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REVUE

DES

DEUX MONDES

XXXIII* ANNÉE. SECONDE PÉRIODE

: UT. MAI 1863.

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PARIS. IMPRIMERIE DE J. CLAYK

t . , ' >

HUE SAIXT-BBNOIT, 7

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REVUE

DES

DEUX MONDES

XXXIII* ANNÉE. SECONDE PÉRIODE

TOME QUARANTE-CINQUIÈME

PARIS

BUREAU DE LA REVUE DES DEUX MONDES

lUK SlIRT-BXnOIT, 20

1863

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M-^" LA QUINTINIE

IMQUlftMB PABTIB (1).

La trêve était bien près d'expîrer lorsque M. Lemontier arrivait à k\x. Son premier soin, après avoir causé avec son fils, fut de le faire parUr pour Cheneville, une terre qu*il possédait dans la vallée du Rhône, au-dessous de Lyon ; là, le jeune homme recevrait en quelques heures les communications nécessaires. C'était Tépoque où, tous les ans, le père et le fils habitaient cette résidence, Emile avait été élevé et qu'il aimait beaucoup.

M. Lemontier sentait que la présence d'Emile ne pouvait qu'aug- menter l'irritation du général et stimuler la vigilance hostile de Tabbé. D'ailleurs, si la lutte de famille prenait quelque échappée an dehors, il ne fallait pas que Lucie fût compromise par le voisi- nage de l'objet de cette lutte. Emile souffrit beaucoup de s'éloigner . du théâtre des événemens et de se sentir réduit à l'inaction; mais il comprit la sagesse de son père : il remit son sort entre ses mains et partit, cachant ses angoisses et surmontant sa douleur. Emile avait une grande force de volonté, on a pu en avoir la preuve dans ses dernières lettres. Il n'était peut-être pas ce qu'au temps de Gran- disson on eût appelé un jeune homme accompli ; mais il était naïf, généreux, enthousiaste, et d'un caractère assez solide pour porter * la spontanéité de ses élans. S'il avait les jalousies de l'amour, il sa- vait les renfermer dans les limites de la justice. S'il avait les fer- feurs du néophyte philosophe, il n'y mêlait pas le sot orgueil de la

(1) Voyei u Retfue do l** et 15 mm, l*' et 15 aYril.

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6 BETOE DES DEUX MONDES^

dispute, et son père le calmait sans peine, car son père était pour lui le type de la raison et de la bonté.

M'"'' Marsanne et sa fille quittaient la Savoie. Henri Yalmare eût. désiré les suivre ; mais il sentit qu'il pouvait être utile à M. Le- montier, et il lui offrit de rester. M. Lemontier accepta. Il y avait chez ce jeune homme un fonds de dévouement et d'affection dont il ne se vantait pas, qu'il n'appréciait peut-être pas lui-même, msds que M. Lemontier connaissait bien, et qu'il savait développer en le jmettant à l'épreuve. Henri s'établit donc au village du Bourget, sur la même rive du lac est situé le château de Turdy, et à une courte distance. M. Lemontier se rendit à Turdy, décidé à y passer tout le temps nécessaire et à ne s'en laisser chasser par personne, conformément au désb: de Lucie et du grand-père.

Pendant que le siège se posait ainsi, M. Moreali, attentif aux mou-- vemens de ses adversaires, faisait aussi son évolution. Il laissait à Aix son ami le comte de Luiges, qui ne lui eût été de nul secours, et il allait recevoir à Chambéry un auxiliaire important qu'il atten- dait avec impatience. Cet auxiliaire, cette force de conviction et de volonté qu'il voulait opposer à M. Lemontier, c'était le père Ono- rio, le capucin romain qui, par son influence, avait renouvelé à sa manière l'&me de Moreali et bien d'autres.

Le portrait de ce religieux se trouve assez nettement tracl dans la lettre onzième de cette collection, écrite par Moreali à M"* La Quintî- nie. Si le lecteur veut s'y reporter en cas d'oubli , il saura aussi bien que nous par quelles épreuves avait passé la croyance de l'abbé, quelles ambitions légitimes et nobles avaient été refoulées et frois- sées en lui par le joug somnolent de l'infaillibilité papale, ressource puérile, mais unique et dernière, de l'orthodoxie agonisante; quels dégoûts mortels il avait éprouvés en se retrouvant, privé de persua- sion intime, en face de cette loi aveugle, sourde et muette; enfin quel désespoir exalté l'avait jeté dans les bras du père Onorio, un des derniers saints de cette orthodoxie ruinée, un esprit passionné, une vie austère, une parole saisi3sante, mélange d'inspiration et d'égarement, le cynisme enthousiaste de la démission humaine.

Il avait fallu à la vive intelligence de Moreali, à bout d'efforts, le refuge de cette folie sacrée pour ne pas abjurer toute croyance. H eût fait de vaines tentatives pour accepter la moderne philosophie spiritualiste, confuse encore à bien des égards, mais édairée d*en haut, née du divin principe de la liberté, nourrie de la notion du progrès et en pleine route déjà vers les vastes horizons de l'avenir. Cette philosophie se personnifiait devant lui dans M. Lemontier et dans son fils. Il était ébloui, effrayé, indigné de la force de cette réaction contre les doctrines de mort du père Onorio, son dernier asile. U était trop intelligent et trop instruit pour ne pas se sentir

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MADEHOISEUE LA QUUrrmiE. 7

débordé et entraîné : cette réaction, on eût pu la paralyser en fai* sant entrer ses lumières et ses forces dans le domaine de la foi; mais Féglise ne veut pas de ce concours hétérodoxe, et, comme elle, Ho- reali avait en lui la haine des hommes libres et des écrits nouveaux, cette robe de Nessus du prêtre qui a vaillamment combattu toute sa vie, et qui meurt torturé, consumé, sans avoir pu vaincre.

Horeali, esprit entreprenant et toujours spontané quand même, était venu en Savoie avec de grandes illusions. 11 avait cru triom- pher aisément des velléités de Lucie pour le mariage. On a vu qu'il comptsdt fonder un couvent d'hommes en même temps qu'elle fonde* rait un couvent de femmes, et qu'il voulait donner au père Onorio la direction du premier, se réservant pour lui-même tacitement celle du second. Il était riche, et le saint-siége l'avait autorisé à fonder son établissement religieux dans ce pays de Savoie, qui pouvait un jour ou l'autre être envahi par l'esprit gallican en se trouvant an- nexé à la France. Pour traiter de l'achat d'unepropriété convenable sans trop donner l'éveil à l'esprit d'opposition que le prêtre sup- pose toujours déloyal, Moreali s'était fait autoriser à prendre l'ha- bit séculier. On pensait peut-être aussi que les fidèles de Savoie étaient aussi jaloux de leurs intérêts que les autres, et que tout vendeur exploiterait la circonstance.

Ce n'était pas là, dira-t-on, une raison suffisante pour que l'abbé prit tant de précautions et voulût cacher jusqu'à son nom. En effet; U en avait donc une autre. Il Tavsdt dite à Emile, et il n'avait pas menti. Il craignait, sinon pour ses jours, du moins pour sa liberté d'action, car il avait sujet d'appréhender quelque violent scandale venant entraver ses projets. Ne la connait-on pas maintenant, cette raison? Il savait que le général La Quintinie lui avait voué de mor- tels ressentimens, et U se disait que M. de Turdy, malgré son grand âge, n'avait peut-être pas, comme M"* de Turdy, oublié son nom. H fallait voir Lucie, la convaincre, obtenir par l'enchantemerit de la pa- role ce que ses lettres n'avaient pu opérer. Lucie se refuserait peut- être à des rendez-vous, à des conférences mystérieuses. Il fallait pénétrer à tout prix jusqu'à elle. L'abbé avait réussi.

Et pourtant U avait failli échouer. Sa première rencontre avec le général chez M"*" de Turdy avait été orageuse. Il avait audacieuse- ment provoqué cette rencontre en se faisant reconnaître et accepter par la vieille tante, après l'avoir fascinée et conquise par ses soins. C'avait été l'affaire de peu de jours. Moreali avait d'exquises et diastes séductions dont il connaissait la puissance. Se fiant donc à lai-même de plus en plus, il avait prié la tante de le faire dtner avec le général à l'insu de M. de Turdy et de Lucie. On a vu que le général s'était rendu à l'appel d'un billet mystérieux. Le général avait dîné et passé la soirée avec lui sans le reconnaître. Il ne Ta-

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8 BBYUE DES DEUX MONDES.

vait pas vu depuis plus de vingt ans , et même il l'avait rarement vu, bien que Horeali eût été Farbilre secret de ses destinées con- jugales.

Vers onze heures du soir, M"' de Turdy étant rentrée dans ses appartemens et le général prolongeant la veillée avec Taimable et pieux séculier qui Favait convenablement sondé et assoupli depuis quelques heures, Moreali s'était fait raconter la vie et la mort de Û»» La Quintinie. Il avait vu combien le temps avait amorti cette douleur, et il avait saisi les secrètes opérations de la conscience du général. Longtemps celui-ci s'était reproché la mort de sa femme comme un résultat de sa faiblesse envers le prêtre. Devenu dévot par vanité, pour marcher de pair au sortir du sermon et de la con- férence avec certains officiers supérieurs de vieille roche et pour recevoir les cajoleries des évoques et de leur suite, il avait tout à coup découvert que la mort de sa femme avait été, non celle d'une victime, mais celle d'une sainte, et il s'était fait à ses propres yeux un mérite de ce qui avait été si longtemps un sujet d'humiliation et un remords. Moreali le trouva donc suffisamment préparé, et l'abbé Fervet se révéla.

Un sentiment humain, un reste de dignité virile, un dernier bat- tement de cœur pour la femme qu'il avait aimée rendirent le géné- ral furieux et menaçant pendant quelques minutes. Moreali, non moins ému, lui offi-it sa poitrine en lui disant qu'il mourrait avec joie pour avoir travaillé sincèrement à sauver Tâme de M"" La Quin- tinie. Le général pleura, s'humilia et demanda à l'abbé de le con- fesser et de l'absoudre, ce qui fut fait en l'oratoire du comte Luiges, à Chambéry, lelendemain matin. L'abbé Fervet n'avait ja- mais cessé de confesser les hommes.

Dès ce moment, le général, heureux d'avoir trouvé une volonté à mettre à la place de la sienne quand celle-ci chancelait, et un homme de mérite et de science à opposer à ce qu'il appelait l'er- gotage philosophique d'Emile, appartint corps et âme à son ancien persécuteur, à son ancien ennemi, à l'homme dont l'influence spiri- tuelle avait failli empêcher son mariage et soulevé depuis, dans son cœur incertain et troublé, des tempêtes d'indignation et de jalousie.

Pendant ces opérations de l'abbé, le capucin était en route. Il était appelé pour prendre connaissance d'une propriété que Moreali avait commencé à marchander et qu'il voulait savoir appropriable aux desseins de l'anachorète. Moreali hésitait maintenant dans la réalisation de ce projet en voyant la résistance de Lucie à un projet analogue; mais il espérait que l'éloquence fougueuse et l'aspect fas- cinateur du saint agiraient sur elle.

Le jour de l'expiration de la fameuse trêve imaginée par Moreali pour donner à Onorio le temps d'arriver, un frère quêteur se pré-

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MADEMOISELLE LA QUINTINIE. 0

aenta à la porte du manoir de Turdy. On le fit entrer dans les cui- sines. Le général était averti, il ne bougea pas. Misie, habituée aux charités de Lucie et prévenue d'ailleurs par Moreali, qui disposait de ses étroites convictions, alla demander à sa jeune maîtresse ce qu'il fallait donner au religieux mendiant. Lucie était dans la biblio- thèque avec M. Lemontier, arrivé depuis peu d'instans. On était en train de servir le souper du grand-père, qui était assez bien pour sortir de sa chambre, mais encore trop faible pour descendre au salon.

Quand Lucie, tout en causant avec M. Lemontier, eut envoyé son aumône, Misie revint lui dire que ce pauvre frère était bien fatigué, qu'il avait les pieds en sang, et qu'il demandait à coucher sur une botte de paille dans un coin du vieux château ou des écuries.

Qu'on lui donne un lit, une chambre, un bon souper et tout œ qu'il voudra, répondit Lucie. Et elle se remit à parler d* Emile avec M. Lemontier.

Elle était heureuse de le voir enfin, cet homme d'une sereine in- telligence, d'une vaste érudition et d'un caractère aussi pur que son esprit. C'était un de ces persévérans chercheurs de lumière que le vulgaire de tous les temps discute, raille, critique ou injurie, mais qui, plus ou moins d'accord entre eux, creusent en chaque siècle plus profondément le sentier dont l'avenir fait de larges voies. Il n'avait pas l'orgueil de l'apostolat et ne* se croyait pas un révéls^ teur. Nulle intelligence n'était plus modeste, nul extérieur plus simple. Sa parole était douce, claire, sans ornemens inutiles. 11 écoutait plus qu'il ne démontrait. Son esprit était toujours occupé de comprendra afin de juger sans passion et de conclure sans par- tialité. Et sous cette tranquillité d'âme il y avait de la vraie force, on indomptable courage, des trésors de bonté, une patience inal- térable.

Bien qu'Emile eût parlé de son père avec enthousiasme, Lucie ne le trouva pas au-dessous de ce qu'elle avait rêvé, car Emile l'a- vait avertie de l'étonnante simplicité de ses manières; il lui avait prédit qu'au lieu d'être éblouie, elle serait charmée. Lucie se sen- tadt aussi à l'aise avec M. Lemontier que si elle l'eût toujours connu. Déjà elle l'avait présenté au vieux Turdy, qui l'avait reçu avec une joie expansive, et qui maintenant s'habillait pour venir passer une ou deux heures avec eux avant de retourner à sa chambre de malade.

Le général, avec qui Lucie avait dlnë, ne paraissait pas. M. Le- montier lui fit demander par Misie la permission d'aller le saluer. Le général fit répondre qu'après le souper de M. de Turdy il atten- drait le nouvel hôte au salon. M. Lemontier ayant complété toutes les notions que devaient lui fournir Lucie et son grand-père, des- cendit au salon et y trouva le général flanqué du capucin. Ce n'était

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10 BEYUE DES DEUX MONDES.

pas le moment de causer d'affaires : Taffectation du général à ne pas congédier ce vieillard silencieux et fatigué prouva de reste à M. Le^ montier qu'on reculait pour ce jour-là devant les explications.

Mais quel était ce nouveau personnage inconnu à Lucie et qui se trouvait subitement lié avec le général? Un passant? un pèlerin re- cevant rhospitalité d'un jour, ou un espion de Moreali? M. Lemon- tier, qui l'examinait tout en causant de choses d'un intérêt général avec M. La Quintinie, comprit vite que ce n'était ni un passant ni un intrigant, mais une sorte de missionnaire de bonne foi. L'homme était très vieux ou très usé par les austérités. Sa figure commune et terne avait tout à coup de grands éclairs sans cause apparente. L'œil éteint tenait assoupies des flammes qui s'échappaient comme des décharges de lumière électrique. Le front très élevé, serré aux tempes, contrastait dans sa nudité avec le front court et large du général.

Il était vêtu de bure et souillé de poussière, sa peau et ses vête- mens diOéraient peu de couleur. Il exhalait une odeur de terre et d'humidité. Il parlait mal le français et paraissait le comprendre plus mal encore. En revanche, il ne comprenait pas du tout l'italien que le général s'efforçait de lui parler. Assis près de la fenêtre ouverte, il avait peut-être froid, mais il ne s'en apercevait pas ou ne s'en souciait pas. Il appartenait à ce tempérament insensible ou invulné- rable qui est propre aux exaltés, aux martyrs et aux fous.

M. Lemontier observait son profil socratique, évidé pour ainsi dire, comme si la maigreur des jeûnes n'eût laissé en saillie que les lignes osseuses et emporté la trace de tous les instincts. Le front seul avait poussé en hauteur, et par ce n'était plus Socrate, mais quelque chose de plus et de moins, un Indien , un stylite. Le père d'Emile sentit que l'homme n'était pas méprisable, et il lui parla en bon italien bien rhythmé. Une lueur de satisfaction éclaira les traits du pauvre moine, qui, fourvoyé, ennuyé et résigné, s'était changé en statue.

Il raconta naûvement à M. Lemontier qu'il venait de Frascati, qu'il avait voyagé en chemin de fer, par mer, en diligence et à pied. De tout cela nul étonnement, nul souci. Du changement de pays et de climats aucune préoccupation. Mulle remarque sur son che- . min. Il avait marché dans ses pensées ^ disait-il; il n'avait rien vu.

C'est très beau de marcher ainsi, lui dit M. Lemontier, quand les pensées sont nobles. Vous pensiez à Dieu?

A Dieu toujours et à beaucoup de petites choses que je deman- dais à Dieu de m'expliquer.

Par exemple?

D'abord pourquoi l'on tient à aller vite , comme si l'on croyait avancer en changeant de place!

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MADEMOISELLE LA QUIIHINIE. 11

Dieu VOUS a-t-il répondu ?

Oui, il m'a dit que cela ne servait de rien, et que la mort de^ meurant partout, il n'était pas besoin de se hâter pour la rencon- trer.

Et que lui demandiez-vous encore?

Si les anges voyagent.

Et Dieu...

Dieu m'a dit qu'ils allaient plus viteique la vapeur«

Aussi vite que la pensée?

Encore plus vite, plus vite que le mal, aussi vite que la grâcel

Très bien ! Si le bien va plus vite que le mal, le mal sera donc devancé et réduit à l'impuissance?

Cela, c'est un mystère. J'y ai songé quelquefois.

Avez-vous questionné Dieu là-dessus?

Non; il m'eût dit que cela ne me regardait pas. J'ai un jour à vivre!

L'entretien continua sur ce ton, M. Lemontier examinant le cer- veau de ce moine comme un produit curieux du travail ascétique, le morne répondant par sentences obscures et malignes comme celles d'un sphinx.

C'était au tour du général à ne pas comprendre. Il s'évertuait à saisir im mot dans chaque phrase, se demandant d'où venait à l'homme mbverst'f cette audace tranquille d'interroger un saint. Son ëtonnement devint de la stupeur quand, au bout de vingt minutes, le capucin, qui n'avait pu échanger avec lui dix paroles, et qui lui marquait une extrême froideur, parut s'être pris d'abandon et de B}inpatbie pour M. Lemontier, et, tout en se retirant, lui tendit la main en échangeant avec lui le souhait de felicmima nolle. Puis il revint sur ses pas et lui demanda si sa fille était malade, qu'il ne l'avait pas vue? Il prenait M. Lemontier pour le père de Lucie, ce que H. La Quintinie avait pu lui expliquer à cet égard ayant été complètement perdu. M. Lemontier ne marqua pas de surprise et profita du quiproquo pour s'instruire. Sûr de n'être pas compris du général, qui le suivait la bouche béante, U demanda à son tour au capucin s'il connaissait la signora Lucia.

Non, dit l'autre, mais elle m'a fait l'aumône et accordé l'hos- pitalilé. On dit qu'elle est charitable et pieuse. J'aurais voulu la remercier. On m'a dit qu'elle savait très bien ma langue, elle aussi.

Nous y voilà, pensa M. Lemontier. Il promit au moine qu'il la verrait le lendemain matin, car vous ne comptez point partir demain? ajouta-t-il.

Non, s'il est vrad que vous ayez besoin de moi îci^ répondit le père Onorio complètement dupe de son erreur de personnes. Je vnis Ton m'appelle, comme je sors d'où Ton me chasse. On m'a dit

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12 EETUE DBS DEUX MONDES»

qu'un père me réclamait , c'est vous? et qu'un grand-père voulait jne battre, est-U? Me voilà! Qu'il en soit ce que Dieu voudra, mon pauvre corps est à lui et ne vaut pas la peine qu'il le protège.

Il s'en alla sur cette plaisanterie en souriant d'un air lugubre et doux.

Le général eût bien voulu savoir. M. Lemontier lui fit payer sa réserve en lui répondant d'une manière évasive et en se hâtant de prendre congé de lui jusqu'au lendemain.

Vous retournez à Aix? dit le général sèchement.

Non, mon fils n'y est plus, et M. de Turdy m'a engagé à pas- ser quelques jours chez lui.

Ahl monsieur votre fils...

Est allé m'altendre chez moi.

Alors... nous causerons...

Quand il vous plaira, général, répondit M. Lemontier en re- prenant le chemin de la bibliothèque, Lucie l'attendait.

. Ce diable d'homme! pensait le général en se couchant. Il était si pressé de parler, et il semble que ce moine lui en ait ôté l'enviel Pourquoi donc, sac à laine! ai-je oublié tant que cela l'italien, que Je croyais savoir? Il s'endormit en feuilletant un vocabulaire de poche à Tusage des commençans.

M. Lemontier conseilla à Lucie de voh' et d'écouter le moine, de le laisser catéchiser, et de faire accepter à M. de Turdy la pré- setnce de cet apôtre dans sa maison pendant le temps nécessaire. Et même, ajouta-t-il, il n'est pas impossible que je vous demande de rappeler Moreali. Vous avez peut-être été un peu vite; il eût mieux valu ne pas le chasser. Je suis là, je veille, et je me charge de recevoir tous les assauts. Nous devons, je crois, au lieu d'entre- tenir les craintes et Tirritation du grand-père, l'amener à sourire de cette vaine persécution et à la laisser s'user d'elle-même autour de lui. Du moment que vous êtes sauvée de l'entraînement religieux, nous sommes tous sauvés. Il ne s'agit plus que de faire avorter les crises sans les trop éviter. Donnez de la gatté et un peu de malice prudente au grand-père; je vous réponds qu'appuyé sur nous, et sûr de vous désormais, il retrouvera des forées dans ce petit exer- cice de sa vitalité.

M. Lemontier ne se trompait pas. Dès le lendemain, M. de Turdy était sous les armes, enchanté d'avoir à travailler, lui aussi, au ra- chat de la liberté de sa petite-fille, et assez fort pour reprendre ses habitudes.

Le capucin réclama un entretien avec Lucie. On le reçut au salon, toute la famille présente. Lucie refusa d'entendre aucune exhor- tation secrète, mais elle s'engagea à écouter le moine aussi long- temps qu'il lui plairait de parler sans que ni elle» ni M. Lemontier,

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M&DEKOffilLU; QTnNTimX. iS

m 8cm|;nnd-père se permissentun mot d'interraption. Gela nefair aiât pas le compte du général, qui craignait que l'orateur n'eût pas ses coudées franches; mais Onorio fit bien, voir qu'il ne s'embarras-» sait de rien et qu'il méprisait profondément les subterfuges. Il était Fantithëse du jésuitisme, il était l'anachorète des anciens jours;' il en avait la foi, la vigueur et la science tbéologique. Seulement cet homme du passé transporté au xix* siècle, n'ayant plus sa raison d*être, chantait dans le vide, et l'écho de sa voix retournait sur lui- même sans rien ébranler de solide au dehors.

Q parla avec une grande abondance de cœur pourtant, car il avait personnifié Dieu à son image; il s'entretenait avec lui d'égal à ^;al, tantôt avec une tendresse touchante, tantôt avec une trivialité co- mique. Il aimait ce Dieu de sa façon à* l'exclusion abaolue et complète de tout être réel. Il dialoguait avec lui à la manière des sibylles, ré- pétant ses réponses sans nul souci de les rendre ridicules en les traduisant mal à l'assistance, se livrant à une pantomime comique parfois et parfois sublime de persuasion et de simplicité. Il dit des choses admirables et des choses révoltantes. Il fut éloquent et pué- ril. Le vieux Turdy riait à son aise; l'orateur n'y faisait pas la moindre attention. Le général admirait de confiance, devinant au geste et à l'inflexion apparemment que tout devait être magnifique. M. Lemontier était attentif, et quand il y avait à louer, il laissait échi^per un mot d'approbation qui étonnait grandement le général. Lude étût grave et triste; elle sentait profondément le néant de cette doctrine de mort dont un représentant sincère et courageux lui disait le dernier mot. Elle avait traversé avec dégoût les trans- actions de mauvaise foi de la propagande, elle entendait , mainte- nant la parole d'orthodoxie, de profundh de l'humanité, la né- gation de la vie divine. On ne déserte pas sans un reste de frayeur -et de regret l'autel refroidi dont on a longtemps couvé la flamme et guetté le réveil. Ce regret fut le dernier. Quand le capucin eut fini de prêcher le renoncement absolu, elle lui dit simplement : . Je vous remercie, père Onorio, vous m'avez ramenée au vrai Dîeut

Le grand-père et M. Lemontier l'avaient comprise. Le capucin, exténué de fatigue, se retira en bénissant l'assistance. Le général crut triompher; il prit le bras de M. Lemontier et l'emmena dans le jardin.

Eh bieni lui dit-il, est-ce que ce n'est pas concluant, ce que TOUS venez d'entendre?

Concluant pour le suicide, répondit M. Lemontier. ' Gomment? quoi? il a parlé sur le suicide?

H. Lemonti^ résuma clairement le discours du capucin et en fit toucher du doigt toutes les conséquences au général. La plus

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lA BEYUE DES DEUX MONDES.

grave, ajouta-t-U, serait que M"* La Quintmie eût été pe;-suadée sans retour» car elle se fersdt religieuse dès demain. Est-ce votre iatention qu'il en soit ainsi, général?

-^ Non pas, sac à laine! jamais I*.. Biais croyez-vous réellement que ce moine, au lieu de lui parler raison, lui ait conseillé de faire desvœux?

U nous Ta conseillé à tous, et à vous tout le premier.

A moi ! à moi I Moi, me faire capucin 7. . .

Au nom de la logique certes.

Mais vous vous moquez?

Je vous donne ma parole d'honneur que tout ce que nous fai- sons sur la terre est péché au dire de ce prédicateur. Votre habit propre et commode eét un péché, le dîner sain et copieux que vous prendrez tantôt est un péché. Votre santé, votre activité, votre au- torité, votre prière, votre croyance, votre affection paternelle, votrt jOlle dle-méme, tout est péché en vous et autour de vous.

Eh bieni alors... que veut-il donc que je devienne?

Ce qu'il est lui-même, un spectre, un cadavre, rien!

Tenez, monsieur Lemontier, reprit le général en arpentant les allées à grands pas, je sais qu'il y a des exagérés ;... il y en a par- tout!. •• Vous êtes un libéral... Vous savez bien qu'il y a des jaco- bins?... On m'avait vanté ce moine comme très éloquent...

U l'est.

Il parait, vous l'avez applaudi; mais vous ne l'avez pas goûté pour ça, et ce n'est pas l'homme qu'il fallait. Je vais le renvoyer.;.

Je doute que M. de Turdy y consente. Cette éloquence Ta diverti...

Oui, c'est un athée, luit il a ri tout le temps! Il ne faut pas que la religion prête à rire !

Vous eussiez ri de même... si vos oreilles eussent été plus ha- bituées à l'accent campanien du prédicateur.

Ah 1 il a un accent particulier, n'est-ce pas? C'est donc cela que je perds un peu de ce qu'il dit! Ah çàl il a donc été... gro- tesque?

Oui, mais avec beaucoup d'esprit, et à dessein. Cette verve italienne soutenait son raisonnement. Il raillait les incrédules, les ambitieux, les chrétiens tièdes, tous ceux qui prétendent faire leur salut sans renoncer aux biens de ce monde et aux douceurs de la fa- mille. U les contrefaisait plaisamment, et, prenant ensuite les fou- dres du Dieu de Job, il les pulvérisait et les foulait aux pieds. U ap- pelait le diable à son aide, et Dieu commandait à Satan de torturer dans l'éternité ces âmes froides ou perverses. Il y avait du Dante et du Michel-Ange parfois dans sa vision de l'enfer. C'était fort beau, je vous assure, et j'aurai du plaisir à Fentendre encore.

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MADEMOISELLE LU QUINTINtE. 15

Ça ne vous fait donc rien, à vous? vous ne croyez à rien?

Je crob en Dieu, général; mais, pas plus que vous, je crois aa diable.

Le général ne répondit pas. Il pensait à sa femme que la peur de Tenfer avait tuée. Il se demandait à lui-même s'il y croyait. -^ L'image d'un démon armé d'une fourche se présenta devant lui; il cmt voir un Kabyle et chercha à son côté désisuîné son bon sabrt pour taillader ce gringalet. Puis il sourit, et dit à M. Lemontier : -^ Non, je ne crois pas au diable ; c'est un époùvantaU pour les caponsi

Puis, un peu mortifié de cette concession M. Lemontier l'avait entraîné, il reprit avec humeur :' Hais tout cela est en dehors de nos affaires, monsieur Lemontier, et nous en avons de sérieuses à régler.

Je le sais, général, et je suis venu ici pour m'entendre avec Vods.

Nous entendre, je ne demanderais pas mieux, sac à laine! vous ne me déplaisez pas : vous me paraissez un homme bien élevé et de bon sens, Emile est un gentil garçon;... mais c'est un exalté, et nous ne pourrons jamais nous entendre. Yoilà^ j'ai dit.

Laissez-moi dire à mon tour.

Qu'est-ce que vous pouvez dire? Je vous connais bien... Je ne vous ai pas lu, je ne suis pas un savant; mais on m'a parlé de vous, vous êtes aussi entêté que moi, vous n'abjurerez pas plus vos erreurs que je ne ferai fléchir mes croyances.

Nous ne fléchirons ni l'un ni l'autre; nous laisserons nos en- firnd complètement libres.

^ Vous n'empêcherez pas ma fille de pratiquer?

Je m'y engage de la part d'Emile.

Ah I voilà quelque chose de gagné! vous êtes plus sage que lui, je le disais bien I mais...

Mais quoi, général?

Vous la détournerez de ses devoirs; vous y travaillez déjà, vous êtes ici pour ça. Hein? vous voyez! on ne m'en fait pas ac- crmre, à moi!

Permettez, général, reprit M. Lemontier avec fermeté : si je devais travailler à modifier les idées de M"« La Quintihie, je m'en attribueras le droit, n'en doutez pas, et ce droit-là, Émîle ne pour- rait jamais l'aliéner non plus pour son compte; niais nous n'agi- rions pas à la manière des catholiques; nous laisserions à Lucie liberté absolue d'écouter, de lire, d'examiner toutes les ihstructions et toutes les exhortations contraires aux nôtres. D'où viennent les erreurs iiivétérées selon nous? Des croyances sans examen possible, sans discussion permise. Que les prêtres parlent et qu'ils noùâ lais* aent parler, nous ne demandons pas autre chose.

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19 BEYUB DES DEUX HORDES. ^

Gq>9ndant>..^ Emile lui a déjà persuadé de renvoyer d'ici sob- directeur de conscience, un homme excellent, dévoué^... qui Vautor rise à se marier, pourvu que le mariage soit chrétien et convenable,

. ^— Je vous jure, monsieur, que mon fils n'a rien conseillé ik M^'* La , Quîntinie, et que M, l'abbé Fervet...

Vous savez son nom ?

Oui, général, je sais beaucoup de choses qui le concernent, ti: la preuve que, tout en travaillant à combattre son influence^ je m: désire pas Tempêcher de travailler contre la mienne, c'est que j'aî déjà demandé à H. de Tux'dy de lever la sentence de bannissemeiil,: et à M"' Lucie de faire bon accueil à votre protégé.

. —Est-ce vrai?... allonsl c'est agir en galant homme, il n'y a paft. à direl Je vais conseiller au capucin de déguerpir et ialre prier. Tabhé de reparaître.

-r Quant au capucin, dit M. Lemontier avec une malice grave»^ prenez garde!... M. l'abbé Fervet comptait beaucoup sur lui, et . M*'* La Quintinie a peu^-être le désir de l'entendre encwe.

Le général s'oublia. Au diable le capucin! s'écria<*t-îL G'eot' un vieux fou qui a'aura pas compris les instructions de Fabbé, ou qui aura voulu faire à sa tête!... Mais comment savez*vous de qudle part il venait ici?

-^ Le bon père me l'a dit lui-même.

' Allons, c'est un âne! grommela le gteéral entre ses dents.

Il courut écrire à l'abbé, et chargea le père Onorio de lui porter la lettre. En même temps, pour s'en débarrasser, il lui donna quel- ques louis que le saint regarda avec un sourire d'étonnement M jeta sur la table en disant : Je ne suis pas de ceux qui vendent ; la parole de Dieu. J'ai besoin de cinq sous pour ma journée, on me les a donnés, et je vous remercie. . '

n prit la lettre, son bâton, sa besace, et partit pour Aix, où^Mo- reali lui avsdt annoncé qu'il le retrouverait.

Moreali était un vivant bien différent de ce mort. Il n'était pas cuirassé contre les outrages. Celui qu'il avait reçu de Lucie, malgré le soin qu'elle avait pris de l'adoucir en le reconduisant et Thu^ milité qu'il avait réussi à lui montrer, saignait au fond de son cœur. Il avait la volonté de faire prédominer en lui l'esprit de cha- rité; mais s'il n'était déjà plus assez homme pour aimer réellement, il Tétait encore trop pour ne pas haïr. Le père Onorio vit qu'il re- culait devant l'humiliation de retourner à Turdy après en avoir été chassé. Que tu es encore loin de l'état de perfection, mon pauvre motifigrwre! lui dit-il. Il l'appelait ainsi pour le railla- de son- reste d'attache au monde. Tu as encore besoin de lutter^ pour ne pas bouder et regimberl Tu ne travailles point, tu te laisses vivre \ au gré du diable I J'ai été comme toi; mais je prenais les bons

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MADBirOlSfeLLB U QUINTINIE* 17

moyens, je me mortifiais, je portais le cilice... Toi, tu as toujours la peau fine et les mains blanches. Tu attends les tentation^, au risque d*y céder, et quand elles viennent, elles te trouvent désarmer Je te le dis : tant que tu n'auras pas détruit sans retour la sensibi-^ Uté du corps et de l'esprit, tu souffriras sans profit et sans honneur.

Selon le père Onorio, Fétat de perfection, celui qui a été préconisé par les ascètes, et qui représente à leurs yeux la véritable ortho-, dèflde^ le premier degré de la sainteté, c'est d'arriver à ne plus être ai{>abte ni de pécher ni de mériter. On devient une chose, la chose de Dieu. H vous éprouve, on le met presque au défi de vous faire crier, tant on est endurci contre toute souffrance humaine, phy- gique ou morale. 11 peut aller jusqu'à vous ôter la foi, comme une trop grande compensation et une trop vive jouissance : on se ré- signe, on se passe de foi, on devient stupide, tant que dure l'épreuve; ■Uttft^ pour svbir sans péril cette épreuve décisive, il faut avoir m bien détruit en soi le goût et la faculté de pécher que Satan ne puisse. rien contre vous. C'est la victoire de saint Antoine, c'est un nouveau degré de sainteté.

Aîn ces hommes admettent pour eux une loi de progrès, comme BOUS la réclamons pour les sociétés; mais quel étrange progrès à rebours est le leur!

Horeali avait adopté cette doctrine, il se débattait au seuil de la pratique. Il avait eu trop de passions et il avait encore trop d'intel* ligenoe pour se plier jusqu'à terre.

Ne me demande pas de m'humilier devant la jeune fille, dit-il. Devant le vieillard, devant le philosophe, soit : j'essaierai; mais elle! jeae le puis, c'est aller contre la loi de Dieul

*— Monêignarey reprit le moine, il n'y a rien à faire avec toi. La diair et le sang te tiennent. Je m'en retourne à Frascati.

Non, dit Moreali, j'obéirai, je traverserai ce lac,. .. sitôt qu'elle iD*aura écrit elle-même !

Ab! comme ta l'aimes, gibier de Satan! reprit le moine avec raoœnt ironique d'un profond mépris. Allons, cède-moi ton ora- toire, je vais me prosterner là, et je t'avertis que j'y resterai doaze heures, douce jours, s'il le faut, sans bouger. Je m'offre pour toi en ncrifiee, je ne me relèverai que quand tu m'auras dit : J'y ai été!

Et il se jeta par terre de sa hauteur devant un autel portatif que MMeali cachait dans une petite chambre pour faire ses dévotions, quel que fût son domicile.

Le bruit de ces vieux os qui résonnaient et semblaient craquer sur le carreau fit tressaillir Mareali. 11 releva le moine. J'y vais, dii-il« j'y vais sur l'heure ! Prie pour moi, mais ne m'attends pas; f y reslern peut-être, mais je ts jure que j'y vais.

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iS BEVOB DES DBUX MONDES.

M. Lemontier s'était entendu de nouveau avec Lucie et son grand* père. Il leur avait annoncé Moreali, il les avait décidés à le voir^ à l'entendre, à lui laisser la prédication libre. Cette liberté était légitimation et la garantie de celle que M. Lemontier aurait lui-même de répondre à Moreali et de tenir tête au général. Le vieux Turdy comprit tout et surmonta s^ répugnances. Moreali avait désiré un entretien particulier avec lui. Il fallait savoir le but de Moreali afin de le déjouer, si c'était un but perfide. M. Lemontier n'avait pas oublié la remarque sur laquelle Henri Yalmare avait appelé son at-* tention. Moreali était*il influencé par des sentimens personnels in- compatibles avec la gravité de son âge et les prescriptions de son état?

Henri venait d'arriver à Turdy, on le retenait à dîner presque tous les jours, quand Moreali se présenta. M. Lemontier engagea Henri à tout observer avec le plus grand calme, surtout dans les momens lui-même, accaparé par le général ou distrait par quel- que autre soin, serait forcé de perdre de vue la contenance l'abbé. Il lui recommanda encore, si ses soupçons se confirmaient, de n'en faire part qu'à lui seul et de n'en rien écrire à Emile.

Moreali approcha prudemment. Il s'arrêta à la grille du manobr et envoya deux cartes à M. de Turdy et à Lucie, afin qu'ils ne pus- sent lui reprocher d'être entré sur la seule invitation du général. Lucie prit le bras de M. Lemontier et alla elle-même recevoir Mo- reali. — Vous venez en chrétien, monsieur, lui dit-elle, soyez le bienvenu. Mon grand- père regrette d'avoir méconnu vos inten- tions; mais voici un nouvel ami, M. Lemontier, qui l'a calmé et per- suadé. Je suis aussi heureuse d'avoir à vous faire rentrer ici que j'ai eu de chagrin à vous en faire sortir.

Moreali s'inclina. La présence de M. Lemontier lui coupa la pa- role : il sentit qu'il le haïssait; Emile ne lui avait pas inspiré d'a- version. Il se remit vite. Il fut digne, poli avec ses hôtes, froid et comme dédaigneusement généreux envers Lucie. On servait le dî- ner; on l'invita à rester, et eii attendant le dernier coup de cloche il se promena au fond du jardin avec le général. Il vit bien vite que celui-ci avait énormément faibli en son absence. Le général se plai- gnait du capucin, il rendait justice à l'esprit de tolérance de M. Le- montier, à la bonhomie sans rancune du grand- père, à la discré- tion d'Emile, qui était parti afin de ne blesser personne, à la docilité de Lucie, qui ne se refusait à aucune tentative de conciliation, à Henri Valmare, qui avait été initié malgré lui à des dissentimens fâcheux, mais qui était un caractère sûr, un garçon disicret. Bref, le pauvre général eût bien voulu être content de tout le monde et pas pousser plus loin sa résistance. N'était-ce pas assez d'avoir 6b^ tenu que Lucie, en épousant Emile, fût libre de pratiquer?

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HADBICOI0SIXB LA QUINTINIE. iO

Vous êtes facQement dupe^ monsieur le général! répondit Mo* reali. Cela ne doit point étonner de la part d'un caractère chevale- resque comme le vôtre; mais les devoirs austères de mon état m'ont appris à connaître les ruses de l'incrédule et les transactions des mauvaises conaciences. Si M. Lemontier accorde toute liberté à sa Ibtnre beUe^lle^ c'est parce qu'il sait déjà qu'elle a abjuré cette fiberté entre les mains de M. Emile.

Si je le croyais? fit le général déjà empourpré de colère; mais sa^K)6ez-vous à ce petit Énrile tant d'ascendant sur elle? Elle ne Taime pas, elle ne m'a jamais dit qu'elle Taimât. Elle ne tient point à lui! Elle est femme, elle s'amuse de l'obstination de cet original- Ut, gui prétend l'obtenir de moi malgré eUe et malgré vous. E31e est flattée de la démarche et de l'insistance du père,... qu'elle tient en grande estime pour ses talens. Elle est instruite, c'est une liseuse, elle aime les beaux esprits. Et puis elle se plaît à m'inquié- ter et à me taquiner à présent. Elle se tient sur la réserve, elle m'en veut de la scène de Tautre soir. Tai été un peu emporté, je m*en accuse et m'en confesse; mais vous entendez bien que je ne peux pas lui en demander pardon. Un père est un père, il ne peut pas plus avoir de torts envers ses enfans qu'un chef envers ses in- férieurs.

C'est ma conviction! reprît vivement Moreali, C'est la loi de Dieu qui prime toutes les lois humaines. L'esprit révolutionnaire a en vain restreint et annulé en quelque sorte dans ses codes l'auto- rité paternelle : elle subsiste en son entier dans la conscience du yrai chrétien. H'^' La Quintinie invoquera sans doute contre vous ces lois civiles qui ont assigné un âge de majorité, c'est-à-dire d'impunité aux enfans rebelles...

Jamais! s'écria le général, rendu à ses instincts de despo- tisme; je la tuerais plutôt !

* Ne parlons pas de tuer, reprit en souriant Moreali; sachons hous faire obéir sans éclat et sans violence. H"' La Quintinie est aux prises avec les suggestions de l'esprit du siècle, avec Satan lui- même.

Oui, oui, dit le général, qui eût bien voulu concilier ses pro- pres opinions entre elles; Satan, c'est le siècle, vous l'avez dit; c'est la révolution !

Eh bien! elle est chez vous, la révolution! reprit Moreali. Bile ronge votre famille au cœur, et vous lui avez ouvert la porte. M. Le- montier est un de ses brandons; il est lancé sur votre maison, il la dévorera jusqu'au scandale, et déjà votre fille est atteinte. Qu'elle aime ou non le jeune homme, elle veut faire acte d'indépendance; elle se sépare de vous aujourd'hui, demain elle se séparera de l'é- glise. Tenez, monsieur le général, je n'ai plus rien à faire ici, moi;

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.20 BfiTUE DB8 DEUX MONDES*.

je suis dédaigné, méprisé. C'est tout simple! que suis-je pour M"' Lucie? Ah ! qu'un ami pèse peu dans la conscience qui a mé- connu déjà la voix du sang! C'est à vous de voir si vous voulez tomber dans ce discrédit devant Dieu et devant les hommes, d'avoir ' courbé la tête sous le vent révolutionnaire et d'avoir fait alliance intime avec les ennemis de la religion et de la société.

Moreali avait touché juste. Le qu'en dira-^^n conservateur et 'dévot était bien plus sensible au général que le fait. Quand Moreali le vit ranimé, il le calma. Ils se parlèrent à voix basse, discutant un plan de conduite. Quand le dtner les appela, ils étaient d'accord sur tous les points.

Le dîner fut un peu égayé par l'esprit d'Henri Yalmare et la sé- rénité maligne du vieux Turdy. M. Lemontier se gardait bien des airs de triomphe. Il observait Tenjouement refrogné du général et lisait dans son attitude grosse d'orages l'effet de sa conférence avec Moreali. Quant à ce dernier, il s'observait si bien qu'il fut impossible de surprendre un regard de lui dirigé vers Lucie, l'ombre d'une émotion quelconque au son de sa voix ou au frôlement de sa robe*

Après le dîner, on marcha un peu, puis on rentra au salon. Henri resta dehors avec M. Lemontier, et le vieux Turdy provoqua une explication entre le général et sa fille en présence de l'abbé. Il la provoqua bénignement, disant qu'il aurait lui-même voix au cha- pitre et rien de plus, qu'il fallait entendre toutes les raisons, que celles de l'abbé pouvaient avoir leur poids sur l'esprit de sa petite- fille, et qu'il ne voulait plus, lui, s'opposer à* ce qu'elles fussent ^ écoutées dans tout leur développement. Il ajouta que si ces raisons persuadaient Lucie, il retirerait son opposition. 11 allait exiger que son gendre assurât la même autorité à la décision de Lucie lorsque Moreali se leva.

Monsieur de Turdy me fait, dit-il, une position qui m'honore et dont je lui suis reconnaissant; mais en dehors de l'autorité pa- ternelle je ne reconnais ici aucune autorité directe. La mienne est tellement nulle que je me récuse. Je ne me suis présenté ici que pour demander humblement pardon à M. de Turdy de lui avoir déplu. Ce pardon m'est généreusement accordé, je n'ai plus qu'à me retirer sans vouloir courir le risque de lui déplaire encore.

Vous ne me déplairez pas, monsieur, reprit le vieillard, puis- que c'est moi qui vous provoque à parler. Si vous vous y refusiez, je croirais que vous agissez sans franchise et que vous vous réservez d'influencer secrètement le général sans vous compromettre auprès de moi.

Ce serait m'attribuer, dit Moreali, l'ascendant d'un esprit fort sur un esprit faible, et vous ne ferez, monsieur, ni cet affront au caractère du général, ni cet honneur à mon mince mérite.

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JCADBMOISELLB LA QUINTINIE. 21

H. Lemontier ratra fort à propos, le vieux Turdy allait perdre patience. ÉvideiDOient Horeali voulait brouiller les cartes. M. Le- montier sut apaiser tout le mondé, mais il ne put engager l'abbé k exprimer son opinion. Lucie fut indignée de cette démission perfide. •^ Vous ne réussirez pas, dit-elle à M. Lemontier, à faire parler un oracle qui ne croit plus en lui-même. M. Moreali sent que sa cause n'est pas bonne, puisqu'il l'abandonne.

L'dBil du prêtre s'enflamma de colère, mais sa voix fut calme et don ton obséquieux et railleur. 11 n'y a pas ici, dit-il, de cause qui me soit personnelle. Il n'y a que celle du devoir qui est la sou- mission filiale. Que je déserte ou non cette cause par mon silence, vous ne la gagnerez jamais devant Dieu, mademoiselle La Quintinie, et comme vous savez cela aussi bien que moi* il est de toute inuti* •lité que je vous le rappelle.

Lucie provoquée fut sévère. Ce n'était peut-être pas ce que la prudence eût conseillé; mais M. Lemontier ne lui avait pas recom- mandé la dissimulation. 11 voulait au contraire qu'on forçât l'ennemi à la franchise. Lucie s'en chargea vigoureusement. Monsieur l'abbé» dit-elle, si en ce moment, au lieu de me prononcer pour le mariage, je me prononçais pour le cloître, mon père s'y opposerait : que me c<mseilleriez-vous?

D'obéir à votre père» répondit l'abbé avec précipitation et conune se mentant résolument à lui-même.

Mais vous m'aideriez pourtant à vaincre sa résistance?

le me jetterais à ses genoux pour qu'il vous laissât chercher n'importe dans quel état les voies du salut; mais il est* des routes qui ne conduisent les âmes qu'à leur perte, et vous n'attendez pas de. moi que je supplie votre père de vous les ouvrir.

Le vieux Turdy allait répliquer. Entendons-nous bien, dit avec douceur M. Lemontier. H. l'abbé ne regarde pas le mariage en lui- même comme une voie de perdition : il estime mieux la voie du renoncement, c'est son droit; mais ce qu'il proscrit, c'est le mariage avec un hérétique, et mon fils est un hérétique à ses yeux.

N'en faites-vous pas gloire, monsieur? reprit l'abbé.

. Non, monsieur, il n'y a aucune gloire à protester contre une loi qui condanme l'esprit d'examen. C'est un devoir très simple pour ceux qui croient que Dieu veut être compris librement, afin d'être librement aimé.

Je ne me laisserai entraîner à aucune controverse, dit l'abbé. Je suis venu iQÎ avec le ferme dessein de ne blesser aucune opipibn et de ne blâmer aucune personne. Vous me permettrez de garder jBes convictions, puisque je refuse d'attaquer les vôtres.

Ce n'est point votre mission, reprit Lucie; vous devez cher-

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22 BEVUE DES DEUX MONDES.

cher à persuader et ne pas tant ménager des amours-propres dont nous faisons tous si bon marché devant vous.

Le fait est, ajouta M. de Tiirdy, que le capucin d'hier renten7 dait mieux. Il nous a dit notre fait sans s'embarrasser d'être raillé pu jeté par les fenêtres. Il m'a fait rire; mais, en me traitant de charogne et de fumier, il ne m'a point fâché, et il a emporté mon estime, tant la bonne foi est une belle chose I

L'abbé sentit le trait, il ne broncha pas, et chercha son chapeau pour se retirer.

Encore un mot, monsieur l'abbé, dit le général, qui recom- mençait à s'effrayer de rester seul; ne décriez-vous pas un entre- tien particulier avec M. de Turdy? Vous savez qu'il est assez bien portant pour s'y prêter, et qu'il ne refuse plus...

Je sais que M. de Turdy a cette extrême bonté pour moi, ré- pondit Moreali avec rhumilité hautaine dont il ne s'était pas départi un seul instant; mais cet entretien serait sans objet à présent. Il m'accusait... de fanatisme. Je suis heureux de lui avoir prouvé par ma réserve et de lui montrer par ma retraite que je n'entends pas livrer bataille contre les opinions qui prévalent ici.

Il salua et partit. M. Lemontier sentit que l'ennemi se dérobait- Il espéra un instant que cette défection rendrait le général plus trai- table. Ce fut le contraire. On lui avait fait la leçon, il se monta pour en finir plus vite, et signifia à Lucie que sa décision était inébran- lable. Lucie s'anima et déclara encore de son côté que, si elle n'é- pousait point Emile, elle ne se marierait jamais.

€'e8t comme il te plaira, répondit le général irrité. Tu atten- dras ma mort, et, comme j'ai Tintention de ne pas finir de si tôt, tu auras le temps de faire tes réflexions. Je regrette que tout cela se dise devant vous, monsieur Lemontier. Vous l'avez voulu, je n'en suis pas moins votre serviteur; mais je ne peux pas céder. Vous vous consulterez pour voir si vous pouvez céder vous-même. C'est l'uni- que solution possible.

Il se retira, et Lucie, héroïque et tendre avec son grand-père, l'embrassa en souriant. Ne vous tourmentez pas, lui dit-elle; ceci est le paroxysme de T énergie de mon père. Vous savez bien qu'après les grandes explosions, les grandes lassitudes le prennent. Encore quelques jours de patience, et il cédera.

Mais quand elle eut reconduit le vieillard à sa chambre, elle revint à M. Lemontier, et, se jetant dans ses bras, elle fondit en larmes. Mon ami, je crois que tout est perdu, lui dit-eile. Si l'abbé est parti, c'est parce qu'il s'est assuré que mon père ne faiblirait plus.

Courage! lui répondit M. Lemontier; je n'abandonne pas la partie, moil

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lUDEMOISBULE ÏA QUOCTINIE. 23

Le général n'avait pas la dose de fermeté que lui attribuait Lucie» et Vabbé n'avait point compté qu'il l'aurait. Il avait tourné l'ob- stacle, U s'était réservé d'agir seul.

Le lendemain matin, Lucie apprit avec stupeur que son père était parti dans la nuit. On lui remit une lettre de lui ainsi conçue :

a Ces luttes me fatiguent et me dégoûtent. Je retourne à mon poste, le devoir me réclame. Puisque vous avez disposé de votre cœur sans mon aveu, je cède, mais sous une condition expresse : M- Lemontier quittera le château de Turdy, et vous entrerez aux carmélites. Vous y passerez un mois dans une claustration absolue. Si, après ce temps écoulé, à l'abri des mauvais conseils et des fu* nestes influences, vous persistez dans votre choi^, je vous donne ma ^ole de n'y plus apporter d'obstacles.

« A.-g; La QuiNTiifiB. »

Lucie eut d'abord un élan de joie ardente, puis une peur froide» sans pouvour se rendre compte de ce qu'elle redoutait. Elle se dé- battit contre cet instinct de pusillanimité. Elle savait bien que son père était devenu un peu perfide; mais il engageait sa parole, il en remettait le gage entre ses mains, il signait sa lettre. Elle se repro- cha son doute et courut trouver M. Lemontier.

Cette épreuve ne serait rien pour moi seule, lui dit-elle , mais je la trouve atroce pour mon grand-père et pour Emile; mon père n'eût point imaginé cela. Ah ! mon ami, l'abbé Fervet me fait peur! le voilà qui aime & faire souffrir!

Lucie, répondit vivement M. Lemontier, qu'estr-ce que c'est que cette claustration des carmélites? Les prêtres ont-ils le droit de franchir la grille?

Non, aucun sans exception.

Mais le jour vous chantiez dans cette chapelle, M. Moreali...

Il était dans le chœur extérieur, séparé du nôtre par une grille et un voile.

Hais au confessionnal?

Un mur sépare la pénitente du prêtre. D'ailleurs je ne me suia jamais confessée à l'abbé Fervet, et je ne me confesserai plus à au- cun prêtre.

Jamais?

Jamais! cela ferait souflfrir Emile; mais pourquoi me faites- vous ces questions-là? Que craignez-vous pour moi?

Je ne sais, répondit M. Lemontier, qui répugnait à soupçonner l'abbé, et qui ne voulait pas éclairer Lucie sur certains dangers dont eUe n'avait certes jamais conçu la pensée; nous voici aux prises avec deux honmies bien différons l'un de l'autre, mais fanatique»

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2& BEVUE DES DEUX MONDES.

tous deux : Tabbé qui regarde la souffrance comme un moyen de salut, le capucin qui dirait avec une parfaite douceur : Tuez4a, si elle est en état de grâce ! Us ont peut-être des complices de leur folie et des ministres dévoués de leurs audaces. Je me demandais si» à rinsu de votre père, ils ne pourraient pas vous enlever et woœ faire transférer dans un autre couvent qui serait pour vous une vé- ritable prison votre père lui-même aurait de la peine à vous dé«« couvrir. Je m'exagérais sans doute le danger. On n'enlève ainsi que les personnes qui s'y prêtent par leur faiblesse et leur crédulités Pourtant... je ne suis pas tout à fait sans inquiétude. On peut voua obséder, vous irriter au point de vous rendre malade,. .. et les ma^ lades sont sans défense.

Oui! répondit Lucie : ma mère!... *

N'acceptez donc pas les conditions du général, reprit M.«Ije- montier; proposez-lui-en d'autres, auxquelles nous réfléchirons en*^ semble aujourd'hui. Gagnons du temps, et ne montrez pas l'impie tience d'une solution trop prompte.

Ah ! mon ami, répondit Lucie; je vous remercie de ce conseil. Que deviendrait mon grand-père sans vous et sans moi? Je vous l'aurais laissé avec confiance,... ou bien à Emile I Hais on exige que vous partiez, et certes on ne veut pas qu'Emile revienne. Emile ce- pendant ne me trouvera-t-il pas bien lâche de reculer devant quel- ques semaines de prison quand le consentement de mon père est à ce prix?

Emile pensera, commç moi, qu'en fait de couvent il faut se rappeler ces vers de La Fontaine :

Je Tois fort bien comme on y entre, Et ne vois point comme on en sort.

Ne parlez pas de cette lettre au grand-père; je vais tâcher de voir et de pénétrer M. Fervet.

M. Lemontier se rendit à Aix et y trouva l'abbé avec le père Onorio. Ce dernier fut pour lui une providence. Incapable de men- tir et de louvoyer, il déjoua toute l'habileté de Moreali, qui voulait se tenir sur la réserve, et il déclai*a qu'à la place du général (il était maintenant désabusé de son erreur de personnes) il aurait conduit sa fille au couvent de force, que il l'aurait confiée aux carmé-* lites et soumise chez elles à un régime analogue à celui de la pri- son cellulaire, que l'on aurait bien vu alors si l'on n'avait pas les moyens d'éluder et de braver les lois révolutionnaires qui prétendent protéger et délivrer les filles majeures. Pour lui, il se souciait fort peu de ces lois païennes et socialistes; il était prêt à prendre toute la responsabilité de la révolte, de tous les prétendus crimes et dé-^ lits que les tribunaux se flattent d'atteindre. Il ne s'en cacherait

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MADEMOISELLE LA QUINTIME. 26

pas. On pouvait l'envoyer en prison, au bagne, à l'échafaud, il irait en riant; et si cela ne sei-vait à rien, si, après avoir gagné du temps et tenté de réduire le corps et Fesprit de la pénitente par des ri- gueuis salutaires, on n* avait pas fait sortir d*elle le démon qui l'ob- sédait; si euGn la force publique la réintégrait à son domicile, alors 00 s'en laverait les mains, on n'aurait rien négligé pour la sauver et pobr être agréable à Dieu.

U fit cette virulente sortie au grand déplaisir de l'abbé, qui voyait le danger de dévoiler ainsi ses plans; mais il la fit, et nul ne pou- ▼ah Tempôcber de la iaire. Habitué à tonner du haut de la chaire et à voir son auditoire de paysans romains frissonner sous les fou- dres de son éloquence, le capucin n'admettait pas l'idée qu'il pût donner des armes contre lui, ou que Ton osât s'en servir.

M. Uemontter sourit de l'aplomb de ce Barbe-Bleue tonsuré qui comptait lui faire peur; mais ce qui le frappa, ce fut l'anéantisse- iDent de l'abbé, qui n'osait contredire son maître et qui s'efforçait à peine d'atténuer l'exubérance forcenée de ses menaces. Mis au pied du mur autant par le capucin que par M. Lemontier, il avoua qu'un austère régime de piété attendait M"* La Quintinie aux carmélites; nais il se défendit d'avoir tendu aucun piège. Le général n'avait-il pas annoncé à sa fille qu'elle aurait à subir l'épreuve d'une claus- tiBtion absolue? Quant à la durée de l'épreuve, il ne partageait pas; il n'avait jamais partagé, disait-il, l'idée de la prolonger contraire^ ment au gré du général. U l'avait fixée à trois mois, et il se flattait qu'au bout de ce temps M^'"" La Quintinie serait complètement reve- nue au sentiment de ses devoirs.

Trois mois! s'écria M. Lemontier frappé de surprise. Le gé- néral a-t-il deux paroles? la sienne et la vôtre? U n'a demandé qu'un mois, un seul, entendez-vous?

-^ Vous faites erreur, dit Moreali, vous avez mal lu.

Non pas! l'écriture du général est fort lisible, reprit M. Le- montier en tirant la lettre de sa poche.

La lettre ne présentait pas d'ambiguïté. Au moment d'écrire le chiOre convenu sans doute avec l'abbé, le courage avait manqué au géoénJ, l'amour paternel avait parlé plus haut que le prêtre, peut- 6tre aussi la crsdnte que Lucie, épuisée par une lutte trop longue, ne reprit en désespoir de cause l'envie de se faire religieuse.

Cette défection de M. La Quintinie mortifia l'abbé, qui se mordit les lèvres. Le capucin haussa les épaules avec mépris et demanda qu'on lui traduisît la lettre. Quand il vit que le général y donnait sa parole d'honneur de céder au bout d'un temps déterminé, il fut indigné et demanda à l'abbé si cela était convenu avec lui. L'abbé avoua qu'il avait fait cette transaction avec les scrupules du général.

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^6 REYUE DES DEUX MONDES

Momignorel lui dit Onorio en lui lançant un regard terrible, il y a des faibles» des impuissans et des tiëdes jusque sur.les mar?- <hes de l'autel I

Puis il tourna le dos et s'en alla prier, demander peut-être à son bon ami, le petit dieu de sa feiçon, une inspiration meilleure pour empêcher ce mariage, qu'il considérait comme un ^and scandale religieux et comme un triomphe à arracher aux hérétiques.

M. Lemontier tenait enfin l'abbé tête à tête, et il tenait aussi le fond de sa pensée ; mais il fallait saisir la véritable cause de ses desseins, fanatisme ou terreur religieuse, affection trop vive pu ran- •cune de prêtre envers Lucie. Un autre soupçon encore avait tra- versé son esprit; mais il ne voulut pas s'y arrêter, craignant de •céder à une interprétation préconçue de la conduite de l'abbé, et de perdre de vue l'objet plus pressant sur lequel Henri avait appelé la rectitude de son examen. Il profita de l'espèce de confusion les paroles du capucin avaient jeté Horeali pour lui parler au contraire avec ménagement et douceur. Il lui dit qu'il avait assez fait pour seconder les vues du père Onorio et satisfaire sa propre conscience, «t qu'il serait bien temps de songer aux malheurs qui pouvaient frapper M. de Turdy et Lucie dans cette lutte impitoyable. Il essaya d'émouvoir son cœur et d'y trouver ce qu'il contenait encore de sen- timens humains, de quelque nature qu'Us fussent,

L'abbé fut impénétrable. S'il n'avait pas la hardiesse et la puis- sance d'initiative du c^acin, il avait au besoin la réserve souve- raine et opiniâtre du prêtre diplomate. Rien ne put l'entamer. Il plaignit en termes doucereux et glacés les chagrins auxquels s'ex- posait Lucie. Il prétendit avoir fait son possible pour concilier les devoirs de son ministère avec les exigences de la situation. Il conr seillait à Lucie de se remettre avec confiance aux mains des saintes filles du Garmel, et même de s'exposer avec courage aux ennuis d'une retraite austère. Si elle est véritablement attachée à votre fils, ajouta-t-il, qu'elle le lui prouve en subissant cette épreuve si courte, et si elle croit encore en Dieu, comme elle le prétend, qu'elle prouve à Dieu son désir de s'éclairer en s'enfermant seule i seule avec lui dans le sanctuaire.

Je ne lui donnerai point ce conseil, répondit M. Lemontier. J'ai assez étudié sur pièces l'histoire des couvens pour savoir que s'ils peuvent abriter des mysticismes sincères. Us peuvent cacher des fanatismes atroces. Lucie est d'une forte santé, d'un caractère bien trempé et d'un jugement parfaitement lucide; mais j'ignore jusqu'où peuvent aller les forces d'une femme aux prises avec l'iso- lement, les menaces et les persécutions. Si son père est assez im- prévoyant pour l'y exposer, je sens qu'U est de mon devoir de la préserver, moi, et je m'oppose au nom de mon fils et au mien à ce

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qu'elle accepte le cruel défi qu*^on lui jette. Je ne veux pas croire, monsieur, ajouta M. Lemoutier, qu'un homme de votre science et de votre mérita ait, comme l'ont cru quelques personnes, troublé !a raison de M^* La Quintinîé par la peur des supplices étemels; mais si, contrairement à vos conseils et à vos intentions, cette mal- heureuse personne était morte dans l'égarement du désespoir, un tel exemple devrait vous rendre plus prudent que vous ne semblez vouloir Pétre à l'égard de sa fille.

La figure de l'aJbbé eut une légère contraction de souffrance ou de dédain; mais U n'accepta en aucune façon le reproche.

Est-il possible, monsieur, répondît-il, qu'on ait osé vous en- tretenir à Turdy de cette vieÛle histoire? S'il y avait quelqa0 chose de vrai, le général m'eût-il accordé sa confiance et son affec*- tion? Sachez donc la vérité. M*^ La Quintinie... Mais j'ai été son confesseur, et vous pourriez croire que je vous raconte ce que tout le monde ne sait pas. Je dois me taire et laisser au ^mps et aux cir- constances le soin de vous désabuser.

M. Lemontier crut saisir quelque chose de volontaire dans cette réticence de l'abbé, et il lui sembla que celui-ci cherchait à lire dans ses yeux s'il savait quelque chose de partîculiei^ sur la vie et la mort de M"^ La Quintinie. A son tour, il le regarda avec une atten- tion déclarée. Il vît un nuage envahir ce front de marbre, et tout à coup, prenant le parti de l'attaque à tout hasard : Prenez garde, monsieur l'abbé, lui dit-il d'un ton froid et ferme, prenez biea garde/...

A quoi, monsieur? s'écria le prêtre, perdant soudainement tout empire sur lui-même. De quelle diffamation, de quelle calom*^ nie me menace-t-on à Turdy? Quel libelle préparez-vous contre l'église et contre moi?

Si vous vous emportez sdnsî, réporidît M. Lemontier en sou- riant, nous ne pourrons plus nous entendre, et pourtant j'espé- rais qu'au lieu de nous invectiver, nous nous quitterions emportant Vestime l'un de l'autre. Vous me refusez la vôtre , et me traitez de libelliste? rien que cela, monsieur l'abbé î... Je ne sab pas ré- pondre, moi, à de telles accusations; je n'ai pas encore assez étudié le vocabulaire terrifiant du père Onorio !

Mais que vouliez-vous dire, reprit l'abbé pâle et tremblant, en me jetant ce défi au visage : Prenez garde?

irétait-ce pas la conclusion de mon plaidoyer pour Lucie? Prenez garde à sa raison, à sa santé, à sa vie? Rappelez-vous que sa mère avait l'esprit faible, et que...

Et que quoi?... N'ayez pas de restriction mentale, monsieur!

Yous m'avez donné l'exemple, monsieur l'abbé l Permettez-

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28 REYUE DBS DEUX MONDES. '

moi d'en rester et de remettre toute autre explication à un mo^ ment vous vous sentirez plus bienveillant à mon égard.

L'abbé, resté seul, se sentit baigné d'une sueur froide. Suis-je perdu, se demandait-il, ou ai-je seulement failli me perdre? Le moment d*agir à tout prix est-il arrivé?

n se demanda s'il consulterait le père Onorio , et il répondit : Non! Il ne comprendrait pas, il ne voudrait ou ne saurait... S'il me blâme... Ah! quand j'aurai arraché ce fer de ma poitrine, je serai tout à Dieu et ne reculerai devant aucune pénitence.

M. Lemontier trouva Henri à Turdy. On tint conseil. Lucie écrivît à son père pour lui dire qu'elle se soumettrait à de plus longues épreuves, pourvu qu'elle n'eût point à quitter son grand-père, qui n'était plus d'âge à se passer de ses soins. Elle ne parla pas de M. Lemontier, qui se réserva d'écrire lui-même au général dès qu'il pourrait lui fournir quelque preuve palpable des véritables inten- tions de l'abbé. On écrivit aussi à Emile de se rendre à la résidence militaire du général, de s'y faire voir, et de se tenir prêt à commu- niquer avec lui, si besoin était.

Après le dtner, le médecin ayant recommandé à M. de Turdy de faire un peu de promenade en voiture aux heures tiëdes de la jour- née, Lucie et M. Lemontier l'emmenèrent du côté de La Motte et au-delà, dans les gorges pittoresques qui conduisent aux riches plateaux herbus de Ronjoux, ombragés de châtaigniers séculaires. Henri, ayant à donner beaucoup de détails et d'instructions à Emile, resta à écrire dans la bibliothèque.

Quand la nuit le gagna, il se disposait à allumer les bougies ; mais il crut entendre des pas furtifs dans la galerie qui conduisait aux appartemens de Lucie et de son grand-père, voisins l'un de l'autre et communiquant ensemble à l'intérieur. Cette galerie était parquetée, le plancher craquait faiblement sous des pieds discrets. La lenteur et la précaution de cette marche dans l'obscurité trahis- saient je ne sais quelle méfiance qui étonna Henri.

Il se tint immobile, jeta son cigare dans la cheminée, et attendit dans le grand fauteuil, dont le dossier dépassait sa tète. Il crut un instant à la tentative de quelque larron. Quelqu'un ouvrit douce- ment derrière lui la porte de la bibliothèque et s'arrêta au seuil, quelqu'un que Henri ne put voir, mais dont la respiration précipitée trahissait l'émotion. Dne voix, qu'il reconnut pour celle de Misie, dit tout bas : Personne I On se retira, et on marcha plus vite et plus franchement vers l'appartement de M. de Turdy. Ces pas n'étaient plus ceux d'une seule personne. Henri les laissa s'éloigner un peu et sortit dans la galerie, qui était dans une obscurité complète. H s'y .tint aux écoutes. La voix de Misie disait, sans beaucoup de pré-

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MADEHOISELLB Lk QUINTINIE. 29

caolîoQS,:. Entrez ici. Oui, c'est son boudoir. EUe est sortie. Ik sont tous dehors.

Heari' se rappela être sorti en effet du jardin pour voir monter la famille eu voiture. U avait fait quelques pas sur le chemin. On avait peat-étre cru qu'il s'en allait à pied au Bourget, comme cela lui ar-. rivait souvent. U était rentré au manoir sans rencontrer aucun do- mestique. Le hasard avait fait que Misie ne le savait pas là.

liais qui donc introduisaitr-elle ainsi secrètement dans Tapparte^ ment de sa maîtresse? Henri était trop porté à tout redouter de la p^rt de Moreali pour ne pas supposer que lui seul, par l'ascendant de aoa ministère, pouvait entrs^er cette pauvre femme à une tra- hisiOD.

Surprendre les gens sur le fait était bien facile; mais Henri n'eût rkD su 4Ûnsi de leur motif et de leurs desseins. Alors il alla écouter jusqu'à la porte de Lucie. U y avait plusieurs pièces, et on ne s'è* tait pas arrêté dans la première. 11 n'entendit rien. 11 essaya de se glisôar dans l'appartement de M. de Turdy : Misie, peut-être dans la prévision de quelque surprise, en avait retiré la clé. Henri resta pris d'une heure dans cette angoisse, souvent prêt à perdre pa- tieace, mais toujours retenu par l'espérance de pénétrer le mystère. Eafin il entendit Misie qui parlait dans l'antichambre de l'appar- tement de Lucie^ où. elle était restée selon toute apparence, et qui disait : Eh bieni monsieur l'abbé, est-ce fini? Ils vont ren- trer.

Henri recula lentement jusqu'à la bibliothèque, et, se plaçant derrière la porte, il recueillit l'entretien suivant dans le corridor :

Avez-vous bien éteint les bougies, monsieur l'abbé?

Parfaitement, mais je n'ai pas terminé... Groyez-vous qu'ils sortiront encore demain à pareille heure?

Oui, je le croîs.

Pourrai-je revenir avec les mêmes précautions?

C'est bien dangereux, monsieur l'abbé! Vous me ferez chasser!

Écoutez I Si je peux revenir, mettez sécher du linge sur la ter- rasse, quelque chose de grand, des draps, que je verrai de loin : un quart d'heure seulement I

U faut bien que je fasse ce que vous commandez, monsieur fabbé, puisque c'est pour le salut de cette chère maîtresse!

JBien, Misie, Dieu vous en récompensera! Conduisez-moi par Fescalier du vieux cb&teau.

Ils passèrent devant Henri; ils étaient arrêtés tout près de lui pour se consulter. Il attendit qu'ils fussent loin pour sortir de l'en- doB par le fond du jardin et aller au-devant de la voiture qui rame- nait les maître^ du manoir et M. Lemontier. 11 invita pe. dernier à descendre pour se dégourdir un peu les jambes, et, tout en suivant

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30 REVUE DES DEUX HOlfDES.

la voiture qui rentrait au pas, il le mit au courant de ce qui venait de se passer»

Ce n'est pas le moment des commentaires, lui répondit tl, Leri montier, poursuivons ce que tu as mené avec tant de prudence. Ob^ servons, et ne laissons pas soupçonner que nous avons les yeux ou-, verts. Rentre avec nous au château et laisse-moi agir. Avant tout cependant il faudrait savoir s'il n'y a personne de caphé dans l'aptr partement de Lucie, et il faudrait s'en assurer à l'insu des^don^esr tiques. >

M. Lemontier prit Lucie à part dès qu'elle fut rentrée et hii de- manda si Misie faisait le service de son appartement.

Non, dit^^e; mais, chargée de la lingerie, elle entre souvent ches moi.

Votre femme de chambre est-elle dévote?

-^ Louise? Pas du tout. Elle est en réaction contre Hisie^ doni elle est jalouse.

rr^ Voulez-vous Toccupor ici, en bas, ainsi que Misie, et m'auto-: riser à visiter votre appartement?

. Certes ! Mais croyez-vous donc qu'il y ait chez moi quelqu'un de caché?

Non; mais je ne sais s'il n'y a pas quelque tentative de sur^ prise, quelque préparatif d'enlèvement. Occupez vos femmes, soyez très calme, et laissez-moi agir.

Lucie obéit en tremblant un peu. M. Lemontier examina l'appar- tement avec le plus grand soin. 11 s'assura qu'il n'y avait personne et qu'aucun meuble ne portait de traces d'eflfraction. Il regarda les serrures, les verrous, les croisées; tout fonctionnait bien.

Quand tout le monde se fut retiré, il resta dans la bibliothèque avec Henri, et ils y veillèrent à tour de rôle. Lucie, avertie par eux, examina minutieusement tous les objets de son appsurtement et n'y trouva rien qui ne fût intact et à sa place accoutumée. Elle remar- qua seulement que les bougies qu'on mettait tout entières chaque soir sur sa cheminée avaient brûlé une heure envii'on. Elle visita tous ses papiers. Aucun ne manquait. On n'avait touché à rien». Qu'était-on venu faire chez elle? Sous le coup d'une inquiétude d'autant plus irritante qu'il était impossible d'en préciser la cause* Lucie dormit peu. La nuit pourtant se passa sans qu'aucun bruit insolite fit aboyer les chiens et troublât le sommeil du vieux Turdy.

Le lendemain, la famille monta en voiture après dtner sans mar- quer aucun soupçon à Misie, qui bien évidemment était seule com- plice du mystérieux projet de Moreali. Henri, qui avait fait semblant de s'en aller, rentra inaperçu comme la veille, mais cette fois à des- sein et grâce à de grandes précautions* D'une des fenêtres du logis neuf, il vit Misie occupée à étendre sur la terrasse du vieux château

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M^EMOISELLB LA QUINTINIB. 31

le drap blanc qui devait servir de signal à MorealL Alors il se glissa et s'enferma dand Fappartement de M. de Turdy. Il mit le verrou sur la porte qui communiquait avec le boudoir de Lucie, après s*être assuré qu'en retirant la clé U verrait et entendmit par le trou de la serrure tout ce qui se passerait dans ce boudoir. Bientôt après il entendit entrer Hisie, qui toussa pour avertir l'abbé» puis l'abbé ptela sans baisser la voix, Misie lui ayant assuré que cette fois per- sonne ne pouvait les surprendre, parce que le valet de chambre était sorti et que Louise avait la migraine.

C'est bien, dit Moreali, laissez-moi seul.

Pourtant monâeur l'abbé pouiTait avoir besoin de mon aide...

Non, vous dis-je, j'ai tout ce qu'il me faut.

Misie béâtait, comme si elle eût été retenue par un remords ou par la curiosité. L'abbé insista, elle sortit.

Aussitôt Henri entendit les bruits furtifs d'un travail inexplicable, et il dut attendre pour s'en rendre compte que Moreali fût rentré dans le petit espace que son œil pouvait embrasser. U le vit alors, & la darté de plusieurs bougies, interroger minutieusement un carré de lampas bleu qui remplissait un panneau de boiserie dont il avsdt en parue levé le cadre. Il était monté sur une chdse et atteignait sans peine le haut du carré. Quand il eut exploré tout l'intervalle entre la muraille et l'étoffe en déclouant et reclouant coin par coin, il se hAta de replacer les baguettes du cadre. U fit ce travail avec une grande adresse et une promptitude surprenante , et quand ce fut fini, il se laissa tomber sur un fauteuil, comme épuisé de fatigue et brisé par le désappointement.

Misie rentrait. Ahl mon Dieul monsieur l'abbé, comme vous voilà blanc J dit-elle; est-ce que vous vous trouvez mal?

Ce n'est rien, Misie, un peu de fatigue; mais je n'ai rien trouvé!

Alors il faut qu'il n'y ait rien.

Prenez garde, Misie! vous m'avez mis ici aux prises avec un danger sérieux. C'est vous qui avez pris l'initiative : auriez-vous parié au hasard? Seriez-vous foUe?

Misie, intimidée par le ton sec et mécontent de l'abbé, répondit SD balbutiant : Mon Dieu, mon Dieu!... je n'ai rien pris sur moi... Tous m'avez demandé des détails sur la mort de madame. Je vous û dît ce que je croyais savoir. Je sais bien qu'elle rêvait souvent tout haut. Pourtant elle me l'a dit plus de trois fois, et sans paraître égarée : u C'est là. Mine! dans ce carré-là! Dans dix ans d'ici, rap* pslle-tm bien, petite, tu chercheras et tu trouveras. C'est mon vœu, moB seul et dernier vœu! C'est le repos de mon Ame... J'ai confiance en toi, Mîsie I Toi seule ici as de la religion ! n

Mais, en vous disant c^eti y vous disait-elle que ce fût dans cette l^M8serie qui pouvait être enlevée, renouvelée?

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S2 BEYOE DES DEOX MONDES.

Elle ne voulait pas me dire son secret tout entier, ou elle ne savait plus, la pauvre dame 1 Aussitôt qu'elle avait dit : « C'est mon dernier vœu, c'est le repos de mon âme ! » elle croyait voir l'enfer, jetait de grands cris et perdait la raison.

Henri vit Tabbé essuyer son front baigné de sueur. C'était une sueur glacée, car il était toujours livide.

Enfin elle est morte calme, reprit-il, vous me l'avez assui^?

Très calme, monsieur Tabbé.

Et sans vous reparler de l'objet caché?

Non ; elle paraissait l'avoir oublié.

Et vous êtes bien sûre qu'on n'a jamais fouillé la tenture?

Aussi sûre qu'on peut l'être quand on n'a pas quitté la mai- son plus de vingt-quatre heures depuis vingt ans.

Et vous n'avez jamais vu l'objet auparavant?

Jamais! Je n'ai jamais su ce que c'était.

Ni à qui il était destiné?

Non ; elle disait : Le nom est écrit dessus.

On n'a jamais déplacé ni réparé la boiserie de cette pièce?

On a refait la peinture. J'y ai eu l'œil ; on ne s'est aperçu d'au- cun secret, et j'ai tant regardé avant et depuis!... Vous avez re- gardé aussi, il n'y en a pas!...

Misie! sur tout ce que vous avez de plus sacré, vous n'avez jamais parlé de cela à personne?

Jamais, monsieur l'abbé; je vous l'ai juré, je le jure encore!

Pas même à mademoiselle ?

Oh I pour cela non ! M, de Turdy m'avait dit que le jour je répéterais à mademoiselle un seul mot de ce que madame avait dît dans ses derniers temps, il me mettrait à la porte. Monsieur ne vou- lait pas que sa petite-fille eût l'esprit frappé de ces choses-là. J'avais juré à monsieur d'obéir, et la religion me défendait de me parjurer.

C'est bien, Misie, vous avez fait votre devoir; mais vous aviez promis à madame de chercher l'objet, et vous êtes sûre d'avoir cherché partout?

Oui, monsieur l'abbé, j'ai fait mon possible. Il n'y a pas un endroit de la tenture je n'aie passé les mains, pas un coin des boiseries je n'aie regardé et frappé. Je n'aurais jamais osé dé- clouer, par exemple, et pour soulever les boiseries jl aurait fallu un ouvrier... Les maîtres auraient eu beau être absens,... les autres domestiques m'auraient trahie. Et puis je n'y croyais plus, à ce que madame avait dit... Mais il est temps de vous en aller, monsieur l'abbé. Vous n'avez rien découvert, c'est qu'il n'y a rien, allez! Il ae faut plus s'en tourmenter, la pauvre dame rêvait...

Et pourtant, Misie, vous pensiez que la découverte de ce vœu, comme elle disait, eût pu sauver l'âme égarée de sa fille?

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HÂDEM0I8EIXE LA QUINTINIE. 33

Je m'étais fait cette idée*-làl... Et quand vous m'avez ques- tionné sur l'amitié de mademoiselle pour M. Emile, cela m'est re- venu oomme un rêve que j'avais oublié. Mais vrai, monsieur l'abb&I voilà neuf heures bien sonnées. Il me semble que j'entends la voi- ture qui gagne la côte. Venez, venez, reprenez vos outils, n'oubliez- vous rien ?

Dès qu'Henri eut rejoint M. Lemontier, il lui fit part de sa décou- verte. Il fut convenu que tout serait rapporté à Lucie, mais non à M. de Turdy, dont on avait jusque-là respecté la tranquillité d'es- prit en ne l'initiant pas aux nouvelles crises de la situation.

Dès le lendemain, Lucie donna à Misie la conmûssion d'un achat de linge à Lyon, et elle la conduisit elle-même au chemin de fer dans sa voiture. Elle emmenait le grand-père et sa femme de chambre dfner et coucher à Chambéry chez la vieille teinte, après avoir donné i tous les domestiques diverses occupations au dehors. M. Lemon- tier resta donc seul à Turdy. Henri vint l'y rejoindre. Ils s'enfer- mèrent chez Lucie avec les outils nécessaires à une perquisition complète; mais ils conunencèrent par raisonner leur exploration. Si M"* La Quintinie avait fait murer Vobjely elle eût été forcée d'avoir recours à d'autres confidens de son secret que Misie. Misie eût su et eût dit à l'abbé cette circonstance si propre à donner de la réalité au dépôt : ou il n'y avait pas de dépôt, et tout s'était passé dans l'imagination de la malade, ou le dépôt avait été confié à la muraille au moyen d'un secret qu'on pouvait espérer trouver, même après les recherches de Misie et de l'abbé. Au bout de deux heures d'un examen minutieux, M. Lemontier ayant fait sauter avec une pointe le mastic dont les peintres avaient rempli une fente assez large entre deux baguettes sculptées, il remarqua au fond de cette fente un corps sans résistance qu'il put attirer avec l'outil. C'était de la ouate et non de l'étoupe ordinaire. Il introduisit une pince très fine et retira un sachet de cuir de Russie cousu avec soin , conmie une amulette, mais assez grand pour contenir plusieurs lettres ou une petite liasse de papiers bien serrés. En introduisant cet objet, on avait simplement profité d'un accident de la boiserie, accident que les ouvriers avaient fait disparaître par la suite, sans rien soupçon- ner de ce qu'il recelait. M. Lemontier mit l'objet dans sa poche sans rouvrir.

Puisque tout nous favorise, dit-il à Henri, je veux agir vite auprès de l'abbé.

Vous ne le trouverez pas à Aix, répondit Henri. J'y ai été ce matin. J'ai su que Moreali et le capucin allaient passer la journée à Hautecombe.

J'irai, reprit M. Lemontier. Va-t'en à Chambéry, dis à Lucie

XLV. 3

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M BBTUE DES DEUX MONDES.^

que toat va bien, et qu'elle revienoe deomin sans ^crajjitew Tu re- viendras, toi, m'attendre ici, noafi.paseeirons la nmt sans nouveau trouble.

M. Lemontier prit une barque et gagna raJt4)aye de Hautecombe, le père Onorio, irrité du bruit et des frivoles occupations des baigneurs d'Aix, avait été s'installer pour quelques jours.

Il était trois heures quand M. Lemontier rejoint l'abbé^ qui, avant de se remettre en route pour Aix,. priait, prosterné, d^ns une chapelle. Il lui mit la main sur l'épaule, en lui disant avec autorité : J'ai à vous parler, monsieur!

Moreali ne tressaillit pas, et, après avoir baisé la poussière avec affectation, comme pour montrer qu'il s'humiliait devant Dieu, il se leva. et regarda son adversaire d'un air de dédain, souriant. Ils sor- tirent ensemble et s'ei\foncërent dans la montagne, Lemontier mar- chant le premier, jusqu'à ce qu'il se trouvât assez à l'écart des che- mins frayés et dés distractions qui s'y promènent.

Monsieur, dit-il à l'abbé, J'ai été plus heureux que voas : j'ai trouvé ce que vous avez en vain cherché hier et avant-^hier dans le boudoir de M"* La Quintinie.

Moreali resta immobile, comme recueilli, assez maître de lui pour ne trahir ni colère, ni terreur, ni surprise. Il pensa que Misie l'avait trahi; il ne voulut pas dire un mot par lequel il put être compromis plus qu'il ne l'était. Un frisson nerveux le faisait sui-sauter de temps en temps, mais il se dominait avec une étonnante force de volonté. M. Lemontier dut prendre toute l'initiative de l'explication.

Avez-vous quelque raison de croire, dit^l, que cet objet vous ait été destiné?

Sans doute la destination était indiquée sur l'objet même?

Non, monsieur, l'objet ne porte aucune, espèce de suscrip- tion.

Alors je le réclame, il m'appartient.

C'est tout ce que je voulais savoir, monsieur. Vous avez cher- ché à vous emparer d'une chose que vous supposiez devoir vous ap- partenir; mais n'eùt-il pas été plus simple de vous en ouvrir à M. de Turdy, au général, ou à M"** Lucie elle-même, et de leur réclamer cette chose, vous fiant à leur honneur, s'il est vrai que cela con- tienne le dernier vœu d'une mourante? Votre excessive méfiance des autres a porté ses fruits. A son tour, la famille doit se méfier et s'as- surer que le sachet trouvé par moi couvre un envoi à votre nom. Un des membres de cette famille, à votre choix, découdra l'enve- loppe et verra la suscription, s'il y en a une.

L'abbé, se dominant toujours, répondit : Des trois personnes de cette famille, l'une est absente, et n'est pour rien dans la pro-

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MAOEMOtSBLLE LA QUINTIKIE. 35

peâtioir que tous me faites. Envoyez-lui l'objet. Je m'en rapporte- à sa prudence et à âa loyauté.

C'est-à-dire que vous lui écrirez télégraphiquement que c'est qodque secret de confession, et qu'il faut vous le restituer sans l'ouvrir? Mais il n'en peut être aini^ que quand nous aurons acquis la certitude du fait en voyant votre nom sur l'adresse.

* Le général s'en assurera.

Alors, reprît M. Lemontier eu appuyant sur les mots, vous ne craignez pas que cette confession, au lieu de vous être destinée» ne soit adressée au général lui-même? '

La figure de Moreali se décomposa et devint effrayante. Cette idée s'était présentée à lui si souvent qu'il se crut perdu.

Monsieur Lemontier, dit-il, vous avez déjà ouvert le paquet !

T<on, monsieur, répondit paisiblement Lemontier, je n'en avais pas le drdt.

Vous le jurez!

Sur mon honneur! mais vous n'avez confiance en personne, pas même au père Onorio, qui ne vous eût certes pas autorisé aux recherches furtives que vous avez faites, au risque d'être surpris et traité comme un voleur de nuit!

L'abbé se leva comme s'il eût voulu aller se jeter aux pieds du capucin. M. Lemontier, qui s'était assis près de lui sur une roche, le retint et le força de se rasseoir en lui disant : Le temps presse, je ne puis attendre maintenant que vous vous consultiez: 11 me faut une réponse. Dépositaire de cet objet, j'ai aussi des devoirs à rem- plir. Je ne me permets avec vous aucun commentaire ; mais je ne puis défendre à mon jugement d'entrevoir des vérités terribles. Je ne crois pas que Lucie doive jamais les soupçonner. Je ne crois pas non plus que ni le père ni l'époux de M"*^ La Quintinie, qui les ont peut-être pressenties antrefois, doivent les connaître aujourd'hui. C'est la pensée de ce danger extrême qui m'a fait venir à vous pour vous demander, non pas la révélation de vos secrets, mais la valeur ou la vanité de mes craintes. Un mot suffit à chacune de mes ques- tions. Qui peut ouvrir ce paquet? M. de Turdy.^

Non!

Le général?

Non!

Lucie?

NonI

Vous alors î

Moi seul.

Même s'il est adressé à un autre?

Vous n'y consentirez pas?

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S6 BETUB DBS DEUX UOHDBSi

A mon tour, je dis non.

Si je vous disais de l'ouvrir I '

Je dirais encore non.

D'en prendre connaissance avec moi?

Non, toujours non.

Avec l'autorisation de Lucie?

Vous la lui demanderiez?

Non, je vous en chargerais. ^

Ceci change la situation, nous serions au moins daa^ la l^a* lité, Lucie étant seule et unique héritière de tout ce que sa mère a laissé. De plus elle est majeure ; je me charge de lui demander son consentement. vous retrouverai-je demain, rnoosieur l'abbé?

Pourquoi pas ce soir?

Impossible. M""" La Quintinie est absente jusqu'à demain matin,

Elle est à Ghambéry? Âllons-y ensemble, monsieur I Par le chemin de fer d'Aix, nous y serons de bonne heure encore, je ne puis passer la nuit dans ces angoisses.

Vous les avouez enfin? Allons, je n'en abuserai pas^ je serai plus généreux que vous. Partons.

Ils n'échangèrent plus un mot. En traversant le lac, U* I^mon-

tier observa la contenance morne et pourtant digne de l'abbé. II

était vaincu, mais non brisé. U suivait de l'œil le làlage ouvert par

la barque, et semblait livré à une méditation profonde plutôt qu'au

^ sentiment amer de la défaite.

En chemin de fer, il parut ranimé comme s'il eût trouvé, sous l'in- fluence de cette marche rapide, une solution ou une résolution. A Ghambéry, il se tint dans la rue pendant que son compagnon entrait chez M>^* de Turdy. Lucie, prise à part, dit à M. Lemontier qu'elle lui donnait plein pouvoir de disposer du paquet comme il l'enten-* drait, et même de ne jamais lui dire ce qu'il contentât. Elle s'eQ remettait aveuglément à sa prudence et à son honneur. U courut rejoindre Moreali avec un mot de la main de Lucie, qui l'autorisait complètement. Ils allèrent s'enfermer dans la maison du comte de Luiges, lequel était toujours à Aix»

Attendez ! dit l'abbé au moment M. Lemontier, prenant un canif sur le bureau du comte, allait ouvrir le sachet, j'ai besoin de mes forces, de ma raison, de ma mémoire. Je suis fatigué, j'ai faimt

J'ai faim aussi, répondit M. Lemontier. Allons chercher une table d'hôte queloonque. Je vous invite à dîner, si vous voulez bien le permettre.

Inutile de sortir, reprit l'abbé; je vais envoyer chercher...

M. Lemontier refusa. L'abbé le regarda en face, et ses yeux se remplirent de larmes; mais il ne se plaignit pas du terrible soupçon

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3U2»lB}ISELi:.E LA QUIlITimE. 37

muet, trop provoqué par sa conduite précédente. Ils sortirent, dî- nèrent ensemble sans se parler et rentrèrent chez le comte. C'était une vieiUe maison, riche, silencieuse, servie par de vieux domes- tiques dévots; le jour baissant, ils i^ortèrent une lampe et dispa- rurent.

M. Lemontier coupa la soie tout automr du sacbet et en tira une grosse lettre, qui devint fort mince après le d^duUlement de trois enveloppes épaisses. La première ne portait qu6 ces mots : pour être enverfe dam dix nn»; la seconde : pour Être lue le Jour de la première communion de ma fille; la troisième enfin , que M. Le- nKmfîer n'ouvrit pas, portait cette adresse bien lisible : à mon mariy le colonel La Quiniinie.

Voilà ce que j'avais prévu, dit-il, c'est une confes^on au véri- tabie confesseur, une confesàon qui vous épouvante, et à présent, monsieur l'abbé, regardez-vous votre adversaire comme un ennemi sans délicatesse et sans générosité?

Horeali cacba sa figure dans ses mains et fondit en larmes, puis, tendant ses deux mtôis humides et froides sur la table : Pardon- nez-moi, dit-il, pardonnez-moi en chrétien et en philosophe I

Je vous pardonne tout ce qui m'est personnel, répondit Le- montier; mais je ne puis toucher vos mains en signe d'estime ou d'amitié, je les crois souillées d'un crime que ce repentir tardif ne peut expier en un instant.

Monsieur Lemontier! s'écria Moreali avec énergie, je ne suis pas sa coupable que vous le croyez : Lucie n'est pas ma fille I J'ai aimé sa mère avec passion, je l'aime elle-même comme l'enfant de mes entrailles spirituelles, mais je n'ai pas séduit M""' La Quintinie, je n*aî manqué ni à mon vœu de chasteté, ni à mon devoir de con- fesseur et d'ami. S'il y a dans cette lettre dont vous prendrez con- naissance, je le veux, une révélation contraire à la confession que je vais vous fûre, cette révélation est l'osuvre du délire; mais j'ai mes preuves, moi : elles sont là, dans ce bureau dont j'ai la clé, et je veux les mettre sous vos yeux... quand vous m'aurez écouté, non comme un ami, vous vous y refusez, mais comme un juge. Je vous accepte pour ce que vous voulez être.

C'est mon droit, répondit Lemontier, car j'ai celui de devenir le père de Lucie, et j'en ai la volonté. Je dois et veux savoir par conséquent quels liens l'unissent à vous. Parlez. Il remit la lettre de M^ La Quintinie dans le sacbet, y posa son coude, fixa sur Tabbé ses yeux clairs et calmes, et le philosophe attendit la confea- aion du prêtre.

George Sand.

(La dtmière partie au prochain n*. )

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DE

L'ÉQUIVALENCE DE LA CHALEUR

DU TRAVAIL MÉCANIQUE

I. Exposé de la théùrie mécanique de la chaleur, présenté à la Société chimique de Paris le 7 et le 91 février 1802, par M. Yerdet. II. Commentaire aux travaux publié» sur la char- leur considérée au point de vue mécanique, par M. Résal, ingéniear des mines, 1861. m. De la Contraction musculaire dans ses rapports ante la température animale, par M. J. Bédard. IV. Étude Ustorique mxr la théorie de la chaleur, par M. Ch. Laboolaxe. Y. De l'équivaienl mécanique de la chaleur, par M. J.-B. Bélanger, 1863.

La physique moderne est entrée depuis vingt ans dans une phase particulière. A mesure qu'on a mieux étudié la gravitation, la cha- leur, la lumière, Télectricité, le magnétisme, l'affinité chimique, et qu'on a mieux connu les lois spéciales de chacune de ces propriétés de la matière, on a distingué plus nettement leurs relations néces- saires; on a reconnu pour plusieurs d'entre elles qu'elles s'engen- drent les unes des autres suivant des règles précises, et l'on a été conduit à étendre et à généraliser ce principe: A vrai dire, ce n'est qu'un retour à la méthode primitive et naturelle. Après avoir séparé la science en plusieurs branches pour la commodité de l'esprit et la facilité de l'étude, on devait être ramené à l'unité initiale. Après l'analyse devait venir la synthèse; mais ce mouvement s'est pré- senté, dans ces vingt dernières années, avec tous les caractères d'une nouveauté. Cette évolution de l'esprit scientifique s'est mar-

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EQUIVALENT MECANIQUE DE LA CHALEUR. 39

quée dans le livre de M. Grove sur la Corrélation des Forces physi- que*. Il faut avouer que le physicien anglais mêle bien des incerti- tudes à quelques aperçus ingénieux, qu'il esquive les difficultés principales, qu'il agite plus de questions qu'il n'en résout, qu'il entre rarement au cœur du sujet, et qu'il n'apporte à l'appui de sa théorie qu'un très mince bagage de faits. Il eut du moins le mérite d'exposer avec quelques vues d'ensemble des idées qui étalent dis- séminées dans des travaux de toute sorte, et d'en faire tant bien q^e mal mi corps de doctrines.

Depuis que le livre de M. Grove a paru, c'est-à-dire depuis une quinzaine d'années (1), on a fait dans la voie qu'il avait vaguement esquissée des progrès sérieux. On a renversé quelques-unes des barrières qui séparaient les différentes parties de la physique, et la vue, s'étendant plus librement, a saisi des rapports qui jusqu'alors étaient restés cachés. En entrant plus avant dans les faits, on a commencé à débarrasser la science des fluides hypothétiques, des entités latentes, des qualités occultes, des redondances fallacieuses. C'est ainsi que la chaleur et la lumière en sont venues à présenter des phénomènes tellement connexes que plusieurs physiciens osent insinuer qu'elles sont une seule et même chose, et qu'il n'y a de différence que dans notre perception. De ces rapports nouvellement établis enti-e des phénomènes qui avaient été longtemps regardés comme à peu près étrangers l'un à l'autre, nous pourrions citer en- core quelques exemples. Nous nous bornerons à en signaler un des plus remarquables, et ce sera l'objet de cette étude : nous voulons parler de l'équivalence de la chaleur et du travail mécanique.

La théorie de cette équivalence, commencée vers 1842 par un physicien de Manchester, M. Joule, et par un médecin allemand, M. Jules-Robert Mayer, s'est répandue peu à peu dans le monde scientifique. D'abord obscurcie par bien des confusions, elle s'est dégagée lentement du brouillard. Elle brille aujourd'hui d'un vif éclat. Elle est, dans l'étude de la corrélation des phénomènes natu- rels, la partie la plus claire et la plus certaine. Elle forme, dans cet ensemble encore trop peu défini, un groupe complètement achevé. Si quelques doutes existaient encore à ce sujet dans certains es- prits, ils ne peuvent manquer d'être levés par les deux excellentes leçons que M. Verdet a faites au mois de février de l'année dernière à la Société chimique de Paris. Il a résumé tous les faits relatifs à cette théorie fondamentale, et les a présentés avec la précision et Télégance que donnent à de semblables exposés les formules de l'analyse mathématique. Si cette forme ne nous permet pas de le

(1) 11 fat tnduit en français en 1856 par M. Tabbé Moigno.

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&0 REVUE DES DEUX MONDES.

suivre ici dans les détails techniques de ses leçons, nous essaierons du moins d'en retracer les traits principaux.

I.

Beaucoup de faits pourraient servir d'origine à l'exposition de la théorie nouvelle. On n'a que l'embarras du choix. Nous sommes en eflet comme enveloppés par les manifestations de la chaleur et du travail mécanique. Il suffirait de prendre Tune d'entre elles, la pre- mière venue, et de l'examiner de près, pour y découvrir la rela- tion des deux élémens qui nous occupent. M. Verdet prend pour point de départ l'étude de la machine à vapeur, et il se conforme ainsi à l'ordre historique des idées. C'est en effet par l'usage tou- jours croissant des moteurs à vapeur que l'attention a été appelée sur les phénomènes dont nous allons parler. Ce sont les machines à vapeur qui ont mis sans cesse sous nos yeux et fait entrer dans la pratique journalière de notre vie le spectacle du travail créé avec de la chaleur. C'est en contemplant les immenses résultats que notre siècle obtenait au moyen de ces organes, en voyant tous ces mouvemens produits, ces poids énormes soulevés, ces métaux tra- vaillés, ces efforts de toute sorte réalisés, en regardant tous ces bras de fer s'agiter, toutes ces roues toiu*ner, c'est, disons-nous, en examinant d'une part tout ce travail accompli et en se repor- tant d'autre part au foyer incandescent qui était Torigine de toute cette force, c'est en rapprochant cet effet et cette cause, que l'in- stinct public, avant même d'avoir la consécration de la science, a pu s'écrier: «Ce travail vient de cette chaleur! Ce travail n'est qu'une transformation de cette chaleur! »

Examinons donc le jeu d'une machine à vapeur, et prenons, pour fixer les idées, une machine à détente et à condensation. La ma- chine produit un travail quelconque. Elle a pris son mouvement uniforme. Que se passe-t-il dans l'intervalle de temps qui corres- pond au mouvement de va-et-vient du jpiston? De l'eau ayant une température basse est amenée du condenseur dans la chaudière et s'y vaporise; une certaine quantité de vapeur est introduite sous le piston, elle le presse et se détend; le piston se meut et la vapeur retourne au condenseur, elle revient à l'état d'eau à basse tem- pérature. Pendant cette série de phénomènes, un travail extérieur est produit par la machine. La série se renouvelle et avec elle un nouveau travail, et ainsi de suite. Si nous ne considérons que les déplacemens des corps qui sont en jeu et les effets mécaniques sen- sibles aux yeux, nous n'apercevons pas d'où vient le travail exté- rieur qui a été produit. Après la période correspondante à un mou-

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ÉQUIVALENT MECANIQUE DE LA CHALEUR. 41

vement alternatif du pîsto^, toutes les pièces de la machine se retrouvent comme elles étaient avant cette période; elles sont iden- tiquement dans le même état; elles possèdent la môme vitesse, la même capacité de mouvement. Quant à l'eau, si on la suit du con- denseur & la chaudière^ de la chaudière au corps de pompe» du corps de pompie ^u condenseur, on voit qu'elle se retrouve tout entière, car les quantitéja qui peuvept s'en perdre dans la pratique sont né- gligeables danç notre raisonnement théorique. Aui^ dépens de quoi s'est donc produit le travail? Qu'est-ce qui s'est consommé? Ce Q'est pas. dan3 l'usure de la machine, ce n'est pas dans la vapeur qui peut éventuellement disparaître du système que nous trouve- rons une raison sufiisante de ce travail, car ce sont des accidens légers qui ne sont point en proportion convenable avec le résultat constaté. Encore une fois d'où vient ce résultat? Ici notre pensée se reporte naturellement au foyer, au charbon qui brûle et qui com- munique de la chaleur à l'eau pour la transformer en vapeur. Cette vapeur, après avoir agi sur le piston, retourne dans le condenseur et Y abandonne de la chaleur en revenant à l'état liquide. Chaleur communiquée à la vapeur, chaleur restituée par la vapeur, ces deux quantités sont-elles égales?

Si elles le sont, nous demeurons en face d'un phénomène inex- plicable. Notre machine fait sortir du travail de rien. La quantité de chaleur que le foyer a communiquée à la vapeur au commence- ment d'une période se retrouve à la fin dans le condenseur tout en- tière et toute prête à être de nouveau utilisée. Quant à la quantité de chaleur que le foyer a perdue par d'autres motifs, il est clair que nous n'avons pas à en tenir compte et qu'elle n'a pas contribué au travail. Voilà donc une création de travail sans dépense, un effet sans cause!

Si au contraire la vapeur, après avoir travaillé, apporte au con- denseur moms de chaleur qu'elle n'en a reçu de la chaudière, tout s'explique, et le travail produit par la machine devient évidemment pour nous l'équivalent de la chaleur qui a disparu.

On voit donc que nous nous trouvons en face d'un phénomène fondamenlal, d'une expérience décisive à faire. Hâtons-nous de dire qu'elle a été faite, et qu'elle a pleinement confirmé la seconde de nos deux hypothèses, la disparition d'une certaine quantité de cha- leur qui se transforme en travail. Hâtons-nous de poser cette con- clusion à ce premier exposé de la nouvelle doctrine; mais avouons . tout de suite que l'expérience dont nous parlons a eu une histoire malheureuse, qu'elle a servi quelque temps à infirmer les résultats que nous sommes aujourd'hui en droit d'en tirer, et que maintenant peut-être encore, par un reste des fausses lueurs dont elle avait

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A2 REVUE DES DEUX MONDES.

d'abord obscurci k question, elle éloigpe de la vérité quelques es- prits timorés. Les essais furent faits par M. Him, ingénieur civil à Colmar, à Foccasion d'un prix proposé par la Société de physique de Berlin sur la question de l'équivalence de la chaleur et du tra- vail mécanique. M. Him avait opéré sur de puissantes machines; il s'était servi des moteurs d'une grande usine pendant leur marche industrielle ; il avait répété et poursuivi ses études pendant plu- sieurs années. Ses résultats semblaient donc à l'abri des diverses causes d'erreur qui entachent souvent les travaux de laboratoire exécutés sur une échelle trop restreinte. Ses conclusions n'en étaient donc que plus désastreuses quand il prétendait retrouver dans le condenseur toute la chaleur que la vapeur avait enlevée à la chau- dière. Le président de la Société de physique de Berlin écrivait à M. Him en 1857 : «Vous avez fait, monsieur, vis-à-vis de notre pro- gramme, à peu près ce que Jean-Jacques fit vis-à-vis de celui de l'académie de Dijon. La société demande la détermination exacte de l'équivalent mécanique de la chaleur : vous vous êtes efforcé de prouver qu'un tel équivalent n'existe pas. Cependant un examen approfondi de vos expériences a amené la commission à penser que, loin de démontrer ce nouveau principe, ces expériences, si l'on en discute les résultats d'une certaine manière, tendraient bien plutôt à prouver l'existence de l'équivalent en question et même fourni- raient des chiffres assez concordans avec ceux qu'ont déduits d'au- tres expérimentateurs. » Une longue controverse s' engagea alors entre M. Clausius, qui examinait les mémoires présentés à la So- ciété, et M. Him, qui soutenait ses premières affirmations par de nouveaux travaux. La vérité se dégageait d'autant plus difficilement à travers cette discussion qu'il n'était pas toujours facile d'analyser les expériences de M. Him, développées avec une abondance uix peu germanique dans d'assez volumineux mémoires. La lumière a pourtant fini par se faire; l'inexactitude des raisonnemens que M. Him appliquait à ses données expérimentales a été mise en évi- dence, et ses chiffres mêmes, sainement interprétés par M. Clau- sius, ont donné le résultat que nous avons annoncé. La dernière et la plus utile des consécrations n'a point même manqué à cette con- clusion définitive. Au mois de juÛlet 1862, M. Hira a publié un nouveau mémoire il rectifie ses premières assertions, adorant ce qu'il avait brûlé et brûlant ce qu'il avait adoré.

Cette transformation de la chaleur en travail , que nous avons essayé de faire entrevoir dans un cas déterminé, dans le jeu d'une machine à vapeur, nous allons tout à l'heure la retrouver dans l'examen des faits les plus divers. Nous trouverons également la transformation inverse, et nous verrons à chaque instant le travail

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EQUIVALENT MÉCANIQUE DE LA CHALEUR. M

se transformer en chaleur. Si nous faisons mouvoir par un effort mécanique une roue à palettes dans un réservoir d'eau, nous échauf* ferons cette eau ; bien d'autres faits de cette nature apparaîtront. Nous pourrons alors attribuer une généralité absolue au phénomène de la transformation réciproque de la chaleur et du travail ; mais; comme nous nous proposons avant tout d'indiquer rapidement Ten- semble de la théorie nouvelle, nous admettrons dès maintenant que cette généralité est démontrée, et nous poserons sans plus tarder une nouvelle question. Dans la transformation qui nous occupe, y a-t-il un rapport constant entre la quantité de chaleur qui disparaît et la quantité de travail qui apparaît? On connaît les unités aux- quelles ces quantités se comparent; l'unité calorifique, la calorie, est la quantité de chaleur qui est capable d'élever d'un degré ther- mométrique la température d'un kilogramme d'eau; l'unité de tra- vail, le kilogrammëtre, est la quantité de travail qui est capable d'élever à la hauteur d'un mètre un poids d'un kilogramme. Quand des calories se transforment en kilogrammètres ou réciproquement, y a-t-il entre ces deux quantités un rapport numérique constant? fine calorie produit-elle dans tous les cas le même nombre de kilo- grammètres? Un kilogrammètre donne-t-il dans tous les cas le même nombre de calories?

Si Ton consulte les faits, on y trouve une réponse affirmative. Un nombre considérable d'expériences répétées depuis vingt ans, qui ne seront point toutes citées ici, mais dont les plus mémorables du moins seront mentionnées dans le cours de cette étude, se pressent pour attester la fixité du nombre qui représente l'équivalence de la chaleur et du travail. Une calorie équivaut à 425 kilogrammètres, non pas, on le pense bien, que toutes les expériences aient donné ce nombre exact : ce serait un résultat trop contraire à la pratique des recherches expérimentales; mais c'est la moyenne que M. Ver- det propose d'adopter après avoir examiné une série de travaux assez concordans pour nous donner pleine confiance dans le nombre qui ressort d'une comparaison faite avec soin. C'est le nombre qui de\Ta désormais servir aux calculs industriels et scientifiques. Dès maintenant donc, et sous le bénéfice des confirmations expérimen- tales, dont les pages qui vont suivre seront l'objet, on peut consi- dérer comme acquise la fixité du nombre qui représente l'équiva- lence. C'est ce nombre qui est généralement connu sous le nom d'équivalent mécanique de la chaleur.

Passant maintenant de l'ordre des faits à l'ordre des raisonne- mens, nous demanderons si on aurait pu concevoir qu'une calorie ne donnât pas toujours le même nombre de kilogrammètres. Et d'abord n'oublions pas que le phénomène est réversible, et que nous

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hh RETUE DES DEUX MONDES.

pouvons, suivant les cas, convertir de la chaleur en travail ou du travail en chaleur. Imaginons un instant qu'il n'y ait pas <îans cette transformation réciproque un rapport fixe; supposons qu'il y ait des machines, des organes, des systèmes, par lesquels on puisse obtenir des rendemens variables (et nous ne parlons pas, bien en- tendu, du rendement utile, qui peut varier, mais du rendement in- trinsèque, calculé en tenant compte de toutes les transformations utiles ou non) : il est clair qu'en accouplant ces machinesl,' ces or- ganes, ces systèmes dans l'ordre le plus avantageux, et les aban- donnant à leur action seule, nous pourrions, au moyen d'une quan- tité de chaleur ou de travail donnée, obtenir des quantités de chaleur ou de travail croissant d'une façon illimitée, résultat tout à fait inadmissible. C'est ce qu'on appelle une démonstration par l'ab- surde.

En donnant le nombre 425 pour l'équivalent mécanique de la chaleur, il n'est peut-être pas inutile d'aller au-devant d'une ob- jection : on est quelquefois surpris au premier instant de la gran- deur de ce nombre. Eh quoi! se dit-on, tant de kilogrammètres pour une seule calorie ! Mais l'étonnement se dissipe vite; il tient à\ine appréciation inexacte des unités qui sont en présence, et dis- paraît dès qu'on se rend un compte suffisant de leurs valeurs res- pectives. La calorie est une unité moins modeste qu'il ne semble d'abord, et l'on en reprend une idée plus avantageuse quand on réfléchit au temps que met une masse d'eau pour s'échauffer sur un foyer ordinaire. Le kilogrammètre au contraire n'a point l'im- portance que semble lui attribuer la pompe de son nom ; A25 kilo- grammètres ne représentent en somme que le travail d'un cheval- vapeur pendant six secondes environ. Par conséquent le travail d'un cheval- vapeur pendant une heure correspond à 600 calories. Ce résultat, ainsi présenté, n'aura sans doute plus rien qui puisse étonner les personnes mêmes qui auraient été portées à le trouver singulier sous la forme il se produisait précédemment.

Dès que l'esprit a conçu la notion de l'équivalence de la chaleur et du travail, Ù demande à en pénétrer le principe, à en saisir non plus la manifestation, mais la signification intime. Maître des faits, il veut en posséder la raison. Quand il a vu la transformation de la chaleur en travail,, il veut savoir pourquoi et comment cette trans- formation s'accomplit, quel est le procédé que la nature y emploie. Il se trouve en face de ce phénomène comme en présence d'un tour d'escamoteur. Voici bien les calories avant l'opération! Voici main-

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ÉQUIYALENX lOSGAïaQUE DE LK CHALEUR. &&

tenant le travail accompli qu'on lui montre en échange des calories qui ont disparu! Mais quel est le* secret de cette étonnante substi- tution? — A vrai dire, on n'a dans aucun cas surpris ce secret sur le vif; mais la théorie en donne une explication plausible.

C'est ûnsi qu'on a toujours vu la physique placer des hypothèses sur les pihénomènes qu'elle étudiait. On conçoit d'ailleurs qu'une explication» fû^-eUe mauvaise, n'infirme en rien ce qui a été ob- servé. Le danger commencerait seulement du jour l'on voudrait dénaturer les observations et plier les faits pour les amener de force dans les données d'une hypothèse. Pourvu que l'on se garde de ce périU l'hypothèse est utile par les vérifications qu'elle suggère, par les aperçus qu'elle ouvre.

Avant donc d'aller plus loin, avant d'entrer dans la série des faits qui mettront tout à l'heure la notion de l'équivalence dans une com- plète lumière, noiis nous arrêterons encore un instant pour esquisser l'hypothèse qui a été faite à ce sujet, et qui réunit aujourd'hui les suffrages les plus éminens; mais il est nécessaire qu'on n'oublie pas, quelle que soit l'opinion qu'on s'en forme, que les faits fondamen- taux auxquels elle s'applique demeurent hors de doute. Que cet aperçu théorique obtienne ou non l'assentiment du lecteur, nous n'en serons pas moins en droit, après l'avoir indiqué, de reprendre sur le terrain des faits la suite de notre exposé.

Et d'abord les travaux publiés pendant ces vingt dernières années sur la chaleur démontrent qu'elle est un mouvement vibratoire. MeUoni, dans un mémoire lu à l'académie de ]>[aples le 2 février 18^2 et inséré la même année dans la Bibliothèque universelle de Genève, avait longuement comparé les phénomènes de la chaleur rayonnante et les phénomènes lumineux. De cette étude, il avait conclu que, quand un corps porté à une certaine température est placé au milieu de corps qui ont une température plus basse, un mouvement vibratoire se propage dans le milieu ambiant. Qu'est-ce qui vibre? Sont-ce les molécules matérielles et ordinaires des corps interposés? Est-ce au contraire un éther jusqu'ici insaisissable à tontes nos recherches, et qui remplirait les interstices de ces molé- cules? C'est ce que MeUoni ne pouvait dire; mais il affirmait la vi- bration. Il cherchait d'ailleurs une preuve expérimentale en essayant de produire directement des interférences de rayons calorifiques comme on produisait déjà des interférences de rayons lumineux. Il n'obtint pas lui-même cette sanction de son hypothèse ; mais, cinq aimées plus tard MM. Fizeau et Foucault montrèrent que l'on peut, en ajoutant de la chaleur à de la chaleur, produire du froid, tout comme en ajoutant de la lumière à de la lumière on produit de l'obscurité. L'hypothèse de Helloni ét£Ût ainsi démonti*ée par les faits.

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i6 REVUE MS DEUX MONDES»; .

C'est donc en étudiant la chaleur daas son passs^ge. d'un corps à un autre à travers l'air ambiant qu'on en a saisi la nature intime ; mais si dans cette propagation on a constaté d'une n^niëre certaine qu'elle est un mouvement vibratoire, n'est^il pas naturel d'admettre qu'il en est également ainsi dans l'intérieur même des corpa?

Ce que nous appelons chaleur devient donc pour nous un mouve^ ment de molécules. Dirons-nous que ce senties dernière» molécules du corps même qui vibrent? Dirons^nous que ce sont les molécules d'une substance éthérée qui en remplit les pcH*e&? Peu nous importe* Il nous suffit de constater l'existence d'un mouvement moléculairee Mais d'une autre part qu'est-ce que le travail, sinon le mouvement d'une masse? Ainsi l'idée de chaleur comme celle de travail se ré- solvent maintenant pour nous dans l'idée commune de mouvement, et rien ne doit plus nous étonner si ces deux phénomènes sont liés par une équivalence que régissent les lois ordinaire^» de la mécanique.

Rien ne se perd, rien ne se crée dans la nature. Ex nihilo nihUj in nihilum nil passe reverti. Cela est vrai non-seulement des mo- lécules matérielles, mais aussi de la force ou cause de mouvement qui est la propriété essentielle de chaque molécule. Si donc une molécule ou une masse possède à un moment donné une certaine capacité de mouvement, elle n'en perdra une portion qu'en la cé- dant à une autre molécule ou à une autre masse. 11 y a longtemps que Descartes a dit : u Je tiens qu'il y a une certaine quantité de mouvement dans toute matière créée qui n'augmente et ne diminue jamais, et ainsi, lorsqu'un corps en fait mouvoir un autre, il perd autant de mouvement qu'il en donne, comme lorsqu'une pierre tombe de haut contre la terre, si elle ne retourne pas et qu'elle s'arrête, je conçois que cela vient de ce qu'elle ébraple cette terre et ainsi lui transfère tout son mouvement. » Descartes exprimait ainsi une vérité fondamentale de la mécanique; mais il ne compa^ rait entre eux que deux mouvemens du même ordre. Observons ce^ pendant que dans l'exemple qu'il donne il y a nécessairement de la chaleur produite par le choc, et que sa proposition n'est viaie qu'à la condition d'assimiler complètement cette production de chalem^ à une communication de mouvement. Nous sommes ainsi amenés à comparer entre eux et à regarder comme s'engendi*ant directement les uns des autres ces mouvemens visibles qui constituent le travail dans son acception ordinaire, et ces mouvemens moléculaires que nos yeux ne peuvent apercevoir et qui constituent la chaleur. Quand un travail engendre de la chaleur, c'est donc qu'une quantité de mouvement passe de la masse d'un corps aux molécules de ce corps ou d'un corps différent. Si c'est au contraire la chaleur qui a en- gendré un travail , on peut dire qu'une quantité de mouvement est

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ÉQDIYALBirr HACAm^E M LA CHALEUR. IfJ

passée des motdcules du corps à la masse de oe corps ou d'on corps dillërent.

Pc>ur coDcefoir comment les derniers atomes d'un corps peuvent être aramés d'une TitesBO considérable qui n'est pas apparente^ mais çui peut, à un moment donnée se convertir en effets d'un autre ordre, ?eu^on un exemple grossier? On voit quelquefois un boulet de canon s'avancer lentement sur le sol; il parait presque mort, et on ' croirait que le moindre effort va suffire pour l'arrêter; mais en réalité le boulet tourne sur lui^-mème avec une vitesse énorme. Qu'on vienne à mettre le pied sur lui et à en dénaturer le mouvement en en fixant ainsi un point, le boulet blesse ou tue l'imprudent qui l'a touché.

Nous poirrons dire maintenant, pour résumer notre hypothèse, qoe tout corps, à un moment donné, possède une certaine vertu intérieure, qui peut se manifester soit sous forme de chaleur, soit sous fcmne de travail. Il est à cet ^ard un terme, celui de force vive, que le langage usuel a souvent emprui^ à la. science, en le détournant, il est vrai, de son acception rigoureuse. On nous per- mettra de suivre cet erremcait. Nous dirons ainsi que la force vive qn'un ccnrps possède àim instant donné, peut, suivant les circon-* stances, se révéler sous deux aspects, force vive calorifique, force vive mécanique, de telle sorte que les deux manifestations soient complémentaires et reproduisent le total de la force vive qui était rcfafermée dans le corps.

avant d'en finir avec cet aperça théorique, examinons, à l'aide des lumières qu'il nous donne, le jeu de la machine à vapeur dcmt BOUS avons déjà parlé plus haut. Nous supposons, avons-nous dit, fat machine en pleine marche, ayant pris son mouvement uniforme. Qu'on veuille l]4en considérer, comme précédemment, l'intervalle de temps qui sépare deux momens le piston occupe exactement la mêitte position. A la fin de cette période, toutes les parties de la noachine possèdent la même quantité de force vive qu'au commen- cement, car leur masse d'une part est invariable, et d'autre part elles ont la même dudeur et la même vitesse, puisque nous suppo- sons le jeu régulier. Dans cet intervalle cependant un travail ex- térieur a été produit, un poids a été élevé ou toute autre résistance a été vaincue, et ce travsdl n'a pu se produire qu'aux dépens d'une partie de la force vive qui était dans la machine; mais puisque nous venons de voir que cette machine en^ possède encore la même quan- tité, c'est donc qu'en même temps qu'elle en perdait d'une part elle en gagnait de l'autre une quantité égale.. En même temps qu'elle en dépensait sur l'arbre moteur (nous laissons de côté le travail que la machine produit sans qu'il soit recueilli utilement), elle en emprun*- tait autant au foyer de la chaudière. Cette machine nous apparaît

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AS UYUE ras DEUX MONDES*

donc comme un véhicule de force vive. Elle absorbe de la force vive mesurable en calories, eUe rend de la force vive mesurable en kilo-* grammètres. Et puisque, dans l'état de fonctionnement uniforme nous Texaminons, elle ne garde rien pour elle, puisqu'elle dépense tout ce qu'elle reçoit, il y a entre les quantités de force vive mesu^ rées à l'entrée et à la sortie un rapport d'équivalence, nous pouvons dire d'égalité. Pour chaque calorie qui entre, il y a A25 kilogram** mètres qui sortent.

III.

Mais abandonnons le champ de l'hypothèse pour revenir sur le terrain des faits, et c'est mûntenant que nous allons voir nos pre- mières données se confirmer par une série de vérifications* À la lumière de cette notion nouvelle, il y a toute une révision de la science à £ûre. Partout il y a simultanément phénomène calori- fique et phénomène mécanique, c'est-à-dire dans presque tous les cas que la pratique et la théorie peuvent nous présenter, la nouvelle loi introduit entre les deux phénomènes une relation nécessaire, jus- qu'ici inconnue, et qui, maintenant démontrée, fera découvrir des vérités intéressantes, reconnattre des erreurs ou combler des lacunes. Toutes les lois physiques et chimiques ont désormais besoin d'être considérées sous un nouvel aspect; l'astronomie, la physiologie vont s'éclairer de lueurs inattendues. Il ne s'agit pas ici, comme on le pense bien, de faire cette révision générale de la science; il ne s'agit même pas d'indiquer comment elle peut être faite : nous nous con- tenterons de citer quelques exemples, empruntés pour la plupart aux leçons de M. Verdet.

Que va devenir, pour commencer par là, l'ancienne notion du frottement? Depuis longtemps, lorsque deux corps se mouvaient au contact l'un de l'autre avec des vitesses différentes, une certaine partie du travail développé par le corps frottant disparaissait sans que l'on s'en rendit un compte bien net. La science (^cielle était fort réservée à cet endroit. Elle posait dans ses calculs un coefficient relatif au frottement et elle se hâtait de passer outre. Elle se^ gar- dait d'appuyer sur ce phénomène, qui ne laissait pas de se présen- ter sous des dehors assez singuliers. Quant à l'opinion commune, elle regardait assez volontiers le frottement comme une force mystMeuse qui absorbait par elle«-méme une ca*taine quantité de travail entre les deux surfaces frottantes. On se laissait aller à admettre une sorte d'annulation de travail sans mesurer la portée dangereuse d'une pareille doctrine. Ce n'est pas qu'on ne sût déjà que tout fi-ottement. est accompagné d'un dévebppement de chaleur; mais il semUait

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BQUirALSHT'.iaCANIQUB IfiE lA CHALEUR. h9

qve ee fut un phénomène toat à fait accessoire. Les choses GhaQge&l de fiuse actuellement, et c'est ce phénomène autrefois né- gligé qui nous rend» compte maintenant de ce qui avait pu paraître mjfsiérieiix. Tout le travaÙ consommé dans le frottement, et qui ne seretrouYe pas sous une autre forme appréciable, se retrouve sous forme de chaleur. Toute équivoque disparaît, et le bilan du travail moteur s'établit ayeo exactitude.

Cette conversion directe du travail en chaleur, à laquelle corres- pondent des phénomènes usuels et faciles à reproduire, avait néces- ssûrement frappé de bonne heure certains esprits. Elle a été l'objet d'expériences fréquentes, saisissantes, et, ayant de se résoudre en une précise, elle a vaguement préoccupé divei*s savans qui sont restés aux «hords de la vérité. Rumford fut un de ces précurseurs. C'était un Anglais d'Amérique^ un esprit éclairé et indépendant, un peu inquiet et porté à dédaigner les vieilles théories. Tour à tour ^ colonel anglais dans les luttes contre les Américains, ministre de la guene chea l'électeur de Bavière, puis phikuathrope à Paris, il avait épousé la veuve de Lavoisier, il fut savant à ses heures et à sa manière* Ses travaux, malheureusement un peu trop, sommaires, n'ent pas toujours eu l'influence qu'ils auraient mérité d'avoir. Ses mteMÀres sur la chaleur, publiés en 180A, contenaient les faits les plus intéressans.

On admettait alors, sur la foi de Lavoisier et de Laplace, que le calorique était une matière renfermée dans les interstices des corps, et qui en sortait ou y rentrait sous l'influence de certaines causes. Bumford, mécontent de cette hypothèse, entreprit de la soumettre à une expérience décisive. « Si le calorique, disait-il, est une ma- tière logée dans les corps de façon à en remplir les intervalles po- reux, comme Teou remplit les pores d'une éponge, il est clair qu'un même corps n'en contient qu'une quantité déterminée et ne pourra en émettre indéfiniment. C'est ainsi qu'une éponge gonflée d'eau, suspendue par un fil au milieu d'une chambre remplie d'air sec, donne de Thumidité à cet air; mais l'éponge est bientôt épuisée d'eau et mise en état de ne plus pouvoir en fournir. Au contraire une cloche, étant frappée aussi longtemps qu'on voudra, donne tou- jomrs du son sans aucun signe d'épuisement. L'eau est une substance, et il n'en est pas de même du son. i> Pour examiner à ce point de ▼ne les phénomènes calorifiques, Rumford faisait tourner une barre de bronze sur une autre barre semblable dans un vase rempli d'eau; k luurre tonniante était chargée d'un poids de 5,000 kilogrammes et faisait 82 révolutions par minute. Rumford observait réchauffe- ment de l'eau, qui était considérable et capable de mettre de grandes \ de liquide en ébullition; mais le dégagement de chaleur pnn

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50 REVUE DES DEUX ]fONDE6.

doit par les barres frottantes était^il indéfini ou limité? C'est à vé^ rifier ce fait que Runiford s'attachait, et il trouvaift que, tant que la barre tournait, la chaleur se dégageait indéfiniment. 11 prouvait en- suite, par un examen minutieux, qu'on ne pouvait attribuer le 'dé- gagement de chaleur ni à la décomposition de l'eau, ni à la décom- position de l'air, ni aune foule d'autres phénomènes omcomitans auxquels on aurait pu être tenté de l'attribuer. Montrant ainsi que cette chaleur sortait indéfiniment des barres frottantes, il en con- cluait, comme nous l'avons dit tout à l'beure, que le calorique ne peut pas être une matière, mais qu'il est xm mouvement. Qui ne voit qu'il n'y avait qu'un pas à faire pour en tirer une^ conclusion plus intime, et pour dire, comme nous le disons maintenant, que cette chaleur indéfiniment dégagée par les barres de bronze n'était qu'une transformation du travail indéfiniment employé à produire le mouvement de rotation? 11 y a plus, l'expérience de Rumford se prétait à une détermination numérique de l'équivalence des deux phénomènes : d'une part le travail employé à la rotation était faci- lement appréciable, et de l'autre les procédés calorimétriques pour- valent aisément faire connaître la quantité de chaleur absorbée par l'eau. Aussi plusieurs déterminations numériques du nombre fon- damental de l'équivalence ont-elles été faites dans des essais ana- logues à celui de Rumford.

Par d'autres voies, Rumford approchait encore de la notion de l'équivalence de la chaleur et du travail. Faisant forer une pièce de canon à la fonderie royale de Munich, il constatait réchauffement de la masse de bronze. Et comme on essayait de rendre compte de cet échauffement en admettant une différence de capacité calorifique entre le bronze massif et le bronze en limaille, il ee hâtait de mettre à néant cette fausse explication mesurant directement la capa- cité calorifique du bronze dans les deux cas et en prouvant qu'elle ne variait point. Mais voici un autre fait bfen 4:urietix. Il expéri- mentait un canon de fusil dans lequel il introduisait toujours la même charge de poudre, et tantôt il n'y mettait pas de balle, tantôt il y plaçait une, deux, trois et même quatre balles; les unes sur les autres. « J'étais dans l'habitude, dit-il, de saisir avec la main gauche le canon aussitôt après chaque décharge pour le tenir pendant que je l'essuyais en dedans avec une baguette garnie d'étoupes, et j'étais fort surpris de trouver que le canon était beaucoup plus échauffé par l'explosion d'une charge de poudre donnée quand il n'y avait point de balle devant la poudre que quand une ou plusieurs, balles étaient chassées par la charge. » Quoi de plus saisissant que cette expérience dans laquelle une certaine quantité de chaleur disparaît en même temps qu'un travail est produit, et dans laquelle cette

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ÉQCIYÀLBNT<M£GAmQU£ lA CHALEUR. 51

cwFélatioa est assez manifeste pour être sensible à la main? Et ne aeraitnon pas tenté de s'étonner, si Tbistoire des découvertes bu;- naaines n'était pleine de ces anomalies, que Rumford n'en ait pas donné la véritable explication? Quoi qu'il en soit, cette expérience méfite d'être reprise avec précision, et nous la recommandons à nos officie» d'artillerie; il leur serait sans doute facile de constater qu'un canctt s'échauffe moins lorsqu'il tire à boulet que lorsqu'il tîie à blanc avec une simple gargousse, et l'étude de ce phénomène pcmiraitleur donner d'utiles enseignemens.

L'expérience de Rumford sur le frottement a été reprise avec les eorpe les plus divers «et sous des formes variées dès que l'on eut compris ce qu'on en pouvait tirer« M. Joule, dont le nom se présente à chaque instant quand onétudie la nouvelle théorie, faisait tourner une petite roue à palettes dans, une masse d'eau ; le mouvement étftit donné par la chute d'un poids. Il mesurait donc facilement le travûl correspondant à la rotation. L'échauffement de l'eau s'obser- vait directement au thermomètre^ Il trouva ainsi pour le riq)port d'équivalence le nombre &2i. Une autre série d'expériences faites en remplaçant l'eau par du mercure donna le nombre &25. L'eau ou le mercure, conune on voit, servait en même temps à M. Joule de corps firettant et de calorimètre. Dans une troisième série d'es- sais, M. Joule fit frotter un anneau de fer sur un disque de même na- tore dans une masse d'eau, ce qui était, à proprement parler, l'ex- périence même de Rumford; il arriva par ce procédé au nombre A25. M. Favre fit firotter de l'acier contre de l'acier et donna pour résultat de ses essais le nombre &13. On pourrait citer plusieurs autres déterminations de ce genre, et si l'on en a fait beaucoup, on eB fera sans doute encore uaplus grand nombre par la suite. Ces expériences demandent un soin minutieux et une ingénieuse appré- ciaticm des circonstances qui peuvent motiver des corrections dans les données numériques; mais rien de plus simple, de plus satisfai- sant pour l'esprit que leur principe. Le frottement y apparaît di- rectement comme un des phénomènes dans lesquels le travail se transforme en chaleur.

C'est donc avec des notions plus saines que l'on peut maintenant examiner ce qui se passe dans les cas innombrables deux corps se meuvent au contact l'un de l'autre. Et l'on n'est plus tenté d'ad- mettre que dans le jeu d'une machine, qui a pour effet de soumettre diverses surfaces à des frottemens, une partie de la force motiîce soit mystérieusement absorbée. Une portion de cette force se perd à communiquer du mouvement soit à l'air ambiant , soit aux sup- ports de la machine; c'est une perte que l'on peut suivre. Une antre partie est employée à user les surfaces frottantes, à décom-

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62 lf£¥UE DES MUX MON^S. .

poser les liquides dont elles sont enduites; ce sont encore des effets que Ton peut apprécier. Mais cette notable portion du travail moteur qui était consommé sans qu'on pût en rendre compte par ces divers motifs, on sait maiuitenant qu'elle ne disparaît comme travail qu'autant qu'elle se retrouve comme cbaleur. Cette chaleur pourra se perdre en échauffant les organes de la machine, elle pourra se répandre sans effet utile dans l'atmosphère; mais du moins rien ne demeurera inexpliqué, et nous pourrons poursuivre dans toutes leurs phases les transformations successives du travail mo- teur, Dira-t-on que c'est un mince résultat, qu'on ne pourra suivre ces changemens que par l'imagination, et que la pratique n'en atteindra pas la mesure ? Et d'abord rien ne prouve qm'on ne puisse pas tirer de précieuses applications de cette notion nouvelle du frottement; mais en tout cas, qu'on ne s'y méprenne pas, elle nous délivre d'une grande hérésie scientifique que bien des per- sonnes ont côtoyée sans doute, et U est à penser que quelques- unes sont tombées autrefois. Supposer, comme on était tenté de le faire jadis, à propos du frottement, qu'un travail moteur s'anéantit sans rien produire, c'est xme erreur du même ordre que de croire qu'un travail moteur peut naître de rien. Ce sont deux absurdités réciproques et solidaires. Les vieilles idées courantes stu* le frotte- ment renfermaient donc, plus ou moins cachées dans leurs flancs, toutes les billevesées qui ont signalé la recherche du mouvement perpétuel.

Des considérations du même ordre s'appliqueraient à la théorie des chocs, les phénomènes calorifiques entrent pour une part considérable. Si on tire avec une carabine rayée contre une cible très résistante, on constate que la balle est brûlante après le choc. La chaleur développée par ce choc, si on la supposait concentrée tout entière dans le plomb dont la balle est formée, en élèverait la température à plus de 500 degrés. Elle serait donc plus que suffi- sante pour liquéfier le plomb. Si on tire à boulet sur une cible très dure, on voit souvent jaillir un éclair de lumière au moment le boulet frappe la cible. On peut dire qu'en général nous estimons trop bas la quantité de chaleur qui est due aux chocs. On a calculé que si un corps tombe de la hauteur l'attraction terrestre est à peine appréciable , il donnera en touchant la terre deux fois plus de chaleur que n'en dégagerait la combustion d'un poids égal de charbon.

Nous venons de voir l'étude du frottement tout à fait régénérée. Celle de la dilatation des corps va aussi se transformer complète- ment en vertu des idées nouvelles. Ici vient se placer d'abord une expérience mémorable, fondamentale, exécutée en 1845 par M. Joule,

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ÉQDIYALBNT'lKÉGàlfKlUE DE LA ^mALEDR. 68

et qui anéantit une erreur depuis longtemps accréditée. On admet* tait généralement, il y a quelques années encore, et cette opinion trouvait place dans renseignement classique, que la dilatation d'un corps, cdlé de l'air par exemple, absorbait de la chaleur. Tout le inonde se rappelle que dans les cours de physique on mettait un thermomètre sons le récipient de la machine pneumatique : on ob- servait rabaissement de température qui suivait les premiers coups de piston donnés pour faire le vide, et on déclarait sans plus ample an^yse que la difatation de l'air absorbait la chaleur qui disparais- ^sait en cette circonstance; mais ne va-t-il pas falloir, en face de l'expéiience de M. Joule, modifier l'énoncé de cette explication?

H. Jèule prit deux récipieds métalliques de capacité égale, réunis par un court tuyau que fermait un robinet. Dans l'un des récipiens, il introduisit de Tair sous la pression de vingt-deux atmosphères, le robinet de communication étant fermé; dans l'autre, il fît le vide. Le système des deux récipiens était entièrement plongé dans un ré- servoir plein d'eau des thermomètres sensibles permettaient tf apprécier les phénomènes calorifiques qui viendraient à se pro- duire. L'expérience ainsi préparée, le robinet qui fusait communi- quer les deux récipiens fut ouvert; l'air comprimé se précipita dans l'espace vide, et dans un instant très court le système des deux vases fut rempli d^air sous la pression de onze atmosphères. Cette dilatation du gaz absorba-t-elle, oui ou non, de la chaleur? L'an- cienne physique eût répondu oui sans hésiter ; elle admettait que dans toute dilatation une certaine quantité de chaleur disparaissait. Cependant l'expérience de M. Joule montra qu'aucune chaleur n'é- tait absorbée; les thermomètres plongés dans le réservoir d'eau demeurèrent immobiles. Certes il y avait de quoi confondre les esprits nourris dans les anciens erremens; mais nous qui sommes maintenant en possession du principe de l'équivalence de la chaleur et du travail, ne sommes-nous pas portés naturellement à com- prendre ce résultat, si nous réfléchissons que, pour remplir le réci- pient où le vide a été fait d'avance, l'air n'a aucun travail à accom- plir? Pas de travail produit, partant pas de chaleur consommée. Nous sommes ainsi amenés à rectifier l'assertion des anciens physi- ciens et à dire que, quand un gaz se dilate dans les conditions ordi- naires, ce n'est point la dilatation même du gaz qui absorbe de la chaleur, mais bien le travail qu'il est ordinairement obligé d'ac- complir pour se dilater.

M. Joule fut d'ailleurs conduit à retourner son expérience pour en trouver la confirmation. En supprimant le travail de la dilata- tion, il avait évité tout refroidissement. Si au contraire il obligeait le giz à produire un travail pour se dihiter, il devait constater une ab-

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5i REVUE DE$ DEUX IION0ES.

sorption de chaleur. Âpres avoir rempli son premier récipient d'air comprimé à vingt -deux atmosphères, il obligea le ga^ à se rendre sous une cloche* renversée sur la cuve à eau et à s'y loger sous une pres^on de onze atmosphères* L'air avait donc pour s'établir, sous la cloche une certaine masse d'eau à déplacer. A ce U*avail devait correspondre dans le système une déperdition de chaleur. C'e^t ce que les thermomètres accusèrent nettement. Rien de plus concluant que le résultat de ces deux expériences. Rien de plus nati^rel d'ail- leurs que de threr de la seconde une détermination numérique de l'équivalent mécanique de la chaleur. M. Joule le fit et trouva dans ces essais le nombre khi-

Cette expérience capitale vaut qu'on s'y arrête et qu'on examine attentivement comment les choses s'y passent. Si l'on se reporte au premier essai que nous avons indiqué, à celui dans lequel l'air passe du récipient il est comprimé à vingt-deux atmosphères au réci- pient où le vide a été fait, et si Ton regarde de plus près le jeu du phénomène, une objection peut se présenter à l'esprit. Le gaz, di- ^ns-nous, remplit rapidement les deux récipiens sous une pres- »on de onze atmosphères, sans travail et sans refroidissement. Ce- pendant, s'il nous prend fantaisie d'isoler par la pensée dans le premier récipient une petite masse d'air et de la considérer spécia- lement à l'exclusion des particules voisines, nous serons bien forcés de reconnaître que cette petite masse d'air, pour se dilater, doit presser les molécules qui l'entourent, développer ainsi du travail, et partant se refroidir. Cela est si vrai que le résultat final est en effet un refroidissement dans le second essai, la masse entière du gaz, au lieu de trouver le vide devant elle, rencontre un corps qu'elle doit déplacer. Mais ne semble-t-il pas dès lors que la petite masse que nous venons d'isoler par la pensée doit se comporter de la même manière dans les deux cas, puisqu à tout prendre elle a dans les deux cas un effort à faire sur ce qui l'entoure immédiatement, et ne peut-il pas paraître extraordinaire qu elle se comporte diffé- remment suivant ce qui se passe aux extrémités de la masse? « Sup- poser, dit M. Verdet, que tantôt elle se refroidit, tantôt elle con- serve sa température, c'est pour ainsi dire supposer qu'elle est instruite de ce qui se passe en dehors d'elle, et qu'elle se conforme à une loi de la nature de la même façon qu'un être animé et doué d'intelligence. On n'ose guère en général, contre une tliéorie forte déjà de l'assentiment des plus hautes autorités scientifiques, expri- mer tout haut de pareilles difficultés, dont l'énonce a quelque chose d'étrange et de malsonnant; mais on les garde.au fond de l'esprit et on en reçoit quelquefois une défiance secrète contre la science tout entière. » Examinons donc de plus près. Dans le premier cas

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EQUIYAlEm^ MEGANIQUB DE LA CHALEUR. 55

sans doute, de même que dans le second, il y a travail produit, par conséquent refroidissement; mais immédiatement les parois résis- tantes du récipient d*arrivée arrêtent le mouvement, le gaz revient à l'état d'équilibre. Dans cette perte de mouvement, le travail dis- paru se retrouve sous forme d'une certaine quantité de chaleur qui est restituée au système, et cette quantité est précisément égale à celle qui avait été consommée dans le premier moment de l'expé- rience. De vient qu'en définitive les thermomètres n'accusent au- cun changement. Cette explication peut d'ailleurs être vérifiée et Tendue sensible aux yeux : il suffit de plonger le premier récipient dans un vase d'eau, le second récipient dans un vase différent. On reconnaît alors le refroidissement qui correspond à la première phase de l'expérience, l'échaufiement qui suit ce premier phéno^ mène, et on constate facilement l'équivalence des deux effets con- sécutifs.

Toutes ces expériences de M. Joule ont été répétées avec le soin le plus scrupuleux par M. Victor Regnault, le grand vérificateur des travaux modernes. Ainsi développées et étudiées sous toutes leurs faces, sanctionnées par ce contrôle éminent, elles démontrent clai- rement que la dilatation de l'air n'absorbe par elle-même aucune chaleur. Il n'y a de chaleur consommée que par le travail qui ac- compagne la dilatation. L'effet est ainsi restitué à sa véritable cause, et tout le monde comprendra la valeur de cette rectification ap- portée aux anciennes idées.

Une nouvelle pensée guide ainsi l'esprit quand il considère les rapports de la chaleur avec les changemens moléculaires des corps. On va voir la notion de capacité calorifique se transformer et s'é- clairer. Commençons cependant par dire que les considérations qui vont suivre ne s'appliquent, du moins dans la forme simple nous devrons les présenter, ni aux corps solides, ni aux corps liquides. en effet la cohésion des molécules, particularité mal connue et encore inabordable, masque les résultats. Nous n'aurons en vue que les gaz que l'on appelle gaz permanens, dont les molécules pa- raissent complètement libres les unes par rapport aux autres. Des recherches justement célèbres avaient été faites depuis longtemps sur la Alatation de ces gaz. On savait que lorsqu'on échauffe l'un d'eux, le nombre de calories qu'il absorbe sous l'unité de poids pour élever d'un degré sa température varie , suivant que pendant ré- chauffement on maintient son volume constant à l'aide d'une enve- loppe inextensible, ou qu'on lui permet au contraire de se dilater en laissant seulement constante la pression à laquelle il est soumis. A ces deux cas correspondaient pour un même gaz deux capacités calorifiques différentes : capacité calorifique à volume constant, ca-

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56 REVUE DES DEUX MONDES.

pacité calorifique à pression constante, cette seconde toujours pjus grande que la première. Pour Tair atmosphérique par exwiple^ cçs deux quantités étaient dans le rapport de 1 à 1^421, La physiqve avait ainsi dressé des tables qui donnaient pour chaque gaz le? deux capacités calorifiques, et la différence de ces deux quantité^ i^^vait reçu un nom, elle^ s'appelait la chaleur latente de. dilatation. C'était bien en effet Texcédant de chaleur qui était consommé sans pro^ duire un excédant de température dans celui de? deux cas où. Je gai prenait un accroissement de volume. La physique en restait là., Chacun des gaz avait ses deux chaleurs spécifiques, indépend^ut^ en quelque sorte Tune de l'autre; aucun rapport nécessaire ne se/n- blait lier ces quantités entre elles. Aujourd'hui la question a'édair- cit à la lueur du principe nouveau, et ce qui était latent devient patent. Cet excès de chaleur qui est absorbé dans le cas le gaz prend un accroissement de volume devient pour nous l'équivalent exact du travail mécanique que ce gaz développe en se jiUatant. En mène temps que le rôle de la chaleur latente de dilatation se trouve ainsi expliqué, une relation fixe, une équation mathématique s'établit entre les deux capacités calorifiques d'un même gaz» puis* que le nombre de calories qui représente leur difl*érence équivaut à un travail mécanique que nous pouvons apprécier et exprimer en kilogrammètres.

Voilà amsi deux données qui ne paraissaient pas autrefois soli- daires l'une de l'autre, et dont nous découvrons la relation néces- saire. L'équation à laquelle elles doivent satisfaire nous permet donc de faire ime série de vérifications, vérifications d'autant plus précieuses que les valeurs numériques des chaleurs spécifiques à volume constant et des chaleurs spécifiques à pression constante ont été autrefois déterminées, pour les différons corps gazeux, par des expériences directes, très soignées, très précises, et avant qu'on soupçonnât le lien qui devait unir ces deux quantités. Cette équa- tion prend donc une importance capitale. Si l'on suppose connu le nombre qui représente l'équivalence de la chaleur et du travail , elle peut servir à contrôler toutes les valeurs anciennement déter- minées pour les chaleurs spécifiques. Si au contraire on regarde ces valeurs comme des données acquises, elle fournira une série de déterminations numériques du nombre fondamental de l'équiva- lence. Toutes les déterminations qui ont été faites par ce procédé oscillent, ainsi qu'on pouvait s'y attendre, autour du nombre &25» qui peut être regardé comme leur valeur moyenne.

L'expérience des deux récipiens de M. Joule, les indications som- maires que nous venons de donner sur les capacités calorifiques montrent dans quel esprit a été révisée l'étude de la dilatation des

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ÉQUIVALENT MECANIQUE DE LA CHALEUR. 67

corps. C'est d'ailleurs la question qui depuis cinq ou six ans a joué sans cesse le premier rôle dans la théorie mécanique de la ctaaletir* Nulle part on n'est plus près des faits primordiaux qu'il importe de constater. Entre le mouvement vibratoire qui constitue la chaleur et le mouvemetit de dilatation moléculaire qui augmente le tolcune du corps, la relation est directe, facile à définir. Elle se prttc à l'analyse mathématique. Aussi a-t-elle été pour les géo- mètres robjet de calculs très étendus et très complets. Cette étude, intéressante par elle-même, en a pris une importance spéciale. Elle est devenue une sorte de place d'armes dans l'intérieur de laquelle on a établi les vérités fondamentales qui servent de base à la théorie dont nous poursuivons en ce moment l'exposition. La dilatation des corps solides ou liquides, par la raison qu'on a pu entrevoir tout à l'heure, a présenté des difficultés d'analyse qui' D'OBt pas permis d'aller au fond des choses; mais celle des gaz, des vapeurs, a été complètement étudiée dans des mémoires originaux, parmi lesquels on doit citer un récent Commentaire aux travaux publiés sur la chaleur considérée au point de vue mécanique^ par M. Résal, ingénieur des mines, un mémoire sur VÉquivalent mé- conique de la chaleur, de M. Bélanger, professeur à l'École centrale, et un traviûl de M. Gh. Combes en cours de publication dans le Bulletin de la Société d'encouragement.

Introduites dans l'étude de la chimie, les idées nouvelles n'y fu- rent point stériles. On avait bien songé depuis longtemps à com- parer au travail mécanique proprement dit cette autre sorte de tra- vail qui est due aux affinités chimiques : c'était une question tout à fait pratique, puisqu'on résumé les actions chimiques sont l'ori- gine de presque tout le travail qui se produit parmi nous , et que Tune d'elles, la combustion du charbon, fait tourner la plus grande partie de nos'machmes; mais entre le travail chimique et le travail mécanique on n'avait aucun terme de comparaison. La chaleur, envisagée au point de vue nous l'avons maintenant montrée, se présenta comme une mesure commune de ces deux natures de tra- vaux, comparables sans doute entre eux par une conception théo- rique (1), ïùdis complètement dissemblables en fait. La chaleur au contraire devenait pratiquement comparable aux uns et aux autres. Ainsi ce fut un fait facile à constater qu'un kilogramme d'hydro- gène, en se combinant avec l'oxygène, dégage 3&,&62 calories, et

{1} On peat regarder Tacte de la oombinaisoD entre molécules, entre les atomes de roxygèoe et ceux du charbon par exemple, comme semblable à l'acte de la chute d*un CQfps contre la terre. Si le charbon brûle, c*est que les atomes du gaz comburant se précipitent sur lui. De la masse et de la vitesse de ces atomes on conclurait le travail dft à cette chute.

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58 R£VUE DES DEUX MONDES.

en se combinant av«c le chlore, 23,783; qu'un kilogramme de gra- phite naturel, en se brûlant à l'oxygène, produit 7,^796 calories, 1 kilogramme de zinc 565, et ainsi de suite. Or c'est une notion qui nous est maintenant acquise que chacune de, ces calories peut se convertir en i25 unités de travail mécanique, Nou3 savons donc quel effort pourrait vaincre , quel poids pourrait élever chacune de. ces combinaisons chimiques, si par quelque moyen on arrivait à la convertir tout entière en effets mécaniques. . Ici se place une expérience déjà ancienne, mais des plus impor- tantes, et qui est due à M. Favre. M, Favre a étudié un circuit vol- taîque qu'il plaçait dans un grand réservoir de mercure formant thermomètre, et les diverses parties de son appareil pouvaient être introduites à volonté. Il y mettait un élément composé d'une plaque de ziac et d'une lame de platine plongée dans de l'eau aci- dulée, et réunies par un fil de cuivre gros et court. 11 a d'abord, mesuré ainsi directement la chaleur dégagée, et a trouvé qu'à la dissolution de 33 grammes de aine, c'est-à-dire d'un équivalent chimique de ce métal, correspondait un dégagenaent de calories rç-r présenté par le nombre fractionnaire 18,68, c'est-à-dire la quantité de chaleur nécessaire pour élever d'un degré 18,680 grammes d'eau. Il a remplacé ensuite le fil de cuivre gros et court introduit dans le calorimètre par un fil long et mince enroulé en spirale et placé hors du calorimètre. La quantité de chaleur observée a été moindre, et d'autant moindre que le fil de jonction était plus long; « mais, s'il rétablissait dans le calorimètre ces différens fils de jonc- tion, il retrouvait toujours exactement la même quantité de chaleui* que dans le premier cas. Ainsi dans ces déterminations prépara- toires il était bien évident que 33 grammes de zinc, en se dissol- vant, donnaient ime quantité totale de chaleur constamment égale. Ensuite M. Favre, laissant toujours dans une cavité du calorimètre son fil enroulé en spirale, en fit l' électro-aimant d'une petite ma- chine électro-magnétique à laquelle il donna un travail extérieur à accomplir; elle montait un poids au moyen d'une poulie. Le phé- nomène alors changea de face. L'expérimentateur trouva que la quantité de chaleur correspondant à la dissolution de 33 grammes de zinc était inférieure au nombre indiqué plus haut. Il fit varier le travail accompli par la petite machine, et il constata que la chaleui- dégagée variait dans un rapport constant avec ce travail; poui' cha- que kilogrammètre produit, une quantité déterminée de calories disparaissait. Ainsi dans le moteur électrique de M. Favre, comme dans les autres appareils que nous avons déjà décrits, l'équivalence des deux termes que nous étudions était immédiatement démontrée par deux séries de valeurs dkectement appréciables. Ici tant de tra-

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ÉQUÏVALÉmr'MêCA^Ï<lftE 4)È tA CHALEUR . 59

vail produit, tant de chaleur absorbée. De ces essais, M. Favre a tiré le nombre 44$, un peu supérieur à celui dont M. Verdet a pro- posé l'adoption.

II ne paraît pas difficile, nonà pouvons le dire en passant, de dé- couTrir la raison poUlr laquelle M. Favre a trouvé un nombre trop élevé. En indiquant cette raison, nous sommes amenés à parler in- cidenmment des effets mécaniques de l'électricité, sur lesquels nous ne voulons point d'ailleurs nous étendre aujourd'hui, parce que nous nous réservonij d'en parler avec quelque détail dans une autre occasion. L'action chimique développée dans la pile de M. Favre se manifeste à la fois sous foime calorique et sous forme électrique; il y a chaleur sensible au thermomètre et courant électrique sen- sible au galvanomètre. Je sais bien que ces deux effets sont liés par une relation simple et directe (la chaleur est proportionnelle au carré de Tîntensité du courant); mais est-ce à dire pour cela qu'ils ne soient qu'une seule et môme chose? Est-ce à dire que, si l'on tient compte de l'un des effets, il devient loisible de négliger l'autre? Évidemment non. En même temps qu'une certaine quantité de cha- lenr se transforme en travail, dans l'expérience de M. Favre, une cer- taine quantité d'électricité cesse de s'accuser au galvanomètre, et rien ne nous autorise à faire abstraction des effets mécaniques de ce phénomène. Si donc M. Favre rapporte à une même calorie un trop grand nombre de kilogrammètres, c'est peut-être qu'il lui attribue une portion de travail qui doit en bonne justice être mise au compte de l'électricité. Encore une fois, nous ne faisons que jeter cette in- dication en passant. Elle répond à cette idée que, si l'on étudie la connexité qui lie l'affinité chimique, la chaleur et le travail méca- nique, il est nécessaire, en dernière analyse, d'y faire entrer aussi l'électricité. C'est une action à quatre personnages. L'un d'eux, dira-t-on, joue un rôle accefôoire au point de vue mécanique. Ac- cessoire, peut-être, mws négligeable, certainement non 1 Rien n'em- pêche cependant de faire abstraction momentanément de l'un d'eux, à la condition de bien connaître la réserve que l'on fait, et de ne pas se laisser entraîner par cette omission dans des raisonnemens inexacts. Cette réserve, cette omission, nous la ferons d'ailleurs aujourd'hui, afin d'isoler et de mettre en relief la relation directe qui a été signalée entre la chaleur et le travail , et que nous nous sommes proposé en ce moment d'étudier tout spécialement. C'est en effet là, dans l'action générale, la portion la mieux connue et la mieux définie. Quant au rôle particulier qu'y joue l'électricité, il est jusqu'ici resté plus obscur, et nous demanderons en tout cas la permission de le laisser aujourd'hui complètement dans l'ombre.

Tout en évitant de parler des phénomènes électriques, nous ne

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60 KEYUE DES DI»7K MONDES, i/ ^ <

pouvons cependant passer sous sU^ace une brillante expérience de M. Foucault, qui eut un grand retentissement il y a quelques an- nées. On sait le talent de mise en scène avec lequel M* Foucault rend populaires les vérités physiques. Il prenait un gros disque cuivre qu'il plaçait entre les deux pôles d'un électro-^aiaiaat; UB système d'engrenages et une manivelle permettaient d'imprimer au disque un mouvement de rotation rapide. Lorsqu'aucun courant ne traversait les bobines de Télectro^aimant, on faisait tourner le disqoû avec la plus grande facilité^ et sans qu'il s'échauffât sensiblemeot^ mais si l'on venait à faire passer un courant à travers les bobines^ les réactions qui s'établissaient entre leur fer aimanté et le disque de cuivre étaient telles qu'on éprouvait pour faim tourner celuinû une résistance considérable : un homme suffisait à peine à cet effort^ et le travail qu'il dépensait ainsi écbaufiait graduellement le disque jusqu'à une température qui a quelquefois atteint 95 degrés* Ainsi dans cette expérience saisissante le thermomètre enregistrait direo- tement, sous forme de chaleur, l'effort développé sujr la manivelle pour entretenir la rotation du disque.

IV.

Mais la théorie mécanique de la chaleur ne nous donne-t*^Ile d'enseignemens qu'au sujet des corps inorganiques ou inanimés? Les corps vivans ne sont-ils pas à la fois le siège de phénomènes calorifiques et de phénomènes mécaniques? Et n'est^n pa3 en droit de penser qu'ils sont régis, eux aussi, par l'équivalence de ces deux phénomènes? Si en effet les corps vivans, dans ce qui touche plus particulièrement au principe de l'action vitale, édiappent évidem-^ ment aux lois ordinaires de la physique et de la mécanique, il est au contraire naturel d'admettre, tant que l'expérience ne dément pas cette opinion, qu'ils y sont soumis en ce qui concerne le jeu de leurs organes. La volonté a sans contredit en elle-même des modes d'action tout particuliers; mais, dès qu'elle doit agir sur la matière, eUe se trouve évidemment liée par les lois matérielles, comme un étranger qui aurait à se conformer aux règlemens du pays il vit.

Non-seulement les preuves les plus décisives montrent qu'il y a dans les corps vivans aussi bien que dans le monde inorganique conversion de la chaleur en travail et du travail en chaleur, mais il est remarquable que ce soit en réfléchissant au jeu de la vie ani- male que le docteur Jules-Robert Mayer ait été amené à trouver les bases de la théorie nouvelle. Elle est complètement esquissée dans son mémoire sur le mouvement organique et la nutrition (18&5)« Les travaux du docteur Mayer sont peu connus en France, mais

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ÉQDIYALraT'UiCAMQrE DE lA CHALEUR. 61

deux^teies d'expériences récentes mettent m évidence la relation qui Ëe dans les corps vivans la chaleur au travail. Nous voulons parler des i^lierciies de M. Him et de celles du docteur Béclard.

M. fiim a abordé de fh)nt la question et cherché une solution ittnBmààe^ en opérant sur le corps même de l'homme.

C'est un &it indiqué d'abord par Lavoisier et Laplace, confirmé par les expériences de Dul<Mig et Despretz, éclairé ensuite par les txaifisx de MM. Pawe et Silbermann, et maintenant définitivement loquis àlapbymologie, que la chaleur animale est due entièrement, oa du moins presque entièrement, aux actions chimiques que pro- duit la respiration; ce qui peut en être dégagé par d'autres actions, par la nutrition^ par la chrcolation du sang, est complètement né- gligeable. L'oxygène inspiré brûle dans le corps des matières hy- dio^carboDées, et l'animal expire de l'acide carbonique et de l'eau. L'mlenâté de cette action respiratoire varie beaucoup avec l'âge, le sexe^ Vétat de santé des divers individus. M. Him s'est proposé de fétodier sur m même individu à l'étal; de repos et à l'état de mou- vement.

Pour parler d'abord de l'état de repos, on sait que le corps hu- main conserve une température tout à fait constante, dont la valeur est de 37 degrés environ dans nos climats. On peut donc dire que la ebaleor développée à l'intérieur du corps par l'action respira- teîra (1) en sort incessunment tout entière sous diverses formes, éEvaporation pulmonaire et cutanée, échaùffement de l'air expiré, rayonnement, contact des corps ambians. M. Him a commencé par vérifier cette supposition, qu'il a trouvée sensiblement exacte.

H plaçait on homme dans un espace hermétiquement clos, en le hissant d'abord, pendant un temps donné, à l'état de repos absolu. Le sttjet absorbait l'air par le nez au moyen de deux petits tubes inUKxiaits dans ses narines et qui communiquaient avec un gazo- mètre dont le d^it était facilement mesuré; il expulsait les pro- duits de la respiration par un autre tube introduit dans sa bouche, etqin aboutissait à ma second gazomètre, l'acide carbonique et la vaipeur d'eau pouvaient être dosés. La température de ces divers gax éluit soigneusement mesurée, ainsi que l'échauffement de l'en- ceinle à la chaleur perdue par le sujet, M. Hirn trouvait que pour chaque gramme d'oxygène brûlé, l'homme émettait au dehors environ 5 calories 1/2. Ce résultat confirmait suffisamment le rai-

(1> Cette chaleor, oa. vient de le voir, vairie beaucoup suivant les individus. On peut cependant, si Ton veut en donner une moyenne grossière, l'évaluer à 100 calories par beore, la combustion pendant une beure étant estimée à 10 grammes de charbon et M grammes d^ydngène; or un gramme de charbon en brûlant dégage 8,08 calories, <il ffUflM driiydMeène en dégage 34,5.

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62 HEVUE DES DfiUX MONiœS.

sonnement d'après lequel toute la chaleur de la combustion devait se retrouver au d^ors.

Voilà pour l'état de repos. Mais quand rhommë exécute un trar- vail, les choses se passent-elles de môme? M. Him enferma en- core son sujet dans la cbambrette d'expérimentation et lui doniia pour travail d'élever sans cesse son propre corps sur une roue à échelons, qui tournait de manièi-e qu'il n'eût pointa changer réel^ lement de place. Il est clair d'une part que l'homme produit éga- lement un travail s'il déplace une masse étrangère, ou s'il dé^ place sa propre masse en prenant un point d'appui à Texlérieur ; l'on comprend d'un autre côté qu'en soulevant sans cesse sapropre charge sur cette espèce d'escalier mobile, le sujet, au point de vue de la mécanique, produisait le même effet que s'il eût gravi un es«- calier fixe. Dans ces conditions, M. Him trouva que pour i gramme d'oxygène brûlé il n'était plus émis dans l'enceinte que 2 calo- ries 1/2 environ. Ainsi dans ce cas l'action respiratoire de l'homme est représentée par une moindre quantité de chaleur en raison travail à l'ascension sur la roue. Les deux quantités se complë* tent : ce qui manque en chaleur se retrouve en travail. Le fait n'a plus rien qui puisse nous étonner, et il y aurait eu au contraire de quoi nous surprendre si la production d'un effet mécanique n'avait pas diminué la manifestation des effets calorifiques. M. Him montre ainsi que tous les efforts extérieurs que l'homme exedxe- viennent ea déduction de la chaleur qu'il dégage; mais s'il a su mettre le phé- nomène en évidence, les conditions de son expérience étaient troip complexes, les corrections à faire à ses diverses données trop dé- licates pour qu'il pût avec quelque exactitude apprécier numéri- quement la conversion de la chaleur en travail. M. Him annonce d'ailleurs, dans son nouveau mémoire publié l'an dernier, qi^'il recommence les mêmes recherches dans de meilleures conditions.

M. Béclard a pris pour point de départ l'étude de la contraction musculaire et a observé pendant plusieurs années les phénomènes qui s'y rapportent.

On savait depuis longtemps que la contraction d'un muscle dé- gage de la chaleur, parce qu'elle est accompagnée d'une action chimique, d'une absorption d'oxygène. Alexandre de Humboldt avait autrefois signalé ce fait, auquel il avait été amené par induction, sans pouvoir d'ailleurs le vérifier. MM. George Liebig et Helmholtz avaient plus tard repris cette opinion. Enfin M. Matteucci avait di- rectement démontré l'absorption de l'oxygène en employant des muscles de grenouilles. Prenant quelques trains de derrière de gre- nouilles préparés, il en plaçait un certain poids dans un flacon et un môme poids dans un second vase. 11 faisait contracter les uns et

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EQUIVAUKT BI£GANIQUE DE tK CHALEUR. 63

laiasait les aiUres en repos; puis il iatroduLsâit de Teau de chaux dans les deux récipiens et dosait ainsi la quantité d'acide carbo- Bâque produite^ de façon à connaître la quantité d'oxygène absorbée. Des ej^^&ences réitérées lui avaient montré que les musdes cou- tmclés absorbaient beaucoup plus d'oxygène que les autres.

La contraction musculaire est donc une oxydation qui dégage^ comme toute oxydation, une certaine quantité de chaleur; mais, si on se contente de considérer ce phénomène en lui-*même, il paraît difficile d'en rien tirer qui puisse servir à la théorie qui nous oc- cupe. La contraction musculaire en eiTet implique des phénomènes de volonté 4iu'il semUe impossible d'isoler, et des particularités in- térieures dont l'analyse parait impraticable. Quand nous ramenons, par exâ[i^>le, notre avant-bras de manière qu'il fasse un angle droit avec le bras, nous pouvons agir à la fois sur les muscles fléchisseurs et sur les muscles extenseurs, et développer ainsi d'une façon ab- solue des efforts dont la mesure dynamique et calorifique ne pré- senterait rien de certain. C'est donc d'une autre manière que M. Bé- clard a abordé ce problème. U s'est proposé de comparer, sous le rapport calorifique, une même contraction musculaire dans deux cas diOérens : celui elle n'est accompagnée d'aucun travail extérieur et celui où, au contraire, un travail extérieur l'accompagne.

A l'ori^ne de ses recherches, il opéra au moyen d'aiguilles ou bameçoBs thermo-électriques formés de deux métaux, cuivre et . fer, qu'il enfonçait dans les tissus musculaires des animaux et qu'il oiettait en communication avec un galvanomètre dont les déviations accusaient les variations de température des muscles. U se servait particulièrement de grenouilles; il les fixait sur une tablette, et il déterminait des contractions dans une des pattes de l'animal. Tantôt cette patte se contractait à vide, tantôt elle devait soulever un poids au moyen d'une corde passant sur une poulie. Mais M. Bédard ne tarda pas à recixmaltre qu'il ne pouvait rien conclure d'expériences dans lesquelles l'animal, sous l'impression d'une cause excitante, contractait son muscle, sans que la contraction eût un rapport bien déterminé avec l'effort à vaincre. Il se décida, pour avoir des résul- tats plus sûrement appréciables, à opérer sur l'homme. U fallait dès lors renoncer à l'emploi des aiguilles ou hameçons thermo-électri- ques, car ces engins ne pouvaient être introduits dans les tissus charnus sans danger sérieux, surtout si les expériences se répétaient fréquemment. L'emploi de ces appareils présentait aussi d'autres ioconvéniens. Le vernis dont on recouvrait les aiguilles pour empê- cher qu'elles ne fussent attaquées chimiquement par les sécrétions du corps venait à se fendiller; des courans dus à des actions chimi- ques pouvaient dès lors modifier les mouvemens de l'aiguille du gal-

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QA BEVUE DES DEUX MONDES.

vanomètre et masquer les résultats calorifiques. M. Béclard s'assura qu'en appliquant sur la peau du bras un simple thermomètre et enveloppant le tout d'un corps mauvais conducteur de la chaleur, d'une bande de laine par exemple, le thermomètre accusait nette- ment les variations de temp Liure; il se décida dès lors à recourir à ce moyen direct d'observation. 11 opéra d'ailleurs sur lui-même et fit, pendant les étés des années 1858 et 1859, une série continue d'expériences dirigées avec le soin le plus minutieux.

Nous n'essaierons pas de marquer toutes les précautions ingé- nieuses que prit l'expérimentateur pour écarter toutes les causes d'erreur, pour rendre tous les résultats comparables entre eux et pour dégager le phénomène principal des faits accessoires qui au- raient pu le modifier. Nous indiquerons au moins la forme générale de ses expériences. Il était assis sur un siège complètement fixe, les deu\bras tombant naturellement le long du corps et les avant-bras coudés à angle droit. Au-dessus de lui, une corde s'enroulait sur deux poulies et venait, armée de deux mannettes, tomber auprès de chacune de ses mains. Les deux mains saisissaient ces mannettes, la paume tournée en haut. C'était en effet dans cette position, M. Bé- clard l'avait vérifié, que la plus grande partie de l'effort se concen- trait sur les muscles biceps brachial ^t brachial antérieur sur lesquels il avait appliqué son thermomètre. La main droite avait d'ailleurs pour fonction d'agir sur un poids de 5 kilogrammes attaché à la manne tte droite. La main gauche au contraire tenait simplement la manette correspondante, à laquelle aucun poids n'était suspendu.

Quant au principe môme des expériences, il consistait, comme on l'a déjà vu précédemment, à observer successivement une même contraction musculaire, d'abord à l'état statique, c'est-à-dire sans aucun travail extérieur accompli, et ensuite à l'état dynamique, c'est-à-dire avec accomplissement d'un travail extérieur. Le carac- tère de ces essais est donc une comparaison continuelle entre la contraction statique et la contraction dynamique. Les effets thermo- métriques correspondant à la première ne sont jamais observés que pour être mis en regard des effets analogues qui correspondent à la seconde. Et c'est de ce rapprochement que M. iBéclard tire ses en- seignemens.

Deux séries d'essais, chacune double en raison des deux termes à déterminer, lui fournissent ses conclusions.

Dans la première série, la main droite commençait par soutenir le poids immobile pendant cinq minutes : état statique. Pour constater l'état dynamique, cette même main droite, pendant le même inter- valle de temps, élevait le poids jusqu'à une faible hauteur (16 cen- timètres] un assez grand nombre de fois; le poids redescendait

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ÉQUIVAtENT MÉCANIQUE DE LA CHALEUR. (^

après chaque ascension sans que la main eût à le soutenir pendant la descente : c'était la main gauche qui était chargée de remplii cette fonction à Taide de la cordé et des poulies. En comparant les observations thermométriques, M- Béclard trouva que la chaleur due à la contraction statique surpassait d'un degré la chaleur due à la contraction dynamique. Cette chaleur, qui disparaissait lorsque le muscle contracté élevait un poids, était évidemment l'équivalent du travail extérieur que le muscle produisait.

Une seconde série d'expériences fut faite pour ainsi dire en sens inverse. La main droite commençait toujours par soutenir le poids à l'état de repos; mais ensuite, au lieu de monter le poids, elle le soutenait à la descente un certaùi nombre de fois, la main gauche se chargeant alors, au moyen de la corde et des poulies, de produh*e les ascensions. Qu' arriva- 1- il? C'est que les phénomènes calorifi- ques devinrent inverses. Le muscle prit une température plus élevée quand il soutenait le poids à la descente que quand il le maintenait à l'état de repos. De même que, dans la première série d'essais, le travail qu'il accomplissait lui laissait moins de chaleur que l'état statique, de même, dans la seconde série, le travail qui en dehors de lui s'accomplissait lui en laissait une plus grande quantité.

M. Béclard mettait d'ailleurs encore ces résultats en relief par une série accessoire d'expériences qui résumait en quelque sorte les précédentes. Il commençait par opérer avec la main droite toutes les ascensions du poids pendant que la main gauche le soutenait à chaque descente; puis au contraire il le soutenait à chaque des- cente avec la main droite pendant que la main gauche opérait toutes les ascensions. Les différences calorifiques observées dans les essais précédens s'ajoutaient naturellement dans cette dernière expéri- mentation, et le phénomène étudié s'accusait ainsi plus nettement.

De ces recherches sur la contraction musculaire, on peut donc tirer l'enseignement suivant : la contraction musculaire est une oxydation, et si elle ne produit aucun travail extérieur, elle dégage une certaine quantité de chaleur proportionnelle à la quantité d'oxygène qui est absorbée; mais si elle produit un travail, elle dé- gage une quantité de chaleur plus petite, de telle sorte que la quantité de chaleur et la quantité de travail développées soient complémentaires l'une de l'autre. La chaleur qui apparaît dans le muscle contracté comme résultat de l'action chimique est diminuée de toute celle qui s'est transformée en travail mécanique.

La forme simple et précise des travaux de M. Béclard devait le porter à chercher la valeur numérique du rapport qui lie le travail produit à la chaleur correspondante. Il connaissait directement le nombre de kilogrammètres développés par le mouvement du poids;

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M REVUE DES DEUX MONDES.

mais il pouvait moins facilement déduire de ses observations ther- mométriques le nombre absolu de calories que les muscles perdaient ou gagnaient dans les différens cas. Il supposa dans ses calculs que la masse musculaire échauffée était équivalente en poids à un demi- kilogramme. Il supposa que la capacité du tissu musculaire pour la chaleur était égale à celle de l'eau. C'étaient d'ailleurs des con- jectures assez incertaines. Aussi a-t-il donné, en le reconnaissant lui-même, un nombre beaucoup trop grand pour l'équivalent mé- canique de la chaleur. Toutefois l'inexactitude de la mesure n'ôte rien à la certitude du fait observé.

Que ressort-il en résumé des travaux de M. Hirn et de M. Bé- clard? C'est que la combustion respiratoire, qui joue un rôle pré- pondérant dans la vie matérielle, développe à l'intérieur du corps une quantité de chaleur qui peut se répandre tout entière au deh(M^ sous forme calorifique, qui peut aussi partiellement, suivant la vo- lonté de l'homme, se convertir en mouvement ou en travail. Nous disons mouvement ou travail, car encore une fois^ que l'homme dé- place des objets extérieurs ou qu'il se déplace lui-même en prenant un point d'appui au dehors, qu'il gravisse l'escalier de M. Hirn ou qu'a soulève le poids de M. Béclard, c'est tout un. Comment d'ail- leurs s'exerce cette action de la volonté qui transforme partielle- ment la chaleur animale en effets mécaniques? Comment le nerf qui est le véhicule de la volonté excite-t-il le muscle? C'est un pro- blème physiologique que nous n'avons point à aborder ici. Nous pouvons seulement faire en passant une remarque qui ne manque pas d'une certaine importance et qui se déduit naturellement de tout ce qui précède. C'est que le nerf n'a pas besoin d'avoir en lui- même, comme on le lui a quelquefois demandé, tout le mouvement qu'il suscite dans le muscle. Il n'intervient au contraire, suivant ce que nous venons d'exposer, que pour susciter l'action du mécanisme a^u moyen duquel le muscle emprunte directement à la chaleur ani* maie le travail qu'il doit produire.

Il est naturel de se demander dans quelles limites peut se faire cet emprunt. Une partie seulement de la chaleur animale peut se con- vertir en travail. Est-ce une fraction plus ou moins forte de la cha- leur totale? On peut répondre, d'après les données de M. Hirn, que c'en est à peu près la moitié; mais ici il est important de s'entendre sur la valeur absolue que prend cette chaleur totale suivant que l'homme est à l'état de repos ou à l'état de travail. Une objection pourrait en effet se présenter au nom de l'expérience vulgaire, et il n'est pas inutile de la prévoir. Le mouvement, le travail, disent MM. Hirn et Béclard, se produisent aux dépens de la chaleur ani- male, dont ils consomment une notable partie. Et cependant tout le

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EQUIVALENT MECANIQUE DE LA CHALEUR. 67

monde ssdt qpie pour se réchauffer on se donne du mouvement Gommenl disparaît cette contradiction apparente? Comment la vé- rité des théories que nous avons esquissées se concilie-t--eUe avec la réalité des phénomènes usuels? Oui» le travail correspondant au mouvemeot consonmie de la chaleur, mais en même temps il pré^ cipite l'action respiratoire jusqu'à l'augmenter quelquefois dans la proportion de 1 à 10» La combustion s'aoeélère de façon à fournir aux effets qui lui sont demandés, et il n'est pas étonnant que dans cette action régulatrice elle dépasse le but et fournisse un excédant de calorique. On peut remarquer à ce sujet que cette dépense ex- cédante et pour ainsi dire inutile est d'autant moindre chez les di- vers sujets qu'ils sont mieux constitués et plus assouplis au genre de travail qu'ils produisent. L'organisme emploie d'ailleurs pliH sieurs moyens pour augmenter la combustion d'oxygène à mesure qu'on lui demfimde du travail; les inspirations deviennent plus fré<- qventes, jusqu'à produire parfois Tessoufflement; l'air est inspiré plus profimdément, de telle sorte que l'homme geint quelquefois en le chassant ; enfin, pour une même quantité d'air -. introduite, une proportion plus grande d'oxygène est dans certains cas retenue par les poumons.

Si nous passons maintenant du règne animal au règne végétal, une différence essentielle apparaît dans les phénomènes de la vie* On peut dire que la vie végétale est le contraire de la vie animale. Dans celle-<i, en voit l'oxygène absorbé décomposer dans les corps les matières hydrocarbonées et en sortir à l'état d'eau et d'acide carbonique. Le végétal fait l'inverse; il absorbe de l'eau et de l'a^ dde carbonique et rejette de Toxygène en retenant les hydrocar^ buces qui proviennent de cette transformation. Si donc dans l'ani- mal les corps mis en présence se combinent suivant leurs affinités chimiques naturelles, dans le végétal ils forment au contraire des combinaisons diamétralement opposées à celles auxquelles ils sont portés. Le végétal nous apparaît donc comme un milieu sont constamment séparés des élémens qui ont une tendance à se com- biner et dont la combinaison dégagerait de la chaleur comme le fiât tout travail aux affinités chimiques. Qu'est^e que cela fait soupçonner? C'est que, pour triompher sans cesse de cette action cutanée des forces moléculaires, le végétal doit absorber sans cesse de la chaleur. Cette chaleur qu'il absorbe, il la convertit eh travail pour lutter contre les affinités chimiques et produire en dé- finitive des résultats qui leur sont contraires , à la différence de ranîmaU dans lequel ces affinités chimiques se satisfont et dégagent de la chaleur qui est sans cesse disponible. Aussi , tandis que l'ani- mal conserve en général une température constante et à peu près

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68 RETUE DES DEUX MONDES.

indépendante du milieu ambiant, la plante se met en équilibre de température avec ce qui Tentoure. Ce n'est que dans certains cas particuliers, dans le cas de la germination et au moment de la flo- raison, que les phénomènes sont inverses, que la plante absorbe de l'oxygène, et qu'en vertu de cette combustion elle peut élever sa température au-dessus de celle de l'air ambiant.

le végétal trouve-t-il toute cette chaleur dont il a incessam- ment besoin? Dans l'action solaire. Le végétal emprunte constam- ment de la chaleur au soleil et l'emmagasine à l'état de force vive calorifique. Que les rayons du soleil tombent sur une plage de sable, le sable s'échauffe, et il renvoie bientôt par rayonnement toute la chaleur qu'il reçoit; mais que ces mêmes rayons tombent sur une forêt, les arbres continuellement absorbent et s'approprient une partie de leur chaleur. Les matières hydrocarbonées qui se forment sans cesse sur la terre, par exemple les matières spécialement re- gardées comme combustibles, le bois, la houille, etc., sont ainsi des provisions de force vive accumulées par une transformation lente de l'action solaire, et dont nous pouvons disposer à un instant donné pour les convertir en chaleur, en travail. Quand nous avons amon- celé du charbon dans le foyer d'une machine à vapeur et que nous l'enflammons au moyen d'une allumette, d'où sortira tout le travail que va produire la machine? Est-ce de Tallumette? Eh! non, c'est tout le travail solaire qui a été emmagasiné anciennement dans ce combustible que nous rendons soudainement disponible en aban- donnant le charbon à son affmité pour l'oxygène, absolument comme nous pourrions, disposant d'une grande masse d'eau qui aurait été élevée dans un réservoir par un travail antérieur, utiliser la chute de cette eau en ouvrant le robinet du réservoir. Chaque kilogramme de houille renferme ainsi virtuellement trois millions de kilogram- mètres. On peut donc calculer facilement la quantité de puissance mécanique, toute préparée, que nous extrayons annuellement du sol de la France quand nous tirons de nos houillères 8 millions de tonnes de charbon. C'est le travail de 10 millions de chevaux-va- peur fonctionnant jour et nuit pendant toute Tannée.

C'est encore cette force vive emmagasinée dans les végétaux qui leur donne leur vertu nutritive ; ils introduisent dans le corps des animaux les matières hydrocarbonées que l'oxygène y viendra brû- ler ensuite. Si ces élémens de régénération manquent, le corps, réduit à s'oxyder lui-même, dépérit et meurt. Cette fonction des végétaux prendra dans notre esprit une importance particulière, si, nous réfléchissons que la nourriture animale n'est en quelque sorte que médiate, et qu'il faut remonter aux végétaux pour trouver l'ori- gine de toute nutrition.

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ÉQUIYALfiNX MÉCANIQUE DE lA CHALEUR. 60

Le r61e actif du soleil apparait donc dans tout ce qi^i précède. On peut dire qu'en versant continuellement de la chaleur sur la terre, Û y verse du travail. Et la voix populaire est d*accord avec la science en proclamant que cet astre est la source vivifiante de toute trans- fiMrmatioD matérielle* On a mesuré, sans grande précision bien en- tendu, la quantité de chaleur que le soleil envoie annuellement à la terre, (ki peut donc en quelque sorte connaître la quantité de travail qu'il met virtuellement à notre disposition. Si cette déter- Biinadon n'ofire par elle-même aucun intérêt spécial, il n*en reste pas moins certain qu'elle correspond à une notion précieuse : c'est que nous avons ainsi autour de nous une grande somme de travail gratuitement produit dont nous devons être amenés à utiliser une portion de plus en plus grande.

Ce n'est point seulement sur les rapports du soleil avec la terre que la théorie nouvelle fournit d'intéressantes vérités. Elle n'hésite point i se demander comment s'entretient la chaleur du soleil et comment se réparent les pertes qu'il subit sans cesse par le rayon- nement. Elle répond que les corps qui viennent tomber à la suiface de l'astre lui abandonnent sous forme de chaleur l'énorme quantité de mouvement qu'ils possédaient dans leur gravitation à travers l'espace. Elle admet de plus que ces corps sont pour la plus grande part empruntés à cette agglomération sidérale qui entoure le soleil et qui est connue sous le nom de lumière zodiacale. Dès lors et con- naissant par les travaux de sir John Herschel et de M. Pouillet quelle est la quantité de chaleur que perd le soleil, elle calcule quelle est la masse de corps zodiacaux qui doit venir se joindre à cet astre pour lui restituer sa chaleur. On a reconnu que cette masse n'est point assez considérable pour faire varier d'une façon appréciable le volume du soleil. Si notre lune tombait sur le soleil, elle lui com- muniqueradt une quantité de chaleur suflisante pour couvrir les pertes d'une ou deux années ; notre terre, en y tombant, couvrirait les pertes d'un siècle; cependant les masses de la lune et de la terre disparaîtraient sans donner au soleil un accroissement perceptible. Il n'est point à espérer que les télescopes puissent saisir et préci- ser l'accroissement graduel du diamètre solaire. Cette suprême vé- rification manquera donc à l'ensemble de ces hautes hypothèses as- tronomiques.

Il &ut citer ces ^éculations hardies sans y attacher plus d'im- portance que leur degré de certitude n'en comporte encore, et se bâter de redescendre sur la terre, la nouvelle thermo-dynamique nous donne et nous promet une assez riche moisson d'utiles ensei- gnemens.

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70 REVUE DES DEUX MONDES*

M. Verdet a terminé ses leçons par une courte histoire de la théo«- rie nouvelle. 'On peut assigner une date fixe à Torigine de cette théorie, et en reporter la naissance véritable à Tannée 1812. Sanâ doute, avant cette époque, plusieurs savans purent en entrevoir quelques parties et en toucher quelques points. C'est ainsi que Ton trouve dans un mémoire de Lavoisier et Laplace sur la chaleur (1780) le passage suivant : « D'autres physiciens pensent que chaleur n'est que le résultat des vibrations insensibles de la ma-* tiëre... Dans le système que nous examinons, la chaleur est la force vive qui résulte des mouvemens insensibles des molécules d'un corps; elle est la somme des produits de la masse de chaque molé^ cule par le carré de sa vitesse... » Mais de cette assertion si origi^ nale et si précise il ne paraît pas que Lavoisier et Laplace aient ja-* mais tiré aucun profit. Laplace surtout abandonna complètement cette manière de voir, et défendit résolument la doctrine de la ma-» térialité du calorique. On a vu plus haut comment, au commen*- eement de ce siècle, Rumford, réagissant contre cette opinion, mit en évidence des faits intéressans qui ne frappèrent point aâsez le public de son temps, et dont il nous est facile maintenant d'ap** précier l'importance; mais un peu plus tard les études relatives à la chaleur subirent une phase singulière. Sadi Gamot, officier du génie, fils du célèbre conventionnel, publia en 182i ses Réflexionâ 9ur la puissance motrice du feu et sur les machines propres à dé-- velopper cette puissance. Cette publication coïncidait avec les pre- miers développemens donnés à l'usage des moteurs à vapeur. Elle fit alors une grande sensation, et son importance scientifique s'est prolongée jusqu'à ces dernières années. On va voir cependant que la doctrine de Sadi Gamot est diamétralement opposée à celle qui triomphe aujourd'hui. Sadi Garnot admettait, conformém^t aux idées répandues autour de lui, que le calorique est un corps maté- riel. Dès lors, disait-il, il est facile de comprendre que lorsqu'une certaine quantité de chaleur passe d'un corps chaud à un corps plus froid, ce transport produise par lui-même une certaine quan- tité de travail; mais, une fois l'équilibre établi, la chaleur perdue par l'un des corps se retrouve tout entière dans l'autre, absolument comme l'eau qui a fait marcher une roue hydraulique se retrouve entièrement dans le bief d'aval. Dans les idées de Camot, cette comparaison se poursuit jusqu'au bout. La chaleur est un fluide qui, en vertu d'une force spéciale, tend comme l'eau à prendre son ni- veau. La température devient ainsi une sorte de cote de nivellement propre au fluide calorifique. Le fluide descend d'un corps supérieur (en température) dans un corps inférieur, et produit ainsi de la puissance motrice. Il sera possible également, en dépensant de la

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EQUIVALEin MÉCANIQUE DE LA €HAL£UR. 71

puissance motrice, de porter le fluide d'an corps froid à un corps plus cbftud, tout comme, au moyen d'un effort extérieur, on porte de l^eau d-ua bassin inférieur à un réservoir plus élevé. On com* prend facilement le danger et le leurre que renfermait la doctrine de Sadi Camot« La dialeur, sortant d'un corps en vertu cette force i^éciale du nivellement des températures, devait, chemin fai- sant, produire du travail et se retrouver ensuite tout entière dans un corps difiik*ent. La machine à vapeur empruntait ainsi sa puis* sauce, non pas à une consommation de chaleur, mais à un rétablis- sement d'équilibre dans le calorique. <( Malgré cette erreur fonda- mentale, dit M. Verdet, le nom de Sadi Garnot et celui de son savant commentateur, M. Glapeyron, occuperont toujours une place importante dans l'histoire de la science. Sadi Camot est l'auteur des formes de rsdsonnement dont la théorie mécanique fait sans cesse usage; c'est dans son écrit qu'on trouve les premiers exemples de ces cycles d'opérations qui prennent un corps danâ un état dé- terminé, le font passer à un état différent en suiyant un certain chemin, et le ramènent par une autre voie à son état primitif. M. dapeyron a éclairci ce que le mémoire de Camot avait d'obscur, et a montré comment on devait traduire analytiquement et repré- senter géométriquement ce mode de raisonnement si neuf et si fé- cond. Ces deux géomètres ont créé en quelque sorte la logique de lasdence. Lorsque les véritables principes ont été découverts, il n'y a eu qu'à les introduire dans les formes de cette logique, et il est à croire que, sans les anciens travaux de Camot et de M. Cla- peyron, les progrès de la théorie nouvelle n'auraient pas été à beau- coup près aussi rapides. »

Ces véritables principes qui ont enfin établi la thermo-dynamique sur des bases solides, on les trouve dans les travaux de ces deux sa- vane étrangers dont nous avons déjà parlé, M. Jules-Robert Mayer, médecin à Heilbronn, M. Joule, professeur de physique à Manchester.

Les quatre ouvrages principaux de M. Mayer, Remarques sur les fi^rcnie la nature inanimée (18&2), le Mouvement organique dans ses rapports avec la nutrition (18&5), rintroduction à la mécaniqne du ciel (1848), les Remarques sur l'équivalent mécanique de la clm- leur (1851), renferment dans leur ensemble les diverses cohsidéra- tioos que nous avons exposées dans les pages qui précèdent. Son point de départ fut tout phyâologique. Il raconte lui-même que ses travaux furent provoqués par l'incident d'une saignée faite à un fiévreux à Java en 18A0, et par cette remarque que le sang veineux, dans les régions tropicales, est d'un rouge beaucoup plus brillant que dans les régions plus froides; mais ses études ne restèrent point circonscrites dans le champ de la physiologie, et dans l'espace de dix années cet honmie de génie aborda successivement la plupart

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72 BÏTtm DES DEUX MONOBff. - ..... ,

des points sur lesquels s'est exercée depuis la thermo-dynamique. C'est lui qui introduisit pour la première fois dans la science le terme d'équivalent mécanique de la chaleur. Malheureusement Mayer travaillait seul, sans grand souci de répandre ses idées. Ses mémoires n'eurent pendant longtemps qu'une publicité fort res- treinte. Aujourd'hui même, ils sont encore peu connus sous lexur forme originale. « Vous désirerez sans doute, disait M. John Tyndall dans une récente leçon de physique à Royal Institution^ vous dési- rerez savoir ce qu'est devenu cet homme éminent. Sa raison l'aban- donna; il devint fou et lUt ^nfenné dans ufie. mafeou d'iajiénés.* Il est dit dans un dictionnaire biographique allemand qu'il y mourût; mais c'est inexact : il a recouvré la raison, et il vit actuellement, tout à fait retiré, à-Heilbronn. »

Les travaux de M. Joule ne restèrent pas, comme ceux de M. Mayer, confinés dans un cercle restreint. Us eurent dès leur origine un grand retentissement. Développés dans des leçons pu- bliques à la manière anglaise, appuyés d'expériences mémorables qui frappèrent tous les esprits, discutés et commentés par le monde scientifique tout entier, ils eurent une influence décisive sur les destinées de la thermo-dynamique. Le premier mémoire de M. Joule est de 1843; il contient des recherches sur la chaleur dégagée par les courans induits et sur les lois suivant lesquelles varie cette cha- leur quand un travail est développé. Les célèbres expériences sur la dilatation des gaz sont de 18A5. Enfin en 1850 parut dans les Transactions philosophiques un mémoire qui peut passer pour le manifeste de la nouvelle doctrine thermo-dynamique.

Autour des deux noms de Mayer et de Joule, on peut grouper ceux de MM. Colding, William Thomson, Helmhoitz, Zeuner, Clau- sius, Macquom, Rankine, Holtzman. Gomme on le reconnaît par ces noms divers, la théorie nouvelle s'est faite surtout à l'étranger. Elle est plus récente en France qu'en Allemagne et en Angleterre. On a pu voir cependant dans les pages qu'on vient de lire qu'elle s'est enrichie des travaux de plusieurs Français; mais, entravée par quel- ques malentendus, elle ne s'est vulgarisée chez nous qu'avec len- teur. Ce n'est que depuis deux ou trois ans qu'elle s'est produite dans notre haut enseignement, dans le cours de physique générale de M. Victor Regnault au Collège de France, dans les leçons de mé- canique de M. Bour à l'École polytechnique, dans les leçons de physique de MM. Sénarmont et Jamin à la même école. L'expositioa publique qu'en a faite M. Verdet contribuera sans doute à lui donner définitivement droit de cité chez nous et à l'introduire, dans les arts industriels aussi bien que dans la science, comme une vérité pra- tique et usuelle.

Edgar Satenet.

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LE JAPON

DEPUIS L'OUVERTURE DE SES PORTS

LB GOUYBRRBlfElIT DE TÉDO, LES PRINCES JAPONAIS BT LES BQR0P<BIIS AD JAPON.

L'intèrët qae porte TEurope à l'extrême Orient s'est accru sin- gulièrement depuis quelques années. Il y a un quart de siècle, la Chine et le Japon nous étaient à peu près inconnus. On possédait alors sur ces vastes et riches contrées des récits de voyageurs et des lettres de missionnaires qu'on lisait aux heures de loisir, par dés- œavrement, sans y attacher une attention bien sérieuse ou même sans y donner une croyance entière. A part quelques rares savans, personne ne se souciâdt beaucoup de ce qui se passait dans ce monde loîntsan. C'est que jusqu'au commencement de ce siècle les intérêts nuatërîels de l'extrême Orient se trouvaient complètement séparés des nfttres; aucun lien ne les unissait, aucun besoin ne les rappro- ebait encore. Il existait sans doute des relations commerciales entre la Chine et l'Angleterre, et, depuis une époque assez ancienne, entre le Japon et la Hollande; mais elles étaient irrégulières et sans im- portance. Le grand, l'unique intérêt qui appela jusqu'à nos jours l'attention de l'Europe sur la Chine et le j£^on, ce fut l'étude trop souvent stérile de la religion, des mœurs et de la littérature des * deux empires.

La navigation à vapeur a changé complètement la situation de l'Europe \is-à-vis des sociétés de l'extrême Orient; elle nous a en quelque sorte placés aux portes de cette grande et mystérieuse ré-

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7A RBYUB DBS DEUX MONDES.

gion. Les affaires qui s'y agitent n'appellent plus désormais la cu- riosité des savans, mais la sollicitude des hommes d'état. Il n'est plus permis aux générations nouvelles d'ignorer ce qui se passe en Chine et au Japon : l'histoire contemporaine de ces empires com- mence à faire partie de notre histoire; leurs richesses forment des élémens essentiels de notre commerce. Cette révolution dans la na- ture de nos relations avec l'extrême Orient n'a pas été fort sensible pour nous : elle s'est faite peu à peu, elle a détruit quelques vieux préjugés, dévoilé quelques faits nouveaux; mais nos mœurs, notre état social, nos constitutions politiques n'en ont subi aucune alté- ration. Il n'en a pas été ainsi en Chine et au Japon. L'arrivée des étrangers y a excité une émotion profonde, elle y a porté de graves atteintes à la vie civile comme à la vie intime, et le trouble général dont elle est la cause y conduira dans des temps peu éloignés à une rénovation complète. Quand deux sociétés hétérogènes viennent à se heurter, c'est la moins civilisée qui doit souffrir le plus de ce rapprochement imprévu.

Lès événemens relatifs à l'histoire contemporaine de la Chine, et qui sont étroitement liés au développement de ses progrès, ont été soumis plus d'une fois, et dans la Revue même, à un examen sé- rieux ; mais tout reste encore à dire sur l'effet immense qu'a produit au Japon l'intrusion de l'élément européen. Ce pays, presque aussi étendu et aussi peuplé que la France, est le dernier qui en Orient ait été ouvert au commerce étranger; îl sort d'un isolement à peu près absolu, et présente à l'observateur un spectacle étrange et souvent incompréhensible. Aussi l'Européen qui veut faire une étude sérieuse de la situation politique du Js^on rencontre-t41 des difficultés qui au premier abord lui paraissent insurmontables. L'impossibilité presque absolue de se procurer les documens officiels, l'absence de toute relation intime avec la classe éclairée, le penchant inné des Orientaux à cacher aux profanes ce qui se passe chez eux, sont les principales barrières qui s'opposent à tout projet d'investiga- tion. Quelques faits récens de cette étrange histoire ont eu cepen- dant trop d'éclat pour que l'opinion européenne ne s'en soit pas émue; mais ce qui reste encore plus ou moins hypothétique, c'est la corrélation qui existe entre ces événemens. Des voyageurs, des agens des principales nations occident^Res se sont appliqués à dé- couvrir le lien qui les unit les uns aux autres, et à établir sur des bases solides l'histoire contemporaine du Japon. Ainsi s'est produit ' un ensemble de renseignemens qui, sans être complets, pennettent déjà de former un récit logique, et c'est ce récit que j'essaie d'écrire à l'aide de ces documens et de ceux que j'ai pu recueillir moi-même pendant un long séjour dans l'empire japonais.

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LE JA?0Or MPUIS SON OUTBRTURE. 75

I.

D y a environ deux cent soixante-dix ans que le général Faxiba, plus connu dans Tbistoire sous le nom de Taîkosama, fut chargé par rempereur légitime du Japon, le mikado, de faire rentrer dans Fobëissance plusieurs grands vassaux qui s'étaient révoltés. Faxiba, au lieu d'exécuter les ordres de son souverain, profita des pouvoirs dont il était investi pour se mettre lui-même à la tête du gouverne- ment. Il relégua le mikado dans son sérail, l'entoura de dignitaires anxqaels il donna des titres pompeux et de faibles revenus, en fit une sorte de roi fainéant y et ne lui laissa que l'apparence de l'au- torité. Le fils de Faxiba, Fide-Yori, était trop jeune pour recueillir impunément les fruits de cette audacieuse usurpation : il périt bien- tôt, assassiné par son propre tuteur, le général Hieas. Celui-ci, laissant le mikado en possession de ses vains titres, alla s'établir à ïédo, dont il fit la seconde capitale de l'empire, et fonda cette dy- nastie de chefs militaires qui, sous le nom de chiogouns ou taikouns^ ont régné depuis au Japon. L'organisation féodale du pays s'op- posait toutefois à la réalisation immédiate de ses plans ; un grand nombre de princes refusèrent de reconnaître le pouvoir du général Hieas : il soumit quelques-uns de ces mécontens , et força les au- tres à adhérer aux lois de Gongensamaj espèce de pacte politique gui depuis cette époque forme la base de la constitution (1).

En vertu de ces lois, les princes insoumis, les dix-huit grands daî- mioê ou goVchiSy restaient maîtres à peu près absolus dans leurs principautés respectives; seulement ils devaient, à certaines épo- ques, se rendre à la cour de Yédo et y résider pendant un temps dé- terminé. Hieas voulut, par cette obligation, marquer leur état de dépendance; mais il les abaissa surtout par la création d'une nou- velle et puissante noblesse. Ces nouveaux nobles furent les jeunes datmioSy au nombre de trois cent quarante-quatre, et les hcUtomotos (capitaines), au nombre de quatre-vingt mille. Vassaux du taïkoun, les nouveaux nobles devaient lui rendre hommage, lui payer tribut, se soumettre à une conscription militaire, et restituer dans certains cas, si leur suzerain l'exigeait, les fiefs dont ils avaient été investis. Dne assemblée de grands dattnios était chargée de proposer les me- sures d'intérêt général ; le taïkoun avait à les exécuter lorsqu'elles avaient reçu la sanction du mikado. Le taïkoun était donc en réalité le chef du pouvoir exécutif, pouvoir représenté par le gorodjOy ou conseil des cinq, siégeant en permanence à Yédo.

(I) Gongensama est le nom bous leqael on rend aax mânes de Hioas des faonneor» \ divins.

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76 REVUE DES DEUX MONDES*

Hieas mourut en 1616, après dix-huit ans de règne. Il avait fait reconnaître un de ses fils pour son successeur; trois autres de ses enfans, les gosankés (princes du sang royal), reçurent Tinvestiture des riches principautés de Kousiou, de Mito et d'Owari. Le mikado avait été forcé de sanctionner une loi en vertu de laquelle le taï- kounat devait être maintenu dans la descendance directe de rhéri- tier choisi par Hieas pu dans les familles gosankés.

Le nouveau taïkoun, appuyé par les trois cent quarante-quatre jeunes daimios et par les quatre-vingt mille hattomotosy s'établit sans difficulté sur le trône de Yédo. Les grands daîmios s'habi- tuèrent peu à peu à un ordre de choses qui leur assurait la jouis- sance tranquille de privilèges achetés par leurs ancêtres au prix de leur sang et de leurs richesses. Quant au mikado, gardant toujours ses prétentions au pouvoir absolu, mais réduit à l'impuissance, il vécut d'une pension que lui octroyait le taïkoun. Depuis cette ré- volution, une paix profonde a régné au Japon jusque vers le milieu de notre siècle; le mikado résidait à Kioto (Miako) (1) et n'exerçait qu'une inûuence morale sur les affaires de l'état; le taïkoun avait sa cour à Yédo; il entretenait une nombreuse armée, possédait d'im- menses revenus, et c'était lui qui exerçait en réalité le pouvoir.

Vers l'année 18â0, sous le règne du taïkoun Minamoto Yeoschi, le conseil des cinq avait pour chef le ministre Midzouno Etkisenno- Kami, homme fort instruit et supérieur à la plupart de ses compa- triotes. Après la conclusion du traité de Nankin, qui termina en 1842 la première guerre des Européenis contre la Chine, en ouvrant aux étrangers une partie de l'empire du milieu, ce ministre eut la hardiesse de proposer à ses collègues d'ouvrir le Japon aux hommes de l'Occident. Cette proposition fut accueillie froidement, et il se hâta de la retirer; mais il n'avait pas soulevé en vain cette ques- tion : beaucoup de Japonais distingués s'en occupèrent activement. A leur tête se trouvaient le prince de Kanga, le plus riche des gok'chisy le prince de Mito, un des trois gosankés^ et Ikammono- Kami, daîmio très influent, qui a joué plus tard, comme régent, un grand rôle dans l'histoire de son pays.

Le prince de Kanga, apportant dans l'appréciation des faitâ si graves qui tendaient à rapprocher l'Occident de l'Orient le même esprit libéral qui animait le ministre Midzouno, publia un écrit re- marquable (2), il cherchait à prouver combien le Japon avait in- térêt à ouvrir ses ports avant que les étrangers vinssent demander d'une manière trop pressante la suppression des anciennes entraves.

(1) L'ancienne capitale du Japon est indiquée sur nos cartes géographiques sous le nom de Miako, traduction verbale du mot capitale. Le véritable nom propre de cette résidence impériale est Kioto.

(2) Cest à Tobligeance de M. Tabbé Mermet de Cachon , missionnaire apostolique à

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LE JAPON DEPUIS SON 0U7ERTURE. 77

L*écrit du prince de Kanga, dirigé contre une des opinions les plus anciennes et les plus enracinées dans l'aristocratie japonaise, causa une sensation profonde. Le daimio Ikammono-Kami, appelé plus tard à devenir régent, approuva le langage et les idées du prince; le vieux gosanké de Mito blâma au contraire énergiquement ses con- clusions. Descendant d'une famille souveraine, connu par sa bra- voure, sa prudence et sa force physique, le prince de Mito était re- gardé comme le vrai type du noble japonais, et jouissait d'une grande popularité. Ses vassaux lui étaient aveuglément dévoués; à la cour même du mikado, parmi les adversaires naturels de sa fa- mille, il comptait de nombreux amis. Le respect et l'affection dont il se voyait entouré poussaient jusqu'à l'exaltation l'ardeur de son patriotisme. Il n'y avait, selon lui, qu'un pays civilisé, le Japon; en dehors de cet empire vivaient les barbares; si la race affaiblie et dégénérée des Chinois n'avait pu résister à l'agression des hommes de l'Occident, il n'en pouvait être ainsi des Japonais, qui gardaient encore le même courage .et la même force qu'à cet âge héroïque ils avaient repoussé l'invasion des|Mongols; ils ne repousseraient pas moins vaillamment les chrétiens, s'ils osaient se présenter, et les chasseraient comme ils les avaient chassés une première fois sous le règne du taîkoun Hieas.

Le prince de Kanga et Ikammono-Kami n'osèrent pas faire une opposition ouverte au prince de Mito; mais celui-ci ayant conseillé à son cousin, le taîkoun Hinamoto, d'expulser de sa cour le ministre Midzouno, qui le premier avait eu l'audace de parler de réformes, Ikammono-Kami usa de son influence avec beaucoup d'habileté, et parvint à maintenir à la présidence du conseil des cinq le chef du parti progressiste. Â la suite de cet insuccès, Mito quitta Yédo, et son adversaire Ikammono-Kami, profitant de son absence, le perdit dans l'esprit du taîkoun en le représentant comme un homme dan- gereux, dont la popularité pouvait porter atteinte au pouvoir du souverain. 11 y eut dès lors guerre ouverte entre Ikammono-Kami et Mito, c'estr-à-dire entre le parti progressiste et le parti conserva- teur. Qu'on nous permette d'employer ces dénominations, qui peu- vent paraître étranges, appliquées à une [société si peu connue, et qui n'en sont pas moins exactes.

&Ialgré ses sympathies avouées pour la cause du progrès, le taî- koun Minamoto-ïeoschi se trouva bientôt dans un extrême embar- ras. On était en 1853, et on venait d'apprendre l'arrivée de la flotte américaine sous les ordres du commodore Perry. Le taîkoun se voyait

iif%^>4f44 (Ua de Yesso), que je dois la communication de cet écrit du prince de Kanga. On fetrouYO dans ce curieux document tous les argumens dont les ambassadeurs euro- péens se senrirent, dix ans plus tard, pour engager les Japonais à entrer en relaUons to poiMMcea occidentales.

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78 REVUE DES DEUX MONDES.

forcé de prendre ouvertement parti, aux yeux du Japon entier, pour ou contre les amis des réformes. Le prince de Mito, étçiût accouru, en hâte à Yédo» fit tous ses efforts pour renverser Ikammono-Kamî ; mais le taïkoun resta fidèle au parti qu'il avait d'abord embrassé, et après une courte hésitation reçut avec bienveillance les commu- nications du président des États-Unis. Quelques jours plus tard^ il mourut. Le mystère qui entoure sa mort n'est pas encore éclaircî. Nous pouvons donner cependant le récit qui courut à ce sujet parmi la population de Yédo (1).

Le prince de Mito, après une dernière audience du taïkoun, était rentré fort agité dans son palais. Plusieurs membres de sa famille et quelques-uns de ses amis les plus intimes s'y étaient réunis et l'y attendaient. Sans prendre garde à la présence des domestiques et des officiers subalternes, il s'était écrié à différentes reprises : « Honte sur Ikammono-Kami, qui a trahi l'empire! » Un de ses fils l'avait entraîné dans un appartement intérieur, et à la suite d'une longue conversation le prince était allé conférer secrètement avec ses amis. Tout semblait indiquer que la mort du taïkoun et d' Ikammono- Kami avait été résolue dans cet entretien, puisque le taïkoun avait été assassiné secrètement par un domestique, proche parent d'un des confidens du prince de Mito; mais, le meurtrier s'étant tué après avoir consommé son crime, on rfavait pu établir sa complicité avec qui que ce fût (2).

Yesada, le fils de Minamoto-Yeoschi , qui lui succéda en qualité de taïkoun, était idiot et incapable de gouverner. Ikammono-Kami, dont la famille garde héréditairement le droit à la régence, fut nommé régent {gotairo). A peine en possession du pouvoir, il força le prince de Mito à sortir de Yédo en le menaçant de le traduire devant la justice comme meurtrier de Minamoto. Le départ de son rival laissa Ikammono-Kami maître suprême, et lui permit, s'il le voulait, de se tourner complètement vers le parti du progrès. Mal- heureusement ce prince, s'il n'avait rien conservé des préjugés ja- ponais, ce qu'il est bien difficile d'admettre, avait trop de ruse et

(1) Je tiens les détails de ce récit de M. A. Gower, attaché à la légation anglaise de Yédo, un des hommes qui ont avec le plus de fruit étudié la situation actuelle du Japon.

(2) Les Japonais n*ont pas pour la vie le même attachement que les Européens. Dans aucun pays, on ne rencontre aussi facilement des hommes prêts à mourir pour uft principe politique, n n'y a pas un village au Japon ne se puissent trouver des exal- tés qui prennent pour devise : Je tu« et je meurs! comme les forcenés qui assaillirent M. Alcock. En général, les Japonais semblent attacher aux biens de la terre beaucoup moins de valeur que les chrétiens. La perte de leurs richesses, celle du parent le plus aimé, ne leur causent en apparence qu'une douleur légère. Le lendemain du grand incendie qui détruisit la moitié de Yokohama et condamna des milliers d'habitans à la inisôre, les étrangers ne purent découvrir aucune figure abattue parmi fes nombreuses victimes de ce désastre.

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LE JAPON DEPUIS SON OUVERTURE* 79

d^aiDbition pour ne pas modifier, une fois au pouvoir, ses opinions libérales. Afin de lutter avec avantage contre Mito, le chef du parti réactionnaire, il s'était montré ami des réformes; Mito vaincu et éloigné, le régent songeait à revenir au système contraire, qui lui assurait la popularité. La marche rapide des événemens le trompa dans ses desseins. Le Commodore Perry reparut au Japon en 1854, et tous les efforts du régent pour le renvoyer sans lui faire de nou- velles concessions furent inutiles. Le commodore, qui se savait in- TÎDcible à bord de ses navires de guerre, demeura inébranlable dans ses demandes, et les Japonais furent contraints de signer un premier traité de commerce, par suite duquel M. Townsend Harris, nonmné consul-général des États-Unis, s'établit dans la petite ville de Simoda. Homme d'une rare intelligence, habile autant que pa- tient, M. Harris, tout en s'appliquant à gagner les bonnes grâces des hauts fonctionnaires, sut tirer adroitement parti des événemens pour arracher à la cour de Yédo de nouvelles concessions. Aussitôt qu'il connut le résultat de la seconde guerre de Chine, il se rendit auprès du gouverneur de Simoda et lui expliqua, dans un sens fa- vorable à ses projets, ce qui venait de se passer. La Chine, lui dit- il, était complètement vaincue; il avait suffi que l'Angleterre et la France envoyassent une faible partie de leur puissante flotte et de leur nombreuse armée pour subjuguer l'empire du milieu, dix fois plus grand et plus peuplé que le Japon. Le gouvernement chinois étîdt avili aux yeux de ses propres sujets et humilié devant le monde entier; il subissait ainsi la conséquence de son mépris pour l'esprit de progrès; un pays riche et civilisé ne pouvait plus, dans les temps modernes, se condamner à un isolement stérile; il était obligé de se rapprocher des autres nations ou devait s'attendre à ce que celles-ci vinssent lui imposer leur présence. On ne pouvait plus, dans l'état se trouvaient les choses, séparer les intérêts généraux du Japon de ceux de la Chine; la présence des flottes étrangères dans les mers chinoises était à la fois un conseil et une menace pour le gouverne- ment du Japon. Les Anglais désiraient nouer des relations avec ce gouvernement; entre ce désir et des tentatives pour le satisfah-e, il n'y avsdt qu'une faible distance, et il était impossible de dire si ces tentatives n'allaient pas amener des complications de la nature la plus sérieuse. Les Américains étaient pacifiques, ils n'avaient aucun déshr de conquête, et, comme ils étaient riches et puissans, leur amitié devenait une garaïitie de paix et de prospérité. 11 était donc évident que l'intérêt du Japon conseillait à son gouvernement de se rapprocha des États-Unis.

Le régent et le conseil des cinq, fort inquiets des événemens et des paroles de M. Harris, convoquèrent à Yédo les gok*chis et les daimios. Les séances de cette assemblée furent très orageuses. Le

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80 BEfUE DE6 DEUX XONSifiS.

régent se prononça pour une allianceintime avec 1* Amérique, ^etiNe recula point devant les conséquences qu'elle pouvait amener, tl n'eut d'abord qu'une minorité assez faible; mais l'attitude exaitée de ses adversaires gagna chaque jour des partisaiis à son opinion. Le prince de Mito, qui parlait sous rinfluence de sa haine contre. le régent, s'abandonna aux plus violens transports, jurant qu'il chas- serait les bari)ares du sol sacré de Tempire, et qu'il préférait une mort glorieuse à la honte de se soumettre aux étrangers. Les Japo- nais sont en général fort sensés, et les déclamations ont peu de prise sur leur esprit. On se contenta de répondre au prince qu'il ne s'agissait pas de se soumettre ou de mourir, mais de conclure un traité qui placerait le Japon sur un pied d'égalité parfaite avec les premières nations de l'Occident. Le régent s'exprima avec calme et sagesse. Il fit comprendre la puissance extraordinaire de ces na- tions de l'Occident; il parla de leurs bateaux à vapeur, qui les ren- daient pour ainsi dire maltresses du temps eit de la distance; il raconta ce qu'il savait de la portée redoutable des armes à feu eu- ropéennes; il rappela la victoire facile et complète que la France et l'Angleterre venaient de remporter, sur la Chine. D'après les affir- mations des Hollandais de Décima et des Américains de Simoda, il devenait impossible, dit-il, de révoquer en doute le projet des An- ., glais et des Français de pénétrer au Japon, et il était à craindre de leur voir arracher par la force les concessions qu'ils se croyaient en droit d'exiger. La conscience occidentale était autre que la con- science orientale, et l'on ne pouvait juger de ce que les étrangers se croyaient permis. Après avoir vanté la puissance du Japon, le régent fit ressortir ce qui lui manquait; il regretta que les côtes fus- sent mal défendues et ne pussent résister à une attaque sérieuse, et que les belles provinces de Satzouma, de Fisen et de Schendei, si- tuées au bord de la mer, fussent en quelque sorte ouvertes à l'en- nemi; il déplora les désastres et la misère qui allaient, en cas de guerre, atteindre ces contrées si florissantes; U témoigna de son profond respect pour ces lois de Gongenmma relatives à l'expul- sion des étrangers, mais il n'oubliait pas qu'en vertu de ces mêmes loisy les gok'chis et les dalmios réunis avaient le droit de proposer des réformes. Il termina en rappelant que c'était au mikado seul de sanctionner ces réformes, et au taïkoun de les exécuter.

Après ce discours du régent, le prince de Mito quitta aussitôt la salle du conseil, suivi de quelques amis; mais une grande majorité resta en séance : elle approuvait la politique du régent, et déclara qu'il semblait nécessaire de faire volontairement certaines conces- sions aux nations de l'Occident. Toutefois, pour empêcher le régent de s'aventurer trop dans ces idées nouvelles et en même temps pour tâcher de ramener le prince de Mito, l'assemblée plaça à la

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LE JAVOlf DRPUI» gON OUrÊBTtTRE. 81

tête du emseil des dnq le prince Vakisàkou-^Nakatsra^Kasano* lUro, ami intime de Mito, ennemi juré des étrangers et défenseur wdMtde la poétique conservatrice. Ce dernier n'accepta qu'après avoir pris conseil de ses amis, et dans l'espérance, dit-il, de dé-^ tMmer de sa patrie les maux que la conduite du régent menaçait d'atttfer sur cdle. Par suite des délibérations de l'assemblée des daimiot à Yédo, un notrveau traité fut conclu avec rAmériqfue au mois de juillet 1858. Au mois d'août on de septembre suivant mourut Yesada, le tiurkoun idiot. On crut généralement qu'il avait été em^ poisonné par le prince de Mito; cependant des personnes bien ren-* seignées d'ordbiaire sont d'avis que sa mort fut naturelle.

Lorsqu'un taStoun meurt sans descendance directe, l'^ection de son successeiir est toujours une occasion de troubles. D'une part, les trois familles gosankés de Kousiou, d'Owari et de Mito font cfaa-^ cône valoir leurs droits, et divisent les sufirages de ceux qui restent fidèles à la race de Hieas. D'autre part, les dix-huit gok'chis ou pairs du /apon s'efforcent, malgré la loi de succession, de se créer des partisans pour arriver au pouvoir, et il est bien certain aujour-^ d'iiui que les plus puissans d'entre les gok'chis^ les princes de Kanga, de Satzouma et de Schendei par exemple, ont tenté plus d'une fois de parvenir au trône depuis deux cent cinquante ans qu'il est occupé par les descendans de Hieas. Pour empêcher autant que possible les trtyubles qui pourraient résulter de ces mille intrigues, la cour de Tédo a depms longtemps défendu, sous les peines les plus sévères, aux fonctionnaires du palais de faire connaître à qui que ce soit la mort d'un taîkoun avant la nomination de son successeur. Aussitôt le faîkoun mort, c'est au conseil d'élection de Yédo de choisir un nouveau souverain, et de soumettre son choix à la sanction du mi- kado, sanction que l'élu n'a jamais manqué d'obtenu* en appuyant sa requête de cadeaux considérables. Pour obvier aux conséquences d'une indiscrétion possible, la ville de jKioto, réside le mikado, est entourée d'un réseau de postes militaires qui en interdit l'approche à tout Japonais de la haute classe, à moins qu'il ne donne de son voyage des motifs qui ne laissent point de doute sur ses projets.

Parmi les prétendans à la succession de Yesada, deux rivaux avaient des chances presque égales : le fils du prince de Kousiou et l'un des fils du prince de Mito. Pour le premier luttaient le régent, pour le second le ministre Vakisakou. Après de longs et violens dé* bats, qui n'ont été divulgués que plus tard, le régent l'emporta, et le fils du prince de Kousiou monta sur le trône de Yédo, vers la fin de Tannée 1858, sous le nom de Minamoto-Yemotschi. Ce choix fut approuvé par le mikado, et le vieux prince de Mito ne put que se soumettre aux décisions des deux cours du Japon ; mais sa haine uv, 6

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82 REVUE DES DEUX MONDES.

contre le régent grandit en raison de son insuccès. Vers cette épor- que, les représentans de l'Angleterre, de la France et de la Russie, lord Elgin, le baron Gros et le comte Poutiatine, arrivèrent à Yédo et exigèrent du gouvernement les mêmes concessions qu'avait obte- nues l'envoyé des États-Unis (1). Le premier ministre Vakîsakou s'étant retiré des affaires à la suite de Télection du taïkoun, Ikam- mono-Kami, qui conservait la régence pendant la minorité du jeune prince de Kousiou, fut seul chargé de traiter avec les étrangers. Nous avons fait remarquer combien son libéralisme était subordonné à ses intérêts , comme il inclinait vers les vieilles idées japonaises lorsqu'il n'avait pas à faire des idées de progrès une arme contre Mito, son ennemi ; mais les événemens étaient plus forts que son habileté : le traité conclu avec l'Amérique rendait impossible un refus aux autres nations de l'Occident. Le régent se plia d'assez bonne grâce à la nécessité, et les traités entre le taïkoun d'une part, les États-Unis,