THE BENSON LIBRARY OF HYMNOLOGY

Endowed by the Révérend Louis Fitzgerald Benson\ d.d.

LIBRARY OF THE THEOLOGICAL SEMINARY PRINCETON, NEW JERSEY

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RECUEIL

DE

CHANTS HISTORIQUES

FRANÇAIS.

BIBL10TÏIÈOUE D'ÉLITE "ET CHARLES GOSSELN.

Histoire de Napoléon et de ta Grande-Armée en < 8 i 2 , parle lieutenant-général comte

Philippe de Ségur, i vol 3 50

Le Caravansérail, contes nouveaux et nouvelles nouvelles, par A. de Sarrazin, t vol. 3 50

Impressions de Voyage, par \. Dumas, 2 séries, à 350

Voyage en Orient, par A. de Lamartine, 2 séries, à 3 50

/,<?.■>' f/Vf/.r Cadavres, par Frédéric Soulié, * vol 3 50

Cabrielle, par madame Ancelot. i vol , 3 50

OEuvres en prose d'André Cliénier, édition complète , \ vol 3 50

Struensée , par Arnould et Foornier, \ vol 3 50

Plick et Plock, et autres romans maritimes, par Eugène Sue, \ vol 3 50

Le Conseiller d'état , par Frédéric Soulié, \ vol 3 50

Recueil de Chants français du xiu*", xi\e,xve,xvieetX7iie siècle, avec des Notes et Notices

historiques et littéraires et une Introduction générale, par Leroux de Lincy, 2 séries, à 3 50

Rome souterraine, par Charles Didier, \ vol 3 50

La Salamandre, par Eugène Sue , \ vol 3 50

Ficciola, par X.-H. saintme, \ vol 3 50

Le comte de Toulouse, par Frédéric Soulié, \ vol 3 50

Théâtre complet d'Alex. Dumas, 3 séries, à 3 50

Théâtre complet de madame Ancelot , \ vol 3 50

Atar-Cull , et autres romans maritimes, par Eugène Sue, \ vol 3 50

Le vicomte de Béziers , par Fréd. Soulié, \ vol 3 50

Marie ou l'Esclavage aux États-Unis, par Gustave de Beaumont , \ vol 3 50

Arthur, par Fugène Sue, 2 séries, à 350

Proverbes et Nouvelles de Scribe, \ vol 3 50

Mémoires du Diable , par F. Soulié, 3 séries, à 3 50

La Coucaratcha , par Eugène Sue, 2 séries, à 3 50

Les Contes de l'atelier ( Daniel le lapidaire I , par Michel Mosson , 2 séries, à. . . 3 50 Des Améliorations matérielles dans leurs rapports avec la liberté. Introduction à

Fétude de Féconomie sociale et politique, par Ç. Pecqueur, t vol 3 50

L'Heptameron, ou Histoire des Amants fortunés. Nouvelles de la reine Marguerite

de Navarre, avec des Notes et une Notice par le bibliophile Jacob, t vol 3 50

Des Intérêts matériels en France, par M. Chevalier, 4e édit., ornée d'une carte, \ vol. 3 50

La Vigie de Koat-Ven , par Eugène Sue, 2 séries, à 3 50

Le Moyen de parvenir, par Béroalde de Yerville, avec une Table analytique par Lenglet

du Fresnoy ; un, Commentaire littéraire et une Notice biographique, \ vol 3 50

Réfutation de T Éclectisme , par Pierre Leroux , 2* édition, \ vol 3 50

Les Ecrivains modernes de la France, par J. Cbaudes-Aigues, t vol 3 50

La Célestine, traduit de l'espagnol par G. Delavigne, i vol. 3 50

Inductions morales et physiologiques , par M. de Kératry, 3e édit., \ vol 3 50

Lettres d'Héloïse et d'Abéîard, trad. par le bibliophile Jacob, et un travail historique

et littéraire par Villenave, \ vol 3 50

Contes et Nouvelles de Lafontaine, avec une Introduction littér. par le bibl. Jacob, \ v. 3 50 Les Contes, ou les Nouvelles récréations et joyeux devis , par Bonaventure des

Periers, valet de chambre de la reine de Nivarre, avec des Notes et une Préface par

Ch. Nodier, \ vol Z 50

L Iliade et l'Odyssée d'Homère, traduction du prince Le Brun, \ vol 3 50

Let Paradis perdu de Milton, traduction de M. de Chateaubriand , précédé d'une

Étude sur Milton et son temps. . 3 50

La Divine comédie du Dante, traduction par Pier-Angelo Fiorentino , 3e tirage, \ vol. 3 50

La Araucaria, par don Alonzo de I.rcilla, poème national espagnol, tr. par J. Lavullee, 1 v. 3 50

Don Quichotte de Cervantes, traduction nouvelle, 2 séries, à 350

Les Lusiades de Camoèns , trad. nouvelle par MM. O. Fournier et Desaules; suivies d'un

Choix de Poésies diverses de Camoèns, traduites par F. Denis, et d'une Notice, ^ vol. 3 50

La Jérusalem délivrée du Tasse, trad. du prince Le Brun, avec Notice par Suard, i vol. 3 50 Les deux Faust, Ballades et Poésies de Goethe.— Choix de Ballades et Poésies de Schiller,

Btlrger, Klopstock, Schubert, Eœrber, l'hland; traduction nouvelle, par Gérard, I vol. 3 50 Ballades historiques et Chants populaires de l'Allemagne, avec Introduction histo- rique, par Sebastien Albin, t vol 3 50

Mémoires complets, œuvres morales et littéraires de Franklin, trad. par S. Albin, \ vol. 3 5o Le Vicaire de JVakeJield, par Goldsmith, trad. nouvelle par Charles Nodier ; suivi du

Voyage sentimental et OEuvres choisies de Sterne ; trad. nouvelle, \ vol. ... 3 50

Eugène Ara//:, par Hulvvcr ; traduit par A. -J. -H. Defauconpret , \ vol 3 50

Shakspeare, traduction de Benjamin Laroche, en plusieurs séries. Chaque série. . . 3 50 Anastase , ou Mémoires du/i Grec a la fin du x v 1 1 1 ° siècle, par Thomas Hope;

traduit par Defauconpret , t vol S 50

Mœun domestiques des Américains, par mistress Trollope; trad. nouv., 3e édit., i vol. S •*'»<l

Pelhitm , par Hulvvcr; trad. par Def.uiconpret , < vol

Œuvres complètes de Shéridan, trad. nouv. par Benjamin Laroche, \ vol 3,10

Théâtre de Cuhlenni , I rr série des chefs-d'.ruv re du théâtre espagnol, trad. nouvelle

n;ir M. Damas-Hinard , 2 séries , a , 3 :>o

Théâtre anglais , tri série, renfermant 1rs chefs-d'œuvre des auteurs contemporains

de Shakspeare, avec des Notices biographiques et littér. par a. pjehol, 2 toI. chaque vol. 'i M

Cliefs-d'a'tivie poétiques de Thomas Moore, trad. par madame L. Belloc, i vol. . . 3 5n

Paris. Imprimé par Bérhune el non.

RECUEIL

CHANTS HISTORIQUES FRANÇAIS

DEPUIS

LE XIIe JUSQU'AU XVIIIe SIÈCLE. AVEC DES NOTICES ET UNE INTRODUCTION,

LEROUX DE LINCY,

ANCIEN ÉLÈVE PENSIONNAIT.] \ L'ÉCOLE ROYALE DES CHARTES

PREMIERE SERIE. XIIe'. XIIIe, XIV ET XVe SIÈCLES

PARIS.

LIBRAIRIE DE CHARLES GOSSELIN,

ÉD1TEI 11 DE LA BWLIOTh'l <jl I D'ÉLITE, 9, RLE SA1NT-GERMA1N-DES-PRÉS.

MDCCCXLI.

INTRODUCTION.

Chez tous les peuples et à toutes les époques de l'histoire on a chanté. C'est par des chants que se sont traduits d'a- bord les sentiments et les souvenirs des hommes. Puis, à me- sure que les littératures se sont formées , le chant est devenu un accessoire moins nécessaire de la poésie ; il a fini par ne plus accompagner que le genre de monumens auxquels ce recueil est consacré. 11 ne se compose en effet que de chan- sons, mais toutes se recommandent sinon par le talent de ceux qui les ont écrites, du moins par le fait historique au quel chacune d'elles a rapport. L'usage de conserver ainsi la mémoire de toutes les actions remarquables remontent à la plus haute antiquité, et Tacite a dit que les Germains n'a- vaient pas d'autres annales.

La chanson historique en France se divise en deux genres bien distincts : la chanson en langue latine, cultivée par les clercs, reste dégénéré de la poésie lyrique des anciens; la chanson en langue vulgaire, destinée au peuple, et qui a donné naissance à ce qu'on appelait autrefois la chanson de- geste. Hildegaire, évêque de Meauxsous Charles-le-Chauve, au- teur d'une vie de saint Faron, nous a conservé un exemple de ces chants populaires. Ce sont deux couplets d'un poème dans lequel on exaltait la victoire que Clotaire II remporta sur les Saxons en 625 , et la charité de saint Faron , évoque de Meaux, qui sauva de la mort les députés vaincus.

Hildegaire cite deux strophes de ce chant populaire en vers latins rimes (1). Son témoignage est formel, il nous dit :

(î) De clotario est canere rege Francorum Qui ivit pugnare contra Saxonum; Quam graviter provenisset missis saxonum si non fuisset inclitus Faro de gente Burgundiorum.

Quandô veniunt missi Saxonum in terrain Francorum ,

Faro ubi erat princeps,

instinclu Dei transeunt per urbem Meîdorum,

Ne interûciantur à rege Francorum.

(Recueil des Historiens de France, t. ni, p. 5oô.;

« On composa sur cette victoire un chant vulgaire qui , à » cause de sa rusticité, se trouvait dans toutes les bouches, et » que les femmes chantaient en dansant et en battant des mains (1). »

Quant aux chansons composées en vers latins par des clercs, il en existe plusieurs relatives à notre histoire depuis le ixe jusqu'au mii<- siècle.

L'abbé Lebeuf a recueilli trois pièces de ce genre ; deux ont rapport au règne de Charlemagne, une à celui des fils de Louis-lc- Débonnaire. La première est l'œuvre de saint Pau- lin, patriarche d'Aquilée, contemporain de Charlemagne; c'est une hymne funèbre en l'honneur d'Éric, duc de Frioul, qui se distingua dans les années 796 ou 797, par plusieurs expéditions contre les Huns ou les Avares, sur lesquels il remporta de grands avantages. La seconde est un poème du môme genre, écrit dans le ixe siècle, pour célébrer la mort de l'abbé Hugues que l'on doit, suivant toutes les probabilités historiques , compter au nombre des fils illégitimes de Char- lemagne. Quant à la troisième, c'est une ode sur la bataille de Fontenay, composée par un certain Angelbert, qui paraît avoir assisté à cette sanglante journée. Cette ode importante par quelques points historiques qu'elle éclaircit, sans être d'une latinité bien correcte ni bien pure , n'en reste pas moins l'œuvre d'un homme instruit, qui avait étudié les bons mo- dèles, et qui ne manquait pas d'une certaine connaissance des auteurs classiques auxquels il mêlait les expressions bibli- ques (2).

Les mêmes remarques conviennent aux deux autres poèmes écrits sous le règne de Charlemagne.

(î) Ex quâ Victoria carmen publicum juxtà rusticitatem per om- nium penè volitabat or a, ità cancnlium fœminae que choros indè plaudendo componebant.

On retrouve dans les légendaires et dans les anciennes gestes la- tines, dans le (.esta l>a;;ol,erti entre autres, des traces de chants semblables à celui sur la victoire de Clotaire II. On peut consulter à ce sujet un travail que M. Lenormant a publié dans la Bibliothè- que de l'École des Charles, t. i. p. 321.

(•:) Lebeuf, Recueil de divers écrits pour servir d'éclaircissemens à l'histoire de France etc. Paris, i73i . 2 vol ln-12 t. i, p. 333, mo- uumens historiques concernant nos rois, du mi« au ix< siècle, etc.

Le second de ces poèmes se distingue par quelques passages auxquels ou ne peut appliquer tout à fait le mot de poétique , mais l'on retrouve avec plaisir une grande simplicité d'ex- pressions. C'est l'ode sur la mort de Hugues, (ils de Char- lemagne , dans laquelle on lit cette strophe :

Wam rex Pipinniis lacrymasse dicitur. Cùm te vidisseï ullis absque vestibus, JS'uduinjacere tur piler in medio PuLvere campi (1).

« Car on dit que le roi Pépin versa des larmes , lorsqu'il » te vit dépouillé de vêtemens , couché nu au milieu de la » poussière. »

11 existe encore plusieurs documens qui prouvent que des chansons sur des sujets moins graves étaient en usage et cou- raient la ville ; ainsi dans les dernières années du xie siècle, des satires en vers étaient répétées dans les carrefours et les rues de Tours contre Jean , favori de l'archevêque.

Ce Jean était un jeune archidiacre que ses mœurs dépra- vées avaient fait accuser de relations criminelles avec l'arche- vêque. Ce dernier voulut placer son favori sur le siège épis- copal d'Orléans ; il s'adressa au roi Ptobert alors excommunié. Bravant les ordres du saint-siége , il vint trouver le roi de France aux fêles de Pâques de l'année 1099 , et lui plaça la couronne sur la tête (2); puis ayant séduit par des pré- sens Bertrade de Montfort , concubine de ce prince , il obtint ce qu'il désirait. Ives de Chartres, alors légat du saint-siége, nous a conservé ces détails dans deux lettres, l'une au pape , l'autre au primat des Gaules , archevêque de Lyon : Le roi lui même , écrit-il à ce dernier, m'a dit, non en secret, mais publiquement , que Jean avait été le compa- gnon de débauches de celui qu'il remplace. Ce fait est si avéré dans tout l'évêché d'Orléans et dans les villes voisines, que les chanoines ses confrères ne lui donnent plus que le sur- nom de Flore la courtisane? » Ives de Chartres, dans sa lettre

(i) Lebeuf, Recueil de divers écrits, etc., t. i, p. 349.

(2) voyez à ce sujet : Monnaies inconnues des évêques, des inno- cens, des fous, etc., etc., recueillies et décrites par M. J.-lï. d'Amiens, avec des notes et une introduction sur les espèces de plomb, etc., parC.-L, Paris, istï (par M. Leber), m-8°, p. m.

IV

au pape, dit encore : Ses compagnons qui l'appellent Flore ont composé sur lui des chansons que l'on chante sur les places publiques dos villes de France : lui-môme n'a pas honte de répéter ces chansons avec eux. J'en ai arraché une à l'un de ces jeunes gens et je l'ai envoyée en témoignage au primat de Lyon (1). Malgré les plaintes du légat, Jean fut nommé évêque d'Orléans et sacré le jour des Saints-Innocents; à cette occasion on fit ces deux vers :

Eligimus puerum, puerorum testa colentes, Non nostrum morem sed régis jussa sequentes (2).

Vers la même époque à peu près, c'est-à-dire dans la pre- mière moitié du Me siècle, une autre chanson satirique du même genre avait été célèbre dans les états du roi de France. Elle flétrissait la conduite de Landri , comte d'Auxerre , qui par ses intrigues causa le divorce du roi Robert et de la reine Constance, et rapprocha de ce prince Berthe sa parente, scandale qui fit grand bruit à cette époque et qui fut cause de l'excommunication que le pape lança contre la France. Cette satire est l'œuvre du clergé auquel cette excommunication causait de grandes douleurs. Elle est remplie d'allusions em- pruntées à la Bible et aux histoires romaines ; les noms d'Achi» tophel, d'Âbsalon, de Catilina, de Jugurthay sont donnés au comte Landri; on lYceuse d'un commerce adultère avec Berthe, et de scandaleuses débauches avec cette princesse, dé- bauches qui déplurent beaucoup aux habitants de Provins , obligés de subvenir aux dépenses quelles entraînaient (3).

(1) Ivonis episcopi Carnotensis Epislola?, etc., etc., editio secunda, parisiis M D c X, in-8°. Epistohe lxvi etLxvii.

(•2) ivonis Carnotensis, Epistola lxvii, ad finem.

(3) On y remarque ces vers :

« Arcliiiophel Burgundia aetati nostrae reddldit, Multum crinllus Absalon cujus sprevit consilium Intrat sapé palatia versipellis regalia, Occultât nasum pellibus, pectus subdendo fraudibus. Jamcatilinà nequior amicis praebet occultum, Sed praetendit decipulas sapore fellis ebrlas; Aiter Jugurtlia loquitur, non e\ Qde, sed de ride. >.

El à la tin :

Heriodiadas nuptias renovavit lllicitas .- Incesta propterbasia sperat Pruvinl mœnla.

Cette satire, dans laquelle on trouve des détails intéressons pour l'histoire, ne fut pas la seule que la perversité du comte Landri inspira , on en composa plusieurs, peut-être même les traduisit on en langue vulgaire ; elles eurent dans tous les cas une vogue assez longue, car, un siècle plus tard, les jongleurs les répétaient encore sur les places publiques (1).

Les chansons héroïques et les satires n'ont pas été les seuls genres de composition en usage dans les premiers siècles de notre ère. Il faut citer encore des pièces amoureuses auxquelles les Gaulois donnaient le nom de Vallemachie. Elles étaient , dit-on, fort libres, et peut-être faut-il mettre au nombre de ces compositions celles que chantaient parfois les jeunes filles jusque dans les églises, et qui furent expressément défendues par le concile tenu à Auxerre en 578.

Dans les siècles qui suivirent , on trouve beaucoup de ces. chansons d'amour, et, s'il faut en croire l'apologiste Bérenger, saint Bernard en composa dans sa jeunesse. Rien n'est plus célèbre que celle d'Abélard pour Héloïse ; elle-même a écrit :

« Quand pour vous délasser des travaux de la philosophie « vous composiez en rimes des chansons amoureuses , tout le » monde voulait les chanter à cause de la douceur de leur » mélodie. Par eux mon nom se trouvait dans toutes les bou- » ches , les places publiques retentissaient du nom d'Hé- » loïse (2). »

On a demandé dans quelle langue étaient ces poèmes qui rendaient si populaires le nom d'Héloïse? Il est probable qu'ils étaient en latin.

Architriclinus impius gavisus est pro mœnibus; Potentiorem fieri se credidit pro nuptiis. Dormivit rex in lectulo Landrici pontincio, Dormit Bertœ promissio, irascitur Burgundio. Eglon noster novissimus cujus ut non turpissimus; Multis est fastus dapibus, non placet Pruvinensibus, Secundùm lunam patitur, spe varia confrigitur; Pruvinum nunquàm perdidit, quod habere nonpotuit. (Historiens de France, t. x, p. 94. Voir à ce sujet l'ouvrage de

M. Bourquelot sur la ville de Provins, t. i, p. 85.) (0 voyez plus bas, p. vin.

(i) Pétri Abaelardi opéra, Epist. h, p. 46. voyez aussi, dans la M bliothèque d'élite, les Lettres d'Héloïse et d'Abélard, traduction nouvelle du bibliophile Jacob, p. m.

VI

Abélard parle ttVec un trop gratid dédain des dialectes vul- gaires pour supposer qu'il ait renoncé , en cette occasion , à la langue de Virgile et d'Ovide pour se servir du français encore au berceau, II faut voir dans les paroles d'Héloïse quelque peu d'une exagération bien pardonnable sans doute; et quand elle dit que les chansons dAbélard étaient dans toutes les bouches, elle veut désigner les clercs, les écoliers, les hommes de cour et d'église, qui presque tous alors comprenaient en- core le latin (1).

(0 On a pu lire dans diflerens journaux, il y a environ un an, qu'on venait de découvrir en Italie, dans un manuscrit du Vatican, les chansons quWbélard avait composées pour lléloïse. On a \oulu parler probablement de six complaintes en vers latins {Plcwcius) qui sont dans le manuscrit lxxxy de la Bibliothèque du Vati- can , et qui portent le nom d'Abélard. Ces chants latins , accom- pagnés de la musique, se trouvent dans un manuscrit .sur par- chemin du xme siècle, et ont tous rapport à des sujets bibliques ; on pourra en juger par les titres suivans : I. Pétri Aba?lardi Planctus Dinae filiae Jacob ; II. Planctus Jacob super filios suos

III. Planctus virginum Israelis super filia Jephtre Galadiur ;

IV. Planctus Israël super Samson; v. Planctus David super Abner; VI. Planctus David super Saiil et Jonathan, tous ces chants latins, d'une longue étendue, sont en vers de neuf syllabes. Ils riment presque toujours. Ces rimes se suivent tantôt pendant toute iww. strophe, tantôt elles sont entrelacées.

voici par exemple le début du troisième chant, celui des filles d'Israël sur la fille de Jephté :

Ad testas choreas cœlibes Ex more venite, Virgines! Ex more sint hodie flebiles Et planctus ut cantus célèbres. incultœ sint mœstae faciès Plangentum et flenlum similes; Auratae sint longé Ciclades Et cul tus sint procul divites. voici le début du second chant :

Infelices filii

pâtre nati misera,

Novo meo sceleri

Talis datur ullio.

M. c.reilh, qui a publié en Ï838 ces chants latins , les considère comme des allégories laites par xbélard slir ses amours avec llè- loïse; cette Interprétation me parait un peu forcée, bu reste, ces poésies, que le nom de leur auteur et leur composition, qui n'esi pas sans mérite, rendent remarquables. Viennent à l'appui de ce

que j'ai di( précédemment au sujet du langage employé par Abélarri

VII

Celto langue commençait cependant à no pas être em- ployée seule même par les clercs , dans les compositions qu'il

faut leur attribuer. Je citerai comme preuve la chanson placée en tête de ce recueil, qui est l'œuvre d'un lettré, d'Hilaire, disciple d'Abélard. 11 nous reste du même auteur plusieurs au- tres pièces dans lesquelles le français est ainsi mêlé au latin (lj.

J'ai dit que l'ancienne coutume germanique donna naissance à une sorte de chansons qui reçut le nom particulier de chanson de Geste. Je crois nécessaire de fixer l'attention de mes lecteurs sur ces poèmes qu'on ne doit pas confondre avec la chanson proprement dite.

Fidèle aux habitudes des peuples du nord , Charlemagne eut toujours en grande vénération les anciens chants po- pulaires , et il prit soin d'en perpétuer le souvenir ; on lit à

dans ses chansons d'amour, voici le titre de l'ouvrage qui contient ces poésies sacrées d'Abélard : Spicilegium Valicanum, beilrâge zur nâhern Kenntniss der vatikanischen Bibliothek , fiir deut- sche poésie des Mittelalters. von Cari Greith. Franenfeld , 1838. ln-s°.

(1) Par exemple, dans un jeu sur saint Nicolas, chaque strophe se termine par deux vers français, ou bien les deux langues sont em- ployées alternativement :

Gravis sub mala cura. Hic reliqui plura Sed sub mala cura Des', quel domage Qui pert la sue chose parque n'enrage.

rx plus bas :

i\isi visus fallitur

Jo en ai. Tesaurus hic cernitur, De si granl merveile en ai.

Hilarii versus et Ludi. Lutetia? Parisiorum, 1838, in-8°, p. 34.

il existe plusieurs pièces antérieures aux poésies composées par Hilaire,od l'on trouve la langue vulgaire et le latin mêlés l'un à l'au- Ure. .le citerai un mystère du xr siècle, les vierges sages et les \ ierges toiles, qui, publié par M. Raynouard dans le premier volume «le son choix des poésies originales des troubadours, a été plusieurs rois réimprittië. Je citerai encore des vers sur le martyre rie saint Etienne, mil remontent à la derhièré moitié du \ siècle, voyez !e < lioi\ des poésies originales des troubadours, par M. );aynoiiai.L 1 11, pages < \i \ el i \i \ i. 139-1 16,

VIII

ce sujft dans Éginhard : Les poèmes antiques et barbares » dans lesquels les actions et les guerres des anciens » rois étaient célébrées, lurent également écrits par son » ordre pour être transmis a la postérité (I). »

Ce fait nous est confirmé par Thegan , historien de Louis- le-Débonnairc, et par le Poète saxon; c'était probablement des chants de ee genre qù'Albéric, moine des Trois-Fontaines, qui écrivait dans le xme siècle, avait vus, et qu'il cite dans sa chronique sous le titre de Heroïcœ cantilenœ (chants héroï- ques), et d'après lesquels il fait mention des victoires rem- portées par Charles-lc-Chauve en SG6 , sur Gérard de Vienne, duc des deux Bourgognes. Il ne faut pas non plus oublier le témoignage d'Onleric Vital, mort vers 1142, et qui, dans son histoire ecclésiastique, parle des chants populaires que l'on répétait sur Guillaume au court nez. Enfin je citerai ce pas- sage de Pierre, chantre de la cathédrale de Paris, au com- mencement du xiie siècle. Dans le vingt-septième chapitre de son Verbum abreviatum , en parlant des prêtres qui disaient une messe jusqu'au temps de l'offrande, et voyant que per- sonne ne venait rien apporter, recommençaient une autre messe et ainsi jusqu'à trois et quatre fois , il ajoute :

« Ils ressemblent aux chanteurs de fables et de gestes qui , » voyant la chanson de Landri mal reçue de leurs auditeurs, » commencent aussitôt celle de Narcisse, et puis une autre, » s'ils s'aperçoivent qu'ils n'ont pas réussi (2). »

On trouve encore, parmi le petit nombre des monumens écrits en langue franque que le temps a laissé venir jusqu'à nous, une ode qui se rapporte à l'année 885; elle célèbre la

(0 item barbarà et antiquissima carmina quibus veterum regum actu.s et bella canebantur scripsit, memoriœque nianda.it. vita Ka- roli imperatoris, cap. xxvm. page st , t. i de* OEuvres complètes d'Eginhard, réunies pour la première fois et traduites en français, etc, par a. Teulet, ancien élève pensionnaire de l'École royale des char- tes. Paris, 1840, i vol in-s". (Publié par la société de l'histoire de France.)

(•2) m limites suni cantanlibus fabulas et gesta, qui videntes cantilenam de Landrico non piacere anditortbus, siaiim incipiunt de Narcisso ceinture : quod si neç placuerit (autant de alio.

Cité par Lebeuf, Dissertations sur 1/ii.stoire ecclésiastique et cii'ib- de Paris, t. u, p. cxxxyu.

I\ victoire que Louis, fils de Louis le-Bègue, remporta sur les Normands. C'est une véritable chanson de Geste compos cent quinze vers , avec les proportions que ce poèmr- dans l'origine. Il contient le récit des calamités que les N r- mands faisaient éprouver à la France, il exalte le courage que déploya Louis pour en tirer vengeance (l).

On peut- juger par ces différens témoignages que la chanson de Geste exista en France à toutes les époques. Voyons ce qu'elle devint dans les xue , xuie et xive siècles et la forme qu'elle a reçue à cette époque qui fut celle de son triomphe et de sa fin. La chanson de Geste est un récit en vers de dix ou de douze syllabes, rangés en longs couplets monorimes. Ce récit est consacré à faire connaître les querelles que les vassaux de la couronne avaient entre eux, les combats qui en résultaient. Un des sujets les plus communs de ces poèmes, ce sont les grandes expéditions fabuleuses ou véritables de Charlemagne, ou des fameux paladins dont il était entouré. Ces poèmes ont presque toujours pour base des actions véri tables et dont le héros principal a existé. Seulement ces actions ou ces héros se trouvent confondus avec des hommes et des événements d'un autre siècle. Quelquefois tous les faits d'une époque et les grands souvenirs qu'elle a laissés com- posent la vie d'un seul personnage. C'est ainsi , pour donner un exemple, que toutes les actions qui appartiennent aux différens Charles , depuis Charles-Martel jusqu'au dernier des Carlovingiens, sont attribuées à Charlemagne, le seul de toute la race qui soit bien connu de ces historiens héroïques. Dans l'origine, la chanson de Geste était courte et pouvait être récitée soit dans une marche militaire, soit en attendant l'heure de livrer bataille, ou bien même au moment elle commençait; peu à peu elle s'est accrue, et sous la plume des trouvères du xiu« siècle est devenue un long poème. Des chaugemens qui ne sont pas sans importance ont signalé ces rédactions différentes de la même chanson de Geste. Des traditions étrangères aux grands événemens dont elle destinée à perpétuer le souvenir, sont venues se mêler au Gley Langue et littérature des anciens Fi in s°.

létil primitif, <t presque toujours elles en ont altéré l'éclat C'esl ainsi quo la chanson de Roland dont M. Francisque

Michel a publié, il y a peu d'années, une rédaction du Xii* siècle (1) et qui n'a que dix-huit cents vers environ, se retrouve dans un manuscrit de la bibliothèque du roi avec des cléveloppemens qui donnent à ce poème une étendue de plus de dix mille vers. Au sujet de la chanson de Roland, une erreur assez grave a été répandue : comment se fait-il, a-t-on dit , qu'une chanson aussi célèbre, que les soldats français répétaient encore sous le règne du roi Jean (-2), soit aujour- d'hui perdue? et l'on s'est obstiné à rechercher dans les ma- nuscrits une chanson très-courte comme celle de Richard Cœur-de-Lion sur sa captivité, par exemple (5): Si l'on avait su ce que l'on entendait aux xnr et xive siècles par une chanson de Geste , c'est parmi les poèmes qu'on aurait cher- ché la chanson de Roland , ainsi que l'a fait M. F. Michel qui est parvenu à en retrouver l'une des rédactions primitives. Le peu d'étendue de ce poème, la division en couplets monorimes, ce cri Ao'i qui revient à de courts intervalles, tout concourt à faire reconnaître que c'est un des textes originaux de ce chant de guerre si fameux, comme le prouve ce dernier vers :

Ci fait la geste que Turoldus déclinoit (4).

L'importance que l'on attribua à ces poèmes, le succès populaire dont ils jouirent , multiplièrent le nombre des chan- sons de Geste et en accrurent l'étendue. Aux miic et xiv siè- cles celte étendue varie depuis dix mille, jusqu'à vingt, trente, quarante mille vers et au-delà. Malgré la longueur de ces poèmes, on ne peut douter qu'ils ne fussent chantés par les jongleurs ; ils se servaient pour cet usage de la vielle , ou violon à plusieurs cordes , appelée aussi une symphonie dans

(i) La chanson i\v Roland OU de Roncevaux <lu \n° siècle, publiée pour la première fois, d'après le manuscrit i\v la Bibliothèque Bod- lélenne à Oxford, par Fr. Michel. Paris, Sylvestre, 1837, in-8°.

(•>) Roquefort, État (!<■ la poésie française dans les \n" et xm* siè- cles, p.sés. Fr. Michel, Chanson de Roland, p. xi.

(:;) voyez dans ce volume, p. 56. i chanson d<i Roland, p. i ■'.

un auteur du \iv< siècle, qui dit à ce sujet : « On appelle en » France une symphonie l'instrument dont les aveugles jouent »en chantant les chansons de Geste (1). » La grande étendue de ces poèmes semble rendre inadmissible cette proposition; mais on a dit, et avec raison , qu'ils étaient divises en bran- ches, lesquelles étaient elles-mêmes partagées en couplets, et on a cité le passage du roman de la Violette dans lequel Gérard déguisé en jongleur chante, en s'accompagnant d'une vielle, les premiers vers d'une des branches de Guillaume au court nez (2) , dont l'ensemble compose plus de soixante mille vers.

C'est au système féodal qui gouvernait l'Europe au moment les chansons de Geste étaient le plus admirées qu'elles doi- vent les grands dévcloppemens qu'elles ont reçus.

Les trouvères, ainsi qu'on le verra plus bas, s'en allaient de château en château répétant ces longs poèmes, et, pour plaire à leurs auditeurs et aux maîtres qui les récompen- saient, ils mêlaient aux grands souvenirs laissés par Charles- Martel, Charlemagnc, ou leurs compagnons d'armes , le récit d'actions plus récentes; par exemple, les querelles que les grands vasseaux avaient avec leur suzerain , ou bien celles qui éclataient entre eux. Voilà pourquoi dans un grand nombre de chansons de Geste, Charlemagne ou Pépin jouent un rôle inférieur , quelquefois même ridicule , et sont tou- jours sacrifiés à un héros de convention , hardi , noble , généreux , qui sert de souche à l'arbre généalogique de quelque chef féodal. Charles-Martel et les rois de sa race ne contribuèrent pas seuls à repousser les Sarrasins, qui, déjà maîtres de l'Espagne , menaçaient l'Europe d'une in- vasion complète. Plusieurs grands feudataires doivent re-

(1) Le propriétaire en françois, traduit en i372 de frire Barthelemi de Glanville par frère Jehan Cor bichon. Paris, Verard, sans date, in-fol. Golh, 1. xix, ch. cxl. Cité par M. IT. 31iclield préface de la Chanson de Roland, p. xn.

(a) voyez cette scène dans l'édition du Roman de la Violette pu- bliée par M. Fr. Michel en 1834 •■ Roman de la Violette ou de Gérard de Nevers, en vers du xine siècle, par Gibertde MontereuiL etc., etc. Paris, Silvestre , in-8° , p. 70 à 75. voyez le même fait , préface de tus gr ans pies, etc., publiée par M. Paulin paris. Paris, Teche- ner3 1 vol. in 12, p. w. u

MI

vendiquer une part dans la lutte héroïque que les chrétiens soutinrent contre les infidèles. Aussi le grand fait des chan- sons de Geste, c'est toujours l'invasion des Sarrasins, soit en Provence, soit en Bourgogne, ou même dans l'Ile de France. Cette invasion , mêlée avec les souvenirs terribles que lais- sèrent les différentes expéditions des Normands, forme le sujet principal du poème, auquel viennent se joindre des épi- sodes plus ou moins romanesques empruntés aux sanglantes querelles que les seigneurs féodaux avaient entre eux. Rare- ment, dans ces longs poèmes, l'amour joue un rôle impor- tant, il ne forme qu'un récit épisodique. La manière dont il est traité rappelle bien plutôt les mœurs des conquérans que celles de la chevalerie ; c'est tout franchement une passion physique, brutalement satisfaite, et qui n'occupe le héros que peu dinstans; ou bien encore c'est un simple mariage, rapidement célébré et raconté en quelques vers. Il est bon d'observer que toutes les chansons de Geste qui ont conservé des traits de leur rédaction primitive, nous peignent des mœurs plus rudes , plus grossières, que celles de l'époque furent écrites les versions parvenues jusqu'à nous. Ce n'est pas l'art qu'il faut chercher dans ces grandes compositions , mais de précieux détails sur l'histoire, la géographie, les mœurs, les coutumes et la vie privée des temps féodaux ; ce sont princi- palement des traditions importantes cachées sous des fails obscurs, altérés, et des détails mensongers. Les trouvères , qui consacraient leur vie à recueillir ces longs poèmes, à les arranger dans la langue et au goût de leur époque, croyaient plutôt écrire une histoire qu'un roman de chevalerie. Sans doute quelques-uns d'entre eux avaient des prétentions à une œuvre littéraire, mais la pensée de conserver la mémoire d'actions vraiment accomplies était presque toujours domi- nante , principalement quand le poêle prenait pour base de son récit les anciennes chroniques latines.

A peu près à la même époque la langue vulgaire com- mençait à être employée parmi nous, il s'élevait dans plusieurs provinces de l'ancienne Gaule, située au midi de la Loire, des poètes qui employaient un langage vulgaire aussi , mais moins grossier que celui du nord , et qu'ils devaient amener

XIII

très-vite à un degré de perfection remarquable, surtout pour l'époque ils ont vécu. Ils chantaient la guerre , les combats et principalement les peines et les plaisirs de l'amour. Un grand nombre d'entre eux étaient chevaliers , quelques-uns même seigneurs ou princes suzerains.

Sans prétendre, comme ont cherché à le prouver différens écrivains, que les troubadours aient été les maîtres en poésie d'une partie de l'Europe et de la France en particulier, il est certain que leurs chansons, variées et nombreuses, ont servi de modèles aux trouvères.

Diverses circonstances politiques, le mariage d'Ëléonore de Guyenne avec Louis VIII, par exemple, amenèrent en France les troubadours, qui avaient déjà beaucoup d'éclat au commencement du xue siècle. Ils apprirent aux seigneurs encore grossiers l'art de composer en musique, et de faire, à l'honneur de leurs dames, des complaintes amoureuses. De cette époque , commence à s'établir dans le centre de la France l'usage déjà commun en Provence, en Guyenne, en Gascogne et dans tous les pays du Languedoc, de faire des chansons amoureuses. La supériorité des troubadours en ce genre est constatée par plusieurs témoignages , tandis que celle des trouvères pour les romans et les pastourelles est recon- nue par les contemporains eux-mêmes. Ainsi Raymond Vidal, qui écrivit au xme siècle une grammaire, a dit : « Le parler «françois vaut mieux et est plus agréable pour faire romans »et pastourelles ; mais celui de Limousin est préférable pour » faire vers, chansons et sirvenles. Dans tous les pays l'on «parle notre langage, les chants en langue limousine jouis- sent d'une plus grande autorité que ceux d'aucun autre •» idiome (1). »

Ce fut donc à l'imitation des troubadours, que la chanson prit au xnc siècle, en France, le double caractère que je viens

(1) La parladura francesca val mais et (es) plus avinenz à far romanz et pasiureilas : mas cella de Lemosin val mais per far vers et causons et servenles : et per totas las terras de nostre lengage so de maior autoritat li canlar de la len^a lemosina que de neguna autra parladura, etc. (Grammaire de Raimonz Vidal , publiée pour la première fois par M. F. Guessard, t. i, p. 125 et suiv. de la Biblio- thèque de l'École des Chartes.)

b

\1\ de signaler. A ces récits populaires, naturels au génie de la nation et qui se retrouvent soit en langue latine, soit en langue vulgaire, à toutes les époques, vient se mêler un grand nombre de chansons dont l'intérêt est bien inférieur sans-doute , mais qui ne manquent pas d'un certain degré de curiosité. Toutc ces chansons, consacrées à l'amour, varient peu et dans la forme et dans le langage ; c'est toujours une maîtresse insen- sible aux tourmens cruels mais pleins de douceurs que ses charmes ont inspirés ; ou bien encore c'est un éloge exagéré des plaisirs qu'on éprouve à supporter les peines et les sacri- fices imposés par l'amour. La métaphysique la plus abstraite et quelquefois la plus obscure règne dans ce genre de compo- sition; on y trouve assez rarement les élans d'une passion véritable. L'allégorie, qui depuis le xive siècle jusqu'au xvie joue un si grand rôle dans notre poésie , commence déjà à être employée dans ces chansons. Ainsi l'amour est une prison dont la beau térigoureuse tient la clef. Le roi de Na- varre s'écrie :

Amour, quant vous m'avez mis Lié en votre prison , Mieux ameroie estre ocis Que j'eusse raencon. Et plus loin :

De la Charte a les clefs amois

Et si i a mis trois portiers :

Bieau semblant a nom le premier.

Et biauté en est fait signors.

Dangiers ont mis à Puis devant.

Un ord félon, vilain, puant (l)

11 dit encore que les coureurs de l'amour ont fait de son cœur leur chemin ferré (2). L'on pourrait recueillir d'autres exemples de recherche et d'affectation dans le langage. Hâtons- nous d'ajouter cependant que parmi les chansons amoureuses, parmi les plus anciennes surtout, il y en a de remarquables et d'inspirées par un vrai sentiment poétique (").

Ce genre de poésie a été principalement cultivé par les sei-

(0 Poésies du roi de Navarre, t. n, p. :>o et 71. (1) t. 11, p. 13,

(3) Voie/- dans ce recueil la théine ci Avril, page 1% l'iorc d Ulflfl chefleUt, page 133, el l'Appendice à la lin de celte introduction.

XV

gneurs de différentes cours féodales. Des princes suzerains -y eux-mêmes, n'ont pas dédaigné de se livrer à cette occupa- tion ; ainsi Charles d'Anjou, roi de Sicile, frère de saint Louis; Pierre Mauclerc, comte de Bretagne; Thibaut, comte de Champagne et roi de Navarre, furent en ce genre les suc- cesseurs et les émules d'un grand nombre de seigneurs , qui chantèrent des amours véritables ou feintes, et les tournions qu'ils éprouvaient pendant leur expédition en Terre-Sainte. Sans prétendre faire connaître avec détails cette école poéti- que, je citerai les plus célèbres d'entre ceux qui l'ont com- posée; on y retrouvera avec plaisir des noms illustres et par la noblesse et par les exploits de ceux qui les ont portés, et l'on comprendra facilement qu'il y avait moins d'ignorance, moins de grossièreté parmi ces guerriers du moyen âge qu'on ne l'a cru généralement jusqu'ici :

xiTe siècle. Quènes de Belhune, Thibaut, comte de Bar , Gilles de Beaumont, Hugues de Bresy, le châtelain de Coucy, Hugues de la Ferté , Hues d'Oisy, Robert de Mauvoisin, Raoul de Ferrières.

xme siècle. Gautiers d'Argis, Richard de Semilly, Auboin de Sezanne, Gillebert de Berneville, Thibaut de Blazon , le duc de Brabant , Jean de Brienne , le vidame de Chartres , Jacques de Chison, Maurice et Pierre de Craon , Jean Erars seigneur de Valéry, Raoul de Ferrières , Gace Brûlé , Bou- chard de Mailly, Hugues de Lusignan , comte de la Marche, Raoul de Soissons , Roger d'Andely, Jean et Gilles des Mai- sons, Pierre de Viesmaisons.

Je pourrais facilement augmenter cette liste , car il existe à la Bibliothèque royale plusieurs recueils manuscrits dans lesquels les œuvres poétiques de tous ces nobles châtelains sont conservées, avec les noms de chacun d'eux; on y trouve encore la représentation de leurs armes (1). Toutes ces com- positions, qui n'ont à vrai dire qu'une bien petite valeur litté- raire, ne méritent pas cependant de rester dans un entier oubli. L'histoire peut y recueillir des documens précieux et l'on y rencontre aussi quelquefois le sentiment de la vraie

(1) Voyez, entre autres, le manuscrit 7222.

\\r poésie. Voici comment le seigneur Gace Brulé , l'un des amis du roi de >Tavarre, exilé en Bretagne, chante le regret qu'il éprouve d'être éloigné de son pays :

Les oisillons de mon pays

Ai o'i en Bretaigne ,

A leur chant m'estoit il avis

Qu'en la douce Champaigne

Les jadis. Se g'i ai mespris, Il m'ont en si doux penser mis Qu'à chanson faire me suis pris, Tant que je parataigne Ce qu'amor mont longtemps promis.

J'ai cité précédemment quelques vers du roi de Navarre dans lesquels on peut reprendre l'affectation et l'allégorie forcée; ce défaut n'empêche pas que les vers du roi chanson- nier ne soient souvent très-remarquables. 11 est facile de si- gnaler dans ses œuvres plusieurs passages qui justifient la grande réputation dont il a joui.

Ainsi ce premier couplet de la première chanson :

Amours me fait comencier Une chanson nouvèle; Et me vuet enseignier a amer la plus belle Qui soit el mont vivant. C'est la bêle au cors gent , C'est celé dont je chant. Diex m'en doint tele novèle Qui soit à mon talent, Que menu et souvent Mes cuers por li sautèle.

Cet autre encore qui commence la quinzième de ses chan- sons :

Li rossignols chante tant

Ke mors chiet de l'arbre jus ;

si belle mort ne vit nus,

Tant douce ne si plaisant.

Autresi muir en chantant a hauts cris ;

Et si ne puis de ma dame cslrc ois,

N'eie de moi pitié avoir ne daigne.

Enfin !a pastourelle dont je vais citer le début est une

œuvre pleine de grâce et de poésie :

j'aloie l'autrier errant sans compaignons,

sor mon palefroi pensant A faire une chanson, Quant je , ne sai comment , Lès uns buisson, La vois du plus bel enfançon C'onques véist nus hom. Et n'estoit pas enfés si N'eust quinze ans et demi. Onques nule rien ne \i De si gente façon.

Ces citations prouvent suffisamment que Thibaut doit être considéré comme f un des premiers de celle école de nobles chansonniers qui a brillé en France pendant les xne et xuie siècles. Rien de plus remarquable, en effet, que ce taleni poétique chez un prince du sang royal qui passa toute sa jeu- nesse au milieu des faclions politiques et des guerres, dont il fut l'un des chefs principaux.

II est arrivé que ces nobles poètes , interrompant leurs complaintes amoureuses, ont célébré dans leurs vers les événemens contemporains. Ainsi le châtelain de Coucy, Quènes de Béthune , Hues d'Oisy, le roi de Navarre et plu- sieurs autres , ont laissé des chansons sur les croisades ; ils ont encore composé des satires relatives aux querelles de la minorité de saint Louis, ou à d'autres faits du même temps. Ces pièces, qui n'existent aujourd'hui qu'en très-petit nombre , doivent être recueillies avec le plus grand soin.

Les seigneurs n'étaient pas seuls à cultiver la poésie, il y avait à côté d'eux d'autres hommes , sortis du peuple presque tous, qui composaient aussi quelquefois des chansons amou- reuses, mais qui, le plus souvent, consacraient leur vie à répéter ces chansons de Geste dont j'ai parlé précédemment , et d'autres poésies plus courtes et moins graves qu'ils avaient le talent de varier suivant la composition de leur auditoire ; je veux parler des jongleurs et des trouvères. L'origine de ces chanteurs de profession remonte aux bardes et aux scaldes. On sait que chez les anciens habitans de la Gaule , comme chez les peuples du nord qui du ive au ve siècle envahirent l'empire romain, le poète, sous ces noms de barde ou de scalde, avait un caractère sacré. Sans prétendre, comme ont essayé de le prouver certains antiquaires, qu'il y ait entre eux une

XVIII

Complète ressemblance , il est certain que nos jongleurs ont emprunté à ces anciens poètes l'usage de chanter l'Histoire héroïque de dos guerriers illustres.

C'est ainsi que l'un des premiers monumens littéraires rela* tifs aui trouvères nous représenté un homme qui ressemble bien plus aui scaldes du nord qu'à ces baladins poètes qui égayaient 1rs cours féodales. Je veux parler de Taillefer, jon- gleur normand, qui marchait au premier rang de l'armée de Guillaume, le jour de la célèbre bataille dllastings :

Taillefer, qui moult bien cantoit, sor un cheval qui tost aloit , Devant as s'en aloit cantant De Carlemane et de Rolant, ri d'Olivier et des vassaus Qui moururent à uainscevaux (0,

[i] r.oman de Rou, t. u, p. 214.

\ (<s \ ers écrits par wace, poète français du xue siècle, nous ajouterons ceux-ci, que calmar, poète anglo-normand, avait coin peut-être un demi-siècle auparavant.

Un des François donc se hala, Devant les autres chevaucha. Taillefer ert cil appeliez, lumière hardi estoit assez ; Aimes avoit et bon cheval, Si ert hardi et noble vassal. Devant les autres cil se mist , Devant Engleis merveilles fist : sa lance pris par le met si eom ceo fust un bastonet; Kncontremont hait l'en [jelta. El par le fer recéue l'a. III fois issi jetta sa lance, La quarte foiz puis s'avance, Entre les JSngtOis la launea, Dai- ml le cors un en navra; Puis traist s'espée, arère vint 1 1 getta l'espée qu'il tint, Encontremont hatill le receit. i "un dit a l'autre, qi ceo veit, Que ceo estoil enchantement < il se Reri devant la gêhl .

«mi.iiiI III rOiS mit ;;v||.' Irspée.

i e « heval ad la goule bai <■. \' i i lei i ogleis vini eslessé; \ii«iuaii/. quldefil I str^e mangé

\IX

On pourrait encore citer le nom de quelques jongleurs guerriers attachés à la personne des princes suzerains. Ainsi Berdic remplaça Taillefer près de Guillâuriaé-le-Conquéranl ; et en parlant plus haut de la chanson de Roland, j'ai cité le nom de Turold.

Voilà donc un point de contact entre les scaldes du nord, les bardes de l'ancienne Gaule et les trouvères-jongleurs du moyen âge. Ces derniers, on peut le croire, apprirent des scaldes , et même de ces bardes dégénérés dont parle Posido- nius, à chanter les actions des hommes illustres, et donnè- rent ainsi les modèles de ces longues chansons de Geste qui ont si souvent occupé la muse de nos trouvères. J'observerai que ce point de contact entre les scaldes et les premiers jon- gleurs du nord est de plus un point de dissemblance entre ces derniers et les troubadours et leurs jongleurs,

par le cheval q'issi baout. Li jugléour en prés venout, Del espée fiert Engleis, Le poign li ret voler maneis ; Un autre férit tant cum il pout >iau guerdon le jour en but; Car li Engleis de totes pars Li launcent gavelocz et darz , Si l'occistrent et son destrier, Mar demanda le coup premier. (Geoffroy Gaimar, t. i, p. 8 et 9 des Chroniques anglo-nor* mandes, publiées par Fr. Michel. Rouen, 1836, in-8°.)

« Un des Français , se hâtant , chevaucha devant les autres. On » l'appelait Taillefer; c'était un jongleur hardi. Il avait des armes. » un bon cheval; il était vassal noble et audacieux. Il se mit de- » vant les autres et fit merveilles devant les Anglais : il prit sa lance » par le bout, comme si ce fût un bâtonnet; l'ayant jetée en l'air, » il la reçut par le fer; trois fois ainsi il jeta sa lance; puis à la "quatrième, s'étant avancé, il la lança contre les Anglais L'un » d'eux tomba frappé au milieu du corps. Alors Taillefer tira son » épée, puis la jeta en l'aie et la reçut droite par la pointe. Les as- » sistans se disaient les uns aux autres que c'était un enchâhte- » ment. Il s'élança contre l'ennemi après avoir ainsi joué avec son » épée. Son cheval, la bouche ouverte, se précipita contre les An glais, qui craignaient d'être dévorés. Le jongleur, s'avançant » aussitôt, frappe un Anglais de son épée et lui coupe le polir; » il en frappe encore un autre; mais il fut mal récompensé, car les Anglais l'assaillirent de tous côtes et lui lancèrent javelots . t » dards; ils le tuèrent, ainsi que son cheval. .Malheur à lui; qui de

manda1 à frapper le premier coup. »

i es troubadours onl pu écrire quelques chansons de Geste; mais ni eux ni les jongleurs qui les accompagnaient ne chan- tèrent avant le combat, comme Berdic et Taillefer. C'est un usage qui appartient aux anciennes populations du nord de la France, et qui les sépare de celles du midi.

Il faut distinguer parmi les trouvères ceux qui étaient jon- gleurs, conteurs et ménestrels, c'est-à-dire qui, au double talent de composer des vers et de les chanter en s'aceompa- gnanl d'un instrument de musique, joignaient encore celui de faire des tours d'adresse et d'amuser les yeux , en même temps qu'ils cherchaient à flatter les oreilles. Rarement le même homme possédait toutes ces industries , et c'est au désir de pouvoir les exercer ensemble qu'il faut attribuer l'origine des associations que ces hommes faisaient entre eux , associa- lions que les mœurs dissolues, l'esprit railleur, indépendant et hardi de ceux qui les composaient , rendirent dangereuses , et qui furent, à différentes époques , poursuivies par les lois ecclésiastiques et civiles.

Ces associations paraissent avoir existé dès les premiers temps de la monarchie. Sidoine-Apollinaire en parle dans la description qu'il fait de la table de Théodoric II, et loue beau- coup le monarque de ce qu'il se donne rarement ce plaisir. Quant aux lois portées contre les jongleurs , on en trouve dans les conciles des premiers siècles , et Charlemagne , dans l'ar- ticle 44 du premier capitulaire d'Aix-la-Chapelle de l'année 789, en parle comme de gens notés d'infamie, auxquels il refuse le droit d'accuser , adoptant à cet égard la décision d'un concile antérieur.

L'article 15 du troisième capitulaire de la même année 789, défend aux évéques , abbés et abbesses de recevoir chez eux des jongleurs. Sous le même empereur, trois conciles renou- velèrent ces défenses, qui furent encore réitérées dans un concile tenu a Paris, en 829, sous le règne de Louis-le- Débonnaire.

Toutes ces lois étaient mal observées : Agobard , arche- vêque de Lyon, mort en 840, se plaint que des jongleurs xtnt admis dans tous les repas; lesévêques et abbés en avaient a leur service ; des piètres et des moines faisaient eux-

\\I mêmes ce métier. Plus tard, jusqu'à Philippe-Auguste, qui bannit les jongleurs de son royaume , les lois civiles et reli- gieuses furent impuissantes à ce sujet. Et même après cette époque , malgré les différens arrêts de proscription lancés contre elles, ces troupes furent toujours bien accueillies. Depuis le Xe siècle jusqu'au xvic, il n'est pas de bonne cour plénière sans eux, pas une seule cérémonie chevaleresque, un seul grand repas dans lesquels ne figurent ces amis de la joie, ces grands colporteurs de poésie; car c'est aujourd'hui leur premier titre à notre reconnaissance : c'est la poésie française, vulgaire, traditionnelle, dont ils furent les inter- prètes et qu'ils cultivèrent eux-mêmes, qui leur donne de l'im- portance à nos yeux, qui les grandit, qui les rend dignes de fixer les regards de la postérité !

Combien de fois n'a-t-on pas vu ces poètes ambulans , assis à la porte des églises des cités ou des villages , assembler les fidèles après l'office du dimanche ou des fêtes, puis chanter , dans un langage compris de tous , les actions pleines de mira- cles du saint dont on venait de célébrer la mémoire; car le trouvère-jongleur , au nombre des poésies qu'il devait savoir , comptait de pieuses légendes qu'il réservait pour ces jours consacrés.

Ce n'était pas le seul genre de poésie que ces hommes réci- tassent aux bourgeois des villes ou aux manans assemblés. Après la pieuse légende venait le fabliau malin , satirique et toujours quelque peu grivois; venaient encore les grandes et remarquables compositions dont maître Pienard était le héros. Ces poèmes, qui composent un ensemble de plus de vingt mille vers, et dont nous n'avons pas toutes les branches, ont "dû souvent provoquer le rire de l'assemblée populaire à la- quelle ils s'adressaient. Les jongleurs avaient encore des chants plus nobles, plus élevés, qui contenaient l'histoire des paladins dont le nom, resté dans toutes les mémoires, était mêlé à des actions fabuleuses toujours héroïques et grandes, souvent même impossibles; c'est ainsi que, d'après le témoi- gnage de graves historiens, on chantait dans les carrefours, sur les places des villes (in plateis), les faits hardis ou miracu- leux d'Ogier-le -Danois et du marquis Guillaume-au-court-nez,

Wil

Mais c'est principalement pour l'habitant des châteaux qnp les jongleurs réservaient les récits de cette nature, non pas qu'on les y débitât à l'exclusion des autres, mais parce qu'ils flattaient singulièrement les oreilles des barons féodauv ; car presque toujours leurs ancêtres, ou bien les fondateurs des principautés qu'ils occupaient étaient célébrés dans ces poè- mes. Il faut voir avec quelle munificence on traitait ces histo- riens poètes, toujours assez habiles à chatouiller l'orgueil de ceui qui les écoutaient. Une chaîne d'or, une coupe précieuse, un cheval de prii et plus souvent la robe d'étoffe d'or ou de soie, garnie de riches fourrures dont le châtelain était revêtu, devenaient la récompense du trouvère-jongleur qui avait su le flatter A son exemple , la noble compagnie, qui ordinai- remenl ne manquait pas chez les seigneurs suzerains, com- blent aussi de riches cadeaux l'enfant de la gaie science.

Au matin, quand il fut grand jor,

Furent paie li jongléor ;

Li un orent un biax palefrois ,

lïeles robes et biax agrois (bijoux).

Li autre selonc ce qu'ils estoient,

Tuit robes et deniers avoient;

Tuit furent payé à loi* gré,

Li plus povre ore à plenté. (eurent beaucoup) (1)

Molt ot à la cor jogléor ;

Ménestrel i ot de grant pris , Tant son rice , tant i ont pris : Robes orent tôt à orfrois Et bien garni (2).

Le début de quelques-unes de nos chansons de Geste , de

•lies principalement qui rappellent de grands souvenirs his- toriques, peut faire croire que les jongleurs, pour les réciter / choisissaient principalement les occasions dans lesquelles ils s'adressaient à ces nobles compagnies.

Seigneurs, écoutez une chanson dont les vers doivent vous

plaire; ce n'est pas la fable d'Ancelot et de Tristan, d'Ar- Lui , de Gauvain dont on parle tant, mais c'est de l'un des

(1) ÏUman de r UrepêHU. ils. dli roi. 7989-2, fol. 44, v.

Roman rfi Cristal a de Clarté, (voyez encore Mùratorl,

Diifi ri, n. \\i\. | . j, )

XXIII

» plus hardis guerriers que jamais Dieu ait créés ; c'est d'Ogier »de Danemarck, qui eut le cœur vaillant et guerroya si long- » temps le riche roi Charles..., Seigneurs, or entendez, che- valiers et sergens!.... »

Seigneurs, oiez chançon dont les vers sont plaisans ; N'est mie de la fable Ancelot et Tristant , D'Artour, ne de Gauvin, dont on parole tant, Ains est du plus hardi et du mieux combattant Que oneques Dieu forma en ce secle vivant ; Ogier de Danemarch qui ot le cuer vaillant, Qui tant guerroia Charles le riche roi puissant. Seigneurs, or entendez chevaliers et sergent....

[lloman cCOgicr-le-Danois.)

Les jongleurs avaient parfois assez d'adresse pour faire entendre, aux nobles compagnies des fabliaux malins dans lesquels la décence était quelque peu sacrifiée à l'esprit et au piquant de l'action; alors ils avaient soin de faire précéder leur conte de quelque précaution oratoire ainsi conçue :

"Les rois, les princes, les courtisans, comtes, barons ou »vavasseurs, aiment les contes , les chansons, les fables et » les bons dits qui sont agréables; car ils empêchent de penser »et font oublier le chagrin, etc.... »

Le rei, le prince, li courtur, Comte , baron et vavasseur , Aiment contes, chansons et fables, Et bons dits qui sont délitables ; Car ils ostent et jettent penser, Doel, ennui font oublier.

[Demjs Pyramus.)

t'est principalement dans un petit poème du xnie siècle que Ton trouve des détails qui peuvent éclaircir nos recher- ches sur ces anciens poètes. Cette pièce , intitulée les deux Borcléors ou Trovéors ribaux (l) , nous fait connaître tous les talcns physiques et toutes les connaissances qu'un bon trou-

(0 Ce petit poème, analysé par Legrand-rPÀussy, t. n de ses fa- bliaux, a été publié par Roquefort, p. 290 de son État de la Poésie française dans les xue et xme siècles. Paris, 1815, in-8°. M. Robert l'a réimprimé, p. ig d'une brochure intitulée i Fabliaux inédits, tiré du manuscrit de la Bibliothèque du roi. 1230 ou isi9, etc. Paris. ib34, in-8°.

\Xl\

vère devait posséder. C'est une querelle entre deux de ces hommes, dans laquelle chacun s'efforce de prouver sa supé- riorité sur son adversaire. Le premier commence ainsi :

Diable! laisse donc ta jonglerie, et va t'asseoir dans » ce coin ; car nous n'avons cure de loi, et il faut que celui

qui ne sait rien dire d'agréable garde le silence. Tu ne sais pas vaillant deux fétus! Voyez comme il est vêtu avec le

ge d'une année ! Voyez quels souliers de Cordoue , les

belles chausses de Bruges! Voyez comme il

est enveloppé dans de médians habits!

Tu n'es pas ménestrel ni ouvrier de bonne œuvre. Tu res- sembles à un vilain bouvier aussi contrefait qu'un bœuf, ou

bien à un meneur d'aveugles

1 Moi, au contraire, je sais aussi bien conter en français qu'en

latin , la nuit comme le jour, devant les comtes et les ducs ;

et je sais faire bien plus : quand je suis à une cour et dans une fête , je sais bien des chansons de Geste ; il n'y a pas un

conteur tel que moi.... »

Diva! quar lai ester ta jangle

Si te va seoir en cel angle ;

i\'os n'avons de ta jangle cure ,

Qar bien est raison et droiture

En toz les lieus se taise

Qui riens ne set dire qui plese.

Tu ne sez vaillant deux festuz.

vez comme es ore bien vestuz

De son gaaige d'oan !

Voiz quex soliers de Cordouan,

Et coin bêles chauces de Bruges !

Vez or en quel hiraudie 11 s'est iluec entortilliez!

Tu n'es mie menesterex Ne de unie hone œvre ovrieiS. Tu sanhle un vilain bouvieis Aussi contrefezcom un bugles. Tu sanbles meneur d'avugles.

Mais ge sai assi bien conter i i en roumanz et en latin , Aussi hu soir coin an matin . Devant contes et devant dus.

\\\

Et si resai bien faire plus ; Quant je suis à cort ou à feste , Quar ge sai de chanson de peste ; Canteres sui qel monde n'a tel.

Et le jongleur fait ici une longue énuméralion de toutes les chansons de Geste, de tous les poèmes qu'il connaît. A ces détails il ajoute une foule de traits facétieux, burlesques, des- tinés à exciter le rire de ceux qui assistaient à ce combat :

« Je suis un bon saigneur de chats et ventouseur de bœufs. » Je sais très-bien cercler un œuf, et je sais faire frein à » vaches, gants à chiens, coiffes à chèvres, hauberts à lièvres, >et si bons , qu'ils n'ont plus peur des chiens.... »

Je suis bon seignerres de chaz, Et bons ventoussieres de bues; Si sui bons relierres d'ués.

Si sai bien faire frains à vaches , Et ganz à chiens , coifes à chièvres ; Si sai faire haubert à lièvres Si fors , qu'il n'ont garde de chiens.

Le jongleur se vante encore de ses talens en cuisine et en musique, et de toutes les bonnes connaissances qu'il a parmi ses compagnons.

Son adversaire ne fait pas attendre sa réponse : « Tu nous » a bien dit tout ce que tu as voulu , reprend-il , mais je ferai » apercevoir que j'en sais bien plus que toi, et que je sui un ^meilleur ménestrel.

» Je te dirai ce que je sais faire : Je suis joueur de vielle , » de cornemuse, de flûte, de violon, de harpe, de symphonie, » de psaltérion, et je connais mainte chanson... Je peux bien » faire un enchantement , et j'en sais plus long que l'on ne » pense. Quand je veux m'y appliquer, je lis, je chante comme »un clerc , je parle de chevalerie , des hommes braves, et je » sais bien dire quelles sont leurs armoiries. »

Tu m'as bien dit tôt ton voloir ; Or te ferai apercevoir Que ge sai plus de toi assez , Et ci sui mieldres menestrez...

Ge le dirai que je sai faire.

Ge suis jugleres de viele, Si sai de musc et de frestelc, Et de li .irpc* et de chifonie, De la BTlgtte, de l'ai-mouic; 1 i cl salteire et en la rote, Sa! ge bien chanter une note.

Bien sai un enchantement faire,

Je sai inult plus que l'en ne euide , Quand {;') veuille mestremon estuide. Et lire et chanter de clergie, Et parler de chevalerie, Et les preudomes raviser u lor armes bien deviser.

Il nomme, ainsi que son adversaire, tous les poèmes, tous les fabliaux qu'il peut raconter, et termine en disant à ras- semblée :

A toz ge vos requier et prie

Que le metez fors de céanz ,

Qui bien pert que c'est un noienz.

» Je vous requiers , et prie tous que le mettiez dehors , car

il est certain que c'est un homme inutile. »

On le voit , au talent de chanter des vers et de réciter des histoires de tout genre , les jongleurs joignaient le rôle de bouffon et de plaisant. Généralement ils avaient une réputa- tion d'esprit comparable à celle que nous accordons encore volontiers aux bossus. De mordantes satires, des réponses hardies leur étaient permises et pardonnées. Un poème anglo- normand de la fin du xme siècle nous donne à ce sujet de curieux détails. 11 est intitulé : Le dit du jongleur de Khj et de mon scignour le roi de Engleterre (1) ; en voici le début: Seigneu,r, écoutez un petit, vous entendrez un très-bon »j< u d'un ménestrel qui voyagea pour chercher merveilles et

a\cni uio. Il vint en deçà Londres, en un pré il rencontra i le toi et sa cour. Il portait au cou son tambour, peint en or »et couvert de riches ornemens. Le roi demande avec bonté: i Qui êtes sous , sire Jongleur? » Et il répond sans crainte :

Ce petit poème a été publié par M. l'abbé de La Rue. t. i, p, B5, de ses Recherches sur tes bardes^ jongleurs et trouvé* es. il

donné une 8econ.de rois, la même année, par M. Francisque Michel, avec la Uiote du mowk. Paris, sihesirc. 1834, in-8°.

XXVII

Je suis d'où est mon seigneur. Qui est ton seigneur? dit t le roi. Le baron à ma daine, par ma foi. Qui est ta »dame? Sire , la femme mon seigneur. - Comment vous »appelle-t-on ? Comme mon parrain. Et ton parrain , «quel noma-t-il? —Comme le mien, sire, probablement. »Où vas-tu? Je vais là. D'où viens-tu? Je viens de » ça. D'où es-tu? Sire , je suis de notre ville. est «votre ville, maître jongleur? Sire , entour l'église. » est l'église , bel ami ? Sire , en la ville de Ély. est »Ély? Sire , sur l'eau. Comment appelle-t-on l'eau? »On ne l'appelle pas, mais elle vient toujours. »

Seignours, escotez un petit,

Si orrez ue très bon desduit

De un ménestrel que passa la terre

Pur merveille e aventure querre ;

Si vint de sa Londres, en un prée,

Encontra le roi e sa meisnée ;

Entour son col porta soun tabour

Depeynt de or e riche atour.

Le roi demaund par amour :

« A qui estes vous, sire joglour? »

Et il respount sauntz pour :

« Sire, je sui mon seignour. »

« Quy est toun seignour? » fait le roy.

« Le baroun à ma dame, par ma foy. »

« Quy est ta dame, par amour ? »

« sire, la femme mon seignour. »

« Comment estes vous appellée ? »

« Sire, comme cely qui m'ad levée. »

« Cesti qui te leva quel noun aveit? »

« Itel com je, sire, tôt dreit. »

« vas-tu ? » « Je vois là. »

« D'où vien tu ? » « Je viens de sa. •>

«Dont estes vus? sanz gyle. »

« Sire, ge sui de nostre vile. »

« est vostre vile, daunz jogler ? »

« Sire , entoure le mosler. »

« est le moster , bel ami ? »

« Sire, en la vile de Ely. »

« est Ely, qy siet? »

« Sire, sur l'evve estiet. »

« Quel est le evve apelé, par amour? »

« L'em ne l'apele pas, eynz vient tous jours. »

Le dialogue continue long-temps ainsi, et le jongleur, après avoir dit au roi comment il menait joyeuse vie , cherche à lui

prouver qu'il est plus sage que les autres hommes , puisque, dit-il, on vous blâme toujours, quelle que soit votre conduite.

Il faut chercher quel point de contact ou bien quelle diffé- rence il a existe entre les jongleurs et les trouvères. Ces der- niers sont principalement désignés comme les véritables inventeurs de toutes les poésies chantées par les jongleurs, conteurs ou ménestrels. Les trouvères, a-t-on prétendu , re- tires pour la plupart dans le silence du cloître, consacraient leur loisir à la composition de nos longues chansons de Geste. Cela peut être vrai pour quelques-unes d'entre elles. Quant ii ce principe que les trouvères ne furent pas toujours des jongleurs , joueurs d'instrumens ou chanteurs , cela est vrai pour plusieurs de nos vieux poètes , qui , dévoués à un seigneur puissant, attachés à sa maison, ont généralement écrit de longs poèmes historiques dont le sujet plaisait à leurs maîtres, ou leur rappelait la gloire de leurs aïeux ou de leurs prédécesseurs. Après tout, ces clercs lisans , comme l'un d'eux se désigne, quittaient souvent la plume pour réciter et même chanter l'œuvre qu'ils avaient composée. Le roi Adenés , ménestrel du duc de Brabant, auteur de plusieurs poèmes, en est un exemple. Ce sont principalement ces trou- vères de noble compagnie qui se plaignent de l'ignorance et de la mauvaise foi des jongleurs indépendants : Ils s'empa- rent, disent-ils, des antiques récits sans bien les connaître, et y ajoutent des circonstances mensongères. Ainsi Adenès , que j'ai nommé plus haut, critique ces jongleurs dans les pre- miers vers tfOgiev-le- Danois :

«Ces jongleurs, qui ne savent pas rimer, ont altéré le » poème en plusieurs endroits; ils ne surent pas bien mettre » en ordre les récits d'amour, d'armes et d'honneur, ni en dis- » tribuer convenablement la matière ; car celui qui veut mettre » l'histoire en rimes doit accorder la mesure avec le sens. »

cil jugléor, qui ne soient rimer, Firenl l'usage en plusieurs liens fausser. D'amour et d'armes et d'houour mesurer, .v sorenl pas les points necompasser, \c i<-s paroles à leur endroit placer : < iar qui l'istolre veut par rime ordener . H doit son sens à mesure accorder.

\\I\

Des reproches semblables à ceux-là se trouvent fréquem- ment au début de nos anciens poèmes. Nos rimeurs , qu'ils soient trouvères, jongleurs, conteurs ou ménestrels, em- ployaient ce moyen pour donner à l'œuvre qu'ils avaient composée ou empruntée, un air de nouveauté. Ceux qu1 étaient clercs principalement ne manquaient pas d'annoncer à leurs lecteurs ou auditeurs qu'ils avaient été à Saint- Denis , en France, consulter les gestes latines de nos rois , qu'on y conservait.

D'autres encore, pour donner plus de crédit à la légende qu'ils débitaient , accusaient de mensonge ceux qui , avant eux, s'étaient exercés sur le même sujet. Ainsi un jongleur qui a refait, vers la fin du xme siècle, le poème de Wace sur la conception de la Vierge, accuse de mensonge un autre jongleur.

Suivant nous, c'est pousser un peu loin l'esprit de sys- tème et de recherches , que d'établir entre les jongleurs et les trouvères une différence bien marquée , et d'attacher ex- clusivement au plus grand nombre de nos vieux poètes l'une ou l'autre dénomination. Les citations que M. l'abbé de La Rue a réunies dans ce but ne prouvent rien , excepté une rivalité eutre des hommes de même condition qui cher- chaient à faire valoir leurs œuvres aux dépens de celles de leurs prédécesseurs ou de leurs rivaux ; et en effet, si les trouvères peuvent être considérés comme les principaux au- teurs de nos grandes chansons de Geste, de tous nos poèmes héroïques , didactiques et moraux , les jongleurs , de leur côté , peuvent réclamer les contes , les fabiiaux , les satires et toutes ces petites pièces dans lesquelles brillent au plus haut degré l'esprit et la gaieté française.

Les jongleurs, dans différentes parties de la France, parais- sent avoir formé une confrérie puissante et dont l'origine remonte à une époque reculée.

Ainsi j'ai publié pour la première fois une charte relative à une confrérie que les jongleurs de la Normandie avaient fondée à la Sainte-Trinité de Fécamp et dont je reproduirai ci les principales dispositions.

Après avoir dit que le bienheureux Guillaume, qui gouverna

\\\

l'abbaye jusqu'en 1051» (autorisa cette confrérie, et que Henri,

cinquième abbé, renouvelé cette autorisation, Raoul d'Argens,

son successeur, qui véeul de U90 à 12-20, s'exprime ainsi :

Donc . moi , Raoul , abbé , ne voulant pas changer les usa-

établis par mes illustres prédécesseurs , j'ai approuvé

! association de ces hommes et je les ai admis à jouir de

lous les bienfaits que Dieu pourra nous accorder en faveur

tlt1 nos messes, «h1 nos veillesf de nos jeûnes, de nos aumônes

el de nos prières. C'est pourquoi, soutenus par une charité mutuelle et nous réunissant avec joie et plaisir pour chanter

» en chœur, aux sons de l'orgue, du psaltérion , du tambour, «tenant dans nos mains l'encensoir rempli de parfums et la

lyre . nous serons nous présenter devant le roi des cieux.

Tant pour nous, tant pour le reste de nos frères, nous célé- brerons trois messes à des jours indiqués

«Voici l'ordre dans lequel doivent avoir lieu les réunions » de la confrérie : chaque année , le jour de Saint-Martin , se

réuniront non-seulement les jongleurs, mais tous ceux qui » l'ont partie de cette confrérie; et, après une procession » solennelle de tous les moines et de tous les jongleurs, » chacun des jongleurs paiera cinq deniers dont l'emploi est » ainsi fixé : Deux pour l'entretien des léproseries de Fécamp, »un pour les pauvres, un pour le luminaire, un autre sera «donné, avec le legs des morts, à la fabrique de la dite » église. Chaque membre de la confrérie laissera en mourant , » pour les besoins de notre église, quand il le pourra, trois »sous; quand il sera pauvre, deux sous; quand il sera très»

pauvre, deux deniers. Tout ce que les membres de la con- » frérie , jongleur, chevalier ou autre , laisseront en mourant , pourra être employé aux besoins de l'église (1).

Vei I la lin du \nr siècle , les jongleurs et ménestrels furent

soumii a un règlement de police qui, promulgue* sous saint

. fait partie des établissement de Paris , que l'on doil

.i Estienne Boileau, prévdl de cette ville de 1158 à 1268, Ces

Statuts, qui Boni empreints de tOUle la modération du saint

1 Voyei le texte <i<- cette charte, page 378 de l'Essai historique, critique el littéraire sur l'abbàye de Fécamp, que j'ai publié Tannée dernière, nouen, i d. Frère, |84o, In B°,

XWI

roi sous les yeux duquel ils furent rédigés, règlent avec une sage sévérité la conduite que ces hommes doivent mener dans Paris. Du reste, quelques privilèges s'y trouvent en leur faveur : ainsi ils sont exempts du droit de péage qu'il fallait acquitter, en entrant dans la ville par le petit Chatelet. L'un des arti- cles porte que le marchand qui amènera un singe pour le ven- dre , paiera quatre deniers; que, si le simre appartient à un homme qui l'ait acheté pour son plaisir, il ne donnera rien ; que s'il est à un jongleur, il le fera jouer devant le péager, et que, par ce jeu, il sera quitte du péage tant du singe que de tout ce qu'il aurait acheté pour son usage. De même les jongleurs sont exempts du droit, en chantant une chanson (1).

Ces ordonnances furent plusieurs fois renouvelées dans le xivc et le xve siècle ; mais , vers la fin du xive, les nom? de trouvère et de jongleur disparurent peu à peu, celui de mé- nestrel, ménestriax, et enfin ménestrier prévalut. A cette époque aussi, la poésie devint le privilège des clercs et de quelques laïques lettrés qui , se confiant à la générosité des grands seigneurs, se déclarèrent leur poète, leur domesti- que. Quant aux ménestrels ou ménestriers, ils se bornè- rent à jouer des instruments par la ville , et à chanter <!<• vieilles légendes dont ils rajeunirent le langage.

Comme toutes les corporations de cette époque, ils eurent leurs chefs qui portaient le titre de roi (2). Leur nombre à Paris fut limité, et seulement à ceux qui étaient de la confrérie ap- partint le droit de jouer des instrumens et de chanter par la

(1) « Li singes au marchant doit quatre deniers, se il pour » vendre le porte: et se li singes est à home qui l'ait acheté por son » desduit, si est quites, et se li singes est au joueur, jouer en (loi: » devant le paagier, et par son gieu doit estre quites de toute la » chose qu'il acheté à son usage ; et ausi tôt li jongleur sont quitc » por un ver de chaneon. » [Eslablissemetot des mestiers de Paris. Ms. du roi,fds. Sorbonne. r'° 204, recto.) Cet article des éiablissc- mens doit être l'origine du proverbe : Payer en gambades, en mon- naie de singe.

[1) Jean Portevin , roi dés mêneslri'èrs du royaume de France, et ses compagnons reçoivent le prix des esbatemens qu'ils firent «n l'hôtel (Indue d'Orléans devanl le roy et les ducs de Berry el de Bourgogne, anhée 1392. Pièce originale citée p. 139, t. 1 «lu « alalo gne des archives du baron de Joursanvault, Paris, 2 vol. in-s".

ville. Il parait que celle condilion était assez lucrative, puis. que deui de ces méneslriers purent fonder un hôpital. >'ous lisons a ce sujet dans un vieil historien de Paris (1) :

En 1 an de grâce 1328 , le mardi devant la Saincte-Croix , » en septembre, il y avait en la rue de Sainct-Martin-des- i Champs deux compagnons ménestriers, lesquels s'entr'ai- » moient parfaitement et estoient toujours ensemble. Si es-

- toit de Lombardie, et avoit nom Jacques Grare dePistoye ,

- autrement dit Lappe : l'autre estoit de Lorraine, et avoit . Qom Huet le Guette, du palais du roy. Or avint que le « jour susdits, après disner, ces deux compagnons estans assis sur le siège de la maison du dit Lappe et parlant de leur » besogne, virent de l'autre part de la voie une pauvre femme » appelée Fleurie de Chartres, laquelle estoit en une petite » charrette, et n'en bougeoit jour et nuict, comme entre- » prise dune partie de ses membres ; et vivoit des aumosnes » des bonnes gens. Ces deux, esmus de pitié, s'enquierrent à

qui appartenoit la place, désirant l'achepter et y bastir quel- » que petit hospital. Et après avoir entendu que c'estoit à l'a. » besse de Montmartre, ils l' allèrent trouver : et pour le faire » court, elle leur quitta le lieu à perpétuité , à la charge de » payer par chascun an cent solz de rente et huit livres d'a- » mendcment, dedans six ans seulement...

» Le lendemain les dits Lappe et Huet prindrent posses- » sion dudit lieu, et pour la mémoire et souvenance firent » festin à leurs amis. Peu après ils firent faire un mur, et sur » l'entrée une belle chambre, et au dessoubs des bancs à lits... » Au premier desquels fut couchée la pauvre femme paraliti- » que et n'en bougea jamais jusqu'à son décès. Us ordonnèrent

aussi que ce lieu serait dorénavant appelé V Hospital de

Sainct-Julian et de Sainct- Génois, (Saint-Gcnet.) »

On trouve, page ±2~> de ce volume, une chanson de Colin IVfuset, dans laquelle il donne sur la vie d'un jongleur, dans les premières années du \ive siècle , des détails assez piquans et qui foui penser que cette profession était quelquefois exercée p.n des gens honnêtes, ayant un intérieur, et qui savaient tirer

(0 im Breul, le Théâtre des antiquités du Paris, etc. paris, 1612,

m '»". p. vis.

XXXIII

quelque profit (Je leur art. La fortune assez considérable des deux fondateurs de l'hospice Saint-Julien et celle que la tra- dition attribue à Colin Muset le prouvent suffisamment.

Pendant le .\ive et le xve siècle, les princes et les seigneurs suzerains avaient encore un ou même plusieurs ménestrels à leur service. Ainsi Robert d'Artois, beau- frère du roi de France Philippe de Valois, que son procès avec Mahaut , comtesse de Flandre, a rendu fameux, avait parmi les gens de sa maison un ménestrel. « Le deuxième jour de novem- bre 1551, Pierre d'Auxerre et Michel de Paris, huissiers du parlement, se rendirent au château de Conçues pour assigner Robert d'Artois. Ne l'ayant pas trouvé , ils demandèrent à parler à la comtesse et s'adressèrent à Llrin ménestrel du dit monsieur Robert, car autre ne trouvèrent de ses dras (1). De même dans l'inventaire des livres du roi Charles V, après l'article 2U9, je lis ce qui suit : Une guitere à une teste de h on . en un estuy de cuir. Une guitere à une teste de dame. Un lut. Une guitere à une teste d'angelot d'ivoire , etc.. En marge est la note suivante : Le roy les a rebailliez à ses petits ménestrels à qui il estoit corrussié quant il leur fist oster (2).

Je trouve dans un catalogue (5) de pièces originales rela- tives à l'histoire de France les indications suivantes. Année 1540 : gages de Guillot, ménestrel du comte de Blois ; gages payés à Colinet le Bourg, Jobin, son frère, et Colin Maque- dante, ménestrels du duc d'Orléans, 1589. Pension à Coli- net, ménestrel du duc d'Orléans, 1596. Ménestrels des ducs de Savoie et de Bavière, du comte de Nevers et de M. de Trazegnies, 159o-159G. Le duc d'Orléans fait payer 150 livres tournois à Colinet, Bourgeois clAlbelin, ses ménestriers, 1406 ; gages de Jehan Petit-Gai, harpeur du duc Charles d'Or- léans, 1415.

(0 Procès de Robert d'Artois. (Voyez la Revue de Paris, livraisons des ai juillet et 4 août 1839.)

(2) inventaire ou catalogue de l'ancienne bibliothèque du Lou- vre, etc., etc. Paris, 1836, in-s°, page 58.

(3) Catalogue analytique des archives de nions, le baron de Jour- sanvault, etc., elc. Paris, 1838, -2 vol. in-8°, l. i, pages i39-i4o; t. it, i). ■»<;<.

\\\IV

Vers la tin du w siècle disparaissent tout à fait , non- seulement les jongleurs el les trouvères, mais encore les ménestrels ou ménestriers qui leur succédèrent. Ils sont remplacés par des poètes proprement dits qui se don- naient quelquefois le nom d'acteurs (auteurs) ou de clercs li- sants. Attachés à la fortune et à la maison des princes du gang royal ou des ducs et des comtes qui avaient encore con- servé l'appareil d'une cour, ils composent dans le silence des ouvrages, el mettent en prose ou abrègent les longues chansons de Geste de leurs devanciers. Ce sont pour la plupart des clercs qui ont étudié dans leur jeunesse et qui appliquent à la poésie la science confuse et insuffisante des écoles. L'allé- gorie , ce genre de littérature si froid, si faux, si ennuyeux et dont j'ai signalé des exemples dans les chansons du roi de Na- varre , triomphe et produit de longs poèmes qui sont tous ou- blies aujourd'hui.

Au \ve siècle la chanson change aussi sinon de sujet, au moins de forme et de langage; on retrouve la chanson his- torique et la chanson d'amour, mais l'une et l'autre affectent un genre de poésie et se plient aux règles qu'elle impose.

La ballade est presque toujours employée principalement dans les pièces historiques.

« Ballades se font de huyt lignes pour clause, dit un au- » leur du xve siècle (1) , et huyt syllabes , en masculin pour » ligne ; et doivent estre trois clauses de semblable lysière ou » rythme, et semblable refrain pour dernière ligne, lequel » doit estre masculin, avec demyc clause de semblable ou » autre lysière aux quastre dernières lignes qui s'appelle » Venvoy ou le prince, pour ce que en tenant le puy de bal- lades, voulcntiers le dict envoy se adresse ou envoyé au

prince

Vuscuns font ballades en lignes de dix syllabes en mas-

eulin , el les autres prennent deux lignes pour refrain, et se

ri i «■ grand el vraj Arl de pleine Réthorique , etc.. compilé ci composé par très expert scientifique et vray orateur malstre Pierre i abry,en son vivant curédeMeray,etc. 1 vol, petit in-s°.i;otii., i5â*.

Seconde partie, Feuillet \i u. \-.

x\\\ - » peuvent layer rétrograder en tant de manières que l'acteur » trouvera de suavité en son ordonnance , mais s'il excède » huyt lignes et huyt syllabes, se n'est plus ballade. »

Après avoir ainsi fixé les règles de ce genre de poème, le bon curé deMcray cite comme exemple la ballade de Fougères qu'on trouve page 351 cle notre volume, et celle contre Louis XI , page 556 , qu'il appelle une ballade antique de dix syllabes en masculin. Dans l'origine, c'est-à-dire dans la se- conde moitié du xive siècle, la ballade fut employée à des su- jets graves, élevés ; elle était généralement adressée aux rois et aux princes. Eustache Descbamps, Christine de Pisan, Alain Cbartier et d'autres l'appliquèrent à cet usage : « Avec v le temps empireur de toutes choses, dit Sibillet dans son art » poétique (1), les poètes français l'ont adoptée à matières » plus légères et facécieuses, en sorte qu'aujourd'huy la ma- » tière de la ballade est toute telle qu'il plaist à celuy qui en » est l'auteur. » Dès le commencement du xve siècle cepen- dant, on voit la ballade employée à chanter l'amour, et dans ce genre Charles d'Orléans, dont j'ai publié plusieurs pièces historiques si remarquables, nous a laissé de véritables chefs- d'œuvre; Christine de Pisan elle-même a composé quelques ballades amoureuses qui ne manquent pas de poésie.

Dans les premières années du xvc siècle vécut un poète nor- mand , foulon de son métier, qui eut la gloire de donner le nom du pays il était au genre qu'il cultiva.

C'est en effet à Olivier Basselin que l'on doit attribuer sinon i'origine, au moins le développement du Vaux de Vire, nommé plus tard Vaudeville. Tous ceux qui ont parlé de Bas- selin le regardent comme le premier qui ait composé en France des chansons à boire, c'est une erreur qu'il est facile de dissiper en citant deux pièces bachiques remontant au xnr siè- cle, qui se trouve dans un manuscrit du musée Britannique.

La première appelée Leiabundus, commence ainsi :

Or hl parra , La eerveyse vos chantera :

Alléluia i

(î) Art poétique français pour l'instruction des studieux, etc., etc. Lyon. 1570, in-32, p. 97.

oui que aukes en beyt, Si tel seyt com estre doit. Res miranda (1).'

Les six couplets qui composent cette chanson sont ainsi coupés par dcu\ vers latins.

La seconde pièce est un éloge du vin dont le poète exhorte

chacun à boire pour fêter Noël. Le caractère historique de

cette chanson m'engage à la reproduire ici :

Seignors, ore entendez à nus : De loinz sûmes venuz à wous

Pur quère Noël , Car l'em nus dit que en cest hostel soleit tenir sa feste anuel

A hicest jur. Peu doint à tus icels joie d'amurs oui à danz Noël feront lionors!

Seignors, jo vus di por veiï Ke danz Noël ne velt aveir

Si joie non , E repleni sa maison De payn, de char et de peison

Por faire honor. Peu doint à tuz ces joie d'amur, etc.

Seignors, il est crié en l'ost Qe cil qui despent bien e tost

E largement, E fetles granz lionors sovent, Peu li duble quanque il despent

Por faire honor. Deu doint , etc.

Seignors , escriez les malveis, Car vus ne l'troverez jameis

De bone part. Rotun, batun, ferun gruinard, Car tos dis a le quer cuuard

Por feire honor. Peu doint, etc.

Noël beyt bien le vin engleis, E li Gascoin et li Franceys

E l'Angevin ; Noël fait beivere son veisin Si qu'il se dort le cliief enclin ,

sovent le jor. Deu doint, etc.

(i) Rapporté de l/a franc. Michel uu minisire de l'instruction pu-

bliquv, p. 58.

XXXVII

Seignors, jo vus ni \)m Noël E par li sires <ie cesl hoslel,

Carbevez ben; E jo primes beverai le men , E pois après chescon le soen

Par mon conseil ; Si jo vus dis tresloz : wesseyl, Dehaiz eit qui ne dira Drincheyl (1).

Ces deux chansons ne sont pas les seuls exemples de pièces bachiques que les manuscrits du siècle antérieur à Basselin pourraient fournir. Si on les trouve en petit nombre , c'est qu'on négligea de les recueillir, mais elles furent en usage à toutes les époques. Le mérite d'Olivier Basselin n'est donc pas d'avoir inventé la chanson bachique, mais d'en avoir com- posé qui sont pleines de gaieté et même de poésie.

Il est malheureux qu'un manuscrit authentique des œuvres de Basselin ne soit pas parvenu jusqu'à nous. Si l'on en peut juger par les vaudevires que ses successeurs nous ont laissés, les vers de Basselin étaient remarquables à plus d'un titre.

Je citerai trois couplets d'une pièce intitulée les Périls de mer. On l'attribue au maître foulon, mais elle a été retouchée au xvie siècle.

Compagnon marinier , Grande et pleine est la mer. Le flot bat le rivage , Il faut prendre ce bord . Car le vent est trop fort; Ne perdons pas courage.

Las! je crains bien que l'eau N'ait dedans ce bateau Entré durant l'orage. Sus ! compagnons , tirons La pompe et la vidons; Ne perdons point courage.

Compagnon marinier , N'allons plus sur la mer, Car je crains le naufrage. Mais si le bateau plain, Fait trafic de ce vin, Ne perdons point courage.

U) Rapports de M. l'r. Michel, p, 59.

XWV11I

Apres avoir essayé de faire connaître l'histoire de la chanson en France depuis les temps les plus reculés jusqu'à la On du wc siècle, il me reste à dire comment j'ai composé le re- cueil qui va suivre et quelle méthode j'ai adoptée. Je môle- rai à cet exposé de mon travail plusieurs indications qui le compléteront et serviront à expliquer les grandes lacunes qu'on y pourra signaler.

Relativement à la première époque antérieure au xne siècle et aux monumens connus de la langue française, je n'ai rien à ajouter aux recherches placées en tête de cette intro- duction.

Je commencerai donc avec le xnc siècle. J'ai pu réunir sur cette première époque onze pièces. La première dont le re- frain seul est en langue vulgaire , outre l'importance du fait historique auquel elle se rattache, avait encore l'avantage de fixer l'époque à laquelle la langue française commença à être employée dans les compositions de différente nature. Ce n'est pas là, si l'on veut, de l'histoire proprement dite, mais dans le plan que je me suis tracé, non-seulement l'histoire politi- que, mais l'histoire littéraire, celle des mœurs et des anciennes croyances devaient trouver place. Tel a été mon but en faisant entrer dans ce recueil la chanson d'Audefroi-le-Bàtard , sur les Francs de France, la Gaite de la tour, Flore et Blanche- Fleur, la chanson de Colin Muset sur sa vie de ménestrel, et les deux cantiques de la secte des flagellans.

Après le xue siècle et avant le xmc, j'ai mettre les chansons relatives aux croisades. L'importance qu'ont eue ces expéditions m'a engagé à recueillir toutes les pièces compo- sées sur ce sujet et à en faire entrer dans ce recueil un assez grand nombre pour que mes lecteurs puissent juger des im- pressions diverses produites par les guerres saintes. C'est une lacune qui a existé jusqu'à ce jour dans l'histoire de cette grande époque et qu'il était facile de combler en classant dans l'ordre chronologique ces différentes chansons. Comme on a pu en juger dnns les recherches précédentes, le xmc siècle a été très favorable au développement de la chanson ; au milieu de toutes les pièces d'amour composées à cette époque, on en trouve plusieurs qui ont rapport à des é\cneinens contempo-

XXXIX

rains, j'ai réuni quinze pièces de cette nature et j'ai le re- gret de n'avoir pu en rassembler davantage.

En effet, à partir du xme siècle, on trouve, soit dans les chro- niqueurs, soit dans d'autres historiens, une série d'indications de chansons ou populaires, ou poétiques, relatives aux événe- mens de notre histoire. Le texte de ces chansons n'étant pas parvenu jusqu'à nous, j'ai du m'appliquer à recueillir ces indications dont quelques-unes m'ont causé de bien vifs re- grets. Ainsi je n'ai pu découvrir certaines pièces relatives à Philippe-Auguste ; j'en dirai autant d'une autre chanson sur la bataille de Taillebourg gagnée par saint Louis , et l'on ne comprendra pas la légèreté de Legrand d'Aussy, qui ayant eu entre les mains plusieurs poésies de ce genre , les trouva trop niaises et trop plates pour les rapporter (1).

Jusqu'à la fin du xwe siècle une traduction que je me suis efforcé de rendre très-fidèle se trouve au bas de chaque chan- son. Cette traduction était nécessaire pour faire comprendre à tous mes lecteurs les documens historiques que je publiais. Quant aux documens du xivc et du xve siècle, elle deve- nait inutile ; le langage de cette époque étant très-rapproché du nôtre.

Depuis l'année 1549 jusqu'à l'année 1393, je n'ai pu re- cueillir que sept pièces qui toutes ont de l'importance, mais il n'en existe pas moins dans mon travail une lacune d'un demi-siècle environ. Ainsi le règne de Philippe-le-Hardi , ceux de Philippe-le-Bel et de ses trois fils ne m'ont fourni aucun document; soit hasard, soit tout autre motif, ni sur les vêpres siciliennes, ni sur les guerres de Flandre, ni sur les événemens remarquables de ces cinq règnes , je n'ai pas trouvé une seule chanson; je ne connais même dans les historiens originaux de ce temps aucune in- dication de monument de ce genre. Dans la seconde moi- tié du xive siècle, ces monumens, quoiqu'assez rares encore, se rencontrent cependant quelquefois. Je puis signaler aussi plusieurs indications: en 1355, l'on composa à Paris des chansons sur la captivité du roi de Navarre Charles-le-Mau-

0 Recueil de fabliaux et contes, 3e édit., t. if. p. 377.

\L

\ais; elles étaient en faveur du prisonnier. De mem( en ir>i>n il y en eut de faites sur l'inaction de l'année française en Artois (1).

En 1380, diverses ballades déplorèrent la mort de Bertrand Duguesclin, et Froissant cite les quatre vers suivans comme extraits d'une chanson dite à l'entiéc d'Isabeau de Bavière à Paris, par deux anges qui lui mirent, en descendant du ciel , une couronne sur sa tète , lorsqu'elle passa à la seconde porte Saint-Denis.

Dame enclose entre fleur de lys, Revue estes vous de Paradis De France et de tout le pays. Nous en r'allons en paradis (2).

J'ai signalé quelques pages plus haut le changement qui s'opéra dans la forme de la chanson au XVe siècle , et la supé- riorité que prit la ballade sur les autres genres. En effet , parmi les pièces qui composent le \ve siècle, on trouve qua- torze ballades. A cette époque les chansons historiques, com- plaintes, ballades et vaudevires , deviennent d'un usage assez fréquent. Parmi celles qui ont trouvé place dans mon recueil, il faut remarquer différents Vaux de Vires relatifs à la grande lutte (pie la France soutint contre l'Angleterre. Ils sont tous composés dans le but de ranimer le patriotisme et de soutenir le courage des vaincus. On ne lira pas non plus sans quel- que satisfaction les ballades gracieuses et poétiques que

(1) Dans ses études historiques. M. de chateaubriand dit, en par- lant de l'année i3:>s : Nous avons encore les complaintes latines que l'on chantait sur les malheurs de ces temps, et ce couplet poul- ies bonshommes .-

Jacques Bonshommes . cessez, cessez, gens d'armes et piétons ne piller et menger le bonhomme Qui de long-temps Jacques Bonhomme se nomme.

Ces vers me paraissenl bien altérés, du moins quant au langage, on trouve, page 432 du tome m des Dissertations de l'abbé Leneuf sur l'histoire ecclésiastique cl civile <!<• Paris, deux de» complaintes latinesdonl parle m. de chateaubriand.

;■?) Frolssart. Ii\. iv, 1. 3, p. l,£dit, du Panthéon littéraire.

xr.i Charles d'Orléans, frère du roi de France, a écrites sur *a captivité et sa délivrance. Ici l'art ajoute encore à l'intérêt de l'histoire.

Je regrette de n'avoir pas retrouvé le texte dune chanson populaire que répétait le peuple de Paris et qui commençait par ce vers :

Duc de Bourgogne Dieu le remaint en joie....

L'auteur d'un journal du bourgeois de Paris dit , sous l'année 1415 : Et même les petits enfans qui chantoient au- cune fois une chanson qu'on avoit faite deluiestoient foulez aux pieds et navrez vilainement (1). C'est ainsi que de 1405 à 1419 les rues de la capitale retentirent tour à tour de vœux pour le duc de Bourgogne ou pour Louis d'Orléans, et l'on répé- tait la chanson dont je viens de citer le premier vers, après avoir chanté des complaintes sur l'assassinat du dernier de ces princes (2). L'année 1415 fut unedes plus malheureuses de cette époque de funeste mémoire; ainsi aux fureurs de la guerre civile vinrent se mêler les désastres d'une épidémie. Parmi les détails que le bourgeois de Paris nous a conservés dans son journal, se trouve l'indication d'une chanson populaire qui fai- sait allusion à ce fléau dévastateur. Le passage est curieux à lire en entier : « Item, en icelluy temps, chantoient les petits » enffens au soir, en allant au vin , ou à la moustarde , tous » communément : vostre C... a la toux, commère, vostre C... » a la toux. Si advient par le ploisir de Dieu qu'ung maulvais » air corrompu chut sur le monde ; qui plus de cent mille » personnes à Paris mist en tel, qu'ils perdirent le boire et le » menger , le repouser; et avoient très forte fiebvre deux ou » trois fois le jour. Et espécialement touttefois qu'ils men- » geoient , et leur sembloient touttes choses quelconques » ameres et très-maulvaises et puantes. Et toujours t rembloient

(0 Journal d'un bourgeois de Paris, page 19 du volume intitulé .

Mémoires pour servir a l'Histoire de France et de Bourgogne, etc. l'aris, i729,in-4°.

(2) On trouve dans le manuscril de la Bibliothèque royale . îv 968i. une complainte envers latins avec une traduction française sur la morl violente de co prince.

(I.

XLÏ!

qu'ils fussent, et avec ce qui pis estoit on perdoit tout le povair de son corps que on n'osoit toucher à soy de nulle part que ce fust, tant estoient grevez ceulx qui de ce mal estoient atteints ; et duroit bien sans cesser trois sepmaines , ou plus. Et commença à bon ascient ù l'entrée du moys de mars ou dit an, et le nommoit on le Tac ou le Horion, et ceux qui point n'en avoient, ou qui en estoient guéris, disoient par esbattemens : En as tu? Par ma foy tu as chanté vostre C... a la toux, commère ; car avec tout le mal devant dit, on avoit la toux si fort et la rume et l'cnroueure. On ne ehanloit qui rien fut de haultes messes à Paris; mais sur tous les maulx h toux estoit la cruelle à tous, jour et nuyt , qu'au- cuns hommes par force de toussir, estoient rompus par les génitoires toute leur vie , et aucunes femmes qui estoient grosses, qui n'estoient pas à termes, orent leurs enfans sans compaignie de personne par force de tousser, qu'il con- venoit mourir à grant martyre et mère et enfant. Et quant ce venoit sur la garison, ils jettoient grand foison de sanc bète par la bouche et par le nez et par dessous, qui moult les ébayssoit. Et néanmoins personne ne mouroit , mais à peine en povoit personne eslre guary : car depuis que l'ap- petiz de manger fust aux personnes revenu , si fust-il plus » de six sepmaines après, avant qu'on fust nettement guary. » Ne fisisien nui ne scavoit dire quel mal c'estoit (1). »

Kn 1422, on composa sur les malheurs du temps une com- plainte dans laquelle était exposée avec hardiesse la misère du pays. Monstrelet qui la cite en entier sans réflexions au- cunes 1'intilule : La complainte du pauvre commun et des pau- vres laboureurs de France (2). De même, en 1446, le roi Char- les VU, en revenant de la messe, trouva sur son lit un die- lier dont la teneur s'ensuit, pour me servir des expressions du chroniqueur :

Le mal payé, faux conseillers, Les discors d'aucuns chevaliers,

(0 Journal d'un bourgeois de Taris, page Qi du volume intitule': : Mémoire* pour servir à l'Histoire de; France et de r.ourtfognc. in 4°. ('i) Liv. i. pa^e 525.

Impositions et gabelles

Ont élevés guerres nouvelles

Qui jamais jour ne fineront

Tant que tels choses dureront;

Car mains servent le roi François

Qui pourtant sont de cœur anglois ;

Et service fait contre cœur

Ne profite à nul seigneur.

Le sage se dit et recorde

A qui de tout je bien m'accorde ,

Que prince liai en sa terre

Ne peut vivre sans avoir guerre.

Mais peu en cliault à ces hauls hommes ,

Qui du roi ont ses grosses sommes,

L'or, l'argent et les grandes terres.

Par iceux sont menés les guerres ,

Au recevoir sont les premiers,

Et à besoigner les derniers.

Mirez-vous ici, ducs et rois !

En la fin oyez le sourdois ;

Et si toujours allés telle erre ,

Soyez surs que vous perdrez terre ;

Car bien payer acquerre amis ,

Mal payer acquerre ennemis ,

Laissez les bois et les rivières.

Pressez lances, levez bannières;

Fuyez les faux, suivez les sages,

Allez aux champs, laissez les caigçs,

vous avez honneur perdue.

Hélas! France ton nom se mue;

Et je vous dis bien sur ma tête,

Qu'on vous tiendra trélous pour bête.

Je parle aux ducs, je parle au roi,

Et je suis meu de bonne foi (1).

De même, en 1465, on répandit dans la ville d'Arras des

?ers satiriques sur les affaires du temps. Jacques Duclercq ,

qui les rapporte, dit en finissant : « Sur le dos des dits

* breflfes et rolles de papiers estoit en escript ce qui s'ensuit

Qui ce brefvet recouellera Garde se bien qu'il ne le monstre, Ou de le dire tout en oultre Fort à tous ceulx qu'il trouvera. Et s'ainsy fait il gagnera Plein un sac de pardons à ploutre ; Soit seur qu'à ce point ne fauldra, Feust chapelain, cuié ou coustre (•>).

(i) Continuateurs de Monstrelet.

('2) Chroniques de Jacques Duc'ereq, liv. i\\ ch. 1T.

EUT

Bien que j'aie publié un certain nombre de ballades et de chansons relatives au règne de Louis XI, on trouve encore, dans les mémoires du temps, l'indication d'autres pièces du même genre dont le texte complet est aujourd'hui perdu.

Ainsi la chanson sur le départ de Charles, duc de Berry, au commencement de la ligue dite du bien public (l), plu- sieurs ballades faites contre les serviteurs du roi, en 1465, au sujet desquelles on lit dans la chronique scandaleuse :

Au dict temps les dicts ennemis ainsi logés devant Paris, » firent plusieurs ballades, rondeaux, libelles diffamatoires » et autres choses pour diffamer aucuns bons serviteurs estant «autour du roy, atïïn qu'à ceste cause le roy les prist en sa «malveillance et les deschassast de son service (2). »

De même, en 1468, on chanta la disgrâce du cardinal de la Balue , que le roi fit enfermer, comme chacun sait, dans une cage de fer ; l'année suivante ce fut le tour du comte de Dammartin , dont on célébra les victoires en Armagnac (3) et ailleurs ; enfin , pendant ce règne si fertile en crime de tout genre, pas un fait important n'échappa à la verve sati- rique de l'esprit français, déjà en pleine activité.

Ici se terminent les observations préliminaires de cette première partie démon travail; en commençant la seconde, j'examinerai quelle a été la fortune de la chanson historique aux \vie et xvne siècles. Comme on le verra , je me suis

(i) Page 351 de ce volume.

(?) Commine de Lenglet-inifrenoy, t. n, page 42.

(3) Maistre Jean Ballue

a perdu La veue De ses eveschez ; Monsieur de Verdun N'en a plus pas un, Tous sont despeschez.

Le grand maistre réduisit tout !e pays d'Armagnac en l'obéissance du roy et lors fut faicte une chanson qui commeuçoit :

Canaille d'Armagnac, comme a pogné souffrir La venue de France du comte Dammartin.

Cabinet du roy Louis XI, tome n, page ?°.i et 234 du Commine de Lenglet-pufresnoj .

appliqué à faire connaître dans une courte notice chacune des pièces que j'ai publiées. J'ai lâché de trouver dans les chro- niques contemporaines les détails nécessaires à mes explica- tions.

C'est donc un monument que j'ai tâché d'élever à l'histoire de notre pays. J'ai cherché à ressaisir les émotions passagères que les grands événemens ont fait naître tantôt parmi le peuple, tantôt parmi les hommes que ces événemens tou- chaient davantage. Mon but principal a été de prouver que la France avait aussi son recueil de chansons historiques et populaires, et que sous ce rapport elle n'avait rien à envier aux romanceros de l'Espagne et du Portugal , aux ballades de l'Allemagne, de l'Angleterre ou de l'Irlande.

L'art et la poésie manquent quelquefois dans le recueil que j'ai pu former, mais ce qui ne manque jamais, ce sont des gentimens remplis d'élévation, d'audace et de fierté, c'est l'instinct de ce qui est bon , grand et généreux.

Je dois dire en finissant toute la part que M. Jules Quiche- rat, un de mes condisciples à l'école des Chartres, a bien voulu prendre à mon travail; versé depuis plusieurs années dans l'étude des documens originaux relatifs au xve siècle, il s'est chargé d'écrire toutes les notices des pièces sur cette époque.

Il a mis dans l'exécution de ce travail toute l'habileté qui le distingue; grâce à lui je puis compter dans mon livre quel- ques pages remarquables ; je suis heureux de pouvoir len remercier.

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APPENDICES-

TROIS CHANSONS D'AMOUR INÉDITES.

Manusc. de la Biblioth. Roy., 1989, S. Germ., f cxui v"

1.

An halte tour se siet belle Izabel ,

Son bial cliiel'blonc mist fuers par .1. crenel ;

De larmes moillent li lais de son niante].

E Amins! por medissans

Seus fors de mon pais.

2. Elle se plaint la belle! an sospiranl : Laise! fait-elle or m'i vat maternant, Livrée seus à une estrainge gent, De mes amis nussecors n'en atant. E Amins, etc.

3. Laise! fait-elle, corn si ait grant dolour! On m'apeleivet fille d'anparéor Et on ait fait d'un vilain mon signor. E Amins, etc.

â. Sa damoiselle devant li vient esteir : La moie dame, c'avés ke ci ploreis? C'est à boen droit ne degniez ameir. E Amins, etc.

5. Se je savoie .1. cortois chivelier Ke de ses armes fust lociz et prisiez , Je l'amerois de greit et volentiers. E Amins, etc.

G. La moie dame, je sai .1. chivelier Ke de ses armes est loeiz et prisiez, Ameroil vos cui e'an poist, ne cui griet , E Amins! por medissans Seus (ors de mon pais.

XL VII

Manusc, de la Biblioth. Roy., 1980, S. Germ , c\li>i r"

1.

Lou samedi à soir, fat la semainne,

Gaieté et Oriour serorsgermainne,

Main et main vont bagnier à la fontainne.

Vante l'oré et li rainme crollet ,

KJ s'entrainmet soweit dormet.

L'anfès Gerairs revient de la cuitainne , S'ait cliosit Orior sor la fontainne , Antre ses bras l'ait pris , soueif l'a strainte. Yante l'oré , etc.

Quant aurés , Oriour, de l'ague prise , Rêva toi an arrière , bien seis la ville ; Je remainrai Gerairt ke bien me priset. Yante l'oré , etc.

Or s'an va Orious scinte et marrie , Des euls s'en vat plorant* de cuer sospire, Gant Gaieté sa suer n'anmoinet mie. Yante l'oré i etc.

5.

Laise! fait Oriour, coin mar fui née, Ja laixiet ma serour en la vallée , L'anfès Gerairs Panmoine an sa contrée. Yante l'oré , etc.

6.

L'anfès Gerairs et Gaie s'an sont torneit Lor droit chemin ont pris vers sa cileit Tantost corn il i vint l'ait espouseit. Yante l'oré et la rainrne crollet Ki s'antraimme soueif dormet.

Manusc. du Moi, i(J8<>, S. Gcrm., xwiuj r.

1.

Qui bien vuet Amors descriure : A mors est et maie et bone , Lo plus mesurable enjure Et lo plus sage abriçone. Les emprisonez délivre , Les délivrez emprisone ; Chascun fait morir et vivre , Et à chascun tôt et doue.

Amors est large et avère, S'il est qui voir en retraic , Amors est dolce et amère A celui qui bien l'essaie. Amors est marrastre et mère , Qu'ele bat et puis rapaie; Mais cil qui plus la compère C'est cil qui mains s'en esmaie.

Sovent rit et sovent plore Qui bien i met son corage , Biens et mais li corrent sore , Son prou quiert et son damage. Se la joie l'en demore, De ce r'at grant avantage Que li biens d'une soûle hore Les mais d'un an rasoage.

tu La Chievre dit, senz faintise D'amors a la definaille , Que lel coin il la devise La tnieve chascuns, sans faille. Mais cil cui amors jostize De chose qui auques vaille. Ne porroit , en nule guise , Lo grain coillirsenz la paille.

XII1 SIÈCLE.

ï.

(\np siècle.)

CHANSON L VTINE- FRANÇAISE ADRESSÉE A ABÉLARD PAR HILAIRE, SON DISCIPLE.

J'ai peu ^observations à faire au sujet de cette chanson : la vie d1 Abélard est trop connue pour que j'essaie de la raconter ici, même en abrégé. Je me contenterai donc de dire à quelle occasion ce cantilène latin-français a été composé.

Peu de temps après avoir éprouvé le malheur qui l'a rendu si fameux, Abélard, persécuté à cause de certaines opinions théologiques qu'il avait émi- ses, voulut quitter l'abbaye de Saint-Denis dans laquelle il s'était fait moine. Il eut à souffrir à cette occasion des persécutions de tout genre. Après de longs débats auxquels l'autorité du roi de France put seule mettre un terme , Abélard obtint , par grâce , de vivre dans la solitude : « Je » me retirai donc près de Provins, dit -il à ce sujet, » dans un désert que j'avais déjà visité ; et , sur » un terrain dont la concession me fut faite par ses » possesseurs, je construisis, avec le consentement » de Tévêque , un oratoire fait de roseaux et de » chaume, que j'appelai l'Oratoire de la Trinité. » Je n'avais qu'un seul clerc avec moi, et je pouvais

li » chanter avec le prophète : J'ai fui, je me suis » éloigne el j'ai habité dans la solitude [1). »

Abélard ne tarda pas à être rejoint dans le désert qu'il avait choisi pour demeure par une jeunesse ardente , toujours empressée a venir entendre la parole éloquente et hardie du philosophe. «On les » vit, dit Abélard lui-même à ee sujet, abandonner » des couches de duvet pour des lits de feuillage, » les tables ils étaient assis pour des tertres » de gazon, et des mets délicats pour de grossiers » herbages (2). » La solitude du Paraclet cessa bientôt, et plusieurs milliers déjeunes clercs vinrent fixer leur demeure auprès de celle du maître qu'Us chérissaient.

Quelques désordres eurent lieu parmi ces jeunes gens. Héloïse, persécutée au sujet de celui qui fut autrefois son époux, s'était aussi retirée au Paraclet avec plusieurs autres femmes, et y avait établi une communauté religieuse. S'il faut en croire le savant auteur de ['Histoire de V Université de Paris, Egasse du Boulay (5) , des bruits diffamans furent répandus à propos d'IIeloïse , de ses compagnes et

(1) Pétri Abaelardi cpistola ad amicum scripta, page 28, Opéra Pétri Abâtardi. 161 (i. in-fol°.

(2) Pétri Abxlardi epistola. page i!^.

(:>) Tom. ii. page 759, on lit : Nec diu ibi commoratus quia monarliorum vitani insolentiam que ferre non pote- rat, Helolssam cum quibusdam aliis sororibus ex Argen- toliensi csnobio à Sugero abbate san-byonisiano ejectam, el errantem, ad oratorium siium invitavit, suam que ibi Helolssam primam conslituit abalissam. Sed quia frequen- lius et indecentius quara palerctur monachalis austeritas cum He)oî8sa et sororibus versabatur, multorum linguis appetitus est,

des écoliers d'Abélard I n serf, attaché à la per- sonne «I'' ce dernier, lit part au maître de» désor- dres qui avaient lieu. Abélard , craignant d'attirer sur lui de nouvelles persécutions, donna ausî l'ordre à ses nombreux disciples de quitter le Para- clet et de se rendre au Quincey : il déclara en outre qu'il cessai! son enseignement La désolation fut grande parmi cette foule qui se privait presque des premières nécessités de la vie pour écouter la parole du maître. L'un des disciples se fit l'inter- prète de cette douleur, et composa la. chanson qui va suivre. Outre l'intérêt que la grande renommée d'Abélard donne à cette pièce, elle se recommande encore par la manière donl elle est composée. Écrite en latin, avec un refrain en langue vulgaire, cette chanson peut servir a marquer l'époque «m cette langue , devenue peu à peu moins grossii re . commençait a être employée dans le- ouvrages des- tinés à la foule. J'ai traduit en français, pour la première fois , cette chanson qui avait déjà été imprimée.

Elle se trouve, avec d'autres poésies du même auteur, dans un manuscrit du xn" siècle , que 1 1 Bibliothèque royale a acheté depuis quelques an- nées. D'Amboise l'avait publiée en partie, page 243 de l'édition in-4° qu'il a donnée des OEuvres d'Abélard. Du Boulay l'avait aussi imprimée, tome n, page 7.V.) de son Histoire de l'Université. Enfin elle a ete reproduite d'après le manuscrit, page 14 d'un volume édite en 1858, et donl voici l'indica- tion : Hilarii versus et Ludi. Lutetiœ Parisiorum . 1S5S. Petit in-8° de 7tf pages.

i.

G

AI) PETIUM ARSXARDUM.

Lingua servi, lingua perfidie, Rixe motus, semen discordie ,

Quam sir, prava sentibus bodic (sentimus), Subjacendo gravi sentencie :

Tort a vers nos H mestre.

2.

Lingua servi, nostrum discidium, In nos Pétri commovit odium. Quam merelur ultorem gladium, Quia nostrum extinxit studium î

Tort a vers nos li mestre.

1 . Langue d'esclave, langue perfide, cause de rixes, se- monce de discorde , nous sentons aujourd'hui combien lu es mauvaise, soumis que nous sommes à un arrêt sévère.

Le maître a tort envers nous.

2. Langue d'esclave, cause de nos dissensions, tu as soulevé' contre nous la haine de Pierre; combien tu mé- riterais le glaive vengeur pour avoir arrêté uns études.

Le maître a toii envers nous.

Detestandus est ille rusticus, Per quem cessât à scola clericus; Gravis dolor! quod quidam publiais Id effecit ut cesset logicus !

Tort a vers nos H meslre.

'i.

Est dolendum quod Iingua servuli , Magni nobis causa periculi , Susurravit in aurem creduli, Per quod ejus cessant discipuli !

Tort a vers nos H mestre.

3. Il faut détester ce rustre qiii éloigne les écoliers do leur maître. Douleur amère ! un homme du peuple a eu le pouvoir de suspendre l'enseignement de la logique.

Le maître a tort envers nous.

4. On doit gémir quand on voit que la langue d'un mé- chant serviteur, cause d'un grand malheur pour nous, a rencontré une oreille crédule et est parvenue à séparer les disciples.

Le maître a tort envers nous.

5,

0! quam du mm magistrum sencio, Si pro sui bubulci nuncio , Qui vilis est et sine precio , Sua nobis ncgctur lectio.

Tort a vers nos li meslre.

Heu ! quam cmdelis est istc nuneius Dicens : « Fratres , exite cicius; Habitetur vobis Quinciacus :

Alioquin non leget inonaeus. »

Tort a vers nos li meslre.

5. O combien est dur notre maître, si sur le rapport de

son bouvier, homme vil et sans valeur, il nous refuse ses leçons.

Le maître a tort envers nous.

6 . Hélas! combien fut cruel ce messager qui nous a dit : « Frères, éloignez-vous au plus tôt, le Quincey sera \<»tiv demeure; sans quoi le moine ne professera plus. »

Le maître a tort envers nous.

9

7

Quid, Hilari , quid ergo dubitas : Cur non abis et villam abitas ? Sed te tcnct diei brevitas , Iter lungum et tua gravitas.

Tort a vers nos II mestre.

8.

Ex diverso multi convenimus, Quo logices (uns erat plurimus ; Sed discedat summus et minimus , Nam negalur quod hic quesivimus.

Tort a vers nos II mestre.

7. bien, Hilaire, pourquoi donc hésites-tu? pourquoi ne vas-tu pas habiter la ville? Mais la brièveté du join- te retient, la longueur du chemin et ta vieillesse.

Le maître a tort envers nous.

8. Nous sommes venus en foule de divers pays, se trouvait la source de philosophie; mais, petits et grands, nous n'avons plus qu'à nous éloigner, car on nous refuse ce (juc nous (Hions venus chercher.

Le maître a tort envers nous.

10

Nos in nnuitt passim et publiée Traxit aura torrentis logice, Desolatos, magister, respice Spcm que nostram, que languet, retire.

Ton a vers nos li mestre.

10.

Per inpostum, per deceptorium , Si negare vis adjutorium , Hujus loti non oratorium Nomen erit, sed pi oratorium.

Tort a vers nos li mestre.

0. L'entraînement de la logique nous pousse et nous rassemble. Regarde, ô maître! notre douleur, et ranime notre espérance qui languit.

Le maître a tort envers nous.

10. Si, à cause d'un imposteur qui te trompe, tu veux nous refuser ton appui, ce lieu ne doit plus être appelé un séjour de prières, mais bien un séjour de pleurs.

Le maître a toii envers nous.

Il

II ET III.

CHANSONS.

(XIIe SIÈCLE.)

Des deux chansons suivantes , la seconde est l'œuvre d'un poète qui florissait dans les dernières années du XIIe siècle. Il est designé dans les diffé- rens manuscrits sous le nom d'Audefroy-le-Bàtard. C'est malheureusement tout ce que Ton peut dire de certain sur ce trouvère dont la vie doit être sans doute à jamais inconnue. Les differens petits poèmes qui portent son nom restèrent inédits jus- qu'en 1855, époque à laquelle M. P. Paris les publia dans son recueil intitulé : Romancero français (1). M. Paris, en déplorant , comme moi, l'absence de tout renseignement sur la vie d'Audefroy-le-Bàtard, observe que ses compositions sont ordinairement pla- , cées parmi celles des poètes de l'Artois, ce qui pour- rait faire présumer qu'Audefroy était dans cette province. Le même critique ajoute : «Plusieurs des » chansons amoureuses d'Audefroy le Bastard sont » envoyées au seigneur de Nesles; je croirais vo- » lontiers que ce chevalier était Jean de rXesle

1 ttomanecro français. Histoire du quelques anciens trouvères , etc. . par M. P. Paris, Paris, 1833 . in-12.

12

)> châtelain de Bruges , qui se croisa le 25 février

» 1200 (l). » Si Audefroy-le-Bâtard n'était

qu'un chansonnier ordinaire, des détails sur sa vie ne présenteraient qu'un intérêt secondaire; mais il se fait remarquer, au contraire, parmi certain talent poétique appliqué à un genre particulier. En effet, la plus grande partie de ses œuvres se compose de romances semblables aux deux pièces que je donne ici. Toutes ces romances contiennent le récit d'une aventure amoureuse dont la fin est généralement triste. Elles ont beaucoup d'analogie avec les bal- lades allemandes et anglaises, si nombreuses pen- dant le moyen âge et même jusqu'à la fin du xvie siècle. Ce genre de poésie, qui paraît avoir été fort en usage dans le xir siècle, a servi de modèle à nos grands romans en vers; et plusieurs de nos chansons de geste n étaient , dans leur rédaction primitive, que des romances à peu près pareilles au récit que fait Audefroy-le-Bàtard des malheurs de la belle Argentine. C'est à tort que Legrand d'Aussy a confondu les romances d'Audefroy avec les lais, et qu'il lui a attribué l'invention de ce genre de poésie. Ee lai breton n'est pas sans quelque rapport avec la romance héroïque si habilement mise en œuvre par Audefroy; mais il ne faut pas confondre" ces deux sortes de poèmes. Ees romances héroïques qui portent le nom d'Audefroy sont au nombre de cinq. On en trouve dix autres du même genre dans un manuscrit de la Bibliothèque du Roi ; quelques- unes -ont altérées mais toutes paraissent ante-

1 . Romancero français . p. 5.

13

rieures à celles cPAudefroy. De ces quinze roman- ces, publiées pour la première fois par M. Paulin Paris, j'en ai choisi trois qui, au mérite d'une belle composition, joignent celui d'un intérêt historique. La première, qui est la plus remarquable, sans contredit , fait allusion à l'un des plus anciens usages de notre pays, elle désigne d'une manière incontestable le nom qui fut long-temps affecté aux conquérans : les Francs de France, c'est-à-dire les hommes libres de cette partie de la Gaule, ayant reçu le nom de France, et qui avaient le droit d'as- sister aux assemblées que les rois tenaient dans leur palais. « On appelait francs , dit une ancienne » coutume du parlement, citée par Ducange dans » son Glossaire, ceux qui assistaient aux assises » publiques ou aux grands jours tenus par les » pairs (1). »

Il faut encore remarquer dans cette romance la proposition que fait à son amant la belle Erembors, de se justifier, en conduisant avec elle trente dames et cent pucelles. Cette proposition semble rappeler une coutume qui mérite d'être signalée. La chanson

(l) Glossaire de Ducange, au mot Franci, 2. On trouve dans la chanson de Roland , en vers français du xne siècle, publiée par M. Fr. Michel , ces vers :

« Li quens Rollans Galter del luin apelel. Teniez mil Francs de France nostre terre Si purpernez les deserz et les tertres. »

[Chanson de Rolland, coup. LXlll.

Los francs de France sont ici les mêmes que ceu\ de la chanson de Belle Ecembors.

2

U\

des francs de France est, je crois, la plus ancienne de toutes celles publiées par M. P. Paris.

Ce n'est pas sans quelque fondement que le même critique a suppose que , dans la romance de la belle Argentine , Audcfmy-le-Bàtard a pu faire allusion aux malheurs des deux reines Isembergc et Agnès de Méranie, femmes de Philippe -Auguste, répudiées par lui tour à tour. L'époque à laquelle ces événements se sont accomplis s'accorde parfai- tement avec celle Audefroy-le-Bâtard a vécu. Bien qu'il soit facile de contester une pareille sup- position, il faut dire cependant qu'aucun fait n'en détruit complètement la probabilité.

J'ai choisi la troisième romance entre celles d'Audefroy , parce qu'il y est parte des voyages d'outre-mer. Je l'ai jointe aux autres pièces relatives aux croisades.

1 5

II.

CHANSON.

(XIIe SIÈCLE.)

BELLE EREMBORS.

Manusc. do la Biblioth. Roy. 1989. —S. Germ. tavt. v Romancero français de M. P. Taris, p. 49.

Quant vient en mai, que Ton dit as Ions jors, Que Franc de France repairent de roi cort, Reynauz repairt devant, e! premier front. Si s'en passa lez lo meis Arembor , Ainzn'en dengna le chief drecier à mont. E Raynaut , amis !

1. Au mois de mai, (pie l'on appelle aux longs jours, quand les Francs de Fiance reviennent de la cour du roi, Renaud marche devant au premier rang. Et il passe au l»icd de la maison cTErembors, mais il ne daigne lever la tête.

Fli ! Renaud , ami !

1C

Bêle Erembors à la fenestre, au jor,

Sot* ses gcnoz tient paile de color;

Voit Frans de France qui repairent de cort

Et voit Raynaut devant, el premier front.

En haut parole, si a dit sa raison. E Raynaut, amis!

« Amis Raynaut, j'ai véu cel jor , » Se passisoiz selon mon père tor, » Dolanz fussiez se ne parlasse à vos. » Je V mesfaistes, fille d'emperéor, >> Autrui amastes, si obliastes nos. » E Raynaut, amis !

').. Belle Erembors à la fenêtre, au jour, tient sur ses ge- noux une étoffe de couleur; elle voit les Francs de France qui reviennent de la cour; elle voit Renaud devant au premier rang. Elle veut se justifier, elle s'écrie :

Eh ! Renaud, ami !

3. «Ami Renaud, j'ai autrefois vu le joui' où, quand vous passiez près de la tour de mon père, vous eussiez été bien dolent i je oc vous eusse pas parlé.» « Vous ave/ mal agi, fille d'empereur, vous en avez aimé un autre, vous m'avez oublié. »

! !i ! Renaud . ami !

J7

» Sire Raynaut , je m'en escondirai ; » A cent pucèlcs , sor sainz, vos jurerai , » A xxx dames que avuec moi rnenrai , » Conques nul hom fors vostre cor n'amai. » Prennez l'emmende et je vos baiserai. » E Raynaut , amis !

Li cuens Raynaut en monta lo degré; Gros par espaules, grêles par lo baudré ; Blonde ot lo poil, menu , recercelé; En nul terre n'ot si biau bacheler. Voit T Erembors , si commence à plorer. E Ravnaut; amis!

4. « Sire Renaud, je m'en disculperai; je vous jurerai sur les saintes reliques avec cent demoiselles et trente dames que je conduirai avec moi, qu'oncques nul homme ex- cepté vous je n'aimai. Prenez la satisfaction que je vous offre et je vous embrasserai.»

Eh ! Renaud , ami !

5. Le comte Renaud a monté les degrés : il est gros des épaules et mince de la ceinture; son poil est blond, menu et bouclé; en nulle terre il n'y eut si beau bachelier. Quand Erembors le \ oit, elle commence à pleurer.

Eh! Renaud, ami !

B

i.i cnens Raynaul est monta on la Uwr, S - >t asMN on .1. Ut point à Dors , Dejoste lui m siel bêle Erembors; Lors recommence lor premières amors, B Raynaut, an -

Le comte Renaud est monté dans la tour: il s'est ;i<sj< sur un lit peint à tleur; la belle Erembors s'est assise à c6té de lui ; alors recommencent leurs premières amours. Eh ! Renaud, ami!

19 III.

CHA1VSOST.

(\ir -

BEIXI IBGESITX] PÀB T E 'I KOITS i " E ^UDEFROY-LE I

Manusc. delaBibl.Roy.7222. S.Germ. 1989, i lxiii,\ Romancero français, p, 21,

Au novel tens Pascor que florist l'aube spine , Esposa li mon- Gui- la bien faite Argentine. Tant furent bonement, braz à braz, - /. cortine, Que vi bels fiz en out. Puis li monstra haine, Pourceu que melz ama sa pueèle Sabine.

Qui eu vont a

Sovent en a lo cuer marri,

1. Au temps nouveau de Pâques,quand fleurit Faub le i omte < i i te Argentine. Ils ;

t ml de fois ensemble 'i ms le même lil te Gui

eut six beaux Gis. Puis il la prit en haine, pa ce qu'il -li- mait mieux - nbre.

Qui a méchant mari Souvent en a le cœui marri.

'20

Li cuens por sa beauté l'aime tant et tient chière

Que de li ne se puct partir ne traire arrière. Tant li se mont ses cuers que s'amor li requière, Que par devanl li vient por faire sa proière. Mais à icelle lois la vit cruel et fière.

Qui eovent, etc.

« Sabine, dist li cuens, vos gent cors nfatalente. » Vostre a mor vous requiers, la moie vous présente; » Et se vos m'en failliez , mis m'avez en tormente. » La belle li respont : t< Dex ne lo consente, » Qu'en soignantage soit useie ma jovente.^ Qui eovent, etc.

2. Le comte, pour sa beauté, l'aime tant et Ta si chère qu'il ne peut jamais se résoudre à l'oublier. Son cœur le presse tellement qu'il demande à Sabine son amour, et qu'il s'en \ ient vers elle lui adresser sa prière. Mais cette lois il la trouva fière et cruelle. Qui a, etc.

.'}. « Sabine, dit le eonite, votre gentil corps me plaît. Je vous demande votre amour et je nous offre le mien. Si vous me refusez, vous me préparez de bien grands tour- ments. La belle lui répond : « A Dieu ne plaise que dans le concubinage ^>ii usée ma jeunesse. Qui a, etc.

21

« Sabine, tant vos voi courtoise et débonaire » Que de vos ne me puis partir n'arriére traire. » Se vos ma volonté et mon bon vole/ faire, » N'a hom en mon pooir, s'il en voloit retrairc » Vilain mot, que les euz ne li féisse traire. » Oui covent, etc.

Tant a li cuens promis et doné à la bêle; Que il li a tolu lo douz nom de pucèle ; Son bon et son plaisir fait de la damoisèle. Argenté s'aperçoit, son seignor en apèle ; A pou que ne li part li cuers soz la mamèle. Qui covent, etc.

4. « Sabine, je vous vois si courtoise, si avenante, que je ne puis me séparer de vous. Si vous voulez me céder et combler mes vœux, tout homme soumis à mon pouvoir qui oserait tenir à ce sujet vilains propos, je lui ferais cre- ver les yeu\. »

Qui a, etc.

5. Le comte a tant promis, tant donné à la belle qu'il lui a ravi le doux nom de pucelle. 11 en a fait son plaisir et sa volonté. Argentine s'en aperçoit, elle appelle son sei- gneur; son cœur est prés de s'échapper de sa poitrine.

Qui a, etc.

22

La dame on sospirant a mostré son corage : « Sire, por Dieu merci, trop m/avez en viltage, » Quant devant moi tenez amie en soignantage ; » Si me mervoil por coi me faites tel honlage » Kar onques en moi îfout folie ne outrage. » Qui covent, etc.

« Argenté, bien avez votre raison mostrée : » Sur les euz vos cornant que vuidiez ma contrée , » Si que jamès nul jour ne revoiez rentrée ; » Kar se vous i esiiez véue, n'encontrée, » Tout maintenant seroit la vostre vie outrée. » Qui covent, etc.

G. La dame, en soupirant, a fait connaître sa pensée : « Sire, pour Dieu merci, vous m'avez en trop grand mé- pris, quand devant moi tenez une maîtresse en concubi- nage. Et je suis bien émerveillée de ce que vous me faites une telle bonté , car jamais je n'ai commis ni légèreté ni faute. »

Qui a, etc.

7. « Argenté, tous avez bien fait connaître votre pensée. Mais je vous commande sur les yeux de quitter ma terre <■( que jamais vous n'en revoyez l'entrée; car si l'on vous y rencontrait, tout aussitôt \< -us perdriez la \\c. Qui a , etc.

Argenté s'est en piez, vossist ou non, drécie. En plorant prent congié, dolante et corrccie, De ses anfanz aidier tos les barons en prie; Puis les baise en plorant , et il l'ont embracie. Quant partir l'en covient por pou n'est enragie. Qui covcnt, etc.

Tant à la dame erré et sa voie tenue , Qu'en Alemaignc droit est la hèle venue. Tant fait qu'en la cour est Femperéor véuc, Devant l'empereris s'est si bel maintenue Qu'à son service l'a volentiers retenue. Qui covent, etc.

8. Argenté se lève ainsi contrainte; tout en pleurant, elle fait ses adieux, dolante et courroucée. Elle recommande à tous les barons de venir en aide à ses enfans ; puis elle les baise en pleurant, et ils l'ont embrassée. Quand elle se voit forcée de partir, il s'en faut de peu qu'elle n'enrage.

Qui a, etc.

9. La dame a marché si long-temps, qu'elle arrive enfin en Allemagne. Elle a tant fait qu'elle a été remar- quée à la cour de l'empereur. Elle est si bien parvenue à plaire à l'impératrice que celle-ci lui a demandé si elle voulait rester près d'elle pour la servir.

Qui a, etc.

2'l

10.

Argenté la cortoise est de si haut servise (v)nc pour sa grant valour l'aime cliascuns et prise; De toutes œuvres est la belle si esprise Que de seur toutes ot la dame la maistrise , Si qu'ele n'est de riens blasmée ne reprise. Qui covent, etc.

n.

llluccques servi tant Argenté la sénée, Que Dicx à ses biaux fils grant honor a douée, Qu'il lurent chevalier de haute renommée. Quant Diex i ot valor et bonté assénée , A dès ont mauvaistié haïe et refusée. Qui covent, etc.

10. Argenté la comtoise remplit si bien son devoir que sa grande vertu la fait aimer et respecter de chacun. Elle esl si habile en toutes sortes d'ouvrages, qu'elle devient la première de ses compagnes sans que personne en soit offensé.

Qui a , etc.

1 1. Argenté servit a la coin pendant si long-temps, que Dieu a donne à ses beaux (ils de grands honneurs : ils sont devenus des clir\alicis de liante renommée. Quand Dieu a mis en eux valeur et courage } alors ils ont lui et mé- piisé toute action mauvaise.

Qui a , etc.

25

12.

Plain sunt de grant bonté, d'onor et do largesse, Valor qui lor défont malvostie et paresse Les semont et conduit et aprent et adresse , Tant qu'à l'cmperéour servent par lor proescc. Or lor defuit trislors et aprocbe liesce. Qui covent, etc.

Tant sunt vaillant et preu et bien servant li frère, Que moût les aime et croit et prise L'emperère. Et Diex qui des bien faits et gent guerredonnère Lor fist connoistre illuec qu'Argentine est lor mère Et que il sunt si fis et li quens Guis lor père.

Qui covent, etc.

12. Ils sont pleins de loyauté, d'honneur et de largesse; valeur qui leur défend paresse et lâcheté, les guide, les instruit et les protège, si bien que par leur prouesse ils ont rendu de grands services à l'empereur. La tristesse s'en va et le bonheur est auprès d'eux.

Qui a, etc.

13. Les frères sont si vaillans, si bons, si utiles, que l'em- pereur les aime beaucoup, les écoute et suit leurs conseils. Dieu, qui récompense toujours les bonnes actions, leur a fait connaître qu'Argentine est leur mère, qu'ils sont ses (il>, et que le comte Gui est leur père.

Qui a, etc.

3

26

n.

Quant reconnéus a ses biaus enfans la dame , Tel joie en a son cuer qu'à pou que ne se pâme. .Ne déisl nn seul mot pour très tout un roiame ; Ensement se maintient que s'en allast li a me. Lez li sunt li enfant assis seur un eseame. (v)ui covent, etc.

Moût ont fait li enfant de lor mère grant joie, Puis demandent congié, pour exploitier lor voie ; Alais moût envi lors donc Temperère et otroie. l/empcreris d'or fin deus somiers lor envoie Et Tempéré re autant, ains que partir les voie.

Qui covent, etc.

J ». Quand la dame a reconnu ses beaux enfans, elle a tant de joie dans son cœur qu'elle est prête de perdre le sens. Elle ne peut dire une parole quand on lui donnerait un royaume ; à la voir on dirait que son ame va la quitter. Ses enfans sont assis près d'elle sur un banc.

Qui a , etc.

15. Les enfans couvrent leur mère de caresses, puis ils demandent la permission de s'en aller. L'empereur la leur accorde, mais bien à regret, et leur envoie, ainsi que l'im- pératrice, deux sommiers chargés d'or, au moment de leur départ.

Qui a, etc.

27

16.

Lors se mit en chemin Argenté et sa maisnie ; Tant fit qu'en son pa'ïs vint o sa baronie. La pais ont li enfant entr'aus faite et furnie, Si c'onques puis ni ot clescort ne félonie ; Et Sabine à toujours de la terre est banie,

Qui covent a à mal mari

Sovent en a lo cuer marri.

10. Alors se mettent en chemin Argenté et sa famille ; ils marchent tant qu'ils arrivent dans leur pays. Les en- fans ont fait entre eux un si loyal partage que depuis il n'y eut jamais ni débat ni félonie; et Sabine est pour tou- jours bannie de la contrée.

Qui a méchant mari Souvent en a le cœur marri.

28

IV. CHANSON.

(XUe SIÈCLE.)

chanson de oiênes de béthune

CONTRE L'IMPOLITESSE DES SEIGNEURS DE LA 001R DE FRANCE OU S'ÉTAIENT MOQlÉS DE S0.\ LAA'GAGE.

ANNÉE 1180.

Parmi les seigneurs français qui se réunirent dans les dernières années du xne siècle pour mar- cher à la délivrance de la Terre-Sainte, Queues de Béthune est un des plus illustres. dans la pre- mière moitié du xne siècle , il n'existait plus en 4224, puisque Philippe Mouskes, dans sa Chronique rimée, regarde la mort de ce chevalier comme une des calamités de cette année (1). Ainsi qu'on le verra plus bas dans les chansons consacrées aux croisades , Quênes joua un grand rôle dans -ces expéditions , dans celle principalement qui donna aux alliés L'empire de Constantinople. A la gloire des armes, Quénes de Béthune joignit encore celle de la poésie ; et Ton peut dire , sans exagération , qu'il mania aussi bien la lyre que fépée.Vers 11n>, Quénes vint à la cour de France3 sa réputation

(l) Dont la Lièrc lu pis en l'an

Quar li vious Quênes estoil mors. Chronique en vers de Vliilippt Mouskes, i. i , p. 403.)

29

de trouvère l'avait précédé. La régente, veuve de Louis VIT, Alix de Champagne, et son jeune îïls, qui , depuis , fut le roi Philippe-Auguste , deman- dèrent au comte do vouloir bien leur faire entendre quelques-unes de ses chansons. Quénes de Béthune récita des vers écrits en dialecte de Picardie. Il ne fut pas écouté avec indulgence , et les seigneurs de France se moquèrent de lui. La reine et son jeune fils lui firent même comprendre que son langage n'était pas le meilleur. Le pauvre Artésien eut encore à essuyer les railleries d'une certaine com- tesse qu'il ne nomme pas , mais dont il aspirait à captiver l'amour . Piqué au vif, Quénes de Béthune composa une autre chanson , mais en dialecte de Vile de France, dans laquelle il reproche aux Fran- çais leur peu de courtoisie. Tel est le sujet de la pièce suivante. « Cette chanson, dit avec raison » M. P. Paris qui le premier Ta fait connaître, » quelques mots sentent encore un peu l'artésien, » comme de fois pour défaut , encoir pour encor, » fiex pour fils , est d'ailleurs pleine de malice et » de sensibilité... Quénes nous y laisse clairement » voir que l'objet de son amour était la belle com- » tesse de Champagne (1). » Cette chanson peut encore donner lieu à plusieurs observations inté- ressantes. Elle prouve, sans réplique, l'existence des dialectes différens qui divisaient notre langue à la fin du xne siècle; elle prouve aussi que ces dialectes n'étaient pas assez étrangers les uns aux autres pour empêcher ceux qui les parlaient de se comprendre entre eux.

(\) Romancero français, p. Si.

80

3Ianusc. de la Biblioth. Roy. 7222. S. F. I85i. Romancero français, p. 83.

Moût nie semont amours que je rrTenvoise , Quant je plus dois de chanter estre cois. Mais j'ai plus grant talent que je me coisc , Por cou, j'ai mis mon chanter en défois ; Que mon langage ont blasmé li François, Et mes chançons , oyant les Champenois , Et la contesse encoir, dont plus me poise.

La roïne ne fit pas que courtoise

Qui me reprist, elle et ses fiex li rois ;

Encoir ne soit ma parole françoise,

Si la puet-on bien entendre en françois.

Ne cil ne sont bien appris ne cortois

Qui m'ont repris, se j'ai dit mot d'Artois,

Car je ne fus pas norriz à Pontoise.

1 . Amour me force de chanter quand je devrais me gar- der de le faire ; mais j'ai le plus grand besoin de me taire , aussi ai-je pris la résolution de ne plus chanter. Car les Français ont blâmé mon langage et mes chan- sons devant les Champenois et la comtesse encore, dont plus me pèse.

2. La reine ne fit pasque courtoise quand elle me reprit, elle et son fils le roi. Encore (pie nia parole ne soit pas française, on peut bien la comprendre en français; et ceux-là ne sont ni bien appris ni courtois qui m'ont re- pris si j'ai dit mot d'Artois, car je ne fus pas nourri Pontoise.

31

Diex ! que ferai ? dirai-li mon coraige ?

Irai je li dont s'amor demander?

Oïl, par Dieu, car tel sont li usaige

Qu'on ne puet mais, sans déniant, rien trover.

Et se je sui outraigex del trover,

Ne s'en doit pas ma dame à moi irer,

Mais vers amors qui me fait dire outraige.

3. Dieu! queferai-je? lui découvrirai-je mon cœur?ou bien irai-je lui demander son amour? Oui, de par Dieu ! car ainsi va le monde, qu'on ne peut rien avoir sans de- mander. Et si je suis mal inspiré, ma dame ne doit pas se fâcher contre moi, mais contre amour qui me fait dire outrage.

32

V. CHANSON.

(\UC SIÈCLE.) CHANSON DE QUÉNES DE BÉTHUNE

CONTRE UNE DAME.

C'est encore à Quénes de thune que Ton doit la chanson suivante ; elle prouve, sans réplique, que je n'ai pas trop loué ce seigneur en disant que son talent poétique égalait sa bravoure. En effet, on peut reconnaître (pie , relativement au temps il (Miivait et à ridiome peu avancé dont il se servait, Quénes, heureusement inspire , a touché à la per- fection. Rien n'est plus spirituel que la raillerie moqueuse dont il fait usage; rien ne peut mieux nous faire connaître le langage poli, mais déjà caus- tique, des hommes de la cour en France à la fin du XIIe siècle.

11 n'est pas non plus sans intérêt pour nous de voir comment l'un de ces chevaliers audacieux du moyen-âge, celui qui le premier planta l'étendard de la croix sur les murs de Constantinople , maniait Parme de la plaisanterie , et comment, il se raillait d'une femme ou trop sévère ou trop coquette, qui s'était jouée de son amour. Ceux qui s'obstinentà ne voir dans les hommes du moyen-âge que des barbares grossiers el farouches, seront étrangement

surpris, en lisant ces vers dans lesquels respire une plaisanterie moqueuse et incisive , mais aussi une grande urbanité.

Le quatrième couplet se termine par deux vers assez curieux et qui donnent à cette chanson déjà importante un intérêt historique: la belle, répondant au chevalier, lui dit : Il n'y a pas encore deux mois

Que li marchis m'envoya son messaige Et li bernois a por m'amour jousté.

Évidemment il est ici question de deux cheva- liers renommés par leur vaillance. Quant au pre- mier , M. Paris a deviné juste en reconnaissant Boniface II, marquis de Montferrat, qui fut choisi, en 1201, pour chef de la croisade (1), et qui remplir avec tant de bravoure et d'équité les fonctions de général d'armée.

Quant au second , c'est Guillaume des Barres , l'un des chevaliers , fidèle compagnon du roi Phi- lippe-Auguste. Tous les chroniqueurs se plaisent à vanter sa force prodigieuse et son courage, et ce fut lui qui, à la bataille de Bouvines, prit deux fois par le cou l'empereur Othon , et l'eût fait prison- nier, si les seigneurs allemands n'étaient pas par- venus à tuer son cheval et à renverser ce terrible guerrier (2).

Mais ce qui contribua le plus à établir la grande

(1) Art de vérifier les dates, chronologie historique des marquis de Montferrat. Edit. in-8°, t. xvn, p. 219.

[2] Chroniques de Saint-Denis, publiées par M. P. Paris, t. iv. p. 184.

~ 34

réputation de Guillaume dos Barres comme hardi chevalier , ce fut une joute que, dans sa jeunesse , il soutint contre le roi Richard-Cœur-de-Lion, et dont il sortit vainqueur. Voici le fait comme on le trouve raconté dans la Chronique de Bains ; « Or » vous dirons dou roi Rieart qui estoit en Cypre...

» Si avint un jour que Messire Guillaume des

» Barres chevauçoit parmi Acre et li rois Ricars » aussi, et s'entrerencontrèrent. Li rois Ricars » tenoit en sa main 1 tronchon d'une lance ; et » meut au Barrois et le quida porter fors des ar- » chons. Li Barrois se tint bien, car il estoit chevalier » esmerés : et au passer que li rois englois quida » faire, li Barrois le saisit par le col et féri le cheval )) des espérons, et le trait par force de bras des ar- » cons ; puis laska les bras , et li rois chéi sour le » pavement si rudement que à poi que li cuers ne li » parti; et jut enki une grant pieche pasmés que on » n1i senti poux ne aleine (1). »

Jean Brompton, abbé de Jorval, contemporain du chroniqueur de Reims, rapporte le même fait; seulement il place la scène à Messine , et varie sur les détails (2).

(1) Chronique de Rains, publiée sur le manuscrit unique de la Bibliothèque du Roi , par Louis Paris. 1837, in-12 , page A 1 .

(2) Obviavcrunt cuidam rustico cum asello arun-

dinjbus onusto quas cannas vocant. De quibus re\ Angline et c.iHcri qui cum co crant, ceperunt. et unusquisque illorum alter ndversus alterum est congressus. Et contigit quod rc\ A.ngliae et quidam strenuus miles de familia régis Franche, ^MHclmus de Bares nomine, ad Invlccm congre-

35 Quoi qu'il eu soit , ou ne peut douter que l'hon- neur qui rejaillit sur Guillaume des Barres d'être sorti vainqueur d'une pareille lutte, ne lui ait valu la distinetion dont il est ici l'objet.

dientes, arundines suas fregerunt ; eapa régis ex per- cussionc Willelmi fracta est. Et rex inde iratus cum vche- menti impetu ipsum Willelmiun et equum suum titubare fecit: et dum intenderet ipsum in terrain dejicere, sella régis declinavit, descenditque celerius rcx et alium equum fortiorem protinus ascendens impetuin in eundein Willelmum iterum l'ecit, sed ipsum dejicere non valuit ; v\ illelmus ehim collo equi sui adhaesit. Unde rege ei com- minato cum Robertus iilius Roberti comitis Lancastriae defuncti.... manum in dictum Willelmum ut regem juvaret injecissent, ait rex : Sustine te et dimilte me et iJlum solum. Cum que rex et Willelmus dictis et factis ita diutius coutendissent , rex prorumpens ait illi : Fuge hinc et cave tibi ne amplius corain me compareas

(Historiée Angliœ scriptores. Chronicou Jok. Bromton, t. 1 ,p. 1192.)

C'est à M. P. Paris que je dois le curieux rapproche- ment du passage de la Chronique de Reims et des deux vers de la chanson de Quênes de Béthune.

36

Manusc. de la Biblioth. Roy. S. F. 184. Cangé 00. s. Germ. 1989. Romancero français, p. 107.

L'autrier avint en cel autre païs, Qu'uns chevaliers ot une dame amée. La dame tant que fnst en son bon pris Li a s'amor escondite et véée. Puis fust un jor qu'ele li dit : « Amis , » Par paroles vos ai mené mains dis , » Or est l'amors conéue et provée » Dorénavant serai à vos devis. »

2.

Li chevaliers la regarda el vis, Si la vist moult pâlie et descolorée.

1. Jadis il arriva dans un certain pays qu'un chevalier aima une dame. La dame, tant qu'elle fut jeune et belle, ne voulut pas répondre à cet amour. Puis vint un jour ou elle dit au chevalier : « Ami, je vous ai payé en pa- roles maints jours. Or est votre amour connu et éprouvé, dorénavant je consentirai a vos désirs. »

2. Le chevalier la regarda au > isage ;il la trouva pâle et fanée. " Dame, dit-il, certainement je suis bien mal lieu-

37

« Dame, fait-il, certes mal sui baillis, » Quant dès rautrier ifoï vostre pensée. » Vostre clers vis , qui sembloit llor de lis, » Est si aies orc de mal en pis , » Qu'il m'est avis que me soies emblée. » A tart avés, dame, ce conseil pris. »

Quant la dame sVït si ramposner , Vergoignc en ot; si dit par (eionnie : « Par Dieu, vassal , je Y dis por vous gaber, » Cuidiés-vous dont qu'à certes le vos die? » Certes nenil ; ne me vint en penser , » Qu'onques nul jor je vos deignasse amer. » Que vos avés, par Dieu, meillor envie » D'un bel valet baisier et accoler. »

reux de n'avoir pas su plus tôt votre pensée. Votre beau visage, qui ressemblait à une fleur de lys, s'en est allé de mal en pis, à un tel point qu'il me semblerait pres- que que vous n'existez plus. Dame, vous avez pris trop tard cette résolution.

3. Quand la dame s'entendit ainsi mépriser, elle en eut honte, et dit en colère : « Par Dieu , vassal , ce que j'ai dit c'était pour nie moquer de vous. Vous avez cru que je parlais sérieusement? certainement non. Il ne me vint ja- mais à la pensée de daigner vous accorder mon amour. Et vous avez, par Dieu, meilleure envie de caresser un beau garçon. »

U

« Dame, fait-il. j'ai bien oi \ De rostre pris, mais ee D*cst oie mie :

k Troie r'ai-je ; .. ele fu de DM - -

Or ni puet-on que la place tr

.«er. Que cil ne soient atains de i'iresie . - Minais ne vos voiront anv::

; u Dieu, lassai, mai cos vint en pense.

S ' - r-

S j'avoie mon jouvent tôt ope

Si soi- ..."... u haut pai -

J /on m'ameroit, à petit de biauté.

Daiv.e, ; bieu tuteadu parler u

reprii - .s a l'heure qu'il est : et Je Troie j'ai

quelle lut jadis de ; . ïrie ; aujourd'hui on n'eu peut trouver q..

îe ceux-là qui ne ; our cette : !

!

: peu*

- . -

•iclie -ràude

39

». Certes encor u\n pas deus mois passé >■ Que li marchis m'cuvoia son mcssaige . . Et li Barrois a poi m" amour jousté.

« Dame, fait-il, ce vos puet moult grever

Que vos fies en vostre signe

Mais tel cent ont por vostre amour pîoré .

Que, se estiez fille à roi de Cartage, « Jamais nul jor n'en aroient volenté. m On n'aime pas dame por parenté . « Ains quant ele est bêle, courtoise et sage ; « Vu us en saurez par tens la vérité. »

beauté. En vérité, il n'y a pas deux mois que le marquis m'envoya sod message, et que le Barrois a Jouté pour mon amour, n

G. a Dame, dit l'autre, il pourra vous mésadvenii de vous fier dans votre seigneurie. Mais sur cent qui ont pleuré poui votre amour, aucun n'en voudrait plus, fussiez-vous fille du roi de Carthage : on n'aime pas une dame à cause de sa parenté, mais parce qu'elle est belle, courtoise et sage; vous en saurez bientôt la vérité.

40 VI ET VII.

CHANSONS.

(XIIe SltCLE.)

DEUX AUTRES CHANSONS PAR QUÊNES DE BÉTHUNE.

Les doux chansons qui suivent ne pouvaient pas être séparées de la précédente, puisqu'elles ont été composées par le même poète et sur le même sujet. La satire que fit Quênes de Béthune contre la dame inconnue eut quelque retentissement , et les amis du comte eux mêmes lui reprochèrent d'avoir attaqué le sexe en général. Obligé de se défendre, Quênes explique , dans la première de ces deux pièces, qu'il n'a voulu que se venger d'une per- sonne dont la dureté avait été grande à son égard.

Dans la seconde, il semble regretter l'amour d'une antre maîtresse, et va même jusqu'à consentir à dé- laisser le paradis pour elle. Mais il termine en lui reprochant d'être fausse, coquette, ambitieuse, et d'avoir exigé son voyage en Syrie.

En réunissant ces deux pièces à celles que l'on trouvera pins bas, parmi les chansons relatives aux croisades, on pourrai! en tirer de piquantes révéla- tions sur la vie de QucilCS de PiélhlUie.

41

Manusc. de la Bibl. Roy. 184 , suppl. 1989 , S, Gcrm. Romancero français, p. 80.

L'autrier, un jor après la saint Denise, Fui à Bétune j'ai esté sovent; me souvint des gens de mal guise Qui m'ont mis sus mensoigne, à escianf , Que j'ai chanté des dames laidement. Mais il n'ont pas ma chanson bien aprise, Ains ne chantai fors d'une seulement, Qui tant forfist que vengeance en fu prise,

Il n'est pas droit que Ton me desconfise Et si dirai bien la raison comment : S'on prent, par droit, d'un larron la justise, Doit-on desplaire as loiaus, de néant ?

1. Naguère, un jour après la Saint -Denis, j'étais à Béthime. je réside souvent. Là, je me souvins de gens mal appris qui m'ont faussement accusé en prétendant que j'ai chanté vilainement contre les dames. Mais ils n'ont pas bien compris ma chanson , car j'ai chanté seu* lement contre une dont les outrages demandaient vem geance.

2. Il n'est pas juste de me blâmer, et j'en dirai bien la raison : si l'on fait justice d'un larron, aux termes de la loi, doit-on par déplaire pu rien aux gens de bien?

4.

U2 Nénil , par Dieu , qui raison i entend. Mais la raison est si arrière mise , Ouq. ce qu'on doit loer blâme la gent , Et loie ce que li saiges desprise.

Dame, lonc tems ai fait vostre servise, La merci Dieu ; c'or n'en ai mais talent : Si m'est au cors une autre amor emprise Qui me requiert et allume et esprent ; Et me semont d'amer si haltement, Que je Tferai, ne peut estre autrement. En li n'y a ne orgueil ne faintise Si me mettrai dei tout à son commant.

Non, de par Dieu, pour qui entend raison. Mais la raison est si bien mise en oubli, que Ton blâme ce qu'il faudrait louer, et qu'on approuve ce que les gens sensés condamnent.

3. Dame, je vous ai long-temps servie, Dieu merci ! Aujourd'hui, l'envie m'en est passée; car j'ai au cœur un autre amour qui me requiert, m'embrase et m'anime , et me convie a aimer si instamment que j'obéirai à

toute force. Il n'y a en celle-ci ni orgueil ni mensonge; je m'abandonnerai tout entier à son commandement.

1\ 3

Manusc. de la Bibîiolh. Roy. 7222. 184 suppl. Romancero français , p. 88.

1.

Bêle , doce , dame chière , Vostre grant beautés entière

M'a si sorpris , Que se j'ere en Paradis S'en revenroie arrière, Par covent que ma proière

M'éust mis Que fuisse vostre ami N'a moi ne fuissiez fi ère. Car aine en mile manière

Ne forfis , Que fuissiez ma guerrière.

Por une qu'en ai haïe, Ai dit aux autres folie

1. Belle dame, douce et chère, votre grande beauté m'a si bien séduit que si j'étais en Paradis j'en revien- drais, à condition que vous consentiriez à me prendre pour votre ami, et que vous ne me tiendriez plus rigueur. Car je n'ai rien fait pour que vous me fassiez la guerre.

?.. Pour une que j'ai haïe, j'ai follement parle des

- 44 Corne irons. Mal ait vos cuers convoilous

Qui m'envoia eu Sut ie !

Fausse estes , voir plus que pie ,

Ne mais por vous N'avérai iex plorous. Vos estes de L'abbaïe

As s'offre- à-tous; Si ne vos nommerai mie.

autres, comme un homme emporté. Fi ! de votre cœur ambitieux qui m'a envoyé en Syrie ! Vous êtes plus fausse qu'une pie et je n'aurai plus pour vous les yeux lar- moyans. Vous êtes de la congrégation des s'offre à tous. Je ne vous nommerai pas,

A3

VIII. CHANSON.

(XIIe SIÈCLE.)

CHANSON DU COMTE DE BAR SUR SA CAPTIVITÉ.

Il est probable que le comte de Bar, auteur de cette chanson, est Henri Ier, mort, sans entant, au siège d'Acre , en 1191. Dans une des expéditions qu'il entreprit pendant les années 1188 et 1189, ayant été fait prisonnier par quelques princes alle- mands, il demanda du secours au duc de Brabant, qui était à cette époque Godefroi IIIe du nom ; an comte d'Alost (Philippe), second fils de Bau- douin, comte de Hainaut, mort en 1212.11 s'a- dressa aussi à ses sujets et à son frère le mar- quis, Thibaut Ier, qui lui succéda en 1191. Or, noire chanson est précisément un appel fait par un prisonnier à ses parens et à ses amis. A la fin du premier couplet, il est question du comte Othon, dans lequel notre prisonnier a beaucoup d'espoir. Ce comte doit être Othon de Brunswicb , (ils de Henri, duc de Saxe, qui devin! empereur en

*0

1198. Quant à la belle-mère du comte, à laquelle

tout le troisième couplet de la chanson est consacre, elle ne nous est pas connue.

Cette pièce, imprimée pour la première fois en 4780 par Laborde , a été reproduite en d824 par M. Auguis, dans son ouvrage sur les Poètes fran- çais (1) , et tout récemment 31. Arthur Dinaux l'a insérée , t. n , p. 58 des Trouvères , Jongleurs et Ménestrels du nord de la France^ etc. Paris, 1859, in-S°.

(1) Essai sur la musique ancienne et moderne. Taris , 1780. li vol. in-4", t. h, p. 161.

Auguis, les Poètes français depuis le xuc siècle jusqu'à Malherbe. Paris, 1824. G vol. in-8% t. n, p. 19.

y

47

Manusc. de la Biblioth. Roy. 1980. S. Gerrn. , f* cxli r*.

De nos barons que vos est-il avis , Conpains Erairs? Dites vostre sanblance : An nos parans ni an toz nos amis Avez-i-vos mile boue atendance ? Par coi fusiens hors du Thyois pais nos n'avons joie , solaz , ne ris ? Ou comte Othon ai moût grant atendance.

2.

Dus de Braiban, je fui vostre amis. Tant con je fui en délivre puissance , Se vos fussiez de rien mile entrepris , En moi puisiez avoir mult grant fiance.

1. Que pensez-vous de nos seigneurs? compagnon Erars; dites-moi votre avis? Devons-nous fonder quelque bon espoir sur nos païens et sur tous nos amis? Serons- nous tirés par eux hors du pays d'Allemagne, nous n'avons joie, ni soûlas, ni gaîté? J'ai grande espérance dans le comte Othon.

2. Duc de Jirabant, j'ai toujours été votre ami. Tant qu'on m'a vu libre et puissant, si vous eussiez été atteint quelque malheur , vous auriez pu compter sur moi.

Poï Deu vos pri ne mi soie/ eschis. Fortune fait maint prince et maint marchis Millors de moi avenir meschéance.

Belle-meire. aine rienz ne vos meffis

Tor eoi eusse vostre malle voillanee.

Dès celui jor que vostre fille pris

$ - ai servi loiaument. des m'enfance ;

Or sui por vos ici loiez et pris

Entre les mains mes morteus anemis.

S'avez bon cuer, bien en prendrez venjance.

Bons cuens d'Àlost, se par ?os sui hors mis

De la prison je sui en doutanee, chacun jor me vient de mal en pis ; Toz jors i sui de la mort en baanec.

Au nom de Dieu, ne m'abandonnez pas. Fortune a rail tomber dans le malheur maint prince et maint marquis meilleurs que moi.

3. Belle-mère, je ne vous ai manqué en rien poui méritei

malveillance. De ce jour j'ai pris votre tille, je

v as ai 1 lyalemenl servie, et même depuis mon entame.

A prés * . - is à cause de vous prisonnier entre les

mains de m - - mortels. Si tous cœur,

». Bon - mt< é de

la prison je ^uis dans l'inquiétude,

- de mal en pis, ou a chaque instant je suis en

M)

Sachiez por voir, se vos m'cstcs aidis Vostres serai de bon ruer toz dis, Et mes pooir, sanz mile retenanee.

ChançoD, va, di mon frère lou marchiz

Et mes homes, ne me facent faillancc;

Et si diras à cens de mon pais

Que loiautez mains preudomes avance.

Or verrai-je qui sera mes amis,

Et connoistrai trestoz mes an émis :

Encor aurai, se Dieu plais t, recovrance.

transe de la mort, soyez sûr que si vous me venez en aide, je serai vôtre de bon cœur et toujours et mes fiefs aussi, sans réserve.

5. Chanson, va : dis à mon frère le marquis et à mes hommes qu'ils ne me fassent pas défaut. Et tu diras aussi ii ceux de mon pays que la loyauté a servi plus d'une fois les hommes courageux. Je vais voir quels seront mes amis et je connaîtrai mes ennemis. J'aurai encore, s'il plaît à Dieu, ma délivrance.

50

IX. C II AXSO N.

(XIIe SIÈCLE.)

<;ilA>SO>s 1)L 1U)1 RICHARD CtiaK-DE-LION SÛR SA CAPTIVITÉ

AVISÉE 1192-119A.

Voici encore un prisonnier qui chante son mal- heur et qui s'adresse à ses amis et à ses sujets pour qu'ils lui viennent en aide ; mais celui-ci est un des princes les plus célèbres du moyen-àge, c'est un de ceux dont la vie donne à l'histoire de cette époque le plus de mouvement et d'intérêt. En effet , Ri- chard h1, roi d'Angleterre, eut un règne assez court, mais dont chaque année fut signalée par des évëne- mens remarquables. L'un des plus connus, c'est la captivité que Richard eut à souffrir en Autriche dans les [uisons du duc Léopold, dont il avait ou- trageusement foulé aux pieds l'étendard pendant la croisade qui venait de finir.

La captivité du roi Richard dura près de i\t\\x ans. Arrêté à Vienne le 24 décembre de l'an- néell92, il lui mis en liberté le •: Février L194, moyennant une rançon énorme qu'on le força de

payer. C'est avec raison que Richard, dans les vers qu'on va lire, se plaint de ses sujets et de ses amis qui ne cherchaient pas à le délivrer.

On sait de quelle manière fut découverte la prison au fond de laquelle le malheureux roi d'Angleterre était caché. Blondel , son poète et son serviteur fidde, étant parvenu à pénétrer dans ie château de Léopold, duc d'Autriche, s'assura de la présence de son maître dans ce lieu , en chantant un air qu'ils avaient coutume de dire ensemble et que Richard répéta de son coté. Ce fait a paru suspect au plus grand nombre des historiens: les uns, peu familiers avec les mœurs du xne siècle, ont trouvé extraordi- naire que le roi Pvichard sût faire des vers et les chan- ter; les autres n'ont pas trouvé suffisantes les autorités sur lesquelles un pareil fait était appuyé. Parmi ces derniers, ceux qui ont raconté cette aventure comme une tradition populaire ont ajouté que le plus an- cien auteur qui le citât vivait à la fin duxvrsièclc. Cela était vrai sous un rapport ; mais le président Fauchet rapportait cette histoire d'après une an- cienne chronique écrite au plus tard à la fin du xui° siècle. Or , cette ancienne chronique , récem- ment découverte parmi les manuscrits de la Biblio- thèque du Roi, a été publiée, et l'on y trouve le récit de la délivrance de Richard , que je crois devoir reproduire ici.

« Desoremais vous dirons del roi Richart que li » dus cVOsterriche tenoit en prison ; et ne savoit » nus nouvièhs de lui, fors seulement li dus et ses » consaus. Si avilit qu'il avoit longuement tenu A. » ménestrel, qui nés estoit deviers Artois , et avoit.

» à nom Blondiaus. Cius afferma en soi qu'il quer- » roit son signeur par toutes terres tant qu'il l'au- » roit trové ou qu'il en oroit novièles. Et se mist en » chemin et tant erra l'un jour et l'autre, par laid et » par biel , qu'il ot demouré an et demi, n'onques » ne pot oïr nouvièle del roi. Et tant aventura qu'il » entraenOsterrieheensi corne aventures Iemenoir. y> Et vint droit au castiel li rois estoit en prison ; » et se hiebrega ciès une vaine feme, et li demanda » à cui cis castiau estoit, qui tant estoit biaus et fors » et séans ? Li ostesse respondi, et dist qu'il estoit » au dus d'Osterriche. O bièle ostesse , dist » Blondiaus , a-il ore nul prisonier dedens ? » Ciertes , dist-elle, oil , un qui estoit bien a » .1111. ans : mais nous ne poons savoir qui il est » certainement. Mais on le garde moult sougneu- » sèment, et bien espérons qu'il est gentius hom et » grant sires. Et quant Blondiaus entendi ces pa- » rôles, si fu merveilles liés, et îi sembla en son cuer » qu'il avoit trouvé çou qu'il quéroit. Mais ains ne » fist samblant al ostesse. La nuit dormi et fu aise » et quant il le gaite corner le jour, si se leva et » ala à l'église proiier Dieu qu'il li aiclast. Et puis » vint au castiel et s'accointa au castelain de laiens, » et dist qu'il estoit menestreul de viièle, et volon- h tiers demouroit avoec lui, s'il lui plaisoit. Li cas- » tclains estoit jouenes chevaliers et jolis; et dist » qu'il le retenroit volentiers. Adonc fu liés Blon- » diaus et alla queiTC sa viièle et ses estrumens ; et «tant servi le castelain qu'il lu moult bien de » laiens, et de toute la maisnie, et moult plot ses sicr- » vices. Ensi démolira lai-us tout l'iver. munies ne

» pot savoir qui liprisonier estoit, et tant qu'il aloit » .1. jour, es fièstes de Pasques, par le Jardin qui

« estoit lès la tour, et regarda en tour, savoir se par m aventure poroit veoir le prisonier. Ensi corne il » estoit en cette pensée, li rois regarde et vit Blon- » diel ; et pensa cornent il se feroit à lui eonoistre, et » li souvint d'une canchon qu'il avoient fait entre » eaux deux, que nus ne savoit fors que eux deux. Si » comencha haut et elèrement à canter le premier » vier, car il cantoit très bien. Et quant Blondiaus » Toi', si sot certainement que c'estoit ses sires. Si )> ot à cuer le plus graut joie qu'il ot onques mes à » nul jour. Et se parti maintenant dou vergier et » entra en sa chambre il gisoit, et prist sa viièle » et comencha a viéler une note, et en violant se dé- » litoit de son signeur qu'il avoit trouvé. Ensi de- » moura Blondiaus deschi à Pentecouste, et si bien » se couvri que nus ne se pierchut de son affaire. » Adont vint Blondiaus au castelain et li dist : « Sire, s'il vous plaist, je me iroie volontiers en mon » pays , car lonc tans a que je n'i fui. Blondiel, » biau frère , ce dist li castelains , ce ne ferez vous » mie, se vous m'en créés. Mais démorés encore et » je vous ferai grant bien. Ciertes, sire , dist » Blondiaus, je ne demouroie en nuie manière. »

» Quant li castelains vit qu'il ne le pooit retenir, » si li octria le congier et li donna boine ronchi » noève. A tant se parti Blondiaus dou castelain, et » ala tant par ses journées qu'il vint en Eugletère et » dist as amis le roi et as barons, il avoit le roi » trouve et cornent. Quant il oient entendu ces nou- » vièles si en furent moult liés, car li rois estoit le

5/i

» plus larges chevalier qui ohqûes cauçast espe- » ron (1). m

La prison du roi Richard une fois découverte, il ne fut plus possible au duc d'Autriche ni à l'empe- reur de le retenir dans les fers ; c'est pourquoi les barons allemands convoques forcèrent ces deux princes à rendre Richard à la liberté.

Quand on apprit la délivrance du Cœur-de-Lion, il y eut beaucoup de mouvement dans les diffé- rais états féodaux de l'Europe. Chacun s'agita , mais en sens divers. Ceux qui l'avaient trahi s'in- quiétèrent , tout en se préparant à la guerre Ses amis et ceux qui lui étaient restés fidèles se réjoui- rent, et Ton entendit Bertrand de Boni, ce trou- badour si fameux , pousser un long cri d'allé- gresse. Dans une des pièces de poésie qu'il composi à ce sujet, il s'écria : « Voici la belle saison et » notre temps est revenu. Voici venir le roi vaillant )> et preux, le roi Richard, qui jamais ne valut tant. » Nous allons voir l'or et l'argent se répandre ; » les pierriers vont se détendre et jouer ; les murs » vont crouler, les tours vont baisser et descendre » et les ennemis faits prisonniers seront jetés dans » les fers (2). »

La chanson que Richard a composée sur sa capli-

(1) Cronique de Kains, publiée par Louis Paris, p. 53.

(2) Ai* ven la coindeta sazos Ouc aribaràn nostras uaus.

È Yenra'J reis gaillarlz c pfros. Cane lo iris ftichartz non ib taus; Ad on es veirem aur c argent despendre, Peireiras far destrapar e destendre,

\ité est remarquable sous plus d'un rapport. La poésie en est belle; ce refrain :

Et pourtant je suis prisonnier.

ne manque ni d'élévation ni de mélancolie.

On trouve , dans les manuscrits , cette chanson écrite en provençal et en français. Il me paraît assez difficile de décider dans lequel des deux idiomes Richard Ta composée. Il est certain qu'il les parlait tous deux, et Ton pourrait croire que le royal prisonnier est l'auteur des deux versions , car il avait également besoin de ranimer le zèle de ses sujets du nord et du midi.

Cette chanson a été plusieurs fois imprimée, mais d'une manière très-fautive (1). Je la publie ici d'à- près un manuscrit des premières années du xrnc siè- cle qui se trouve à la Bibliothèque du Roi.

Murs esfondrar tor baissàr, e deissendre E'is enemics encadenar e prendre.

Bertrand de Boni, Poésies. Raynouard, Lexique Roman, t. r, p. 338.

(1) Eii 1772. par Sinher, dans son Catalogue des ma- nuscrits de la Bibliothèque de Berne, t. ni, p. 370.

En 1774. par Millot, dans son Histoire littéraire des Troubadours , t. i , p. 00.

En 1819, par Sismondi. Littérature du midi de l'Eu- rope, t. i, p. 154.

Raynouard, t. iv, p. 183 du Choix des poésies origi- nales des Troubadours, a publié le texte provençal.

50

Manusc. de la Biblioth. Roy. S. Gcrm. 1989. en , r°,

,Jà nus lions pris ne dirat sa raison Adroitemant s'ansi corn dolans lions, Mais par confort puet-il faire chanson. Moult ai cVamins, mais povre sont li don ; Honte en auront se por ma réançon Suix ces .II. y vers pris.

Ceu sevent bien mi home et mi baron , Englois, Normant, Poitevin et Gascon , Ke je n'avois si povre compaingnon Cui je laissasse por avoir an prixon. Je no di pas por nulle retraison, Mais ancor suix je pris.

1 . Nul prisonnier ne parlera bien de son sort qu'avec l'accent d'un homme malheureux. Mais, pour se conso- ler, il peut faire une chanson. J'ai beaucoup d'amis, mais pauvres sont leurs dons. Honte sur eux si à défaut de rançon je suis prisonnier deux hivers.

2. ils le savent bien, mes barons et mes hommes, Anglais, Normands, Poitevins et Gascons, que je n'avais si pauvre compagnon que je laissasse en prison faute d'argent. Je ne le dis pas pour faire un reproche, mais encore suis-je prisonnier.

57

Or sai-ge bien de voir certainement, Ke mors ne priset ne amins ne parent Cant on me lait por or ne por argent. Monït m'est de moi, mais plus m'est de ma gent, C'après ma mort auront reprochier grant Se longement suis pris.

h.

N'est pas mervelle se j'ai lo cuer dolant Cant mes sires tient ma terre en tonnant, S'or li manbroit de nostre sairement Ke nos féimes andui communament. Bien sai de voir ke séans longemant Ne seroie pas pris.

3. Mais je commence à voir combien il est vrai qu'un mort ou un prisonnier n'a ni païens ni amis, puisqu'on me laisse ici faute d'or ou d'argent. Je suis inquiet pour moi, mais bien plus pour mes sujets qui, après ma mort, auront de si grands reproches à se faire, si je resto plus long-temps prisonnier,

4. Ce n'est pas merveille si j'ai le cœur dolent quand mon seigneur tient ma terre en souffrance. S'il lui sou- venait du serement que nous fîmes tous les deux en- semble, bien sur je ne serais pas ici long-temps pri- sonnier.

58

Mes compaingnons cui j'amoie et eui j'aim Ces dou Cahiul et ces don Poreheraio , 3ie di chanson, qui ne sont pas certain, Conques vers ans if an oi cucr fuis ne vain. Cil me guerroient; il font moult que vilain Tant coin je serai pris.

6.

Or sevent bien Angevin et Torain , Cil bacheler ki or sont fort et sain , Cancombreis suix, Ions dans, en autrui mains. Forment uYadaissent mais il ni voient grain ; De belles armes sont ores veut cil plain, Por tant ke je suis pris.

5. Mes compagnons que j'aimais et que j'aime en- core, ceux de Cahors et ceux du Perche, on m'apprend, par des chansons, qu'ils ne sont pas fidèles, et cependant je fus toujours pour eux franc et loyal. S'ils me guerroient, ils agissent bien mal pendant que je suis prisonnier.

6. Ils le savent bien les Angevins et les Tourangeaux, ces bacheliers à présent riches et tranquilles, que je suis loin d'eux prisonnier en des mains étrangères. Ils pour- raient m'aidcr , mais ils n'y voient nul profit. Ils sont puissans sous les armes, et pointant je suis prisonnier.

59

Comtesse, suer, vostre pris soveraiii Vos sat et gart cil à cui je me claim

Et par cui je suis pris. Je noii di pas de celi de Ghartain

La me ire Loweiis.

7. Comtesse, ma sœur, votre roi prisonnier prie Dieu qu'il vous garde et vous conserve ; ce Dieu, à qui j'adresse mes vœux, et par la volonté duquel je suis captif. Je ne parle pas de celle qui est à Chartres, de la mère de Louis.

GO

X. CHANSON.

(XIIe SlfcCLE.)

SIRVENTE FRANÇAIS DU ROI RICHARD COEUR-DE-LION

ADRESSÉ AU DAUPHIN D'AUVERGNE. ANNÉE 1199.

Le troubadour Bertrand de Born avait été bon prophète ; Richard ne fut pas plutôt rendu à la liberté qu'il s'empressa de faire la guerre à ceux qui avaient cherché à lui nuire pendant sa capti- vité. Le plus acharné d'entre ses ennemis et le plus puissant était le roi de France Philippe-Au- guste ; aussi fut-ce contre lui que le Cœur-de-Lion dirigea tous ses efforts. C'est à cette occasion et dans ce but que Richard composa la chanson sui- vante. Pour mieux la faire comprendre, je traduirai le préambule historique dont elle est précédée dans les manuscrits originaux : c< Quand la paix fut faite » entre le roi de France et le roi d'Angleterre, les » deux princes firent, l'échange de l'Auvergne et » du Quercy. L'Auvergne, qui avait appartenu au

01

» roi Richard, passa .sous la domination du roi de » Franco, et le Quercy devint la propriété de mou- m seigneur Richard. Le dauphin d'Auvergne et le » comte Gui, son cousin, seigneurs de cette pro- » vince, furent bien tristes et irrités de cet échange, » car le roi de France était trop près d'eux. Il le » savait dur, avare et de mauvaise seigneurie. Aus- » sitôt qu'il fut en possession de P Auvergne, le roi » de France se rendit maître d'un château-fort qui » a nom Novedre, et d'Issoire , ville assez impor- » tante, appartenant au dauphin. La guerre ayant » éclaté entre le roi de France et le roi Richard, » ce dernier envoya un message au dauphin d'Au- » vergue et au comte Gui, son cousin. Il leur rap- » pela les torts que le roi de France avait à leur » égard, et proposa de les soutenir s'ils consentaient » à se révolter contre lui, et de leur fournir cava* » Mers, machines de guerre et argent. Le dauphin j) d'Auvergne et son cousin acceptèrent les propo- » sitions de Richard et saillirent en guerre contre » le roi de France. Quand Richard eut appris que » le dauphin d'Auvergne et le comte Gui avaient » attaqué son rival, il lit une trêve avec lui et s'en » retourna en Angleterre. Le roi de France porta » ses forces en Auvergne, mit à feu et à sang la * terre du dauphin et du comte Gui, s'empara de » leurs bourgs, de leurs villes et de leurs châteaux. » Et, comme ils virent qu'ils ne pouvaient résister » au roi de France, ils firent avec lui une trêve de » cinq mois, et décidèrent que le comte Gui irait i en Angleterre savoir du roi Richard s'il voulait > venir a leur secours, comme il l'avait jure et pro-

6

62

» mis. Le comte Gui passa la mer avec dix cheva- liers; mais Richard lui fit mauvais accueil, lui » refusa cavaliers, sergens , machines de guerre et » argent, et le comte Gui revint seul, triste et hon- » teux. Aussitôt qu'il fut de retour en Auvergne , » lui et le dauphin d'Auvergne se rendirent auprès m du roi de France et s'accordèrent avec lui. Et quand ils eurent fait cela , la trêve du roi de » France et de monseigneur Richard expira , et le » roi de France réunit sa grande armée; et , en- » trant dans la terre du roi Richard, il s'empara des » villes et brûla bourgs et châteaux. Quand mon- seigneur Richard eut connaissance de ce fait, il » accourut et passa la mer. A peine arrivé, il manda » au dauphin et au comte Gui de venir à son aide ; » que la trêve était finie et qu'il fallait saillir en » guerre contre le roi de France. Mais ceux-ci n'en » firent rien, et le roi Richard, quand il apprit » qu'ils ne voulaient pas l'aider, composa un sir- » vente contre le dauphin d'Auvergne et contre le » comte Gui , dans lequel il rappelait les sermens » que ceux-ci lui avait faits. »

Le dauphin se garda bien de laisser sans réponse le manifeste que Richard lança contre lui. Dans un sirvente en vers provençaux, il renvoya au roi d'Angleterre le reproche de lâcheté et de trahison que ce dernier lui avait adresse. Voici cette pièce :

Roi, puisque contre moi VOUS (liante/., vous trouverez aussi un chanteur. Voua me laites si peur (pie je suis forcé de vous obéir et de suivre vos caprices. Mais, je nous en préviens, si \ous abandonne/, jamais vos liefs, ne venez pas prendre les miens.

03

Je ne suis pas roi couronné, ni homme de tant de richesse, qu'il me soit possible de défendre mon héritage contre mon redoutable seigneur. Mais vous, que le Turc félon craignait autant qu'un lion, roi, duc, comte d'Anjou, comment souffrez- vous qu'on vous garde Gisors?

Je ne lus pas plutôt votre allié que je reconnus ma folie, vous qui avez donné à moi et au comte Gui tant de chevaux, tant de soldats et tant d'argent. Bien disent nos compagnons qu'ils ne suivront votre étrier qu'autant que vous serez généreux.

Et quand vous disiez que j'étais brave et courageux, vous ne me trahissiez pas moins. Mais Dieu m'a fait assez preux pour qu'entre Le Puy et Aubusson je puisse rester au milieu des miens , qui ne sont ni des serfs ni des juifs.

Seigneur vaillant et honoré , qui autrefois m'avez aidé, si vous n'aviez pas changé, je me serais tourné vers vous. Mais notre roi d'à-présent nous rend Issoire et laisse Usson. Et ce qui me plaît davantage, c'est qu'il m'en a délivré la charte.

Bien que je sois très-désireux de vous et de votre amour, le comte d'Angoulême, à qui vous avez fait tant d'honneur, n'en est pas si bien récompensé.

Roi, maintenant vous me verrez preux , car une dame m'y encourage ; elle est si belle que je lui appartiens tout entier et que j'obéis à tous ses désirs.

Comme on le voit, ce sirvente du dauphin d'Au- vergne est une longue ironie dans laquelle il répond victorieusement aux reproches que le roi d'Angle- terre lui adressai!. Ce dauphin s'appelait Robert; il était fils de Guillaume-lc-Vieux, et lui succéda

64 en 11^9 dans la possession du comté de Clermont et d'une partie de l'Auvergne. Les événemens rap- portés dans le récit précédent se passèrent des an- nées 1193 à 1199; et Richard doit avoir composé sa chanson après le 50 septembre 1199 (1). Elle est écrite en français dans le dialecte poitevin, langage naturel au roi Richard , puisqu'il était et avait passé toute sa jeunesse dans le pays ce dialecte était parlé. C'est à peu près le même idiome que celui de la chanson sur la mort du roi Richard qui vient après celle-ci. Il était en usage dans le Poitou, dans le Maine et l'Anjou, et avait beaucoup de rap- port avec le provençal. Mais, à mesure qu'on s'é- loignait du midi et qu'on se rapprochait de la Bour- gogne et de la Champagne, ce dialecte perdait ses formes méridionales , et ressemblait davantage au français usité dans ces dernières provinces. Cet idiome est d'autant plus curieux à étudier qu'il sem~ ble le point de jonction entre les deux romanes du midi et du nord.

(1) Voyez sur ces événemens le livre onzième de la Con- quête de l'Angleterre, par M. Augustin Thierry, t. vi, p. 10G , 5e édit.

65

Manusc de la Biblioth. Roy. 7608 - 7222. Rochegude, Parnasgc occitanien , t. i, p. 1\

Dalfin, jeus voill déresnier, Vos c le comte Guion , Que an en ceste seison Vos féistes bon guerrier E vos jurastcs ou moi; E m'en portastes tiel foi Corn n'Aengris à Rainart ; Et semblés don poil liart.

Vos me lais tes aidicr Por treive de guierdon , E car saviés qu'à Chinon Non a argent ni denier ;

t. Dauphin, je veux vous interroger, vous et le comte Guy. Qu'un cz- vous fait en cette saison qui sente le bon guerrier? Vous m'avez donné votre foi, et vous y êtes resté fidèle comme Isengrin l'est à Renard. Vous êtes du poil des lièvres.

2. Vous cessâtes de m'aider quand je cessai de vous paj .m ; tous -aviez pourtant bien qu'à Chinon il n'y avait ni argent, ni cuivre. Vous me préférez un roi riche, coura

6.

66

Et vos voletz riche roi , Bon d'armes, qui vos port foi. Et je suis chiche , coart i Si vos viretz de l'autre part.

3.

Encor vos voill démancher D'Ussoire s'il vos siet bon ; INi s'in prendrètz veujeison , Ni logaretz soudadier. Mas une rien vos outroi, Si beus faussas tes la loi , Bon guerrier à Festendart Trovaretz le roi Richart.

Je vos vi au comensier Large de grant mess ion ;

geux , fidèle à sa parole ; et moi je suis un avare , un poltron. Et alors vous vous tournez de l'autre parti.

3. Je vous demanderai aussi s'il vous souvient d'Is- soire? En tirerez-Yous vengeance? Assemblerez-vous des soldais? Mais je vous affirme une chose : si vous faussez vos sennens , vous trouverez le roi Richard bon guerriei sous l'étendard.

4. Je vous ai connu autrefois généreux, aimant la dépense; niais depuis on vous a vu, pour élever des

67

Mais puis trovetz ochoison Que por fortz castels levier Laissastes don e donoi , E corîz e segre tornoi : Mais nos cal avoir regart Que Franssois son Longobart.

Vai, Sirventes, je t'envoi En Auvergne, e di moi As de us cou ites de ma part S'ui mes fontpès, Dieu les gart. Que chaut si garz ment sa foi? Q'escuiers n'a point de loi : Mais dès or avant se gart Que irait en peior sa part.

châteaux-forts, oublier la galanterie, abandonner cours et tournois. Mais nous aurions nous rappeler que les Français sont des Lombards.

5. Va, Sirvente, je t'envoie en Auvergne; va dire aux deux comtes, de ma part, que s'ils veulent rester en paix, Dieu les conserve! Qu'importe qu'un gars manque à sa foi? écuyer n'a point de loi : mais, dorénavant, qu'il prenne garde d'en être mal récompensé.

63

XL CHANSON.

(XIIe SIÈCLE.)

CHANSON FRANÇAISE ET PROVENÇALE SUR LA MORT

PL ROI D'ANGLETERRE RICHARD COELR-DÇ-LION. ANNÉE 1199.

Tandis que le roi Richard était occupé à guer- royer dans le Poitou et l'Auvergne , et qu'il cherchait à réparer le dommage que lui causaient les attaques réitérées du roi de France , il apprit qu'un de ses vassaux, Aimar, vicomte de Limoges, avait trouvé dans ses terres un trésor assez consi- dérable. En sa qualité de suzerain, Richard pré- tendit que ce trésor lui appartenait; il ne voulut même pas se contenter d'une forte part qifAi- mar lui envoya. C'est, pourquoi il déclara la guerre au comte de Limoges, et vint l'assiéger dans son château de Chalns, ce dernier était venu s'enfermer, et où, dit-on, le trésor avait été découvert. Mais le Cœur -de -Lion s'étanl approché trop près du rempart, un arbalétrier, nommé Gor- don , le visa et lui décocha une (lèche qui le frappa

50

à l'épaule. La blessure du roi n'était pas mortelle ; mais le chirurgien charge' d'extraire la flèche s'y

prit avec tant de maladresse que la gangrène ne tarda pas à se mettre à la plaie, qui devint bientôt mortelle. Voici comment la Croniqne de Rains, que jYi déjà citée plus haut, raconte les derniers moinens du Cœur-de-Lion :

« Quant li rois se sentit navré, si se traist arrière, » et furent li mire appareilliet qui li traisent le » quariel hors de l'espaule tout entier; et li cier- » cièrent la plaie, et li disent que il n'auroit garde, » se il voloit bien se garder. Mais li rois qui estoit » de grant cuer, ne prisa riens la plaie, ne le con- » selg des mires; si but et manga tant corne lui plot, » et jut à femme. Et sa plaie commenchaà foursanner, » et li feus i feri ; et en poi d'eure en fu tous pouris » li costés et li bras. Et quant li rois vit qu'il ardoit » tout, et que morir le convenoit , si comencha à » plaindre soy meyme et à regretter, et disoit ensi : «Ha! rois Richard morras tu donc! haa ! Mors » corne iès hardie quant tu oses assaillir le roi Ri- » chard ! liée chevalerie, corne ore iras à déclin? » lié povres dames et povre chevalier que cleven- » rés vous? Hée Diex ! qui retenra mais chevalerie, » larghèce ne courtoisie? » (Page 80.)

Ces paroles du chroniqueur, dont quelques-unes semblent empruntées à la chanson qui va suivre , sont l'expression fidèle des sentimens qu'excita la mort du roi Richard. Elle fut regardée par tous ses sujets comme un grand malheur; plus même, l'Europe entière s'en émut. C'est que le Cœur de-Lion, avec sa valeur à toute épreuve, son

70

audace aventureuse et ses sauvages colères, qui touchaient encore à la barbarie , représentait bien l'esprit de son époque.

Les poètes célébrèrent à L'envi ce grand évé- nement; et parmi les chansons qu'ils composèrent, celle du troubadour Gaucelm Faidit est parvenue jusqu'à nous.

Fils d'un bourgeois d'Uzerche , Gaucelm Faidit , après avoir dépensé au jeu tout ce qu'il possédait, se fit jongleur et troubadour; il devint célèbre par ses chants et ses aventures galantes. Le roi Richard, n'étant que comte de Poitou, accueillit Gaucelm, el ce dernier compta bientôt parmi les troubadours et les trouvères dont Richard aimait à s'entourer. Après la mort de son protecteur, Gaucelm consacra à sa mémoire un chant qui fut bientôt traduit dans le dialecte français en usage dans le Poitou et sur la lisière du Maine et de l'Anjou. Il était juste que troubadours et trouvères (hantassent la mort de Richard qui cultiva lui-même la poésie et com- posa plusieurs chansons. A défaut d'autres titres, celui de roi -troubadour eût suffi pour lui acqué- rir de nombreux panégyristes.

La complainte que Gaucelm Faidit composa en Langue provençale a déjà été imprimée (i), mais j'ai pensé que ce serait offrir à mes lecteurs une curieuse étude philologique . que de la reproduire en regard du texte français.

i Raynouard, Poésies originales des Troubadours, i. iv . page O.'i.

71

Manusc. de la Bibl. Roy. 1989. S, Gcrm. f* lxxxiiii r°.

Greu chose es que tôt lo maior dan Et greignor dol que onques mais auguez, Et tôt qan c'on devroit plaindre en plorànt , Covent oïr en chantant et retraire , Qan cil q'estoit de valor chiès e paire, Li rich valons Richars, reis des Engleis, Es morz. He Diex î nais dons et qals perte! Con es estreins moz, salvages à oïr ! Moll a dur cuer nus hom qel pot soffrir.

Fortz chauza es que tôt lo maior dan

Kl maior dol, las! qu'ieu ane mais agues,

E so don dei totz temps plaigner ploran,

M'aven a dire en chantan e retraire ;

Que selh qu'era de valor caps e paire

Lo ries valens Ricliartz reys dels Englès ,

Es mortz. Ai Dieus! quais perd'e quais dans es!

Quant estrang mot et quant greu per auzir!

Ben a dur cor totz hom quil pot suffrir.

« C'est chose cruelle qu'il faille entendre et re- tracer en chantant le plus grand malheur et la plus grande douleur que vous puissiez jamais avoir , et ce qu'il faudrait à tout jamais déplorer lamenta- blement. Celui qui était le chef et le pète de valeur, le puissant et le vaillant roi des Anglais , Richard est mort. Hélas! mon Dieu, quel deuil et quelle perte! Quelle, étrange nouvelle! qu'elle est pénible à entendre ! Il a le cœur bien dur l'homme qui peut la supporter! »

M or es lo reis, et sont passât mil an Non morut hom don tais perte vienguez; Ne jamais nus non ert de son samblan , Tan lars, tant prouz, tan hardiz, tais douaire. Alexandres, lo reis qui couquist Daire, Non doua tan onques autant ne mais. Non cuit Charles ni Artus lo valgues ; Par tôt lo mon se fist, qui veir volt dir, As uns doutar et as autres grazir.

Mortz es lo reys, e son passât mil an Qu'anc tan pros hom no fo ; ni no vi res, Ni ja non fo mais hom del sien semhlan, Tan lares, tan pros, tant arditz, tais donaire. Qu'Alixandres, lo reys que venquet Daire , IN'o cre (pic tan dones ni tan messes; Ni anc Charles ni Artus tan valgues; Qu'a tôt lo mon se fes, quin vol ver dir, A!> us doptare als autres grazir.

« Le roi est mort , et mille ans se sont passes sans qu'il mourût un homme dont la perte fût aussi grande. Jamais il n'a eu son pareil ! Jamais per- sonne ne fut au<si loyal, aussi preux, aussi hardi, aussi généreux 2 Alexandre, ce roi qui vainquit Darius, ne donna jamais davantage, ni même au- tant. Je ne crois pas que Charlemagnc ni Arthur le valussent. Pour dire la vérité . il se lit , par tout le monde , redouter des uns et chérir ik> au- tres. M

73

Molt me merveil q'en cest siècle truant Non pot esser larges hom ni corteis ; Et kan non valt bons diz ni faiz pervanz , Adon por qei s'efforcent poi ne gaire ? Tôt a mostré mors lo pis que pot faire K1à un cop a tôt lo pris del mont preis , Tote l'onor, tôt lo sen, tôt lo jois. Et cant on veit ke rens non pot gandir S'en deit-on ben meins dotar à morir.

Meravil me qu'el fais secgle truan Auza estar savis hom ni cortes , Pus ren no i val belh ditz, ni fait prezan ; E donc per que s'esfors' om pauc ni guayre? Qu'era nos a mostrat mortz que pot faire, Qu'a un sol colp a lo mielh del mon près, Tota l'ouor, tôt lo pretz, tôt lo bes; E pus vezem que res no i pot guandir, Ben devriam meins duptar al mûrir.

« Voilà qui m'étonne bien; c'est qu'en ce monde si pervers ne puisse subsister un homme libéral et courtois ! Mais si tout ce qu'on dit de beau , si tout ce qu'on fait de bien est inutile, pourquoi donc s'efforcer peu ou beaucoup ? La mort vient de nous montrer ce qu'elle peut faire de pis, en nous enlevant d'un seul coup tout le mérite, tonte la gloire, tout l'esprit, toute la joie de ce siècle. Mil quand on voit (pie rien ne peut en garantir, on doit bien moins la redouter. »

7

7/1

lia ! ligner rcis vaillanz, et que forant Bêles armes et. fort tornei espais, Et hautes cors et ricli don bel et grant, Oant vos ni es q"estiez ehandelaire ? Et que feranî, li livra à mal traire , Qui s'esteient en vqstre servir meis, K'atendcient (jue guerredons vengueis ? Ke ferant cil, qui devrient aucir, K'aviaz fait à grant riehor venir?

Ai î sentier reys valens, e que faran Hueimais aimas ni gran tornei espes, Ni ricas cortz, ni belh donar ni gran, Pus vos no i ctz qu'en eras capdelaire? jNi que faran, li livrât à maltraire, silh que s'eran en vostre servir mes, Qu'atendion quel guazardon veugues? INi que faran sels ques degran aucir, Qu'aviatz fait/, en gran ricor venir?

<' Hélas ! vaillant seigneur et roi, que deviendront désormais les belles passes (Tannes et les grands tournois à l'épaisse mêlée, et les brillantes cours, et les belles el grandes largesses, maintenant que \<>i!- n'êtes plus , vous qui en étiez le chef et la source ? Que deviendront, abandonnes au malheur, eeu\ qui s'étaient misa votre service, el qui atten- daient que la récompense arrivât? Que deviendront, réduits à -*1 donner la mor( . ceux que vous aviez fait parvenir au faite de la richesse? »

75

5.

Longue a ennoi et maie vide arant Et sovent cloi , car aiqo lor est près. Et Sarrazin, Turc, Païen et Persan t . Q'eu dotavent mais home n'a de maire, Vertiront mult eu orgoit lor affaire, Et mais ert tart lo sépulcres conques , Que Dex non vol, et se il io vulgues Que vos seigner vesquisaz , senz faillir, Ses convenguez de Surie foïr.

Avol vida e piez de mort aman

E tos temps dol, qu'en aissi lor es pies.

E Sarrazi, Turc, Payan e Persan,

Que us duptavon mais que hom n'at de maire,

Creisseran tan d'orguelli tôt lor afaire.

Que plus greu n'er lo sépulcres conques;

E Dieus o vol, quar sil non o volgues

E vos, senher, visquessetz, ses mentir,

De Suria los avengra a fugir.

« lis traîneront dans de longs ennuis une péni- ble existence, et toujours la douleur sera présente; car

telle est leur destinée. Et les Sarrasins, et les Turcs, et les Païens, et les Persans , qui vous redoutaient plus que personne au monde , ils changeront leur crainte en orgueil, et le saint sépulcre sera conquis plus tard que Dieu ne veut. Cependant, s'il vous eut permis de vivre, sans doute les infidèles eussent été contraints de fuir la Svric,

76

XII. CHANSON,

(XIIe SIÈCLE.)

LA REINE D'AVRIL. CHANSON" EN DIALECTE POITEVIN.

Voici un exemple curieux du dialecte poitevin , que je publie aujourd'hui pour la première fois; c'est aussi l'un des plus anciens , puisque cette chanson fut composée dans les vingt dernières années du xne siècle. Voici comment je suis parvenu à fixer cette date : dans une des chan- sons écrites à la même époque et sans doute par le même auteur, qui se trouve quelques feuillets plus loin, dans le même manuscrit, au dernier couplet, le poète, faisant l'éloge des trois sœurs qui sont au château de Montauri, dit qu'il préfère une demoiselle avenante deCastille, à deux chameaux charges d'or, et à tout L'empire d'Emma- nuel (1). Des deux empereurs d'Orient qui ont porté

I Chaînons, va à Montauri ;

() les (rois I telles semis;

Que tant mi plais! lor valors .

Car en mon ener les eseri El l'.tz donnes el seignors.

ce nom, un seul peut être celui que l'on désigne ici, Emmanuel Comnène, qui commença à régner en 1145 et mourut en 1180. Or, quand notre chan- son fut faite , ou cet empereur vivait encore , ou il était mort depuis peu d'années, et son souvenir était dans la mémoire des poètes. De plus, la chanson pré- cédente sur la mort du roi Richard se trouve et dans le même manuscrit et sur le même feuillet. Elle est écrite dans le même dialecte et peut-être par le même auteur. Or, comme Richard mourut en 1199, il en résulte que ces chansons furent composées dans les vingt dernières années du xue siècle.

Il est bien peu de pièces qui portent le caractère de celle qu'on va lire ; c'est une ronde avec refrain dont la composition est vraiment remarquable. L'expres- sion que l'auteur emploie pour désigner la jeune reine est remplie de charmes : il l'appelle la regine avril- loase, littéralement la reine d'avril. Le petit drame qu'il met en action, la reine qui s'ennuie et fait ap- peler garçons et filles pour venir danser, le vieux roi qui s'oppose à la joie , mais auquel on préfère un jeune bachelier, tout cela est plein de fraîcheur et de grâce. Il y a dans cette œuvre un véritable sentiment poétique.

Je dois à mes lecteurs, au sujet du dialecte poite- vin, une courte explication. Au commencement du xiip siècle, ce dialecte était parlé dans le Maine,

.Mais meuz me plaist de Castele Une avinanz damesele , Que d'or cargait .11. came] Ou l'empire Emmanuel. Manusc. de la Bibl. Roy. 1989. S. Germ. I iaxxv. r.

7.

l'Anjou ci une grande partie du Poitou. Situées sur les (.\c\i\ rives de !a Loire, ceâ provinces, pat leur position, appartenaient à î;i langue d'oc plutôt cju*à la langue d'oil, usitée dans le pays au nord du fleuve. Maigre tout, le voisinage de ce pays avec la Norman- die d'un coté , la Tbûraine et le Berry de l'autre , la domination française , qui s'y établit partielle- ment d'abord et finit par y régner seule , furent cause que la langue d'oc, originairement parlée dans ces provinces, s'altéra. La langue d'oil s'y répandit au contraire, mais elle conserva beaucoup de traces de sa primitive origine. Tel est le caractère SU stinetif du dialecte poitevin forme avec le français usité en Normandie et le provençal très-cul tive à la cour des comtes de Poitou.

79

JJanusc, de la Bibl. Uov. 1989. S. Gcnn. 1' ïaxix y

Al entrade ciel tens clnr,

Eya! Pir joie recomençar

Eya ! Et pir jalons irritai1

Eya! Yol la regine mostrar K'ele est si amorouse. Alavi , alavie , jalons ,

Lassaz nos , lassaz nos Ballar entre nos, entre nos,

Ele a fait par tout mandar

Eya ! Non sie jusq'à la mar ,

Eya ! Pucele ni bachelar,

Eva !

1. A l'entrée du beau temps, Eya! pour ramener la

joie et pour irriter les jaloux, la reine veut montrer qu'elle i si bien amoureuse.

Allez, allez, jaloux, laissez-nous, laissez-nous dansci entre nous, entre nous.

2. Elle a fait partout mander Eya ! qu'il n'j ait jusqu'à

80

Que Uni non vcnguent dançar Eu la (lance joiouse.

A-lflvi, alavie, jalous, etc.

Lo reis i vent d'autre part .

Eya : Pir la dance destorbar

Eya ! Que il est en cremetar

Eya ! Que on li vuelle amblar La reginc Avrillouse.

Alavi , alavie, jalons, etc.

Mais por neient H vol far

Eya! K'ele n'a soig de viellart

Eya!

la mer, jeune fille ni bachelier qui ne vienne danser en la danse joyeux'.

Allez, allez, jaloux, etc.

3. Le roi y vient d'autre part, Eya! pour la danse troubler, car il est dans la crainte qu'on ne lui veuille

enlever la reine d'avril. Allez, allez, jaloux, etc.

'«. Mais elle refuse d'obéir, Eya! Car elle n'a pas souci

81

Mais d'un legcir bachelar , Eya! Ki ben sache solaçar La donne savorouse. Alavi, alavie, jalous, etc.

Qui dont la véist dançar

Eya! Et son gent cors déportai"

Eya! Ben puist dire de vertar Eya! K'el mont non sie sa par La regine joiouse.

Alavi, alavie , jalous ,

Lassaz nos , lassaz nos Ballar entre nos, entre nos.

d'un vieillard , mais d'un gentil bachelier qui sache bien divertir la dame savoureuse.

Allez, allez, jaloux, etc.

5. Qui donc la vit danser, Eya! et balancer son gentil corps, peut bien dire en vérité que dans le monde il n'y a pas sa pareille, à la reine joyeuse.

Allez, allez, jaloux, laissez nous , laissez-nous danser entre nous, entre nous.

C H A N S 0 N S

LES CROISADES.

XI 1 ET XIIIe SIECLES.

I A XI.

< II A \SO\S SUR LES CROIS \1jEs

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On ne doit pas - s s

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80

vélée par les chansons de l'époque ; on pourra en juger par relie que je reproduis ici.

Comme on le pense bien, toutes les compositions de ce genre ne peuvent pas être parvenues jusqu'à nous; elles ont se perdre pour la plupart, ainsi écrites au bruit des armes , dans le tumulte d'une victoire ou d'une défaite et au milieu de peuples ennemis. Néanmoins, le nombre de celles qui se sont conservées dans les manuscrits est considé- rable. M. Raynouard , dans son travail sur les poésies des troubadours, en a donné vingt-cinq (1), et il en a négligé plusieurs autres pneore inédi- tes. J'ai pu aussi , parmi les compositions des trouvères sur ce sujet, choisir celles qui m'ont paru avoir le plus d'intérêt et dans les quelles on trouvait des détails historiques.

Voici quelques observations sur chacune des piè- ces que je reproduis.

La première d'entre elles se trouve dans un ma- nuscrit de la Bibliothèque harleicnne, à Londres, a la fin du grand poème du trouvère Benoît dit de Sainte-More, sur l'histoire des ducs de Normandie. Elle commence par une strophe notée, et, comme Ta remarqué M. Gervais de la Rue, qui le premier a publié cette chanson , c'est une des plus an- ciennes en ce genre. Le même critique^'attribue, mais sans fondement, à Benoit dit de Sainte-More. Elle est de la seconde moitié du xne siècle, et fut composée au moment Louis-le-Jeune se croisa.

V) Raypouard, Choix de poésies originales des b ad our*. Paris. j:si(j ; m s . i. iv. ;

Les trois chansons qui viennent ensuite sont postérieures de quelque temps à la précédente , c'est-à-dire des dernières années du xip siècle. Bien qu'elles aient été composées par des auteurs différent, je les ai réunies, parce qu'elles expriment dei sentimens analogues , c'est-à-dire les plaisirs et les souffrances de l'amour.

Dans Tune, Gérard , délaissé par sa maîtresse, vient lui apprendre son départ pour la Terre-Sainte et obtient aussitôt l'objet de tous ses vœux. Cette romance est l'œuvre d'Audefroy-le -Bâtard dont j'ai parlé précédemment, en essayant de caractériser le genre de ses compositions. Dans les deux autres , le châtelain de Coucy et la dame de Fayel chan- tent les souffrances que leur fait éprouver une lon- gue séparation. Les noms de ces deux personnages rappellent à l'esprit de nos lecteurs l'un des dra- mes domestiques les plus célèbres du moyen âge. On sait qu'après une longue absence , le châte- lain de Coucy, étant parvenu à rejoindre l'objet de ses amours, reçut un accueil favorable , mais que , surpris par le mari offensé , il fut traîtreuse- ment assassiné, et que son cœur, arraché de sa poi- trine , fut servi sur la table de l'épouse infidèle. Cette histoire, racontée avec des circonstances différentes, a, pendant plusieurs siècles, fait le sujet d'ouvrages de nature diverse. Le châtelain de Coucy auquel cette aventure arriva est pro- bablement le même qui composa un certain noin- de chansons amoureuses. Il vivait, dit- on, vers ia fin du xue siècle, et fut tué eu Palestine. La seconde de nos chansons est de lui; quant au

88

Lay de la dame de Fayel , on le trouve sans nom d'auteur dans les manuscrits qui renferment les chansons du châtelain ; ces deux pièces ont été imprimées pour la première fois dans l'ouvrage de 31. Fr. Michel , intitulé : Chansons du châte- lain de Coucy , revues sur tous les manuscrits , suivies de l'ancienne musique, par M. Perne , 1850, in-8°, p. 89 et 95.

Des trois chansons qui viennent après , les deux premières sont l'œuvre de Quènes de Béthune , et l'autre a été composée contre lui. J'ai donné précé- demment quatre pièces très -remarquables de ce guerrier illustre que le ministre d'Henry-le- Grand se vantait de pouvoir placer au nombre de ses aïeux (1). Aux circonstances curieuses qu'elles nous ont fait déjà connaître de la vie et du ca- ractère de Quènes de Béthune , les trois pièces sui- vantes ajoutent encore de nouveaux détails. Ainsi nous voyons Quènes de Béthune, obligé de quitter la dame dont il était épris, prêcher la croisade à tous venans, et adresser à ceux qui ne tenaient pas leur serment les plus sanglans reproches. Il attaque ce> grands de la terre qui osaient toucher l'argent destine pour la croisade et remployer à des usa- ges profanes. Les plaintes et les satires qu'il fit à

(1) Antoine et Coesnes de Béthune , marchant sur les pas de leurs ancêtres, arborèrent les premiers l'étendard .sur les murailles de Constantinople , lorsque Baudouin, comte de Flandres, emporta cette capitale sur Alexis Comnène . et Coesne en obtint le gouvernement. Quand on a de pareils exemples domestiques , on ne saurait se les rappeler trop souvent pour s'animer à les suivre.

KCO\OMJ1 S ROI M RS DE SUIXY.

so cette occasion hâtèrent, sans aucun doute, le départ des rois de France et d'Angleterre, et contribuèrent à cette brillante, mais trop courte expédition dont le résultat fut la prise de Ptolémaïs. On sait que Philippe-Auguste, impatient de rentrer dans ses états et de continuer les conquêtes qu'il avait com- mencées, quitta beaucoup trop tôt pour son hon- neur l'armée des princes confédérés. Soit fatigue , soit tout autre motif, Quènes de Béthune quitta aussi l'Orient et revint dans son domaine. C'est alors que Hues de la Ferté , l'un des seigneurs les plus satiriques de cette époque et l'un des plus habi- les dans l'art de rimer lança contre Quènes et le roi Philippe-Auguste la violente satire que Ton trouvera ici. Quènes de Béthune fut sensible à cette atta- que, car nous le voyons, en 1198, faire partie de la nouvelle croisade. Il y joua le principal rôle, et arbora l'un des premiers son étendard sur les murs de Constantinople. On peut lire dans Yillehardouin le récit des grandes actions de ce chevalier. C'est M. Paris qui le premier a fait connaître ces trois pièces dans son Romancero ; on peut les regarder comme l'expression des sentimens qui animaient les esprits lors de la troisième croisade, au moment l'enthousiasme pour les expéditions d'outre -mer n'existait plus , les sacrifices que les deux pou- voirs temporel et spirituel voulaient imposer pour ces expéditions devenaient à charge , l'esprit d'examen et des pensées d'intérêt particulier avaient remplacé l'élan guerrier et religieux. Quoi qu'il en soit , on obéissait encore à l'appel des prêtres, aux chants i}^> trouvères, et ce ne fut qu'un siècle plus

8.

00

tard que Ton disputait longuement s'il valait mieux ou se croiser ou rester eu Europe (i).

La chanson qui vient après eelles.de Queues de Béthahe et de Hues de la Fèrté est inédite. Elle contient des reproches adressés au roi Philippe- Auguste sur son départ trop précipité de l'Orient pour retourner dans ses états. Elle doit avoir été composée par quelques seigneurs croisés, au moment Philippe se préparait à retourner en France, et abandonnait, comme le dit le chansonnier, la ville sainte aux mains de l'infidèle. C'est une presta- tion respectueuse, mais sévère, contre la retraite du chef de la croisade.

Les trois dernières pièces appartiennent à la se- conde moitié du xme siècle , au moment l'en- thousiasme pour les guerres saintes avait cesse complètement. L'une est de Hues de Saint-Quen- tin, trouvère dont le nom seul est parvenu jusqu'à nous ; les deux autres sont de Thibaut, comte de Champagne et roi de Navarre, dont j'aurai occasion de parler plus tard.

(1) Voyez à ce sujet dans les OËuvres du trouvère Huîc- beuf, t. i. page 124, la pièce intitulée : La disputoison du croisé et du décroisé.

91

I,

Delà Rue, Essais hist. sur les Jongleurs, etc., t. if, p. 107.

1.

Pati de mal e à bien aturné,

Voil ma chançun à la gent faire oïr,

K'à sun besuing nus ad Deus apelé ;

Si ne li deitnul prosdome faillir,

Kar en la cruix deignat pur nus mûrir ;

Mult li deit bien estre guerdoné

Kar par sa mort sûmes tuz rachaté.

2.

Cunte, ne duc, ne li roi corurïé

TSe se poent de la mort destolir,

Kar quant il unt grant trésor amassé ,

Plus lur convient à grant dolur guerpir.

Miels lur venist en bon vis départir.

Kar quant il unt en la terre buté,

Ne lur valt plus ne chastel ne cité.

i. Éloigné du mal et au bien disposé, je veux, faire entendre ma chanson au peuple, Dieu, qui a besoin de nous , nous a tous appelés. Nul liomme de bien ne doit lui faillir; car il a daigné mourir pour nous sur la croix. On doit faire beaucoup pour lui, puisque c'est par sa mort que nous sommes tous rachetés.

2. Comte ni duc, ni roi couronné, ne peuvenl échapper à la mort. Et quand ils ont amassé un grand

: , ils éprouvent une douleur d'autant plus grande à les abandonner. Mieux leur vaudrait partir de bonne

!, car, du moment ils ont été mis en terre, plus ne leur vaut ni château, ni cité.

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3.

Allas î cheitif, tant nus sûmes péné Pur les déliz de nos corps acumplir, Ki mult sunt tost failli et trépassé, I\ar adès vois le plus joesne envielir Pur ço fet bon Parais deservir, Kar sunt tuit li guefedon duhlé; "Mult en fait mal estre déshérité,

Mult ad le quoer de bien enluminé

Ki la cruiz prent pur aler Deu servir,

K'al jugement ki tant ier reduté,

U Deus vcndrat les bons des mais partir,

Dunt tut le mund e trembler c frémir,

Mult iert huni ki serat rebuté,

Si ne verard Deu en sa maesté.

3. Hélas! chétifs, nous nous donnons tant de mal pour satisfaire les plaisirs de la chair, qui sont sitôt épuises et passés, car on voit vite le plus jeune deve- nir vieux. C'est pourquoi l'on fait bien de mériter le Paradis; toutes les récompenses sont doublées, et l'on fait mal d\'\\ être déshérité.

\. Celui qui prend la croix pour aller servir Dieu a le cœur bien inspiré; car au jour du jugement, qui .sera si terrible, quand Dieu viendra séparer les bons d'avec les mauvais, et que le monde entier doit trembler et frémir, bien sera honni celui qui sera repoussé. Il ne verra pas Dieu dans sa majesté.

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m'ait Deus ! trop avons demnré D'aler à Deu pur la terre seisir, Diint li Turc l'unt eissilié e geté Pur nos péchiez ke trop devons haïr deit chascun aveir tut sun désir, Kar ke pur lui serad la richeté ! Pur voir auras Parais conqueste.

Mult iert celui en eest siècle honuré ki Deus dorât ke il puisse revenir ; Ki bien aurad en son pais amé Par tut l'en deit membrer e suvenir. E Deus me doinst de la meilleur joïr, Que jo la truisse en vie e en santé, Quant Deus aurad sun affaire achevé.

5. Déjà, vraiment, nous avons trop tardé d'aller à Dieu pour enlever la terre dont les Turcs Font exilé et chassé, à cause de nos péchés, que nous devons avoir en horreur. Chacun doit mettre toute sa pensée, cai de quelle valeur peut être la richesse quand il s'agit de conquérir le Paradis !

G. Celui-là sera bien honoré en ce monde, à qui Dieu accordera de revenir. Et, s'il laisse dans son pays un amour véritable , il doit en garder partout le sou- venir. Dieu m'accorde de jouir de la plus belle ; et de la trouver en joie et ni santé, quand j'aurai achevé du servir le Seigneur,

- O.'i -

II.

.Maausc. de la Bibltot.