans ensemble. & on trouvoit une montre dans les sables d'Afrique, on n'oseroit dire sérieusement que le hasard l'a formée dans ces lieux déserts; et on n'a point de honte de dire que les corps des animaux, à l'art desquels nulle montre ne peut jamais être comparée, sont des caprices du ha- sard!
Je n'ignore pas un raisonnement que les épicuriens peuvent faire a Les atomes, diront-ils, ont un mouvement éternel; leur concours for- tuit doit avoir déjà épuisé, dans cette éternité, des combinaisons infi- nies. Qui dit l'infini, dit quelque chose qui comprend tout sans excep- tion. Parmi ces combinaisons infinies des atomes qui sont déjà arrivées successivement, il faut nécessairement qu'on y trouve toutes celles qui sont possibles. S'il y en avoit une seule de possible au delà de celles qui sont contenues dans cet infini, il ne seroit plus un infini véritable, parce qu'on pourroit y ajouter quelque chose, et que ce qui peut être augmenté, ayant une borne par le côté susceptible d'accroissement, n'est point véritablement infini. 11 faut donc que la combinaison des atomes, qui fait le système présent du monde, soit une des combinaisons que les atomes ont eues successivement. Ce principe étant posé, faut-il s'é- tonner que le monde soit tel qu'il est? Il a dû prendre cette forme pré- cise un peu plus tôt ou un peu plus tard. Il falloit bien qu'il parvînt, dans quelqu'un de ces changements infinis, à cette combinaison qui le rend aujourd'hui si régulier, puisqu'il doit avoir déjà eu tour à tour toutes les combinaisons concevables. Dans le total de l'éternité sont renfermés tous les systèmes ; il n'y en a aucun que le concours des ato- mes ne forme et n'embrasse tôt ou tard. Dans cette variété infinie de nouveaux spectacles de la nature, celui-ci a été formé en son rang : il a trouvé place à son tour. Nous nous trouvons actuellement dans ce sys- tème. Le concours des atomes qui l'a fait le défera ensuite, pour en faire d'autres à l'infini de toutes les espèces possibles. Ce système ne pouvoit manquer de trouver sa place, puisque tous, sans exception, doivent trouver la leur chacun à son tour. C'est en vain qu'on cherche un art chimérique dans un ouvrage que le hasard a dû faire tel qu'il est. »
Un exemple achèvera d'éclaircir ceci. Je suppose un nombre infini de combinaisons des lettres de l'alphabet formées successivement par
PREMIÈRE PARTIE. 55
le hasard : toutes les combinaisons possibles sont sans doute renfermées dans ce total, qui est véritablement infini. Or est-il que Vlliade d'Ho- mère n'est qu'une combinaison de lettres. Vlliade d'Homère est donc renfermée dans ce recueil infini de combinaisons des caractères de l'al- phabet. Ce fait étant supposé, un homme qui voudra trouver de Part dans l'Iliade raisonnera très-mal. Il aura beau admirer l'harmonie des vers, la justesse et la magnificence des expressions , la naïveté des pein- tures, la proportion des parties du poëme, son unité parfaite et sa con- duite inimitable ; en vain il se récriera que le hasard ne peut jamais faire rien de si parfait, et que le dernier efi"ort de l'art humain peut à peine achever un si bel ouvrage : tout ce raisonnement si spécieux portera visiblement à faux. Il sera certain que le hasard ou concours fortuit des caractères les assemblant tour à tour avec une variété infi- nie, il a fallu que la combinaison précise qui fait Vlliade vînt à son tour, un peu plus tôt ou un peu plus tard. Elle est enfin venue, et Vlliade entière se trouve parfaite, sans que l'art d'un Homère s'en soit mêlé. Voilà l'objection rapportée de bonne foi, sans l'aff'oiblir en rien. Je demande au lecteur une attention suivie pour les réponses que j'y vais faire.
1° Rien n'est plus absurde que de parler de combinaisons successives des atomes qui soient infinies en nombre. L'infini ne peut jamais être successif ni divisible. Donnez-moi un nombre que vous prétendrez être infini; je pourrai toujours faire deux choses qui démontreront que ce n'est pas un infini véritable. 1° J'en puis retrancher une imité : alors il deviendra moindre qu'il n'étoit, et sera certainement fini; car tout ce qui est moindre que l'infini a une borne par l'endroit où l'on s'ar- rête, et où l'on pourroit aller au delà : or, le nombre qui est fini dès qu'on retranche une seule unité ne pouvoit pas être infini avant ce retranchement. Une seule unité est certainement finie : or un fini joint à un autre fini ne sauroit faire l'infini. Si une seule unité ajoutée à un nombre fini faisoit l'infini, il faudroit dire que le fini égaleroit presque l'infini; ce qui est le comble de l'absurdité. 2° Je puis ajouter une unité à ce nombre, et par conséquent l'augmenter; or ce qui peut être aug- menté n'est point infini; car l'infini ne peut avoir aucune borne; et ce qui peut recevoir de l'augmentation est borné par l'endroit où l'on s'ar- rête, pouvant aller plus loin, et y ajouter quelque unité. Il est donc évident que nul composé divisible ne peut être l'infini véritable.
Ce fondement étant posé , tout le roman de la philosophie épicurienne disparoît en un moment. Il ne peut jamais y avoir aucun corps divi- sible qui soit véritablement infini en étendue, ni aucun nombre, ni aucune succession qui soit un infini véritable. De là il s'ensuit qu'il ne peut jamais y avoir un nombre successif de combinaisons d'atomes qui soit infini. Si cet infini chimérique étoit véritable, toutes les combi- naisons possibles et concevables d'atomes s'yrencontreroient, j'en con- Tiens; par conséquent il seroit vrai qu'on y trouveroit toutes les com- binaisons qui semblent demander la plus grande industrie : ainsi on pourroit attribuer au pur hasard tout ce que l'art fait de plus merveil- leux.
56 DE l'existence DE DIEU.
Si on voyoit des palais d'une parfaite architecture, aes meubles, des montres, des horloges, et toutes sortes de machines les plus composées, dans une île déserte, il ne seroit plus permis de conclure qu'il y a eu des hommes dans cette île, et qu'ils ont fait tous ces beaux ouvrages. Il faudroitdire : « Peut-être qu'une des combinaisons infinies des atomes, que le hasard a faites successivement, a formé tous ces composés dans cette île déserte, sans que l'industrie d'aucun homme s'en soit mêlée. » Ce discours ne seroit qu'une conséquence très-bien tirée du principe des épicuriens ; mais l'absurdité de la conséquence sert à faire sentir celle du principe qu'ils veulent poser.
Quand les hommes, par la droiture naturelle de leur sens commun, concluent que ces sortes d'ouvrages ne peuvent venir du hasard, ils supposent visiblement, quoique d'une manière confuse, que les atomes ne sont point éternels, et qu'ils n'ont point eu dans leur concours for- tuit une succession de combinaisons infinies; car, si on supposoit ce principe, on ne pourroit plus distinguer jamais les ouvrages de l'art d'avec ceux de ces combinaisons, qui seroient fortuites comme des coups de dés.
Tous les hommes , qui supposent naturellement une difi'érence sen- sible entre les ouvrages de l'art et ceux du hasard, supposent donc, sans l'avoir bien approfondi, que les combinaisons d'atomes n'ont point été infinies; et leur supposition est juste. Cette succession infinie de combinaisons d'atomes est, comme je l'ai déjà montré, une chimère plus absurde que toutes les absurdités qu'on voudroit expliquer par ce faux principe. Aucun nombre, ni successif, ni continu, ne peut être infini : d'où il s'ensuit clairement que les atomes ne peuvent être infi- nis en nombre, que la succession de leurs divers mouvements et de leurs combinaisons n'a pu être infinie, que le monde n'a pu être éter- nel, et qu'il faut trouver un commencement précis et fixe de ces combinaisons successives. Il faut trouver un premier individu dans les générations de chaque espèce ; il faut trouver de même la première forme qu'a eue chaque portion de matière qui fait partie de l'univers : et comme les changements successifs de cette matière n'ont pu avoir qu'un nombre borné, il ne faut admettre dans ces diff'érentes com- binaisons que celles que le hasard produit d'ordinaire, à moins qu'on ne reconnoisse une sagesse supérieure qui ait fait avec un art par-fait les arrangements que le hasard n'auroit su faire.
11° Les philosophes épicuriens sont si foibles dans leur système, qu'ils ne peuvent venir à bout de le former qu'autant qu'on leur donne sans preuve tout ce qu'ils demandent de plus fabuleux. Ils supposent d'abord des atomes éternels; c'est supposer ce qui est en question. Où prennent-ils que les atomes ont toujours été, et sont par eux-mêmes? Être par soi-même, c'est la suprême perfection. De quel droit suppo- sent-ils, sans preuve, que les atomes ont un être parfait, éternel, im- muable, dans leur propre fonds? Trouvent-ils cette perfection dans ridée qu'ils ont de chaque atome en particulier? Un atome n'étant pas l'autre, et étant absolument distingué de lui, il faudroit que chacun d'eux portât en soi l'éternité et l'indépendance à l'égard de tout autre
PREMIERE PARTIE. 57
être. Encore une fois, est-ce dans l'idée qu'ils ont de chaque atome que ces philosophes trouvent cette perfection? Mais donnons-leur là-dessus tout ce qu'ils demanderont, et ce qu'ils ne devroient pas même oser demander. Supposons donc que les atomes sont étemels, existant par eux-mêmes, indépendants de tout être, et par conséquent entièrement parfaits.
Faudra-t-il supposer encore qu'ils ont par eux-mêmes le mouvement? Le supposera-t-on à plaisir, pour réaliser un système plus chimérique que les contes des fées? Consultons l'idée que nous avons d'un corps; nous le concevons parfaitement, sans supposer qu'il se meuve : nous nous le représentons en repos, et l'idée n'en est pas moins claire en cet état; il n'en a pas moins ses parties, sa figure et ses dimensions.
C'est en vain qu'on veut supposer que tous les corps sont sans cesse en quelque mouvement sensible ou insensible, et que si quelques portions de la matière sont dans un moindre mouvement que les autres, du moins la masse universelle de la matière a toujours dans sa totalité le même mouvement. Parler ainsi, c'est parler en l'air, et vouloir être cru sur tout ce qu'on s'imagine. Où prend-on que la masse de la ma- tière a toujours dans sa totalité le même mouvement? qui est-ce qui en a fait l'expérience? Ose-t-on appeler philosophie cette fiction témé- raire qui suppose ce qu'on ne peut jamais vérifier? N'y a-t-il qu'à supposer tout ce qu'on veut pour éluder les vérités les plus simples et les plus constantes? De quel droit suppose-t-on aussi que tous les corps se meuvent sans cesse, sensiblement ou insensiblement ? Quand je vois une pierre qui paroît immobile, comment me prouvera-t-on qu'il n'y a aucun atome dans cette pierre qui ne se meuve actuellement? Ne me donnera-t-on jamais, pour preuves décisives, que des supposi- tions sans vraisemblance?
Allons encore plus loin. Supposons, par un excès de complaisance, que tous les corps de la nature se meuvent actuellement : s'ensuit-il que le mouvement leur soit essentiel, et qu'aucun d'eux ne puisse jamais être en repos? s'ensuit-il que le mouvement soit essentiel à toute portion de matière? D'ailleurs, si tous les corps ne se meuvent pas également ; si les uns se meuvent plus sensiblement et plus fortement que les autres; si le même corps peut se mouvoir tantôt plus et tantôt moins; si un corps qui se meut communique son mouvement au corps voisin qui étoit en repos, ou dans un mouvement tellement inférieur qu'il étoit insensible, il faut avouer qu'une manière d'être qui tantôt augmente et tantôt diminue dans les corps ne leur est pas essen- tielle.
Ce qui est essentiel à un être est toujours le même en lui. 'Le mou- vement qui varie dans les corps et qui, après avoir augmenté, se ra- lentit jusqu'à paroître absolument anéanti; le mouvement qui se perd, qui se communique, qui passe d'un corps dans un autre comme une chose étrangère, ne peut être de l'essence des corps. Je dois donc con- clure que les corps sont parfaits dans leur essence, sans qu'on leur attribue aucun mouvement : s'ils ne l'ont point par leur essence, ils neTont que par accident; s'ils ne l'ont que par accident, il faut remonter
58 DE l'existence de dieu.
à la vraie cause de cet accident. Il faut, ou qu'ils se donnent eux-mêmes le mouvement, ou qu'ilsle reçoivent de quelque autre être. Il est évident qu'ils ne se le donnent point eux-mêmes; nul être ne se peut donner ce qu'il n'a pas en soi. Nous \ jyons même qu'un corps qui est en repos de- meure toujours immobile, si quelque autre corps voisin ne vient l'ébran- ler. Il est donc vrai que nul corps ne se meut par soi-même, et n'est mû que par quelque autre corps qui lui communique son mouvement.
Mais d'où vient qu'un corps en peut mouvoir un autre? d'où vient qu'une boule qu'on fait rouler sur une table unie ne peut en aller tou - cher une autre sans la remuer? Pourquoi n'auroit-il pas pu se faire que le mouvement ne se communiquât jamais d'un corps à un autre ? En ce cas, une boule mue s'arrêteroit auprès d'une autre en la ren- contrant, et ne l'ébranleroit jamais.
On me répondra que les lois du mouvement ^fvlte les corps décident que l'un ébranle l'autre. Mais où sont-elles écriies ces lois du mouve- ment? qui est-ce qui les a faites, et qui les rend si inviolables? EUes ne sont point dans l'essence des corps; car on peut concevoir les corps en repos, et on conçoit même des corps dont les uns ne communi- queroient point leur mouvement aux autres, si ces règles, dont la source est inconnue, ne les y assujettissoient. D'où vient cette police, pour ainsi dire arbitraire, pour le mouvement entre tous les corps? D'où viennent ces lois si ingénieuses, si justes, si bien assorties les unes aux autres et dont la moindre altération renverseroit tout à coup tout le bel ordre de l'univers ?
Un corps étant entièrement distingué de l'autre, il est par le fond de sa nature absolument indépendant de lui en tout : d'où il s'ensuit qu'il ne doit rien recevoir de lui, et qu'il ne doit être susceptible d'au- cune de ses impressions. Les modifications d'un corps ne sont point une raison pour modifier de même un autre corps, dont l'être est en- tièrement indépendant de l'être du premier. C'est en vain qu'on al- lègue que les masses les plus solides et les plus pesantes entraînent celles qui sont moins grosses et moins solides, et que, suivant cette règle, une grosse boule de plomb doit ébranler une petite boule d'ivoire. Nous ne parlons point du fait; nous en cherchons la cause. Le fait est constant; la cause en doit aussi être certaine et précise. Cherchons-la sans aucune prévention, et dans un plein doute sur tout préjugé. D'où vient qu'un gros corps en entraîne un petit? La cho?e pourroit se faire tout aussi naturellement d'une autre façon ; il pourroit tout aussi bien se faire que le corps le plus solide ne pût jamais ébran- ler aucun autre corps, c'est-à-dire que le mouvement fût incommu- nicable. Il n'y a que l'habitude qui nous assujettisse à supposer que la nature doit agir ainsi.
De plus, nous avons vu que la matière ne peut être ni infinie ni éternelle. Il faut donc trouver un premier atome par où le mouvement aura commencé dans un moment précis, et un premier concours des atomes qui aura formé une première combinaison. Je demande quel moteur a mû ce premier atome, et a donné ce premier branle à la machine de l'univers. Il n'est pas permis d'éluder une question si pré-
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cise par un cercle sans fin. Ce cercle, dans un tout fini, doit avoir une fin certaine : il faut trouver le premier atome ébranlé, et le pre- mier moment de cette première motion , avec le premier moteur dont la main a fait ce premier coup.
Parmi les lois du mouvement, il faut regarder comme arbitraires toutes celles dont on ne trouve pas la raison dans l'essence même des corps. Nous avons déjà vu que nul mouvement n'est essentiel à aucun corps. Donc toutes ces lois qu'on suppose comme éternelles et im- muables sont au contraire arbitraires, accidentelles, et instituées sans nécessité; car il n'y en a aucune dont on trouve la raison dans l'es- sence d'aucun corps.
S'il y avoit quelque règle du mouvement qui fût essentielle aux corps, ce seroit sans doute celle qui fait que les masses moins grandes et moins solides sont mues par celles qui ont plus de grandeur et de solidité : or nous avons vu que celle-là même n'a point de raison dans l'essence des corps. Il y en a une autre qui sembleroit encore être très-naturelle : c'est celle que les corps se meuvent toujours plutôt en ligne directe qu'en ligne détournée, à moins qu'ils ne soient contraints dans leur mouvement par la rencontre d'autres corps ; mais cette règle même n'a aucun fondement réel dans l'essence de la matière. Le mou- vement est tellement accidentel et surajouté à la nature des corps, que cette nature des corps ne nous montre point une règle primitive et immuable, suivant laquelle ils doivent se mouvoir, et encore moins se mouvoir suivant certaines règles. De même que les corps auroient pu ne se mouvoir jamais, ou ne se communiquer jamais de mouve- ment les uns aux autres, ils auroient pu aussi ne se mouvoir jamais qu'en ligne circulaire ; et ce mouvement auroit été aussi naturel que le mouvement en ligne directe. Qui est-ce qui a choisi entre ces deux règles également possibles? Ce que l'essence des corps ne décide point ne peut avoir été décidé que par celui qui a donné aux corps le mou- vement qu'ils n'avoient point par leur essence. D'ailleurs ce mouve- ment en ligne directe pouvoit être de bas en haut ou de haut en bas, du côté droit au côté gauche, ou du côté gauche au droit, ou en ligne diagonale. Qui est-ce qui a déterminé le sens dans lequel la ligne droite seroit suivie?
Ne nous lassons point de suivre les épicuriens dans leurs suppositions les plus fabuleuses; poussons la fiction jusqu'au dernier excès de com- plaisance. Mettons le mouvement dans l'essence des corps. Supposons à leur gré que le mouvement en ligne directe est encore de l'essence de tous les atomes. Donnons aux atomes une intelligence et une vo- lonté, comme les poètes en ont donné aux rochers et aux fleurs. Ac- cordons-leur le choix du sens dans lequel ils commenceront leur ligne droite. Quel fruit tireront ces philosophes de tout ce que je leur aurai donné contre toute évidense? H faudra, 1° que tous les atomes se meu- vent de toute éternité; 2° qu'ils se meuvent tous également; 3° qu'ils se meuvent tous en ligne droite ; 4° qu'ils le fassent par une règle im- muable et essentielle.
Je veux bien encore, par grâce, supposer que ces atomes sont de
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DE L'EXISTENCE DE DIEU.
figures différentes; car je laisse supposer à nos adversaires tout ce qu'ij3 seroient obligés de prouver, et sur quoi ils n'ont pas même l'onit-re d'une preuve. On ne sauroit trop donner à ces gens qui ne peuvent jamais rien conclure de tout ce qu'on leur donnera. Plus on leur passe d'absurdités, plus ils sont pris par leurs propres prin- cipes.
Ces atomes de tauf figures, les uns ronds, les autres
crochus, les autres en triangle, etc., sont obligés par leur essence d'aller toujours tout droit, sans pouvoir jamais tant soit peu fléchir ni à droite ni à gauche. Ils ne peuvent donc jamais s'accrocher, ni faire ensemble aucune composition. Mettez tant qu'il vous plaira les cro- chets les plus aiguisés auprès d'autres crochets semblables : si chacun d'eux ne se meut jamais qu'en ligne véritablement directe, ils se mouveront éternellement tous auprès les uns des autres sur des lignes parallèles, sans pouvoir se joindre et s'accrocher. Les deux lignes droites qu'on suppose parallèles, quoique immédiatement voisines, ne se couperont jamais, quand même on les pousseroit à l'infini. Ainsi, pendant toute l'éternité, il ne peut résulter aucun accrochement, ni par conséquent aucune comi>ôsiti«i* ^g ce mouvement des atomes en ligne directe.
Les épicuriens, ne pouvant fermer les yeux à l'évidence de cet in- convénient, qui sape les fondements de tout leur système, ont encore inventé comme une dernière ressource ce que Lucrèce nomme clina- mèn. C'est un mouvement qui décline un peu de la ligne droite, et qui donne moyen aux atomes de se rencontrer. Ainsi ils les tournent en imagination comme il leur plaît, pour parvenir à quelque but. Mais où prennent-ils cette petite inflexion des atomes, qui vient si à propos pour sauver leur système? Si la ligne droite pour le mouvement est essentielle aux corps, rien ne peut les fléchir, ni par conséquent les joindre pendant toute l'éternité; le dinamen viole l'essence de la ma- tière, et ces philosophes se contredisent sans pudeur. Si, au contraire, la ligne droite pour le mouvement n'est pas essentielle à tous les corps, pourquoi nous allègue-t-on d'un ton si affirmatif des lois éter- nelles, nécessaires et immuables pour le mouvement des atomes, sans recourir à un premier moteur? et pourquoi élève-t-on tout un système de philosophie sur le fondement d'une fable si ridicule ? Sans le dina- men, la ligne droite ne peut jamais rien faire, et le système tombe par terre. Avec le dinamen, inventé comme les fables des poètes, la ligne droite est violée, et le système se tourne en dérision. L'un et l'autre, c'est-à-dire la ligne droite et le dinamen, sont des supposi- tions en l'air, et de purs songes, Mais ces deux songes s'entre-détrui- sent; et voilà à quoi aboutit la licence effrénée que les esprits se' don- nent de supposer comme vérité éternelle tout ce que leur imagination leur fournit pour autoriser une fable, pendant qu'ils refusent de re- connoître Fart avec lequel toutes les parties de l'univers ont été for-^ mées et mises en leurs places.
Pour demiftr prodige d'égarement, il falloit que les épicuriens osas- sent expliquer encore par ce dinamen, qui est lui-même si inexpli-
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±rui ' faire
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cable, ce que nous appelons Tâme de l'homme, et son libre arbitre. Ils sont donc réduits à dire que c'est dans ce mouvement où les atomes sont dans une espèce d'équilibre entre la ligne droite et la ligne uu peu courbée, que consiste la volonté humaine.
Étrange philosophie ! Les atomes, s'ils ne vont qu'en ligne droite, sont inanimés, incapables de tout degré de connoissance et de volonté: mais les mêmes atomes, s'ils ajoutent à la ligne droite un peu de dé- clinaison, deviennent tout à coup animés, pensants et raisonnables; ils sont eux-mêmes des âmes intelligentes qui se connoissent, qui réfléchissent, qui délibèrent, et qui sont libres dans ce qu'elles font. Que diroit-on de la religion, si elle avoit besoin, pour être prouvée, de principes aussi puérils que ceux de la philosophie, qui ose la com- battre sérieusement?
Mais remarquons à quel point ces philosophes s'imposent à eux- mêmes. Qu'est-ce qu'ils peuvent trouver dans le chnameîi qui explique avec quelque couleur la liberté de l'homme? Cette liberté n'est point imaginaire ; et il faudroit douter de tout ce qui noTis est le plus intime et le plus certain, pour douter de notre