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OEUVRES

COMPLETES

DE BOURDALOUE,

DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS.

DEUXIEME PARTIE DES MYSTÈRES.

TOME ONZIEME.

DE L'IMPRIMERIE DE J. B. KINDELEM.

OEUVRES

COMPLETES

DE BOURDALOUE,

DE LA COMPAGNIE DE JÉSUS;

NOUVELLE ÉDITION,

AUGMENTÉE D'UNE NOTICE SUR SA VIE ET SES OUVRAGES, ET D'UNE TABLE GÉNÉRALE DES MATIÈRES.

TOME ONZIEME.

A LYON,

CHEZ F.0,s GUYOT, LIBRAIRE -EDITEUR,

R-UE MERCIÈRE, IV.0 5g , AUX TROIS VERTUS THEOLOGALES. I82I.

T. Il

SERMON

SUR

LA CONCEPTION DE LA VIERGE.

Jacob autem genuit Joseph virum Maria?, de quâ natus est Jésus, qui vocatar Christus.

Jacob fut père de Joseph , l'époux de Marie , de laquelle est Jésus, qu'on appelle Christ. Ea saint Matthieu, chap. i.

Sire,

Jun peu de paroles , voilà l'éloge le plus accompli de l'illustre Vierge dont nous célébrons aujourd'hui la fête : c'est celle de qui est le Sauveur : De quâ natus est Jésus. Voilà ce qui rend la concep- tion de Marie, non-seulement si glorieuse, mais si sainte; et sur quoi saint Augustin s'est fondé , quand il a dit que, pour l'honneur de Jésus-Christ, il exceptoit toujours Marie lorsqu'il s'agissoit du péché , et qu'il ne pouvoitpas même souffrir qu'on mît en question si elle y avoit été sujette. Excepta Virgine Maria, de quâ , propter honorem Do- mini , nullam prorsùs , cùm de peccato agitur, haberi volo quœstionem. La raison qu'il en ap- porte marque encore mieux sa pensée. Car nous savons, ajoute ce saint docteur, que cette Vierge incomparable a reçu d'autant plus de grâces pour tome xi. i

fe SUR LA CONCEPTION

triompher entièrement du péché , que c'est elle qui a mérité de concevoir et de porter dans ses chastes entrailles celui que la foi nous assure avoir été exempt de tout péché , et absolument incapable d'avoir rien de commun avec le péché : Inde enim scimus , quod ei tantô plus gratiœ collatum fuit ad vincendum ornni ex parle peccatum , quia concipere et parère meruit eum , quem constat nullum habuisse peccatum. Témoignage bien au- thentique en faveur de la sainte Vierge; règle sûre, que tout prédicateur de l'Evangile peut suivre en- core aujourd'hui, puisqu'il y a tant de siècles que saint Augustin , le plus grand docteur de l'Eglise , se la prescrivoit lui-même : Excepta Virgine Maria. C'est ce qui détermina les Pères du concile de Trente à déclarer que leur intention n'étoit pas de comprendre l'immaculée et bienheureuse Mère de Dieu (car ainsi l'appellent- ils) dans le décret il s'agissoit du péché d'origine : Déclarât hœc sancta sjnodus , non esse intentionis suœ , comprehendere in hoc decreto, ubï de peccato originali agitur , beatam et immaculatam Dei genitricem. Or, le saint concile n'ayant pas voulu la confondre avec le reste des hommes dans la loi générale du péché, qui seroit assez téméraire pour l'y envelopper? Tel est aussi le motif pourquoi l'Eglise, conduite par l'esprit de Dieu, a institué cette fête particulière sous le titre de la Concep- tion de Marie. Elle prétend honorer la grâce pri- vilégiée et miraculeuse qui sanctifia la Mère de Dieu dès le moment qu'elle fut conçue; et c'est à

DE LA VIERGE. 3

moi, mes chers auditeurs, de contribuer à ce des- sein de l'Eglise, et de vous faire trouver dans ce mystère , tout stérile qu'il paroit pour l'édification des mœurs, un fonds également avantageux, et pour la gloire de Marie , et pour notre propre uti- lité. Or c'est, comme vous l'allez voir, à quoi je me suis attaché. Mais il me faut, Vierge sainte, un secours puissant; il me faut des lumières pour m'éclairer, des grâces pour me soutenir, et c'est par vous que je les obtiendrai, en implorant auprès de Dieu votre intercession, et vous disant : Ave , Maria,

J'entre dans mon sujet par une pensée qui m'a paru digne de toutes vos réflexions, et à laquelle j'ai cru devoir m'arrêter, parce qu'elle me fournit une ample matière d'instruction et de morale tou- chant le mystère que nous solennisons. Car je pré- tends que ce mystère , par la comparaison que nous devons faire, et qu'il nous donne lieu de faire entre Marie et nous, ou plutôt entre la conception de Marie et la nôtre , nous découvre aujourd'hui trois choses , en quoi consiste la science la plus solide et la plus salutaire de l'homme chrétien , qui est la connoissance de nous-mêmes; trois choses qu'il nous est surtout important de bien pénétrer, et que nous ne pouvons ignorer, sans ignorer le fend de notre religion : savoir , ce que nous sommes sans la grâce , ce que nous sommes par la grâce, et ce que nous devons à la grâce. Quand je dis la grâce , j'entends celle que les théologiens appellent grâce sanctifiante , et qui est en nous le plus précieux de

4 SUR LA CONCEPTION

tous les dons de Dieu , puisque c'est par elle que de pécheurs nous devenons justes, et d'ennemis de Dieu enfans de Dieu. J'entends cette grâce habi- tuelle que Dieu répand dans nos âmes , et qui est l'effet , ou du baptême , que je puis pour cela dé- finir , après saint Jérôme , le sacrement de notre conception spirituelle et de notre régénération ; ou de la pénitence , qui , nous tenant lieu d'un second baptême, est le sacrement de notre justification. Je prétends , dis-je , que le mystère de la concep- tion de Marie , bien médité et bien approfondi , nous fait parfaitement connoître ces trois choses : ce que nous sommes sans la grâce, c'est-à-dire, la corruption de notre nature par le péché; ce que nous sommes par la grâce, c'est-à-dire, l'excel- lence de notre sanctification par le baptême ; ce que nous devons à la grâce , c'est-à-dire , la vigi- lance et le soin avec lequel nous devons la con- server en nous et l'honorer. Comprenez , s'il vous plaît, mon dessein. Marie, par le privilège de sa conception, pleinement victorieuse du péché, nous fait connoître, par une règle toute contraire , l'état malheureux nous a réduits le péché : ce sera la première partie. Marie, sanctifiée par la grâce de sa conception , nous fait connoître , avec toute la proportion qu'il peut y avoir , l'heureux état où. nous sommes élevés parla grâce de notre adoption : ce sera la seconde partie. Marie , fidèle à la grâce de sa conception , nous fait connoître par sou exemple l'obligation indispensable que nous avons île ménager et d'honorer la grâce en vertu de la-

DE LA VIERGE, S

quelle nous sommes devant Dieu tout ce que nous sommes : ce sera la dernière partie. Or , être ins- truit de tout cela, c'est avoir une connoissance entière et parfaite de nous-mêmes; car c'est con- noître tout à la fois, et notre véritable misère, et notre solide bonheur , et notre plus important devoir: voilà ce que j'appelle l'homme, et, selon l'expression de la Sagesse , tout l'homme : Hoc est enim omnis homo (i). Notre véritable misère , pour en gémir devant Dieu dans l'esprit d'une sainte componction ; notre solide bonheur , pour en bénir Dieu , et lui en rendre grâce dans l'esprit d'une humble confiance ; et notre plus important devoir , pour l'accomplir , en marchant dans la voie de Dieu , selon l'esprit et les règles de la pru- dence chrétienne : c'est tout le partage de ce discours, et ce qui demande une attention parti- culière.

PREMIÈRE PARTIE.

Ce n'est point un paradoxe que j'ai avancé , mais un principe certain que j'ai établi , quand j'ai dit que le privilège de la conception de Marie , par elle a triomphé du péché, nous fait clairement connoître l'état malheureux le péché nous a réduits ; et que , pour nous bien convaincre de ce que nous sommes sans la grâce , nous n'avons qu'à nous appliquer le mystère de ce jour. En voici la preuve. Marie , au moment que Dieu la forma dans le sein de sa mère , se trouva , par l'avantage sin-

(0 Eccl» 13.

6 SUR LA CONCEPTION

gulier de sa conception, et la plus illustre , et la plus accomplie , et la plus heureuse de toutes les créatures. La plus illustre : elle étoit de la maison royale de Juda ; et , comme petite-fille de David , combien pouvoit-elle compter parmi ses ancêtres de monarques et de souverains ? La plus accom- plie : elle étoit dès-lors le chef-d'œuvre de la toute-puissance du Créateur; et, par les qualités ëminentes qui la distinguoient , et qui dévoient faire de sa personne le miracle de son sexe , rien dans l'ordre de la nature ne lui pouvoit être com- paré. La plus heureuse : elle étoit conçue pour être la mère d'un Dieu , et pour donner au monde un Rédempteur. Rien de plus vrai , Chrétiens. Mais , o profondeur et abîme des conseils de Dieu ! tout cela sans la grâce , et hors de la grâce dont Marie , dans sa conception, reçut les prémices, non-seu- lement n'eût été de nul mérite devant Dieu , mais n'eût pas empêché que Marie même , malgré tous ces avantages, ne fût personnellement l'objet de la haine de Dieu : c'est ce que la foi nous oblige de croire. Or , quelle conséquence ne devons-nous donc pas tirer de , pour comprendre ce que c'est, par rapport à nous , que la malédiction du péché , et jusqu'où s'étend la fatale disgrâce de notre ori- gine ? Non , mes chers auditeurs , Dieu , dont le discernement est infaillible, et qui, seul juge équi- table du mérite de sa créature, sait l'estimer par ce qu'elle vaut, ne considéra Marie dans sa con- ception , ni par la noblesse de sa naissance , ni par les grâces naturelles dont le ciel commençoit déjà

BE LA VIERGE. f

et si libéralement à la pourvoir, ni même absolu- ment parce que le Saint des saints devoit naître- d'elle. Cela pouvoit suffire pour rendre sa concep- tion glorieuse , mais cela ne suffisoit pas pour faire de cette Yierge une créature selon le cœur de Dieu* Ainsi Dieu ne l'estima, Dieu ne la regarda comme sa fille bien-aimée , que parce qu'elle lui parut dès- lors revêtue de sa grâce , et affranchie de la cor- ruption du péché. Vérité si constante (ne perdez pas cette remarque de saint Chrysostôme , aussi édifiante pour vous qu'elle est essentielle au sujet que je traite), vérité si constante, que parce qu'il y a eu des ancêtres de Marie prévaricateurs, im- pies, idolâtres : quoiqu'ancêtres de Marie et de Jésus-Christ même, ils ont néanmoins été réprouvés de Dieu. Par Dieu, ajoute saint Chrysostôme , a voulu montrer, jusque dans les ancêtres de son Fils , que tout ce qui ne porte pas le caractère de la sainteté est indigne de lui; que tout ce qui esb infecté de la contagion du péché, quelque grand d'ailleurs qu'il puisse être selon le monde , n'est à ses yeux qu'un sujet de réprobation. Arrêtons-nous, , chrétiens ; et , sans perdre Marie de vue , com- mençons par à découvrir ce que nous sommes- Nous avons tous été conçus dans le péché ; la foi nous l'apprend, et l'expérience même nous le- fait sentir. Voilà le fond de notre misère , que nous prétendons bien connoître ; et moi, je vais vous faire voir combien il s'en faut que nous ne l'ayons jusques à présent connu. Ecoutez-moi, et vous en allez convenir. Il est vrai , éclairés des lumières de

8 SUR LA CONCEPTION

la foi , nous confessons avec l'Apôtre, qu'an mo- ment de notre conception , nous sommes tous en- fans de colère : Naturel filii irœ (i); et il n'y a personne qui ne soit prêt aujourd'hui à dire àDieu comme David : Ecce in iniquitatibus conceptus swn , et in peccatis concepit me mater mea (2). Vous voyez , Seigneur , que j'ai été formé dans l'iniquité , et que la mère qui m'a conçu, m'a conçu dans le péché. Ainsi parlons-nous , quand, touchés de l'esprit de pénitence, nous entrons dans les sentimens de ce saint roi. Nous n'en demeurons pas : parce que nous avons été conçus dans le péché, nous nous reconnoissons de bonne foi sujets aux désordres qu'il produit, et qui en sont les tristes effets; c'est-à-dire, nous savons que ce premier péché nous a attiré un déluge de maux , et que, par les deux plaies mortelles qu'il nous a faites , l'ignorance et la concupiscence , il a répandu le venin de sa malignité dans toutes les puissances de notre ame; que c'est pour cela qu'il n'y a plus rien en nous de sain ; que notre esprit est susceptible des plus grossières erreurs ; que notre volonté est comme livrée aux plus honteuses passions ; que notre imagination est le siège et la source de l illu- sion ; que nos sens sont les portes et les organes de l'incontinence ; que nous naissons remplis de foiblesses, assujettis à l'inconstance et à la vanité de nos pensées , esclaves de nos tempéramens et de nos humeurs, dominés par nos propres désirs. INous n'ignorons pas que de nous vient cette

(1) Ephes. 2. (2) Psal. 5o.

DE LA VIERGE. g

difficulté de faire le bien , cette pente et cette in- clination au mal, cette répugnance à nos devoirs, cette disposition à secouer le joug de nos plus lé- gitimes obligations, cette haine de la vérité qui nous corrige et qui nous redresse, cet amour de la flatterie qui nous trompe et qui nous corrompt, ce dégoût de la vertu , ce charme empoisonné du vice : de cette guerre intestine que nous sentons dans nous-mêmes , ces combats de la chair contre la raison, ces révoltes secrètes de la raison même contre Dieu , cette bizarre obstination à vouloir tou- jours ce que la loi nous défend, parce qu'elle nous le défend , et à ne vouloir point ce qu'elle nous commande , parce qu'elle nous le commande ; à aimer par entêtement ce qui souvent en soi n'est point aimable , et à rejeter injustement et opiniâtre- ment ce qu'on nous ordonne d'aimer, et ce qui mériteroit de l'être. Renversement monstrueux, dit saint Augustin , mais qui , par même qu'il est monstrueux, devient la preuve sensible du péché que nous contractons dans notre origine, et que nous apportons en naissant. Voilà , encore une fois , ce que nous éprouvons , et ce que nous re- gardons comme les suites malheureuses de notre conception. Or, convenir de tout cela , me direz- vous, n'est-ce pas suffisamment nous connoître ? Non , mes chers auditeurs , entre les effets de ce premier péché dont je parle, il y en a encore de plus aftligeans , et à la connoissance desquels le mystère que nous célébrons nous conduit. Ce n'est que le fonds de notre misère : mais prenez garde ; en

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voici le comble, en voici l'excès, en voici le pro- dige, en voici l'abus, en voici la malignité, en voici l'abomination , et si ce terme ne suffit pas , en voici , pour m'exprimer avec le Prophète, l'abomi- nation de désolation. Autant de points que je vous prie de bien suivre , parce qu'étant ainsi distingués, et l'un enchérissant toujours sur l'autre, c'est de quoi vous donner par degrés une idée juste de ce fonds de corruption que nous avons à combattre , et que la grâce de Jésus-Christ doit détruire en nous. Je reprends et je m'explique.

Le comble -de notre misère , c'est que notre mi- sère même, quoique humiliante, ne nous humilie pas; et que, malgré tant de sujets qu'elle nous donne de nous confondre , nous ne laissons pas d'être encore remplis d'orgueil. Pour être aveugles , foibles , pauvres , misérables (car fussions-nous d'ailleurs les dieux de la terre , tel est, en qualité d'enfans d'Adam, notre apanage et notre sort), nous n'en sommes pas moins prévenus d'estime pour nous-mêmes. Pour être dégradés et dépouillés de tous les privilèges de l'innocence , nous n'en sommes pas moins contens de nous-mêmes ; pas moins occupés de nous-mêmes , pas moins ama- teurs ni moins idolâtres de nous-mêmes. Marie , avec la plénitude de la grâce, a été humble; et nous , avec le néant du péché , nous sommes su- perbes. Oui , mes frères, voilà le désordre que nous avons tous a nous reprocher. Beaucoup d'igno- rance, jointe à beaucoup de présomption; foiblesses extrêmes , soutenues d'une pitoyable vanité ; indi-

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gence affreuse des vrais et solides mérites , accom - pagnée d'une enflure de cœur, qui seule, selon l'Ecriture, suffiroit pour nous attirer l'indignation de Dieu : car qu'y a-t-il de plus propre à irriter la colère de Dieu , qu'un pauvre orgueilleux ? Or, qui de nous , s'il se connoît bien , n'avouera pas qu'il a part , comme pécheur , à cette malédiction»? Pauperem superbum odivit anima mea (i). Il y a plus.

L'excès de notre misère, c'est qu'étant aussi dé- plorable que je vous l'ai représentée , toute déplo- rable qu'elle est , nous ne la déplorons pas. Les Saints et les élus de Dieu en ont gémi, et nous n'en sommes pas touchés. Saint Paul , dans l'amertume de son ame , s'en est affligé , et nous nous en con- solons. Ah ! Seigneur , s'écrioit le saint homme Job, pourquoi m'avez-vous mis dans une disposition qui me rend si contraire à vous , et pourquoi par me suis-je devenu insupportable à moi-même ? Quare posuisti me contrarium tibi , etfactus sum mihi- metipsi gravis (2) 1 Est-ce ainsi que parle un mon- dain; est-ce ainsi qu'il pense ? non : insensible à ses maux , il souffre tranquillement cet état de contra- riété entre Dieu et lui. S'il gémit sous le joug de ses passions , ce n'est point parce que ses passions le rendent contraire à Dieu , mais parce qu'elles troublent son repos , mais parce qu'elles lui causent de mortels chagrins , mais parce qu'il se voit sou- vent dans l'impuissance de les satisfaire. De ce qu'elles le tiennent captif sous la loi du péché > (i) Eccli; a5. (2) Jojj. 7.

12 DE LA CONCEPTION

c'est à quoi il ne fait nulle attention. Il est esclave de la concupiscence qui le domine , maïs esclave volontaire , parce qu'il en veut bien être domine. Il sent dans son cœur mille révoltes intérieures contre Dieu : et ces révoltes continuelles et si dan- gereuses, bien loin de l'étonner, ne lui donnent pas la moindre inquiétude. Pourvu qu'il arrive à ses fins, il consent à vivre sous l'empire de la chair, et à être vendu au péché. A combien de pécheurs du siècle ce tableau n'expose-t-il pas leurs véri- tables , mais damnables sentimens ? Allons plus avant.

Le prodige de notre misère, c'est qu'au lieu de la déplorer, nous nous aveuglons tous les jours jusqu'à nous en féliciter, jusqu'à nous en glorifier. Car est l'ambitieux qui ne s'applaudit pas inté- rieurement des idées , des projets , des succès de son ambition ? est le riche avare qui ne se sait pas bon gré de ses sordides épargnes et de son avarice? est l'impudique qui ne met pas son bonheur dans ses infâmes voluptés ? est le vindicatif qui ne se fait pas un triomphe de sa vengeance? Ces passions , dont l'Apôtre de Jésus-Christ faisoit le sujet de sa douleur , à mesure que nous oublions Dieu, deviennent le sujet de notre joie. Par un ren- versement de religion et même de raison , ces pas- sions deviennent nos divinités ; nous leur faisons sans cesse des sacrifices, nous leur obéissons aveu- glément : non contens de leur être soumis nous- mêmes , nous exigeons des autres qu'ils s'y sou- mettent ; nous voulons qu'ils en soient les appro-

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foateurs : entrer dans nos passions, c'est savoir nous plaire ; les contredire , c'est nous offenser : plus ces passions sont vives et ardentes , moins nous souffrons qu'on y résiste ; plus elles sont honteuses , plus nous sommes jaloux qu'on les respecte , et qu'on ne les choque pas. Ce que je dis, n'est-ce pas le monde tel qu'il est ; et cela même , si nous avons une étincelle de christianisme, ne doit-il pas nous faire horreur? Yoici néanmoins quelque chose encore au-delà.

L'abus de notre misère , c'est que nous en ti- rons même avantage, jusqu'à nous enservir comme d'une excuse dans nos péchés , et jusqu'à nous en prévaloir contre Dieu. Au lieu que David deman- doit humblement à Dieu d'êfre guéri de sa foi- blesse , s'en accusant comme d'un mal : Miserere met , Domine , quoniam infirrnus sum ; sana me (i), nous alléguons la notre comme une raison que nous supposons devoir couvrir nos dérégle- mens , et nous tenir lieu de justification , c'est-à- dire, parce que nous sommes foibles, et que nous avons été conçus dans le péché , nous voulons que Dieu dissimule nos crimes, qu'il les tolère, et qu'il ne les recherche pas dans toute la rigueur de sa justice. Mieux instruits que lui-même de l'équité de ses jugemens, nous prétendons que, parce qu'il connoît notre fragilité , il soit moins en droit de nous condamner et de nous punir ; et à force de le prétendre , nous nous accoutumons à le penser et à le croire. Dieu , qui selon les

(i) Psalm. G.

l4 DE LA CONCEPTION

oracles de l'Ecriture , est le vengeur inexorable du péché , nous paroît , pour des créatures aussi fragiles que nous le sommes, un Dieu trop sévère et trop rigide : ou plutôt , selon notre caprice et notre sens , nous nous en faisons un Dieu plus humain , un Dieu plus condescendant à nos incli- nations , un Dieu moins ennemi de nos désordres ; parce qu'étant, disons-nous, l'auteur de notre être, il sait de quelle masse il nous a tirés , et qu'il n'exige pas de nous une sainteté si parfaite. Car ne sont-ce pas les téméraires et pernicieux rai- sonnemens que forme tous les jours l'impiété? Et voilà ce que j'appelle abuser de notre misère même. La malignité de notre misère, c'est que le péché dans lequel nous sommes conçus , par une funeste qualité qui lui est propre , infecte en nous tout ce qui vient de Dieu , et tout ce que nous avons re- çu de Dieu : talens de l'esprit , forces du corps , capacité , santé , noblesse , beauté , dons de la na- ture , et par conséquent du Créateur; prospérités, honneurs , dignités , richesses , dons de fortune, c'est-à-dire , de la Providence ; mais tout cela , par le malheur de notre conception , occasion de péché , instrument de péché , source de péché. Yoilà ce qui perd l'homme chrétien , mais ce que l'homme charnel et mondain ne sent pas et ne comprend pas. Permettez-moi de vous le faire comprendre , et d'en tirer la preuve de vous- mêmes. Dans l'ordre naturel des choses , plus vous êtes heureux selon le monde , plus vous devriez être soumis à Dieu et reconnoissans envers

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Dieu. Mais parce que le péché a renversé dans vous ce bel ordre, plus Dieu vous comble de ses biens , plus il semble que vous soyez nés pour lui être ingrats et rebelles. Jusques à ses grâces et à ses faveurs , tout vous pervertit ; la prospérité vous corrompt , les honneurs vous enflent, les richesses entretiennent votre luxe, la santé vous fait oublier le soin du salut. Si Dieu , par des moyens tout contraires, veut vous forcer de retourner à lui, les remèdes qu'il y emploie se tournent pour vous en poison : l'adversité vous irrite , l'humiliation vous désespère , la disette , ( car n'est-elle pas , et quelles conditions en sont exemptes? ) la disette vous fait tomber dans l'injustice, et l'infirmité dans le relâchement et la tiédeur. Ce qui devroit vous sanctifier, vous endurcit ; et ce qui devroit vous convertir et vous rapprocher de Dieu , vous en éloigne. Tant il est vrai que le péché a comme anéanti , ou plutôt a corrompu dans vous tous les dons de Dieu, et ruiné pleinement et absolument l'œuvre de Dieu. Peut- on rien ajouter à ceci? oui , mes chers auditeurs , et ce que j'y ajoute est encore infiniment plus digne de nos larmes.

L'abomination de notre misère , c'est que , non contens d'être enfans de colère par nature , nous le sommes , et nous voulons bien l'être par notre choix. Avoir péché dans autrui , et naître ennemi de Dieu par la nécessité inévitable de notre ori- gine , c'est la malédiction commune nous nous plaignons d'avoir été enveloppés : mais nous en plaignons-nous de bonne foi , tandis que nous y

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joignons celle d'être encore ennemis de Dieu par un libre consentement de notre volonté ? Or , vous le savez , hommes mondains à qui je parle; vous savez jusqu'où sur ce point va le liberti- nage du siècle , et souvent jusqu'à quel excès vous l'avez vous-même porté. Avoir été conçus dans le péché, c'est le sort de toute la postérité d'Adam ; mais vivre impunément dans le péché , mais se plaire dans le péché , mais faire gloire du péché , mais s'endurcir dans le péché , mais persévérer avec obstination dans le péché , mais s'exposer sans crainte au danger prochain de mourir dans l'état du péché, mais vouloir bien actuellement mourir dans son péché , c'est le sort particulier, mais le sort affreux , de je ne sais combien d'ames perverties , que le torrent du monde entraîne : et Dieu veuille qu'entre ceux qui m'écoutent, il n'y en ait point de ce nombre. Job demandoit à Dieu , que le jour pérît, il avoit été conçu. Il souhaitoit que ce jour eût été changé en ténèbres, que jamais le so- leil ne l'eût éclairé, et qu'il eût pu être effacé du nombre des jours ; et il avoit raison, dit saint Au- gustin , puisque c'étoit le jour malheureux il avoit commencé d'être pécheur, et, sans le vouloir même , ennemi de Dieu. Que fait le libertin ? par un sentiment bien contraire , il compte parmi les beaux jours de sa vie, certains jours, où, librement et sans remords , il s'est livré à l'esprit impur: ces jours infortunés qu'il a passés dans le crime ; ces jours où, pour se satisfaire , il a renoncé à son Dieu; ces jours , en eux-mêmes pleins d'horreur , ne lais-

DE LA VIERGE. iy

sent pas, parce qu'il est sensuel et voluptueux, de se représenter à lui comme des jours agréables: il en conserve le souvenir; il en souhaiteroit le re- tour ; bien loin de pleurer parce qu'ils ont été, son chagrin est qu'ils ne sont plus. Mais , sans par- ler précisément du libertin, et sans l'être, mes chers auditeurs , le honteux reproche que nous avons au- jourd'hui à nous faire , c'est qu'à ce péché d'ori- gine contracté par une autre volonté que la nôtre , nous ajoutons de notre chef mille autres péchés per- sonnels, d'autantplus punissables devant Dieu, que nous les commettons souvent de dessein formé , et que nous ne pouvons les imputer qu'à nous-mêmes. Péchés qui ne sont ni d'ignorance, ni de surprise: mais qui, procédant d'une malice pure, ont encore plus d'opposition à la sainteté de Dieu , et par doivent beaucoup plus outrager Dieu; péchés qu'il nous seroit facile d'éviter , et auxquels nous ne suc- combons que parce que nous ne comptons pour rien d'y succomber ; péchés dont nous recherchons l'oc- casion , dont nous attirons la tentation , dont nous ne craignons point de courir le risque, et qui , par tou- tes ces circonstances, portent avec eux un caractère particulier de réprobation , puisqu'il est vrai alors que nous sommes enfans de colère, non plus par nature et par nécessité, mais par notre propre vo- lonté. Ai-je pu mieux vous exprime! l'abomination de notre misère l Ne nous lassons point d'en sonder l'abîme profond , et sur cela écoutez ce qui me reste à vous dire.

L'abomination de désolation dans notre misère , TOME xi. a

î8 SUR LA CONCEPTION

c'est qu'au lieu que la grâce qui sanctifia la con-^ ception de Marie, a parfaitement et absolument triomphé dans sa personne du péché originel , nous , au contraire, malgré la grâce du baptême, qui ef- face en nous ce péché, par un dernier désordre qui ne peut être attribué qu'à la dépravation de notre cœur , nous suscitons encore tous les jours dans le christianisme , si j'ose ainsi m'exprimer , de nou- veaux péchés originels , pires que le premier , et d'une conséquence pour nous plus pernicieuse» Qu'est-ce à dire, nouveaux péchés originels? c'est- à-dire , certains péchés dont nous sommes les au- teurs, et qui, par une fatale propagation, se com- muniquant et se répandant , passent de nos per- sonnes dans celle des autres. J'appelle péchés ori- ginels, ces péchés de scandale contre lesquels le Fiis de Dieu a prononcé dans l'Evangile de si fou- droyans anathêmes : j'appelle péchés originels , cer- tains péchés des pères et des mères à l'égard de leurs enfans; d'un père, qui par succession, inspire à son fds ses inimitiés et ses vengeances; d'une mère qui, oubliant qu'elle est chrétienne , pervertit sa fille en lui inspirant la vanité et l'amour du monde : j'ap- pelle péchés originels , certains péchés des chefs de famille à l'égard de leurs domestiques ; d'un maître , qui , pire qu'un infidèle , fait des siens les ministres de ses débauches ; d'une femme qui , abusant de son autorité , engage la conscience d'une jeune personne que Dieu lui a confiée , et la perd en l'obligeant à être la confidente de ses intrigues : j'appelle péchés originels cer-

DE LA VIERCE. .

tains péciiés des grands à l'égard des peuples , des prêtres à l'égard des laïques , des supérieurs à l'é- gard de leurs inférieurs. En quoi le péché d'Adam fut - il si énorme devant Dieu ? en ce qu'il ne fut pas le péché d'un seul , mais de plusieurs ; en ce qu'Adam violant le précepte , nous comprit tous dans le malheur de sa désobéissance ; en ce qu'é- tant notre chef, il ne put commettre ce péché sans nous en rendre coupables. C'est un mystère de foi que nous révérons : mais ce qui nous paroît mys- tère dans le péché d'Adam, est évident et sensible dans les espèces de péché que je viens de vous mar- quer. Car je dis toujours que la désolation de notre misère est de répandre sur autrui notre iniquité ; est de ne nous pas contenter d'être pécheurs, mais de pervertir avec nous des âmes innocentes , de les rendre complices de nos désordres, et de les en charger; et d'être, aussi bien qu'Adam , le prin- cipe et la source de leur damnation. Ah ! chrétiens n'est-ce pas ici que je pourrois m'écrier avec le pro- phète Jérémie, et conclure avec lui : Quis dabit capitimeo aquam, et oculis meis fontem lacry- marum (1) l Qui donnera à mes yeux une fontaine de larmes pour pleurer jour et nuit de pareils mal- heurs? malheurs qui sont les suites du premier péché; mais malheurs infiniment plus déplorables que ce pé- ché là même dont nous ressentons les tristes effets. Vous seule , ô glorieuse Vierge , avez été pré- servée de cette corruption et de cette malédiction originelle ; vous seule dans votre conception ave?

(0 Jcreia. 9,

20 SUR LA CONCEPTION

paru devant Dieu pure et sans tache ; mais c'est pour cela même que nous recourons à vous, et que nous implorons votre protection toute -puissante. Car le privilège que vous avez reçu de Dieu pour être exempte de nos misères , ne peut vous inspirer pour nous que de la compassion. Vous êtes la mère de miséricorde; mais vous ne pouvez l'être que pour nous , et pour nous comme pécheurs. Votre gloire dépendoit en quelque façon de notre disgrâce, et s'il n'y avoit eu des pécheurs , vous n'auriez jamais mis au monde celui qui les a sauvés , et par con- séquent jamais vous n'auriez été Mère de Dieu. C'est donc avec une ferme confiance que nous nous prosternons devant vous. Malheureuse postérité d'une mère pécheresse, mais trouvant en vous une mère sainte et une mère charitable , nous vous adressons nos prières et nos vœux , nous poussons vers vous des soupirs ; et les secours que nous vous demandons , c'est pour apprendre à nous humilier dans la vue de notre misère , à la déplorer , à n'en pas tirer an moins une vaine gloire , à n'en pas abu- ser , à ne la pas augmenter ; enfin , à connoître non- seulement ce que nous sommes sans la grâce , mais aussi ce que vous avez été et ce que nous sommes par la grâce. Nous Talions voir dans la seconde partie.

DEUXIÈME PARTIE.

C'est le sentiment de toute l'Eglise, qui nous doit ici tenir lieu de règle , que Marie après Jésus- Christ a été la première des élus de Dieu ; et il est d'ailleurs évident que le premier effet de son

DE LA VIERGE.

élection ou de sa prédestination, a été la grâce sin- gulière en quoi j'ai fait consister le privilège de sa conception. Grâce souveraine, dont elle put bien dire dès-lors : Tout ce que je suis, et tout ce que je serai jamais , je le suis en vertu de cette grâce , dont Dieu me prévient aujourd'hui : Gratid Del sum id quod sum (i). Grâce féconde, qui dès ce moment lui donna lieu de pouvoir ajouter avec l'Apôtre , mais bien plus justement que l'Apôtre : Et gratia ejus in me vacua non fuit (u) ; Et cette grâce de mon Dieu n'a point été stérile en moi. Car il est vrai , chrétiens, que cette grâce fut, à l'égard de Marie , comme une onction céleste dont Dieu la remplit dans l'instant même qu'elle fut conçue. Mais pourquoi? pour sanctifier sa personne, et pour relever le mérite de toutes les actions de sa vie. Ne perdez rien de ces deux pensées. Pour sanctifier sa personne de la manière la plus par- faite et la plus avantageuse, dont une pure créature peut être sanctifiée au-dessous de Dieu , et pour re- lever le mérite de toutes les actions de sa vie , c'est- à-dire , pour rendre toutes ses actions précieuses devant Dieu , et digues de Dieu. Deux merveilleux effets que je distinguent qui, par les deux consé- quences que j'en tirerai, en comparant toujours la conception de Marie avec la nôtre, nous feront connoître à nous-mêmes l'heureux état nous élève par le baptême la grâce de notre adoption.

Grâce qui sanctifia la personne de Marie, et qui la sanctifia de la manière qui convenoit à une

(»)i.Cor. i5. (2) Ibid.

$Z SUR. LA CONCEPTION

créature que Dieu formoit actuellement , et qu'il destinoit pour être la mère de son Fils. Car dans ee bienheureux moment, Marie déjà pleine de grâce , et pleine de l'esprit de Dieu , eut droit de- dire bien mieux qu'Isaïe : Dominas ab utero vo- cavit me (i) ; Avant que je visse le jour, le Sei- gneur m'a appelée : De ventre matris meœ re- corda tus est nominis met (2) ; Dès le sein de ma mère il m'a fait sentir l'impression de sa grâce , et s'est souvenu de mon nom. Oui , dès cet instant le Verbe de Dieu se souvint de l'auguste nom , du sacré nom , du nom vénérable que Marie devoit un- jour porter, et parce que c'étoit d'elle qu'il vouloit naître : au lieu qu'il dit à. Isaïe : Servus meus es tu , quia in te gloriabor (3) ; Vous êtes mon ser- viteur, et c'est en vous que je me glorifierai : il- dit à Marie , quoiqu'elle fut son humble servante : Vous êtes celle que j'ai choisie pour être ma mère; car c'est en cette qualité que vous êtes aujourd'hui conçue ; et voilà pourquoi non-seulement je me glorifierai, mais dès maintenant je me glorifie en vous. Dès cet instant , dis-je , le Verbe de Dieu , en vue de son incarnation prochaine , se fit comme une gloire particulière , et crut se devoir à lui-» même de sanctifier cette Vierge, de l'enrichir de ses dons , et de la combler de ses faveurs les plus exquises. Le souvenir que c'étoit celle dont il de-? voit être bientôt le Fils , sa tendresse lui fit oublie? les lois générales de sa justice rigoureuse , pour la séparer de la masse commune des enfans d'Adam ;

'.-) Isaïc. 4g. (2) IbiJ. (3) Ibiàà,

DE LA VIERGE. si

pour la privilégier , pour la distinguer, pour l'ho- norer, en consacrant les prémices de son être par cette onction de sainteté dont elle fut remplie; et comme son Fils présomptif, rendant par avance, si je puis ainsi parler, cette espèce de respect à sa maternité future : De ventre matris mece recor- datus est nominis met. Ce n'est pas tout.

J'ai dit que la grâce de la conception de Marie, au même temps qu'elle sanctifia sa personne , fut en elle comme une source intarissable de mérites , pour consacrer et pour relever toutes les actions de sa vie. Ceci n'est pas moins digne de votre at- tention. Car selon les règles et les principes de la théologie , il est encore vrai que la Mère de Dieu durant tout le cours de sa vie , n'a pas fait une seule action qui n'ait tiré son mérite et sa valeur de cette première grâce. Autre abîme des trésors infinis de la miséricorde divine : O altitude» àivi- tiarum (i) / Pour vous faire mieux entendre co que je veux dire, je vais vous en donner une fi- gure sensible , et la voici. Imaginez-vous , mes chers auditeurs , ce petit grain de l'évangile, qui, semé dans le champ , et y ayant germé , croît peu h peu jusqu'à devenir un grand arbre. Rien de plus juste pour exprimer ma pensée. Dès que ce grain a pris racine, il pousse son germe, il sort de la terre ; à force de s'élever il jette des branches , il se couvre de feuilles , il se pare de fleurs, il porte des fruits ; mais en sorte que tout cela n'a de subsis- tance et de vie que par lui. Car c'est de la racine*

(i) Rom. ii.

24 SUR LA CONCEPTION

et de ce grain que les plus hautes branches de l'arbre tirent la sève qui les nourrit; et cette sève ainsi répandue entretient la fraîcheur des feuilles , fait la beauté des fleurs , donne aux fruits leur goût et leur saveur. Voilà le symbole de la grâce que reçut Marie dans sa conception. Ce fut comme un germe divin qui se forma dans son cœur, mais dont la vertu se répandit ensuite dans tout le corps de ses actions. Tout ce qu'a jamais fait Marie a été saint , et d'un mérite inestimable devant Dieu : pourquoi? parce que tout ce qu'elle a fait partoit d'un prin- cipe de sanctification qui étoit en elle et qui don- noit le prix à tout. Or , quel étoit ce principe de sanctification? la grâce de sa conception. Cette grâce, je l'avoue, n'étoit que la racine des dons sublimes dont le ciel ensuite la combla, et qui rele- vèrent à une perfection si éminente. Mais parce que la racine étoit sainte, les branches le furent aussi : Si raclix sancta , et rami (i). Qu'est-ce que j'en- tends par les branches? ce sont les vertus que cette incomparable Yierge pratiquoit, les bonnes œuvres qu'elle faisoit, les devoirs qu'elle accomplissoit, le culte qu'elle rendoit à Dieu, les oflices de charité dont elle s'acquittoit envers le prochain , les exer- cices d'humilité qui la rendoient si attentive sur elle-même. Car ce n'est point une vaine conjec- ture , mais une vérité solide , que tout cela fut sanc- tifié par la même grâce qui sanctifia son ame au mo- ment de sa conception ; et que cette grâce qu'elle ne perdit jamais , fut, pour me servir du terme de

(1) Rom. 11.

DE LA VIERGE. o5

l'évangile , le levain sacré dont la bénédiction et l'efficace se communiqua à tous les temps de sa vie. Or de , chrétiens , faisant un retour sur nous- mêmes, il nous est aisé de conclure ce que nous sommes par la grâce et avec la grâce. Car le bap- tême, qui, selon les Pères , est, comme j'ai dit, le sacrement de notre conception spirituelle , et même la pénitence , qui est celui de notre justification, nous donnent une grâce , qui , pour être d'un ordre bien inférieur à celle de Marie , ne laisse pas d'opé- rer en nous par proportion les mêmes effets. Je veux dire que nous recevons une grâce qui sancti- fie nos personnes, en nous élevant jusqu'à la dignité d'enfans de Dieu, et qui répand sur toutes nos ac- tions un mérite par elles deviennent dignes de Dieu , et de la vie éternelle que nous devons pos- séder en Dieu. A quoi sommes-nous sensibles , si nous ne le sommes pas à ces deux avantages si pré- cieux? En vertu de la grâce qui nous sanctifie, nous sommes les enfans de Dieu. C'est ce que nous a expressément déclaré celui d'entre les apôtres qui pouvoit mieux nous en instruire , et à qui ce secret fut révélé , quand il reposa, comme bien aimé dis- ciple , sur le sein de son maître. C'est lui qui nous a mis en main ce titre authentique de notre adop- tion; et qui, nous apprenant ce que nous sommes, pose pour fondement de son évangile , que le pou- voir d'être enfans de Dieu , nous a été donné à tous : Quotquot autcm receperunt eum dédit eis po- testatem fdios Dei fieri (1). Or, il est de la foi

(i) Joan. î.

:2D SUR LA CONCEPTION

que ce pouvoir est essentiellement attaché à la grâce habituelle dont je parle. Si nous savions priser le don de Dieu; si le péché ne nous aveugloit pas 9 jusqu'à nous ôter le sentiment de notre propre gran- deur , c'est de cette grâce que nous ferions toute notre gloire : l'unique pensée qui nous occuperoit, et dont nous serions vivement touchés , ce seroit de respecter dans nous cette qualité d'enfans de Dieu , de la soutenir par notre conduite , de la pré- férer à tous les honneurs du siècle, et de rentrer souvent dans nous-mêmes pour faire cette sainte réflexion : Qui suis-je devant Dieu et auprès de Dieu? tandis que je suis dans l'état de sa grâce, j'ai droit de l'appeler mon père, et il veut bien, tout Dieu qu'il est, me reconnoître parmi ses en-^ fans. Voilà ce qu'il estime en moi , et sur quoi je dois faire fonds pour me glorifier et pour me confier en lui. Tous les autres titres ou de naissance ou de fortune, qui pourroient dans le monde me distin- guer, sont titres vains, titres périssables, titres dangereux : titres vains , puisqu'ils ne sont pas ca- pables par eux-mêmes de me rendre agréable à Dieu : titres périssables , puisque la mort les efface si tôt et les fait évanouir : titres dangereux pour le salut, puisqu'il est si facile d'en abuser, et si diffi- cile de n'en abuser pas, et qu'on n'en peut attendre autre chose que d'être jugé de Dieu plus exacte- ment et plus rigoureusement. Toute ma confiance doit donc être dans ce titre honorable d'enfant de Dieu : et malheur à vous , mes chers auditeurs , si jamais il vous arrivoit de faire consister la votre

DE LA VIERGE. 2J

dans une grandeur seulement humaine. Je ne pré-* tends point pour cela diminuer les avantages, même extérieurs et temporels , que vous avez reçus de Dieu dans votre naissance. Ce que nous voyons dans la conception de Marie , je dis la grandeur du monde sanctifiée par la grâce du Créateur, doit m'inspirer un autre sentiment. Car Dieu n'a point méprisé dans Marie cette grandeur de la naissance , dont l'Eglise même semble aujourd'hui lui faire honneur. Au contraire, il a voulu que Marie fut d'un sang noble et royal : pourquoi ? pour faire éclater , dit saint Chrysostome, la vertu de sa grâce , et pour donner aux grands du monde cette consolation dans leur état, non-seulement que la grandeur peut servir de fond à la plus éminente sainteté , mais que la sain- teté , pour être éminente , ne trouve point de fond qui lui soit plus propre que la grandeur : pour leur marquer que , selon le dessein de la Providence , ils peuvent , sans rien confondre , être grands et être saints ; mais qu'ils ne sont grands que pour être saints , et que plus ils sont grands, plus ils sont capables d'honorer Dieu , quand ils sont saints.

Divine leçon que leur fait aujourd'hui le Saint- Esprit, en leur proposant la généalogie de la mère de Dieu , comme la plus auguste de l'univers. Mais cette leçon , qui ne regarde que les grands , n'aurait pas assez d'étendue. Je parle donc à tous sans excep- tion , puisqu'il n'y a point de juste sur la terre , de- quelque condition qu'il soit, qui n'ait droit de dire comme chrétien : Je suis de Dieu , et cette grâce qui me sanctifie , n'est rien moins dans moi, qu'une

28 SUR LA CONCEPTION

participation de la nature de Dieu. C'est l'idée que chacun de nous sans présomption peut et doit avoir de soi-même, s'il est en grâce avec Dieu, puisque Dieu, en termes exprès, nous le témoigne par le premier de ses apôtres : Ut per hœc effi- ciamini divince consorles natures (i). Quelque languissante que soit notre foi , si nous raisonnions et si nous agissions suivant ce principe , en fau- droit-il davantage pour la ranimer ? Voyez , mes frères, disoit saint Jean, exhortant les premiers fi- dèles, (et pourquoi dans le même sens ne vous le dirois-je pas aujourd'hui?) voyez quel amour le Père qui est notre Dieu, nous a marqué en voulant qu'on nous appelât ses enfans , et que nous le fus- sions en effet : Videte qualem charitatem dédit Pater nobis , utfilii Dei nominemur et simus (2). Mais voyez aussi, ajoutoit-il, et dois- je ajouter, quel retour de zèle , de ferveur , de reconnoissance , demande cette charité d'un Dieu; voyez à quelle pureté de mœurs elle vous engage ; voyez l'obli- gation qu'elle vous impose de vous sanctifier en esprit et en vérité, pour n'être pas indigues de cette adoption , qui vous donne un Dieu pour père ; voyez si c'est trop exiger de vous, quand Dieu prétend que pour cela vous cessiez d'être des hom- mes charnels, et que vous commenciez à vivre eu hommes raisonnables ; voyez si toute la perfection contenue dans la loi chrétienne , est trop pour des enfans de Dieu : Videte. Ah ! Seigneur , s écrioit saint Léon, pape, méritons-nous de porter un si

(1) 2. Pctr. 1. (2) ii Joau. 3.

DE LA VIERGE. 29

beau nom, si nous venons à le flétrir, oubliant la noblesse de son origine , pour nous laisser dominer par des vices honteux; et ne faut-il pas que nous renoncions pour jamais à l'honneur de vous appar- tenir, si nous marchons encore dans les voies cor- rompues du siècle ? Etre enfans de Dieu , et suc- comber à toutes les passions de l'homme , et être sujets à toutes les foiblesses de l'homme, et s'aban- donner aux désirs déréglés de l'homme , ne se- roit-ce pas un monstre dans l'ordre de la grâce ? C'est néanmoins, mes chers auditeurs, ce qui doit confondre tant d'ames mondaines, et sur quoi je veux bien me promettre que dans l'esprit d'une sainte componction , chacun s'appliquera de bonne foi à reconnoître devant Dieu son injustice et à la pleurer. Poursuivons.

En vertu de la grâce qui nous sanctifie comme enfans de Dieu , nous sommes les héritiers de Dieu, et les cohéritiers de Jésus-Christ dans le royaume de Dieu : Si autemjtlii , et hœredes ; hceredes qui- dem Dei , cohœredes autem Christi (1). Héritiers de Dieu , parce que Dieu , dit saint Augustin , ne nous a point promis d'autre héritage que la pos- session de lui-même. Or c'est la grâce sanctifiante qui nous assure cet héritage céleste , et Dieu , le meilleur et le plus libéral de tous les pères, ne peut nous le refuser , tandis que sa grâce est en nous , et que nous sommes en grâce avec lui. Cohéritiers de Jésus-Christ; car nous devenons capables , non- seulement de posséder } mais de mériter le royaume

(1) Rom. S,

5o SUR LA CONCEPTION

de Dieu, et de le me'riter par autant de titres que nous pratiquons de bonnes œuvres , et que nous faisons d'actions chre'tiennes : puisqu'il est encore de la foi , que toutes nos œuvres élevées , sancti- fiées , et comme divinisées par la grâce , nous ser- vent de mérites pour la gloire; que chacune, en particulier , est pour nous comme un droit acquis à cette gloire; que les plus viles et les plus basses en apparence ont une sainteté proportionnée à cette gloire ; qu'à un verre d'eau donné pour Dieu , est dû, par justice et par récompense, un degré de cette gloire ; et qu'ainsi la vie du juste sur la terre devient un mérite continuel , dont Dieu, selon saint Paul , veut bien être dès maintenant le dépositaire, pour en être éternellement le rémunérateur. Il est vrai : mais aussi, renversant la proposition , con- cluez de quelle perte fait un pécheur qui vient à déchoir de l'état de grâce, puisqu'il n'est pas moins de la foi , que hors de cet état toutes nos œuvres sont des œuvres mortes , de nul prix devant Dieu , et incapables de nous obtenir la récompense des élus de Dieu. Ce n'est pas que , dans l'état du péché, quoique privés de la grâce habituelle, nous ne puissions faire des actions louables et vertueuses , des actions saintes et surnaturelles , des actions même utiles pour le salut, puisqu'au moins elles peuvent nous servir de dispositions pour nous con- vertir à Dieu. Mais je ne vous instruirois pas à fond de votre religion , si je ne vous avertissois que toutes ces actions , quoique saintes , quoique surnaturelles, quoiqu'utiles, hors de l'état de la grâce , ne méritent

DE LA VIERGE. 3l

ïien pour le ciel ; que Dieu ne nous eu tiendra jamais compte dans l'éternité , et qu'au lieu qu'étant consacrées par la grâce , elles nous auroient acquis des trésors de gloire : du moment qu'elles n'ont pas cet avantage , elles ne peuvent nous conduire à ce royaume , que Dieu, comme juge équitable 5 réserve à ses amis. Or, ma douleur est de voir des chré- tiens insensibles à de si importantes vérités; des chrétiens qni perdent la grâce tranquillement, qui la perdent sans chagrin et sans trouble , et qui par ne montrent que trop leur peu de foi et même leur secrète irréligion. O homme ! concluoit le grand saint Léon, indigné du scandale que je déplore, et touché d'un si prodigieux aveuglement; 6 homme! qui que vous soyez, reconnoissez donc aujourd'hui votre dignité ; et, sanctifié comme vous l'êtes par la grâce qui vous associe à la nature divine , ne re- tombez pas dans votre première bassesse : Ag~ nosce , 6 homo , digtiilatem tuam ; et divinœ consors factus naturœ , noli in veterem vilita- tem degeneri conversalione redire. Mais il faut pour cela . mes chers auditeurs , que nous appliquant l'exemple de Marie, nous apprenions ce que nous devons à la grâce : c'est la dernière partie.

TROISIÈME PARTIE.

C'est une vérité , chrétiens , qui ne peut être con- testée, qu'après Jésus-Christ, l'exemple de Marie, sa mère, est l'idée la plus excellente que nous puis- sions nous proposer pour la conduite de notre vie. A quoi j'ajoute en particulier, que l'usage qu'a fait

5u SUR LA CONCEPTION

Marie de la grâce de sa conception , est le modèle le plus parfait que Dieu pût nous mettre devant les yeux pour nous apprendre l'usage que nous devons faire de la grâce de notre sanctification. C'est, mes chers auditeurs , ce qui va vous paroître évident , par la comparaison de ces deux grâces , ou plu- tôt par l'opposition que je remarque entre Marie et nous, touchant la correspondance et la fidélité due à ces deux grâces. Opposition qui d'une part nous confondra ; mais qui de l'autre nous instruira , et dont il ne tiendra qu'à nous de tirer les règles les plus solides et les plus sûres d'une vie chrétienne. Car , prenez garde , s'il vous plaît : Marie , quoique exempte de toutes foiblesses , et confirmée en grâce dans sa conception, n'a pas laissé de fuir le monde et la corruption du monde. Marie, quoi- que conçue avec tous les privilèges de l'innocence, n'a pas laissé de vivre dans l'austérité et dans les rigueurs de la pénitence. Marie , quoique remplie du Saint-Esprit dès l'instant de son origine, n'a pas laissé de travailler; et sans mettre jamais de bornes à sa sainteté , elle a toujours été croissant en ver- tus et en mérites. Quelles conséquences pour nous , qui sommes , il est vrai, soit dans le baptême , soit dans la pénitence , régénérés et justifiés par la grâce; mais par une grâce qui n'a ni la stabilité de celle de Marie , ni son intégrité , ni sa pléni- tude ; ou plutôt, par une grâce dont les caractères sont tout diiférens de celle de Marie. Je veux dire par une grâce qui, toute puissante qu'elle est, se trouve exposée à nos inconstances et à nos fragi--

DE LA VIERGE. 33

îités ; qui, toute sanctifiante qu'elle est, n'e'tant pas une grâce d'innocence , ne nous dispense pas de l'o- bligation de pleurer et de nous mortifier; qui, toute abondante qu'elle est, n'empêche pas qu'il ne reste encore dans nous un vide , je dis un vide de mérites que Dieu veut que nous remplissions par nos actions et par nos œuvres ! Cependant, malgré la différence de ces caractères, nous nous obstinons à n'en croire que notre propre sens ; et suivant des maximes et des voies contradictoirement opposées à celles de Marie, quoique fragiles et sujets à tous les désordres d'une nature corrompue , nous nous exposons téméraire- ment aux plus dangereuses tentations du monde. Quoique conçus dans le péché et dans l'iniquité , nous prétendons vivre dans la mollesse et dans le plaisir ; quoique dénués de mérites et de vertus , nous arrêtons le don de Dieu , et nous retenons sa grâce dans l'oisiveté d'une vie mondaine et inutile. IN'apprendrons-nous jamais à nous conduire selon les lois de cette parfaite sagesse , qui , comme parle l'évangile, doit nous rappeler, tout pécheurs que nous sommes , à la prudence des justes ; et Dieu pouvoit-il nous y engager par des raisons plus fortes et plus pressantes que celles-ci , qui sont les suites naturelles du mystère que nous célébrons ?

Marie, sanctifiée dès sa conception, n'a jamais per- du la grâce qu'elle avoit reçue de Dieu : je ne m'en étonne pas. Non-seulement elle ne l'a jamais per- due , mais elle n'en a jamais terni le lustre par le moindre péché. Ainsi , selon le témoignage et la décision du concile de Trente, l'a toujours cru toute tome xi. 3

34 SUR LA CONCEPTION

l'Eglise : Quemadinodùm de beatd Virgine tenet Ecclesia. Ce n'est point encore ce qui me surprend; mais ce que j'admire et ce qui fait le sujet de mon étonnement, c'est de voir la circonspection, l'at- tention , la vigilance avec laquelle Marie a conservé cette grâce, qu'elle ne devoit jamais perdre, et même qu'elle ne pouvoit perdre; l'ayant ménagée avec autant de précaution , que si elle eût couru tous les risques ; s'étant pour cela dès sa plus tendre enfance séparée du monde ; ayant renoncé pour cela à tout commerce et à tout engagement avec le monde ; ayant consacré pour cela les prémices de sa vie par un divorce solennel et éternel avec le monde ; ayant vécu pour cela dans un si par- fait éloignement du monde , que la vue même d'un ange la troubla, parce qu'il étoit transfiguré en homme : voilà , dis-je , ce qui me jette dans l'admi- ration. Car enfin, la grâce de la conception de Marie étoit à l'épreuve de la corruption du monde; c'étoit une grâce solide que toute l'iniquité du monde ne pouvoit altérer ni ébranler; et la même théologie qui nous enseigne que la mère de Dieu ne pécha jamais, nous apprend qu'elle étoit impeccable par la grâce, comme Jésus-Christ l'étoit par nature ; parce qu'à l'instant même qu'elle fut conçue , Dieu la confir- ma et la fixa dans l'état de la sainteté. Le monde, tout perverti qu'il est , n'avoit donc rien de dange- reux pour elle. En quelque occasion qu'elle se fût trouvée, elle auroit donc pu marcher sûrement; et la grâce qu'elle portoit dans son cœur, n'auroit pas plus été souillée de tous les désordres et de tous les scan-

DE LA VIERGE. 3^

daîes du monde , que le rayon du soleil de la boue qu'il éclaire et qu'il pénètre sans en contracter l'im- pureté. Mais c'est en cela même que la conduite de cette reine des vierges devient aujourd'hui notre exemple , et que son exemple, par l'énorme con- trariété qui se rencontre entre elle et nous , est une conviction seule capable de nous confondre de- vant Dieu. Car voici , chrétiens , en quoi je la fais consister. Marie, en vertu de sa conception, pos- sédoit une grâce inaltérable, et, comme parlent les théologiens , inamissible ; cependant elle marcha toujours dans l'étroite voie de la crainte du Sei- gneur ; et nous , tout foibles que nous sommes , nous nous exposons témérairement à tous les dangers. Nous portons, comme dit l'Apôtre, le trésor delà grâce dans des vases de terre, c'est-à-dire , dans des corps mortels et corruptibles : Habemus thesau- rum istum in vasis fictilibus (i); et nous ne crai- gnons rien. Nous Je portons , ce riche et précieux trésor, dans un chemin glissant, parmi des ténèbres épaisses, au milieu des écueils et des précipices, poursuivis d'autant de démons qu'il y a d'ennemis de notre salut qui cherchent à nous l'enlever; et rien de tout cela ne nous rend plus attentifs et plus vi- gilans. Je ne sais si je m'explique assez , Pt je ne puis trop insister sur ce parallèle. Marie, qui, par la grâce de son origine , éloit exempte des foiblesses du péché , s'est néanmoins , par zèle et par amour de ses devoirs , éloignée des occasions du péché ; et nous, à qui notre foiblesse fait souvent de ces occa-

(1) 2. Cor. 4.

36 SUR LA CONCEPTION

sions autant de péchés, nous nous y jetons présomp- îueusement , et nous y demeurons opiniâtrement. Marie, à qui Dieu dans sa conception avoit donné un préservatif infaillible contre le monde , se tint néanmoins dans une entière séparation du monde; et nous, qui savons par tant d'épreuves combien le monde est contagieux pour nous , bien loin de le fuir, nous l'aimons, nous nous y plaisons, nous nous y intriguons , nous nous y poussons ; outre les engagemens légitimes que nous y avons par la nécessité de notre état, nous nous en faisons tous les jours de volontaires et de criminels.

Or c'est en quoi paroît notre présomption , de vouloir que Dieu fasse continuellement pour nous des miracles. Il n'en a fait qu'un pour sanctifier Marie, et nous voudrions qu'il en fit sans cesse de nouveaux pour nous conserver. Comme ces trois jeunes hommes dans la fournaise deBabylone, au milieu des flammes qu'allume partout l'esprit im- pur, nous voudrions qu'il nous soutînt en mille occasions la curiosité nous porte , la vanité nous conduit , la passion nous attache , nous nous trouvons contre l'ordre du ciel, et la grâce même des anges ne seroit pas en sûreté. Nous vou- drions, avec une grâce aussi peu stable que la nôtre, être aussi forts et avoir les mêmes droits que Marie avec la grâce saine et entière de sa conception; et ce que Marie n'a pas osé dans l'état de cette grâce privilégiée , nous l'osons dans le triste état le péché nous a réduits. Mais abus, chrétiens; le pré- tendre ainsi, c'est nous aveugler et nous tromper

DE LA VIERGE. 3/

nous-mêmes. Si cela étoit , les saints auroient pris, pour ne pas risquer la grâce de leur innocence, des mesures bien peu nécessaires. Eu vain l'esprit de Dieu qui les gouvernoit, leur auroit-il inspiré tant de haine pour le monde : et en vain ce même es- prit nous proposeroit-il la sainteté de Marie comme une sainteté exemplaire , puisque sans nous séparer du monde, et sans le combattre, il nous seroitaisé, au milieu du monde même, de nous maintenir dans la grâce. Non, non, il n'en va pas de la sorte. La grâce qui nous rend amis et enfans de Dieu, est une grâce que nous pouvons perdre; et par consé- quent nous devons veiller avec soin sur cette grâce : prêts à exposer tout le reste pour elle , parce qu'elle est la vie de notre arae ; et déterminés à ne l'exposer jamais, parce qu'en la perdant nous perdons tout» Elle nous est enviée par le démon, et c'est ce qui nous doit rendre plus circonspects: de puissans ennemis l'attaquent dans nous , et c'est à nous de nous en défendre ; et puisqu'il a plu au Seigneur de nous soumettre à cette nécessité d'avoir toujours les armes à la main, il faut de cette nécessité, quelque gênante qu'elle puisse être , nous faire un mérite et une vertu. Cela nous obligera à opérer notre salut avec crainte et avec tremblement; ainsi le prétendoit saint Paul. Il faudra renoncer à un certain monde : heureux si par nous assurons le talent que Dieu nous a confié ! On ne nous dit pas qu'il faille renoncer à tous les engagemens du monde : car il y en a qui sont d'un devoir indispensable , et ceux-là n'ont rien d'incompatible avec la grâce ; mais on nous dit qu'il

38 SUR LA CONCEPTION

faut renoncer à ceux qui n'ont point d'autre fonde- ment que la passion , que le plaisir , que la sen- sualité; parce que la grâce, toute sanctifiante qu'elle est, ne peut subsister avec eux. On ne nous oblige pas à fuir le monde en général , mais on nous oblige à fuir un monde particulier qui nous pervertit et qui nous pervertira toujours, parce que c'est un monde règne le péché , un monde d'où la charité est bannie , un inonde dont la médisance fait presque tous les entretiens, un monde le libertinage passe non-seulement pour agréable , mais pour honnête; un monde d'où nous ne sortons jamais qu'avec des consciences, ou troublées de remords , ou chargées de crimes ; un monde au torrent duquel nous sen- tons bien que nous ne pouvons résister.

Voilà l'essentielle et importante vérité que nous prêche Marie par son exemple; et c'est à vous , aines fidèles, dont elle a honoré le sexe, de vous l'appli- quer personnellement. Car l'exemple de Marie est fait pour vous ; et quand saint Ambroiseparloit aux femmes chrétiennes de son siècle , c'étoit la règle qu'il leur proposoit. Considérez Marie, leur disoit- il ; il n'y a rien dans sa conduite qui ne vous instruise. Voyez avec quelle réserve et avec quelle modestie elle reçut la visite d'un ange ; et vous apprendrez com- ment vous devez traiter avec des hommes pécheurs. C'étoit un ange, mais sous une figure humaine; et voilà pourquoi elle prétendit avoir raison et même obligation de se troubler. C'étoit le ministre de Dieu, l'ambassadeur de Dieu ; mais elle savoit qu'une épouse de Dieu doit se défier des serviteurs de Dieu

DE LA VIERGE. 3g

même. Elle étoit confirmée en grâce , et le Seigneur étoit avec elle ; mais il n'étoit avec elle , reprend saint Ambroise , que parce qu'elle ne pouvoit être sans peine avec tout autre qu'avec lui ; et elle n'é- toit confirmée en grâce , que parce qu'elle étoit con- firmée dans la défiance d'elle-même. Voilà le mo- dèle et le grand modèle sur lequel Dieu vous jugera;, mais sur lequel j'aime bien mieux que vous vous ju- giez dès aujourd'hui vous-mêmes. Par là, je dis par votre conformité à ce modèle , et par le soin que vous aurez d'imiter cet exemple , votre conduite sera telle que la veut saint Paul , irrépréhensible et sans tache ; parla votre réputation, dont vous êtes res- ponsables à Dieu et aux hommes , se trouvera à couvert de la médisance; par vous serez au-dessus delà censure, et le monde même vous respectera; par cesseront tant d'imprudences malheureuses qui sont le scandale de votre vie ; tant de libertés que le monde même, tout corrompu qu'il est, ne vous permet , ni ne vous pardonne pas ; tant de con- versations dont la licence n'aboutit qu'à l'iniquité; par les bienséances les plus exactes et les plus sévères vous deviendront dans la pratique aussi douces qu'elles vous sembloient importunes et fa- tigantes; par votre régularité confondra le liber- tinage , et votre piété sera une piété solide : car , qu'est-ce que votre piété sans cette régularité , si- non un fantôme que Dieu réprouve , et dont les hommes font le sujet de leurs railleries? En un mot, vous réglant sur l'exemple de Marie, vous sancti- fierez le christianisme dans vos personnes : car je

4o SUR LA CONCEPTION

vous l'ai déjà dit plus d'une fois, mesdames , et j'ose encore une fois vous le redire, c'est de vous, et presqu'uniquement de vous que dépend le bon ordre et la sanctification du christianisme : j'en ap- pelle ià-dessus à vos propres connoissances ; et pour vous convaincre de cette vérité , je ne veux point d'autres témoins que vous-mêmes.

Cependant Marie n'ayant jamais perdu , ni même souillé par le moindre péché , la grâce de sa con- ception , selon les lois communes , ne devoit-elle pas être exempte des rigueurs de la pénitence? Tel étoit sans doute le privilège de son état ; mais pré- tendit-elle en jouir ? non , mes chers auditeurs. Mère d'un fils qui, sans avoir connu le péché, venoit au monde pour être la victime publique du péché, elle voulut avoir part à son sacrifice. Mère d'un Dieu qui, étant l'innocence même, venoit par sa mort faire pénitence pour nous, elle se fit un devoir et un mérite d'entrer dans ses sentimens: elle ressentit comme lui les péchés des hommes, elle les pleura ; et la douleur qu'elle en conçut, selon l'oracle de Siméon, fut comme une épée qui perça son ame et qui déchira son cœur. Quoique sainte et remplie de grâce, elle passa ses jours dans la pénitence la plus austère : et c'est ce que nous avons de la peine à comprendre. Mais ce que je comprends encore moins, c'est que des pécheurs , et des pécheurs chargés de crimes , par une conduite directement opposée, veuillent goûter toutes les douceurs de la vie. Car voilà notre désordre: déchus de la grâce de l'innocence , nous en voulons avoir tous les avan-

DE LA VIERGE. ^l

tages ; conçus dans le péché , nous n'en voulons pas subir les châtimens , ni prendre les remèdes. Les avantages de l'innocence sont le repos , la tran- quillité , le plaisir , la joie ; je dis une joie pure , sans disgrâce et sans amertume. Or n'est-ce pas ce que nous cherchons avec tant d'empressement et tant de passion ; et à nous entendre parler , à nous voir agir , ne diroit-on pas que nous y avons droit ? Au con- traire , l'assujettissement, le travail, l'humiliation , la souffrance , les larmes , selon l'Apôtre , sont le juste payement et la solde du péché : Stipendia peccati (i); mais qu'avons-nous plus en horreur? de quoi cherchons-nous plus à nous préserver? et nous prêcher une telle morale , n'est-ce pas , à ce qu'il paroît, nous offenser? La pénitence, disent les conciles , est comme le supplément et comme le recouvrement de la grâce de l'innocence ; et mal- gré la perte de notre innocence, nous ne voulons point de pénitence. Si Dieu nous la fait faire par lui- même , nous en murmurons : si cette pénitence se trouve attachée à nos conditions , nous nous la ren- dons inutile; d'une pénitence salutaire qu'elle pou- voit être , nous nous en faisons une pénitence forcée ; et voilà , mes chers auditeurs , votre malheureux état. Car voit-on plus de sujets et de matière de pénitence qu'à la cour; et en même temps voit- on dans la pratique moins de pénitence chrétienne qu'à la cour? le péché abonde, c'est là, par un renversement bien déplorable , que je trouve moins la vraie pénitence , et que règne avec plus

(i) Rom. G.

+1 SUR LA CONCEPTION

d'empire l'orgueil de l'esprit , la mollesse des sens r et l'amour de soi-même.

Enfin , par une dernière opposition entre Marie et nous , quoique la grâce de sa conception fût une grâce surabondante et presque sans mesure, Marie néanmoins n'en est pas demeurée : mais toute son application, tandis qu'elle vécut, fut d'augmenter cette grâce , croissant tons les jours de mérite en mérite , de sainteté en sainteté; et nous, en qui la grâce même laisse un si grand vide, nous n'avons nul zèle pour le remplir; nous nous contentons de ce que nous sommes: pour un homme du monde, dit-on , pour un courtisan , il n'en faut pas davan- tage. Et qui sommes-nous pour borner ainsi la grâce de notre Dieu : Qui estis vos (i) / Si Dieu veut se servir de nous , et s'il demande de nous plus de perfection, pourquoi ne lui obéirons-nous pas, et pourquoi faudra-t-il que sa main et sa miséricorde soient raccourcies par notre infidélité? Ali! chré- tiens, la consistance dans la grâce n'est que pour la gloire. Dans cette vie , ou il faut croître , ou il faut déchoir. C'est ce que saint Paul enseignoit aux pre- miers fidèles. Croissez , mes frères, leur disoit-il, dansla science de Dieu; croissez dans son amour et dans sa grâce ; croissez dans la foi et dans toutes les vertus ; sans cela vous êtes dans la voie de per- dition. Or, pour croître de la sorte, il faut agir; et c'est ce qu'a fait Marie. Sans laisser jamais la grâce oisive, elle l'a rendue agissante, fervente, appliquée à de continuelles pratiques de piété et de charité.

(i) Juclilh. 8.

DE LA VIERGE. 43

Mais quelles bonnes œuvres pratiquez-vous , et à quels devoirs de charité envers les pauvres vous adonnez-vous? S'il y a pour vous un moyen sûr et infaillible de persévérer dans la grâce , au mi- lieu du monde vous vivez , c'est celui-là. Car au lieu que saint Bernard vous déclare, et avec raison , que quoi que vous fassiez , vous ne con- serverez jamais l'humilité dans le luxe, la chasteté dans les délices, la piété dans les intrigues et dans les vaines occupations du siècle, je vous dis pour votre consolation , qu'en donnant vos soins aux pauvres de Jésus-Christ, et en vous employant pour eux, vous corrigerez votre délicatesse par la vue de leurs misères, votre vanité par les services que vous leur rendrez, votre froideur et votre in- dévotion par la sainteté de cet exercice , et qu'ainsi , malgré les périls même de votre état, mettant cette grâce en œuvre et la faisant agir pour Dieu, vous la sauverez pour vous-mêmes. Et de quoi nous sert-il , mes chers auditeurs , de posséder cette grâce si précieuse , et de n'en faire aucun usage ?

C'est donc ainsi que Marie a honoré la grâce , et que nous devons l'honorer. Quand Tertullien parle de la défiance salutaire que nous devons avoir de nous-mêmes pour nous préserver du péché , il dit un beau mot , savoir , que la crainte de 1 homme est alors un respect et un honneur que l'homme , en vue de sa foiblesse et par esprit de religion , rend humblement à Dieu : Timor hominis honor Dei; parce qu'en effet rien n'est plus honorable à Dieu que cette circonspection de l'homme , et cette

44 SUR LA CONCEPTION

attention non-seulement à ne point offenser son Dieu , mais à ne courir pas même volontairement le moindre risque de perdre sa grâce. Et le même Tertullien. expliquant davantage sa pensée , dans l'exemple de certains pécheurs , qui, sortis de leurs désordres et des occasions malheureuses ils s'étoient engagés , y renoncent pour jamais et de bonne foi , semblables à ceux qui , s'étant sauvés d'un naufrage , disent un éternel adieu à la mer : il ajoute que ces pécheurs honorent le bienfait de Dieu et la grâce de leur conversion , par le souvenir efficace du danger qu'ils ont couru : Et benefi- cium Del , salutem suam scillcet , memoricl ■pericull honorant. Faisons encore pins : comme Marie , ne nous contentons pas d'honorer la grâce en la conservant, mais honorons-la en lui laissant toute son action -, honorons-la en lui faisant prendre tous les jours de nouveaux accroissemens , et en lui disposant pour cela nos cœurs.

C'est dans cette sainte résolution, ô glorieuse mère de mon Dieu ! que nous vous présentons nos vœux; et que, touché d'un zèle particulier comme prédicateur de l'évangile, j'ose vous présenter les miens, non-seulement pour attirer sur tous mes auditeurs les effets de votre protection , mais afin que Dieu, par votre intercession toute-puissante, sanctifie l'auguste mariage qui fait maintenant le sujet de notre joie (i). C'est votre ouvrage , Sire , et par l'intérêt que l'Eglise et la religion , aussi bien

(1) Le P. Hourdaloue (it ce compliment au roi deux jours après le vnariage de monseigneur le duc de Bourgogne.

LA VIERGE. 45

que l'Etat, y doivent prendre , le devoir de mon ministère m'oblige ici à vous en féliciter. Le jeune prince que vous éleviez , et que la Providence a destiné pour être dans la suite des temps assis sur le trône , formé par vous , étoit déjà le prodige de son âge et l'admiration de la cour. Dans la pre- mière fleur de ses années , capable de juger de tout, intelligent , savant , pénétrant, plein d'une solide raison , et ce qui est encore plus , d'une so- lide religion , aimant le bien , ayant en horreur l'in- justice et l'impiété , avec des inclinations toutes royales, équitable, humain, généreux, ce prince étoit déjà parvenu à être, non plus l'espérance , mais la consolation de votre majesté. Il lui falloit une princesse digne de lui : votre majesté l'a trou- vée. Nous la voyons, et j'ai l'honneur d'être le pre- mier qui , dans le haut rang elle nous paroît au- jourd'hui, lui annonce les vérités du salut. Il me suffiroit , pour faire en deux mots l'éloge de cette princesse , de dire que votre majesté l'a préférée à toutes les princesses de l'Europe ; et que , toute jeune qu'elle est, elle a su gagner votre estime. Mais il n'est pas ici question de faire l'éloge de la princesse , il s'agit de rendre grâce à Dieu de nous l'avoir donnée, et de lui faire connoltre à elle-même les desseins de Dieu sur elle. Elle nous a apporté la paix , et par sa personne nous doit être chère ; mais nous nous promettons encore quelque chose de plus important. On admire en elle des qualités qui la rendent parfaite selon le monde ; on est charmé de ses manières , de la viva-

46 SUR LA CONCEPTION

cité de son esprit , de la maturité de son jugement, de cette science du monde si avancée, de ce talent qu'elle a de savoir plaire à qui elle doit plaire : mais pour moi qui ne dois avoir égard qu'à ce qui la rend parfaite selon Dieu , je bénis le ciel de nous avoir donné dans sa personne une princesse chré- tienne ; une princesse qui , instruite de la religion qu'elle professe , fera son capital de la pratiquer ; qui , occupée de ses devoirs , n'aura rien , Sire , plus à cœur que de seconder le zèle de votre ma- jesté , que de se conformer en toutes choses à ses intentions , que de mériter les bonnes grâces de monseigneur, que d'édifier le prince son époux , que de servir de modèle à toutes les princesses de la cour, que de leur inspirer, par sa conduite , l'amour de la vraie piété , que de leur en donner le goût ; une princesse , qui , s'élevant au-dessus de la vanité, emploiera le discernement et les lumières dont Dieu l'a pourvue , à démêler la vérité d'avec le mensonge , à éloigner de soi la flatterie , à se pré- server de l'erreur, à ne pas donner dans le piège des passions d'autrui, à être en garde contre l'in- trigue , à ne se pas laisser séduire par la médi- sance , à bannir le libertinage de sa maison , à en exterminer le vice, à y maintenir la probité, à y faire craindre et honorer Dieu ; une princesse dont bientôt les exemples seront plus puissans que toutes mes paroles , pour établir dans cette cour le règne des vertus ; et qui, marchant sur les pas de ces grandes reines et de ces vertueuses princesses dont la mémoire toute récente est encore parmi nous en

DE LA VIERGE. 47

bénédiction , sera comme elles , la protectrice dé- clarée des intérêts de Dieu, la mère des pauvres, le refuge et l'asile des malheureux. Voilà , plus que son rang, ce qui me la rend vénérable , et ce qul me fait dire comme le serviteur d'Abraham , lorsque , voyant pour la première fois l'épouse du fils de son maître, il s'écria dans un transport d'admiration et d'action de grâces : Ipsa est midier , qnam prœ- ■pavavit Dominus fdio domini mei (i); Oui, la voici celle que Dieu , par son aimable providence , a choisie pour être l'épouse du fils de mon sei- gneur : Filio domini mei. Ces paroles d'Eliézer furent une espèce de prédiction, qui s'accomplit dans la suite par l'abondance des grâces que Dieu répandit sur la maison d'Abraham , et sur le ma- riage dlsaac. Faites , ô mon Dieu ! que ces mêmes paroles, appliquées à notre invincible monarque et à son auguste famille , soient suivies des mêmes effets; et puisque vous êtes l'auteur de cette glo- rieuse alliance qui vient de mettre le comble à i notre bonheur, versez sur les deux royales per- sonnes qu'elle a unies d'un lien si sacré , vos plus singulières faveurs; non-seulement parles prospé- rités temporelles dont ils méritent d'être comblés , mais encore plus abondamment par les grâces du salut qui feront pour l'un et pour l'autre le prin- cipe d'une éternité bienheureuse que je leur sou- haite , au nom du Père , etc,

(*) Gènes, %\.

SERMON

SUR

L'ANNONCIATION DE LA VIERGE.

Dixit autem Maria ad Angelum : Ecce ancilla Domini , fiât mihi secundum verbum taum.

Alors Marie dit à l'Ange : Je suis la servante du Seigneur , c/uil me soit j ait selon votre parole. Eu saint Lac , chap. i.

Sire,

*-<'est de cette réponse de Marie que dépendoit l'accomplissement du glorieux mystère que nous célébrons. Ce consentement étoit , dans l'ordre des décrets éternels de Dieu, une des conditions re- quises pour l'incarnation du Verbe , et voilà , mes chers auditeurs , l'essentielle obligation que nous avons à cette reine des vierges , puisqu'il est de la foi , que c'est par elle que Jésus-Christ nous a été donné , et à elle que nous sommes redevables de ce Dieu sauveur. Car si le Fils même de Dieu des- cend de sa gloire, si, dans les chastes entrailles de Marie, il vient, pour le salut des hommes, se faire homme, c'est au moment qu'elle a dit, et parce qu'elle a dit : Je suis la servante du Seigneur, qu'il me soit fait selon votre parole : Ecce ancilla Domini , fuit mihi secundùm verbum tuum. JNe

SUR L'ANNONCIATION DE LA VIERGE. 49

séparons donc point dans ce discours la mère du fils et le fds de la mère : ne séparons point l'éloge de Marie du mystère adorable et incompréhensible de l'homme-Dieu ; mais tâchons à tirer de l'un et de l'autre de quoi nous instruire et de quoi nous édifier. Saint Augustin disoit que , pour parler di- gnement et utilement du Verbe incarné dans le sein de la Vierge , il falloit que la parole de Dieu s'incarnât en quelque sorte tout de nouveau dans la bouche des prédicateurs , et que le ministre de l'évangile devoit avoir le même zèle que saint Paul , pour pouvoir dire à ses auditeurs comme cet apôtre : Filioll mei, quos iteriim parturio, donec for~ metur in vobis Chris tus (1); Mes chers enfans , pour qui je me sens pressé des mouvemens les plus vifs d'une tendresse paternelle, jusqu'à ce que Jé- sus-Christ soit formé en vous. C'est la grâce qui m'est aujourd'hui nécessaire. Il faut qu'à l'exemple du Docteur des nations , je travaille à former Jé- sus-Christ dans vos aines, et que vous conceviez spirituellement le Verbe de Dieu, tandis que je vais vous annoncer sa conception substantielle et véritable. Nous avons besoin pour cela des lumières du Saint-Esprit, qui suryint dans Marie; et c'est par l'intercession de cette vierge toute-puissante que nous les devons demander : Ave Maria,

C'est le sentiment de tous les Pères de l'Eglise , que Marie, sans avoir pu proprement mériter que le Verbe divin s'incarnât, a pu néanmoins , par sa

(1) Gaiat. 4.

TOME XI. 4

5o SUR L'ANNONCIATION

correspondance aux desseins de Dieu , servir à l'ac- complissement de ce mystère iueflable. Car, au moment qu'il fut sur Je point de s'accomplir, elle s'y trouva préparée par des sentimens intérieurs et par des vertus qui la rendirent non-seulement digne, mais la plus digne et la seule digne d'être la mère du Rédempteur. C'est pour cela que Dieu l'avoit comblée de tant de grâces, pour cela qu'il l'avoit préservée de tout péché , pour cela que, dès ses plus tendres années , elle s'étoit séparée du monde; pour cela qu'en se présentant dans le temple, elle s'étoit elle-même consacrée à Dieu , parce qu'elle -étoit dès-lors destinée à être le temple vivant et le sanctuaire de Dieu. Le point est de savoir quelles furent en particulier ces dispositions de Marie, et à quoi Dieu eut surtout égard pour la faire entrer en participation de ce mystère , et pour l'élever à la maternité divine. Les uns prétendent que ce fut par son humilité profonde , par son obéissance héroïque, par sa parfaite soumissionaux ordres de Dieu , qu'elle trouva grâce devant Dieu. Les autres attribuent cette grâce, ou, pour mieux dire, cette gloire qu'elle reçut de Dieu , à sa pureté angélique , par elle étoit déjà , comme vierge , l'épouse de Dieu. Joignons, chrétiens, l'un et l'autre ensemble ; et disons avec saint Bernard, que cette vierge incom- parable conçut le Verbe de Dieu, et par son hu- milité , et par sa virginité : Virginitate plaçait , humilitate concepit. C'est à cette pensée que je m'attache avec d'autant plus de raison , qu'elle me paroît fondée sur les paroles de mon texte , puisqu'il

DE LA VIERGE. 5r

est constant que la disposition la plus prochaine qu'apporta Marie à l'incarnation de Jésus-Christ , fut le consentement qu'elle donna à la parole de l'ange , en lui disant : Je suis la servante du Sei- gneur, qu'il me soit fait selon votre parole. Or, ce consentement fut tout à la fois, et une protestation sincère de son humilité , et une solennelle profession île sa virginité. Car, en se reconnoissant la ser- vante du Seigneur , elle s'humilia; et, en ne voulant accepter l'honneur de la maternité divine , qu'à condition que tout s'accompliroit selon la parole de l'ange , c'est-à-dire , par l'opération du Saint- Esprit , elle déclara non-seulement qu'elle étoit vierge, mais qu'elle vouloit toujours l'être. Ainsi, il est vrai de dire qu'elle conçut ce Dieu de gloire , et par l'humilité de son cœur , et par la pureté de son corps : par l'humilité de son cœur, qui , de la condition d'une simple fille, l'éleva jusqu'à la di- gnité de mère de Dieu : ce sera la première partie ; par la pureté de son corps, qui, comme parle S. Àmbroise , eut le bonheur d'attirer sur la terre le Verbe de Dieu : ce sera la seconde partie. Don- nez-moi, s'il vous plaît , une favorable attention.

PREMIÈRE PARTIE.

Quelque parfaites en elles-mêmes que soient les autres vertus, et quelque mérite d'ailleurs qu'elles puissent avoir, c'est l'humilité , dit saint Augustin, qui, de la part de l'homme, doit être la première et essentielle disposition aux communications de Dieu. Et la raison qu'en apporte ce saint docteur ,

52 SUR L'ANNONCIATION

meparoît aussi convaincante qu'elle est naturelle : parce qu'il est évident , ajoute-t-il , que , pour re- cevoir les grâces et les faveurs de Dieu , il faut au moins être vide de soi-même : Dieu , tout Dieu qu'il est, si j'ose m'exprimer de la sorte, ne trou- vant plus de place dans un cœur plein de lui-même , c'est-à-dire , dans un cœur infecté de l'amour et de la vaine estime de soi-même. Or, l'effet propre de l'humilité est de faire en nous ce vide mysté- rieux et salutaire ,qui consiste dans l'oubli de nous- mêmes , dans le détachement de nous-mêmes , dans le renoncement à nous-mêmes; par conséquent , c'est l'humilité qui nous rend capables de posséder Dieu , d'être des vases d'élection propres à contenir les dons de Dieu, en un mot, de servir de sujets aux épanchemens ineffables des grâces et de l'esprit de Dieu : principe sur lequel est fondé le mystère de ce jour. Car voici, mes chers auditeurs , l'appli- cation que j'en fais. Dieu vouloit se communiquer à l'homme, mais d'une manière étonnante, et qui devoit même surpasser l'intelligence de l'homme; savoir, par la voie incompréhensible de l'incarna- iion de son Verbe. Parlons plus simplement et plus clairement. Dieu vouloit que ce Verbe , que ce Fils du Très-haut vînt au monde revêtu de notre chair; qu'il fut homme comme nous, et, à l'exclusion du péché , parfaitement semblable à nous. Pour cela il cherchoit une vierge qui pût, en qualité de mère, coopérer à l'accomplissement de ce grand dessein ; une vierge selon son cœur, et en qui il trouvât ce fonds d'humilité indispensablement requis pour

DE LA VIERGE. 53

en faire ïe temple vivant devoit habiter neuf mois entiers la plénitude de la divinité. Au mo- ment qu'il fallut venir à l'exécution de l'ouvrage qu'il s'étoit proposé , il jeta les jeux sur Marie ; et Marie seule, entre les femmes, lui parut dans l'état de cette humilité parfaite qu'il demandoit. C'est pour cela, dit saint Augustin, qu'il la choisit pré- férablement à toutes les autres , et qu'il l'honora de la plus éminente de toutes les grâces, qui étoit celle de concevoir un Dieu , parce qu'elle étoit , sans contestation et sans exception, la plus humble des servantes de Dieu. Voilà , dis-je , en deux mots , le mystère que nous célébrons. Mais, pour votre édi- fication et pour la mienne, permettez- moi de vous le développer.

Non , chrétiens , quand Dieu choisit Marie pour l'élever à la maternité divine , il ne considéra en elle, ni la grandeur de sa naissance, ni les talens de son esprit y ni les perfections de son corps , ni tous les autres avantages dont il l'avoit, comme créateur, si libéralement pourvue. Il est vrai, Ma- rie , même selon le monde , étoit la plus accomplie de toutes les créatures. Issue de David et de tant d'autres rois qu'elle comptoit parmi ses ancêtres , elle avoit hérité de toute leur gloire : douée des qualités naturelles qu'elle avoit reçues de Dieu , elle étoit, comme parle saint Bernard, le chef- d'œuvre de tous les siècles, et nulle des filles d'Is- raël ne lui fut jamais comparable dans le merveilleux assemblage de ces grâces extérieures et éclatantes dont elle se trouvoit enrichie ; car c'est d'elle , à la

54 SUR L'ANNONCIATION

lettre , qu'on pouvoitbien dire : Multœ fili.ce con- gregaverunt divitias , lu supergressa es uni- versels (i). Mais rien de tout cela précisément n'engagea Dieu au choix qu'il fit d'elle pour être la mère du Messie , et pour donner au monde le Rédempteur. Je dis plus et ceci est encore plus digne de vos réflexions. Ce qui décida en faveur de Marie , ce qui détermina Dieu à lui donner la préférence de cette auguste maternité , ce ne fut pas même absolument ni en général les mérites de sa sainteté. Je m'explique , Marie , pour être mère de Dieu j devoit être sainte; mais toute espèce de sainteté n'auroit pas suffi : il falloit pour cela une sainteté d'un caractère particulier, qui disposât Ma- rie à être la mère d'un Dieu incarné, c'est-à-dire, la mère d'un Dieu qui s'anéantissoit en devenant son fils et se faisant homme. Or, ce caractère ne pouvoit être que l'humilité ; et si 1 humilité n'avoit pas été la vertu prédominante de cette vierge , quand elle eût eu d'ailleurs tous les mérites et toute la sainteté des anges , Dieu ne l'aurait pas choisie. Par donc, entre toutes les vierges, se distin- gua-t-elle devant ce Dieu de majesté ? C'est elle- même qui nous l'apprend : par la connoissance qu'elle eut de sa bassesse , et par l'aveu qu'elle en fit. Or , cet aveu de sa bassesse ne fut qu'une expres- sion vive et affectueuse de rinunilité de son cœur. Quia respexit huntili talent ancillœ suce (2) : Oui , dit-elle dans ce sacré cantique , qui , selon la pensée de saint Ambroise , fut comme l'extase de

(1) Proy. 39. (s) Luc. 1.

DE LA VIERGE. 55

son humilité , mais de son humilité glorifiée ; on m'appellera bienheureuse , et je le suis en effet ; car le Tout-puissant a fait en moi de grandes choses : et pourquoi les a-t-il faites ? parce qu'il n'a pas dé- daigné la bassesse de sa servante, et qu'il a eu égard au sentiment qu'elle en avoit : Ecce enim ex hoc (i). Gela seul m'a attiré non-seulement ses bénédictions et ses grâces, mais sa personne et sa divinité même ; et je veux bien le publier hautement , afin que toutes les âmes justes , profi- tant de la confession que j'en fais , sachent qu'il n'y a que l'humilité à qui Dieu se communique , ni qui puisse l'approcher de nous et nous appro- cher de lui. Il ne faut pas s'étonner, chrétiens, que Dieu en use de la sorte à l'égard de Marie» Car, comme raisonne saint Bernard, un Dieu qui lui-même étoit sur le point de s'humilier jusqu'à l'excès , en se revêtant de notre chair, devoit avoir des complaisances infinies pour l'humilité. Puisque dans l'état même de sa gloire, il a tant d'égards pour cette vertu , et que , par la seule raison qu'il est grand , toutes ses inclinations sont pour les pe- tits et pour les humbles : Quoniam excelsus Do- minus , et humilia respicit (2) ; que falloit-ii at- tendre de lui dans la disposition prochaine il se trouvoit de devenir un Dieu humble , sinon qu'il se fît encore un honneur d'être conçu par la plus humble de toutes les créatures ; et qu'agissant con- séquemment, il voulût entrer dans le monde par l'hu- milité , qui fut son principal et son souverain attrait ?

(1) Luc. 1. (2) Psalm. 137.

56 sur l'annonciation

Mais enfin qu'y eut- il donc de si singulier et de si rare dans l'humilité de Marie, et en quoi l'hu- milité de Marie lui parut-elle alors si digne de lui? Ah ! chrétiens , Dieu trouva dans Marie une humi- lité qui ne s'étoit jamais vue sur la terre , et qui ne s'y verra jamais ; je veux dire , une humilité jointe à la plénitude du mérite ; première circonstance : car être humble sans mérite , dit saint Chrysostôme , c'est une nécessité : être humble avec quelque mé- rite, c'est une louange : mais être humble dans l'ac- tuelle possession de tous les mérites , c'est un mi- racle , et il falloit ce miracle pour l'incarnation. Or, c'est ce miracle qui paroît visiblement dans la per- sonne de Marie. Car prenez garde , s'il vous plaît : on la salue comme pleine de grâce : Ave , gratid ■plena (i); et elle proteste qu'elle est la servante du Seigneur : Ecce ancilla Domini (2). Si elle n'eût été que servante, ou si elle n'eût été que pleine de grâce, elle n'auroit jamais été mère de Dieu; c'est l'excellente réflexion de saint Chrysos- tôme : mais parce qu'elle est l'un et l'autre tout ensemble ; parce qu'étant pleine de grâce , elle ne laisse pas de s'appeler humble servante du Seigneur , parmi eflet de l'opération divine , de servante elle devient mère. Voici quelque chose de plus : une humilité dans le comble de l'honneur; autre cir- constance. Etre humble, poursuit saint Chrysos- tôme , dans l'humiliation , être humble dans l'obs- curité d'une condition vile et abjecte , ce n'est tout au plus qu'une vertu commune et populaire ; mais

(l) Luc. 1. (2) Ibid.

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être humble , comme l'a été Marie , dans le plus haut degré d'élévation , c'est une vertu héroïque , et par Marie mérita l'admiration , non pas sim- plement des hommes et des anges, mais pour ainsi dire de Dieu même. Car pourquoi ne parlerois-je pas ainsi, et pourquoi craindrois-je de dire, que celui qui admira la foi du centenier et de la femme chananéenne , dut encore bien plus admirer l'hu- milité de cette vierge ? Entrons dans le détail. Un ange est député à Marie : tout ange qu'il est, il ne lui parle qu'avec respect. Il lui déclare qu'elle est bénie entre toutes les femmes , qu'elle a trouvé grâce aux yeux du Seigneur , qu'elle concevra un Fils à qui elle donnera le nom de Jésus , qu'elle sera remplie du Saint-Esprit , que le fruit qui naîtra d'elle sera saint par excellence , qu'il sera Fils de Dieu, qu'il rétablira le trône de David, qu'il ré- gnera éternellement, et que c'est par elle enfin que tout cela doit être fait. Que pouvoit-on lui annoncer de plus grand ? quel droit ne sembloit-elle pas alors avoir de se former de hautes idées d'elle-même , surtout lorsqu'elle savoit que ce n'étoient point des flatteries , puisqu'elle recevoit tous ces éloges et de la bouche d'un ange , et de la part de Dieu ? Cependant , chrétiens , à tous ces éloges elle ne fait qu'une seule réponse : mais elle la fait avec autant de sincérité , qu'une ame vaine et peu solide auroit pu la faire avec dissimulation et avec affectation. Ecce ancilla Domini : Je suis , dit-elle , la ser- vante du Seigneur. Vous me parlez d'être sa mère , et ce seroit pour moi un titre de supériorité : mais

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je m'en tiens à celui de ma dépendance , à celui de l'entière soumission et de la servitude que je lui ai vouée , et dont je ne me départirai jamais : Ecce ancilla.

Or voilà , mes chers auditeurs > encore une foi?, ce qui ravit le ciel. Voilà , souffrez que je m'explique ainsi , ce qui achève de déterminer le Verbe de Dieu à sortir du sein de son Père, et à descendre du trône de sa gloire jusque dans la profondeur de notre néant. Car , c'est bien ici que s'est vérifiée la parole du Prophète royal , qu'un abîme attire un 'autre abîme : Abyssus abyssum invocat(i)* Tandis que Marie s'humilie devant Dieu, le Verbe de Dieu s'anéantit en elle : cet abîme de l'humilité d'une vierge attire un second abîme encore plus grand , qui est celui de l'anéantissement d'un Dieu. Car c'est le terme , et le terme unique par saint Paul a cru pouvoir dignement exprimer le mystère d'un Dieu-homme : Qui càm in forma Deiesset, exinanivit semetipsum formam servi acci- pieus (2) ; ce Jésus-Christ que j-e vous prêche , disoit-il aux Corinthiens, est celui qui étant Dieu , et n'estimant point que ce fut pour lui une usurpa- tion d'être égal à Dieu , s'est anéanti lui-même, pre- nant la forme de serviteur et se rendant semblable aux hommes. En effet , qu'un Dieu se fasse homme, c'est, par rapport à Dieu, ce qui surpasse tous les degrés d'abaissement que notre imagination se fi- gure , et qu'elle peut se figurer. Il faut pour aller jusque-là, que la révélation divine vienne à son

(1) Psalm. 41. (2) Philip. 2.

DE LA VIERGE. 5g

secours ; et que , fortifiée des plus vives lumières de la foi , elle nous élève au-dessus de nous-mêmes , pour nous faire comprendre ce que c'est qu'un Dieu dans cet état. Or comment le comprenons-nous ? par ce seul mot , qui signifie plus que tout ce que les théologiens et les Pères se sont efforcés de nous en dire ; aussi est-ce le Saint-Esprit qui l'a dicté. 11 s'est fait homme, c'est-à-dire, de Dieu qu'il étoit, sans préjudice delà souveraineté de son être, il s'est réduit à une espèce de néant : Exinanivit semetipsum (i).

G'estdonc de cenéantdivin,pourparlerainsi,que nous avons été formés ; et c'est par la vertu mira- culeuse de cet anéantissement d'un Dieu, que nous sommes, vous et moi, tout ce que nous sommes dans l'ordre de la grâce. Comme le premier néant que j'appelle le néant de la création , a été le principe et l'origine de tous les êtres qui sont dans la nature , il a fallu que de ce second néant , qui est le néant de l'hu- miliation et de l'incarnation du Verbe , Dieu tirât tous les êtres qui sont de l'ordre surnaturel , c'est-à-dire , toutes les grâces, toutes les vertus , tous les mérites 9 toutes les lumières, toutes les inspirations, tous les dons célestes qui doivent contribuer au salut et à la justification des hommes. C'est sur ce néant d'un Dieu fait chair , que la miséricorde a travaillé pour faire des saints, des prédestinés , des élus; comme la toute - puissance avoit travaillé sur le premier néant, pour créer des cieux et des astres. Sans cela nous serions demeurés dans le néant éternel de notre

(l) Philip. 2.

60 SUR L'ANNONCIATION

misère et de notre péché : il n'y avoit qu'un Dieu qui pût nous en faire sortir, et il n'a point trouvé d'autre moyen que l'anéantissement de son adorable personne : Eocinanivit semetipswn. Anéantisse- ment de mon Dieu , s'écrie S. Bernard , plus avanta- geux pour moi que sa grandeur même, et que sa puissance même; ou plutôt, anéantissement de mon Dieu , sans lequel sa puissance et sa grandeur même n'auroient eu rien d'avantageux pour moi ; anéan- tissement plus fécond , plus riche, plus abondant que les trésors mêmes de Dieu , puisque tous les trésors de la bonté et de la charité de Dieu y sont renfermés , et que de me sont venus tous les biens que j'ai reçus de Dieu et que j'en recevrai jamais ; anéantissement en vertu duquel je subsiste, et au- quel je suis redevable de tout mon bonheur ; anéan- tissement qui , me représentant mon Dieu dans cet abîme d'humiliation je le contemple aujourd'hui, me le rend encore plus admirable et plus aimable que lorsque je le considérois dans la splendeur des saints , et dans le centre glorieux de sa pure divi- nité : Quanta pro me vilior , tanto mihi carior. Telles étoient les pensées de saint tèernard en vue de ce mystère , qu'il méditoit et dont il étoit pé- nétré.

Mais allons plus avant, et pour nous rendre ce mystère encore plus utile , faisons un relour sur nous-mêmes. Entrons dans les sentiinens de Jésus- Christ , entrons dans ceux de Marie : je veux dire, mettons- nous, selon la maxime du grand Apôtre, dans les mêmes dispositions se trouvèrent Jésus-

DE LA VIERGE. 6l

Christ et Marie au moment de l'incarnation : Hoc enim sentite in vobis , quod et in Christo Je- su (i). Car voici , mes chers auditeurs, ce que le mystère de l'incarnation nous prêche, l'esprit d'hu- milité , la pratique de l'humilité , l'étude et la science éminente de l'humilité , le mérite de l'humilité. Les païens , disoit saint Jérôme , n'ont été humbles , et n'ont pu l'être que par raison : mais pour nous qui sommes fidèles, nous devons l'être et par raison, et par religion. Les Juifs n'avoient besoin d'humilité , que pour obéir à un Dieu qui leur paroissoit tou- jours grand , et devant qui ils dévoient trembler ; mais en qualité de chrétiens , nous avons besoin d'humilité pour servir un Dieu qui s'est fait petit et à qui nous devons nous conformer. Comme l'abîme de l'humilité de Marie a attiré un second abîme , qui-est celui des humiliations du Fils de Dieu , il faut que celui tles-4mmiliations du Fils de Dieu en attire un troisième dans nous ; et qu'en nous sanc- tifiant par l'exercice de l'humilité chrétienne , nous joignions l'anéantissement volontaire de nous-mê- mes à cet anéantissement prodigieux du Verbe ; afin que de l'un et de l'autre il se fasse un tout sans lequel la foi nous enseigne qu'il n'y a point de sa- lut pour nous , puisqu'il est de la foi que l'anéan- tissement du Verbe incarné relève le mérite du nôtre , et que le nôtre doit être l'effet et comme le supplément et la consommation de celui du Verbe incarné. Parlons sans figure , et réduisons ceci à des termes plus simples. (1) Philip. a.

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On vous a cent fois entretenus des désordres de l'orgueil , de cette passion malheureuse que l'on peut bien appeler le péché originel de l'homme , puis- qu'au moins en a-t-elle été la cause, et qu'elle est encore aujourd'hui le principe le plus général de tous les déréglemens du monde. On vous en a fait des discours entiers , et peut-être plus d'une fois avez-vous été convaincus , que de s'y laisser domi- ner, c'étoit une des marques les plus visibles d'un sens réprouvé. Mais , chrétiens , on ne vous en a rien dit d'essentiel , si vous le comparez à ce que je vous en dis aujourd'hui. Oubliez donc tous les au- tres motifs dont on s'est servi pour vous donner horreur de ce péché : comptez pour rien tout ce qu'on vous a fait entendre de l'injustice de l'orgueil, de son indignité , de sa vanité , de ses extrava- gances pitoyables , de ses honteux emportemens , de ses aveuglemens grossiers, de ses insupportables présomptions , de ses ridicules fiertés, de ses basses et odieuses jalousies. C'étaient des raisons fortes et pressantes, mais encore trop humaines: il en falloit une prise de la sainteté même du christianisme, et dont nous ne pussions nous défendre sans renoncer à notre foi. Or cette raison étoit attachée à l'auguste mystère de l'incarnation. Car un Dieu tel qu'on nous le propose dans le mystère de ce jour ; un. Dieu volontairement et par choix revêtu de la forme de serviteur; un Dieu , pour sauver et pour réfor- mer l'homme , couvert des misères de l'homme ; un Dieu fait chair , pour guérir , dit saint Augustin , les enflures criminelles de notre esprit, c'est ce qui

DE LA VIERGE. 63

confondra éternellement le vice que je combats, ce qui le confondra sans réplique , ce qui le confondra dans tous les états du christianisme , ce qui le con- fondra en nous convaincant d'une contradiction presque aussi incompréhensible que le mystère même qui la fait naître. Car la plus monstrueuse contradiction, n'est-ce pas d'invoquer ce Dieu sauveur, que nous savons ne nous appartenir comme Sauveur que par son humilité, et en l'invoquant, d'être actuellement possédés d'un secret orgueil ; de lui rendre grâce de s'être abaissé pour nous, et de ne penser qu'à nous élever nous-mêmes ; d'éta- blir toute notre confiance sur ce qu'il s'est anéanti pour nous racheter, et de ne travailler qu'à devenir quelque chose , et, s'il étoit possible , toutes choses selon le monde ? N'est-ce pas là, dis-je , insulter en quelque manière à son incarnation divine ?

Il faut être humble, chrétiens. Je ne vous dis point que sans cela il ne peut y avoir de solide ver- tu; je ne vous dis point que l'humilité est, de l'a- veu du monde même, le fondement du véritable mérite ; je ne vous dis point ?que si vous n'êtes humbles , c'est en vain même que vous espérez de parvenir à cette prétendue gloire mondaine que vous cherchez; je ne vous dis point que sans l'hu- milité vous ne trouverez jamais la paix ni le repos de vos âmes. Autant vous en diroit un philosophe; et quelque convaincante sur ce point que fut sa morale , je doute qu'on y déférât beaucoup. Mais je vous dis qu'il faut être humble pour être chrétien et que sans l'humilité, il n'y a ni religion , ni chris-

64 SUR L5 ANNONCIATION

tianisme, puisque, sans l'humilité, il n'y auroitpas même eu d'incarnation , ni d'homme-Dieu. S'il vous reste encore de la foi , pouvez-vous n'être pas tou- chés de cette vérité ? Je sais néanmoins que cette vérité, toute édifiante qu'elle est, ne sera pas du goût de ceux qui m'écoutent; et je sais, quoique avec douleur, que l'humilité que je prêche ici, est cette sagesse cachée que saint Paul a cru bien dé- finir quand il a dit que c'étoit celle que nul des princes de ce monde n'avoit connue : Sapienliam in mysterio , quœ abscondlta est , quam nemo -principiam hujus secull cognovit (i), Mais c'est pour cela même que je vous la prêche, afin que, malgré le Dieu du siècle, elle soit hautement ré- vélée , elle est plus grossièrement ignorée et plus ouvertement combattue; afin qu'il ne soit plus vrai que nul des princes du monde ne l'a connue; afin que, jusque dans la cour, elle reçoive un té- moignage, ou qui sanctifie ceux qui la croient , ou qui serve à justifier Dieu contre ceux qui ne la croient pas. Car , de l'une ou de l'autre manière, il faut, chrétiens, que cette sagesse triomphe de vos erreurs. Et je vous rends grâce , ô mon Dieu ! de ce qu'il y a encore des âmes dans qui elle triomphe pleinement; de ce que votre main n'est pas raccourcie ; de ce que parmi les grands à qui je parle, il se trouve encore des humbles de cœur à qui vous découvrez vos voies : ce sont vos élus y Seigneur, et à vous seul en appartient le discerne- ment. S'ils sont en petit nombre , c'est cette profon-

(i) t. Cor. 2.

DE LA VIERGE, 65

deur de vos conseils que nous révérons : mais , quoi qu'il en soit, j'ai toujours droit de me conso- ler aujourd'hui de ce que la proposition de votre apôtre n'est plus si absolue ni si générale ; et tout indigne que je suis de mon ministère, j'ai le bon- heur de prêcher avec plus d'avantage que lui cette sagesse de vos humiliations , puisque je la prêche devant des puissans du siècle , non-seulement qui la connoissent , mais qui l'adorent , et qui con- viennent avec moi de l'obligation indispensable ou ils sont de la pratiquer.

Vous me direz , chrétiens : Mais peut-on être humble et grand tout à la fois ? car voilà le prétexte que l'esprit du monde a opposé de tout temps à cette vérité. Et moi je vous réponds : En peut-on dou- ter après la preuve authentique et le modèle ad- mirable que Dieu nous en a donné dans l'incar- nation de son Fils ? Vous me demandez si l'on peut être humble et grand tout à la fois : et le Fils de Dieu a bien pu devenir humble en demeurant Dieu ; et Marie a bien pu être la plus humble de toutes les créatures , en devenant la mère d'un Dieu. Quoi donc ! reprend saint Chrysostôme , les grandeurs humaines ont-elles quelque chose de plus éclatant que la maternité de Dieu , et que la divinité même; et puisque la divinité et la maternité de Dieu se sont si bien accordées avec l'humilité dans Jésus-Christ et dans Marie , oserons-nous dire qu'il n'y ait rien de grand sur la terre avec quoi l'humilité puisse être incompatible ? Oui , chrétiens , on peut être grand et humble tout ensemble ; c'est-à-dire , on tome xi. 5 '

£6 sur l'annonciation

peut être humble dans la grandeur, comme on peut être superbe dans la bassesse. On ne peut pas être humble, et ambitionner d'être grand, et se plaire à être grand, et faire toutes choses pour être grand; mais on peut être humble et être grand, parce qu'on peut être grand , par l'ordre de Dieu , et que l'ordre de Dieu n'a rien qui ne contribue à maintenir l'hu- milité. Et voilà, mes chers auditeurs, ce que j'ap- pelle la grâce de votre état. Vous qui tenez dans le monde des rangs honorables, et que la Providence a élevés au-dessus du commun des hommes , voilà, si vous voulez le reconnoître , l'avantage que vous possédez, de trouver dans l'humilité que ce mys- tère vous inspire , de quoi sanctifier votre condi- tion, et de trouver dans votre condition de quoi rendre votre humilité plus sainte et plus précieuse devant Dieu ; voilà en quoi Dieu vous a privilégiés, de vous avoir donné le moyen d'être humbles avec mérite , et d'être grands sans risque et sans péril. Concevez bien , s'il vous plaît, ce secret de sa mi- séricorde. Si Dieu vous avoit laissés dans la corrup- tion du péché , livrés à vos propres désirs , cette grandeur dont vous êtes revêtus seroit une gran- deur funeste qui vous perdroit , qui vous aveugle- roit, qui seroit pour vous une source de crimes , et qui n'aboutiroit enfin qu'à votre damnation : ou si , par un changement d'état, Dieu, au contraire, vous avoit fait naître dans la poussière et dans les plus viles conditions du monde , l'humilité dont vous auriez fait profession, n'eut été'souvent qu'une humilité naturelle, qu'une impuissance de vous éle-

DE LA VIERGE. 67

ver plus haut, ou même qu'une bassesse fie cœur indigne du nom d'humilité. Qu'a fait Dieu ? par une providence toute singulière, il vous a préservés de ces deux écueils : il vous a donné de la naissance , des emplois , des rangs , afin que si vous étiez hum- bles et chrétiens, vous le fussiez par vertu; et il vous a pourvus de l'humilité chrétienne , afin que cette naissance, ces emplois , ces rangs ne dégéné- rassent point dans une grandeur profane et abomi- nable à ses yeux; La grandeur toute seule auroit vous faire trembler : l'humilité toute seule , dans le sens que je viens de le dire, n'auroit pas pu vous assurer : l'une vous auroit exposés à des tentations presque invincibles ; l'autre , sous l'apparence même du bien , auroit été douteuse et équivoque. L'al- liance des deux est ce qui doit faire votre consola- tion : car l'humilité , à l'épreuve de la grandeur , est le plus infaillible ouvrage de la grâce , et le mé- rite le plus pur sur lequel vous puissiez compter : et la grandeur , sanctifiée par l'humilité , non-seu- lement n'est plus un piège, mais devient elle-même salutaire. Quel hommage , chrétiens , n'en pouvez- vous pas faire à Dieu ? à combien de saintes œuvres ne peut-elle pas vous servir pour les intérêts de Dieu ? dans quelle nécessité ne vous met-elle pas d'être sur la terre , chacun à proportion de votre pouvoir , les ministres et les hommes de Dieu ? Cette grandeur soumise à Dieu, employée pour Dieu , anéantie pour l'humilité de la religion en présence de Dieu : quel tribut de gloire ne lui rapporte- fc-elle pas, et quelle facilité ne vous donne-t-elle

£8 SUR L'ANNONCIATION

pas à vous-mêmes , sans cesser d'être tout ce que vous êtes, d'être encore des saints? Il est vrai, disoit saint Pierre, notre Dieu est un juge équi- table , qui ne regarde point la qualité, et qui ne fait nulle différence des conditions des hommes : Non est personarum -accepter Deus (i). Mais il faut pourtant convenir, qu'agissant même en juge équi- table , Dieu se tient en quelque sorte plus honoré de la piété des grands , que de celle des hommes du commun : pourquoi ? parce que la piété dans les grands , pour être sincère et véritable , supposeun plus grand fonds d'humilité. Or Dieu, à proprement parler , ne nous considère que par le plus ou le moins d'humilité qui est en nous ; et si nos vertus, par rapport à nous, ont devant lui quelque dis- tinction , c'est uniquement par qu'il les mesure. C'est pour cela même aussi , vous disois-je il y a quelque temps , que Dieu vous a faits ce que vous êtes , et c'est enfin ce qui vous doit faire aimer l'hu- milité* Non , vous ne la devez point regarder comme une vertu odieuse qui vous dispute vos droits et vos rangs, mais comme une vertu précieuse qui sanctifie la grandeur même, et qui la rend méri- toire devant Dieu , et plus vénérable devant les hommes. Sainte humilité , c'est vous qui avez conçu le Verbe de Dieu ; ou plutôt , c'est par vous que Marie l'a conçu dans son sein , et que nous le devons concevoir dans nous-mêmes. Voyons encore com- ment Marie contribue par sa virginité à cette divine conception ; c'est la seconde partie. (0 Act. 10.

DE LA VIERGE. 69

DEUXIÈME PARTIE.

Dieu l'avoit dit, chrétiens, et le plus authen- tique de tous les signes qu'il avoit promis au monde , pour marquer l'accomplissement du grand mystère de notre rédemption , c'étoir, selon le rapport d'Isaïe , qu'une Vierge demeurant vierge conce- vroit un fds , et que ce fils seroitDieu ; non pas un Dieu séparé de nous , ni élevé comme Dieu au- dessus de nous 9 mais un Dieu abaissé jusqu'à nous , et entretenant , quoique Dieu , un commerce in- time avec nous. Car voilà, ajoute l'Evangéliste, ce que signifioit l'auguste nom d'Emmanuel : Ecce virgo in utero habebit , et pariet fdium; et vo- cabunt nomen ejus Emmanuel , quod est inter- pretatum , nobiscum Deus (1). Ce prodige, je l'avoue , surpassoit toutes les lois de la nature ; mais après tout , il ne laissoit pas d'être dans un sens parfaitement naturel. Car , comme raisonne saint Bernard , si un Dieu se faisant homme , devoit avoir une mère , il étoit de sa dignité , et par d'une espèce de nécessité, que cette mère fut vierge; et si une vierge, par le plus inoui de tous les miracles , devoit, sans cesser d'être vierge, avoir un fils, il étoit pour elle d'une bienséance absolue et comme indispensable , que ce fils fût Dieu : Neque enim mit partit s alius virginem y aut Deum decuit partus alter. Il falloit que le Verbe de Dieu, par un excès de son amour et de sa charité , sortît hors du sein de Dieu, et, si je puis ainsi dire, hors de

(1) Matth. 1.

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lui-même , pour se mettre en état d'être conçu selon la chair : mais supposé cette sortie, qui est propre- ment ce que nous appelons incarnation, le Verbe de Dieu ne pouvoit être autrement conçu selon la chair , que par la voie miraculeuse de la virginité : pourquoi? parce que toute autre conception que celle-là auroit obscurci l'éclat et la gloire de sa di- vinité. Cette pensée de saint Bernard a je ne sais quoi de sublime, et pour peu d'étendue qu'on lui donnât , elle remplirait vos esprits des plus hautes idées de la religion. Mais sans rien rabattre de la sublimité de cette pensée , il faut encore quelque chose de plus sensible , et de plus propre à l'édifi- cation de vos mœurs. Or c'est à quoi le Saint-Es- prit me paraît avoir admirablement pourvu par la conduite qu'il a tenue dans l'exécution de ce mys- tère : conduite , si vous l'examinez bien , capable de vous inspirer toute la vénération , tout le respect, tout l'amour dus à l'excellente vertu dont je dois présentement vous parler, et qui est la pureté chré- tienne. Car en voici , mes chers auditeurs , la plus solide et la plus touchante leçon ; étudiez-la dans la suite de notre évangile.

Dieu, par un mouvement de son infinie miséri- corde, envoie un ange sur la terre, non-seulement pour annoncer , mais pour négocier la nouvelle al- liance qu'il est sur le point de faire avec les hom- mes. Et à qui envoie-t-il cet ange ? à une vierge : M issus est angélus a Deo ad virginem ( i ). Or vous savez (belle réflexion de saint Bernard sur ces

(1) Luc. î.

DE LA VIERGE. 71

trois noms, ou plutôt sur ces trois personnes, uii ange , un Dieu , une vierge) ; vous savez que Dieu qui est le plus pur de tous les esprits et la source de toute pureté , engendre éternellement son fils par la plus pure et la plus sainte de toutes les géné- rations. D'on vient que saint Grégoire de INazianze , en parlant du Père céleste, l'appelle vierge par excellence et le premier des vierges. Vous savez que les anges sont de purs esprits dégagés de la ma- tière , et que ceux qui ont persévéré dans la jus- tice et dans la sainteté originelle Dieu les avoit créés, j'entends les anges bienheureux , ont encore l'avantage d'être spécialement purs et sans tache devant Dieu. Et vous savez, enfin, que les vierges, quoique dans un corps mortel , par la profession qu'elles font d'une sainte virginité , sont comme les anges de la terre : Erunt sicut angeli Del (1). Dieu qui députe, l'ange qui est député , Marie à qui la députation est faite , autant de caractères différens de la plus parfaite pureté , selon la diffé- rence des sujets qui concourent à ce mystère : An- gélus à Deo ad vlrglnem. Que veux-je conclure de ? ce que le Saint-Esprit semble avoir prétendu par nous déclarer; savoir, que Dieu étant par lui-même la pureté essentielle .il falloit ou une pureté angélique, ou une pureté virginale; disons mieux, qu'il falloit l'un et l'autre ensemble, pour concerter entre Dieu et l'homme cette ineffable et adorable union qui s'est accomplie dans le Verbe fait chair. Mais encore, reprend saint Bernard?

(») Matth. 22.

wj2. SUR L'ANNONCIATION

laquelle de ces deux sortes de pureté , l'angélique et la virginale , a eu plus de part à ce mystère ? et pour laquelle Dieu paroît-il avoir eu plus de consi- dération? Ah ! répond ce saint docteur , en peut-on douter , après l'exemple que ce Dieu de gloire nous en donne aujourd'hui lui-même , c'est-à-dire , après la haute préférence qu'il donne aujourd'hui à la pureté virginale sur la pureté angélique ? Vous me demandez en quoi consiste cette préférence : le voici : Le Verbe de Dieu , dans le dessein de s'in- carner, choisit une vierge pour mère, et il lui dé- pute un ange qui n'est auprès d'elle que son am- bassadeur. Elle est donc , en vertu de ce mystère , aussi élevée comme vierge au-dessus de l'ange , que*' le nom de mère qu'elle reçoit surpasse celui de ministre et de serviteur. Tanto melior angelis, pourrois-je dire , en me servant des termes de saint Paul , quanta differentiàs prœ Mis nomen hœ- reditavit (i).

Dieu prêt à se faire homme , obligea l'ange à s'humilier devant cette vierge ; et lui-même , tout Dieu qu'il est , par un honneur anticipé qu'il veut bien lui faire comme à sa future mère , il commence en quelque sorte à dépendre d'elle , puisque dans la plus importante négociation , il demande son consentement. Ne vous en étonnez pas , poursuit saint Bernard : c'est qu'en effet la pureté de cette vierge étoit d'un mérite qui la rendoit bien plus précieuse et plus estimable devant Dieu, que celle des Anges. L'ange qui saluoit Marie étoit pur, il

(i) Hcbr. i.

DE LA VIERGE. 78

est vrai ; mais comment ? par nature et par un pri- vilège de béatitude et de gloire : mais Marie étoit vierge par choix , par vœu , par esprit de religion» La virginité de Marie étoit donc comme un sacri- fice continuel qu'elle faisoit à Dieu , une oblation de son corps qu'elle immoloit comme une hostie vivante et agréable aux yeux de Dieu , une consé- cration de sa personne qui devoit être le sanctuaire et la demeure de son Dieu. Voyez avec quelle pru- dence et quelle circonspection elle conserve le tré- sor de sa virginité. Admirez la constance et la fer- meté qu'elle témoigne pour ne le pas perdre. Deux devoirs des vierges chrétiennes , dont Dieu veut que Marie soit aujourd'hui le modèle. Ecoutez-moi, et instruisez-vous. Un ange se présente à elle, et elle se trouble. A peine a-t-il commencé à lui parler, que la crainte la saisit , qu'elle se sent intérieuremen t combattue de mille pensées : Turbata est , et co- gitabat qualis esset isla salutatio (1). Si Marie eût été de ces personnes mondaines , qui ne sont vierges que de corps sans l'être d'esprit, cette vi- site qu'elle recevoit, n'auroit eu rien pour elle de si surprenant; et les louanges qu'on lui donnoit, au lieu de l'étonner, l'auroient agréablement flattée. Mais la profession qu'elle a toujours faite , de n'avoir comme vierge , d'entretien particulier qu'avec Dieu , la loi qu'elle s'est prescrite , et qu'elle a gardée , de fuir tout autre commerce , et de renoncer aux mœurs et aux usages du siècle profane; son exacte et sévère régularité , son attention à ne se relâcher

(1) Luc. 1.

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jamais sur les moindres bienséances , la possession elle est , d'une conduite irrépréhensible et à l'é- preuve de la plus rigide censure , la pudeur et la modestie qui lui sont plus que naturelles ; l'opinion dont elle est prévenue, que les louanges données à son sexe et favorablement reçues , que les louanges mêmes souffertes et écoutées tranquillement , sont le poison le plus contagieux et le plus mortel : tout cela lui cause un trouble qu'elle n'a pas honte de faire paroître , parce qu'être troublée de la sorte , c'est le véritable caractère d'une vierge fidèle à Dieu. Voilà sa prudence et sa vigilance : ajoutez-y sa constance et sa fermeté. On déclare à Marie qu'elle doit être la mère d'un fils qui sera éternellement roi , qui sera le Saint des saints, qui sera le Fils du Très-haut , qui sera le Sauveur de tout le monde ; et elle demande comment cela se pourra faire , parce qu'elle est vierge , et vierge par un engage- ment , auquel ni la qualité de mère de Dieu , ni celle de reine du ciel et de la terre , ne la feront jamais renoncer : Quomodo fiet îstud , quoniam virum non cognosco (i) / Ah ! Marie, s'écrie là- dessus saint Augustin , c'est pour cela même que la chose se pourra faire, et qu'elle se fera, parce que vous ne comprenez pas comment elle est possible. Car si vous le compreniez de la manière que toute autre l'auroit compris, dès-là vous seriez incapable d'être à Dieu ce que Dieu veut que vous lui soyez. Il a fallu que votre virginité parut en ce moment vous rendre comme incrédule ; il a fallu que la

(î) Luc. 1.

DE LA VIERGE. 7^

proposition qu'on vous faisoit d'être la mère de votre Dieu , vous alarmât d'abord et vous troublât, afin que vous fussiez digne de l'être.

En effet, ce refus de la maternité divine, plutôt que de cesser d'être vierge , ce vœu de virginité dans lequel elle demeura ferme et immobile jusqu'à n'être pas ébranlée par la parole même d'un ange qui lui promettoit un Dieu pour fils : Immobile virginitatis propos itum, quodnec angelofilium Deum promittente , aliquatenùs litubavit ; voilà, dit saint Jérôme , ce que Dieu a considéré dans Marie, et par Marie , entre toutes les autres vier- ges , a eu la préférence de l'estime et du choix de Dieu. Or, qu'est-iî arrivé de là? une chose, chré- tiens , aussi consolante pour vous qu'elle vous paroî- tra merveilleuse. Yous savez quelle fut la cause de ce déluge universel qui inonda toute la terre. Dieu, dans sa colère, voyant la corruption du genre hu- main , avoit juré que son esprit ne demeureroifc jamais dans l'homme, parce que l'homme étoit de- venu tout charnel : Non permanebit spiritus meus in œternum in homine^ quia caro est (i). Mais aujourd'hui, réflexion admirable de saint Augus- tin , Dieu révoque , pour ainsi dire , cet arrêt; et, par un autre serment tout contraire en apparence, mais qui néanmoins s'accorde parfaitement avec le premier, il assure que son esprit demeurera dans Marie , et que de Marie il se répandra dans tous les hommes : pourquoi ? parce que , dans la personne de Marie, l'homme a cessé d'être charnel; c'est-à-

(i) Geaes. 6.

76 SUR L'ANNONCIATION

dirç , parce que Marie est vierge , et vierge par une profession qui, l'élevant au-dessus de l'homme , la rend capable des plus hautes faveurs de Dieu , et de la plénitude même de l'esprit de Dieu : Spiritus sanctus superveniet in te (1). Au lieu que , dans la création, l'esprit de Dieu étoit simplement venu pour se communiquer à l'homme en vue de son innocence, et parce que l'homme n'avoit point en- core péché; au moment de l'incarnation , ce même esprit, selon la parole sacrée, survint dans Marie; et comment? avec un surcroit, avec une surabon- dance , avec un épanchement de dons et de grâces sans mesure , en vue de sa pureté et parce qu'elle étoit vierge : Superveniet in te.

Ce n'est pas assez : non-seulement Dieu veut que Marie , en conséquence de ce qu'elle est vierge , soit remplie de son esprit ; mais parce qu'elle a fait, comme vierge , un éternel divorce avec la chair et le sang , c'est par elle que lui-même, qui est un pur esprit, veut faire une éternelle alliance avec notre chair ; disons mieux , c'est par elle que lui-même veut être fait chair. Car voilà le terme qu'a employé l'Evangéliste , pour exprimer le miracle de ce Verbe de Dieu incarné et fait homme : Et verbum caro factwn est (2). Saint Jean n'a pas cru qu'il suffît de dire que le Verbe de Dieu s'étoit fait homme , de dire qu'il s'étoit allié à une nature raisonnable , de dire qu'il avoit pris une ame immortelle et spiri- tuelle ; mais il a réduit en quelque sorte tout ce mystère à la bienheureuse adoption que le Verbe a

(1) Luc. 1. (2) Joan. 1.

BE LA VIERGE. 77

faite de notre chair dans le sein de Marie : Et Ver- bum caro faction est. O mon Dieu ! est-il possible que la virginité ait eu ce pouvoir sur vous; et qu'un Dieu aussi grand , aussi saint , aussi parfait que vous, en soit venu jusqu'à se faire chair! Oui, chrétiens , c'est ce que la foi nous révèle : ce Dieu- homme , par son incarnation , a ennobli dans sa personne tout l'homme , mais il a particulièrement ennobli la chair de l'homme par les merveilleux rapports que son incarnation a fondés entre lui et nous. Car c'est selon la chair que cet homme-Dieu est notre frère , c'est selon la chair que nous ne faisons qu'un corps avec lui, c'est selon la chair qu'il est notre chef, et que nous sommes ses mem- bres : Nescitis quoniam corpora vestra membra sunt Christi ( 1 ) ? Ne savez-vous pas , mes frères , disoit saint Paul, et pouvez-vous l'ignorer, que, depuis qu'un Dieu a bien daigné prendre un corps semblable au nôtre, nos corps , par un merveilleux changement, ont cessé, pour ainsi dire, d'être nos corps; et qu'ils sont devenus le corps de Jésus- Christ? N'est-ce pas une des premières leçons qu'on i vous a faites dans le christianisme , que vous êtes i incorporés à Jésus-Christ , ou plutôt que vous êtes ; le corps de Jésus-Christ même ? Vos estis corpus Christi , et membra de membro (2). Après cela, faut-il s'étonner que le même apôtre ait cru avoir ! droit d'exiger des chrétiens, comme chrétiens , une pureté de mœurs si inviolable ; et que , de toutes les choses qu'il leur recommandoit , celle qu'il a

(1) 1. Cor. 6. (a) », Cor. 12,

78 SUR L'ANNONCIATION

paru avoir plus à cœur, ait été qu'ils sanctifiassent leurs corps? Supposé ces principes de la foi, que je viens de vous expliquer, pouvoit-il trop insister sur ce devoir ! Ayant les liaisons que nous avons avec Jésus-Christ , serons-nous jamais aussi purs et aussi saints que nous devons l'être ? Notre chair étant la chair de Jésus-Christ, oserons-nous nous plaindre des soins et de l'exacte régularité à quoi nous assujettit ce point de notre religion , comme si c'étoit un excès de perfection ? Voulons-nous qu'il ne nous en coûte rien , d'être non-seulement les frères, mais les membres et le corps d'un homme- Dieu ? et cette allianee sacrée que nous avons con- tractée avec lui , n'aurait-elle en nous point d'autre effet que de nous avoir élevés à un si haut rang d'honneur , pour en être éternellement indignes ? Après cela même, devons-nous trouver étrange que les Pères de l'Eglise , parlant de l'impureté qui corrompt aujourd'hui tout le christianisme, en aient témoigné tant d'horreur, puisqu'il est certain que ce péché , déshonorant nos corps, déshonore le corps de Jésus-Christ ? Devons-nous être surpris que ce péché, par la seule raison que le Verbe s'est fait chair, leur ait paru d'une toute autre grièveté , que s'il violoit simplement la loi de Dieu , et que l'Eglise des premiers siècles ait été pour cela si rigoureuse et si sévère à le punir, persuadée qu'elle étoit qu'en le punissant, elle vengeoit l'a liront personnel qu'en recevoit son époux? Que la chair de l'homme, disoit éloquemment Tertullien , que la chair de de l'homme, avant l'incarnation de Jésus-Christ.

LA VIERGE. 79

ait été corrompue et souillée de crimes, ses déré- glemens pouvoient être alors plus pardonnables. Elle n'avoit pas encore la gloire d'être entrée dans l'alliance d'un Dieu ; elle n'étoit pas encore incor- porée au Yerbe de Dieu ; elle n'avoit pas encore reçu cette onction de grâce , en vertu de laquelle elle devoit être hypostatiquement unie à Dieu. Mais depuis que le Fils de Dieu l'a ennoblie, et que, par le plus grand de tous les miracles , il en a fait sa propre chair; depuis que cette chair a commencé à lui appartenir ; depuis qu'elle a changé dans sa personne de condition et d'état, ah ! mes frères , concluoit-il , ne traitons plus ses désordres de simple foiblesse ; et tonte chair qu'elle est, ne l'excusons plus par sa fragilité , puisque sa foiblesse et sa fra- gilité est l'opprobre de l'incarnation de notre Dieu. Non , chrétiens , je n'ai pas de peine à comprendre pourquoi Tertullien parloit ainsi. Il outroit quel- quefois la morale du christianisme , et il abondoit en son sens ; mais sur le point que nous traitons , il n'a rien dit qui ne soit encore au-dessous de la vérité , puisqu'il n'a rien dit qui approche de la parole de saint Paul. Car ce grand apôtre, après avoir supposé que , par le mystère de l'incarnation , tous les hommes, sans en excepter aucun, sont de- venus les membres de Jésus-Christ, n'a plus hé- sité à tirer de cette affreuse conséquence , dont il n'y a point d'impudique qui ne doive trembler : Tollens ergd membra Christi ^faciam membra meretricis (i) / Si c'étoit un autre que saint Paul

(i) i. Cor. 0.

80 SUR L'ANNONCIATION

qui se fût expliqué de la sorte , nous ne pourrions entendre ces termes; et la pudeur que nous affec- tons , malgré la licence et le débordement des mœurs nous vivons, nous feroit rebuter une instruction si nécessaire et si essentielle : mais si c'est l'esprit de la foi qui nous anime et qui nous conduit, quel effet cette conséquence ne doit-elle pas produire en nous ? quelle horreur ne doit-elle pas nous inspirer pour le péché que je combats ? et si nous en sommes esclaves , quelle indignation ne doit-elle pas nous faire concevoir contre nous- mêmes ? Tollens ergô membra Christi , faciam membra meretricis ï Cela seul bien médité ne doit-il pas être pour nous plus convaincant que toutes les prédications; et pour peu qu'il nous reste de religion , en faut-il davantage pour nous préser- ver de l'emportement des passions impures ?

Vous me direz : Mais il s'ensuit donc que le Fils de Dieu, s'incarnant et se faisant homme , a rendu le péché de l'homme plus abominable et plus irré- missible qu'il ne le seroit de lui-même? Oui, re- prend saint Chrysostôme , cela s'ensuit et doit s'en- suivre nécessairement. Mais nous sommes donc, en conséquence de ce mystère , plus criminels que nous ne l'aurions été si nous étions demeurés dans l'état de notre première corruption ? rien de plus incontestable et de plus vrai. Mais l'incarnation de Jésus-Christ nous devientdonc préjudiciable, quand nous nous abandonnons à notre incontinence ? c'est ce que toutes les Ecritures vous prêchent. Ah ! chrétiens , peut-être y en a-t-il parmi vous d'assez

DE LA VIERGE. 8l

ingrats et d'assez insensibles aux bienfaits de Dieu , pour souhaiter que Dieu ne les eût point tant ho- norés ; peut-être leur infidélité va-t-elle jusque-là ; et, s'il étoit dans leur choix de prendre l'un ou l'autre des deux partis , peut-être renonceroient-ils à la gloire d'appartenir à Jésus-Christ , pourvu qu'il leur fût permis de satisfaire impunément leurs désirs déréglés , et qu'ils se trouvassent par déchargés de l'obligation que ce mystère leur impose , de vivre dans l'ordre. Mais il ne dépend plus d'eux -, ni de nous , que cela soit ainsi ; et il ne dépend plus de Jésus-Christ même qu'il cesse d'être ce qu'il nous est. Soyons libertins tant que nous voudrons, nous serons toujours ses frères selon la chair : jusque dans les enfers , si nous sommes jamais réprouvés de Dieu , nous en porterons le caractère ; et ces désordres de la chair tireront éternellement de lui , malgré que nous en ayons, un sujet particulier , ou un surcroît de condamnation.

Peut-être , mes chers auditeurs , ces désordres ont-ils déjà éteint les plus vives lumières de votre foi, et peut-être ceux à qui je parle ne croient-ils plus que foiblement le mystère de l'incarnation d'un, Dieu : car le moyen de le croire et de vivre dans l'habitude de ce péché ? Mais croyons-le , ou ne le croyons pas ; si nous vivons dans le désordre de ce péché, nous nous faisons de ce mystère, qui par excellence est le mystère du salut , un mystère fie réprobation. Si nous ne le croyons pas , notre TOME xi. 6

32 SUR L'ANNONCIATION

arrêt est déjà porté , et dès-là nous voilà jugés : Qui non crédit , jam judicatus est (i); si nous le croyons, nous nous jugeons et nous nous con- damnons nous-mêmes. Si nous ne le crovons pas, il n'y a point de Sauveur pour nous ; et si nous le croyons , il y en a un , mais pour notre confusion. Car souvenons-nous, chrétiens, que ce Dieu fait homme est en même temps , selon l'oracle du saint pontife Siméon , pour la ruine des uns et pour la résurrection des autres : Positus est in ruinant et in resurrectionem multorum (2). 11 s'est incarné pour nous sauver; mais il pourra bien arriver, par l'abus que nous faisons de ses grâces , qu'il se soit incarné pour nous perdre. Or , s'il doit jamais con- tribuer à la perte de quelques pécheurs , comme l'évangile nous l'assure , sur qui doit-on présumer que tomberont ses anathèmes , si ce n'est pas en particulier sur ces chrétiens sensuels , sur ces volup- tueux impénitens et obstinés dans leur péché ? Ah ! Seigneur , ne permettez pas qu'une si funeste pré- diction se vérifie jamais en nous , et que les mérites de votre vie mortelle , qui , dans les vues de votre infinie miséricorde, doivent servir à notre salut, par un châtiment de votre redoutable justice , ser- vent à notre malheur éternel. Et vous , Vierge sainte et toute pure , puissante médiatrice des hommes , et leur mère , puisque vous êtes la rnère d'un Dieu- homme , en nous donnant ce Sauveur que vous por- tez dans votre sein virginal, et qui vient nous ra-

(1) Joan. 3. (3) Luc. 2.

DE LA VIERGE. 83

cheter , aidez-nous à recueillir les fruits d'une si abondante rédemption, afin que, parles grâces dont votre Fils adorable est la source , et dont vous êtes la dispensatrice, nous puissions par- venir à la bienheureuse éternité, nous con- duise , etc.

sztrrr;

AUTRE SERMON

SUR

/ANNONCIATION DE LA VIERGE,

Verbum caro factnm est, et habîtavit ia nobis.

Le Verbe s'est fuit chair , et il a demeuré parmi nous. "En saint Jean , chap. z.

Sjre,

Cj'est le grand mystère que nous célébrons au- jourd'hui, et sur quoi est fondée toute la religion chrétienne. Mystère que l'apôtre saint Paul expri- moit en des termes si relevés , et qu'il appeloit le mystère par excellence de la bouté et de la charité de Dieu envers les hommes : Magnum pielatis sacramentum , manifestatum in carne (i). Le Verbe s'est fait chair: voilà, dit saint Augustin, ce qui paroissoit incroyable. Mais il y avoit encore , ajoute-t-il , quelque chose de plus incroyable , sa- voir , que ce mystère , tout incroyable qu'il étoit , fût cru néanmoins dans le monde; et c'est ce qui est arrivé. De ces deux choses incroyables , celle qui l'étoit le plus, a cessé de l'être , et est devenue non-seulement croyable, mais évidente. Car il est évident que le mystère d'un Dieu incarné a été prêché aux nations , et que le monde s'est soumis

(i) i. Tim. 5.

SUR L'ANNONCIATION DE LA VIERGE. 85

à ce point de foi : Magnum pietatis sacramen- tum , prœdicatum gentibus , creditum in mun- do(i). Quand saint Paul en parloit ainsi , ce n'étoit qu'une prédiction qui dès-lors coramençoit à se vérifier; mais nous voyons la prédiction pleinement accomplie. Le monde devenu chrétien croit un Dieu fait chair; et voilà le miracle qu'a opéré le Seigneur , et qui paroît à nos yeux : A Domino factura est istud , et est mirabile in oculis nostris (2). Or convaincus , comme nous le sommes , du plus in- croyable , pourquoi aurions- nous de la peine à croire ce qui l'est moins? c'étoit le raisonnement de saint Augustin. Mais ce n'est pas assez : le Verbe fait chair a demeuré parmi nous : Et habitavit in no- bis (3); pourquoi cela? pour nous instruire par ses exemples et pour nous sanctifier par sa doctrine. Voilà, dit saint Paul, par rapport à nous une des principales fins de l'incarnation : Apparuit eru- diens nos (4). Ecoutez-le donc , mes chers audi- teurs , ce Verbe incréé , mais incarné : c'est par moi qu'il vous doit aujourd'hui parler , c'est moi qui lui dois servir d'organe ; et , pour m'acquitter dignement d'un si saint ministère , j'ai besoin des lumières et des grâces du même esprit dont Marie reçut la plé- nitude. Demandons-les par l'intercession de cette mère de Dieu , et disons-lui avec l'Ange : Ave , Maria»

Ce n'est pas sans un dessein particulier que l'Evan- géliste , pour nous donner une idée juste du mystère

(1) 1. Tim. 3. (2) Psalm. 117. (3) Joaa. 1. (4) Tit. 2

*86 SUR L'ANNONCIATION

de ce jour, l'a renfermé dans ces trois divines pa- roles , que nous ne devons jamais prononcer qu'avec respect : le Verbe s'est fait chair : Verbum caro factum est. (i). Autrefois saint Paul défendoit aux ministres de l'église chargés de l'instruction des fi- dèles , d'entretenir leurs auditeurs de ce qui regar- doit les généalogies et les alliances , prétendant que c'étoient des questions inutiles qui ne servoient qu'à exciter des disputes, et qui ne contribuoient en rien à l'édification des mœurs. Ainsi l'ordonnoit-il à Timothée. Il n'en est pas de même , chrétiens , des alliances du Yerbe avec la chair ; et de la chair avec le Verbe , dont j'entreprends ici de vous parler , car ce sont des alliances toutes saintes qu'il vous est important de bien connoître , et qu'il ne vous est pas permis d'ignorer ; des alliances qui doivent être le sujet de vos réflexions , comme elles sont l'objet de votre foi ; des alliances qui vous découvrent les plus admirables principes que vous puissiez vous appliquer pour la réformation de votre vie. Or j'en trouve trois de ce caractère dans le mystère ado- rable de l'incarnation, et les voici. Alliance du Verbe avec la chair, par rapport à Jésus-Christ; alliance du Verbe avec la chair, par rapport à Ma- rie , sa mère ; alliance du Verbe avec la chair , par rapport à nous qui sommes ses frères; alliances, dis-je, que je vous propose comme infiniment pro- pres à vous toucher , à vous convertir , à vous sanc- tifier, à vous rendre de parfaits chrétiens, si vous en savez profiter. Et afin que vous en puissiez mieux

(1) Joan. 1.

DE LA VIERGE. 87

faire le discernement, je distingue dans ces trois alliances autant de degrés qui élèvent la chair de l'homme, dans la personne de Jésus-Christ jusqu'à la souveraineté de l'être de Dieu; dans la personne de Marie, jusqu'au rang sublime de la maternité de Dieu; et, dans nos personnes, jusqu'à la di- gnité d'enfant de Dieu. Ainsi, gardant les propor- tions convenables entre Jésus-Christ et Marie , et entre Marie et nous , ce seul mystère du Verbe in- carné nous fait voir aujourd'hui trois grands mi- racles. Dans Jésus-Christ un homme-Dieu : ce sera la première partie ; dans Marie une mère de Dieu : ce sera la seconde ; dans nous , qui que nous soyons , mais surtout si nous sommes en état de grâce , de légitimes enfans de Dieu : c'est la troisième. Vous verrez, chrétiens, les trois conséquences pratiques que je tirerai de là, non-seulement pour vous af- fermir dans la foi , mais pour vous apprendre à remplir dignement les plus saints devoirs du chris- tianisme.

PREMIÈRE PARTIE.

Il est donc vrai , chrétiens , que la chair de l'homme a été élevée dans Jésus-Christ jusqu'à la souveraineté de l'être de Dieu; et c'est ce que le Saint-Esprit a prétendu d'abord nous marquer par ces paroles : Verbum caro factum est; Le Verbe s'est fait chair. Demander comment et pourquoi s'est accompli ce prodige, ce seroit le détruire , dit saint Augustin, en voulant le connoître , puisqu'il est certain que ce mystère de l'incarnation du Verbe

$8 SUR L'ANNONCIATION

ne seroit plus par excellence l'œuvre de Dieu , si l'on en ponvoit rendre raison , et qu'il n'auroit plus l'avantage de se distinguer par sa singularité , si , dans l'ordre de la nature ou de la grâce , on en pou- voit trouver un seul exemple : Hic si ratio quœ- ritur , non erit mirabile ; si exemplum , non erit singulare. J'avoue que Marie, au moment que l'Ange lui en fit la déclaration, ne laissa pas de dire: Quomodo fiet îstud t Comment cela se fera-t-il f Mais saint Chrysostôme remarque très-bien que cette demande fut alors l'effet d'une profonde et respectueuse admiration , et non pas d'une présomp- tueuse et vaine curiosité ; et, que si Marie voulut savoir de quelle manière se vérifieroit ce qui lui étoit annoncé de la part du ciel , ce ne fut point par incrédulité, mais par un pur zèle, et par un sincère amour de la virginité qu'elle avoit vouée. Quoi qu'il en soit, chrétiens , voilà le miracle qui nous est proposé dans cette fête , et que je dois vous expliquer. Car je serois prévaricateur, et je ne m'acquitterois pas de mon ministère, si,pré- férablement à tout le reste , je ne m'attachois au- jourd'hui à vous développer cet article essentiel de votre foi. Voilà, dis-je, le miracle que la foi nous révèle , un Dieu incarné, un Dieu-homme, jusqu'à pouvoir dire, dans le sens propre et naturel, qu'il s'est fait chair : Verbum caro fastum est. D'où il s'ensuit , par une conséquence nécessaire , que la chair de l'homme , considérée dans la personne du Rédempteur, est donc véritablement la chair d'un Dieu ; que dans l'instant bienheureux fut

DE LA VIERGE. 8$

conçue cette chair virginale, elle se trouva donc» toute chair qu'elle étoit , pénétrée , comme dit saint Paul , de l'onction de Dieu , inséparablement unie au Verbe de Dieu; n'ayant, selon le langage des théologiens , point d'autre substance que celle du Verbe de Dieu ; qu'en recevant l'être , elle entra donc d'abord en possession de toute la gloire qui appartient à Dieu , et que le Fils de Dieu la recon- noîtra dans toute l'éternité, pour une chair qu'il s'est appropriée, qu'il a consacrée, qu'il a déifiée; car c'est ainsi qu'en ont parlé tous les Pères , dans des termes que la tradition même de l'Eglise au- roiteu peine à autoriser , s'ils n'étoient encore au- dessous de l'énergie et de la force de ceux-ci : le Verbe s'est fait chair. Tune in utero virgo con- cepit , et Verbum caro factura est, ut caro fier et Deus : Ce fut alors, dit saint Ambroise , qu'une vierge conçut miraculeusement , et que le Verbe fut fait chair , afin que la chair devînt Dieu. Ce père pouvoit-il s'en expliquer d'une manière plus expresse ? et parce qu'une vérité aussi importante que celle-là ne peut être appuyée sur trop de té- moignages , ajoutons celui de saint Augustin : Talis fuit ista suscepfio , auœ Deum hominem face- ret et hominem Deum. Oui , mes frères , disoit ce saint docteur, l'effet de cette incarnation a été tel , que l'homme s'est vu dans Jésus-Christ élevé jus- qu'à Dieu , et que Dieu , dans ce même Jésus-Christ, s'est vu réduit à la forme d'un homme. Expres- sions , je le répète , qui demandent toute la sou- mission de la foi , et qui nous paroîtroient avoir je

go SUR L ANNONCIATION

ne sais quoi de dur, si elles n'étoient évidemment fondées sur ce principe incontestable : Verbum caro f actu m est.

Delà vient , mes chers auditeurs (appliquez-vous à ceci, et ne pensez pas que la grandeur de mon sujet m'emporte trop loin , puisqu'autant qu'il est relevé , autant me suis-je étudié à le traiter exac- tement) : de vient que dans Jésus-Christ, entre la chair et le Verbe, il n'y a rien de divisé; et que ce qui étoit vrai de l'un , par une communication d'attributs , l'est encore de l'autre. Ainsi parce que la chair de Jésus-Christ a été passible et mortelle , nous disons, sans craindre d'être accusés de blas- phème , que le Verbe de Dieu a souffert et est mort pour nous : et d'ailleurs parce que le Verbe de Dieu est égal à Dieu , nous ne craignons point la censure, en disant que la chair de Jésus-Christ est assise à la droite de Dieu. Et quoiqu'il n'y ait point d'extré- mités plus opposées , que la croix et le trône de Dieu, nous ne faisons pas plus de difficulté d'attri- buer à cette chair du Fils de l'homme , qui a été crucifiée , la prééminence du trône de Dieu , que d'attribuer au Verbe de Dieu , qui est la splendeur de la gloire du Père, l'humiliation et l'ignominie de la croix. Pourquoi ? parce que tout cela n'est qu'une suite de ce que nous professons par ces pa- roles : Verbum caro j act uni est.

Il est vrai, et je suis toujours obligé de le re- connoître , ce mystère est difficile à croire , et c'est que nous devons captiver nos esprits. Mais puis- qu'un Dieu veut bien anéantir pour nous dans ce

DE LA VIERGE. 91

mystère sa souveraine majesté, ne refusons pas au moins de lui soumettre notre raison. Soumission nécessaire : car, comme disoit saint Àthanase, je ne puis savoir comment le Verbe s'est incarné ; mais il ne m'est pas permis d'ignorer qu'il se soit incarné , et qu'il ait pris une chair semblable à la mienne. Au lieu donc de m'engager dans une re- cherche inutile , et qui passe toutes mes vues ; au lieu de vouloir pénétrer dans ces ineffables secrets de l'incarnation divine, lorsque je ne me connois pas moi-même; ce que j'ai surtout à faire, c'est de bénir mille fois la miséricorde infinie de mon Dieu, non-seulement parce qu'il est descendu de sa gloire pour moi, et qu'il s'est fait homme comme moi, mais parce qu'il m'a révélé , et qu'il m'a fait an- noncer ce mystère de mon salut. Car si je puis être sauvé sans la science de l'incarnation , je ne puis l'être sans la foi de l'incarnation ; c'est-à-dire , si je puis être sauvé sans savoir par quelle vertu et de quelle manière le Verbe de Dieu a élevé la chair de l'homme à une si noble alliance , je ne puis l'être sans savoir que cette merveilleuse alliance s'est faite dans la personne de Jésus-Christ , en sorte que dans la personne de Jésus-Christ il y a eu tout à la fois et un vrai Dieu et un vrai homme : Verbum caro factura est.

C'est de quoi tant d'hérétiques n'ont pas voulu convenir , et c'est pour mieux affermir la créance de ce mystère, que Dieu a permis qu'elle fut atta- quée par tant d'endroits. Les uns ont combattu la divinité de Jésus-Christ , ne considérant pas qu'il

92 SUR L'ANNONCIATION

est aujourd'hui formé dans le sein de Marie par lai seule opération de l'esprit divin : Spiritus scindas superveniet in te (i); que l'ange l'appelle absolu- ment saint et la sainteté même : Sanctum vocabi- tur (u) ; qu'il est conçu par une mère vierge , et demeurant toujours vierge , quoique mère ; enfin qu'il vient dans le inonde pour être le Sauveur du monde : principes d'où il s'ensuit incontestable- ment qu'il est Dieu. Car, comme raisonnent saint Ambroise , saint Augustin , saint Cyrille et saint Bernard , il n'appartient qu'à un Dieu d'être saint par lui-même et la source de toute sainteté ; qu'à un Dieu d'être fils d'une vierge , sans que cette vierge y perde rien de sa virginité ; qu'à un Dieu de sau- ver le monde après qu'il l'a créé.

D'autres ont refusé , par une erreur toute con- traire, de reconnoître l'humanité de Jésus-Christ; tantôt ne lui attribuant qu'un corps imaginaire et fantastique ; tantôt lui accordant un vrai corps , mais sans ame et sans intelligence ; tantôt lui don- nant un corps parfait , mais formé d'une matière toute céleste et non de la substance de Marie : dogmes insoutenables , à quoi les docteurs de l'Eglise, et entre autres Tertullieu , saint Athanase et saint Léon pape , ont opposé toutes les Ecri- tures et les plus solides raisons. Car, disoient-ils, si Jésus-Christ n'a eu qu'un corps imaginaire , comment nous a-t-il rachetés de son sang ? S'il n'a eu qu'un corps sans ame , comment a-t-on pu l'appeler homme; et s'il n'étoit pas homme, com-

(1) Luc. 1. (2) Ibid.

DE LA VI ERE E. 93

ment a-t-il satisfait pour les hommes ? Si son corps a seulement été formé dans le sein de Marie , et non de la substance de Marie, comment Elisabeth l'appela-t elle la mère de son Seigneur, Mater Do- mini mei (1); et comment l'ange lui dit-il que l'homme-Dieu qu'elle devoit porter dans ses chastes flancs , naîtroit d'elle : Nascetur ex te (2)?

Enfin , conclut S. Augustin , plusieurs se sont trom- pés tout à la fois , à l'égard de la divinité de J. G., et à l'égard de son humanité, non pas en niant ni l'une ni l'autre , mais l'union de l'une et de l'autre , telle que le Saint-Esprit l'a faite, et telle qu'elle subsistera tou- jours. Car, ils reconnoissent en Jésus-Christ, etune vraie divinité , et une vraie humanité. Mais comme le propre de l'hérésie est de donner dans toutes les extrémités, ou bien d'une part , ils prétendoient que Dieu et l'homme dans l'incarnation avoient été seulement unis de volonté, unis de sentimens et d'intérêts, unis par adoption , par affection , par communication de gloire , et non point d'une union réelle et substantielle : ou bien d'autre part, ils confondoient tellement ensemble la divinité et l'hu- manité, qu'outre l'unité de personne, ils établis— soient encore dans l'homme-Dieu unité de nature. Erreurs foudroyées par l'Eglise dans ces fameux conciles dont les célèbres décisions nous servent de règles, et qui nous apprennent qu'en vertu de l'incarnation, le Verbe divin s'est réellement et subs- tantiellement uni à notre chair ; que par cette union le Verbe incarné s'est rendu propres toutes les mi-

(1) Luc, 1,— (3) lia.

C)4 SUR L'ANNONCIATION

sères de l'homme, et que l'homme est entré en participation de toutes les grandeurs de Dieu; qu'il y a néanmoins entre les deux natures qui composent cette adorable personne, la nature divine et la nature humaine , une distinction essentielle , sans qu'elles aient été confondues; et que l'une , comme partaient quelques hérétiques , ait absorbé l'autre* Tel est, chrétiens , le précis de la doctrine ortho- doxe touchant le mystère d'un Dieu fait homme ;, et c'est de quoi il falloit d'abord vous instruire r Verbum caro faction est,

N'en demeurons pas : mais réduisant à la pra- tique et aux mœurs cette première vérité, profitons de la fête de ce jour pour nous disposer à la solen- nité de Pâques qui approche, et faisons-nous du mystère de l'incarnation une préparation solide à. l'accomplissement du grand précepte de la commu- nion. Car voilà sur quoi est fondée cette loi si sainte, qui nous oblige à nous éprouver nous-mêmes avant que de recevoir le corps de Jésus-Christ , et à n'y participer jamais qu'avec une conscience pure , et dans un état où, sans être absolument assurés que nous sommes dignes d'amour, nous puissions toute- fois, quoique pécheurs, dire avee humilité , comme saint Paul : Nihil rnihi conscius swn (i); Ma conscience ne rat reproche rien , du moins rien de capital et de grief. On demande pourquoi l'Apôtre a fait un crime si atroce de ce qu'il appelle commu- nion indigne ; et l'on s'étonne qu'animé du zèle apostolique dont il étoit rempli, il ait fulminé de {i) a. Cor. l\.

DE LA VIERGE. ^5

si terribles anathèmes contre ceux qui, dans un état de mort, osent manger le pain de vie qu'il leur ait déclaré que c'est alors leur jugement qu'ils mangent, etleur condamnation; qu'il les ait traités de profanateurs et de sacrilèges; et que sur sa pa- role , malgré la corruption du siècle, la seule pensée de communier indignement fasse encore horreur aux chrétiens les plus imparfaits et même les plus mondains. Non , non , mes chers auditeurs, il ne faut point en être surpris. Supposé ce que je viens de vous dire , et ce que la foi nous enseigne de l'incarnation du Verbe , il n'y a rien en tout cela qui ne soit facile à comprendre; et quand une fois j'ai conçu que ce pain dont parle saint Paul, est le corps du Seigneur et le Seigneur même , je sous- cris sans peine à tous les anathèmes qu'il prononce contre ceux qui prennent sans discernement cette nourriture céleste. Quelque formidables qu'ils soient, je n'ai , pour les trouver équitables , qu'à m'ap- pliquer personnellement le mystère du Verbe fait chair, en me disant à moi-même : Cette chair que je mange dans le sacrement, est la chair d'un. Dieu, et je la profane quand je la mange dans l'état du péché. Par l'incarnation elle est unie à une per- sonne divine ; et par l'indigne communion que je fais, je l'unis, toute sainte qu'elle est, à une ame criminelle et ennemie de Dieu. Gela seul me fait sentir la raison qu'a eue saint Paul , de condamner si sévèrement ces sacrilèges qui se présentent à la table du Sauveu r sans avoir la robe de noce qui est h grâce, et il n'y a point ensuite de châtiment qui

06 SUR L'ANNONCIATION

ne me paroisse encore au-dessous d'une telle pro- fanation.

Que faudroit-il donc dire à un chrétien qui se trouve sur le point de célébrer la Pâque , et de prendre part au sacrement de Jésus-Christ ? Ecoutez- moi , hommes du siècle , et n'oubliez jamais cette instruction. Il faudroit lui dire à peu près , et avec la proportion qui doit être ici gardée , ce que l'ange dit à Marie : Ideoque et quod jiascetur ex te sancttim , vocabltur Fllius Dei. Prenez garde , mon frère , ce qui est caché sous les symboles de ce pain , c'est le Saint des saints et le Fils de Dieu , le même qui est d'une vierge , le même dont l'ange fit à cette vierge un si magnifique éloge. Voilà celui que vous allez recevoir. Ainsi rentrez en vous-même, et vous mesurant sur l'exemple de Marie , puisque vous êtes destiné à porter dans votre sein le même Dieu , voyez si vous êtes dans les mêmes dispositions ; voyez si vous avez reçu comme elle, l'esprit divin; voyez si l'esprit cor- rompu du monde ne règne pas encore dans vous. Car il ne s'agit pas moins pour vous que d'être , aussi bien que Marie , le temple vivant un Dieu fait chair, doit et veut faire sa demeure : Verbum caro factum est , et habitavit in jiobis.

Ah ! chrétiens , quelle épreuve Marie ne fit-elle pas d'elle-même , avant que de consentir à ce que l'ange lui proposoit! Et quand elle apprit que l'heure étoit venue le Verbe , avec toute la plénitude de sa divinité , devoit s'incarner en elle , avec quelle foi et quelle humilité ne répondit-elle pas à l'hon-

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neur que Dieu lui faisoit , et aux miséricordes dont il la combloit ! Avec quelle pureté , avec quelle obéissance , avec quelle confiance , avec quel amour ne conçut-elle pas ce Dieu-homme dans son chaste sein ? Par combien de vertus héroïques ne se mit-elle pas en état de coopérer à cet ineffable mystère? Or tel est, mes chers auditeurs, l'excel- lent modèle sur quoi nous devons aujourd'hui nous former. Marie étoit sainte dès sa conception ; de- puis sa conception , croissant en âge , elle avoit toujours crû en sainteté. Avant que l'ange ne la saluât , elle étoit déjà pleine de grâce : mais cela ne suffisoit pas. Il fallut que le Saint-Esprit lui- même , selon l'expression de l'évangile , survînt en elle , et qu'il l'a sanctifiât tout de nouveau par des grâces plus abondantes. Encore après cette nouvelle sanctification , saint Ambroise ne croit point offenser Marie , quand il dit au Sauveur du monde : Tu ad liberandum siisçepturus honii- nem , non horruisti virginis uterum. Ah ! Sei- gneur , pour sauver l'homme , vous qui êtes la sain- teté même , n'avez point eu horreur de vous ren- fermer dans le sein d'une vierge ! Approchons, chré- tiens , de la communion, prévenus de ce sentiment, et nous n'en approcherons plus avec tant de lâcheté et tant de négligence ; nous ne nous y présente- rons plus avec une indévotion et une tiédeur dont nous ne pouvons trop gémir ; nous n'en sortirons plus aussi froids , aussi indifterens , et ce qui est encore plus déplorable , aussi imparfaits , que si nous n'y étions jamais venus. Nous préparer ace sacrement ^ tome xi. 7

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ce sera la plus grande et la plus sérieuse occupation de notre vie : en profiter , ce sera le plus ardent de nos désirs; en abuser, ce sera la plus mortelle de nos craintes. Nous irons à la sainte table avec des cœurs embrasés d'amour ; comme des lions » dit saint Chrysostôme , respirant le feu de la cha- rité ; comme des aigles , ajoute saint Augustin , élevés au-dessus de la terre par des pensées toutes célestes : nous y recevrons ce Dieu de gloire, dans le même esprit que Marie le conçut, et son exemple nous servira de règle. Du reste , tirer de des con- séquences spécieuses , mais qui , sous une fausse apparence de respect , nous éloigneroient pour jamais du corps de Jésus-Christ; faire consister les dispositions nécessaires dans des degrés de sain- teté où personnelle peut atteindre; demander pour ce sacrement un état aussi parfait que celui de Marie ; en uïi mot, de l'obligation d'imiter Marie , se faire, contre l'intention de Jésus-Christ même , un obstacle insurmontable à la communion , c'est a. quoi porte le raffinement du libertinage ; mais c'est le piège grossier dont votre piété , aussi pru- dente qu'éclairée , saura bien se garantir. Au con- traire, delà nécessité de communier, conclure celle de se sanctifier ; y travailler en effet et y donner tous ses soins , c'est p:>i* que nous honorons le ni) 'stère du Dieu incarné. Alliance de notre chair avec le Verbe , premier miracle que nous avons vu dans un homme-Dieu. Passons an second , qui nous fera voir dans une vierge nue mère de Dieu : c'est le sujet de la seconde partie.

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DEUXIÈME PARTIE.

ïî Fallait, chrétiens, pour mettre au monde un ï)ieu-homme et fait chair, qu'il y eût une créature prédestinée en qualité de mère de Dieu selon la chair, et voilà ce que j'appelle la seconde alliance de la chair avec le Verbe dans la personne de Ma- rie. Alliance que l'hérésie n'a pas voulu reconnoître dans cette vierge, non plus que celle de la divinité et de l'humanité dans Jésus-Christ. Mais alliance que les vrais fidèles ont hautement et constamment soutenue. Appliquez-vous d'abord , mes chers audi- teurs , à en comprendre le dogme : nous verrons en- suite la gloire qui en revient à Marie, et le fruit que nous en pouvons retirer.

Une vierge mère de Dieu , et mère de Dieu selon la chair, c'est ce qui choqua autrefois la fausse piété des hérétiques , surtout de ce fameux Nestorius , patriarche de Constantinople. Cet homme emporté par l'esprit d'orgueil , en abusant du pouvoir que lui donnoit son caractère, osa disputer à Marie sa qualité de mère de Dieu: et dans cette vue y eut-il artifice qu'il n'employât, et déguisement dont il n'usât, pour couvrir ou pour adoucir la malignité de son erreur? Car, suivant le rapport des Pères , tout ce qu'on peut d'ailleurs imaginer de titres spé- cieux et honorables , il les accorda u Marie , hors celui dont il étoit uniquement question. Il confessa qu'elle étoit la mère du Saint des saints, qu'elle étoit la mère du Rédempteur des hommes; il con- vint qu'elle avoit reçu et porté le Verbe de Dieu

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dans ses chastes entrailles ; il se relâcha même jus- ques à dire qu'elle étoit la mère d'un homme , qui, dans un sens, avoit été Dieu , parce qu'il avoit été spécialement uni à Dieu. Mais qu'elle fut absolu*» ment et sans restriction mère de Dieu , c'est sur quoi on ne put fléchir cet esprit incrédule et opi- niâtre. Que lit l'Eglise? elle rejeta toutes ces subti- lités -, et plus Nestorius s'obstinoit à combattre ce titre de mère de Dieu , plus elle s'intéressa à le main- tenir. Il ne s'agissoit en apparence que d'un seul mot, et ce seul mot grec : ôcorôxo? , qui signifie mère de Dieu , étoit le sujet de toutes les contestations. Mais parce qu'il est vrai, comme l'a sagement remarqué saint Léon pape, que le chemin qui conduit à la vie, est un chemin étroit , non-seulement pour l'ob- servation des préceptes , mais encore plus pour la soumission aux vérités orthodoxes : Non in sold mandatorum observantid , sed in recto tramite fidei, arcta via estquœ ducit ad vitam , l'Eglise prit la défense de ce seul mot avec toute la force et toute l'ardeur de son zèle. Elle assembla des conciles, elle fulmina des anathêmes, elle censura des évêques , elle n'épargna pas ceux qui tenoient les premiers rangs, elle les excommunia, elle les dégrada : pourquoi ? parce que dans ce seul titre de mère de Dieu, étoit renfermé tout le mystère de rincarnation du Verbe, Car c'est pour cela qu'on se fit comme un capital , et un point essentiel de religion, de croire que Marie étoit, dans le sens le plus naturel, mère de Dieu. Non pas que cette créance fût nouvelle, puisque, selon saint Cyrille,

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toute la tradition L'àutorisoit, et que déjà depuis long-temps Julien l'Apostat l'avoit reprochée aux chre'tiens : Vos christiani , Mariam numquam cessatis vocare Del genitricem ; mais on voulut que cette créance , aussi ancienne que l'Eglise , fût désormais comme un symbole de foi ; et l'on arrêta dans le concile d'Ephèse, que le titre de mère de Dieu seroit un terme consacré conire l'hé- résie nestorienne, comme celui de consubstantiel l'avoit été dans le concile de Nicée contre l'hérésie arienne.

Voilà , mes frères , ce que nous croyons ; et c'est sur ce dogme ainsi établi que sont fondés tous les honneurs que nous rendons à Marie : c'est, dis-je , sur sa maternité divine, qui, dans l'ordre des dé- crets de Dieu , l'a élevée au-dessus de tout ce qui n'est pas Dieu. Nous n'en faisons pas pour cela une divinité. Ecoutez ceci, vous qui, réunis à l'Eglise, avez besoin d'être instruits à fond de sa doctrine , et achevez de vous détromper des fausses idées que vous aviez conçues du culte de la mère de Dieu. Nous n'en faisons pas une divinité ; et je pourrois appliquer ici ce que le grand saint Augustin , dans un semblable sujet , répondoit aux manichéens , qui, malicieusement et injustement , accusoient les ca- tholiques de rendre aux martyrs un culte super- stitieux et idolâtre. Voici ce qu'il leur disoit, en s'adressant à Fauste : 11 est vrai que nous nous assem- blons pour célébrer les fêtes des martyrs ; mais nous n'avons jamais eu la pensée d'offrir, par exemple, le sacrifice à aucun des martyrs. Nous savons que

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cet honneur n'est qu'à Dieu seul, et c'est aussi à Dieu seul que nous le rendons. Car est l'évêque, est le prêtre qui ait jamais dit étant à l'autel : C'est à vous , Pierre ; c'est à vous , Paul ; c'est à vous , Cyprien , que nous o tirons et que nous immo- lons l'agneau sans tache ? Nous l'immolons à Dieu, qui a couronné les martyrs; et nous ne l'offrons en mémoire des martyrs, que pour participer à leurs mérites, pour obtenir le secours de leur intercession : ainsi parloit saint Augustin , et je dis le même de Marie. Nous célébrons avec solennité le jour bien- heureux où l'ange lui annonça le choix que Dieu faisoit d'elle ; mais à Dieu ne plaise , qu'en lui ren- dant nos hommages , parce qu'elle a conçu le Yerbe de Dieu, nous la confondions avec Dieu : c'est de quoi nous ne craignons pas qu'on puisse soupçonner notre foi. Car, pour me servir du même raisonne- ment , est le prêtre , qui dans les saints mystères ait jamais dit : C'est à vous, Marie , que nous sa- crifions? Nous sacrifions à celui qui a prédestiné Marie , qui a sanctifié Marie , qui a glorifié Marie ; mais quoiquelle soit incontestablement mère de Dieu , nous ne la regardons et nous ne l'honorons que comme une pure créature , dont tout le bonheur est d'avoir été fidèle à Dieu, d'avoir été humble devant Dieu, d'avoir été singulièrement élue de Dieu.

Cependant, sans élever Marie jusqu'à Dieu, est-il, du reste , une grandeur comparable à celle de cette mère de Dieu? Tâchons, mes chers auditeurs , à nous en former quelque idée ; mais souvenons- nous

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d'abord de ce qu'a dit saint Bernard , que Marie elle-même n'eût pu la comprendre dans toute son étendue , ni l'expliquer : Audacter dico , quod nec ipsa plané Maria potuit explicare. Après cela , vous ne serez pas surpris si ce que j'ai à vous dire se trouve encore infiniment au-dessous de mon sujet.

Je considère Marie sous deux rapports : l'un à Dieu , et l'autre aux hommes. Marie devient mère de Dieu : c'est le premier rapport; et Marie, mère de Dieu , devient par même la médiatrice et comme la mère des hommes : c'est le second. Or , voyons autant qu'il nous est possible , quelle gloire doit re- venir à cette vierge , de l'un et de l'autre , et quelles grandeurs y sont renfermées.

Marie , mère de Dieu. Ecoute , 6 homme î s'écrie là-dessus saint Anselme , contemple et admire : In- tendat mens humana , contempletur et stupeat. Le père céleste avoit un Fils unique et consubs- tantiel : mais il n'a pas voulu que ce Fils u'appar- tînt qu'à lui seul; il en a fait part à Marie, et elle est véritablement sa mère sur la terre , comme il est son Père dans le ciel : Non est passas manere suum ; sed eum ipsum voluit esse Mariœ uni- cum. Pensée sublime , mais qui , dans sa sublimité n'exprime rien dont notre mystère ne nous fasse voir l'entier accomplissement. Ah ! mes frères, di- soit saint Paul, je fléchis le genou devant le Père de Jésus-^Christ mon maître , parce que c'est de lui que procède toute paternité , soit dans le ciel, soit sur la terre. Ainsi parloit le grand Apôtre ; et ne puis-je pas ajouter , que je me prosterne en la pré-

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sence de ce Père tout puissant, pour le recon- noître , non plus seulement comme auteur de toute paternité , mais comme princirTe de cette maternité divine que j'honore dans Marie ! Car quel prodige , chrétiens ! et quel autre que Dieu même a pu opé- rer ce miracle? La virginité et la fécondité jointes ensemble; une vierge qui conçoit dans le temps le même Fils , que Dieu , avant tous les siècles , a pro- duit dans l'éternité; une mère, dit saint Augustin, devenue mère par la seule obéissance de son es- prit , de même que le Père , dans l'adorable trinité , est Père par la seule connoissance de ses infinies perfections. Qui jamais, avant Marie, entendit rien de pareil, et si la foi ne nous l'apprenoit pas , qui jamais l'eût cru , qu'une créature dût un jour donner en quelque manière l'être à son créateur; et que le Créateur pût devenir en quelque sorte l'ouvrage et la production de sa créature ? Qui l'eût cru , que Marie dût donner à un Dieu ce qu'il n'avoit pas au- paravant , et qu'un Dieu en dût recevoir une vie toute nouvelle ! Qui l'eût cru , que le Verbe par qui tout a été fait, dût être formé lui-même par une vierge, et que par cette vierge s'acquittât, pour ainsi dire, envers lui, du bienfait de la création? Permettez-moi , chrétiens , d'user de toutes ces expressions. Les Pères avant moi s'en sont servis, et ce seroit une délicatesse mal entendue, d'avoir peine à parler comme eux , et d'omettre ces magni- liques éloges que la piété leur iuspiroit, et que la même piété nous doit rendre vénérables.

Ce qui me paroît plus surprenant , reprend l'ar-

DE LA VIERGE. lo5

ehevêque de Ravenne, c'est que le Verbe divin, qui dans le ciel ne dépend point du Père dont il est produit, ait voulu dépendre sur la terre de la mère en qui il s'est incarné. Que dis je , mes chers auditeurs? le Verbe dépendant, cela peut-il s'ac- corder avec la majesté de Dieu ? il faut bien le dire , puisque c'est une suite de la maternité de Marie. Dès que je la reconnois pour mère de Dieu , non- seulement je puis , mais je dois reconnoître que ce Dieu-homme a voulu dépendre d'elle; qu'il lui a rendu des honneurs et une obéissance légitime ; qu'il s'est soumis à son pouvoir ; et c'est aussi ce que l'évangile nous a expressément marqué par ces courtes paroles : Et erat subditus il lis (1). Pa- roles à quoi se réduit presque tout ce que nous sa- vons de la vie mortelle du Sauveur juSques au temps de sa prédication. Mais encore , demande saint Ber- nard , de qui parloit l'Evangéliste ? est-ce Dieu , est-ce l'homme qui obéissoit à Marie ? Dieu et l'homme tout ensemble , répond ce Père. Or voyez, poursuit-il , lequel des deux est plus digne de votre admiration , ou la soumission du Fils, ou l'empire de la mère? Elige utrum mireris . aut Filii be- neficentissimam di gnationem , aut Matris excel- lentissimam dignitatem. Car voici tout à la fois deux grands prodiges : prodige d'humilité, que Dieu soit dépendaut d'une femme; et prodige de gran- deur , qu'une femme commande à Dieu : JJ trinque miraculuni) et quod Deus feminœ obtemperet 9

(l) Luc, 2.

IûG SUR L'ANNONCIATION

humilifas sine eocemplo ; et quod Deo femina prœcipiat, sublimitas sine socio.

De ne nous étonnons plus qu'un ange descende aujourd'hui du ciel pour saluer Marie , qu'il s'hu- milie en sa présence , qu'il l'appelle pleine de grâce, qu'il l'élève au-dessus de toutes les femmes. Ne nous étonnons plus d'entendre dire à saint Au- gustin, que rien après Dieu et parmi tous les êtres créés n'est égal à Marie , et n'est même comparable à Marie. Mais surtout ne doutons plus du pouvoir de Marie ni de sa tendre affection pour nous ; et sans considérer davantage son auguste maternité par rapport à Dieu , regardons-la maintenant par rapport aux hommes , et tâchons d'en tirer tous les avantages qu'elle nous promet.

Car je dis que Marie devenue mère de Dieu , de- vient par même la mère des hommes , la pro- tectrice des hommes, la coopératrice du salut des hommes; et une mère, une protectrice , une coo- pératrice toute puissante pour les hommes. Prenez garde, s'il vous plaît. Mère des hommes, puisque tous les hommes sont non-seulement les frères , mais les membres de ce Dieu-homme qu'elle porte dans son sein. Protectrice des hommes , puisque c'est en faveur des hommes qu'elle est choisie , et qu'en ce sens elle doit aux hommes son élévation. Coopératrice du salut des hommes, puisqu'elle sert à former le Sauveur qui vient racheter les hommes, et qu'elle donne le sang qui doit être le prix de cette rédemption et de ce salut. Mais j'ajoute , mère toute puissante , protectrice toute puissante,

DE LA VIERGE. IO7

coopératrice toute puissante : pourquoi ? parce qu'en qualité de mère de Dieu , elle a singulière- ment trouvé grâce auprès de Dieu.

C'est donc aujourd'hui que Marie nous tend les bras , pour nous admettre au nombre de ses enfans , et c'est dans cette pensée que nous devons imiter le zèle et la piété que témoignèrent les chrétiens d'Ephèse , lorsqu'ils reçurent le jugement de l'E- glise universelle à la gloire de cette vierge en qui ils avoient mis leur confiance. Le fait est remar- quable ? et je voudrois que les hérétiques de notre siècle y fissent toute l'attention nécessaire , et qu'ils apprissent quels étoient , il y a plus de douze cents ans , les sentimensdes fidèles, à l'égard de Marie , et quels doivent être encore les nôtres. L'histoire nous apprend que le jour l'on devoit conclure sur la divine maternité de Marie , tout le peuple parut dans les rues , remplit les places publiques , se tint autour de ce fameux temple dédié au culte de la Vierge , et les Pères du concile étoient assemblés ; qu'au moment que la décision fut pu- bliée, et qu'on entendit que Marie étoit maintenue dans la juste possession du titre de mère de Dieu , toute la ville retentit d'acclamations et de cris de joie ; que les Pères sortant pour se séparer, furent comblés de bénédictions , et conduits en triom- phe; que l'air fut éclairé de feux, enfin , que rien ne manqua à la pompe de cette réjouissance com- mune , ni à l'éclat de la glorieuse victoire que Marie avoit remportée. Ah ! chrétiens, il est vrai , ce peuple fidèle étoit sensible aux intérêts de Marie ,

I08 SUR L'ANNONCIATION

et agissoit en cela par un esprit de religion , mais en s'intéressant pour Marie , il s'intéressoit pour lui-même ; car il comptait sur le secours de cette mère de Dieu , et il savoit ce qu'il en devoit atten- dre. Prenons les mêmes sentimens , et tenons la même conduite. Dans ce grand jour Marie est déclarée mère de Dieu, rendons-lui les hommages qu'elle mérite , et allons au pied des autels lui jurer une fidélité inviolable , et lui renouveler les saintes protestations du plus respectueux et du plus parfait dévouement. Mais ne nous oublions pas nous-mê- mes ; et pour l'engagera nous faire sentir les effets de sa médiation , représentons-lui l'étroite alliance qui l'unit à nous et qui nous unit à elle. Disons-lui d'une part, comme les habitans deBéthulie disoient à Judith : Tu gloria Jérusalem , tu lœtitia Israël , tu honorificenlia popull nostri (i) ; Oui, vierge sainte , vous êtes l'ornement de Jérusalem, le bon- heur d'Israël , la gloire de notre peuple ; c'est-à- dire , l'ornement, la gloire, le bonheur de l'Eglise. Quia confortafum est cor tuum , eb qubd cas- tltateru amaveris (2) : parce que vous étiez pure dans un degré de perfection qui surpassoit même la pureté des anges, vous avez eu la force d'attirer du ciel le Verbe divin , et de l'incorporer à notre chair. Ideo eris benedicta in œternum (5) : c'est pour cela que nous nous humilions devant vous , pour cela que nous vous donnons le tribut de louan- ges qui vous est dû, pour cela que nous vous bénissons , et que tous les siècles après nous vous

(1) Judith. i5. (2) lbid. (3) lbid.

DE LA VIERGE. 1£)$

béniront. Mais d'autre part, reprenons, chrétiens, et ajoutons ce que le sage et zélé Mardochée dit à la reine Esther , lorsque pour l'exciter à prendre la défense des Juifs, menacée d'une ruine pro- chaine , il lui remontra que si Dieu l'avoit élevée sur le trône , c'étoit plus pour sa nation que pour elle-même : Et cuis novit ,utràm idcircô ad ré- gnant veneris , ut in tali tempore parareris (i) / Non , ô glorieuse mère de Dieu î nous ne crain- drons point de le dire , car nous le savons , que si le Seigneur vous a distinguée entre toutes les femmes ; que s'il vous a honorée de la plus éclatante dignité , c'est pour nous ; et voilà ce qui , dans tous les états de la vie , dans toutes les conjonctures et tous les temps , nous fera recourir à vous avec confiance. ÎNous vous exposerons nos besoins, nous implo- rerons votre intercession : et vous écouterez nos vœux , et vous les présenterez à votre Fils , et vous y joindrez les vôtres , et vous ferez descendre sur nous toutes les grâces divines.

N'en doutons point, mes chers auditeurs , et puisque nous avons une telle ressource auprès de Dieu , apprenons à en profiter. On vous prêche sans cesse dans la chaire la sévérité des jugemens de Dieu ; on vous dit tout ce qui peut vous intimider et vous effrayer: ce sentiment est bon , et je dois travailler moi-même à vous imprimer profondé- ment dans l'ame une crainte chrétienne et salutaire. Mais de s'en tenir là; de ne vous faire entendre que les menaces du Seigneur; de ne vous faire

(l) Esther. 4.

IIO SUR L'ANNONCIATION

voir que les difficultés et les obstacles qui se ren- contrent dans la voie du salut ; de ne vous la re- présenter , cette voie , que comme un chemin semé d'épines et presque impraticable , c'est un excès qui ne corrige rien , et qui ne va qu'à décou- rager et à désespérer. Je dois donc en vous faisant craindre, vous faire espérer ; en réprimant voire présomption , soutenir votre confiance ; je dois vous faire connoître les moyens que la miséricorde dH> vine vous a fournis et les secours qu'elle vous a ménagés; je dois vous consoler, vous animer, vous fortifier. Or s'il y a un mystère capable de produire ces heureux* effets , n'est-ce pas celui-ci ? Pourquoi ? non-seulement parce que c'est le mystère d'un Dieu fait homme , mais d'une vierge devenue mère de Dieu ; et en qualité de mère de Dieu , spécialement engagée à veiller sur les hommes , à s'intéresser pour les hommes, à les aider de tout son pouvoir, et à leur servir d'avocate et d'asile. Vous me direz que cette confiance dans la protection de Marie , peut autoriser nos désordres , et diminuer en nous le zèle de la pénitence ; mais je réponds , moi , que si c'est une vraie confiance, bien loin de refroidir ce zèle , elle l'allumera. Faites-en vous-même l'épreuve , et vous le verrez. Vous verrez, dis-je , si dévoué à la plus sainte des vierges , vous n'apprendrez pas à haïr le péché , si vous ne vous sentirez pas porté à le fuir par une exacte vigilance , et à l'expier par une sévère pénitence; si de vives lumières ne vous éclaireront pas, pour vous en faire concevoir i'énor- rnité ; si de solides réflexions ne vous toucheront

DE LA VIERGE. I n

pas, pour vous en faire craindre les suites affreuses , et pour vous les faire éviter ; si mille attraits par- ticuliers , mille grâces intérieures ne vous appel- leront pas à la sainteté. Car voilà les fruits ordi- naires d'une solide et religieuse confiance dans la protection de la mère de Dieu. Combien de justes ont été par maintenus , et ont persévéré ? com- bien de pécheurs ont été convertis , et se sont sauvés ? Je le répète , combien de justes ont été maintenus , et ont persévéré? c'étoient des justes , mais des justes chancelans dans leur état d'innocence et de justice, des justes assaillis de la tentation, com- battus par leurs passions , presque vaincus par le monde , et sur le point de céder enfin et de tomber , si Marie , dans des conjonctures si périlleuses , n'eût été leur soutien; et comment? non par elle-même , mais par une grâce victorieuse que son intercession leur a obtenue , et qui les a préservés. Combien de pécheurs ont été convertis, et se sont sauvés ? c'étoient des pécheurs , et des pécheurs de longues années , des pécheurs d'habitude : il n'y avoit plus , ce semble , de salut pour eux ; et chargés de dettes , ils commençoient à désespérer de la miséricorde divine. Mais ils se sont souvenus que Marie étoit la mère des pécheurs ; ce qu'ils ne croyoient pas pouvoir demander par eux-mêmes , ils l'ont de- mandé par elle, et ils ont été exaucés; dans un heureux moment la grâce les a changés , et de pé- cheurs qu'ils étoient , en a fait des saints. Miracles dont ils ont rendu raille témoignages, et c'est à ces exemples qu'il faudrait s'attacher , et non point à

112 SUR L'ANNONCIATION

d'autres plus rares , dont on voudroit quelquefois tirer de si injustes conséquences. Car telle est en effet notre injustice: parce qu'il s'en trouve peut- être quelques-uns, qui, consacrés en apparence au service de la mère de Dieu , n'en mènent pas dans la pratique une vie plus réglée , de ces exemples particuliers , on pense avoir droit de tirer des con- séquences générales contre le culte de la vierge, et l'on ne considère pas que c'a a été , et que c'est tous les jours pour des millions d'autres un principe de conversion et de sanctification. Ah ! mes chers auditeurs, dans un siècle les dangers sont si fréquens , et les besoins si pressans , ne nous pri- vons pas du secours qui nous est offert. De cet autel, si je l'ose dire, et de ce tabernacle Jésus- Christ repose , il fait encore aujourd'hui par pro- portion et pour nous , ce qu'il fit sur la croix pour son bien-aimé disciple. Voilà votre mère , lui dit-il , en lui montrant Marie : Ecce mater tua (i) ; et dès cette heure , ce disciple que Jésus-Christ aimoit, commença à regarder Marie et à l'honorer comme sa mère : Et ex Ma hord accepit eam disci- pulus in sud (2). C'est ainsi que nous la pouvons regarder nous-mêmes» Heureux qu'elle daigne bien nous recevoir au nombre de ses enfans ! Nous reconnoîtrons bientôt que ce n'est pas en vain qu'elle porte le titre de mère des hommes , si de notre part ce n'est pas en vain que nous portons la qualité d'enfans de Marie. Mais achevons, et voyons com- ment ce mystère nous élève à la dignité même

(1) Joan, 10. (2) Ibid.

DE LA VIERGE. IlS

d'enfans de Dieu : c'est le troisième avantage qui nous revient de l'alliance du Verbe avec la chair, et le sujet de la dernière partie.

TROISIÈME PARTIE.

C'étoit une erreur des païens , et une erreur aussi grossière que présomptueuse, de se figurer qu'ils étaient les enfans des dieux , parce qu'ils mettoient en effet au nombre des dieux , leurs ancêtres. Mais cette erreur, quoique grossière, comme re- marque saint Augustin, ne laissoit pas de leur ins- pirer de hauts sentimens ; parce qu'il arrivait de que, se confiant dans la grandeur ou dans la pré- tendue divinité de leur origine, ils entreprenoient des choses difficiles et héroïques avec plus de har- diesse , ils les exécutaient avec plus de résolution , et en venoient à bout avec plus de bonheur: Et sic animus divinœ stirpis fiduciam gerens , res magnas prœsumebat audaciàs , agebat vehementiàs , et implebat ipsd felicitate secu- riùs. Ne diroit-on pas que parmi ces ténèbres du paganisme , il y avoit dès-lors quelque rayon ou quelque commencement du christianisme ; et ne semble-t-il pas que la Providence , qui sait profiter du mal même , se servoit des erreurs des hommes pour préparer déjà le monde à la vraie religion ? Oui , répond excellemment saint Augustin , il étoit de l'ordre de la prédestination et du salut de l'homme , que l'homme fût un jour persuadé qu'il étoit d'une extraction divine ; et voilà pourquoi Dieu , par un effet de sa grâce toute-puissante , tome xi. 8

Ïl4 sur i/annqnciàtion

a voulu que cette persuasion ne fût ni fausse ni te'méraire. C'était dans les païens une vanité , mais Je mystère que nous célébrons, nous a fait de cette vanité une sainte et adorable vérité. Ceux-là se flattoient en se donnant une si haute origine , et nous , si nous avons une moindre idée de nous- mêmes , nous nous méconnoissons , nous nous déshonorons , nous nous dégradons. Car écoutons le disciple bien-aimé ; et quoique dans un autre discours, j'aie déjà employé le même témoignage pour établir la même vérité, souffrez que je le re- prenne , et que je vous le propose dans un nouveau jour. Ecoutons , dis-je , le disciple bien-aimé, et sans rien perdre de l'humilité chrétienne , appre- nons de lui h connoître notre véritable noblesse. Voyez , mes frères , nous dit-il , dans sa première épître canonique , voyez quel amour le Père céleste nous a marqué , de vouloir que l'on nous appelle, et que nous soyons en effet , enfans de Dieu : Vi~ dete qualem charitatem dédit nobis Pater , ut fdil Dei nominemur et simu's (i). Il est vrai que saint Jean parloit en particulier aux fidèles qui ont cru en Jésus-Christ, et qui l'ont reçu : mais ce qu'il disoiten particulier aux fidèles, et ce qui leur convient spécialement , je puis en général , et dans un sens plus étendu , l'appliquer à tous les hommes. Car c'est à tous les hommes , selon l'expression de ce bien-aimé disciple , que le pouvoir d'être en/ans de Dieu a été donné sans différence de mérites , sans distinction de qualités et de sexe , aux petits

(i) Joao. 3.

DE LA VIERGE. 1 1 5

aussi bien qu'aux grands , aux pauvres aussi bien qu'aux riches , aux sujets aussi bien qu'aux rois : Dédit eis potestatem filios Dei fieri (i).

Or je prétends que cette filiation ainsi établie est une suite naturelle de l'incarnation, et le troi- sième effet de l'alliance du Verbe avec notre chair : Et Verbum caro factum est (2). Car le Verbe divin n'a pu se revêtir de la chair de l'homme , sans contracter avec les hommes la plus étroite affi- nité : et du moment qu'il nous a ainsi unis à lui, en sorte que nous ne faisons plus avec lui qu'un même corps , ce n'est point une usurpation pour nous de dire à Dieu dans un sens propre et réel , que nous sommes ses en fans : Ut filii Dei nomi- nemur et simus (3). C'est en ce sens que Clément Alexandrin , parlant du nrystère d'un Dieu fait homme , et relevant les avantages infinis que nous en retirons, s'est servi d'uue expression bien forte , lorsqu'il a dit que Dieu se faisant homme , a fait des hommes comme autant de dieux : non pas après tout que nous soyons enfans de Dieu dans la même perfection que l'homme-Dieu ; il l'est par nature , et nous le sommes par adoption : mais cette adop- tion divine ne nous ennoblit-elle pas assez ? Dieu , tout Dieu qu'il est , pouvoit-il nous élever plus haut , et y avoit-il pour nous une distinction plus glorieuse à espérer? Ce n'est ni par le sang , ni par le ministère d'aucun homme , que nous sommes montés à ce point de grandeur : le penser de la sorte, ce seroit ne pas connoître et la bassesse na-

(1) Joan. i. (2) Ibid. (3) ïbid.

Il6 SUR L'ANNONCIATION

turelle de l'homme, et l'excellence de la dignité dont nous avons été honorés : Non ex sanguini- bus, neque ex voluntate carnis (i). Mais toute la gloire de cette naissance spirituelle nous vient de Ja volonté de Dieu , de la prédestination de Dieu , du choix et de la grâce de Dieu. Car pour m'en tenir toujours à notre mystère, si nous sommes enfans de Dieu , c'est par ce même Dieu-homme , qui dans un même homme a su si bien réunir et allier ensemble sa divinité et notre humanité : Et Verbum caro factum est. Ainsi , dit saint Chry- sostôme , le Fils unique de Dieu est devenu fils de l'homme , afin que les enfans des hommes devins- sent enfans de Dieu. Et ne demandez pas , ajoute saint Augustin , comment les hommes ont pu naître de Dieu , puisqu'un Dieu lui-même a pu et voulu naître des hommes.

Voyez donc, encore une fois, jusqu'à quel excès s'est portée la charité de votre Dieu : Videte qua- lem charitatem ; mais voyez ensuite quelles con- séquences s'ensuivent de ; voyez ce que vous devez à Dieu comme enfans de Dieu, et ce que vous vous devez à vous-mêmes : ce que vous devez à Dieu , qui vous permet de l'appeler votre Père , et qui l'est en effet ; ce que vous vous devez à vous-mêmes , qui pouvez vous dire enfans de Dieu, et qui avez à soutenir une si noble qualité et à n'en pas dégénérer. Deux points qui me fournissent une morale bien solide et bien importante.

Ce que vous devez à Dieu : car puisqu'on vertu

(i) Joan. i.

DE LA VIERGE, nj

de ce mystère et par l'alliance du Verbe avec notre chair, nous avons le même Père que le Verbe incarné , je dis aussi que nous devons , à l'égard de ce Père tout puissant, tenir par proportion la même conduite que l'homme-Dieu , et prendre les mêmes sentimens ; c'est-à-dire , que nous devons avoir la même obéissance aux ordres de Dieu et le même zèle pour la gloire de Dieu. En effet , si le Fils de Dieu prend aujourd'hui dans les chastes entrailles de Marie une chair semblable à la nôtre , c'est, dit l'Apôtre, pour obéir à son Père, pour se conformer aux volontés de son Père, et pour ac- complir ses adorables desseins ; et s'il s'humilie jusqu'à s'anéantir lui-même , c'est pour l'honneur de son Père , et pour lui rendre toute la gloire qui lui avoit été ravie. Or voilà notre modèle. Etre soumis à Dieu , garder fidèlement et constamment la loi de Dieu , glorifier Dieu par une vie digne de Dieu , c'est ainsi que nous le reconnoîtrons pour Père. Sans cela que sert-il de lui dire ce que nous lui disons néanmoins tous les jours : Notre Père qui êtes dans les cieux ; si nous nous révoltons contre lui sur la terre, si nous le renonçons dans la pratique et le traitons en ennemi , que sert-il de lui dire : Que votre nom soit sanctifié , qu'il soit connu et honoré dans tout l'univers; si nous le blasphémons et le faisons blasphémer aux autres ? Car ce que j'appelle, selon le langage de l'Ecriture , blasphémer le nom du Seigneur , c'est outrager le Seigneur même par nos déréglemens et nos désor- dres : et ce que j'appelle le faire blasphémer aux

u8 SUR L'ANNONCIATION

autres, comme saint Paul le reprochoit aux Juifs : Per vos blasphematw nomen Dei (i), c'est les séduire par nos paroles , les engager par nos exem- ples dans nos habitudes criminelles, et les cor- rompre par nos scandales. Que sert-il de lui dire : Que votre volonté soit faite; si nous ne suivons rien moins en toutes choses que la volonté de Dieu, toujours violant sa loi, toujours murmurant contre sa providence , toujours disposés , malgré ses pro- messes et ses menaces , malgré ses défenses ef ses commandemens les plus exprès , à écouter la pas- sion et à la satisfaire, quoi qu'elle demande ? Je sais que pour garder inviolablement la loi de Dieu ; que pour donner à Dieu par la sainteté de nos mœurs toute la gloire qu'il attend de nous , ii faut qu'il en coûte. Mais , chrétiens , vous en doit-il jamais autant coûter qu'il en coûte aujourd'hui à un Dieu ; à un Dieu que son Père envoie , et qui suivant la mission qu'il avoit reçue , descend du trône de sa majesté , et vient demeurer avec nous ; à un Dieu qui , pour réparer l'injure faite à son Père, se réduit jusques à la forme d'un homme, jusques à la forme d'un esclave, jusques à la forme d'un pécheur ? Ah ! mes frères , comprenons , si nous le pouvons, par l'obéissance de cet homme-Dieu , combien sont sacrés les droits du Père qui nous a donné l'être , et qui nous donne encore dans ce saint jour comme une nouvelle naissance en nous adoptant au nombre de ses enfans. Comprenons , par les anéantissemens de cet homme-Dieu , de quel

(1) Rom. i2t

DE LA VIERGE. I ïg

prix est la gloire de Dieu , le souverain auteur de tous les êtres, et doublement notre Créateur, soi£ selon la nature , soit selon la grâce. Mais de même jugeons ce que c'est pour un homme , surtout pour un chrétien, que de refuser à ce premier maître la soumission et les services que nous lui devons par tant de titres ; jugeons ce que c'est que de s'attacher à lui et de l'insulter , en voulant secouer le joug d'une dépendance si incontestable et si légitime; jugeons ce que c'est que d'abandonner ses intérêts , que de s'opposer à ses vues , que de s'obstiner contre ses ordres; et cela tandis qu'on est adorateur du monde , tandis qu'on ne manque à rien de tout ce qu'exige le monde , tandis qu'on entreprend tout et qu'on supporte tout pour le monde. Si je suis le Seigneur et votre Père , disoit-il autrefois à son peuple , est l'honneur que vous me rendez ? TJbï est honor meus (i)? est le respect que vous me devez ? ubï est timor meus (2) ? Or la plainte qu'il faisoit à son peuple , il peut bien nous la faire à nous-mêmes ; mais avec cette terrible menace , que si maintenant nous ne l'honorons pas comme père , nous le craindrons un jour comme juge ; que si maintenant nous ne sommes pas soumis à sa loi , nous serons un jour soumis à ses châtimëns ; que si maintenant notre vie ne sert pas à le glori- fier comme Dieu sanctificateur , notre éternelle réprobation après la mort servira à le glorifier comme Dieu vengeur.Car voilà , mes chers auditeurs, l'affreux retour à quoi il faut vous attendre de la

(») Malach. 1. (2) Ibid>

I20 SUR L'ANNONCIATION

part (l'un père si indignement méprisé, et si juste- ment irrité.

Je dis plus , et c'est par je finis. Outre ce que vous devez à Dieu , qui vous permet de l'appeler voire père , et qui l'est en effet , voyez encore ce que vous vous devez à vous-mêmes , qui pouvez vous dire enfans de Dieu , et qui avez à soutenir une si noble qualité , et à n'en pas dégénérer. Comme il y a dans le monde , et selon les prin- cipes de la philosophie humaine , une fierté raison- nable et sage, qui , sans vous faire dédaigner per- sonne , vous inspire néanmoins des sentimens gé- néreux , et dignes de votre naissance et de votre rang; je puis ajouter que , dans la religion même que nous professons, et selon les règles de la mo- rale évangélique , il y a une fierté sainte et toute chrétienne , qui , sans nous enfler, nous remet sans cesse devant les yeux le caractère dont nous som- mes revêtus , et nous engage à y conformer nos œuvres. C'est ainsi que Je prince des apôtres repré- sentoit aux fidèles , qu'ils étoient un peuple choisi et distingué : Vos aulem genus electum (i) ; un peuple conquis : populus acquisitionis (n); une nation sainte, élevée à l'honneur du sacerdoce et d'un sacerdoce royal : regale sacerdolium , gens sancta (3). C'est ainsi que le Docteur des gentils faisoit souvenir les Ephésiens qu'ils étoient les en- fans de la lumière ; d'où il concluoit qu'ils dévoient donc se comporter et vivre en enfans de lumière : Ut filil lacis ambulate (4) ; et c'est , chrétiens , (0 i. Petr. 2. (a) lbid. (3) lbid. (/,) Ephes. 5.

DE LA VIERGE. I2t

ce que je veux conclure moi-même , en vous di- sant que vous êtes enfans de Dieu. Car des enfans de Dieu doivent-ils penser ou agir comme des enfans du siècle ? est-il une contradiction plus sen- sible ? en est-il une plus criminelle et plus dam- nable ? des enfans de Dieu prévenus de toutes les idées du siècle , et du siècle le plus profane , n'es- timant que ce que l'esprit du siècle leur fait estimer , n'aimant que ce que l'esprit du siècle leur fait aimer , ne craignant et ne fuyant que ce que l'es- prit du siècle leur fait craindre et haïr; des enfans de Dieu sujets à tous les vices du siècle, et du siècle le plus corrompu , aux ressentimens et aux envies, aux colères et aux emportemens, aux impostures et aux trahisons , aux désirs ambitieux et à l'orgueil, à l'avarice, à la mollesse, aux débauches et aux plaisirs les plus infâmes : est-ce ce qui leur convient? est-Ge à cela qu'on les doit reconnoître , ou plutôt , n'est-ce pas lu leur honte? n'est-ce pas pour eux un opprobre ? Qu'un homme d'une certaine distinction dans le monde , soit par la place qu'il occupe , soit par le sang dont il est sorti, ait commis une action lâche , c'est une tache que rien presque ne peut effacer. De quel oeil le regarde-t-on , et de quel œil se regarde-t-il lui-même , quand il vient à considérer d'un sens rassis la faute qu'il a faite , et qui le couvre de confusion ? Or est-il moins houteux à des hommes nés de Dieu , adoptés de Dieu , enfans de Dieu , de s'asservir à leurs sens , de se rendre esclaves de leurs passions, de se laisser dominer par les brutales cupidités de leur chair,

122 SUR L'ANNONCIATION

de se porter à toutes les injustices qu'inspire une avare et insatiable convoitise , de nourrir dans leur cœur des haines secrètes et invétérées, d'y con- cevoir les plus noirs desseins pour se tromper e t pour se vendre les uns les autres; de n'écouter jamais, je ne dis pas la religion , mais même l'équité naturelle , la bonne foi , la raison ? Est-ce pour former un tel peuple que le Fils unique de Dieu est venu sur la terre , et qu'il a voulu demeurer parmi les hommes ? ou n'est-ce pas pour former Un peuple parfait, un peuple exempt de la corrup- tion du monde, un peuple affranchi de ces malheu- reuses concupiscences par le péché s'est introduit dans le monde et s'y établit tous les jours : un peuple chrétien , non-seulement de nom , mais de pratique et d'action : Parare Domino plebem perfectam (i) ? Ouvrons donc , mes frères, ou- vrons les yeux de la foi ; et découvrant avec les yeux de la foi notre dignité , sanctifiés comme nous le sommes par l'alliance d'un Dieu , ne retombons pas dans nos premiers égaremens , ne faisons pas de la glorieuse qualité que nous portons , un vain titre qui nous déshonore lorsque notre conduite le dément. Si , m'adressant ici à tant de grands qui m'écoutent , j'avois la témérité de leur dire que leur conduite dément leur grandeur , leur naissance , leurs ancêtres, leur rang, ils prendroient ce que je dirois pour un outrage, et combien y seroient-ils sensibles ! Ne le soyons pas moins au juste reproche qu'on peut nous faire , que nous nous rendons in-

(1) Luc. 1.

DE LA VIERGE. 125

dignes du plus beau de tous les noms, qui est celui d'enfans de Dieu. Verbe éternel et consubstantiel à votre père , Dieu comme lui , mais homme comme nous , c'est vous qui nous l'avez acquis ? ce beau nom , et c'est par vous que nous sommes parvenus à ce point d'élévation. Ne permettez pas que nous venions jamais à en déchoir : surtout ne permettez pas que nous perdions le fruit de cette rédemption surabondante dont vous voulez être vous-mêmes le prix. Et vous , Vierge sainte , puis- que c'est dans votre sein que ce grand ouvrage est aujourd'hui commencé , aidez-nous à le soutenir et à y mettre toute la perfection qui doit dépendre de notre fidélité et de nos soins. C'est ainsi qu'après avoir vécu comme de dignes enfans de Dieu , nous aurons part à la gloire des élus de Dieu , nous conduise , etc.

PREMIER SERMON

SUR

LA PURIFICATION DE LA VIERGE.

Postquàm impleti sunt dies purgationis ejas secundùm legem Moysi , taleruut illam ia Jérusalem , ut sisterent eum Domino.

Le temps de la purification de Marie étant accompli selon la loi de Moïse , ils portèrent V enfant à Jérusa- lem , pour le présenter au Seigneur. Eu saint Luc > chap. 2.

Sire,

Cet enfant qui est aujourd'hui porté à Jérusalem, c'est le Fils unique de Dieu , égal à son Père , éter- nel comme lui, et Dieu comme lui. Celle qui le porte , c'est Marie , mère de Dieu , la plus sainte de toutes les femmes, et la plus remplie de grâce. Le sujet pourquoi elle le porte, c'est afin de le présenter à Dieu; et l'Evangéliste s'arrètant à une circons- tance bien remarquable, ajoute que tout cela se fait selon la loi : Sicut scriptum est in lege Do- mini (i). Comme si, ni Marie, ni Jésus-Christ même, ne pouvoient avec bienséance paroître de- vant Dieu qu'en observant la loi ; comme si leur sa- crifice , tout divin qu'il est, ne devoit être agréé

(l) Luc. 2.

SUR LA PURIFICATION DE LA VIERGE. 125 <îe Dieu qu'autant qu'il se trouveroit conforme à sa loi ; comme si l'ouvrage du salut et de la rédemp- tion des hommes dépendoit de l'accomplissement delà loi. Que signifie cela? c'est, chrétiens, le mystère que j'entreprends de développer, et le point auquel je m'attache pour votre instruction et votre édification. Cette obéissance à la loi du Seigneur , cette obéissance que la présentation d'un Dieu sau- veur et la purification d'une mère vierge nous prê- chent si hautement , cette vertu si inconnue , et néanmoins si nécessaire , voilà l'importante matière que me fournit la solennité de ce jour. Divin esprit, vous qui sanctifiâtes Marie par la pratique et l'ob- servation de la loi , et qui la conduisîtes dans le temple pour y offrir son sacrifice comme il étoit or- donné dans la loi , remplissez-nous des mêmes sen- timens dont son ame bienheureuse fut alors péné- trée ; donnez-nous comme à elle une haute idée de cette sainte et adorable loi du Seigneur; faites-nous bien comprendre que sans cette loi il n'y a dans nous que corruption et que désordre ; en sorte que du moment que nous sortons hors des bornes de cette loi , nous devenons incapables de tout bien et déterminés à tout mal. Tant de crimes qui se com- mettent tous les jours , et que je puis appeler les abominations et les horreurs de notre siècle , en sont une preuve visible : mais peut-êfre l'endur- cissement de nos cœurs feroit-il perdre à cette preuve toute sa force , si les lumières de votre grâce ne venoient au secours de nos réflexions. Je parle devant le plus grand roi du monde ; et sûr que je

126 SUR LA PURIFICATION

suis de sa religion , je ne crains point de parler avec trop de liberté, tandis que je parle pour les inté- rêts de la loi de Dieu. Je ne vous demande pas même , ô mon Dieu ! comme la vertueuse Esther , que mes paroles lui plaisent; parce que je me pro- mets de sa piété , qu'en lui parlant de l'excellence et de la prééminence de votre loi , non-seulement je lui plairai, mais je le persuaderai et le toucherai. J'ai besoin néanmoins, Seigneur, de votre secours ; et pour l'obtenir, je m'adresse à Marie, en lui di- sant : Ave , Maria.

C'est le propre de l'esprit de l'homme , de n'avoir rien d'uniforme dans ses sentimens , d'être souvent contraire à lui-même , et de donner , selon les si- tuations diverses il se trouve , dans des extré- mités tout opposées. Cela se vérifie en mille sujets, mais particulièrement en celui que j'ai entrepris de traiter, qui est l'obéissance et la soumission due à la loi de Dieu. Car je découvre deux principes dif- férens , qui forment dans l'homme une double op- position à cette obéissance : tellement que nous pouvons dire aussi bien que l'Apôtre : Je sens dans moi-même une loi secrète qui répugne à la loi de mon Dieu, et qui me captive sous la loi du péché. Ces deux principes , suivant la belle réflexion de saint Ambroise , sont l'orgueil de l'homme et sa lâcheté: l'orgueil de l'homme, qui lui fait oublier ce qu'il doit à Dieu ; et sa lâcheté , qui l'empêche de voir ce qu'il peut, et de quoi il est capable avec le secours de Dieu : l'orgueil de l'homme , qui le

DE LA VIERGE. 127

rend insolent et libertin ; et sa lâcheté qui le rend foible et pusillanime. L'orgueil de l'homme qui, à l'égard de Dieu même , lui inspire de la hauteur; et sa lâcheté qui , à l'égard de ses devoirs , le jette dans l'abattement : l'un et l'autre, pour lui faire violer cette souveraine et divine loi que Dieu lui a imposée, mais dont la servitude, quoiqu'aimable, du moment qu'il se pervertit, commence à lui dé- plaire et à lui devenir odieuse. Or je veux , chré- tiens, combattre aujourd'hui ces deux désordres; et parce que l'accomplissement de la loi consiste à éviter également ces deux extrémités dangereuses, soit en se soumettant avec humilité à ce que la loi commande , soit en s'elForçant avec courage de sur- monter ce qu'il y a dans la loi de difficile , mon des- sein est de graver bien avant dans vos esprits et dans vos cœurs ces deux obligations , et de vous mettre pour cela devant les yeux l'obéissance que pratique aujourd'hui Marie : car , sans sortir de mon mystère, vous verrez dans la personne de cette vierge offrant son Fils en sacrifice , le modèle d'une obéissance solidement humble , et d'une obéissance courageuse et héroïque : d'une obéissance solide- ment humble , qui confond notre orgueil; et d'une obéissance héroïque , qui condamne notre lâcheté. Prenez garde : Marie, dans la cérémonie de ce jour, accomplit la loi du Seigneur; et cette loi, comme l'évangile nous le fait assez entendre, est infiniment rigoureuse pour elle. En ce qu'elle obéit a la loi , je trouve la confusion de notre orgueil ; ce sera la première partie : en ce qu'elle surmonte

123 SUR LA PURIFICATION

toutes les difficultés de la loi, je trouve la condam- nation de notre lâcheté; ce sera la seconde partie : deux points que j'ai à développer, et qui vont faire le partage de ce discours et le sujet de votre attention.

PREMIÈRE PARTIE.

Nous nous élevons au-dessus de la loi de Dieu ; et cela , chrétiens , nous arrive en deux manières : l'une , que j'appelle révolte du cœur , lorsque, sans nous expliquer autrement que par nos œuvres , nous disons intérieurement comme l'ange rebelle : Non serviam (i); Il m'en coûteroit trop pour vivre dans cette servitude : que Dieu ordonne tout ce qu'il lui plaira, je ne me soumettrai point à sa loi; l'autre, que je considère comme la plus perni- cieuse erreur de notre esprit, lorsque nous trom- pant nous-mêmes , nous cherchons des prétextes et nous nous formons des consciences pour nous dis- penser des obligations de la loi. Or le mystère que nous célébrons confond hautement ces deux entre- prises de notre orgueil; et c'est, comme vous allez voir, ce qui paroît d'abord dans la pré- sentation de Jésus-Christ et dans la purification de Marie.

Quoique nés dépendans et sujets de Dieu , nous avons, mes frères, un penchant à nous révolter contre la loi de Dieu qui nous domine : voilà l'ori- gine de toute la corruption de l'homme. Prenant l'homme en particulier , et selon la différence des

(i) Jcrem. 2.

DE LA VIERGE. 1 29

conditions qui partagent le monde , voilà le péché capital des grands du siècle, qui, de leur état, se font un principe d'indépendance, comme si la loi de Dieu n'étoit pas faite pour eux ; comme si Dieu en la portant avoit les excepter; comme s'il n'é- toit pas au contraire de l'empire de Dieu qu'il y eût pour eux un législateur et une loi ; afin , disoit le Prophète royal, de leur apprendre qu'ils sont hommes : Constitue legislatorem super eos , ut sciant quoniam homines sunt (1). Donnons à cette morale toute son étendue. Voilà , dis-je , en général , le péché des impies et des libertins , qui , jusque dans l'obscurité des plus médiocres for- tunes , ont souvent à l'égard de Dieu des cœurs aussi indociles que ceux qui tiennent dans le monde les premiers rangs ; la licence et l'impiété faisant dans les uns ce que l'abus de la grandeur et de l'élévation fait dans les autres. Mais Marie obéissant à la loi de Moïse , et se purifiant dans le temple , confond bien là-dessus , malgré nous , notre con- duite. Car enfin elle étoit reine, elle étoit mère de Dieu , elle étoit , comme mère de Dieu , en posses- sion d'une autorité légitime sur l'auteur même de la loi; et par conséquent elle avoit tous les titres d'indépendance que peut avoir au-dessous de Dieu une pure créature. Il est vrai : mais c'est justement pour cela que Dieu veut qu'elle s'assujettisse à la loi, afin de détruire par son exemple l'indépen- dance criminelle que nous affectons ; afin de con- damner notre libertinage par une preuve convain-

(1) Psalm. 9.

TOME XI. 9

l3o SUR LA PURIFICATION

cante et sans réplique. Car si dans l'ordre de la ré- demption , dont le secret adorable se développe au- jourd'hui à nos yeux , une